Le Trou de l’Enfer

Alexandre Dumas · Chapitre 1 sur 37 · partie 2/4

Pages du PDF

Le Trou de l’Enfer

Start

Ce chapitre est long, il est donc découpé en 4 parties.

– C’était moi ! dit Christiane avec une moue joyeuse et un peu railleuse aussi vivement.

Et, se retournant vers Julius, qui affectait une mine réservée :

– Est-ce que vous aussi, monsieur, vous m’avez prise pour une sorcière ? demanda-t-elle.

– Eh ! mais, dit Julius, ce n’est pas naturel d’être si jolie.

Christiane, qui avait souri au mot de Samuel,

 

51

rougit au mot de Julius.

Intimidé d’en avoir tant dit, Julius se hâta de revenir à l’enfant.

– Lothario, veux-tu que nous t’emmenions à l’Université ? dit-il.

– Sœur, demanda Lothario à Christiane, qu’est-ce que c’est que l’Université ?

– C’est ce qui est censé vous apprendre tout, mon enfant, dit avec enjouement le pasteur qui revenait.

L’enfant se tourna gravement vers Julius :

– Je n’ai pas besoin d’aller avec vous, puisque j’ai ma sœur pour Université. Christiane sait tout, monsieur : elle sait lire, écrire et le français, et la musique, et l’italien. Je ne la quitterai jamais, jamais de ma vie.

– Hélas ! vous êtes plus heureux que nous, mon petit homme, dit Samuel : car voici pour nous l’heure de repartir, Julius.

– Comment ! s’écria le pasteur, vous ne me donnez pas au moins cette journée ! vous ne souperez pas avec nous !

 

52

– Mille grâces ! reprit Samuel ; mais notre présence à Heidelberg, ce soir, est indispensable.

– Allons ! il n’y a pas de cours et pas d’appel le soir.

– Non, mais c’est un devoir plus sérieux encore qui nous réclame, Julius le sait bien.

– Transigeons, dit le pasteur. Heidelberg n’est qu’à sept ou huit milles de Landeck. Vous pouvez toujours bien, pour faire reposer vos chevaux et laisser tomber la chaleur du jour, partir seulement à quatre heures. Vous serez encore à la ville avant la nuit close, je vous en réponds.

– Impossible. Avec la nécessité qui nous appelle là-bas, nous avons plutôt besoin d’être en avance ; n’est-ce pas, Julius ?

– Vraiment ?... murmura à demi-voix Christiane en levant sur Julius son charmant regard bleu.

Julius, qui s’était tu jusque-là, ne résista pas à la douce interrogation.

– Voyons, Samuel, dit-il, ne mécontentons pas

 

53

la bonne grâce de nos excellents hôtes. Nous pouvons partir à quatre heures précises.

Samuel embrassa de son méchant regard Julius et la jeune fille.

– Tu le veux ? soit donc ! dit-il à Julius avec un sourire narquois.

– À la bonne heure ! s’écria le pasteur, et voici maintenant le programme de la journée : Je vais, d’ici à trois heures, vous montrer mes collections et mon jardin, messieurs. Puis, nous irons, les enfants et moi, vous faire la conduite jusqu’au carrefour de Neckarsteinach. J’ai un adroit et vigoureux garçon qui vous y amènera vos chevaux. Vous verrez ! la route, qui vous a paru si horrible dans la nuit et l’orage, est ravissante au soleil. Et nous rencontrerons sans doute par là votre prétendue sorcière. Aussi bien, elle l’est un peu, en réalité, mais le plus chrétiennement du monde ; c’est une chaste et sainte enfant.

– Ah ! je serais aise de la revoir aussi au jour, reprit Samuel. – Allons à vos herbiers, monsieur, dit-il au pasteur en se levant.

 

54

Et, en passant près de Julius, il lui glissa à l’oreille :

– Je vais occuper le père et l’entamer sur Tournefort et Linnée. Suis-je assez dévoué ?

Il accapara, en effet, le pasteur, et Julius fut seul quelques instants avec Christiane et Lothario. Maintenant ils étaient plus à l’aise l’un près de l’autre ; ils se hasardaient à se regarder et à se parler.

L’impression que Christiane avait faite sur Julius, le matin, se gravait en lui de plus en plus profonde. Rien de frais et de vivant comme ce doux visage où se lisaient à livre ouvert toutes les sérénités virginales. Le regard de Christiane était pur comme l’eau de source, et laissait voir au fond un cœur charmant et solide. Beauté et bonté, c’était une nature toute transparente comme ce jour de mai.

La présence de Lothario faisait à la fois l’innocence et la liberté du doux entretien. Christiane montra à Julius ses fleurs, ses abeilles, sa basse-cour, sa musique, ses livres, – c’est-à-dire toute sa vie calme et simple. Puis elle lui

 

55

parla un peu de lui-même.

– Comment, lui dit-elle une fois, comment vous, qui paraissez si paisible et si doux, pouvez-vous avoir un ami si moqueur et si hautain ?

Elle s’était bien aperçue que Samuel raillait en dessous la bonhomie de son père, et elle l’avait pris tout de suite en antipathie.

Julius pensa que la Marguerite de Gœthe dit de Méphistophélès quelque chose d’à peu près semblable dans la délicieuse scène du jardin. Mais il en était déjà à trouver que la Marguerite de Faust n’était pas comparable à sa Christiane. À mesure qu’ils causaient, il remarquait que la naïveté et la grâce de la jeune fille recouvraient un fond de raison et de fermeté qu’elle devait sans doute à la tristesse d’une enfance sans mère. Sous l’enfant il y avait déjà la femme.

Ils ne purent retenir l’un et l’autre un naïf mouvement de surprise quand le pasteur et Samuel, revenant à eux, leur apprirent qu’il était trois heures et qu’il fallait se mettre en route.

 

56

Cinq heures sont toujours cinq minutes à l’heureuse et oublieuse horloge des premiers battements du cœur.

 

57

V

 

Méfiance des fleurs et des plantes

à l’endroit de Samuel

 

Il fallait donc se mettre en route. Mais, enfin on avait encore une heure à passer ensemble.

