Le territoire sauvage de l'âme

Jean-François Létourneau · Chapitre 8 sur 25

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Le territoire sauvage de l'âme

Chapitre 8

 

L’autobus laisse Laure et Samuel au bord de la route. Ils courent dans l’allée, passent devant la maison sans s’arrêter et se dirigent vers les bois en laissant tomber leurs sacs d’école sur le sentier. Guillaume leur fait visiter la tente, leur explique comment il s’y est pris pour fabriquer le plancher avec les palettes de bois, de quelle façon il a monté la structure, installé la toile, attaché le double toit.

Caroline revient du travail avec Marie-Claire. Les deux plus vieux vont chercher leur sœur à l’auto, et la fratrie disparaît sous la tente. Guillaume remonte à la maison. Sa blonde et lui en profitent pour partager une bière sur la galerie. Caroline est assise sur ses genoux, les rires des enfants leur parviennent de la forêt, le soleil disparaît derrière la frondaison des arbres. C’est quand la dernière fois qu’ils ont pris un verre, ensemble, sans se faire déranger ?

Après leur bière, ils descendent à la tente rejoindre les enfants. Guillaume fait cuire des omelettes au jambon sur le réchaud au propane, Caroline ouvre une bouteille de vin blanc, une cruche de jus de pomme, et toute la famille joue aux cartes à la lumière du fanal.

Avant de s’endormir, les enfants demandent une histoire. Laure, comme à son habitude, questionne son père sur Kuujjuaq : elle veut comprendre ce que ses parents sont allés faire au Nunavik, comment vivent les Inuit. Samuel fait dévier la conversation vers le hockey, l’équipe des Umimmaks. Il peine à imaginer son père jouant au hockey là-haut dans le Nord. Et Marie-Claire veut savoir pourquoi les sacs de couchage sentent la forêt. Tout le monde rit, toute la famille rit toujours devant ses mots d’enfant.

Pour faire diversion et éviter que Marie-Claire se fâche comme la petite princesse orgueilleuse qu’elle est, Guillaume baisse l’intensité du fanal, attise le feu dans le poêle et dit : « Papa a toujours aimé coucher dehors, c’est pour ça que les sleepings sentent le bois. J’ai toujours aimé m’endormir en sentant le vent souffler entre les étoiles. »

Caroline sourit ; elle n’aime jamais autant son chum que lorsqu’il raconte des histoires aux enfants. Elle les emmitoufle dans leurs sacs de couchage, les yeux se ferment… et se rouvrent, hésitant entre rêve et réel. Leur premier été ici, Caroline, enceinte, a passé tout le mois de juillet dans le hamac qu’elle avait attaché à deux cèdres qui la gardaient à l’ombre. Elle essayait de survivre à la canicule en regardant défiler les nuages. Ils venaient tout juste de revenir de Kuujjuaq, Guillaume travaillait sur la maison et allait la rejoindre en fin de journée. Il lui faisait la lecture à voix haute, le bébé donnait des coups dans son ventre. Il lui avait lu des extraits de Naître et renaître Inuit, écrit par un anthropologue français qui avait passé plusieurs décennies à Igloolik. Enceinte jusqu’au cou, elle avait écouté Guillaume lui parler de la vie intra-utérine, du symbolisme de l’igloo, du compromis entre le renard et le corbeau qui avait présidé à la naissance du jour et de la nuit. Toutes ces histoires lui avaient rappelé la tradition émouvante des Inuit de nommer les nouveau-nés à partir du nom d’un défunt, afin que ses qualités survivent et soient transmises. C’est à ce moment qu’elle avait eu l’idée de nommer leur première fille Laure, en l’honneur de la mère de Guillaume, cette femme qu’elle n’avait jamais connue mais dont la mémoire allait couler dans les veines de ses enfants.

« Papa adore dormir sur la galerie quand il fait trop chaud pendant les canicules, ou en camping quand on va pêcher. Mais ce que j’aime le plus, c’est camper en hiver, quand il gèle à pierre fendre. C’est à Kuujjuaq que j’ai appris à dormir dehors en plein mois de janvier. C’est pour ça que j’ai acheté la tente prospecteur. Quand il y aura de la neige, à la première lune de l’année, vous allez voir, il va faire clair comme en plein jour ; la lumière de la lune sera bleue sur la glace. »

Guillaume éteint le fanal. La tente disparaît dans la nuit noire. Il a le goût de raconter l’histoire des sacs de couchage dans lesquels sa famille s’endort.

