Le troisième
Chapitre II
Deux ans avaient passé, la vie avait repris son cours et tous se portaient bien. Un jour, Marcel et Suzanne invitèrent des amis chez eux. Ils souhaitaient les recevoir parce qu’ils venaient de devenir, les heureux parents, d’un beau bébé prénommé Jean. Ils n’avaient pas pu résister à l’envie de voir ce beau petit garçon, eux qui adoraient les enfants, étaient très heureux pour les nouveaux parents.
Suzanne et Marcel les accueillir à bras ouverts, toute la famille les félicita. Ils passèrent l’après-midi à discuter de choses et d’autres. La mère du petit Jean demanda certains conseils à Suzanne, elle qui en avait eu trois, pensait-elle, serait sûrement de bon conseil. Le soir venu, comme cela avait été prévu, ils restèrent à dîner, tous autour d’une table remplie de victuailles préparée, avec plaisir, par Suzanne.
L’amie de Suzanne la rejoignit dans la cuisine. Elle souhaitait savoir comment se portait Benjamin. Suzanne lui expliqua que ce n’était pas toujours facile, mais qu’il allait bien, le traitement faisait effet et il avait même repris l’école. Elle lui répondit qu’elle était heureuse d’apprendre de si bonnes nouvelles.
Au cours de la soirée, Benjamin s’approcha du bébé et de sa mère et posa une question à l’amie de Suzanne :
— Ton bébé tu l’as acheté où ?
Suzanne répondit à Benjamin qu’un bébé ne s’achète pas, qu’il est dans le ventre de leur maman, jusqu’au jour où, ils viennent au monde. Benjamin demanda à sa mère si elle avait des photos de lui dans son ventre. Suzanne a répondu positivement, mais elle lui dit qu’aujourd’hui, il y avait des invités et que ce n’était pas le moment pour déballer les photos souvenirs.
Benjamin n’insista pas et resta en admiration devant le bébé. Durant toute la soirée, il observa Jean. Suzanne surveillait de près Benjamin, elle avait une sensation bizarre en voyant Benjamin au côté de Jean et se demandait bien pourquoi son fils restait là, sans un mot à observer ce bébé.
Après avoir passé une agréable journée et un joyeux dîner entre amis, ils reprirent la route, mais avant leur départ, ils invitèrent Marcel, Suzanne et les enfants à venir à leur tour.
Tout le monde alla se coucher, seul Benjamin restait sur sa chaise. Suzanne lui demanda ce qu’il attendait. Benjamin répondit qu’il voulait voir les photos de lui bébé dans son ventre. Suzanne lui demanda d’aller se coucher, qu’elle lui montrerait demain, parce qu’il était tard.
La nuit qui suivit, Benjamin eut une nuit très agitée, certes il n’avait pas fait de cauchemar, mais il n’avait pas bien dormi. Suzanne ne s’inquiéta pas plus que ça, elle pensa que le fait d’avoir reçu des amis avec leur bébé, avait peut-être perturbé Benjamin.
La journée se déroula comme d’habitude et, malgré sa nuit perturbée, Benjamin passa une bonne journée. Le soir venu, après dîner, Benjamin réitéra sa demande à propos des photos de lui bébé. Suzanne répondit qu’elle n’avait pas eu le temps de chercher ces photos, mais que dès qu’elle aurait un moment elle le ferait. Elle vit dans son regard qu’il était un peu déçu.
Quelques jours passèrent, et, alors que Suzanne se détendait sous l’arbre à l’ombre de son potager, elle se mit, tout à coup, à penser à la demande de Benjamin concernant les photos d’elle enceinte et de Benjamin bébé. Elle fut prise de nostalgie et ressentit le besoin de revoir ces photos. Elle se rappela que durant ses trois grossesses, elle était magnifiquement heureuse et se dit qu’elle devait partager tout se bonheur avec ses enfants.
Elle se leva et alla chercher dans les vieux cartons, entassés au grenier, lesdites photos. Bien sûr, elle tomba sur d’autres photos qui lui rappelait, aussi, de bons souvenirs : celle de son mariage avec toute la famille, ou encore les photos d’elle petite avec ses parents. Puis, elle trouva enfin le carton des photos de ses enfants. Elle les regarda avec amour et nostalgie et se souvint de la grossesse et de la naissance de chacun d’eux.
