Le Tragique malgré lui
Personnages ....................................................................... 3
PERSONNAGES
TOLKATCHOV IVAN IVANOVITCH (IVAN IVANYTCH), père de famille.
MOURACHKINE, son ami.
L’action se passe à Pétersbourg dans l’appartement de Mourachkine.
– 3 –
Bureau de Mourachkine. Meubles capitonnés. Mourach-kine est assis à sa table à écrire. Entre Tolkatchov, tenant un globe de lampe, un vélocipède d’enfant, trois cartons à cha-peaux, un grand paquet de robes, un cabas avec des bouteilles de bière, et beaucoup de petits paquets. Il roule des yeux ahuris et se laisse tomber, complètement anéanti, sur le sofa.
MOURACHKINE. – Bonjour, Ivan Ivanytch ! Quelle bonne fortune !… D’où viens-tu ?
TOLKATCHOV, essoufflé. – Mon bon, mon cher… j’ai une prière à t’adresser… Je t’en prie… prête-moi jusqu’à demain un revolver. Sois un ami !
MOURACHKINE. – Quel besoin as-tu d’un revolver ?
TOLKATCHOV. – Il m’en faut un… Oh ! Ciel !… Donne-moi un peu d’eau… Vite, de l’eau !… Il me faut un revolver. J’ai à passer de nuit par un bois sombre et… à tout besoin, prête-moi un revolver. Fais-moi ce plaisir !
MOURACHKINE. – Oh ! tu inventes, Ivan Ivanytch ! Quel diable de bois vas-tu imaginer ? Tu as sans doute quelque idée en tête !… Je vois à ta figure que tu as en tête une mauvaise idée !… Mais qu’as-tu ? Te trouverais-tu mal ?
TOLKATCHOV. – Attends, laisse-moi respirer… Oh ! là, là ! Je suis fourbu comme un chien. J’ai dans tout le corps et dans la tête la sensation d’avoir été mis en escalope. Je n’y peux plus tenir. Sois mon ami ; sans me demander d’explication, sans entrer dans le détail… donne-moi un revolver !… Je t’en prie !
– 4 –
MOURACHKINE. – Allons, assez !… Ivan Ivanytch, es-tu une femmelette ? Voyons, un père de famille, un conseiller d’État !… Rougis !…
TOLKATCHOV. – Moi, un père de famille !… Je suis un martyr ! Je suis une bête de somme, un nègre, un esclave, un poltron qui attend toujours quelque chose, au lieu de s’envoyer dans l’autre monde ! Je suis une chiffe, un imbécile, un idiot ! Pourquoi est-ce que je vis ? Pourquoi ? (Il se lève.) Voyons, dis-moi pourquoi je vis. Pourquoi cette suite ininterrompue de souf-frances physiques et morales ? Je comprends que l’on soit le martyr d’une idée, bon ! Mais être le martyr d’on ne sait quoi, un martyr de jupes de dames, de globes de lampes, ah ! non ! votre humble serviteur !… Non, non, non ! J’en ai assez, assez !
MOURACHKINE. – Ne crie pas, les voisins vont entendre.
TOLKATCHOV. – Qu’ils entendent, je m’en moque ! Si tu ne me donnes pas un revolver, un autre m’en donnera un ; mais je ne veux pas rester vivant ! C’est résolu !
MOURACHKINE. – Attends ; tu m’as arraché un bouton. Parle de sang-froid. Je ne comprends toujours pas en quoi ta vie est si mauvaise.
