Le Trou de l’Enfer
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Ce chapitre est long, il est donc découpé en 4 parties.
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de vider Fresswanst si vaillamment ; seulement, au lieu de genièvre, c’était du kirsch ; il pencha le flacon et essaya d’en insérer le goulot dans la bouche de Trichter : mais celui-ci serra instinctivement les dents.
Les assistants félicitaient déjà Dormagen.
– Ô volonté humaine ! prétends-tu me résister ! murmura Samuel entre ses dents.
Il se releva, alla à un buffet et y prit un couteau et un entonnoir.
Avec la lame du couteau, il desserra les dents de Trichter ; il fourra dans l’ouverture le bout de l’entonnoir, et il versa tranquillement le kirsch, qui s’infiltra goutte à goutte dans le gosier du renard inerte.
Trichter se laissa faire, sans même ouvrir les yeux. On se pencha sur lui avec anxiété. On le vit remuer les lèvres, mais en vain. Il ne put émettre un son.
– Rien de fait tant qu’il n’a pas parlé ! s’écria Dormagen.
– Et j’avoue qu’il est peu probable qu’une
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parole puisse sortir de ce muids, reprit Julius lui-même en secouant la tête.
Samuel les regarda fixement, tira de sa poche une toute petite fiole, et en versa avec précaution une goutte sur les lèvres de Trichter.
Il n’avait pas retiré sa main que Trichter, comme frappé d’une commotion électrique, se dressa, sauta debout, éternua, et, l’œil flamboyant, le bras étendu, jeta d’une voix nette à Fresswanst le mot qui est, dans le vocabulaire des étudiants, la suprême injure, le mot auprès duquel lâche, filou et assassin, sont des douceurs madrigalesques :
– Imbécile !
Puis il retomba roide sur le dos.
Ce fut une exclamation générale d’étonnement et d’admiration.
– C’est triché ! s’écria Otto Dormagen furieux.
– Pourquoi ? dit Samuel en fronçant le sourcil.
– On peut jeter de l’eau à la figure des combattants, on peut les secouer, on peut les faire boire de force : mais on ne peut employer de
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breuvage occulte et inconnu.
– Allons donc ! reprit Samuel ; un duel de buveurs admet nécessairement tout ce qui se boit.
– C’est juste ! c’est juste ! dirent-ils tous.
– Et qu’est-ce que cette drogue ? reprit Dormagen.
– Une liqueur toute simple que je mets à ta disposition, répondit Samuel. J’en ai versé, et très ostensiblement, ce me semble, une goutte dans un flacon de kirsch, et Trichter a pu parler. Dans le double de kirsch, quantité que Fresswanst doit boire pour relever le défi, verses-en deux gouttes, et Fresswanst parlera.
– Donne, dit Dormagen.
– Voilà la fiole. Seulement, un simple avis : Cette composition n’est pas tout à fait sans danger, et si ton renard en boit deux gouttes, il n’en reviendra certainement pas. Pour une seule goutte, j’aurai déjà quelque peine à me conserver le mien.
Il y eut un frémissement dans l’assistance.
– J’ajoute, reprit Samuel, que si tu te résous à
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cette extrémité, tu n’auras pas le dernier mot pour cela. Samuel Gelb ne doit pas être vaincu. Je n’hésiterai pas à sacrifier Trichter et à lui verser trois gouttes.
Ceci fut dit avec un si atroce sang-froid, que malgré la terreur inspirée par Samuel, un long murmure s’éleva. Julius eut une sueur froide par tout le corps.
Otto Dormagen trouva du courage dans le sentiment général, fit un pas vers Samuel, et, le regardant en face :
– Notre langue est pauvre, dit-il, et me réduit à ces mots bien faibles pour rendre ma pensée : Samuel Gelb, tu es un misérable et un infâme !
Tout le monde frémit et attendit avec anxiété ce que Samuel allait répondre à une telle injure. Un éclair passa dans les yeux du roi des étudiants, sa main eut un mouvement fébrile, mais cela ne dura qu’une seconde, il ressaisit aussitôt son calme, et ce fut le plus tranquillement du monde qu’il répondit. Mais sa tranquillité était plus effrayante que sa colère.
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– Nous nous battrons donc tout de suite. Dietrich, tu seras mon second. Que les seconds et les amis s’arrangent de manière à ce que nous trouvions toutes choses prêtes au Kaiserstuhl ; que les éclaireurs s’échelonnent sur le chemin. La police gâterait tout. Le bruit du duel de Ritter et de Hermelinfeld a dû déjà lui donner l’éveil. Et nous avons besoin qu’on ne nous dérange pas. Car, par le diable ! ceci, je vous en réponds, ne sera pas un assaut pour rire. C’est la première fois qu’on m’offense, ce sera la dernière. Messieurs, je vous promets à tous un duel dont les pavés parleront. Allez !
C’était, de nouveau, le roi des étudiants qu’on entendait. Il parlait avec empire, et chacun s’inclinait et obéissait. Il fit sortir, par groupes inégaux et espacés, les étudiants qui se trouvaient dans la salle, leur indiquant, en quelques paroles brèves, l’itinéraire qu’ils devaient suivre pour ne pas inspirer de soupçons, et le poste qu’ils auraient à prendre au Kaiserstuhl. Dormagen lui-même attendit, pour s’éloigner, les ordres de ce général. Enfin Samuel dit à Julius :
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– Pars, je te rejoindrai aux Acacias. Tu as ton second ?
– Oui, Lewald.
– Bien. À tout à l’heure.
Julius sortit, mais de la salle, non pas d’abord de l’hôtel. Devons-nous dire ce qu’il fît ? Il entra dans un cabinet, ferma sur lui le verrou, prit son portefeuille et en tira une églantine flétrie, la baisa, puis la glissa délicatement dans le sachet de satin qu’il avait acheté de Lolotte, passa le ruban à son cou et cacha sous ses vêtements la chère relique. Cet enfantillage d’homme accompli, il sourit, comme satisfait, et seulement alors quitta l’auberge.