D’abord celle de son premier enfant, une grossesse sans problème, désirée et qui lui avait donné à elle et à Marcel le magnifique bébé qu’ils appelèrent Serge. Puis il y eut celle de son deuxième enfant, sa grossesse se déroula comme la première, mais là c’était une fille qu’ils prénommèrent Sophie. Enfin, la devant elle, dans cette boîte, les photos de sa dernière grossesse qui concernait son troisième enfant, Benjamin. Cette grossesse avait été une surprise. Ils n’avaient pas envisagé d’avoir un autre enfant, mais il était là et pour rien au monde, ils n’auraient stoppé cette grossesse.
Suzanne feuilleta toutes ces photos avec nostalgie, puis, tout à coup, elle fut prise de panique, jeta à terre toutes les photos, quitta précipitamment le grenier en laissant derrière elle les photos tel quel. Arrivée dans la cuisine, elle se mit à pleurer, puis alla dans sa chambre, s’habilla, mis ses chaussures, qui se trouvaient dans l’entrée et ferma la porte. Elle prit sa voiture et se mit à rouler, pour où, même elle ne savait pas. Mais qu’avait-elle vu, pour se mettre dans un tel état ?
Quand Marcel rentra à la maison, il trouva porte close. Il chercha Suzanne partout, mais pas de réponse. Où était-elle ? Qu’est-ce qui s’était passé ? Benjamin, peut-être ? Il prit le téléphone, appela Suzanne qui ne décrochait pas. Il monta dans sa voiture, alla directement à l’école de Benjamin. À son arrivée, il demanda à la Directrice si Benjamin avait eu un problème. Elle lui répondu, surprise, que son fils était en cours et que tout allait bien. Marcel ne comprenait rien, mais où était Suzanne ?
Le soir, Marcel dû aller chercher Benjamin à l’école, sa mère n’étant toujours pas rentrée. Puis ce fut au tour des aînés, qui arrivèrent par le car. Marcel demanda à ses enfants, si, un d’entre eux, savait où était partie leur mère, mais personne ne put répondre, ils n’en savaient rien. Serge demanda à son père :
— Papa, qu’est-ce qui se passe, où est maman ? — Les enfants, je ne sais pas ce qui s’est passé, mais je vais vous faire à
manger et je partirais à la recherche de votre mère. Serge, Sophie, vous voulez bien vous occuper de Benjamin durant mon absence ?
— Oui papa, dit Serge, ne t’inquiète pas Sophie et moi on gère.
Marcel fit manger ses enfants. Une fois le repas terminé, Marcel laissa ses enfants et sortit. Il n’avait rien dit pour ne pas les affoler, mais il avait peur pour Suzanne, c’était la première fois qu’elle disparaissait comme ça, sans un mot, sans une explication.
Marcel prit sa voiture et roula dans tout le village, frappa aux portes des gens qu’ils connaissaient afin de savoir s’ils avaient vu Suzanne dans la journée. Mais tous répondaient qu’il n’avait vu personne. Au bout de quelques heures, Marcel s’arrêta sur le bas-côté d’un chemin de terre et se mit à pleurer, que s’était-il donc passé pour que Suzanne disparaisse comme ça ? Et pourquoi ne répondait-elle pas au téléphone ? Peut-être a-t-elle eu un accident de voiture, se dit-il ? Il essuya ses larmes et se dirigea vers la gendarmerie. Mais là aussi, il n’eut pas de réponse, les gendarmes, après avoir contrôlé, lui répondirent que rien n’avait été signalé concernant sa femme. Afin de le rassurer un peu, un des gendarmes lui dit qu’elle avait peut-être eu un problème mécanique et que là où elle se trouvait, elle n’avait aucun moyen de le contacter, qu’elle était peut-être, à l’heure où ils parlaient, rentrée à la maison. Mais Marcel ne pouvait s’empêcher de craindre le pire.
Il prit la route en direction de la maison, après tout, pensa-t-il, il a peut-être raison, Suzanne est peut-être rentrée…
Pendant ce temps, alors que Serge et Sophie étaient dans leurs chambres, Benjamin entendit du bruit au grenier, ce qu’il ne savait pas c’est que ce bruit, c’était le carton de photos, le concernant, et qu’il venait de tomber. Il grimpa au grenier, malgré l’interdiction de ses parents. Au grenier étaient entassés divers objets qui avaient appartenu à ses grands-parents, il les regarda sans intérêt. Puis, il vit les cartons de photos et s’installa pour les regarder sans faire de bruit.