TOLKATCHOV. – En quoi ? Tu le demandes ! Soit, je vais te le raconter ! Soit ! Je vais tout te dire, et peut-être en aurai-je le cœur soulagé… Asseyons-nous ! Eh bien, écoute !… Ah ! mon Dieu, je suffoque !… Ne prenons que la journée d’aujourd’hui. Voyons-la !… Comme tu le sais, de dix à quatre heures, je suis obligé de trimer au bureau. On y étouffe de chaleur. Des mouches, mon vieux, et un désordre à n’y pas croire ! Le secré-taire est en vacances ; Khrapov est parti se marier ; les expédi-tionnaires sont affolés de villas, d’amour et de spectacles de so-ciété. Ils sont tous endormis, flapis, exténués, tellement qu’on n’en peut rien tirer. L’intérim du secrétaire est assuré par un in-dividu sourd de l’oreille gauche, et amoureux. Le public est ahu-ri ; il ne fait que se jeter de tous côtés et courir ; un méli-mélo à
– 5 – s’en arracher les cheveux ! Un embrouillamini, un casse-tête chinois ! Et un travail fou ! Toujours, toujours le même : rensei-gnements, rapport ; renseignements, rapport – monotone comme la vague suivant la vague. C’est tout simplement, tu en-tends, à vous en faire sortir les yeux de la tête… Passe-moi de l’eau… On sort du bureau démoli, effiloché. Ne serait-ce pas bien d’aller dîner et de se fourrer au lit ?… Eh bien, non !… Sou-viens-toi que tu habites une villa à la campagne, autrement dit que tu es un esclave, un torchon, une lavette, un glaçon qui goutte ; et cours tout de suite, comme un barbet, faire les com-missions ! Dans nos villas s’est établi un charmant usage. Si un locataire va en ville, toute la racaille villégiaturante, sans parler de sa femme, a le pouvoir et le droit de lui donner un tas de commissions. Mon épouse exige que j’aille tancer la couturière parce qu’elle lui a fait un corsage trop large devant et étroit aux épaules. Il faut changer les souliers de la petite Sonia. À ma belle-sœur acheter pour vingt kopecks de soie ponceau, pareille à l’échantillon, et trois archines de tresse… Mais tiens, attends, voici la liste. (Il sort de sa poche une liste et la lit.) Un globe de lampe. Une livre de saucisson. Clous de girofle et cannelle pour cinq kopecks. Huile de ricin pour Micha. Dix livres de sucre en poudre. Prendre à la maison la bassine en cuivre et le mortier à broyer le sucre. Acide phénique, poudre persane, poudre denti-frice, pour dix kopecks ; vingt bouteilles de bière. De l’essence de vinaigre et un corset pour Mlle Chansot, n° 82… Pfouh ! Et prendre à la maison le pardessus de demi-saison et les caout-choucs de Micha. Cela, c’est l’ordre de madame et de ma famille. Maintenant, les commissions de nos chères voisines et connais-sances, que le diable les emporte ! Demain, chez Vlassine, c’est la fête de Volodia ; il faut lui acheter un vélocipède. La colonelle Vikhrine est dans une position intéressante, et, à ce sujet, je suis obligé d’aller chaque jour chez la sage-femme pour la tenir au courant. Et et cætera, et cætera. J’ai cinq listes dans ma poche et mon mouchoir est une corde à nœuds ! Ainsi, mon vieux, dans l’intervalle entre mon bureau et le train, je cours la ville comme un chien, en tirant la langue. Je fais des courses et des
– 6 – courses, en maudissant la vie. Du magasin à la pharmacie, de la pharmacie chez la modiste, de la modiste à la charcuterie, et de là encore à la pharmacie. Ici, tu trébuches, là, tu perds ton ar-gent, en un troisième endroit tu oublies de payer, et on te pour-suit en braillant ; en un quatrième, tu marches sur la robe d’une dame… Horreur ! Un pareil exercice endiable et brise tellement que, toute la nuit, vos jointures craquent, et vous rêvez de cro-codiles. Enfin, tout est acheté ; les commissions sont faites. Comment, alors, emballer ce fouillis ? Comment empaqueter le lourd mortier de bronze et son pilon avec le globe de la lampe ? ou l’acide phénique avec le thé ? Comment accoupler ensemble les bouteilles de bière et ce vélocipède ? Travail égyptien ! Pro-blème mental ! Rébus ! Tu as beau te rompre la tête, t’ingénier ; au bout du compte, tu casseras ou renverseras quelque chose. Et à la gare, comme en wagon, tu resteras bras ouverts, jambes écartées, soutenant du menton quelque paquet, tout perdu dans les sacs, les cartons, et autres dégoûtations. Dès que le train s’ébranle, les voyageurs se mettent à balancer ton bagage de tous côtés ; tu occupes, avec tes paquets, les places des autres. Ils crient, appellent le contrôleur, menacent de te jeter dehors ; et, toi, tu restes debout, ouvrant des yeux comme un âne battu… Et maintenant, écoute encore… J’arrive à la ville. Il faudrait, après tous mes labeurs, bien boire et bien manger, et ronfler n’est-ce pas ? Mais il n’en sera rien. Ma chère petite femme me guette depuis longtemps. À peine ai-je avalé ma soupe, elle happe l’esclave de Dieu que je suis, et veut filer, mon cher, à un vague spectacle d’amateurs ou à un cercle de danses !… Ne songe pas à protester ! Tu es un mari, et le mot mari, en langage de villégiature, signifie une bête muette sur laquelle on peut monter, et à laquelle on peut faire traîner des fardeaux tant que l’on veut, sans craindre que la société protectrice des animaux n’intervienne. Tu vas à la représentation et tu roules des yeux en
– 7 – boule de loto sur un Scandale dans une famille noble ou sur une