En y songeant, Julius était joyeux. Il comptait, pendant le chemin, continuer avec Christiane la conversation commencée ; mais il n’en fut point ainsi. Christiane sentait instinctivement qu’elle ne devait pas trop se rapprocher de Julius. Elle prit le bras de son père qui continuait son entretien avec Samuel. Julius devint triste et marcha derrière eux.

Ils montèrent une côte charmante à travers un charmant bois où les rayons de soleil riaient dans une ombre transparente. La sérénité de l’après-midi était fêtée par les notes amoureuses du rossignol.

 

58

Julius, nous l’avons dit, se tenait à l’écart, déjà fâché contre Christiane.

Il essaya d’un moyen :

– Lothario, viens donc voir, dit-il au gracieux enfant qui marchait auprès de Christiane, pendu à sa main et faisant trois pas pour un.

Lothario accourut vers son vieil ami de deux heures. Julius lui montra une demoiselle qui venait de se poser sur un buisson, svelte, frissonnante, splendide. L’enfant poussa un cri de joie.

– Quel dommage, dit Julius, que Christiane ne la voie pas !

– Sœur, cria Lothario, viens vite !

Et comme Christiane ne venait pas, sentant bien que ce n’était pas l’enfant qui l’appelait, Lothario courut à elle, la tira par sa robe, la contraignit de quitter le bras de son père, et l’amena triomphant voir les belles ailes.

La demoiselle était partie, – mais Christiane était venue.

– Tu m’as appelée pour rien, dit Christiane ; et

 

59

elle retourna vers son père.

Julius recommença plusieurs fois ce manège. Il faisait admirer à Lothario tous les papillons et toutes les fleurs de la route, regrettant toujours que Christiane ne fût pas là pour jouir aussi de leur beauté. À chaque occasion Lothario se mettait immédiatement à aller chercher Christiane, et il fallait bien qu’elle vînt, tant il insistait. Julius abusa ainsi de l’enfant pour dérober à la jeune fille quelques secondes de tête-à-tête à trois. Il réussit aussi à lui faire accepter, par les petites mains de Lothario, son innocent complice, une magnifique églantine rose toute fraîche épanouie.

Mais Christiane retournait toujours rejoindre son père.

Elle ne pouvait cependant savoir mauvais gré à Julius de son désir et de sa persévérance : ne fallait-il pas, la douce jeune fille, qu’elle luttât contre son propre cœur pour ne pas rester ?

– Écoutez, lui dit-elle, la dernière fois, d’un ton d’enfant qui le ravit ; écoutez, je serais vraiment impolie en ne causant qu’avec vous, et

 

60

mon père s’étonnerait si je n’étais jamais près de lui et de votre camarade. Mais vous reviendrez bientôt, n’est-ce pas ? Nous irons encore nous promener avec mon père et Lothario ; et tenez, si vous voulez, nous visiterons le Trou de l’Enfer et les ruines du château d’Eberbach ; – des sites superbes, monsieur Julius, que vous n’avez pas pu voir pendant la nuit, que vous aurez plaisir à voir le jour, et, cette fois, en route, nous causerons, je vous le promets.

Ils arrivèrent au carrefour. Les chevaux que devait amener le petit domestique de M. Schreiber ne les avaient pas rejoints encore.

– Faisons quelques pas de ce côté, dit le pasteur, et nous trouverons peut-être Gretchen à sa cabane.

On aperçut bientôt, en effet, la petite chevrière. Sa cabane était à mi-côte, abritée par le rocher. Autour de Gretchen, une douzaine de chèvres paissaient, remuantes, défiantes, accrochées partout où il y avait un trou, et n’aimant que les herbes des fondrières ; de vraies chèvres de Virgile enfin, – suspendues au roc et

 

61

broutant le cytise amer.

Au grand jour, Gretchen était plus étrange et plus jolie encore qu’à la lueur des éclairs. Une flamme sombre illuminait ses yeux noirs. Ses cheveux, noirs comme ses yeux, s’entremêlaient de fleurs bizarres. En ce moment, elle était accroupie, le menton dans la main, et comme en proie à une préoccupation absorbante. Dans sa posture, dans sa coiffure, dans son regard, elle avait beaucoup de la bohémienne, un peu de la folle.

Christiane et le pasteur vinrent à elle. Elle sembla ne pas les voir.

– Eh bien ! dit le pasteur, qu’est-ce que cela, Gretchen ? Je passe et tu n’accours pas comme à l’ordinaire ? Tu ne veux donc pas que je te remercie des hôtes que tu m’as amenés hier soir ?

Gretchen ne se leva pas et soupira. Puis, d’une voix triste :

– Vous faites bien, dit-elle, de me remercier aujourd’hui ; vous ne me remercierez peut-être pas demain.

 

62

Samuel jeta sur la chevrière un coup d’œil de sarcasme.

– Il paraît que tu te repens de nous avoir amenés ? dit-il.

– Vous surtout, répondit-elle. Mais lui non plus, reprit-elle en regardant Christiane d’un air de douloureuse affection, lui non plus n’a pas apporté le bonheur...

– Et où as-tu vu cela ? demanda Samuel en ricanant toujours.

– Dans la belladone et le trèfle desséché.

– Ah ! dit Samuel au pasteur, Gretchen aussi fait de la botanique ?

– Oui, répondit le père de Christiane ; elle a la prétention de lire dans les plantes le présent et l’avenir.

– Je crois, dit gravement la chevrière, que les herbes et les fleurs, n’ayant pas fait de mal comme en ont fait les hommes, sont plus dignes que nous que Dieu leur parle. À cause de leur innocence, elles savent tout. Moi, j’ai vécu beaucoup avec elles, et elles ont fini par me dire

 

63

quelques-uns de leurs secrets.