Puis, tout à coup, Serge et Sophie entendirent Benjamin hurler ! Ils entrèrent dans sa chambre, mais personne. Ils appelèrent leur petit frère, afin de savoir d’où sa voix venait. Benjamin criait tellement fort, que les aînés comprirent qu’il était grimpé dans le grenier.
À leur arrivée, Benjamin était tétanisé dans un coin du grenier et pleurait à chaudes larmes.
— Benjamin, dit Serge, calme-toi, s’il te plaît, qu’est-ce qu’il se passe ? Et
que fait tu dans le grenier ? Tu sais que c’est défendu de venir ici tout seul…
— La dame noire, la dame noire… — Quoi, la dame noire ?
— Elle est là !
— Où ça ? Il n’y a que nous et personne d’autre. Aller calme toi, papa va
bientôt revenir avec maman.
— Non là sur les photos avec maman.
Serge et Sophie regardèrent sur les photos et virent une dame de couleur noire, sans doute une Antillaise ou une Africaine, qui semblait être l’infirmière de l’hôpital où leur mère avait accouché.
— Benjamin, il y a effectivement une dame noire sur les photos, mais c’est
l’infirmière qui a aidé maman à te mettre au monde.
— C’est la dame noire qui veut m’emmener pour me parler avec les gens
qui pleurent.
— Aller Benjamin, calme-toi maman aura sûrement une explication et tout
rentrera dans l’ordre, aller on descend, si papa et maman savaient que nous sommes montés sans eux au grenier, ils seraient fâchés, tu sais qu’ils nous l’on interdit pour notre sécurité, c’est dangereux de venir ici tout seul.
Ils redescendirent, mais Benjamin restait inconsolable. Serge et Sophie durent rester sur le canapé du salon avec Benjamin, tellement il était bouleversé d’avoir vu la dame noire sur les photos. Les aînés étaient inquiets, leur père tardait à rentrer et ils avaient peur qu’il soit arrivé quelque chose de grave à leur mère. Ils se regardèrent et sans un mot comprirent que si un malheur était arrivé à leur mère, cela serait le coup de grâce pour l’état de santé de Benjamin. Ils allumèrent la télévision pour changer l’atmosphère pesante qui régnait dans la maison.
Au bout d’un certain temps, Benjamin s’endormit. Il était minuit passé et toujours personne.
Du côté de Marcel, ce n’était pas la joie non plus. Il s’était arrêté, de nouveau, sur le bord de la route, il ne savait plus où il en était. Il se parla à lui-même : « Allez, Marcel, réfléchis, où aurait-elle bien pu aller ? ». Tout à coup une lumière vint éclairer la noirceur de cette nuit, le cimetière, quand Suzanne n’était pas bien elle se rendait sur la tombe de ses parents, cela faisait longtemps que ça ne lui était pas arrivé, mais avec les problèmes de Benjamin… « mais oui elle est sûrement là-bas, se dit-il ». Marcel redémarra la voiture et prit la direction du cimetière.
À son arrivée, enfin il trouva Suzanne, elle était en pleure sur la tombe de ses parents, mais elle était là. Sans poser de question, sans lui faire le moindre reproche, il la prit dans ses bras et l’entoura de tout son amour. Bien sûr, il avait eu très peur, mais cela n’aurait rien changé de faire une scène à Suzanne. Et puis, il était tellement heureux de l’avoir retrouvée.
Après quelques minutes, Suzanne regarda longuement Serge, les yeux remplis de larmes et se dit qu’il n’aimerait pas savoir ce qui lui était revenu en mémoire. Elle avait, depuis la naissance de Benjamin, vécue dans le déni de ce qui s’était réellement passé durant l’accouchement de son dernier. Mais aujourd’hui, le passé l’avait rattrapé et elle pensa qu’il était temps de dire toute la vérité, qu’à partir de ce jour, elle ne pourrait plus vivre en gardant ce secret. Mais comment Marcel allait-il réagir ? Ce qu’elle avait fait n’était pas simple à expliquer, Marcel allait avoir du mal à comprendre, pensait-elle.
— Allez chérie, on rentre, les enfants sont inquiets et ils nous attendent à la
maison.
— Attends ! s’écria Suzanne. J’ai une chose importante à te dire. — Suzanne, il pleut averse, on va d’abord monter en voiture et rentrer à la
maison. Là au sec, nous aurons tout le temps de discuter.
