Le Trou de l’Enfer
Chapitre XX
Ce chapitre est long, il est donc découpé en 4 parties.
Le Trou de l’Enfer
Qui pouvait jamais savoir quelle pensée s’agitait dans le sombre et profond esprit de Samuel Gelb ? Dès qu’il vit le pasteur et l’enfant absorbés par les présents de Julius, il se mit à entamer devant Christiane une apologie cordiale de son ami. Julius, selon lui, avait toutes les qualités tendres, dévouées, fidèles, et, sous sa douceur, au besoin, une énergie et une solidité réelles. Ceux qu’il aimait pouvaient toujours compter sur lui. Il s’était battu admirablement, etc.
Samuel embarrassait Christiane de cet enthousiasme à bout portant, et la jeune fille souffrait instinctivement d’entendre cet éloge dans la bouche de Samuel. Tout en croyant à ce qu’il disait, elle ne pouvait s’empêcher de sentir
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de l’ironie sous ses paroles. Il ne disait de Julius que du bien ; elle eût préféré qu’il en dît du mal.
Quant à Julius, il n’écoutait pas. Après avoir ri et douté des premières louanges de Samuel, il avait laissé sa pensée s’enfuir ailleurs. Il songeait au charmant tête-à-tête qu’il avait eu avec Christiane l’autre après-dînée, et il était triste de cette joie passée.
Christiane eut pitié de lui :
– Mon père, dit-elle, élevant la voix, j’ai promis à ces messieurs que nous les mènerions aux ruines d’Eberbach et au Trou de l’Enfer. Voulez-vous que nous y allions ?
– Volontiers, dit le pasteur en fermant son livre avec un regard de regret.
Mais Lothario, lui, ne voulut sortir sous aucun prétexte. Il avait chargé Gretchen de prévenir quelques-uns de ses amis du village qu’il aurait une importante communication à leur faire, et il tenait à les attendre pour les éblouir de sa chasse.
On se remit en route sans lui, et l’on prit un ravissant sentier de traverse aboutissant au Trou
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de l’Enfer, par lequel on voulait commencer, comme par le point le plus éloigné. Le pasteur, mis en train de botanique par le volume rare, s’empara de Samuel, l’interrogeant et le querellant sur toutes les plantes qu’ils rencontraient. C’était une autre façon de continuer la lecture de Linnée.
Julius se trouva enfin seul avec Christiane. Combien il avait souhaité cette occasion ! Et, maintenant qu’il la tenait, il en était embarrassé et ne savait comment s’en servir. Il ne trouvait pas une parole. Il se taisait, n’osant pas dire la seule chose qu’il eût à dire. Christiane remarqua l’embarras de Julius, ce qui augmenta le sien.
Ils marchaient ainsi l’un à côte de l’autre, muets, gênés – et heureux. Mais qu’importait leur silence ! Est-ce que les oiseaux dans le ciel, est-ce que les rayons dans les branches, est-ce que les fleurs dans l’herbe ne parlaient pas pour eux et ne leur disaient pas précisément ce qu’ils se seraient dit ? Ils arrivèrent ainsi au Trou de l’Enfer.
Au moment où ils furent en vue, Samuel, se retenant d’une main à une racine, était penché sur
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le gouffre.
– Pardieu ! disait-il, voilà un trou qui mérite son nom. Que le diable m’emporte si j’en vois le fond ! Je crois qu’il n’en a pas. C’est mieux que de nuit. L’autre fois, quand je ne voyais pas le fond, je pouvais penser que c’était à cause de l’ombre ; maintenant, c’est à cause de la profondeur. Je vois que je ne vois pas. Viens donc voir, Julius.
Julius s’avança sur le bord, à la grande pâleur de Christiane.
– Sais-tu bien, dit Samuel, que ce serait ici un lieu commode pour se défaire d’un homme à qui l’on en voudrait ? Un coup de coude suffirait, et je doute que le camarade remontât jamais, ou que personne descendît le chercher.