Cependant, Samuel, lorsqu’il n’y eut plus dans le cabinet bleu que lui et les deux buveurs étendus ivres morts à terre, se pencha et posa la main sur le front de Trichter. Trichter soupira. Samuel dit :
– C’est bon !
Puis il murmura :
– Ce Dormagen ! il a oublié son renard, qui fut
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pourtant colossal. C’est bon signe.
Samuel appela un garçon, et, lui montrant les deux combattants :
– Dans la Chambre des morts, dit-il.
La chambre des morts est un réduit bourré de paille où l’on emporte, pour les soigner, les buveurs passés à l’état d’insensibilité totale.
Samuel, alors, sortit le dernier et prit le chemin du mont Kaiserstuhl en sifflotant un vivallera.
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XVI
Duel à quatre
Samuel rejoignit, au rendez-vous convenu, Julius et les deux étudiants qui devaient leur servir de seconds.
Le lieu usité pour les rencontres des studiosi est derrière le mont Kaiserstuhl, à deux milles d’Heidelberg. À un mille, les marcheurs commencèrent à prendre quelques précautions. Ils quittèrent la grande route et se jetèrent dans les chemins de traverse. De temps en temps, ils se retournaient et regardaient de tous côtés s’ils n’étaient pas suivis. Quand ils rencontraient des Philistins, les deux seconds, Dietrich et Lewald, allaient vers eux, et, d’un geste énergique, que complétait une canne ferrée, leur enjoignaient de diriger ailleurs leur promenade. Les bourgeois se hâtaient d’obéir.
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Les ordres de Samuel avaient été ponctuellement exécutés. De distance en distance, des étudiants étaient placés en vedette, de crainte de surprise. Dietrich échangeait avec eux quelques mots à voix basse, et les vedettes disaient :
– Passez.
Enfin, après trente-cinq minutes de marche, on arriva à une petite auberge dans les arbres, fraîche, riante, volets verts, murs roses, toit envahi d’un joyeux assaut de fleurs grimpantes. Les quatre étudiants traversèrent un jardin où les rayons de soleil pleuvaient parmi les fleurs, et entrèrent dans la salle de danse et de duel, vaste chambre de soixante pieds de long, de trente de large, et où l’on pouvait à l’aise valser et se battre, aimer et mourir.
Ritter était déjà arrivé, et avec lui les étudiants du cabinet bleu, moins Dormagen, qui arriva bientôt avec son second.
Quatre Maisons moussues étaient occupés à marquer à la craie sur le plancher les limites où chaque duel devait se restreindre pour ne pas
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gêner l’autre. En même temps, quatre Renards d’or vissaient des poignées à des lames affilées et triangulaires comme des baïonnettes.
Les épées des studiosi sont faites de deux morceaux qui se démontent, pour qu’on puisse les cacher plus aisément au public ; les studiosi mettent le fer dans leur redingote et la poignée dans leur poche, et échappent ainsi aux espions. Il résultat de cette opération quatre espadons d’Iéna, longs de deux pieds et demi.
– Commençons-nous ? dit Ritter.
– Tout à l’heure, répondit un étudiant qui était en train de préparer dans un coin une boîte d’instruments.
C’était le chirurgien, un étudiant en médecine, venu pour essayer de recoudre les peaux auxquelles l’épée allait faire des trous ou des entailles.
Le chirurgien alla à une porte qui était au fond de la salle, et dit :
– Vite donc !
Un domestique entra, portant deux serviettes,
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une terrine et une cruche d’eau qu’il posa auprès de la boîte du chirurgien.
Dormagen assistait à tous ces apprêts avec impatience et jetait aux étudiants qui l’entouraient des paroles brèves et saccadées ; Frantz allait d’Otto au chirurgien ; Julius était calme et grave. Quant à Samuel, il paraissait uniquement préoccupé de repousser l’assaut d’une petite rose qu’une brise joueuse voulait à toute force faire entrer par la fenêtre.
– Maintenant, c’est fait, dit le chirurgien.
Julius se rapprocha de Samuel, et Ritter de Dormagen.
Les quatre seconds décrochèrent d’un porte-manteau cloué au mur, quatre feutres, quatre gantelets et quatre ceintures rembourrées, et vinrent pour les mettre aux combattants.
Samuel repoussa Dietrich :
– Reprends cette défroque, dit-il.
– Mais c’est la règle, objecta Dietrich, et il montra ouvert, sur une table, le Comment, vieux livre graisseux relié en noir avec des signets
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rouges.
– Le Comment, répliqua Samuel, règle les querelles entre les étudiants, mais ici c’est une querelle entre hommes. Il ne faut pas que cela se passe en piqûres d’épingles ; et ce n’est pas le moment de mettre les plastrons, c’est le moment d’ôter les habits.
Et, agissant comme il parlait, il ôta son habit et le jeta à l’autre bout de la salle. Puis il sauta sur une épée au hasard, la fit ployer en appuyant la pointe au plancher, et se redressa, attendant. Otto Dormagen suivit son exemple, ainsi que Julius et Frantz, et tous quatre se trouvèrent prêts à l’attaque, la poitrine et les bras libres, l’épée à la main.
Le mot et le geste de Samuel avaient rendu les spectateurs sérieux. Tous pressentaient que l’affaire pourrait bien avoir un dénouement sombre.
Dietrich frappa dans ses mains trois fois, puis prononça les paroles emphatiques et sacramentelles :
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– Retentissez, épées !
Les quatre épées s’engagèrent en même temps. Dans la salle, tous les regards étaient fixes, toutes les respirations suspendues. La première passe fut, des deux parts, comme un essai. Les adversaires prenaient réciproquement leur mesure.
