Le troisième
Chapitre I
Dans un petit village de campagne vivait un couple heureux et sans histoire. Le père, propriétaire d’une ferme, qu’il avait hérité de ses parents, était un homme courageux et aimant. La vie n’était pas facile tous les jours, mais il travaillait dur et était fier de pouvoir subvenir aux besoins de sa famille. Sa femme, mère au foyer, s’occupait de gérer la maison et les enfants. Sa seule préoccupation était le bien-être de sa famille et elle veillait à ce que tout soit irréprochable.
De leur union étaient nés trois enfants. Serge, l’aîné, quinze ans, suivait des études agricoles et souhaitait, plus tard, rependre la ferme de son père. Sophie la cadette, âgée de treize ans, finissait ses études secondaires, plus tard, elle souhaitait devenir médecin et employait toute son énergie à ses études. Puis le cadet, Benjamin, âgé de six ans, était arrivé sans que ce soit prévu. Ses journées étaient rythmées par l’école et ses activités avec sa mère. Elle l’emmenait chaque matin, le récupérait le midi pour déjeuner et allait le chercher le soir. Il était gentil et épanoui, mais ce qu’il aimait le plus, c’était rester avec sa mère.
Toute la famille vivait heureuse, certes, les moyens financiers des parents ne permettaient pas de dépenser sans compter, mais ils ne manquaient de rien. Les jours, les années s’écoulaient harmonieusement. Marcel et Suzanne, chacun de leur côté à leur manière, s’employaient à ce que tous vivent dans un environnement sain et heureux.
Quelquefois, ils organisaient des repas avec la famille ou des amis. Ces jours-là, Suzanne se surpassait, elle savait recevoir. Tous étaient admiratifs devant tant de gentillesse et son savoir-faire en matière de cuisine était connu de tous. Elle n’avait jamais un mot plus haut que l’autre, elle était douce, attentionnée et aimante envers sa famille. Marcel était en adoration devant elle, il savait que, malgré qu’elle ne travaillait pas, elle était, à elle seule, le pilier de la famille.
Une nuit, alors qu’il dormait profondément, Benjamin se mit à hurler, à en réveiller toute la maison, un cauchemar sans doute. À peine eut-il commencé à pleurer, que Suzanne fut réveillée et se rendit au chevet de son fils. Elle le réveilla tout doucement et d’une voix rassurante, dit :
— Benjamin… Réveille-toi, mon chéri.
Benjamin ouvrit les yeux, il avait l’air terrifié, Suzanne le prit dans ses bras et lui dit :
— Ne t’inquiète pas mon chéri, c’est juste un cauchemar, ça va aller.
Elle le berça pour le calmer, mais il était très agité et pleurait jusqu’à manquer de souffle et suffoqua.
— Allez, Benjamin, calme-toi, lui dit-elle.
Mais, malgré les gestes tendres de Suzanne, Benjamin semblait très perturbé par ce cauchemar, l’inquiétude était lisible sur le visage de Suzanne. Elle, qui connaissait bien ses enfants, trouva une parade pour essayer de calmer Benjamin. Elle lui expliqua, que pour qu’un cauchemar s’envole, il faut le raconter à quelqu’un et hop, plus de mauvaises images dans la tête. Benjamin reprit son souffle et expliqua à sa mère, les sanglots dans la voix, que dans son rêve, il avait vu une dame noire, que plein de gens pleuraient…, puis il s’arrêta.
Suzanne lui répondit :
— Benjamin, ce n’est qu’un rêve, l’esprit nous joue parfois des tours, mais
il ne faut pas avoir peur, rien de cela n’est vrai, c’est juste l’imagination.
Sur ces mots et après avoir mis un certain temps à le calmer, Benjamin s’était rendormi. Suzanne l’installa dans son lit confortablement, le borda et repartit se coucher.
À son retour dans sa chambre, Marcel lui demanda ce qu’il s’était passé, elle lui expliqua que Benjamin avait fait un cauchemar, mais que tout était rentré dans l’ordre, qu’il pouvait se rendormir.
Le lendemain matin, Suzanne, comme à son habitude, était la première levée. Elle mettait un point d’honneur à préparer le petit déjeuner de toute la famille, parce qu’il était hors de question que qui que ce soit quitte la maison sans avoir pris un petit déjeuner correct. Marcel était le deuxième, à son arrivée dans la cuisine il embrassait Suzanne amoureusement, puis c’était au tour des enfants, ils faisaient la bise à leurs parents pour leur souhaiter le bonjour. Ils s’installèrent tous autour de la table, car il était de coutume que tous mangent ensemble à tous les repas.
Marcel demanda des nouvelles à Benjamin :
— Benjamin… que t’est-il arrivé cette nuit mon grand ? — Maman m’a dit que j’avais fait un cauchemar. Tu sais, papa, j’ai eu très
peur de la dame noire et des gens qui pleuraient.
— Maman t’a expliqué, il ne faut pas avoir peur, ce ne sont que des rêves et
tout le monde en fait, ils ne sont pas réels, allez, ne t’inquiète pas et fini ton petit déjeuner.
Sur ces paroles rassurantes, Benjamin continua à manger.
Le petit déjeuner terminé, Marcel partait travailler. Puis c’était au tour de Serge et Sophie de prendre le car pour se rendre dans leurs établissements respectifs. Après que Suzanne ait remis de l’ordre dans sa cuisine, c’était au tour de Benjamin, Suzanne prenait la voiture pour le conduire à l’école.
Une fois de retour, Suzanne s’octroyait un petit moment de répit. Assise devant un café chaud qu’elle savourait dans un silence religieux. Puis, elle faisait un peu de ménage, rangeait les chambres et mettait en route les lessives. Une fois les tâches ménagères terminées, elle préparait le déjeuner, qu’elle n’aurait qu’à faire réchauffer pour ces deux hommes.
Il était l’heure d’aller chercher Benjamin, elle partit pour l’école. Serge et Sophie étaient demi-pensionnaires, leurs établissements scolaires étant trop loin pour rentrer le midi.
Une fois rentrée à la maison, Suzanne réchauffait le déjeuner. Pour ce midi, elle avait préparé une salade de tomates en entrée, un ragoût de bœuf, de la salade, du fromage et une tarte maison.
Benjamin jouait tranquillement dans le jardin, en attendant le retour de Marcel. Pendant ce temps, Suzanne mettait la table. Tout devait être prêt pour que Marcel n’ait pas à attendre et puisse s’octroyer un instant de détente après déjeuner. Le travail à la ferme était considérable pour un seul homme et Marcel ne ménageait pas ses efforts.
Suzanne demanda à Benjamin d’aller se laver les mains, puis de se mettre à table. Le repas était prêt, ils n’attendaient plus que, l’arrivée de Marcel pour commencer. Quelques instants plus tard, Marcel était là. Il embrassa amoureusement sa femme et affectueusement son fils, tous se délectèrent avec le repas.
Une fois terminé, Marcel prenait place dans son fauteuil, un café chaud dans la main et regardait les informations en compagnie de Benjamin. Au bout d’un certain temps, il repartait au travail, Suzanne conduisait Benjamin à l’école, puis elle rentrait pour remettre de l’ordre dans sa cuisine.
Une fois ses tâches terminées, Suzanne s’accordait un petit moment de répit pour se plonger dans la lecture d’un livre passionnant, qu’elle lisait jour après jour. Ce moment-là était à elle seule. Allongée sous un arbre, à côté de son potager où elle avait planté divers légumes, des aromates et des fruits. Elle aimait s’occuper de son potager avec soin. Suzanne préférait, pour sa famille, qu’ils mangent des légumes frais et avec les fruits, elle préparait des confitures et faisait des tartes. Parfois, au lieu de lire, Suzanne laissait vagabonder son esprit et même quelquefois s’octroyer une petite sieste très appréciée.
Vers 16 heures 15, Suzanne se préparait pour aller récupérer Benjamin à l’école. Puis Serge et Sophie rentraient par le car. Tous les trois goûtaient, puis les deux aînés allaient dans leur chambre pour y faire les devoirs pour le lendemain. Pendant ce temps, Suzanne faisait faire, pendant une petite heure, un peu de lecture, d’écriture et du calcul à Benjamin. Une fois terminé, il allait jouer jusqu’à l’heure du dîner. Il était très imaginatif pour son âge, il s’inventait des scénarios et faisait la conversation avec des personnages imaginaires.