– Retirez-vous ! cria Christiane effrayée en tirant vivement Julius par le bras.
Samuel éclata de rire.
– Est-ce que vous avez peur que je ne donne un coup de coude à Julius ?
– Oh ! c’est que le moindre faux pas !...
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balbutia Christiane, toute confuse de son mouvement.
– Le Trou de l’Enfer est périlleux en effet, reprit le pasteur, et, outre sa légende pleine de mystères, il a son histoire pleine de catastrophes. Il n’y a pas encore deux ans qu’un fermier des environs y est tombé, ou s’y est précipité, le malheureux ! On a essayé de retrouver son corps. Mais ceux qui ont eu le courage de descendre avec des cordes dans le gouffre ont à peine eu le temps de crier qu’on les remontât. À une certaine profondeur, les exhalaisons méphitiques de l’abîme causent l’asphyxie et la mort.
– Brave et profond gouffre ! dit Samuel. Il me plaît autant pour le moins sous le soleil que dans les ténèbres. Voyez, les fleurs sauvages y poussent cependant. La verdure y décore le danger. Il est charmant et mortel. Prestige et vertige ! Je disais à minuit que je l’aimais ; je trouve à midi qu’il me ressemble.
– Oh ! c’est vrai, s’écria Christiane comme irrésistiblement frappée.
– Prenez garde, à votre tour, de tomber,
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mademoiselle ! reprit gracieusement Samuel en l’écartant du bord.
– Allons-nous-en d’ici, dit Christiane. Vous pouvez vous moquer de moi, mais j’ai toujours peur en ce lieu funeste. Mon cœur se serre, ma raison s’égare. Mon tombeau ouvert m’épouvanterait moins. Le malheur est ici. Allons-nous-en voir la ruine.
Ils se dirigèrent tous quatre en silence du côté du vieux burg, et quelques minutes après ils entraient dans les décombres qui avaient été le château d’Eberbach.
Au jour, la ruine était aussi joyeuse et verdoyante qu’elle était effrayante et morne la nuit. Une végétation moussue et fleurie se mêlait à tous les débris, égayant et parfumant tout, recousant chaque fente d’un cordon de lierre ou d’un cep de vigne, espoir de ce passé, jeunesse de cette vieillesse, vie de cette mort.
Des nids d’oiseaux chantaient à chaque branche, et au bas du château, du côté où le cheval de Samuel avait si terriblement tournoyé sur le vide, le Neckar, éclatant de soleil, se
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déployait largement à perte de vue à travers toutes les fécondités de la vallée.
Devant ce grand et doux spectacle, Julius se mit à rêver. Samuel avait entraîné le pasteur vers une porte surmontée d’armoiries dégradées, et se faisait raconter l’histoire des anciens comtes d’Eberbach. Christiane dit à Julius :
– À quoi donc songez-vous ?
Le geste qu’avait fait la jeune fille pour l’écarter du précipice avait un peu enhardi Julius.
– À quoi je songe ? répondit-il. Oh ! Christiane, vous disiez tout à l’heure devant l’abîme : Le malheur est ici. Je songe, moi, devant ces ruines : Le bonheur est là. Oh ! Christiane, quelqu’un qui rebâtirait ce château dans sa beauté et sa majesté premières, et qui, enfermant son avenir dans ce passé comme pour le conserver et l’ennoblir, vivrait dans cette solitude, le ciel sur sa tête, ce spectacle sous les yeux, et à ses côtés une femme pure, jeune de cœur comme d’âge, faite de rosée et de lumière ! Oh ! Christiane, écoutez-moi...
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Sans savoir pourquoi, Christiane se sentit tout émue. Une larme lui vint aux yeux, quoiqu’elle n’eût jamais été plus heureuse.