Julius et Frantz Ritter paraissaient d’égale force. À l’accès de colère que la jalousie avait donné à Frantz, au moment du défi, avait succédé une rage froide et concentrée. Pour Julius, on peut dire qu’il était là dans son beau. Calme, ferme, brave sans bravade, sa grâce adolescente rayonnait de la fierté mâle du péril et du courage. C’était, au reste, des deux côtés, une telle agilité et une telle présence d’esprit, qu’on eût dit d’un assaut plutôt que d’un duel, si, de temps en temps un dégagement rapide vivement paré, riposté plus vivement, et où les poitrines avaient semblé effleurées, ne fût venu rappeler aux témoins que le danger était réel et qu’il y avait des existences au bout de ces fines lames, si gracieuses et si promptes.
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Contrairement à l’usage des duels d’étudiants, qui sont plutôt des jeux d’escrime un peu plus périlleux que les autres, ni Julius ni Frantz ne parlaient.
Quant à l’autre partie, on la sentait tout d’abord plus sérieuse et plus terrible encore. Samuel Gelb avait pour lui l’avantage de sa haute taille et d’un sang-froid à toute épreuve. Mais Otto Dormagen était souple, fougueux, téméraire, impossible à esquiver par l’audace et l’imprévu de ses mouvements.
C’était un rare et poignant spectacle de voir la tranquillité et l’aisance de Samuel devant la vivacité et l’emportement de son adversaire. La rencontre était assurément émouvante ; de ces deux épées, l’une, brusque, subite, leste, aveuglante, comme le zigzag de l’éclair ; l’autre, inflexible, imperturbable, sûre, droite, comme l’aiguille du paratonnerre.
Samuel, lui, ne pouvait se tenir de parler et de rire. En même temps qu’il opposait une sécurité dédaigneuse aux furieuses attaques d’Otto, il ne manquait pas une occasion de raillerie, et un
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sarcasme accompagnait chaque parade.
Il reprenait Dormagen, l’avertissait, lui donnait des conseils comme un professeur d’escrime à son élève.
– Mal riposté. Je m’étais découvert exprès ! Recommençons. En tierce, cette fois... Mieux déjà !... Jeune homme, vous arriverez... Attention ! je vais me fendre à fond.
Et, en le disant, il le faisait. Dormagen n’eut que le temps de sauter violemment en arrière. Une seconde plus tard, l’épée de Samuel lui crevait la poitrine.
Cependant cette insouciance méprisante commençait à exaspérer Dormagen. À mesure qu’il s’irritait et que son amour-propre blessé se traduisait dans l’activité plus saccadée de sa main, Samuel redoublait de moquerie superbe et multipliait les coups d’épée par les coups de langue.
Sa figure éclatait d’une joie amère. On sentait que le danger était son élément, la catastrophe, son plaisir, la mort, sa vie. Lui aussi, à sa
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manière, il était superbe, et les traits forts et anguleux de sa tête puissante atteignaient alors à une incontestable beauté. Ses narines se dilataient, le pli de ses lèvres qui lui servaient de sourire était plus froidement insolent que jamais ; ses prunelles fauves et changeantes resplendissaient comme celles du tigre. Une intraduisible expression d’orgueil féroce, répandue dans tout son être, faisait hésiter les spectateurs entre l’horreur et l’admiration. Il y avait des moments où il éclairait toute la salle de son regard hautain et supérieur à la vie.
Il était impossible, en le voyant ainsi, calme, solide, bref et multiplié en paroles, comme un maître d’armes sous son plastron, de ne pas avoir l’idée qu’il était invulnérable.
Dormagen, qui commençait à se sentir mal à l’aise sous la pression de cette raillerie glaciale, voulut en finir, et risqua la botte dont Samuel avait parlé à Julius. C’était une remise de main d’une hardiesse et d’une impétuosité extraordinaires. Il se fendit sur un coup dégagé, et tira de nouveau sans se relever, après avoir
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manqué le corps. Le péril était dans sa vigueur, l’élan et la rapidité qu’il imprimait à ce bond redoublé.
Il y eut un cri. Tout le monde crut Samuel mort.
Mais Samuel, comme s’il eût conçu la pensée de Dormagen en même temps que lui, s’était si brusquement jeté de côté, que, tout foudroyant qu’il fût, le coup ne toucha que les plis bouffants de la chemise. Samuel ricana, et Dormagen pâlit.
Au même instant, Julius avait moins de bonheur. Il arrivait un peu trop tard à la parade de prime, sur un coup dans le haut de la ligne de quarte, et il avait le bras gauche légèrement touché.
Les seconds s’interposèrent, et ces deux coups mirent fin à la première passe.
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XVII
Prière d’ange, talisman de fée
On essaya de terminer là l’affaire de Julius et de Frantz. Un mot dit en passant à une grisette ne semblait pas aux témoins valoir qu’on allât plus loin. Mais Frantz, outre sa jalousie, avait l’ordre de l’Union des Vertus. Quant à Julius :
– Allons donc, messieurs, dit-il ; lorsqu’il y en aura un des deux couché aux pieds de l’autre, nous nous arrêterons ; pas avant. Si l’on vient ici pour des égratignures, les épées sont inutiles, une aiguille suffit.
Et, se retournant vers Ritter :
– Es-tu reposé ? dit-il.
Pour ce qui est d’Otto et de Samuel, personne n’eut un seul instant l’idée de les faire s’en tenir là, tant on sentait dans l’attitude de l’un la
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furibonde rancune de son coup manqué, et dans l’attitude de l’autre l’implacable résolution d’une volonté de marbre.
L’entracte n’interrompait pas les plaisanteries de Samuel :
– Retiens ceci, disait-il à Dietrich, qu’il n’y a pas d’avantage au monde qui ne contienne son inconvénient. Ainsi, la botte d’Otto est sûrement un avantage jusqu’au moment où il la manque. À présent, tu vois mon honorable adversaire tout démoralisé.
– Tu crois ? dit Dormagen exaspéré.