Et Gretchen retomba dans sa distraction morne. Néanmoins, tout absorbée qu’elle parût, elle poursuivit, de façon à être entendue de tous, comme si elle eût été seule et qu’elle se fût parlé à elle-même :

– Oui, c’est le mauvais sort que j’ai introduit sous le toit qui m’est cher. Le pasteur a sauvé ma mère, Dieu veuille que je n’aie pas perdu sa fille. Ma mère errait sur les routes disant la bonne aventure, me portant sur son dos, sans mari et sans religion, sans personne sur la terre ni au ciel. Le pasteur l’a recueillie, l’a nourrie, l’a enseignée. Grâce à lui, elle est morte en chrétienne. Eh bien ! ma mère, tu vois, celui qui a donné un paradis à ton âme et du pain à ta fille, moi je l’ai remercié en amenant chez lui des hommes de malheur. Misérable ingrate que je suis ! J’aurais dû les deviner à la manière dont je les rencontrais. J’aurais dû me défier d’après ce que je leur entendais dire. L’orage les a apportés, et ils ont apporté l’orage.

– Mais calme-toi donc, Gretchen, dit

 

64

Christiane d’un air un peu fâché. En vérité, tu n’es pas raisonnable aujourd’hui. As-tu la fièvre ?

– Mon enfant, dit le pasteur, tu as tort, je te l’ai dit bien des fois, de vouloir toujours vivre ainsi seule.

– Seule, non pas ! Dieu est avec moi, reprit Gretchen.

Et elle appuya sa tête dans ses deux mains avec une sorte d’abattement égaré.

Puis, continuant :

– Ce qui doit arriver arrivera, dit-elle. Ce n’est pas lui, avec sa bonté confiante, ce n’est pas elle, avec son cœur de colombe, ce n’est pas moi, avec mes bras maigres, qui pourrons écarter la destinée. Devant le démon, nous serons aussi faibles à nous trois que le serait le petit Lothario. Et je ne suis pas celle à qui il doit être le moins funeste. Ah ! il vaudrait mieux ne pas prévoir ce qu’on ne peut empêcher. Savoir ne sert qu’à souffrir.

En achevant ces mots, elle se leva brusquement, jeta sur les deux étrangers un

 

65

regard farouche, et rentra dans sa cabane.

– Pauvre petite ! dit le pasteur. Elle deviendra certainement folle, si elle ne l’est déjà.

– Elle vous a effrayée, mademoiselle ? demanda Julius à Christiane.

– Non, elle m’a émue. Elle est dans ses rêves, répondit la jeune fille.

– Moi, je la trouve très charmante et très amusante, dit Samuel, qu’elle rêve ou qu’elle veille, qu’il fasse jour ou qu’il fasse nuit, que le soleil brille ou que l’orage gronde.

Pauvre Gretchen ! les habitants de la cure la traitaient comme les Troyens traitaient Cassandre.

Un bruit de pas arracha les promeneurs aux émotions de diverses natures que leur avait causées cette scène singulière. C’étaient les chevaux qui arrivaient.

 

66

VI

 

Où l’on va de la joie au bruit, ce

qui, pour quelques-uns, diffère

 

L’instant de la séparation était venu. Il fallait se dire adieu. Le pasteur fit renouveler à Julius et à Samuel leur promesse de revenir au presbytère dès qu’ils pourraient avoir un jour de liberté.

– On n’étudie pas le dimanche, hasarda Christiane ; et, sur cette observation, il fut convenu que les deux jeunes gens reviendraient dès le dimanche suivant : cela ne faisait que trois jours pleins d’absence.

Quand les étudiants furent en selle, Julius regarda Christiane avec des yeux qui tâchaient de ne pas être tristes.

Et son regard s’arrêtait en même temps avec envie sur l’églantine qu’il lui avait fait donner par

 

67

Lothario, et qu’il eût bien voulu reprendre, maintenant qu’elle l’avait portée.

Mais elle avait l’air de n’y pas faire attention ; seulement, elle lui dit, toute souriante, la main étendue vers lui :

– À dimanche, bien sûr ?

– Oh ! oui, certes, répondit-il d’un ton qui fit sourire la jeune fille et rire Samuel. À moins donc qu’il ne m’arrive malheur, ajouta-t-il à demi-voix.

Mais, si bas qu’il eut parlé, Christiane entendit.

– Quel malheur peut-il vous arriver en trois jours ? demanda-t-elle toute pâlissante.

– Qui sait ! dit Julius, moitié riant, moitié sérieux. Mais voulez-vous que j’échappe à tous ces périls ? Cela vous est bien facile, à vous qui êtes un ange. Vous n’avez qu’à prier Dieu un peu pour moi. Tenez, demain, par exemple, au prêche.

– Demain ! au prêche ! répéta Christiane frappée. Vous entendez ce que demande M.

 

68

Julius, mon père ?

– Je t’ai toujours habituée à prier pour nos hôtes, ma fille, dit le pasteur.

– Me voici donc invulnérable, dit Julius. Avec la prière d’un séraphin, il ne me manque plus que le talisman d’une fée.

Il regardait toujours l’églantine.

– Allons, reprit Samuel, il est grand temps de partir, fût-ce pour ces périls innocents. Est-ce que tous les hommes ne courent pas tous les jours des dangers auxquels ils échappent ? D’ailleurs, je suis là, moi, que Gretchen prend, je crois, un peu pour le diable, et le diable peut beaucoup dans les affaires humaines. Et après tout, bah ! le vrai but des mortels n’est-il pas de mourir ?

– Mourir ! s’écria Christiane retrouvant la parole. Oh ! oui, monsieur Julius, je prierai pour vous, quoique je pense que vous ne soyez pas en danger de mort.

– Allons, adieu, adieu, dit Samuel avec impatience ; partons, Julius, partons.

– Adieu, mon grand ami, cria Lothario.

 

69

– Voyons, dit Christiane, ne donnes-tu pas à ton grand ami ta fleur comme souvenir ?

Et elle rendit à l’enfant l’églantine.

– Mais, je suis trop petit, s’écria Lothario, tendant vainement la main.

Alors Christiane éleva l’enfant dans ses bras et l’approcha du cheval de Julius, et Julius prit l’églantine.

Fut-ce seulement de la main de Lothario ?

– Merci et adieu ! s’écria-t-il tout ému.

Et, saluant une dernière fois de la main Christiane et son père, il éperonna son cheval, comme pour lui faire emporter son émotion, et partit au grand trot.

Samuel en fit autant. Une minute après, les deux amis étaient déjà loin.