– Écoutez-moi, reprit Julius. Je vous dois la vie. Ce n’est pas une phrase, c’est une certitude. J’ai le cœur superstitieux. Il y a un moment, dans ce duel, où j’ai vu sur ma poitrine la pointe de l’épée de mon adversaire. Je me suis senti perdu. Alors j’ai pensé à vous ; mon âme a prononcé votre nom, et l’épée n’a fait que m’effleurer. Je suis sûr que dans ce moment-là vous priiez pour moi.
– À quelle heure ? dit Christiane.
– À onze heures.
– Oh ! c’est vrai que je priais ! dit naïvement l’enfant avec une surprise joyeuse.
– Je le savais. Mais ce n’est pas tout. À la seconde passe, j’ai été touché encore, et j’étais mort si la lame de mon adversaire n’eût trouvé et suivi un sachet de soie qui soutenait devinez quoi ? L’églantine enchantée que je tenais de vous.
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– Oh ! vraiment ? Oh ! sainte Vierge, merci ! s’écria Christiane.
Julius reprit :
– Eh bien ! Christiane, puisque vous avez pris la peine d’intercéder pour moi, puisque vous avez réussi, c’est peut-être que ma vie doit vous être bonne à quelque chose. Ah ! si vous vouliez !
Christiane était toute tremblante et ne répondait pas.
– Un mot, poursuivit Julius, la couvrant d’un œil de flamme et de tendresse, ou, sinon un mot, au moins un geste, un signe que ce que je vous dis ne vous blesse pas ; que vous ne repousseriez pas, vous, ce rêve de vivre ainsi tous deux dans cette belle nature, seuls avec votre père...
– Et sans Samuel, dit brusquement une voix ironique derrière eux.
C’était Samuel, qui avait quitté le pasteur et qui avait écouté les derniers mots de Julius.
Christiane rougit. Julius se retourna, furieux contre Samuel qui interrompait si maladroitement son doux songe éveillé. Mais, à l’instant où il
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allait lui dire quelque parole blessante, il en fut empêché par l’arrivée du pasteur qui rejoignait ses hôtes.
Samuel se pencha à l’oreille de Julius :
– Valait-il mieux te laisser surprendre par le père ? dit-il.
On reprit le chemin du presbytère.
Les quatre promeneurs ne firent cette fois qu’un groupe. Christiane évitait Julius. Julius de son côté ne cherchait plus Christiane ; il craignait sa réponse autant qu’il la désirait. Sur la route, en revenant, l’approche des promeneurs fit tout à coup fuir quatre ou cinq chèvres.
– Ce sont les chèvres de Gretchen, dit Christiane. La chevrière ne doit pas être loin.
Gretchen apparut bientôt, en effet, assise au sommet d’un monticule ; elle avait repris avec ses habits agrestes et simples son aisance et sa grâce sauvages.
Le pasteur appela Christiane et lui dit quelques mots à voix basse. Christiane répondit par un signe d’assentiment, et se mit aussitôt à gravir le
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monticule, se dirigeant vers Gretchen. Julius et Samuel s’élancèrent en même temps pour lui offrir la main et la soutenir.
– Non pas, leur dit-elle en riant, non pas ! Il faut que je parle seule à Gretchen, et je suis bien assez montagnarde pour me passer de votre aide, messieurs.
Et elle grimpa seule, vive et légère, et eut bientôt rejoint la pastoure. Gretchen était triste et avait dans les yeux une larme.
– Qu’as-tu donc ? lui demanda Christiane.
– Oh ! mademoiselle, vous savez bien, ma petite biche, que j’avais trouvée orpheline dans la forêt, et que j’élevais comme ma fille, je ne l’ai plus retrouvée en rentrant ; elle est perdue.
– Sois donc tranquille ! elle reviendra au bercail, dit Christiane. Mais, écoute, Gretchen, j’ai à te parler longuement. Demain matin, de six heures à sept, attends-moi.
– Et moi aussi j’ai à vous parler, répondit Gretchen. Depuis trois jours les plantes m’ont dit sur vous bien des choses.
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– Eh bien ! où conduiras-tu tes chèvres ?