Puis Suzanne commençait à préparer le dîner. Une fois que tout était prêt, elle mettait la table et appelait ses enfants afin qu’ils se lavent les mains et viennent se mettre à table, il était l’heure à laquelle Marcel n’allait pas tarder de rentrer à la maison. Marcel, à son arrivée, embrassait sa femme et ses enfants comme à son habitude. Lors des repas, tous parlaient des anecdotes de leur journée, le dîner se passait dans la joie et la bonne humeur. Si un des membres de la famille avait eu un problème, il en parlait sans restriction à table, et tous ensemble essayaient de trouver une solution. L’ambiance était toujours heureuse et familiale, aucun des membres de la famille n’avait de secret pour les autres.
À la fin du dîner, les enfants débarrassaient la table, Suzanne faisait la vaisselle en compagnie de Serge et Sophie qui l’essuyait et la rangeait. Marcel et Benjamin étaient installés devant le poste de télévision et regardaient les informations, en attendant que les trois autres membres de la famille les rejoignent pour regarder un film, qui d’ailleurs faisait souvent débat entre les parents et les ados, mais un compromis était toujours trouvé pour que la soirée se déroule bien.
À la fin du film, ils allaient tous se coucher. Suzanne s’occupait de mettre Benjamin au lit, puis lui lisait une partie de l’histoire, qu’il avait choisie, et s’endormait avant la fin. Serge et Sophie préparaient leurs affaires pour le lendemain, puis Suzanne passait leur souhaiter une bonne nuit, avant de rejoindre Marcel qui l’attendait dans la chambre. Puis toute la maison plongeait dans un profond sommeil.
Le temps s’écoulait comme un fleuve tranquille dans cette famille heureuse, où régnaient l’amour et l’harmonie.
Les nuits qui suivirent furent rythmées par les cauchemars de Benjamin. Suzanne passait presque toutes les nuits à son chevet. Cette situation commençait à l’inquiéter. Au début, elle préféra garder ça pour elle, elle se disait que ce n’était sûrement pas grave, juste des cauchemars comme tant d’enfants en font. Mais durant la journée, seule dans cette grande maison, cette inquiétude grandissait, des interrogations submergeaient Suzanne. Benjamin aurait-il des problèmes à l’école, ou peut-être qu’un de ses camarades l’importune… Tant de questions tournaient dans sa tête.
Un soir, au moment de se mettre au lit, Suzanne prit la décision de faire part à Marcel de ses angoisses quant à Benjamin. Marcel écouta les craintes de Suzanne attentivement et lui dit :
— Penses-tu vraiment que notre fils pourrait avoir un problème ? — C’est ce que je ressens, Marcel. Je suis convaincue qu’il se passe
quelque chose. Benjamin n’a jamais été aussi perturbé et d’ailleurs j’ai beaucoup de mal à le calmer lorsque que je le sors de ce cauchemar, il est réellement terrifié.
— Suzanne, je pense qu’il faut que nous ayons une sérieuse discussion avec
Benjamin, il nous donnera peut-être une explication. Ne t’inquiète pas, je suis sûr que nous allons trouver une solution, et tout rentrera dans l’ordre. Et puis, tu sais bien que Benjamin a toujours eu beaucoup d’imagination. Allez couchons-nous et dormons, demain on y verra plus clair.
Marcel ne croyait pas en ses propres paroles, lui aussi était inquiet, mais comme Suzanne, il le lui avait caché de peur que l’inquiétude de sa femme s’amplifie. Marcel éteignit la lumière et s’endormit.
Le lendemain midi, après le déjeuner, Marcel, profitant de l’absence des aînés, s’installa, comme il en avait l’habitude, dans son fauteuil en compagnie de Benjamin. Il pensait que c’était le moment opportun pour parler avec son fils.
— Dis-moi Benjamin, je voulais te parler de tes cauchemars. Presque toutes
les nuits, maman doit venir à ton chevet pour te réconforter, as-tu des ennuis, mon fils ?
— Non, papa.
— Tu en es sûr ? Tu le sais, si quelque chose te dérange ou si tu es
importuné par quelqu’un, tu peux m’en parler ?
— Non, papa, il ne se passe rien.
— D’accord, on n’en parle plus pour le moment. Je t’aime mon fils. — Moi aussi, je t’aime papa.
Suzanne appela Benjamin, il était tant de partir pour l’école. Marcel informe Suzanne qu’il restait là et qu’il attendrait son retour, Suzanne comprit qu’il voulait lui parler seul à seul de Benjamin.
Suzanne arriva à la maison, Marcel entama la conversation :
— Chérie !
— Oui…
— Je voulais te parler de Benjamin. Tout à l’heure, j’ai essayé de lui poser
des questions afin de comprendre ce qui le perturbe à ce point.
— Benjamin t’a dit quelque chose ? — Non, mais je voulais ton opinion, toi qui interviens chaque nuit qu’il fait
ce cauchemar.
— Je ne te cacherais pas que je suis inquiète, Benjamin n’a jamais posé
problème et le fait que du jour au lendemain, il fasse régulièrement ce cauchemar, me dit qu’il se passe quelque chose, mais quoi ? Il me semble avoir tellement peur, que ça m’arrache le cœur de le voir dans un tel état.
— J’ai pensé à quelque chose, crois-tu qu’un rendez-vous avec sa maîtresse
pourrait nous éclairer ?
— Excellente idée, cela pourrait être un début et elle a peut-être des
informations que nous n’avons pas. Je prends rendez-vous avec elle. Tu pourras venir avec moi ?
— Bien sûr, pour notre fils, je serai là. — Bien chéri, je fais le nécessaire ce soir en allant chercher Benjamin à
l’école.
Marcel reprit le chemin du champ pour travailler.
Le soir, Suzanne arriva à l’école plus tôt et interpella la Directrice afin qu’elle lui accorde un rendez-vous, pour elle et son mari. Elle consulta son agenda et lui proposa de venir le lendemain vers quinze heures trente. Suzanne la remercia et lui précisa qu’elle et son mari seraient là le lendemain.
Le lendemain, dans son bureau, la Directrice demanda à Marcel et Suzanne, quel était le but de leur visite.
— En quoi puis-je vous aider ?
Marcel exposa la situation.
— Madame, nous sommes venus vous voir, parce que notre fils, depuis
quelque temps, fait des cauchemars régulièrement. Comme c’est récent et soudain, nous nous demandions si vous aviez remarqué quelque chose durant les heures de présence de Benjamin au sein de l’établissement, ou si vous aviez remarqué un changement dans son comportement ?
— Bien écoutez, c’est bizarre que vous me parliez de ça, parce que ce
j’aurais fini par vous convoquer. J’ai remarqué que Benjamin, depuis quelque temps, est plus solitaire durant les récréations. En cours, il a souvent la tête en l’air, les yeux dans le vague. Il est moins attentif qu’auparavant, à plusieurs reprises j’ai dû intervenir pour qu’il s’intéresse à ce que nous faisions en cours. A-t-il des problèmes ? D’habitude c’est un petit garçon très épanoui, mais là, il semble que quelque chose le perturbe.
— Nous sommes comme vous, nous cherchons, j’ai essayé de le faire parler
en lui posant des questions, mais il me dit qu’il n’y a rien et que tout va bien. Nous allons continuer à le surveiller et peut-être même, consulter le médecin de famille.
— Je serais plus attentive à Benjamin durant la journée. De votre côté, si
vous trouvez ce qui le perturbe, tenez-moi au courant s’il vous plaît.
— Nous n’allons pas vous importuner plus longtemps Madame, nous vous
tiendrons au courant.
Sur ces dernières paroles, Marcel et Suzanne prirent congé. Benjamin sortit de l’école et après avoir récupéré leur fils, ils prirent tous les trois la route.
Le soir venu, toute la famille était réunie autour d’un bon repas. Tout se déroula tranquillement. Une fois le film terminé, les trois enfants allèrent se coucher. Marcel resta un moment dans le salon, quant à Suzanne, elle finissait de ranger sa cuisine. Tous les deux, chacun de leur côté, pensaient à Benjamin et se posaient mille questions. Marcel se leva pour aller se coucher, quant à Suzanne, de son côté, venais de finir son rangement et prévoyait, elle aussi d’aller se coucher. Arrivés dans leur chambre, ils se regardèrent en espérant que cette nuit soit calme et que leur petit garçon dorme bien.
Les jours et les nuits défilèrent et, malgré tout l’amour de sa famille, Benjamin faisait de plus en plus de cauchemars, toujours cette dame noire entourée de gens qui pleurent. Un jour, comme tous les autres, Marcel partit pour le champ, mais allez savoir pourquoi Benjamin dit à sa mère :
— Maman !