– Oh ! si j’ai un avis à te donner, mon cher Otto, reprit Samuel, c’est de ne pas parler. Tu es essoufflé par les très louables efforts que tu as faits pour m’introduire dans la peau un demi-pied de fer pointu, et si tu parles, tu vas accroître encore la difficulté que tu éprouves à respirer.
Dormagen sauta sur son épée :
– Tout de suite ! dit-il avec une telle autorité de colère, que les témoins donnèrent instinctivement le signal.
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Julius était en train de songer « Il est onze heures. Elle doit être à la chapelle ; elle prie peut-être pour moi. C’est cela certainement qui m’a sauvé tout à l’heure. »
Le signal, en l’arrachant à la douce rêverie, ne le trouva, on le conçoit, que plus prêt et plus vaillant.
Le duel recommença. Dormagen, cette fois, n’entendait plus les railleries de Samuel. Tout à la rage, il attaquait sans presque se défendre, plus désireux de blesser que de se couvrir. Mais, comme il arrive toujours, la passion le troublait, la fièvre de son âme faisait trembler sa main, et il frappait plus fort que juste.
Samuel s’apercevait du trouble de son adversaire et faisait tout pour le redoubler. Cette fois, il avait transformé complètement son jeu. Au lieu d’être tranquille et imperturbable comme à la première passe, il bondissait, rompait, voltait, agissait, changeait son épée de main, inquiétant, taquinant, agaçant Dormagen, l’éblouissant de l’éclair de ses feintes, l’étourdissant du cliquetis de ses mots.
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Dormagen commençait à perdre un peu la tête.
Tout à coup Samuel s’écria :
– Eh ! messieurs ! Philippe de Macédoine, de quel œil était-il donc borgne ?
Il poursuivit, fatigant toujours de son agilité prestigieuse Otto Dormagen, de plus en plus outré et de moins en moins adroit.
– C’était, je crois, de l’œil gauche. Philippe, le père du grand Alexandre... rien que cela, messieurs... faisait le siège de... de je ne sais plus quelle ville. Un archer de la ville prit une flèche, sur laquelle il écrivit : « À l’œil gauche de Philippe ! » Et la flèche arriva à son adresse... Mais pourquoi diable ! l’œil gauche plutôt que le droit ?
Otto répondit par une botte à fond.
Mais il avait mal calculé ; son épée glissa sur celle de Samuel, dont il sentit la pointe contre sa poitrine.
– Tu te découvres, dit Samuel.
Otto grinça des dents. Il était évident que Samuel le ménageait et jouait avec sa vie, comme
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le chat avec la souris.
L’engagement n’était pas moins vif pour l’autre couple. Il était seulement plus égal. Toutefois, sur une feinte de dégagé dans les armes et un dégagement dessous, Ritter riposta d’un coup droit si prompt et si fulgurant, que Julius n’eut pas le temps de parer. Le fer le toucha au côté droit. Mais, hasard merveilleux ! au lieu de pénétrer, le fer se détourna sur un objet soyeux et flottant dont il suivit la direction mobile, et qui le fit glisser le long de la poitrine, à peine effleurée.
Pour Julius, sur ce coup il n’eut qu’à tendre son épée ; elle s’enfonça de trois pouces dans le flanc de Ritter, qui s’affaissa sur lui-même et tomba.
Ce qui avait sauvé la vie à Julius, c’était le petit sachet de soie suspendu à son cou et contenant l’églantine desséchée.
– Ah ! tu as fini ? dit Samuel.
Sur ce mot, les témoins comprirent que Samuel voulait finir, lui aussi. Dormagen essaya
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de le prévenir, et tenta une seconde fois le coup qu’il avait manqué la première.
– Encore ! dit Samuel. Ah ! tu te répètes !
Il avait déjà évité le fer par le même effacement rapide ; mais, cette fois, par un coup singulier et imprévu, relevant violemment l’épée d’Otto, il rebroussa en même temps la sienne, piqua Dormagen au front de la pointe, puis la retira aussitôt d’un mouvement subtil. Mais la pointe avait pénétré d’un pouce et demi dans l’œil gauche. Dormagen poussa un cri terrible.
– J’ai décidément choisi l’œil gauche, dit Samuel. Ce sera moins gênant pour chasser.
Les témoins s’empressaient auprès des blessés. Le poumon droit de Frantz avait été traversé. Pourtant le chirurgien espérait lui sauver la vie.
Le chirurgien vint à Dormagen. Samuel n’attendit pas qu’il eût prononcé :
– Il n’y a pas de danger pour sa vie, dit-il. J’ai voulu seulement le priver d’un œil. Notez qu’au lieu de pénétrer dans le crâne et d’aller léser la
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cervelle, ainsi qu’il dépendait de moi de le faire, j’ai ramené à moi le fer aussi délicatement qu’un instrument de chirurgie. C’est une opération à vrai dire.
Et, se tournant vers le chirurgien :
– Il n’a pas déjeuné. Saigne-le vite, si tu ne veux pas qu’il ait d’épanchement au cerveau. Avec des soins, dans quinze jours d’ici il se promènera dans les rues.
Au moment où le chirurgien, prenant sa lancette, s’apprêtait à exécuter les conseils de Samuel, un pinson entra précipitamment.
– Eh bien ! qu’est-ce ? dit Samuel.
– La police ! cria le pinson.
– Je m’y attendais, dit paisiblement Samuel ; c’était bien le moins qu’elle me fît l’honneur de se déranger un peu pour moi. Est-elle loin ?
– À cinquante pas.
– Alors nous avons le temps. Ne vous inquiétez pas, messieurs, ceci me regarde.
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Il déchira son mouchoir et le noua au bras gauche de Julius.
– Et, maintenant, vite, remets ta redingote.
Il remit également la sienne. La police entrait dans le jardin. Un renard s’adressa à Samuel :
– Est-ce que nous n’allons pas résister aux collets droits ?