– Du côté du Trou de l’Enfer, voulez-vous ?
– Non, non, du côté des ruines plutôt !
– J’y serai, mademoiselle.
– Eh bien ! demain matin, à six heures, aux ruines. À demain, Gretchen.
Christiane, en se tournant, fut toute surprise de trouver derrière elle Samuel qui, en quelques bonds, venait de gravir la colline.
– J’ai voulu du moins vous offrir mon bras pour redescendre, lui dit-il.
Elle ne sut s’il les avait entendues.
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XXI
Les fleurs savantes
Le lendemain matin, il n’était pas cinq heures et demie quand Samuel entra tout habillé et son fusil sur l’épaule dans la chambre de Julius.
– Holà ! dormeur éternel, lui dit-il, tu ne veux pas venir à la chasse avec moi ?
Julius se frotta les yeux.
– Tu vas à la chasse ?
– À la chasse de toute sorte de gibier. Pourquoi sans cela aurions-nous apporté nos fusils ? Hé ! tu te rendors ? Écoute, si tu te décides à te lever, tu me rejoindras.
– Non, dit Julius, je ne pourrai sortir ce matin.
– Ah ! et pourquoi donc ?
– Je vais écrire à mon père.
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– Encore ! Quel fils épistolaire tu fais !
– J’ai des choses très importantes à lui dire.
– Comme il te plaira, reprit Samuel qui avait ses raisons pour ne pas insister. À tantôt alors.
– Bonne chance !
Samuel sortit et Julius se leva. Mais, si matinal qu’eût été Samuel, Christiane avait été plus matinale encore. À l’heure où, pour des desseins assez douteux, le sceptique étudiant cheminait en sifflant dans l’herbe emperlée de rosée, la douce jeune fille, plus prompte encore à sa bonne action, était déjà arrivée près de Gretchen, aux ruines d’Eberbach, et présentait à la petite chevrière, avec des paroles tendres et persuasives, le brave garçon qui voulait faire d’elle sa femme, l’honnête et laborieux Gottlob, un jeune laboureur de Landeck, qui, depuis un an, de loin et sans rien oser dire, aimait la jolie chevrière à en perdre la tête.
Gretchen, triste mais résolue, refusait toujours.
– Ainsi, vous ne voulez pas de moi, Gretchen ? disait, le cœur gonflé, le pauvre
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Gottlob. Vous me rejetez et vous me méprisez ?
– Je vous remercie et je vous bénis, Gottlob, répondit Gretchen. C’est d’un bon cœur d’avoir pensé à épouser cette petite gardeuse de chèvres qui ne possède pas un pfennig, cette fille de bohémienne sans foyer et sans famille. Mais, Gottlob, la plante qui n’a pas de racines ne doit pas avoir de fleurs. Laissez-moi à ma solitude et à ma sauvagerie.
– Écoute, ma Gretchen, reprenait Christiane, mon père dit que ce qui est contre nature est contre Dieu, et que tu seras peut-être punie et repentante, un jour, d’avoir méconnu la loi commune.
– Chère demoiselle, vous avez la beauté et la bonté des fleurs, et votre père en a la sagesse et la sérénité. Mais je suis ma nature à moi en gardant ma liberté du grand air et de la forêt. Transplantez dans votre jardin cette aubépine sauvage, elle mourra.
– Non ! dites plutôt que vous me haïssez, Gretchen ! s’écria Gottlob. Laissons-la, mademoiselle Christiane, je vois bien qu’elle me
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hait.
– Arrêtez, Gottlob, reprit Gretchen, et n’emportez pas contre moi une pensée amère. Gottlob, si j’avais jamais souhaité vivre dans la maison et sous la domination d’un mari, c’est votre toit et votre autorité que j’aurais choisis, entendez-vous, parce que vous êtes bon et fidèle, et que vous travaillez avec calme et force, selon le devoir de la créature humaine. Gottlob, retenez encore ceci : si jamais Gretchen change d’avis, et que vous n’ayez pas engagé à une autre votre foi, Gretchen ne prendra pas d’autre mari que vous ; elle s’y engage devant Dieu. C’est tout ce que je puis vous dire, Gottlob. Et maintenant donnez-moi une poignée de main et pensez sans haine à moi, qui penserai à vous comme à un frère.
