Le Tragique malgré lui
Chapitre 1
fade bluette1 ; tu applaudis sur l’ordre de ton épouse ; tu dépé-ris, tu languis, tu t’étioles, et tu t’attends à toute minute à avoir une attaque d’apoplexie. Au cercle, tu dois regarder danser ta femme et lui procurer des cavaliers ; et s’il manque de danseurs, il faut que tu danses toi-même le quadrille. Tu rentres après mi-nuit du théâtre ou du bal. Tu n’es plus un homme ; tu es claqué, bon à mettre au rancart. Enfin tu atteins le but : tu t’es déshabil-lé et mis au lit. Parfait ! Tu n’as plus qu’à fermer les yeux et à dormir… Tout est si beau, si poétique, si chaud !… Comprends-tu, les enfants ne piaillent pas derrière la cloison ; ta femme n’est pas là ; ta conscience est tranquille ; il n’est rien de mieux. Tu t’assoupis, et tout d’un coup… tout d’un coup… dzz !… Les moustiques !… (Il sursaute.) Les moustiques !… Fussent-ils trois fois anathèmes, les maudits !… (Il lève les poings.) Les moustiques ! C’est une plaie d’Égypte, c’est l’Inquisition ! Dzz !… Ils bourdonnent si plaintivement, si tristement qu’ils semblent te demander pardon, mais ils te piquent si fort, les scélérats, qu’ensuite tu te gratteras une heure entière. Tu as beau fumer, en tuer, te fourrer sous les couvertures, rien n’y fait ! À la fin des fins, tu craches de dépit et tu te livres au sup-plice : dévorez-moi, maudits !… Tu n’as pas eu le temps de t’accoutumer aux moustiques que voilà une nouvelle plaie d’Égypte ! Mon épouse, avec ses ténors, se met dans le salon, à étudier des romances… Le jour, ils dorment, et, la nuit, ils pré-parent des concerts d’amateurs !… Oh ! mon Dieu, ces ténors sont un supplice pire que tous tes moustiques !
Il chante.
Ne dis pas que tu as perdu ta jeunesse…
Je suis devant toi, à nouveau ravi…
1 Intitulée Motia. (N.d.T.)
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