– Bataille rangée ? dit Samuel. Ce serait amusant. Nous les rosserions d’emblée, et tu me tentes, démon ! Mais il ne faut pas prodiguer les amusements sanglants, nous finirions par nous blaser. Il y a un autre moyen plus simple.
On frappa à la porte de la salle.
– Au nom de la loi ! dit une voix.
– Ouvrez à ces messieurs, dit Samuel.
On ouvrit, et une escouade d’agents entra dans la salle.
– On vient de se battre ici ? dit celui qui les conduisait.
– C’est possible, dit Samuel.
– Les combattants vont nous suivre en prison,
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reprit le chef.
– Ceci est moins possible, répliqua Samuel.
– Et pourquoi cela ? Où sont-ils ?
Samuel lui montra Otto et Frantz :
– Les voici l’un et l’autre aux mains du docteur. Ils se sont réciproquement ferrés. Vous voyez que, pour l’heure, ils ont plus affaire du chirurgien que du geôlier.
Le chef n’eut qu’à donner un coup d’œil aux graves blessures, fit une grimace de désappointement et s’esquiva, sans dire un mot, avec ses agents.
Dès que les collets droits furent partis, Julius passa dans un cabinet voisin, s’assit à une table, rouvrit la lettre qu’il avait commencée pour son père, y ajouta quelques lignes et la cacheta. Puis il prit une autre feuille de papier et écrivit :
« Monsieur et cher pasteur,
» Prière d’ange et talisman de fée m’ont tout à l’heure sauvé deux fois la vie. Nous sommes
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vivants, et tout péril est passé. À dimanche, pour mieux vous remercier et vous bénir.
» JULIUS. »
Il donna ensuite les deux lettres à Dietrich, qui retournait sur-le-champ à Heidelberg, et qui les mettrait à la poste avant le départ du courrier.
Quand Julius rentra dans la salle du combat, on transportait sur un brancard les deux blessés, et Samuel disait :
– Et maintenant, nous avons une heure à tuer jusqu’au dîner. Voilà l’ennui des distractions du matin. Que faire jusqu’à midi ?
– Que faire jusqu’à dimanche ? pensa Julius.
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XVIII
Deux manières d’envisager l’amour
Le dimanche suivant, dès sept heures du matin, Samuel et Julius sortaient d’Heidelberg et prenaient, le long du Neckar, la route qui conduit à Landeck ; ils étaient à cheval, emportant chacun son fusil de chasse attaché à la selle. Samuel avait, en outre, une valise derrière lui.
Trichter, complètement remis de sa victoire, accompagna à pied, en fumant sa pipe, jusqu’aux dernières maisons, son noble senior, dont il semblait plus fier et plus charmé que jamais. Il lui rapportait qu’il était allé voir, la veille, les deux blessés. Ils en reviendraient l’un et l’autre. Mais Dormagen en avait pour trois semaines et Ritter pour un mois.
Aux portes de la ville, Samuel congédia son renard favori, et les deux compagnons mirent
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leurs chevaux au trot.
Julius rayonnait de ces deux joies : l’aube dans le ciel, Christiane dans son cœur. Jamais il n’avait trouvé Samuel plus spirituel, plus en verve, plus amusant, et, par éclairs, plus profond. La parole de Samuel, vive et savante, pleine de caprice et pleine de pensée, complétait à Julius son spectacle et son bien-être en les interprétant, et, pour ainsi dire, en les constatant. Julius avait l’impression, Samuel y ajoutait l’expression. Ils arrivèrent ainsi à Neckarsteinach.
Ils avaient parlé université, études et plaisirs. Ils avaient parlé Allemagne et indépendance. Julius était de ces jeunes et nobles cœurs que font battre ardemment ces idées, et il se sentait heureux et fier d’avoir bravement fait son devoir et risqué hardiment sa vie pour un devoir cher et sacré.
Samuel et Julius, enfin, avaient parlé de tout, excepté de Christiane. Samuel n’en avait pas parlé, peut-être parce qu’il n’y pensait pas ; Julius peut-être parce qu’il y pensait trop. Ce fut Samuel qui la nomma le premier :
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– Ah çà ! dit-il tout à coup à Julius, qu’est-ce que tu apportes ?
– Comment ! ce que j’apporte ?
– Oui ; est-ce que tu n’as pas acheté quelque bijou pour Christiane ?
– Oh ! crois-tu qu’elle l’aurait accepté ? Et la prends-tu pour une Lolotte ?
– Bah ! il y avait une reine qui disait que cela dépendait de la somme qu’on y met. Mais, du moins, tu as pensé à te procurer pour le père quelque livre rare de botanique ? Tiens, par exemple, le Linnæi opera avec gravures, précieuse édition dont le libraire Steinbach a un si excellent exemplaire.
– Sot que je suis ! je n’ai pas pensé au père, confessa ingénument Julius.
– L’omission est fâcheuse, reprit Samuel, mais je suis bien certain que tu n’auras pas oublié le gentil enfant qui n’a pas quitté Christiane, et que tu n’as pas quitté. Tu as bien sûr, pour Lothario, un de ces merveilleux jouets de Nuremberg qui font le bonheur de tous les petits Allemands de
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cinq à dix ans ? Nous avons admiré une fois ensemble une prodigieuse chasse au porc ; tu te souviens, ce fourmillant bas-relief en bois où l’on voit tout un village, bailli, magister et bourgeois, pendus à la queue, aux oreilles, aux soies de sa majesté suine, et qui nous a fait crever de rire nous-mêmes, vieux enfants que nous sommes. Je gage que tu as acheté le bas-relief. Et tu as eu là une triomphante idée. Tu avais raison tout à l’heure ; c’est à l’enfant qu’il fallait faire le cadeau de Christiane. De cette manière la générosité se complète de la délicatesse. Donner à Lothario, c’est donner à Christiane deux fois.
– Pourquoi me dis-tu cela si tard ? fit Julius mécontent de lui-même.
Et d’un brusque coup de bride il retourna la tête de son cheval du côté d’Heidelberg.