Mais, à cinquante pas environ, Julius s’était retourné et avait vu Christiane qui, se retournant aussi, lui adressait un dernier geste d’adieu.

Pour tous deux, ce départ était déjà une séparation, et chacun sentait qu’il laissait à l’autre

 

70

quelque chose de lui-même.

Les jeunes gens firent un quart de lieue, pressant leurs chevaux et n’échangeant pas une parole.

La route était charmante. D’un côté, la montagne et la forêt ; de l’autre, le Neckar, répétant dans ses eaux calmes la sereine beauté du ciel. Le soleil, déjà attiédi par l’approche du soir, emplissait les branches de rayons roses.

– Voilà un joyeux paysage ! dit Samuel en ralentissant le pas de son cheval.

– Aussi le quittons-nous pour les rues bruyantes et pour les tavernes enfumées, répondit Julius. Je n’ai jamais mieux senti qu’en ce moment combien je vais peu à toutes vos orgies, à toutes vos querelles et à tous vos tumultes. J’étais fait pour la vie tranquille, pour les joies paisibles...

– Et pour Christiane ! Tu oublies l’essentiel. Avoue que, pour toi, le village, c’est la villageoise. Eh bien ! tu n’as pas tort : la fillette est gentille, et la sorcière aussi. Et, comme toi, je

 

71

compte bien revenir dans le canton. Mais, parce que nous avons découvert ce gentil nid d’oiseaux, ce n’est pas un motif d’être tristes. Au contraire. Occupons-nous de demain, et nous penserons ensuite à dimanche. Si nous survivons, nous aurons tout le temps de faire des pastorales et d’être même amoureux ; mais jusque-là soyons hommes.

Ils s’arrêtèrent un instant à Neckarsteinach pour boire une bouteille de bière et pour faire souffler leurs chevaux. Puis ils achevèrent lestement la route, et il faisait encore jour lorsqu’ils entrèrent à Heidelberg.

Dans toutes les rues et à toutes les fenêtres d’hôtels, on ne voyait qu’étudiants. En reconnaissant Samuel et Julius, tous saluaient. Samuel paraissait être l’objet d’une vénération profonde. Les casquettes de toutes couleurs, jaunes, vertes, rouges, blanches, s’abaissaient respectueusement à son passage. Mais, quand ce fut dans la grande rue, le respect fit place à l’enthousiasme, et l’entrée devint un triomphe.

Les étudiants, à quelque grade qu’ils

 

72

appartinssent, les Maisons-Moussues comme les simples pinsons, les renards d’or, comme les mulets1 débordèrent aux fenêtres et au pas des portes ; les uns agitant leurs casquettes en l’air ; les autres présentant les armes avec des queues de billard, tous entonnant, d’une voix formidable, la chanson célèbre :

Qui descend là-bas de la colline ?

terminée par l’interminable

Vivalleralleralleraââ...

À toutes ces marques d’honneur, Samuel répondait à peine par un léger signe de tête. Et voyant que toute cette joie redoublait la mélancolie de Julius :

– Silence ! cria-t-il, vous rompez la tête de mon ami. Allons ! assez ! Nous prend-on pour des chameaux ou pour des philistins, qu’on nous

 

1 Nom des divers degrés de la hiérarchie des étudiants. Ici, comme dans tous les autres détails des mœurs de la vie d’étudiant en Allemagne, qui paraîtront peut-être un peu étranges en France, qu’on sache bien que nous racontons, que nous n’inventons pas.

 

73

charivarise de ces glapissements ? Holà ! écartez-vous, ou il nous sera impossible de descendre de cheval.

Mais la foule ne s’éclaircissait pas. C’était à qui prendrait la bride du cheval de Samuel, pour avoir l’honneur de le conduire à l’écurie.

Un étudiant de trente ans au moins, et qui devait être Vieille-Maison, sinon Maison-Moussue, se précipita hors de l’hôtel, repoussa les pinsons et les simples compagnons qui entouraient Samuel, et, se livrant à des sauts et à des bonds prodigieux :

– À bas les mains ! s’écria-t-il. Eh ! bonjour, Samuel ! Bonjour, mon noble senior. Hurrah !

– Bonjour, Trichter ; bonjour, mon cher renard-de-cœur, dit Samuel.

– Te voilà de retour, enfin, grand homme ! reprit Trichter. Ah ! comme le temps et la vie nous duraient en ton absence ! Enfin te voilà ! Vivallerallera !...

– Bien, Trichter, bien ! Je suis touché de ta joie. Mais permets-moi de mettre pied à terre. Là.

 

74

Laisse Lewald conduire mon cheval. Tu fais la moue ?

– Écoute donc, dit Trichter piqué ; une telle faveur...

– Oui, Lewald n’est qu’un simple compagnon, je le sais. Mais il n’est pas mal que, de temps à autre, les rois fassent quelque chose pour le peuple. Toi, entre avec Julius et moi dans la maison de commerce.

Ce que Samuel appelait « la maison de commerce » était l’hôtel du Cygne, la principale auberge d’Heidelberg, devant la porte de laquelle il venait de s’arrêter.

– Pour qui tant de monde ici ? demanda Samuel à Trichter. Est-ce qu’on m’attendait ?

– On fête la rentrée des vacances de Pâques, dit Trichter ; tu arrives à temps. Il y a commerce de renards.

– Allons-y donc, dit Samuel.

Le maître d’hôtel, prévenu de l’arrivée de Samuel, accourut, fier et humble à la fois.

– Oh ! oh ! vous tardez bien ! dit Samuel.

 

75

– Pardon, répondit le maître d’hôtel, c’est que nous attendons ce soir S.A.R. le prince Charles-Auguste, le fils de l’électeur de Bade, qui passe par Heidelberg pour se rendre à Stuttgard.

– Eh bien, qu’est-ce que cela me fait ? Il n’est qu’un prince ; moi je suis roi.

Julius s’approcha de Samuel, et tout bas :

– Est-ce que la présence du prince dérange quelque chose à nos affaires de cette nuit et de demain ? demanda-t-il.

– Au contraire, à ce que je présume.

– Bien. Entrons, alors.