— Marcel, s’il te plaît, écoute-moi. J’ai gardé un secret en moi depuis la
naissance de Benjamin, d’ailleurs, je ne m’en souvenais même plus, je pense que j’étais dans le déni, mais quand j’ai regardé les photos de nos enfants cet après-midi, tout m’est revenu en mémoire.
— Mais de quoi parles-tu ?
— Ce que j’ai à te dire n’est pas facile pour moi, alors s’il te plaît écoute-
moi et ne m’interrompe pas.
Suzanne avait peur, peur de ses révélations, car elle savait qu’après rien ne serait plus comme avant. Elle prit une longue respiration et se lança :
— Serge, te rappelles-tu quand j’attendais Benjamin ? — Oui
— Tu te souviens aussi que lorsque j’ai accouché, tu n’étais pas là ? — Bien sûr, je participais à une foire agricole, qui d’ailleurs nous a permis
de souffler un peu, financièrement parlant.
— Eh bien voilà, quand le moment est arrivé, je suis partie seule, en taxi, à
la clinique, après avoir déposé les aînés chez les voisins. Quand je suis arrivée dans la salle de travail, la sage-femme m’a confirmé que le travail était bien commencé et que l’accouchement serait pour cette nuit. J’ai attendu, les contractions étaient de plus en plus rapprochées et douloureuses. Au bout d’un moment, la sage-femme m’a préparé pour l’accouchement.
Suzanne s’arrêta, reprit son souffle, puis elle continua :
— Eh bien, ce jour-là… J’ai mis au monde… des jumeaux. — Qu’est-ce que tu racontes, nous n’avons eu qu’un seul enfant. — Non Marcel, le deuxième ne se voyait pas sur les échographies, mais il
était bel et bien là. D’ailleurs c’est lui qui est sorti le premier et Benjamin ensuite.
Marcel resta muet, regardant Suzanne et se demandant s’il n’était pas en train de faire un mauvais rêve. Puis il posa « la » question tant redoutée par Suzanne :
— Mais où est-il ?
— Marcel, notre enfant est mort-né. — Quoi ? Mais pourquoi ne m’as-tu rien dit ? Et où est-il ? — Marcel pardonne moi s’il te plaît… — Réponds-moi ! dit-il d’une voix sèche. — Il est enterré là, avec mes parents. — Quoi ? Mais comment as-tu fait pour l’enterrer sans que personne et
surtout moi, ne soit au courant ? Et pourquoi cacher ce bébé comme s’il était honteux ?
— J’ai fait ce que je pensais être le mieux pour la famille. J’ai payé les
pompes funèbres et je me suis arrangée avec eux pour que personne ne sache que notre fils était mort et qu’il était enterré là.
— Suzanne, qu’est-ce que tu me racontes ? Personne ne peut effacer un
enfant, l’hôpital a sûrement dû le déclarer, tu as dû lui donner un prénom, et les pompes funèbres, comment ont-ils pu accepter ? Je suis son père et ils auraient dû me prévenir. Explique-toi…
— Marcel, dit-elle les sanglots dans la voix, je leur ai menti en leur
racontant des histoires. Il faut que tu comprennes que j’avais peur, peur des représailles, peur d’être jugée, peur…
— Arrête Suzanne, peur de quoi ? Personne ne critique ou ne juge une
femme qui met un enfant au monde, mort-né, c’est juste les aléas de la nature humaine et nous n’y pouvons rien. J’avoue que là je ne te reconnais pas, tu n’es plus ma douce et aimante Suzanne que je connais, par ton acte tu n’es, à mes yeux, qu’un monstre et surtout tu es dangereuse. Mais comment as-tu fait pour cacher ton chagrin et l’acte innommable que tu as fait ?
— S’il te plaît, Marcel… J’ai pensé à notre famille et le malheur que la
perte de cet enfant allait provoquer, je voulais que tout soit parfait…
— Il n’y a plus de Marcel pour toi, comme tu n’existes plus pour moi. Nous
allons rentrer, tu vas faire ta valise et partir chez tes parents ou à l’hôtel, peu m’importe. Je ne veux plus que tu approches les enfants.
— S’il te plaît, pardonne-moi…
— Comment veux-tu que je pardonne ce que tu as fait ? C’est impossible.
Sur ces mots, Marcel et Suzanne prirent le chemin de la maison. Tout le trajet se passa dans un silence pesant. Suzanne était désespérée et Marcel, lui, ne décolérait pas.