« Cette momie-là…

— Hein, une momie ? Comme les Égyptiens ?

— Euh, pas vraiment, mon grand. En même temps, c’est un peu ça. Le sleeping épouse la forme de notre corps, nous tient au chaud pendant les nuits froides. Cette momie-là, je l’ai achetée avant ma première année de planting. Quand j’étais jeune, on plantait des arbres pour payer nos études : on montait dans le nord de l’Ontario et on passait une partie de l’été dans un campement en plein bois. On pensait reboiser la forêt boréale ; disons que les arbres que j’ai plantés vont pas mal finir en papier de toilette. J’ai travaillé là-bas deux étés, avec mon ami Mathieu.

— Mathieu ? Celui avec qui on va pêcher pis qui boit d’la bière toute la fin de semaine ?

— Oui, lui-même. Ti-gars, tu peux pas savoir tout ce que j’ai vécu avec Mathieu. Il avait une momie comme la mienne, mais je ne pense pas qu’il l’a encore. Il est moins sentimental que votre père.

— Qu’est-ce que ça veut dire, sentimental ?

— Ça veut dire que votre père aime les vieilles affaires. Comme moi. »

Les enfants rient de la blague de leur mère.

« Les momies, on les avait achetées au centre-ville, dans un surplus de l’armée. Aujourd’hui, c’est devenu un magasin de plein air qui a déménagé au bord de l’autoroute. Je veux pas vous embêter avec ces détails-là, mais on dirait que le déménagement de ce magasin-là symbolise tout ce qui va mal par ici.

— Guillaume, laisse faire le cours d’urbanisme. Raconte. Les enfants vont s’endormir. Et peut-être que, si ton histoire est assez bonne… »

La voix de Caroline vibre comme aux premiers temps de leurs amours, en pleine toundra, sous le ciel du Nord. Guillaume reprend son récit :

« Le planting, c’était dur. Pendant deux étés, j’ai planté des milliers d’épinettes noires. Au milieu des coupes à blanc – sans vent dans les branches, sans battements d’ailes ni chants d’oiseaux –, je me suis penché deux mille fois par jour pendant des mois pour faire repousser une forêt qui n’en sera jamais plus tout à fait une. Planter. Des milliers d’arbres, les moustiques, la pluie froide, la neige en juin. Planter. Chaque deux pas, une épinette. Planter. Un désert, planter, des fardoches, planter, des amas de branches, planter, des vieilles souches. Planter. Planter. Planter. »

Les enfants rient. On dirait que leur père chante un vieil air traditionnel, comme leur grand-père quand ils lui rendent visite dans sa maison en bois.

« Planter. Au-dessus de nous, dans le ciel gris, les corneilles tournoyaient, sans arbres où se percher. Pis après, avec l’argent gagné, Mathieu et moi, on est partis en van dans l’Ouest, jusque sur l’île de Vancouver. Arrivés à Tofino, on a viré de bord, on a pris le traversier de Victoria à Seattle et on a roulé jusqu’à San Francisco. À la fin, on est allés voir le Grand Canyon pis on est rentrés d’une traite au Québec, cinquante-deux heures de route sans s’arrêter, à se relayer au volant : la momie a du millage dans le corps. Le sac de couchage a traversé tout le continent, m’a accompagné jusque dans le Nord, là où j’ai rencontré votre mère. C’était ma voisine ; un soir, je suis allé lui porter un bol de bleuets cueillis dans la toundra. Avec du sirop d’érable de grand-papa. Et vous voilà. »

Les enfants se sont endormis. Guillaume ne sait plus pour qui il raconte :

« L’autre sleeping, on l’a acheté à la coop de Kuujjuaq. On en avait besoin pour aller dormir à la tente qu’on avait installée pas loin du village. On y allait en motoneige la fin de semaine. C’était pas rare qu’il faisait – 40 degrés Celsius, pis on s’enroulait dedans en amoureux. »

Guillaume va rejoindre Caroline dans le sleeping qui a gardé en mémoire les rêves nordiques ; ils ont le Nord et leurs enfants entre eux, en partage. Il enlace le corps de sa femme, les bûches se consument dans le poêle en fonte. Les bêtes se pourchassent dans la forêt, le ruisseau coule sur les pierres comme la nuit sur la terre et, pendant que les enfants dorment, Caroline et Guillaume retournent vers le Nord, les souvenirs, l’amour.

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