Et Samuel, Julius et Trichter entrèrent dans l’ébouriffant festival que Trichter avait appelé Commerce de renards.

 

76

VII

 

Commerce de renards

 

Quand la porte de la salle immense s’ouvrit, Julius débuta par ne rien voir et ne rien entendre.

La fumée le faisait aveugle, le vacarme le faisait sourd. Il en était au reste ainsi pour tous. Mais on s’habituait peu à peu, et, après quelques instants, on distinguait vaguement des rafales de bruit dans des nuages de tabac. Puis les lustres énormes scintillaient faiblement comme les réverbères dans l’épaisseur du brouillard, et l’on finissait par voir s’agiter dans une clarté trouble des apparences de formes humaines.

Hurrah et Vivallera ! Il y avait là des étudiants tout jeunes qui en eussent remontré à un docteur Chaldéen pour la longueur de la barbe ; il y avait des moustaches qu’un saule pleureur eût enviées ; il y avait les accoutrements les plus joyeux du

 

77

monde ; la toque de Faust avec la plume de héron ; des cravates monstres où de temps en temps toute la tête disparaissait ; des chaînes d’or massif sur des cous nus ; il y avait surtout des verres à inquiéter un tonneau, et des pipes à frapper de consternation des tuyaux de poêle.

Fumée, flots de vin, musique étourdissante, chœur à tue-tête, valse à perdre haleine, baisers sonores sur les joues fraîches des jeunes filles qui éclataient de rire, tout cela se croisait dans un pêle-mêle étrange et diabolique comme un vertige d’Hoffmann.

Samuel fut accueilli dans la salle comme dehors. On lui apporta aussitôt sa pipe et son Raemer royal et gigantal tout plein.

– Qu’est-ce qu’il y a là-dedans ? dit-il.

– De la bière forte.

– Allons ! est-ce que j’ai l’air d’un étudiant d’Iéna ? Jette-moi cela et apporte-moi du punch.

On remplit la coupe de punch. Elle contenait plus d’une pinte. Il la vida d’un trait. Les applaudissements tonnèrent dans toute la salle.

 

78

– Vous êtes puérils, dit Samuel.

Il reprit :

– Mais je m’aperçois avec douleur que la valse manque d’entrain et les chants de bruit. Fanfare, donc ! cria-t-il à l’orchestre.

Et il alla droit à un Renard d’or qui valsait avec la plus jolie fille du bal. Il la lui prit sans façon et se mit à valser.

Toute la salle fut dès lors attentive, immobile et silencieuse. C’est que la danse de Samuel avait quelque chose de bizarre et de profond qui s’emparait irrésistiblement des spectateurs. Il commença gravement, puis son mouvement devint d’une langueur amoureuse et tendre, qu’interrompit brusquement un geste saccadé. Il se prit à tourner avec une rapidité incroyable, – passionné, déchaîné, tout-puissant. Et tout à coup, à travers cette joie insensée, il s’arrêtait et passait sans transition du délire enthousiaste au froid dédain ; un pli d’ironie se dessinait à sa lèvre. Par moments une inexprimable tristesse emplissait son regard, et l’on se sentait prêt à le plaindre ; mais aussitôt un geste risible et un haussement

 

79

d’épaules refoulaient et raillaient l’attendrissement. Ou bien sa mélancolie se changeait en amertume, un feu sinistre jaillissait de sa paupière, et sa valseuse palpitait dans ses bras comme la colombe dans les serres du vautour.

Danse inouïe qui allait en une seconde du ciel à l’enfer, et devant laquelle on ne savait s’il fallait pleurer, rire ou trembler.

Il termina par un accès de tournoiement si entraînant et si fascinateur, que les autres valseurs, qui jusque-là étaient restés à le regarder, furent emportés dans le tourbillon, et que, pendant un quart d’heure, la salle ne fut plus qu’un ouragan.

Puis Samuel se rassit tranquillement sans qu’une goutte de sueur perlât son front. Seulement il demanda un second bol de punch.

Julius, lui, ne s’était pas mêlé à la bacchanale. Noyé dans cette mer de bruit, sa pensée était au presbytère de Landeck. Chose singulière ! dans toute cette tempête de voix enrouées, il n’entendait qu’une douce voix de vierge

 

80

enseignant les lettres à un enfant sous les arbres.

Le maître d’hôtel vint parler bas à Samuel.

C’était le prince Charles-Auguste qui demandait au roi des étudiants la permission d’entrer dans le Commerce de renards.

– Qu’il entre, dit Samuel.

À l’entrée du prince, les studiosi soulevèrent leurs casquettes. Samuel seul, ne toucha pas la sienne. Il tendit la main au prince, et lui dit :

– Soyez le bienvenu, mon cousin.

Et il lui offrit un siège auprès de lui et de Julius.

À ce moment, une petite joueuse de guitare venait de chanter une chanson de Koener et faisait la quête. Elle arriva près de Charles-Auguste, qui regarda derrière lui pour demander de l’argent à quelqu’un de sa suite. Mais on n’avait laissé entrer personne avec lui.

Alors il se tourna vers Samuel.

– Voulez-vous payer pour moi, sire ?

– Volontiers.

 

81

Samuel tira sa bourse.

– Tiens, dit-il à la bohémienne, voici pour moi, le roi, cinq frédérics d’or, et voici pour le prince, un kreutzer.

Un kreutzer vaut un peu plus d’un liard.

Des applaudissements frénétiques ébranlèrent les voûtes de la salle. Le jeune prince sourit et applaudit lui-même.

Il sortit quelques instants après. Presque aussitôt Samuel appela Julius d’un geste :

– C’est l’heure, lui dit-il tout bas.

Julius fit un signe et s’esquiva.

L’orgie touchait à son paroxysme. La poussière et le tabac avaient fait l’atmosphère plus impénétrable qu’un brouillard de décembre. On ne voyait plus qui entrait ni qui sortait.

Samuel se leva, et, à son tour, se glissa dehors.

 

82

VIII

 

Samuel est presque étonné

 

Il était alors minuit, heure où, depuis deux heures, tout dort dans les villes d’Allemagne, même dans les Universités. Il n’y avait plus d’éveillé à Heidelberg que le Commerce de renards.