– Halte là ! cria Samuel. Il est inutile que tu ailles chercher à Heidelberg la chasse et le volume : ils sont ici.
– Comment ?
– L’édition rare de Linnée et l’homérique
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chasse au porc sont toutes deux dans ma valise, et je te les offre.
– Oh ! merci, dit Julius. Tu es charmant !
– C’est que, mon cher, il faut mener lestement ton affaire avec cette petite. Je t’aiderai. Si je t’abandonnais à ta nature, tu te rouillerais dans les mélancolies sentimentales, et, au bout d’un an, tu serais aussi avancé que la veille du jour où tu l’as vue pour la première fois. Mais je suis là, sois tranquille. Tu vois avec quelle obligeance déjà je me suis abstenu de te faire concurrence. Je me rabats sur Gretchen. La chevrière m’en veut, elle me redoute d’instinct, elle m’a presque insulté. Cela me pique. J’en viendrai à bout. Je ne lui plais pas : donc elle me plaît. À qui de nous deux arrivera le premier. Un pari, veux-tu ? Un coup d’éperon dans le ventre de nos chevaux, commençons cette course à la beauté, et tu verras comme je suis un grand sauteur de scrupules.
Julius était redevenu sérieux.
– Samuel, tiens, je t’en prie, dit-il, qu’il ne soit jamais question entre nous de Christiane.
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– Trouves-tu que je déforme son nom en le prononçant ? Ah çà, tu peux bien me laisser dire ce que je te laisse bien faire ; et, comme je ne suppose pas que tu ailles à Landeck uniquement pour M. Schreiber et pour Lothario, je puis bien insinuer que tu y vas pour Christiane.
– Quand ce serait pour elle ?
– Si c’est pour elle, je conjecture que c’est dans un but quelconque ; et, n’admettant pas que ce soit dans le but d’en faire ta femme...
– Pourquoi pas ?
– Pourquoi pas ? Ah ! ah ! ah ! qu’il est jeune ! Pour deux raisons, être candide. D’abord, le baron d’Hermelinfeld, très riche, très honorable, très puissant, n’ira pas, entre les filles de comtes, de princes et de millionnaires, qui seraient heureuses de porter son nom, choisir une petite paysanne. Ensuite, tu ne voudras pas toi-même. As-tu l’âge d’un mari ?
– L’amour n’a pas d’âge.
– L’amour et le mariage font deux, mon jeune ami.
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Il reprit d’un accent profond et passionné :
– Oh ! je ne calomnie pas l’amour ! L’amour, c’est la possession. Être maître d’une créature humaine, conquérir une âme, multiplier son cœur par un cœur qui n’est pas moins vôtre pour battre dans une autre poitrine, étendre son existence par d’autres existences dépendantes et soumises, cela certes est grand et beau ! J’ai cette ambition prométhéenne de l’amour ! Mais la question est d’ajouter à sa personnalité le plus de personnalités possibles, de s’enrichir de tous les dévouements qu’on rencontre, d’absorber en soi tout ce qu’on trouve à sa portée de puissance et de vie. Imbéciles ceux qui se contentent d’une femme et qui ont assez de se doubler lorsqu’ils pourraient se centupler ! Cela fait pleurer les femmes ? Tant pis pour elles ! La mer n’est la mer que parce qu’elle boit toutes les gouttes de toutes les rivières. Moi, je voudrais boire toutes les larmes de toutes les femmes, afin de ressentir l’ivresse et l’orgueil de l’Océan.
– Tu te trompes, ami, répondit Julius, la grandeur n’est pas d’avoir, mais d’être. La
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richesse n’est pas de recevoir, mais de donner. Moi, je me donnerai tout entier, et pour toujours, à celle que j’aimerai. Je n’éparpillerai pas mon cœur en la monnaie vile de cinquante fantaisies triviales et passagères ; je le concentrerai en un seul amour d’or, profond et immortel. Et je ne me croirai pas plus petit et plus avare pour cela, au contraire. C’est par là, Samuel, que la joie humaine aboutit au bonheur divin. La fin de don Juan, avec ses mille et trois femmes, c’est l’enfer ; la fin de Dante, avec la Béatrice unique, c’est le ciel.
– Tu vois, dit Samuel, que la théorie aboutit à la poésie et à l’amour littéraire. Mais nous voici au carrefour. Ralentissons le pas et redescendons à la réalité. Premièrement, nous ne dirons toujours que nos prénoms et pas nos noms ?
– Non, dit Julius. Mais ce n’est pas par défiance d’elle, c’est par défiance de moi-même. Je veux passer pour un simple étudiant sans fortune, afin d’être bien sûr que c’est moi et non pas mon nom qu’elle aime.
– Oui, être aimé pour soi-même ! on connaît
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cela, dit Samuel. Passons, et, secondement, écoute avec calme l’amicale proposition que je vais te faire. Tu épouseras Christiane, soit : mais il faut qu’elle y consente. L’essentiel est donc de te faire aimer. Or, use de moi au besoin, comme conseiller, ou même... ou même, car cela peut servir, comme chimiste.
– Assez ! s’écria Julius avec horreur.
– Tu t’exaltes à tort, répliqua tranquillement Samuel. Lovelace, qui te valait bien, ne s’y est pas pris autrement avec Clarisse.
Julius regarda Samuel en face :
– Tiens, il faut que tu sois bien radicalement perverti, pour que la pensée de cette noble fille t’inspire ces projets monstrueux ; il faut que ton âme soit bien morte pour que ce clair soleil y fasse éclore des reptiles ! Elle, si confiante, si pure, si innocente, si ignorante ! abuser de sa bonté et de sa candeur ! Ah ! ce ne serait pas bien difficile de la perdre ! Il n’y aurait pas besoin de tes philtres et de tes charmes. Les enchantements seraient inutiles : son âme suffirait.