Le pauvre Gottlob voulut parler et ne put. Il se contenta donc de serrer la main que lui tendait Gretchen, fit un humble salut à Christiane, et s’éloigna d’un pas inégal à travers les décombres.
Quand il fut parti, Christiane voulut essayer encore de faire entendre raison à Gretchen ; mais la chevrière la supplia de ne plus l’affliger de ses
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instances.
– Parlons de vous, ma chère demoiselle, lui dit-elle, de vous qui, Dieu merci ! n’avez rien de ma méchante et folle humeur, et qui pourrez être aimée comme vous méritez de l’être.
– Nous avons le temps, dit en riant Christiane. Et ta biche perdue ?
– Elle n’est pas revenue, mademoiselle, répondit tristement Gretchen. J’ai passé toute la nuit à l’appeler : inutile. Ce n’est pas la première fois qu’elle se sauve, l’ingrate ! et j’espérais toujours qu’elle reviendrait. Mais elle n’est jamais restée si longtemps dans le bois.
– Tu la retrouveras, rassure-toi.
– Je n’y compte plus. Voyez-vous, ce n’est pas comme mes chèvres qui sont tout de suite apprivoisées. La biche, elle, est née sauvage, et elle a peine à se faire aux cabanes et aux visages humains. Elle a la liberté dans le sang. Elle me ressemble, et c’est pour cela que je l’aimais, c’est pour cela...
Gretchen n’acheva pas. Tout à coup elle
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tressaillit, et se dressa debout effarée.
– Qu’as-tu donc ? s’écria Christiane.
– Est-ce que vous n’avez pas entendu ?
– Quoi ?
– Un coup de feu ?
– Non.
– Eh bien ! je l’ai entendu, moi, et c’est comme si je l’avais reçu moi-même. Si c’était sur ma biche qu’on avait tiré !...
– Allons ! tu es folle. Calme-toi, et, puisque tu veux parler de moi, parlons-en plutôt.
Il ne fallut pas moins que la pensée de Christiane pour faire oublier à Gretchen son inquiétude. Elle se rassit à terre, et levant sur Christiane des yeux pleins de tendresse :
– Oh ! oui, parlons de vous, dit-elle. J’en parle tous les jours avec mes fleurs.
– Voyons, reprit Christiane non sans quelque hésitation, est-ce que, vraiment, tu crois à ce que tes fleurs te disent ?
– Si j’y crois ! fit Gretchen ; et son regard
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brilla, et son front prit un air d’inspiration singulière. Je n’y crois pas, j’en suis sûre. Quel intérêt les fleurs auraient-elles à mentir ? Rien n’est plus certain sur cette terre. La science du langage des plantes est très ancienne. Elle vient de l’Orient et des premiers temps du monde, quand les hommes étaient encore assez simples et assez purs pour que Dieu daignât leur parler. Ma mère savait lire dans les herbes, et elle me l’a enseigné ; c’était sa mère qui le lui avait enseigné à elle. Vous ne croyez pas aux fleurs ? La preuve qu’elles disent vrai, c’est qu’elles m’ont dit que vous aimerez M. Julius.
– Elles se trompent ! dit vivement Christiane.
– Vous n’y croyez pas ? La preuve qu’elles disent vrai, c’est qu’elles m’ont dit que M. Julius vous aime.
– En vérité ? reprit Christiane. Eh bien ! voyons, j’y veux croire. Consultons-les ensemble.
– Tenez, je vous en ai apporté toute une moisson, dit Gretchen en montrant à ses pieds un gros bouquet parfumé. Sur quoi les consulterons-nous ?