— Oui Benjamin,
— Je voudrais aller voir papa aux champs, — Pourquoi mon cœur ?
— On doit y aller, s’il te plaît
— Bon d’accord, je finis ma vaisselle et on y va, cela me permettra de lui
apporter un café chaud, il a tellement de travail.
— D’accord, maman, je t’attends.
Après quelques instants, Suzanne et Benjamin se mirent en route pour le champ, il y avait environ une dizaine de kilomètres. À leur arrivée, ils descendirent de la voiture et Benjamin se mit à hurler :
— Maman, elle est là !!!
— Qui est là Benjamin, il n’y a personne, juste ton père. — Si elle est là, la dame noire.
— Écoute, Benjamin, ça suffit, arrête maintenant, je te dis qu’il n’y a
personne.
— Mais maman…
— Cela suffit ! Calme-toi.
Suzanne prit Benjamin par la main pour rejoindre Marcel. Durant les quelques mètres qui les séparaient de Marcel, Benjamin suivait des yeux la dame noire qu’il était le seul à voir au milieu du champ. Il avait peur, peur de ce qui pourrait arriver.
Marcel, sur son tracteur, travaillait sous un soleil brûlant, la journée était magnifique.
Tout à coup, la dame noire se retrouva à côté de Benjamin et lui dit quelque chose à l’oreille qui le fit sursauter. Suzanne demanda à Benjamin si tout allait bien, il répondit que oui d’un hochement de tête. Marcel, qui avait vu sa femme et son fils sur le bord du champ, descendit du tracteur pour les accueillir.
— Coucou mes amours, qu’est-ce que vous fait ici, c’est une agréable
surprise ?
Suzanne expliqua que c’était Benjamin qui avait souhaité venir le voir, mais elle ne l’informa pas du fait que son fils avait dit avoir vu, et cette fois-ci éveillé, la dame noire en plein milieu du champ.
Ils passèrent un bon moment tous les trois, puis Marcel reprit son travail, tandis que Suzanne et Benjamin reprirent le chemin de la maison. Sur la route du retour, Suzanne en profita pour aller faire quelques courses au supermarché.
Une fois les courses terminées, ils rentrèrent à la maison. Suzanne était en route à préparer le dîner, quand tout à coup elle entendit son fils hurler, elle se précipita et trouva Benjamin prostré dans un coin de sa chambre, tremblant de peur. Elle le prit dans ses bras et attendit qu’il se calme pour savoir ce qu’il s’était passé. Après un long moment, Benjamin reprit ses esprits et Suzanne lui demanda pourquoi il avait crié, mais son fils ne répondit pas.
Benjamin avait le sentiment que tout ce qu’il pourrait dire serait perçu comme un mensonge, une affabulation, se sentant incompris, il prit la décision de se taire quant aux apparitions de la dame noire. Il inventa une histoire et expliqua à sa mère qu’il avait eu peur d’un oiseau qui était entré dans sa chambre, mais que maintenant tout allait bien. L’incident était clos.
Les jours et les nuits défilèrent, chacun des membres de la famille vaquait à ses occupations. Seul point noir, Benjamin continuait à avoir ses visions, mais à présent, c’était de nuit comme de jour, il était de plus en plus effrayé et ne savait pas quoi faire quant aux révélations secrètes que la dame en noire lui faisait.
Après quelque temps, la santé de Benjamin se dégrada, il avait de moins en moins d’appétit et ses forces diminuaient jour après jour. Suzanne informa Marcel sur la situation alarmante de la santé de son fils et prit un rendez-vous pour une consultation médicale dès le lendemain.
Lors du rendez-vous, le médecin examina Benjamin et demanda à Suzanne si elle savait pourquoi son fils était dans un tel état de mal-être. Elle répondit qu’elle n’en savait rien, mais que cette situation l’inquiétait énormément. Elle expliqua qu’il mangeait peu, qu’il se renfermait sur lui-même, alors que quelque temps auparavant, c’était un petit garçon tout à fait bien dans sa peau, heureux de vivre.
Le médecin demanda à Suzanne de bien vouloir sortir et de le laisser seul avec son fils. Elle eut un regard interrogatif, elle ne comprenait pas pourquoi sa présence n’était pas souhaitée.
Alors, le médecin demanda à Benjamin de sortir quelques instants, puis il expliqua à Suzanne qu’avec certains patients il est plus facile de dialoguer sans la présence d’une tierce personne, qu’il se confiait plus facilement seuls et à une personne étrangère au foyer. Suzanne comprit la démarche et s’apprêta à sortir, quand le médecin lui demanda de bien vouloir faire entrer son fils, elle acquiesça.
Benjamin entra dans le cabinet, s’installa en face du médecin, il était prêt, prêt à mentir pour ne pas révéler la véritable raison de son état. De toute façon, se dit-il, personne ne le croyait, alors pourquoi le médecin ferait-il exception ?
— Alors, Benjamin, tu veux bien me dire ce qu’il se passe ? Tu sais, tu
peux tout me raconter, et si tu ne veux pas que tes parents sachent, cela restera entre nous, alors confis toi à moi et je pourrais peut-être d’aider.
Benjamin restait muet, il pensait qu’en se taisant tout finirait par s’arrêter. Et puis, qui pourrait croire ce qu’il savait, qui pourrait intervenir pour que cela change ? Tant de questions sans réponse qui confortaient Benjamin dans son maintien du silence.
Le médecin, voyant que Benjamin ne réagissait pas à sa demande, essaya une autre tactique. Il allait faire croire à Benjamin que s’il ne répondait pas, il conseillerait à ses parents de le faire hospitaliser dans un service psychiatrique afin de trouver les raisons de cette attitude.
— Bon Benjamin, si tu ne veux pas me parler, je me vois dans l’obligation,
vu ton état physique et psychologique, de te faire admettre à l’hôpital dans un service psychiatrique pour te sauver de toi même, qu’est-ce que tu en penses ?
— Non ! S’il vous plaît, je ne peux pas être enfermé dans un hôpital, je dois
absolument rester avec ma famille, c’est très important. Et puis…
— Et puis quoi ? Pourquoi t’arrêtes-tu ? Continue — Je ne peux pas, je n’ai pas le droit. — Le droit de quoi et qui t’empêche de dire ce que tu veux ? — Je n’ai plus rien à dire, mais s’il vous plaît laissez-moi rester avec ma
famille, s’il vous plaît !
Le médecin invita Suzanne à revenir et à Benjamin de sortir du cabinet. Il était perplexe quant à la santé mentale de Benjamin et en fit part à sa mère.
— Écoutez, l’attitude de Benjamin me pose problème, il ne veut pas se
confier, il ne veut pas aller à l’hôpital pour se soigner, mais surtout ce qui m’inquiète le plus c’est sa réaction par rapport à une éventuelle séparation de sa famille, il semble qu’il préfère souffrir que de vous quitter. Franchement je ne sais pas trop quoi en penser, mais sa santé se dégrade et sans changement radical, il y va de sa vie.
— Docteur ! Vous me faites peur, de quoi souffre mon fils ? — Je ne suis pas spécialiste, mais je pense qu’il faudrait l’hospitaliser dans
un service psychiatrique, afin que des professionnels du comportement infantile puissent aider votre fils, mais la décision vous appartient.
— Vous êtes sûr ? Mon fils n’est pas fou, pourquoi en psychiatrie ? — Je pense que la souffrance tant physique que psychologique de Benjamin
relève de la psychiatrie, mais vous êtes sa mère et seuls vous et votre mari pouvez prendre cette décision.
— D’accord Docteur, je vais en parler avec mon mari et je vous tiens au
courant de notre décision.
Suzanne, sortit du cabinet le cœur serré, elle prit Benjamin par la main et rentra.
Toute l’après-midi, elle n’avait pu s’empêcher de penser à ce que lui avait dit le médecin, tout tournait dans sa tête, mille questions arrivaient les unes après les autres. Mais surtout elle se posait des questions sur elle-même : « est-ce que l’état de son fils avait un rapport avec ses cauchemars ou ces apparitions ? Est-ce qu’elle n’aurait pas dû l’écouter plus attentivement au lieu d’essayer de le convaincre que tout cela sortait de son imagination ? ». Elle était effrayée.
Le soir venu, toute la famille était réunie, mais Suzanne et Marcel ne parlèrent pas de la visite chez le médecin.
Le lendemain matin, une fois les aînés partis et Benjamin à l’école, Marcel demanda à Suzanne ce qu’avait dit le médecin.
