Le Tragique malgré lui
Chapitre 2
Oh ! les mi-sé-ra-bles ! Ils m’ont arraché l’âme ! Pour as-sourdir un peu leur musique, j’ai inventé ce truc-là : je frappe ma tempe avec mon doigt près de l’oreille. Je frappe ainsi à peu près jusqu’à quatre heures du matin, jusqu’à ce qu’ils partent ! Ah ! mon vieux, donne-moi encore de l’eau !… Je n’en puis plus… Alors, sans avoir fermé l’œil, tu te lèves à six heures, et tu files à la gare pour prendre le train. Tu cours ; tu as peur d’être en retard ; il y a de la boue, du brouillard, il fait froid, brr ! Et, arrivé en ville, remonte la mécanique. Voilà, mon vieux !… Une vie, je te le dis, abjecte. On n’en souhaiterait pas une pareille à son ennemi. Sache-le, j’en suis malade ! J’ai de l’asthme, le feu à l’estomac. J’ai constamment de l’angoisse ; je digère mal, j’ai des vertiges… Le croirais-tu ? Je suis devenu neurasthénique… (Il regarde autour de lui.) Mais, cela entre nous… Je veux aller
consulter Tchétchotte ou Merjéïevski2. Il me prend je ne sais quels diables d’accès. Ainsi, dans les minutes d’ennui ou d’hébétement où les cousins piquent et où les ténors chantent, je vois trouble tout à coup ; tout à coup je bondis ; je cours comme un brûlé par toute la maison ; et je crie : « J’ai soif de sang ! J’ai soif de sang ! » Et, en effet, à ce moment-là, j’ai envie de larder quelqu’un à coups de couteau ou de lui abattre une chaise sur la tête ! Voilà où mène la vie en villégiature !… Et nul ne vous plaint, ne compatit à votre sort. C’est comme s’il devait être ainsi. On en rit, même ! Mais, comprends-moi, je suis un animal : je veux vivre. Ce n’est pas un vaudeville, c’est une tra-gédie ! Écoute ; si tu ne me donnes pas un revolver, du moins, plains-moi !
MOURACHKINE. – Je te plains.
TOLKATCHOV. – Je le vois comme tu me plains !… Adieu. Je cours chercher les anchois, le saucisson… J’ai encore à pren-dre de la poudre dentifrice… et ensuite, à la gare.
2 Psychiatres connus. (N.d.T.)
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MOURACHKINE. – Où es-tu en villégiature ?
TOLKATCHOV. – À la Rivière-pourrie.
MOURACHKINE, joyeux. – Pas possible ! Écoute, n’y con-nais-tu pas une personne qui y passe l’été : Olga Pavlovna Fin-berg ?
TOLKATCHOV. – Oui. Nous sommes en relation.
MOURACHKINE. – Que dis-tu ?… En voilà une ren-contre !… Comme ça tombe ! Que c’est gentil de ta part…
TOLKATCHOV. – Quoi donc ?
MOURACHKINE. – Mon bon, mon cher, ne peux-tu me rendre un petit service ? Sois un ami ! Voyons, donne-moi ta pa-role d’honneur que tu le feras !
TOLKATCHOV. – Quoi ?
MOURACHKINE. – Mais pas comme un service ; par ami-tié ! Je t’en conjure, mon ami ! D’abord salue Olga Pavlovna de ma part et dis-lui que je suis vivant et que je lui baise la main. Deuxièmement, porte-lui un petit objet. Elle m’a chargé de lui acheter une machine à coudre, à main ; et je n’ai personne pour la lui faire passer… Porte-la-lui, mon ami ! Et, en même temps, cette cage avec un serin… Seulement tu feras attention, la porte n’est pas très solide… Qu’as-tu à me regarder comme ça ?
TOLKATCHOV. – Une machine à coudre… un serin en cage… des tarins, des pinsons…
MOURACHKINE. – Ivan Ivanytch, mais qu’as-tu ? Pour-quoi es-tu tout rouge ?
TOLKATCHOV, trépignant. – Donne-moi la machine ! Où est la cage ? Monte toi-même à cheval sur mon dos ! Abuse d’un homme ! Torture-le ! Achève-le ! (Serrant les poings.) J’ai soif de sang ! de sang ! de sang !
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MOURACHKINE. – Tu es devenu fou ?
TOLKATCHOV, marchant sur lui. – J’ai soif de sang ! de sang !
MOURACHKINE, terrifié. – Il est devenu fou ! (Appelant.) Pétrouchka ! Maria ! Où êtes-vous ? Sauvez-moi !
TOLKATCHOV, le poursuivant dans la chambre. – J’ai soif de sang ! de sang !
RIDEAU
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