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Puis il ajouta comme se parlant à lui-même :
– Elle avait bien raison de se défier de lui, et de me dire de m’en défier.
– Ah ! elle a dit cela ? demanda Samuel en tressaillant. Ah ! elle t’a parlé contre moi ? Ah ! elle me hait peut-être ? Prends garde. Je me suis occupé d’elle, tu vois, je te la laissais. Mais si elle me haïssait, vois-tu, je l’aimerais. La haine, c’est une difficulté, c’est-à-dire une provocation ; c’est un obstacle, et j’aime les obstacles. Elle m’aimerait, je n’y ferais pas attention ; mais elle me hait, prends garde.
– Prends garde toi-même ! s’écria Julius. Pour elle, je sens qu’il n’y aurait pas d’amitié qui tînt. Pour le bonheur d’une femme que j’aimerais, sache que cela me serait bien égal de mourir.
– Et moi, dit Samuel, pour le malheur d’une femme qui me haïrait, sache que cela me serait bien égal de te tuer.
L’entretien, si gaiement commencé, allait tourner au sombre. Mais les chevaux avaient toujours marché, et en ce moment le presbytère
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apparut. Christiane et Lothario attendaient Julius sous les tilleuls, et lui faisaient de loin de joyeux signes.
Ô folle nature des amoureux ! En un clin d’œil, Julius oublia le cœur ténébreux et menaçant de Samuel, et il n’y eut plus pour lui au monde que lumière, douceur et pureté.
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XIX
La nonne des bois
Julius piqua son cheval, fut tout de suite à la grille, et, fixant sur Christiane un œil de reconnaissance attendrie et joyeuse :
– Merci ! dit-il.
– Il n’y a plus de danger ? lui demanda Christiane.
– Plus du tout. Votre prière nous a sauvés. Dieu ne pouvait pas nous refuser sa protection ; nous la faisions implorer par vous.
Il descendit de cheval. Samuel arriva à son tour, et salua Christiane, qui l’accueillit poliment, mais froidement. Elle appela le petit domestique et le chargea de porter les valises dans les chambres. Puis on entra dans la maison. Gretchen y était, un peu gauche, la sauvage fille ! dans ses
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habits du dimanche. La longueur de sa robe gênait ses pieds ; ses bas lui étranglaient les jambes, elle ne savait pas marcher dans des souliers.
Elle eut pour Samuel un regard hostile, pour Julius un sourire triste.
– Et M. Schreiber ? demanda Samuel.
– Mon père va venir, répondit Christiane. Mais, en sortant de la chapelle, il a été pris à l’écart par... par un garçon du village, qui avait à lui parler d’une affaire importante. Il s’agit de quelqu’un qui nous intéresse beaucoup.
Et Christiane regarda en souriant Gretchen, dont l’air étonné témoigna qu’elle ne comprenait pas.
En ce moment, le pasteur entra, empressé, joyeux et ouvert à ses hôtes comme à de vieilles connaissances déjà. On n’attendait que lui pour se mettre à table. Ce second dîner fut plus animé et plus cordial que l’autre. Selon la bonne vieille mode allemande, Gretchen en était.
Samuel, qui maintenant regardait avec de tout
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autres yeux la pure et virginale figure de Christiane, voulut plaire et fut d’un entrain et d’un esprit charmants. Il raconta tout le duel, en omettant, bien entendu, les causes et les prétextes, et sans parler ni du château d’Heidelberg, ni de la fenêtre de Lolotte. Mais il fit rire Christiane avec la scène du cabinet bleu, et la fit trembler avec la scène du Kaiserstuhl.
– Mon Dieu ! dit-elle à Julius, si pourtant vous aviez eu, vous, ce Dormagen pour adversaire ?
– Oh ! j’étais mort, il n’y a pas de doute, reprit Julius en riant.
– Quel barbare et coupable préjugé que ces duels dont nos étudiants se font un jeu ! s’écria le pasteur. Ce n’est pas seulement comme prêtre que je parle, messieurs, c’est comme homme. Et je vous féliciterais presque, monsieur Julius, de n’être pas plus habile dans ces mortelles parties.
– Comme cela, reprit Christiane, sans savoir elle-même pourquoi elle faisait cette question, M. Samuel vous est donc supérieur à l’escrime, monsieur Julius ?
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– Je ne puis en disconvenir, répondit Julius.
– Heureusement, ajouta Samuel, il ne saurait y avoir de duel entre camarades aussi fraternels que nous.
– Ou s’il y en avait un, dit Julius, ce serait un duel à mort, un duel d’où un seul de nous devrait se relever, et, en ce cas-là, il est toujours possible d’égaliser les chances.
– Es-tu entêté du hasard, va ! reprit tranquillement Samuel. Ce serait à tort vis-à-vis de moi. Je ne sais pas si c’est parce que j’ai toujours dédaigné de jouer de l’argent, mais, toutes les fois que j’ai tenté le sort, il ne m’a jamais manqué. Prends-y garde ! Vous avez là d’excellent vin, monsieur Schreiber ; c’est du Liebfraumilch, n’est-ce pas ?
Sous quelle impression ou par quelle pressentiment, nous ne savons, mais, aux tranquilles et sinistres paroles de Samuel, Christiane ne put s’empêcher de pâlir et de frissonner. Samuel s’en aperçut peut-être.
– Voilà un sujet d’entretien bien dénué de
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gaieté, reprit-il. Va donc en chercher là-haut un autre plus amusant, Julius.
Julius comprit le signe de Samuel, disparut un moment, et revint bientôt porteur de la chasse au porc qu’il offrit à Lothario, et du Linnée qu’il offrit au pasteur.
La joie de Lothario fut immense. Une admiration sans bornes envahit son visage, et il resta immobile, foudroyé d’une telle merveille. Hélas ! c’est en faisant de pareils bonheurs aux enfants que la vie se croit quitte envers les hommes. Mais le pasteur ne fut pas beaucoup moins joyeux ni beaucoup moins enfant que son petit-fils. Il se confondit en remerciements et en gronderies, reprochant à Julius de s’être ruiné.