— Suzanne, que t’a dit le médecin ? — Que notre fils ne va pas bien du tout, que sa santé physique et
psychologique est au plus mal. Il m’a dit qu’à son niveau il ne pouvait rien, qu’il serait préférable, étant donné qu’il ne veut pas parler, de le faire hospitaliser dans un service psychiatrie pour enfant en difficulté. Que des spécialistes pourront l’aider et trouver une solution à sa pathologie. Voilà ce qu’il m’a dit, mais c’est à nous, ses parents, de prendre la décision.
Marcel en resta sans voix. Il avait l’impression qu’une montagne venait de lui tomber sur la tête.
— Suzanne, es-tu sûr de ce médecin ? On pourrait peut-être en consulter un
autre avant de prendre une décision ?
— Marcel, notre médecin a suivi nos trois enfants depuis qu’ils sont nés, il
les connaît bien et j’ai très peur pour Benjamin, il dépérit de jour en jour, il ne rit plus, ne joue plus et même à l’école, il est à l’écart des autres camarades. Vraiment je pense qu’il faut faire quelque chose et vite, si nous ne voulons pas perdre notre fils.
Ils restèrent un long moment chacun dans leurs pensées, puis Marcel dit à Suzanne :
— Contact le médecin, nous devons faire tout pour que Benjamin se sente
mieux.
— D’accord chéri, mais il faut en parler à Benjamin, il ne doit pas être
hospitalisé comme ça, sans explication, ce serait terrible pour lui.
Ils montèrent tous les deux dans la chambre de Benjamin. À leur arrivée, Benjamin était allongé sur son lit, les yeux dans le vide.
— Benjamin ! dit Suzanne.
Il n’eut aucune réaction…
— Benjamin ! Papa et moi avons à te parler. Voilà, nous savons que tu n’es
pas très bien depuis quelque temps à cause de ces cauchemars. Tu te rappelles hier, nous sommes allés chez le docteur et tu n’as pas pu lui parler, mais il a peut-être une solution pour arrêter ces cauchemars, veux-tu que je t’explique ce qu’il propose ?
Benjamin ne répondit pas.
— Le docteur pense que tu devrais aller à l’hôpital pour faire quelques
examens, ce qui permettrait de trouver pourquoi tu ne te sens pas bien. Est-ce que tu serais d’accord ? Ça ne durera pas longtemps et ont viendra te voir tous les jours.
— Maman…
Pour la première fois, depuis plusieurs mois, Benjamin réagissait. Marcel et Suzanne furent soulagés.
— Oui, Benjamin.
— Maman, si je vais à l’hôpital c’est que je suis malade ? — Non, Benjamin, le docteur veut juste voir, après avoir fait des examens,
si tout va bien. Mais rassure-toi, tout ira bien, nous serons toujours là pour toi.
— D’accord, je veux bien aller à l’hôpital, mais tu viendras avec moi,
maman ?
— Oui papa et moi t’accompagnerons et après tout ira mieux tu verras.
Benjamin se leva et Suzanne prépara sa valise. Marcel et Suzanne avaient le cœur lourd de devoir hospitaliser Benjamin, mais ils savaient que c’était la seule solution pour trouver de quoi il souffrait. Ils mettaient tous leurs espoirs dans cette démarche et espéraient la guérison de leur enfant, qui plongeait de jour en jour dans une spirale infernale.
Suzanne téléphona au médecin afin de lui demander quelles étaient les démarches pour faire hospitaliser son fils. Le médecin l’informa qu’il s’occupait de tout, qu’il prenait contact avec son collègue du service pédopsychiatre afin de l’avertir de la situation et de l’arrivée de Benjamin, dans son service.
Marcel et Suzanne montèrent en voiture avec Benjamin. Sur le trajet menant à l’hôpital, Benjamin ne dit rien, il voyait défiler les paysages et restait cloîtré dans ses pensées. Tout à coup, il se mit à hurler, Marcel s’arrêta sur le bord de la route.
— Qu’est-ce que tu as Benjamin ? Demanda Suzanne, — Elle est là dans le champ ! s’écria-t-il. — Qui est là ?
— La dame noire et tous les gens qui pleurent, elle veut que je vienne avec
elle pour me raconter une histoire, mais je ne veux pas y aller, non je ne veux pas, elle me fait peur, ne la laisse pas m’emmener s’il te plaît maman, garde-moi avec toi.
— Benjamin, jamais personne ne pourra t’enlever à ta famille, ton père, ton
frère, ta sœur et moi serons toujours là pour te protéger. Aller calme toi mon chéri. Bientôt tout ça ne sera plus qu’un mauvais souvenir.
Ils reprirent la route, mais Suzanne resta à l’arrière, elle préférait rester avec son petit garçon, qui s’était blotti dans ses bras.
Au bout d’un certain temps, ils arrivèrent à l’hôpital, Marcel et Benjamin s’installèrent en salle d’attente, tandis que Suzanne se présenta à l’accueil, pour l’hospitalisation de son fils. Une fois les formalités terminées, elle alla les rejoindre en salle d’attente. Marcel et Suzanne étaient très angoissés à l’idée de devoir laisser Benjamin seul à l’hôpital, mais il ne fallait en aucun cas que leur fils s’aperçoive de quoi que ce soit.
On appela Benjamin, Suzanne et Marcel s’avancèrent vers l’infirmière.
— Bonjour Benjamin, Madame, Monsieur, je vous en prie, suivez-moi, je
vais installer votre fils dans le service et lui faire découvrir sa chambre.
Ils suivirent l’infirmière sans un mot, on pouvait, en regardant le visage de Marcel et Suzanne, ressentir la tension qui était à son maximum. Benjamin n’avait aucune réaction, il semblait subir, juste subir sans rien dire.
L’installation se passa sans problème, l’infirmière avertit les parents qu’ils devaient patienter quelques instants, le médecin allait venir les voir. Marcel et Suzanne finir d’installer Benjamin en essayant de lui faire oublier où il se trouvait, mais il n’eut aucune réaction tant inquiète, que joyeuse, aux gestes affectueux de son père.
Au bout de quelques minutes, le médecin entra dans la chambre.
— Madame, Monsieur. Bonjour, Benjamin, alors je vais t’expliquer ce que
nous allons faire ensemble, tu es d’accord ?
Benjamin baissa la tête, il n’eut aucune réaction.
— Benjamin, dit le médecin, je vais te faire passer quelques examens, tu
vas voir plein de grosses machines, mais n’est pas peur tu ne risques rien
ici. Tout le personnel est là pour les résidents et si tu as le moindre souci ou la moindre peur, tu vois ce bouton rouge, tu appuies dessus et quelqu’un viendra.
De plus, tu n’es pas seul, garçons et filles sont dans les chambres d’à côté.
Quand nous aurons fini les examens, tous les deux nous parlerons et tu me raconteras tout ce qui te passe par la tête, je ne suis pas là pour te disputer, mais pour t’aider et trouver une solution. Sur ce je vous laisse, nous commencerons les examens demain matin. Allez bon courage Benjamin. Madame, Monsieur, ne vous inquiétez pas, nous allons prendre soin de lui.
Ils remercièrent le médecin d’un signe de la tête.
Marcel et Suzanne regardèrent l’heure et durent prendre la route du retour, parce que l’hôpital n’était pas tout prêt, mais surtout ils avaient deux autres adolescents à s’occuper et il était hors de question de les délaisser, malgré l’état de Benjamin.
À peine étaient-ils arrivés que Serge et Sophie demandèrent des nouvelles de Benjamin. Comment cela s’était passé, est-ce qu’il était bien installé… Marcel et Suzanne sentaient bien que Serge et Sophie étaient perturbés par la santé et l’hospitalisation de Benjamin, jamais un membre de la famille n’avait été séparé du clan, ils étaient angoissés.
Marcel et Suzanne décidèrent qu’il fallait parler de la situation aux aînés. Ils expliquèrent que Benjamin n’était pas malade physiquement, mais plutôt… Suzanne eut du mal à lâcher le mot : « mentalement ». Rien que ce terne dans sa bouche la fit éclater en sanglots. Serge et Sophie prirent leur mère dans leurs bras afin de la réconforter.
Marcel reprit la parole et dit à ses enfants :
— Ce que votre mère essaie de vous dire, ce n’est pas que Benjamin est…
est « fou », mais son imagination est tellement développée qu’il s’invente des situations qui malheureusement pour lui deviennent réelles et lui font peur. Donc les médecins vont lui faire des examens, pour
déterminer un protocole de soin. Mais je vous rassure Benjamin a bien compris et il est fort votre petit frère, tout va bien se passer.