Samuel se dirigea vers les quais, choisissant les rues les moins hantées et se retournant par intervalles pour s’assurer qu’il n’était pas suivi. Il gagna ainsi les bords du Neckar, qu’il longea quelque temps ; puis il tourna brusquement à droite, et prit les rampes qui conduisent aux ruines du château d’Heidelberg.

Au premier étage de cette route-escalier qui grimpe la côte, un homme sortit soudain d’un bouquet d’arbres et vint à Samuel :

 

83

– Où allez-vous ?

– Je vais sur la hauteur où l’on s’approche de Dieu, répondit Samuel, selon la formule prescrite.

– Passez, dit l’homme.

Samuel continua son ascension et eut bientôt gravi les dernières marches.

Quand il fut arrivé à l’enceinte du château, un second veilleur se détacha d’une poterne :

– Que faites-vous ici à cette heure ?

– Je fais l’..., dit Samuel.

Puis, au lieu d’achever le mot d’ordre, il se mit à ricaner : une des idées bizarres qui lui passait par la cervelle.

– Ce que je fais ici à cette heure ? reprit-il simplement. Eh ! parbleu ! je me promène.

Le veilleur tressaillit ; et, comme dans un moment de colère, frappant bruyamment la muraille d’un bâton ferré qu’il tenait à la main :

– Retournez chez vous, je vous le conseille, dit-il à Samuel ; ni l’heure ni le lieu ne sont propres à la promenade.

 

84

Samuel haussa les épaules.

– Il me plaît d’admirer les ruines au clair de lune. Qui êtes-vous pour m’en empêcher ?

– Je suis un des gardiens du vieux château, et l’ordonnance ne veut pas qu’on y pénètre après dix heures.

– Les ordonnances sont pour les philistins, dit Samuel, et moi je suis un étudiant !

Et il fit mine d’écarter le veilleur pour entrer.

– Pas un pas de plus, sur votre tête ! cria l’homme en mettant la main dans sa poitrine.

Samuel crut voir qu’il en tirait une lame. En même temps, avertis par le bruit du coup de bâton, cinq ou six hommes s’approchaient silencieusement en se glissant derrière les broussailles.

– Oh ! pardon, dit alors Samuel en riant, vous êtes peut-être celui auquel je dois répondre : Je fais l’œuvre de ceux qui dorment.

Le veilleur respira et remit son couteau dans son gilet. Les autres s’éloignèrent.

 

85

– Il était temps, l’ami, dit le veilleur. Une seconde de plus, vous étiez mort.

– Oh ! j’aurais un peu résisté. Mais je vous fais mon compliment sincère. Je vois que nous serons bien gardés.

– N’importe, camarade, vous êtes hardi de jouer avec ces choses-là.

– J’ai joué avec bien d’autres.

Il passa et entra dans la cour. La lune donnait en plein sur la façade de l’antique château de Frédéric IV et d’Othon-Henri. C’était un magnifique spectacle que de voir ainsi éclairées les deux fourmillantes devantures sculptées, l’une pleine de divinités et de chimères, l’autre pleine de palatins et d’empereurs.

Mais Samuel n’était pas en humeur d’admirer des sculptures. Il se contenta, en passant, de dire un mot obscène à Vénus, de faire un geste de défi à Charlemagne, et il alla droit à l’entrée de la ruine.

Une troisième sentinelle défendait l’entrée :

– Qui êtes-vous ?

 

86

– Un de ceux qui punissent les punisseurs.

– Suivez-moi, dit la sentinelle.

Samuel suivit son guide à travers les broussailles et les débris, non sans se cogner plus d’une fois le genou aux blocs tombés et ensevelis dans les hautes herbes.

Quand il eut traversé ces décombres énormes d’un grand palais et d’une grande histoire, quand il eut bien foulé du pied ces plafonds que tant de rois avaient vus sur leur front, – le guide s’arrêta, ouvrit une porte basse, et montra une excavation dans le sol.

– Descendez, dit-il, et ne bougez pas jusqu’à ce qu’on vienne vous chercher.

Il referma la porte, et Samuel se trouva dans un sentier en pente où pas un rayon ne parvenait ; puis la pente cessa. Au moment où Samuel entrait dans une sorte de cave profonde, et avant que ses yeux se fussent habitués à l’ombre, il sentit une main qui serrait la sienne, et la voix de Julius lui dit :

– Tu es en retard. Ils entrent en séance.

 

87

Écoutons et regardons.

Samuel se fit aux ténèbres et put alors distinguer à quelques pas des formes humaines dans une sorte de chambre fermée par un renflement du terrain et par des arbustes. Là, sur des blocs de granit, sur des quartiers de grès, sur des fragments de statues, sept hommes masqués étaient assis : trois à droite, trois à gauche, le septième au centre et plus élevé que les autres.

Un filet de lune filtrant à travers les fentes de la pierre éclairait faiblement le mystérieux conclave.

– Introduisez les deux champions, dit un des Sept. Mais celui qui parlait n’était pas celui qui paraissait le président, et qui, lui, restait muet et immobile.

Samuel allait s’avancer quand deux jeunes gens précédés d’un assesseur entrèrent.

Samuel et Julius reconnurent deux de leurs camarades de l’Université.

Celui des Sept qui avait dit de les introduire les interrogea.

 

88

– Vous vous appelez Otto Dormagen ? dit-il à l’un.

– Oui.

– Et vous, Franz Ritter ? demanda-t-il à l’autre.

– Oui. Vous appartenez tous deux à la Tugendbund ? (Union de Vertu.)

– Oui.

– Comme tels, vous vous souvenez que vous nous devez obéissance absolue ?

– Nous nous en souvenons.

– Vous êtes de l’Université d’Heidelberg et de la Burgenschaft (tige des compagnons) ; alors vous connaissez deux d’entre vous qui occupent à l’Université des grades élevés, Samuel Gelb et Julius d’Hermelinfeld ?

Samuel et Julius se regardèrent dans l’ombre.

– Nous les connaissons, répondirent les étudiants.