C’était trop pour la bourse d’un étudiant.
Julius était un peu honteux de s’approprier ainsi la récompense d’une attention qu’un autre avait eue pour lui, et il allait rendre à Samuel ce qui appartenait à Samuel ; mais Christiane le remercia d’un regard. Il n’eut pas la force de restituer ce regard à Samuel. Il garda tout pour garder le sourire.
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On passa dans le jardin pour prendre le café. Gretchen, qui avait conservé tout le temps son attitude défiante vis-à-vis de Samuel, vint se mettre derrière la chaise de Christiane.
– Çà, Gretchen, dit le pasteur en versant dans sa soucoupe son café brûlant, j’aurai à te parler.
– À moi, monsieur le pasteur ?
– À toi-même, et de choses sérieuses, encore. Cela te fait rire ? Tu n’es pourtant plus une enfant, Gretchen. Sais-tu que tu n’as pas loin de dix-huit ans ?
– Eh bien ! monsieur ?
– Eh bien ! à dix-huit ans, il commence à être temps qu’une fille pense à l’avenir. Tu ne peux passer ta vie avec des chèvres.
– Avec qui donc voulez-vous que je la passe ?
– Avec un honnête homme qui sera ton mari.
Gretchen hocha la tête en riant toujours :
– Eh ! qui est-ce qui voudrait de moi pour femme ?
– Mais ce n’est pas si improbable, mon enfant.
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Et enfin si cela se présentait ?
La chevrière devint grave.
– C’est pour de bon ?
– Je t’ai dit que j’aurais à te parler de choses sérieuses.
– Alors, si vous me parlez sérieusement, reprit Gretchen, je vous répondrai de même. Eh bien ! si on me demandait en mariage, je refuserais.
– Pourquoi ?
– Pourquoi, monsieur le pasteur ? Mais d’abord, ma mère, quand vous l’avez convertie, m’a vouée à la Vierge Marie.
– C’est contre mon gré et contre notre religion, Gretchen. Son vœu, d’ailleurs, ne saurait t’engager, et s’il n’y a pas d’autres raisons...
– Il y en a d’autres, monsieur le pasteur. C’est que je ne veux jamais dépendre de rien ni de personne ; c’est que je suis habituée à ne pas avoir de toit sur ma tête, ni de volonté sur ma volonté. Mariée, il faudrait quitter mes chèvres, mes herbes, ma forêt, mes roches. Il faudrait rester dans les villages, marcher dans les rues,
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vivre dans les maisons. Je souffre déjà assez l’hiver dans les chambres ; j’étouffe assez le dimanche dans ces habits. Ah ! si vous aviez jamais passé les nuits d’été comme moi, en plein air, sous le plafond des étoiles, sur ce lit de mousses et de fleurs que le bon Dieu refait lui-même tous les matins ! Tenez, il y a des religieux qui s’enferment tout la vie dans des couvents et dans des monastères ; eh bien ! moi j’aurai pour cloître la forêt. Je serai une religieuse du bois. J’appartiens à la solitude et à la Vierge Marie. Je ne veux pas appartenir à un homme. À présent, je vais où je veux et je fais ce qui me plaît. Si je me mariais, je ferais ce qui plairait à mon mari. Vous trouverez cela orgueilleux de ma part, sans doute. Mais j’ai l’aversion du monde, qui flétrit et souille tout ce qu’il touche. Cela m’est venu peut-être d’avoir vu tant de mes pauvres fleurs mourir quand on les avait arrachées du sol ou seulement froissées. Je ne me laisserai jamais toucher. Il me semble que je mourrais aussi. Allez, monsieur le pasteur, ce n’est pas par égoïsme, mais par amour maternel que ma mère a fait ce vœu ; ce n’est pas en pensant à ses péchés, c’est en se souvenant de
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ses souffrances. L’amour des hommes est humiliant et cruel. Les jeunes chevaux auxquels on n’a pas encore mis la bride, dès qu’on les approche, prennent la fuite. Moi, je suis comme un cheval sauvage, et je ne veux pas être bridée.
En parlant ainsi, Gretchen avait un accent si fier et si résolu de chasteté fauve et de pudeur incorruptible, que Samuel leva de Christiane sur elle son œil ardent. Cette virginité farouche et charmante le dominait. Il la regarda fixement.
– Bah ! dit-il, si au lieu d’un paysan, quelqu’un de plus relevé se présentait ; si moi, par exemple, je te demandais en mariage ?
– Vous ? dit-elle, comme hésitant à répondre.
– Oui, moi. Sais-tu que j’en serais capable ?
Et dans ce moment il pensait dire vrai.
– Si c’était vrai, répondit-elle après un instant de silence, j’accepterais encore bien moins. Je dis que je déteste les villages ; ce n’est pas pour aimer les villes ! Je dis que la pensée de tout homme révolte quelque chose en moi ; ce n’est pas la vôtre qui peut me séduire.
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– Je te remercie du compliment, et je m’en souviendrai, dit Samuel en riant de son rire de menace.
– Tu réfléchiras, Gretchen, se hâta de dire le pasteur. Il vient un âge où l’on n’a plus les jambes qu’il faut pour escalader les pics et les ravins. D’ailleurs, quand tu sauras le nom du digne garçon qui t’aime et qui voudrait faire de toi sa femme, tu changeras peut-être d’idée. Ton amie Christiane t’en parlera.
La conversation finit là. Mais, au bout de quelques minutes, Gretchen, mal à l’aise dans un lieu où on lui avait parlé de mariage, disparut sans dire un mot. Le pasteur se remit à feuilleter son Linnée. Lothario, depuis qu’on s’était levé de table, était plongé, avec son joujou, dans un tête-à-tête d’éclats de rire. Christiane restait seule pour faire les honneurs de l’hospitalité paternelle à Julius et à Samuel.
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