Serge et Sophie restèrent blottis dans les bras de leur mère. Suzanne resta avec ses enfants un long moment avant de dire :
— Il est tard et je n’ai pas préparé le dîner !
Marcel prit la parole, il proposa une solution qui permettrait à Suzanne de la soulager pour ce soir, elle qui, en plus de s’occuper de la maison et des enfants, allait devoir faire, tous les jours, des aller et retour à l’hôpital :
— Pour une fois, on pourrait commander une pizza, ça te reposera et les
enfants aiment bien.
— Oh oui ! Allez maman, dit oui, s’il te plaît, dit oui… — Bon c’est d’accord, mais juste pour cette fois.
Suzanne avait l’habitude de donner une nourriture saine à sa famille, elle n’achetait jamais de plat tout préparé, cette nourriture pleine de sucre ou de colorants. Elle préférait faire elle-même sa cuisine avec les légumes de son potager et la viande venait de chez son voisin éleveur.
Après le dîner, ils n’avaient pas la tête à regarder la télévision, ils partirent tous se coucher directement.
Le lendemain matin, Suzanne reprit ses habitudes et prépara le petit déjeuner, mais elle n’avait qu’une envie, prendre des nouvelles de son petit Benjamin.
Les aînés partis, elle prit le téléphone pour appeler l’hôpital.
— Bonjour, je suis la maman de Benjamin, je souhaiterais avoir des
nouvelles et savoir comme c’est passé sa première nuit, s’il vous plaît ?
— Ne quitté pas Madame, je vais vous passer le médecin. — Bonjour, Madame, nous avons eu un petit souci avec Benjamin cette
nuit, il était très agité, il pleurait et nous n’arrivions pas à le calmer, alors pour qu’il ne se fasse pas mal nous avons été obligés de lui donner un petit tranquillisant. J’ai essayé de le faire parler afin de savoir ce qui le
mettait dans cet état et il m’a répondu : « la dame noire est là », il avait très peur. Savez-vous ce que représente cette « dame noire » pour lui ?
— Non, docteur, c’est pour cette raison que nous avons consulté votre
confrère et qu’il nous a dirigés vers vous, nous sommes impuissants devant les peurs et angoisses que déclenche la soi-disant apparition de cette dame noire que mon fils voit.
— OK, je comprends votre inquiétude. — Peut-on venir voir Benjamin ? — Bien sûr, vous pouvez et devez venir le voir, votre absence risquerait
d’accentuer ses angoisses.
— Merci docteur.
— Au revoir, Madame, je vous tiens au courant dès que j’ai les résultats des
examens.
Suzanne raccrocha et expliqua la situation à Marcel. Il ne dit mot, il n’était pas homme à ce laissé aller et puis il devait être fort pour Suzanne et ses trois enfants. L’après-midi, Marcel et Suzanne se rendirent à l’hôpital, à leur arrivée, Benjamin était endormi, les effets du calmant faisant encore effet.
— Bonjour mon chéri… Benjamin c’est maman…
Mais Benjamin ne se réveilla pas. Inquiète, Suzanne alla voir une infirmière.
— Bonjour Madame, excusez-moi de vous déranger, mais Benjamin ne se
réveille pas, qu’est-ce qu’il se passe ?
— Comme le médecin vous l’a expliqué, nous lui avons donné un sédatif
pour le calmer.
— Mais est-ce normal qu’il dorme encore, nous sommes en fin d’après-
midi et depuis cette nuit il devrait quand même réagir.
— Je vais appeler le médecin.
Après quelques instants, le médecin arriva.
— Bonjour, Madame, que se passe-t-il ? — Benjamin ne se réveille pas, ce n’est pas normal.
— Comme je vous l’ai dit, nous lui avons administré un sédatif, il était
vraiment très agité cette nuit, il a failli se faire mal à force de se débattre et afin de le protéger nous avons fait ce qu’il fallait. De ce fait, nous avons procédé à plusieurs examens et il en résulte que Benjamin ne souffre d’aucune pathologie physique. C’est déjà une bonne nouvelle.
— Oui effectivement c’est une bonne nouvelle, mais alors de quoi souffre-
t-il ?
— Pour l’instant je ne peux pas vous en dire plus, je vais débuter les
séances de psychanalyses, nous verrons bien ce qu’il en ressortira.
— D’accord, mais pour l’instant quand va-t-il se réveiller ? — Attendez un peu, ça se devrait plus tarder. — Merci docteur.
Suzanne retourna dans la chambre et expliqua à Marcel ce que le médecin venait de lui dire sur les résultats d’examens de Benjamin et durant leur conversation, Benjamin ouvrit les yeux.
— Bonjour, mon chéri, comment te sens-tu ? — J’ai bien dormi, maman, j’ai faim s’il te plaît.
Suzanne avait bien évidemment prévu une part de gâteau, qu’elle avait fait quelques heures auparavant, en pensant à son petit garçon seul dans ce grand hôpital.
— Tiens mon chéri, je t’ai apporté une part de gâteau que maman a fait
pour toi.
— Oh merci maman, je t’aime très fort.
Benjamin mangea son gâteau avec beaucoup de plaisir.
Suzanne lui demanda :
— Comment te sens-tu ?
— Maman, la dame noire et les gens qui pleurent sont encore venus
m’embêter, je ne veux pas les suivre.
— Comment ça les suivre ?
Benjamin continua à manger son gâteau et ne répondit plus aux questions de sa mère. Marcel regarda Suzanne d’un air inquiet, lui faisant signe de sortir de la chambre.
— Nous te laissons quelques minutes, papa et moi devons aller voir le
docteur, d’accord mon chéri ?
— Oui, maman, je vous attends.
Marcel et Suzanne sortir de la chambre, puis Marcel dit à Suzanne :
— Tu as entendu ? Il n’a jamais dit que cette dame noire voulait qu’il la
suive, je n’y comprends plus rien, j’ai l’impression que ma tête va exploser, Benjamin est en train de devenir fou.
— Marcel ! je t’interdis de parler de folie quand tu parles de notre fils, c’est
juste un problème d’imagination et le médecin va trouver une solution.
— En es-tu vraiment sur ?
— Oui j’en suis sûr, Benjamin va vite guérir, rentrer à la maison et tout
redeviendra comme avant.
Tous deux repartir voir Benjamin et la fin d’après-midi se poursuivie sans problème. À la fin de la journée, Suzanne et Marcel prirent congé de Benjamin en l’enlaçant et l’embrassant tendrement.
— À demain, mon chéri, fait de beaux rêves — À demain, maman, à demain papa.
Ils reprirent la route pour rentrer.
Les jours défilèrent, mais l’état de Benjamin était stagnant. Suzanne et Marcel demandèrent un rendez-vous avec le pédopsychiatre.
— Bonjour Monsieur.
— Bonjour, Madame, bonjour Monsieur. — Alors docteur, demanda Suzanne, qu’en est-il de Benjamin ? — Eh bien, tous les examens que j’avais prescrits ont été faits, ce dont
souffre votre fils ne relève pas d’une pathologie physique, mais.... enfin… je ne vais pas y aller pas quatre chemins, je me dois d’être honnête avec vous. Ce dont souffre Benjamin relève plus d’un problème
psychiatrique, mais je ne peux rien faire puisqu’il se taire derrière son silence, dès que l’on essaie de parler de la dame noire. Je ne peux pas faire de miracle si je n’ai pas tous les éléments en main et Benjamin fait barrage.
— Mais docteur, dit Marcel qui jusqu’à maintenant n’était pas intervenu,
comment pensez-vous pouvoir faire quelque chose pour améliorer l’état de mon fils ?
— Je… je n’ai qu’une seule solution, mais il me faut votre accord. — Qu’elle est-elle ?
— Je peux essayer l’hypnose, c’est le seul moyen pour savoir ce qui se
passe dans sa tête puisqu’il ne veut pas parler. Seriez-vous d’accord ?
Marcel et Suzanne se regardèrent. Le médecin leur proposa de les laissés seuls cinq minutes pour en parler.
— Qu’en penses-tu Suzanne ?
— Je pense que toutes les solutions possibles doivent être envisagées, il
faut que Benjamin s’en sorte. Et toi ?
— Je suis d’accord avec toi, de toute façon c’est sans risque, je pense. — Alors on est d’accord.
Le médecin réapparut et Marcel et Suzanne l’informèrent de leur décision :
— Docteur, nous sommes d’accord, si cela ne fait pas de mal à Benjamin. — C’est une technique indolore, il s’agit de plonger Benjamin dans un
sommeil, semi-endormi, afin de pouvoir lui poser des questions auquel il répondra plus facilement que s’il était éveillé puisque cela l’effraye. De plus, vous avez la possibilité d’y assister puisqu’il est mineur.