– Vous avez tous deux une grande réputation d’escrime, et vous avez toujours été heureux dans

 

89

tous ces duels dont les étudiants font les apéritifs de leurs déjeuners ?

– En effet.

– Eh bien ! voici nos ordres : Demain, sans autre retard et sur n’importe quel prétexte, vous provoquerez Julius d’Hermelinfeld et Samuel Gelb, et vous vous battrez avec eux.

Samuel se pencha vers Julius :

– Tiens, dit-il, la scène n’est pas dénuée d’originalité. Mais pourquoi diable nous y fait-on assister ?

– Obéirez-vous ? demanda l’homme masqué.

Otto Dormagen et Franz Ritter se taisaient et semblaient hésiter. Otto essaya de répondre.

– C’est que, dit-il, Samuel et Julius savent aussi manier assez bien la rapière.

– Flatteur ! murmura Samuel.

– C’est pour cela, reprit la voix, que nous avons choisi deux tireurs comme vous.

– Si l’on veut être sûr du coup, dit Franz, le poignard vaudrait mieux que l’épée.

 

90

– Je le crois, dit Samuel.

L’homme masqué répondit :

– Il est nécessaire que la blessure s’explique naturellement. Une querelle entre étudiants est une chose de tous les jours qui n’inspirera pas de soupçons.

Les deux studiosi ne paraissaient pas décidés encore :

– Songez, ajouta la voix, que c’est le 1er juin, dans dix jours, la grande assemblée, et que nous aurons à y demander pour vous récompense ou châtiment.

– J’obéirai, dit Franz Ritter.

– J’obéirai, dit Otto Dormagen.

– C’est bien. Bon courage et bonne chance. Vous pouvez vous retirer.

Franz et Otto sortirent, emmenés par l’assesseur qui les avait introduits. Les Sept ne prononcèrent pas une parole.

Au bout de cinq minutes, l’assesseur revint et dit :

 

91

– Ils sont hors de l’enceinte.

– Introduisez les deux autres champions, dit l’homme masqué, qui parlait au nom des Sept.

L’assesseur se dirigea du côté où Julius et Samuel attendaient.

– Venez, leur dit-il.

Et Samuel et Julius se trouvèrent à leur tour dans cette étrange salle du conseil, en présence des sept hommes masqués.

 

92

IX

 

Où Samuel est presque ému

 

Le même homme masqué qui avait interrogé Franz et Otto prit la parole :

– Vous vous appelez Julius d’Hermelinfeld ? dit-il à Julius.

– Oui.

– Vous appartenez à la Tugendbund, et, comme tels, vous nous devez obéissance ?

– C’est vrai.

– Vous avez vu la figure et entendu les noms des deux étudiants qui sortent d’ici ? Vous savez ce qu’ils ont promis pour demain ?

– Ils ont promis la peau de l’ours, dit Samuel, qui eût raillé le Père éternel.

– Ils vous provoqueront. Vous vous battrez.

 

93

Vous êtes les deux plus adroits tireurs de l’Université de Heidelberg. Il est inutile de les tuer. Vous vous contenterez de les blesser gravement. Obéirez-vous ?

– J’obéirai, répondit Julius.

– C’est bien, dit la voix. Mais vous, Samuel Gelb, est-ce que vous réfléchissez ?

– Eh ! oui, répliqua Samuel ; je réfléchis que ce que vous nous demandez est précisément ce que vous venez de demander aux deux autres, et je cherche à comprendre pourquoi vous faites battre ainsi des hommes à vous contre des hommes à vous. J’avais cru jusqu’ici que la jeune Allemagne n’était pas la vieille Angleterre, et que la Tugendbund avait été instituée pour autre chose que pour s’amuser à des combats de coqs.

– Il ne s’agit pas de s’amuser, reprit l’homme masqué, il s’agit de punir. Nous ne vous devons pas d’explications ; mais il est juste et bon que notre indignation vous anime. Nous avons à nous délivrer de deux faux frères qui nous trahissent, et l’Union vous fait l’honneur de vous remettre son épée.

 

94

– À nous ou à eux ? demanda Samuel... Qui nous assure que ce n’est pas de nous que vous voulez vous débarrasser ?

– Votre conscience. Nous voulons frapper deux traîtres ; vous savez mieux que personne si c’est vous.

– Oh ! ne pouvez-vous pas nous croire traîtres sans que nous le soyons ?

– Frère de peu de foi ! Si c’était contre vous que nous eussions préparé ce duel, nous ne vous aurions pas fait assister à la comparution de vos adversaires ; nous leur aurions donné nos ordres en secret ; ils vous auraient insulté ; vous êtes braves ; vous vous seriez battus, et vous auriez ignoré que nous fussions en rien dans l’affaire. Tout au contraire, nous vous avons prévenus dix jours d’avance. Vous étiez en vacances dans votre ville natale de Francfort quand le voyageur du Mein est venu vous convoquer pour le 20 mai, en vous enjoignant de vous exercer à l’escrime, parce que vous auriez à soutenir, ce jour-là même, un combat mortel. C’est là une singulière façon de vous tendre un piège !

 

95

– Mais, dit encore Samuel qui cachait une arrière-pensée amère sous tous ces prétendus doutes ; mais si Franz et Otto sont des traîtres, pourquoi nous recommandez-vous de les blesser seulement ?

L’homme masqué hésita un moment ; puis, après avoir consulté du geste les autres hommes masqués :

– Écoutez, nous voulons que vous ayez pleine confiance dans notre cause et dans nos intentions. Donc, et bien que les statuts exigent de vous l’obéissance passive et sans questions, nous consentons à répondre jusqu’au bout.