À leur arrivée, les aînés étaient là, dans le salon, en compagnie de Benjamin qui dormait entre son frère et sa sœur. Voyant leur père entrer dans le salon accompagné de leur mère, les enfants eurent une réaction de joie, mais en silence pour ne pas réveiller leur petit frère qu’ils avaient eu tant de mal à calmer. Marcel prit Benjamin dans ses bras et alla le coucher dans son lit. Puis il redescendit au salon, là Suzanne assise sur un fauteuil ne parlait pas, les aînés blottis dans ses bras.
— Les enfants, votre mère à quelque chose à vous dire, je vous demande de
ne pas l’interrompre. Suzanne…
— Maintenant ? Cela ne peut pas attendre demain ? — Non, c’est tout de suite et après… tu connais la suite du programme. — Les enfants, si je me suis enfuie cette après-midi, c’est…
Et Suzanne expliqua à ses enfants ce qu’elle avait fait, en précisant que c’était pour le bien de la famille. Les aînés s’éloignèrent de leur mère et pris place sur le canapé, sans dire un mot. On pouvait lire sur leurs visages à quel point ce récit les avait bouleversés. Suzanne a compris que ses aînés avaient la même réaction que leur père, qu’elle avait probablement perdu l’amour de ses enfants.
Puis, Serge informa son père de ce qui s’était passé durant son absence.
— Papa.
— Oui, Serge.
— Il s’est passé quelque chose de bizarre quand tu n’étais pas là. — Qu’est-ce qui s’est passé ?
— Benjamin est a entendu du bruit au grenier, nous, nous étions dans nos
chambres, et il est monté. Puis tout à coup il s’est mis à hurler…
Suzanne comprit qu’il avait vu les photos, prit la parole et demanda :
— Qu’allait-il faire au grenier et qu’est-ce qu’il a vu ? — Suzanne, tu veux bien les laisser finir. Merci. — Quand on l’a entendu hurler, on est monté et il était dans un état de peur
indescriptible. Nous lui avons demandé ce qu’il se passait et il nous a répondu qu’il avait vu la dame noire sur les photos à côté de maman.
Nous on n’a pas bien compris, donc on l’a descendue, puis il s’est calmé et a fini par s’endormir.
Marcel resta quelques secondes, pensif, en réfléchissant à ce que les aînés venaient de leur raconter. Il demanda aux aînés de bien vouloir aller se coucher, que la journée avait été longue. Il leur souhaita une bonne nuit, Suzanne en fit autant.
— Suzanne, vu l’heure avancée, tu peux dormir sur le canapé, nous
reparlerons de tout ça demain.
— Merci Marcel.
Toute la maison était endormie. Le lendemain matin, Suzanne prépara le petit déjeuner. Marcel alla réveiller les enfants, puis descendit. Arrivé dans la cuisine, il dit bonjour à Suzanne par politesse, mais ne l’embrassa pas. Puis les enfants arrivèrent, Suzanne servit le petit déjeuner, l’ambiance était glaciale, ni les enfants, ni Marcel n’adressèrent mot à Suzanne, elle était en quarantaine. Les aînés partis, Marcel conduisit Benjamin à l’école, en informant Suzanne qu’ils parleraient à son retour. Suzanne acquiesça.
À son retour, Marcel dit à Suzanne :
— Que penses-tu de la réaction de Benjamin face aux photos ? — Je ne sais pas.
— Tu te moques de moi, tu n’as pas une petite idée ? Tes mensonges ont
détruit toute la famille, et bien plus Benjamin, alors réfléchis.
— Je ne comprends pas ce que tu veux me faire dire. — Ah non ! Tu ne comprends pas ? Ça ne te saute pas aux yeux ? Eh bien,
laisse-moi t’éclairer, je vais te dire ce que tes mensonges ont provoqué. Voilà deux ans que notre fils Benjamin prend un traitement, suite à ses cauchemars de la dame noire. Tu ne penses pas que les deux ont un rapport ?
— Quel rapport peut-il y avoir entre le fait d’avoir caché la perte de mon
fils et les cauchemars de Benjamin ?
— Ah tu ne vois pas ! Eh bien dans ce cas je vais te donner un aperçu des
dégâts que tu as provoqués. Benjamin a eu des cauchemars horribles et nous avons dû le fait hospitaliser durant des mois, lui faisant passer des examens, subir des séances d’hypnose, avaler des médicaments, et tout
ça pourquoi, parce que sa mère lui a caché l’existence de son frère jumeau. Il suit un traitement lourd depuis deux ans, et tout ça pour rien, pour rien, parce que si tu avais dit la vérité, il n’aurait pas, au plus profond de lui, cherché inconsciemment ce qui lui manquait, à savoir son frère. Tu comprends maintenant ?