— Bien docteur, et qu’en pensez-vous le faire ? — Eh bien, attendez que je regarde les disponibilités du praticien. J’ai un
créneau de disponible après-demain, cela vous convient ?
— Tout nous convient quand il s’agit de la santé de notre fils. Donc après-
demain nous serons présents. Au revoir docteur et merci de tout ce que vous faites pour Benjamin.
Sur ces paroles, Marcel et Suzanne passèrent dire au revoir à Benjamin, mais il s’était rendormi. Ils lui déposèrent un baiser sur le front avec toute l’affection dont ils avaient pour leurs enfants.
De retour à la maison, Serge et Sophie demandèrent des nouvelles. Marcel et Suzanne leur expliquèrent ce qui allait se passer après-demain, en espérant que grâce à cette séance une solution serait trouvée pour Benjamin.
Sophie se mit à pleurer, elle craqua.
— Qu’est-ce qu’il t’arrive, demanda Suzanne ? — J’ai peur pour Benjamin, il était si joyeux, heureux de vivre et du jour au
lendemain, il est devenu sombre, renfermé et triste. Dis-moi qu’il va guérir et redevenir comme avant, même les fois où il me taquinait me manque.
— Ne t’inquiète pas, nous faisons tout pour qu’il guérisse. Bientôt, tu
m’appelleras pour me dire « Maman dit à Benjamin qu’il arrête de m’embêter ». Mais pour l’instant il faut que toute la famille reste soudée et forte pour lui, on ne doit pas baisser les bras, c’est compris les enfants ?
— Oui, maman…
Le jour du rendez-vous avec l’hypnotiseur était arrivé. Marcel et Suzanne arrivèrent à l’hôpital. Le trajet s’était déroulé dans le silence le plus total, l’angoisse montait d’un cran à chaque kilomètre parcouru. Ils se demandèrent comme cela allait se dérouler, qu’est-ce qu’ils allaient découvrir qui effrayait à ce point leur fils et comment allait-il s’en sortir, si toutefois il s’en sortait, parce que rien n’était sûr pour l’instant.
Le docteur de l’hôpital qui suivait Benjamin entra dans sa chambre afin de lui expliquer ce qui allait se passer.
— Bonjour Benjamin.
— Bonjour docteur.
— Benjamin, aujourd’hui tu vas rencontrer un autre docteur qui va te faire
faire un petit dodo et il te posera des questions. Tu as compris ?
— Oui docteur, mais est-ce que la dame noire viendra dans mon sommeil
parce que si elle vient demande-lui ce qu’elle veut et dites-lui qu’elle me fait peur.
— Ne t’inquiète pas si elle vient, l’autre docteur lui posera des questions et
lui dira qu’elle arrête de te faire peur, on y va ?
— Oui, docteur, répondit Benjamin, qui était terrifié à l’idée de voir la
dame noire.
L’hypnotiseur entra dans la chambre, prit Benjamin par la main et l’emmena dans une pièce insonorisée, mais qui pouvait être écoutée par les parents qui se trouvaient dans la pièce à côté.
— Docteur, dit Benjamin, mes parents ne sont pas venus pour me voir ? — Ne t’inquiète pas, ils sont là, tu les verras après ton examen.
L’hypnotiseur commença la séance et Benjamin fut plongé dans un sommeil semi-conscient et d’une voie calme, douce, il commença à lui poser des questions :
— Benjamin…
— Oui, docteur.
— Où es-tu ?
— Je suis dans le jardin, je joue
— Tu te sens bien ?
— Oui, maman est en train de préparer le dîner et elle a fait une tarte. — D’accord, je veux que tu penses très fort à c’est instant. Si tu sens que tu
n’es pas bien, je veux que tu repenses tout de suite à ce moment-là. Tu as compris Benjamin ?
— Oui, docteur.
— La nuit quand tu dors, fais-tu des rêves ? — Oui
— À quoi rêves-tu ?
— Je me rappelle pas très bien.
— Y a-t-il un rêve en particulier que tu aimes ? — Oui docteur, des fois je rêve qu’on est tous les cinq en pique-nique et
c’est bien.
— Et maintenant Benjamin, y a-t-il un rêve que tu n’aimes pas ?
Benjamin s’agita et il ne répondit pas tout de suite. L’hypnotiseur lui demanda de se réfugier dans son jardin, là où il était en sécurité, Benjamin se calma.
— Benjamin on reprend, quel rêve tu n’aimes pas ? — C’est celui où est la dame noire — Qui est la dame noire ?
— Je ne sais pas, elle me fait peur, elle veut m’emmener avec elle. — Qu’est-ce qu’elle te veut, elle te l’a déjà dit ? — Elle m’a dit qu’il fallait que je vienne avec elle parce qu’elle veut me
dire quelque chose.
— Et qu’est-ce qu’elle veut te dire ?
Benjamin se mit de nouveau à s’agiter, l’hypnotiseur le fit se réfugier de nouveau dans le jardin, pour le calmer. Il prit la décision d’en arrêter la pour aujourd’hui, Benjamin était petit et l’état d’hypnose est fatiguant. Il réveilla Benjamin et le reconduit dans sa chambre.
Une fois Benjamin dans sa chambre, il vint voir les parents.
— Madame, Monsieur, je pense avoir besoin de beaucoup plus de séances
pour faire céder le verrou qu’il a mis afin de se protéger et que l’on ne puisse pas entrer en connexion avec cette dame noire. Ne vous inquiétez pas c’est normal, ce qui fait peur, le cerveau, inconsciemment, le bloque.
— Docteur, dit Suzanne, qu’en pensez-vous après cette première séance ? — Je pense que votre fils cache quelque chose qui est représenté par la
dame noire, il faut simplement que j’arrive à déverrouiller son esprit pour en savoir plus. Je vous tiens au courant si quelque chose de nouveau arrive.
— Merci docteur.
Marcel et Suzanne allèrent voir Benjamin. Il leur expliqua qu’il avait vu un nouveau docteur, mais que celui-là lui faisait faire dodo pour faire des examens. Puis il se coucha et se remit à regarder le plafond fixement comme si quelque chose l’attirait. Marcel et Suzanne étaient de plus en plus inquiets, ils avaient assisté à la séance et avait perçu la peur dans la voix de leur fils dès que la dame noire avait été évoquée.
Les jours défilèrent, la famille était toujours aussi inquiète pour Benjamin, l’hypnotiseur ne les avait toujours pas contactés pour leur donner des nouvelles.
Un jour, Suzanne reçut un coup de téléphone du lycée où était scolarisé son fils Serge.
— Allô !
— Oui bonjour Madame, je suis la Conseillère d’Éducation principale du
Lycée où est scolarisé votre fils.
— Que se passe-t-il ? Serge est blessé ? — Non rassurez-vous, mais il y a eu un incident, pourriez-vous venir au
lycée tout de suite s’il vous plaît ?
— Bien, je me prépare et j’arrive, merci, Madame.
Suzanne était énervée, Serge n’avait jamais eu de problème dans ses études, qu’était-il arrivé pour que l’on convoque Suzanne sur le champ ? Elle se dépêcha et prit la route. À son arrivée, Serge était assis devant le bureau de la Conseillère avec un œil au beurre noir et une lèvre fendue.
— Bonjour, je suis la mère de Serge, Madame la Conseillère m’attend. — Oui, bonjour, Madame, je préviens la Conseillère, veuillez patienter dans
le couloir.
Suzanne rejoignit Serge et lui demanda ce qui s’était passé. Avant qu’il ait pu répondre, Madame la Conseillère la fit entrée dans son bureau.
— Je vous en prie, installez-vous. Voilà, si je vous ai appelé c’est que nous
avons eu un problème avec Serge ce matin. Il s’est bagarré avec un de ces camarades, ce qui m’étonne beaucoup étant donné que ce n’est pas du tout dans ses habitudes.
— Je ne comprends pas, il n’est pas bagarreur, il a dû se passer quelque
chose pour qu’il en arrive là, mais nous apprenons à nos enfants que de se battre ne résout pas les problèmes, ni les conflits. Je suis vraiment très étonnée.
La Conseillère fit entrer Serge dans son bureau.
— Serge vient s’il te plaît. Peux-tu nous expliquer ce qui s’est passé ? — Je n’ai rien à dire.