Il reprit :

– Il y a sept mois que le traité de Vienne a été signé. La France triomphe. Il n’y a plus en Allemagne que deux pouvoirs réels debout : l’empereur Napoléon et la Tugendbund. Tandis que les cabinets officiels, l’Autriche et la Prusse, courbent la tête sous la botte du vainqueur, l’Union poursuit son œuvre. Où l’épée cesse, le couteau commence. Frédéric Staps s’est dévoué, et son poignard a failli faire de Schoenbrunn

 

96

l’autel de l’indépendance. Il est mort ; mais le sang des martyrs baptise les idées et engendre les dévouements. Napoléon le sait et il a les yeux sur nous. Il nous fait épier, Otto Dormagen et Franz Ritter sont à lui, nous en avons acquis la certitude. Ils comptent assister, en vertu de leur droit, à notre assemblée générale du 1er juin, pour savoir et vendre les importantes résolutions qui y seront communiquées aux adeptes. Il ne faut pas qu’ils y assistent. Comment les en empêcher ? En les tuant, direz-vous ? Mais, eux supprimés, la police de Napoléon les remplacerait à tout prix. Or, notre intérêt est de connaître les espions pour nous défier d’eux et pour abuser de l’ennemi au besoin par de fausses confidences. Il ne faut donc pas que ceux-ci meurent. Une blessure un peu profonde les mettra au lit pour quelques jours, et, quand ils pourront se lever, l’assemblée sera passée. Nous avons poussé le soin jusqu’à leur donner le rôle d’agresseurs. Ils n’auront aucun soupçon et continueront à dénoncer à la France les plans qu’il nous conviendra de leur confier. Comprenez-vous maintenant pourquoi nous vous recommandons de les blesser seulement ?

 

97

– Et si ce sont eux qui nous blessent ? objecta encore Samuel.

– Alors, dit la voix, les lois sur le duel les obligent à se cacher pendant les premiers jours, et nous avons des amis en position de les poursuivre officiellement et de les arrêter au moins pendant quinze jours.

– Oui, dans les deux cas, tout est bénéfice... pour la Tugendbund, reprit Samuel.

Les six hommes masqués firent un signe d’impatience. Le seul qui eût encore parlé eut alors un accent plus sévère :

– Samuel Gelb, nous avons bien voulu vous donner une explication, quand nous aurions pu ne vous donner qu’un ordre. Assez de paroles. Obéissez-vous, oui ou non ?

– Je ne dis pas que je refuse, répondit Samuel ; mais, ajouta-t-il, trahissant enfin sa véritable pensée, il m’est permis de me trouver quelque peu humilié en voyant la médiocre besogne à laquelle la Tugendbund nous emploie. On nous juge modérément précieux, ce me semble, et l’on

 

98

n’est pas très avare de nous. Je vous l’avoue franchement : j’ai orgueil de croire que je vaux un peu plus qu’on ne m’estime. Moi qui suis le premier à Heidelberg, je ne suis encore dans l’Union qu’au troisième degré. Je ne sais pas qui vous êtes, et je veux bien croire qu’il y en a parmi vous qui me sont supérieurs. Je m’incline, si l’on veut, devant celui qui a parlé et dont j’ai déjà, je pense, entendu ce soir la voix. Mais j’affirme qu’il en est plus d’un dans vos grades supérieurs dont je suis au moins l’égal. Je trouve donc que vous pouviez nous demander une entreprise plus haute, et que vous employez le bras là où vous pouviez employer la tête. J’ai dit. Demain j’agirai.

Alors celui des Sept qui était assis sur un bloc plus élevé, et qui n’avait pas jusque-là dit un mot ni fait un geste, prit la parole, et, d’une voix lente et grave :

– Samuel Gelb, dit-il, nous te connaissons. Tu n’as pas été admis dans la Tugendbund sans passer par des épreuves. Et qui te dit que ce qui t’arrive en ce moment n’est pas une épreuve

 

99

encore ? Nous te connaissons pour un esprit supérieur et pour une volonté robuste. Tu veux et tu peux. Mais il te manque le cœur, la foi, l’abnégation. Samuel Gelb, j’ai peur que ce ne soit pas pour la liberté de tous, mais pour ton orgueil personnel, que ce ne soit pas pour servir notre cause, mais pour te servir de notre force, que tu as voulu être des nôtres. Or, ce n’est pas pour des ambitions que nous luttons et que nous souffrons, c’est pour une religion. Ici, il n’y a pas de petite ni de grande besogne : tout concourt au même but ; le dernier vaut le premier. Il n’y a que des croyants, et les préférés sont les martyrs. Tu es dans les préférés, puisqu’on te désigne pour un péril. Quand nous te demandons un service, tu dis : Pourquoi ? Tu devrais dire : Merci ! Malheureux, tu doutes de tout, excepté de toi-même. Nous ne doutons pas, nous, de ta valeur, mais nous doutons de ta vertu. Et c’est peut-être pourquoi, jusqu’à présent, tu n’as pas avancé dans l’Union de Vertu.

Samuel avait écouté avec une profonde attention cette parole magistrale et souveraine.

 

100

Il en parut frappé, car ce fut d’une tout autre voix qu’après un silence il répondit :

– Vous vous méprenez. Si j’ai essayé de me faire valoir à vous, c’était dans l’intérêt de l’œuvre, et non de l’ouvrier. Dorénavant, je laisserai parler mes seules actions. Demain, pour commencer, je serai votre soldat, et rien que votre soldat.

– Bien ! dit le président. Nous comptons sur toi. Compte sur Dieu.

Sur un signe du président, l’homme qui avait introduit Samuel et Julius vint les reprendre. Ils remontèrent le sentier voûté qu’ils avaient descendu, retraversèrent les ruines, repassèrent devant les trois sentinelles et regagnèrent la ville profondément endormie.

Une demi-heure après, ils étaient tous deux dans la chambre de Samuel, à l’hôtel du Cygne.

 

101

X

 

Le jeu de la vie et de la mort

 

L’air tiède des nuits de mai entrait par la fenêtre ouverte, et les étoiles se noyaient comme amoureuses dans le rayonnement calme et doux de la lune.

Samuel et Julius, silencieux tous deux, étaient encore sous le coup de la mystérieuse scène à laquelle ils venaient d’assister. Julius en rapportait les impressions à l’idée de Christiane, réellement mêlée cette fois à la pensée de son père. Les réflexions de Samuel avaient pour unique objet – Samuel.

Le docteur hautain ne se troublait pas de grand-chose ; mais il est certain que le président de ce club suprême lui avait fait presque de l’effet. – Quel pouvait être, se demandait-il, cet homme qui parlait avec une autorité si supérieure,

Continuer : partie 3 sur 4