— Oh, mon Dieu, qu’est-ce que j’ai fait, je pensais épargner ma famille et
c’est tout le contraire qui s’est produit. Oh, mon Dieu, pardonnez-moi…
— Maintenant fais tes valises et part, je ne veux plus te voir. — Je pourrais voir les enfants de temps en temps ? — Non sûrement pas, pas avant que le divorce soit prononcé et que la juge
ordonne une visite, mais sur site encadré et surveillé. Je n’ai plus aucune confiance en toi.
Sur ces dernières paroles, Suzanne monta faire sa valise. Elle réapparut quelques instants plus tard, manteau sur le dos, valise à la main et appela un taxi. Elle fit ses adieux à Marcel, qui ne lui répondit pas, et alla se placer à l’entrée de la propriété pour attendre le taxi. Une fois qu’il fut là, elle monta et disparut.
Marcel téléphona immédiatement au médecin de Benjamin, pour lui faire part de la situation et des révélations que sa femme venait de lui faire, qui, sans aucun doute, avaient un rapport avec l’état de santé de Benjamin. Le médecin lui fixa un rendez-vous.
Lors du rendez-vous, Marcel raconta tout. Ce qui l’étonna le plus, c’est que le fait de s’être confié l’avait presque soulagé. Le médecin préconisa de dire toute la vérité à Benjamin. Ces cauchemars venaient probablement de ce secret, son subconscient savait que son frère existait, mais lui ne l’avait jamais vu et n’en avait jamais entendu parler, ce qui le perturbait énormément. Il était évident qu’il fallait y aller avec tact dans le récit des tous ces faits et le médecin proposa à Marcel de le faire en sa présence. Marcel était d’accord et repartit un peu plus serein qu’à son arrivée, il allait pouvoir aider son fils.
Sur le chemin du retour, il passa chercher Benjamin. Le médecin, lui, se rendit directement au domicile de Marcel.
Arrivé à la maison, Benjamin vit le médecin et demanda à son père pourquoi il était là. Il lui expliqua qu’il avait quelque chose à lui dire et que le médecin était là pour pouvoir l’aider si quelque chose n’allait pas. Puis, ils s’installèrent tous les trois dans le salon, puis Marcel demanda à Benjamin de bien écouter ce qu’il allait lui dire. Marcel regarda le médecin pour se rassurer et d’un signe de la tête, il lui indiqua qu’il pouvait commencer le récit de cette histoire, ce qu’il fit. Benjamin écouta attentivement, les yeux mouillés par des larmes et dit à son père :
— Papa, alors la dame noire n’existe pas ? — Si, Benjamin, c’est l’infirmière qui t’a mis au monde. — Et les gens qui pleurent ?
— Ce sont sûrement les personnes qui se trouvaient autour de ton frère et
qui étaient tristes.
— Et mon petit frère il est où ?
— Ton grand frère tu veux dire, parce qu’il est né avant toi, ce qui fait que
tu es le quatrième enfant de la famille. Il est sûrement au paradis, son petit cœur était trop faible pour vivre et il repose en paix à côté de tes grands-parents qui veillent sur lui.
Benjamin se mit à pleurer. Marcel le prit dans ses bras en lui demandant ce qu’il avait. Il lui répondit que c’était pour son grand frère, qu’il était triste de ne pas l’avoir connu et qu’il espérait qu’il soit heureux là où il était, mais qu’il lui manquait.
Le médecin constata qu’une fois que la vérité avait été dite, Benjamin n’avait plus peur, mais maintenant, il était juste triste pour son jumeau, ce qui le rassura.
Marcel demanda à Benjamin de l’attendre sur le canapé, en lui disant qu’il revenait après avoir accompagné le médecin, jusqu’à sa voiture. À l’extérieur de la maison, le médecin discuta un long moment avec Marcel et fini par lui dire qu’il était sûr que tout aller bien se terminer pour Benjamin, maintenant qu’il savait la vérité.
— Allez, bon courage Monsieur, on se voit comme prévu avec Benjamin à
son prochain rendez-vous.
— Merci pour tout docteur et à bientôt.
Marcel entra et retrouva Benjamin qui avait fini par s’endormir. Marcel remarqua que sur son visage reflétait la lumière et qu’il avait l’air serein.
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