— Serge, je ne t’ai pas élevé comme ça, comme oses-tu répondre ainsi ? — Mais maman, je ne veux pas en parler, s’il te plaît. — Écoute Serge, tu as toujours été un très bon élève et ton comportement
était jusqu’alors irréprochable, donc pour la dernière fois, que s’est-il passé pour que tu réagisses si violemment ?
— Désolé Madame, je ne veux pas répondre. — Ceci étant dit, je me vois dans l’obligation de te mettre trois jours
d’exclusion de l’établissement pour faits de violence envers un camarade. Comprends-tu que cela va être porté à ton dossier scolaire ?
Madame, s’il vous plaît, pourquoi suis-je le seul à être puni, pourquoi mon camarade ne l’est pas ?
— Ton camarade est comme toi muet sur les faits, donc ne pouvant pas
trancher, je vous exclus tous les deux trois jours.
— Serge, vas-tu parler ou préfères-tu que ton avenir soit entaché par cet
incident ?
— Je ne dirais rien, renvoyez-moi si vous le souhaitez. — Donc on fait comme ça, je te renvoie trois jours à compter
d’aujourd’hui. Je suis vraiment désolé Madame, mais le règlement est le règlement.
— Je vous remercie de m’avoir reçu Madame, Serge sera puni comme il se
doit, au revoir.
— Au revoir Madame, dit Serge.
Ils sortirent du bureau et se dirigèrent vers la voiture, mais en chemin Suzanne commença à interroger son fils :
— Vas-tu me dire à la fin ce qui s’est passé ? — Maman, ça n’a pas d’importance, je ne veux pas te rendre triste. — Comment ça triste, de toute façon tu t’expliqueras avec ton père ce soir.
Serge se tue, mais il appréhendait la discussion avec son père, ne sachant pas sa réaction étant donné qu’une telle situation ne s’était jamais présentée. Ils arrivèrent à la maison et Marcel était là assis à table, et attendant le retour de Suzanne et Serge.
— Bonjour papa.
— Bonjour, Serge, je pense que tu nous dois quelques explications. Nous
t’écoutons.
— Je ne veux pas en parler papa, ça m’a fait mal ce qu’il a dit et je
m’excuse d’avoir mal réagit, mais ne me demande rien.
— Serge, je pense que tu n’as pas compris ma question, je ne te demande
pas ton avis, je veux des réponses.
— Papa, Maman, si je me suis battu c’est qu’il a dit des choses méchantes
sur Benjamin…
— Quelles choses !
— Il a dit qu’il était enfermé parce qu’il était débile et moi ça m’a rendu
fou de rage et comme il insistait j’ai frappé. Mais je ne voulais pas en parler, je ne voulais pas vous faire de mal.
— Serge, ton frère n’est pas débile, et tu n’aurais jamais dû réagir comme
tu l’as fait, tu apportes de l’eau au moulin de la méchanceté de ton camarade. Et puis tu ne vas pas frapper toutes les personnes qui racontent des histoires ? Alors la prochaine fois, passe ton chemin et ne réagis pas. Maintenant tu vas monter dans ta chambre, faire une lettre d’excuses pour ton camarade et une pour Madame la Conseillère et tu resteras dans ta chambre durant ces trois jours, cela te permettra peut-être de réfléchir à ton attitude. Et je ne veux plus jamais ça, est-ce compris ?
— Oui, papa.
Suzanne et Marcel géraient les journées comme ils pouvaient entre la maison, les champs, Benjamin, les séances d’hypnose, il n’avait pas besoin que Serge fasse des siennes.
Quelque temps plus tard, dans l’après-midi, alors que Marcel était reparti aux champs, le téléphone sonna :
— Oui allô ?
— Bonjour, je vous appelle à propos de Benjamin, pourriez-vous venir au
plus vite, s’il vous plaît ?
— Je joins mon mari et nous arrivons.
Suzanne informa Serge qu’elle allait rejoindre son père aux champs, que l’hôpital venait d’appeler, et qu’il fallait de suite venir au cabinet du médecin.
Sur ces paroles, Suzanne prit sa voiture, récupéra son mari et ils partirent pour l’hôpital. À leur arrivée, le médecin les fit entrer dans son cabinet, l’hypnotiseur était là, ils les attendaient. Suzanne et Marcel étaient très angoissés, ils se demandaient quel était le but de ce rendez-vous précipité ?
— Madame, Monsieur, en tant que médecin hypnotiseur de votre fils, je
vous avais promis de vous tenir au courant de l’évolution de la situation, donc voici ce que j’ai appris de la bouche de Benjamin. Tout d’abord, la dame noire n’est pas, comme on aurait pu le penser, une dame habillée en noire, mais une dame de couleur noire. Avez-vous une connaissance antillaise ou africaine dans votre entourage ?
— Suzanne, surprise, répondue : non, nous n’en avons pas. — Bien. Ensuite, Benjamin m’a expliqué que les gens qui pleuraient étaient
tristes, il m’a dit que « c’est comme quand quelqu’un meurt », a-t-il déjà assisté à un enterrement ?
— Non pas du tout, nos parents respectifs sont décédés bien avant sa venue
au monde, je ne comprends rien. Qu’en pensez-vous ?
— Madame, Monsieur, j’ai l’impression que tout ça cache quelque chose
que Benjamin aurait peut-être vu ou entendu et son esprit confond entre histoire et réalité.
Les paroles du médecin résonnèrent comme des coups de marteau dans la tête de Suzanne, mais aussi de Marcel qui craignait terriblement pour son fils. Se serait-il trompé, son fils perdrait-il la tête, non ce n’était pas envisageable, il ne pouvait pas se résoudre à vivre en sachant que son petit garçon passerait sa vie en hôpital, en psychiatrie ou sous traitement médicamenteux afin d’éviter ses crises.
Le médecin nous informa qu’il devait continuer ses séances avec Benjamin, mais nous rassura en nous précisant que notre fils commençait à s’ouvrir et à se confier. Néanmoins, il faudrait sûrement du temps pour comprendre.
Suzanne et Marcel étaient bouleversés, ils prirent congé du médecin et rentrèrent chez eux. Tout le trajet se passa en silence, un silence pesant. À leur arrivée, Serge vient aux nouvelles, afin de ménager leur fils qui apparemment était bien plus perturbé qu’il voulait le laisser paraître, ils lui expliquèrent que le médecin les avait convoqués pour les informer que Benjamin commençait à s’ouvrir et à parler de cette histoire qui le perturbait. Serge étant un peu rassuré remonta dans sa chambre comme son père le lui avait ordonné en guise de punition.
Les jours défilaient, à chaque visite à Benjamin, nous espérions que le médecin nous appelle pour nous informer que tout était fini et que Benjamin avait enfin révélé les tenants et les aboutissants de son cauchemar, mais chaque jour était une déception de plus, pas de nouvelle du médecin.
Nous avions de plus en plus de mal à vivre sans Benjamin, nous avions l’impression de l’avoir abandonné, seule lumière dans cette sombre situation, Benjamin était un brave petit gars, il supportait sans rien dire ses séances d’hypnose et faisait tout son maximum pour trouver la solution avec le médecin.
Un jour, Benjamin se réveilla comme à son habitude, il attendait qu’une infirmière vienne l’aider pour sa toilette et qu’on lui apporte son petit déjeuner. En attendant son arrivée, il avait pris l’habitude d’aller rendre visite à ses amis des chambres voisines, des enfants qui souffraient de diverses pathologies plus ou moins graves.
Il passait de chambre en chambre, jusqu’à arriver à celle de son ami Paul. Il entra dans cette chambre et s’arrêta net, il fut tout à coup prit de panique, s’enfuie et s’enferma dans sa chambre. Une autre infirmière ayant vu Benjamin courir, entra dans la chambre pour lui demander ce qui se passait.
— Benjamin, que t’arrive-t-il ? Il y a beaucoup d’enfants malades dans le
service et donc il est recommandé de ne pas faire de bruit, donc ne pas courir dans les couloirs.
Benjamin recroquevillé sur lui-même, tremblant et pleurant, ne répondu pas. L’infirmière essaya avec gentillesse de trouver un moyen de le faire parler, mais après un certain temps, l’infirmière abandonna et sortit de la chambre. À son arrivée au bureau, l’infirmière prit le téléphone pour informer le médecin de la situation de Benjamin.
Le médecin se rendit au chevet de Benjamin, il était toujours dans la même position, il n’avait pas bougé.
— Benjamin, que se passe-t-il ? Tu sais que tu peux tout me dire, je suis là
pour t’aider, réponds-moi s’il te plaît.
Rien, aucune réponse, aucune réaction, le médecin n’était très inquiet, plus le temps passait plus les angoisses de Benjamin grandissaient. Le médecin demanda à l’infirmière de lui administrer un calmant afin qu’il n’ait pas de mauvaise réaction dès qu’il aurait repris ses esprits.
La nuit avait été tranquille pour Benjamin, la journée se déroula sans problème et dans l’après-midi, Benjamin se rendit à sa séance avec l’hypnotiseur. Il s’installa, et le médecin commença.
— Benjamin, rappelle-toi que si tu as peur tu dois te réfugier dans le jardin
où tu te sens bien. Je voudrais que tu me racontes ta journée. Tu t’es levé et…
— Je me suis levé, j’ai pris mon petit déjeuner, l’infirmière est venue me
voir pour ma toilette.
— Bien, mais ce matin tu es allé voir tes amis dans les chambres d’à côté
et…
— Oui, j’suis allé dire bonjour à mes amis, et… non, non, je ne veux pas y
aller, je ne veux pas la voir… elle est là… Benjamin tremblait et était effrayé.
— N’est pas peur Benjamin, tu es en sécurité dans le jardin, il faut juste que
tu me racontes ce que tu vois.
— Quand je suis entrée dans la chambre de Paul, elle était là… — Qui était là, Benjamin ?
— La dame noire, elle était là, j’ai eu peur qu’elle m’emmène avec elle, et
j’ai couru jusqu’à ma chambre.
— Qui est cette dame noire, c’était l’infirmière qui soignait Paul. Mais
qu’est-ce qu’elle te veut ?
— Elle veut que je vienne avec elle et les gens qui pleurent, elle veut me
dire quelque chose, mais elle me fait peur.
— Essai de savoir ce qu’elle veut, tu la vois ? — Oui elle est là, elle veut que je vienne, mais j’ai peur…
Le médecin attendit quelques secondes avant de continuer la séance. Il souhaitait que Benjamin, en phase hypnotique, aille vers cette dame en noire afin de savoir ce qu’elle avait à lui dire. Il pensait que c’était la clef de l’état de Benjamin.
— Benjamin, où es-tu ?
— Je suis dans le jardin et la dame en noire est devant moi, j’ai peur. Elle
me dit quelque chose à l’oreille. Je ne comprends pas très bien, elle a une voix bizarre.
— Alors entends-tu ses paroles ?
— Oui, je les entends, elle me parle d’un petit garçon qui a le même âge
que moi, qui est né le même jour que moi, mais qui n’existe pas. Docteur, Docteur, elle se rapproche, j’ai très peur…
— C’est bien Benjamin, maintenant tu vas te réveiller, doucement et tu te
sentiras très bien.
La séance finie, le docteur appela son confrère pour lui faire part de ce que Benjamin lui avait dit. Il expliqua que la dame en noire parlait d’un autre petit garçon du même âge, né le même jour, mais qui n’existait pas. Tous deux semblaient se poser mille questions, était-ce son imagination, ou un événement qui avait provoqué l’état dans lequel Benjamin était plongé ?
Les médecins prirent la décision de convoquer les parents afin de savoir si ce récit leur faisait penser à une situation que Benjamin aurait vécue. Un des deux confrères convoqua les parents pour le lendemain après-midi. Il expliqua à Suzanne ce qui s’était passé ce matin et les révélations que Benjamin venait de faire. Puis il lui demanda qu’elle et Marcel cherchent dans leurs souvenirs à quoi cela pourrait se rapporter. Ils en parleraient demain.
Quand Suzanne raccrocha le téléphone, elle était bouleversée, mais ne savait pas pourquoi. Toute l’après-midi Suzanne fut angoissée. Elle avait la désagréable impression de savoir de quoi parlait son fils, mais impossible de se rappeler quoi que ce soit.
Marcel arriva, Suzanne appela les enfants pour qu’ils viennent à table. Marcel trouva que Suzanne n’était pas comme d’habitude, et l’interrogea : — Chérie, tout va bien ?
— Oui, ne t’inquiète pas, je t’en parlerais plus tard.
Plus tard signifiait qu’elle lui parlerait que lorsque les enfants seraient dans leur chambre, elle ne voulait pas les affoler sans pouvoir trouver une explication rationnelle aux dires de Benjamin.
Les repas, comme les soirées n’étaient plus du tout comme par le passé quand Benjamin était là et que toute la famille était réunie et joyeuse. Après le dîner, Marcel regardait les informations et allait se coucher, les enfants partaient directement dans leur chambre, prétextant des tonnes de devoirs à faire, quant à Suzanne, elle mettait de l’ordre dans sa cuisine et allait rejoindre Marcel dans leur chambre. La joie qui régnait avant avait disparue.
Bien sûr Marcel et Suzanne continuaient à s’occuper de Serge et Sophie comme à leur habitude, ils ne voulaient surtout pas qu’ils aient l’impression de se sentir a rejeté ou à l’écart, mais ils sentaient bien qu’ils étaient autant préoccupés qu’eux pour Benjamin.
Suzanne arriva dans la chambre, elle expliqua à Marcel ce que le médecin lui avait dit, en l’informant de sa requête et du rendez-vous du lendemain.
Marcel resta sans voix. Mais où avait-il été chercher une histoire aussi rocambolesque, quelle imagination avait-il...
— Suzanne, je n’y comprends rien, je suis complètement perdu, mais d’où
peut-il sortir une telle histoire ?
— Je n’en sais rien, répondit Suzanne.
Toute cette histoire tournait au cauchemar, Marcel était de plus en plus inquiet pour son fils, quant à Suzanne elle ressentait un mal être, mais elle ne pouvait pas l’expliquer.
Après une longue discussion, Marcel se tourna et s’endormit. Suzanne ne ferma pas l’œil de la nuit, tout tournait dans sa tête, elle se posait une multitude de questions. Mais pourquoi avait-elle se sentiment de culpabilité ?
Le lendemain, ils arrivèrent au rendez-vous, le médecin leur demanda s’ils s’étaient souvenus d’un événement qui pouvait avoir un rapport avec la situation décrite par Benjamin. Ni Suzanne ni Marcel ne répondirent. Le médecin les informa qu’il allait continuer, mais que sans avoir de situation de référence, Benjamin risquait de ne pas se sortir de ce tourbillon de visions. Ils étaient tous deux désemparés.
Les jours, les mois, passèrent et plus on avançait plus Benjamin resté obsédé par son récit. Il parlait de la dame noire qui veut l’emmenée pour lui parler, de gens qui pleurent, de récits sur un petit garçon qui n’existe pas.
Après quelque temps, les médecins finirent par mettre un nom sur la pathologie de Benjamin, pour eux il souffrait de « schizophrénie paranoïaque ».
Marcel et Suzanne avaient l’impression que le ciel leur tombait sur la tête. Suzanne pleurait, Marcel demanda au médecin ce qu’il fallait faire, si un traitement existait et si Benjamin allait guérir. Le médecin lui répondit qu’un traitement existait. Qu’il allait commencer à lui administrer, mais que leur fils ne serait jamais guéri, parce que l’on ne guérit pas de cette maladie, on vie avec. Que le traitement permettait seulement d’aider le patient à vivre en contrôlant leurs angoisses.
Suzanne reprit un instant son souffle, et demanda au médecin s’ils pouvaient reprendre Benjamin à la maison, ou si leur fils devait vivre définitivement dans un centre hospitalier. Le médecin leur expliqua qu’après un certain temps d’adaptation au traitement, Benjamin pouvait, s’il réagissait bien, rentrer à la maison et même qu’il pourrait reprendre l’école normalement.
Ces nouvelles donnèrent un peu d’espoir à Marcel et Suzanne. Enfin ! se dit Suzanne dans sa tête… Benjamin allait rentrer à la maison et la famille allait être de nouveau réunie. Il est sûr que tout cela avait provoqué de la fatigue et engendré beaucoup de dépenses, mais cette bonne nouvelle avait tout effacée, tant pis si toute la famille devait se serrer la ceinture, mais tous seraient ensemble.
Après quelques semaines, Benjamin s’étant bien adapté à son traitement put rentrer chez lui. Quel bonheur d’être à nouveau tous les cinq, pour ce jour particulier, après six mois d’absence de Benjamin, Suzanne avait préparé un succulent repas et le dessert préféré de son fils.
La vie reprit son cours, bien sûr avec quelques aménagements quant à la gestion de Benjamin, mais tout était redevenu comme avant. Et cette histoire de dame noire était définitivement terminée, Benjamin n’en reparla pas.
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