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– Tu prétendais l’autre jour qu’elles t’avaient dit que ces deux jeunes gens devaient me porter malheur. Je veux savoir ce qu’elles entendent par là.
– C’est justement de ces deux jeunes gens que je voulais aussi vous parler.
– Eh bien ?
– Regardez. Voici des plantes cueillies ce matin avant l’aube. Nous allons les interroger. Mais je sais d’avance ce qu’elles répondront ; car, depuis l’autre jour, j’ai fait l’expérience déjà treize fois, et toutes les treize fois elles ont fait la même réponse.
– Laquelle ?
– Vous allez voir.
Elle se leva, prit à terre les herbes fraîches, les étala sur une table de granit veloutée de mousse et les rangea dans un certain ordre mystérieux, selon leur forme, et l’heure ou l’endroit où elles avaient été cueillies.
Puis, fixant sur elles un regard profond, oubliant par degrés la présence de Christiane, et,
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de plus en plus absorbée dans une contemplation extatique, elle commença à parler d’une voix lente et presque solennelle :
– Oui, les herbes disent tout pour qui sait les comprendre. Les hommes ont des livres où ils écrivent leurs pensées avec des lettres ; le livre de Dieu, c’est la nature, et sa pensée y est écrite en plantes. Seulement, il faut savoir la lire. Moi, ma mère m’a appris à épeler les fleurs.
Sa figure s’assombrit.
– Toujours les mêmes mots ! murmura-t-elle. Celui qui est toujours là quand on ne l’attend pas est un homme de calamité. Pourquoi l’ai-je amené ! Et l’autre, sera-t-il moins funeste ? Pauvre chère fille ! voici déjà qu’elle l’aime.
– Mais non ! interrompit Christiane. Tes fleurs sont méchantes !
– Et lui, poursuivit Gretchen sans remarquer l’interruption, comme il aime Christiane !
– Laquelle dit cela ? demanda vivement Christiane. Est-ce cette fleur de mauve ? Comme elle est jolie !
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Gretchen continua, toujours absorbée :
– Ils sont jeunes, ils s’aiment, ils sont bons, et c’est pour cela qu’ils seront malheureux. Toujours la même réponse. Mais voilà qui est extraordinaire !
– Quoi donc ? demanda Christiane inquiète.
– Je n’avais pas encore été jusque-là. Ici, je les vois tous deux qui s’unissent ; puis l’union finit brusquement, presque aussitôt. Mais c’est étrange ! la séparation n’est pas la mort, et cependant ils s’aiment toujours. L’un sans l’autre, de longues années, séparés, éloignés, ils vivent comme étrangers. Qu’est-ce que cela veut dire ?
Comme elle se penchait sur la table avec anxiété, une ombre passa devant le soleil et se refléta subitement sur les herbes.
Christiane et Gretchen se retournèrent en sursaut. C’était Samuel.
Samuel feignit un profond étonnement en apercevant Christiane.
– Pardon de vous déranger, dit-il, mais je venais prier Gretchen, qui connaît toutes les
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broussailles du bois, de me rendre un service. Voici ce que c’est : tout à l’heure, dans la forêt, j’ai tiré sur une pièce de gibier.
Gretchen tressaillit. Samuel continua :
– Je suis sûr de l’avoir blessée très gravement. J’offre à Gretchen un frédéric si elle veut bien chercher l’endroit où elle est allée mourir. Elle a disparu du côté du Trou de l’Enfer.
– Une biche ? demanda Gretchen tremblante.
– Blanche, tachetée de gris.
– Je vous l’avais bien dit ! cria Gretchen à Christiane.
Et elle partit comme une flèche.
Samuel regarda cette brusque sortie avec étonnement.
– Pardieu ! se dit-il, j’ai réussi plus aisément que je n’espérais à rester seul avec Christiane.
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XXII
Trois blessures
Christiane fit un mouvement pour suivre Gretchen ; mais Samuel lui dit :
– Pardonnez-moi de vous retenir, mademoiselle, j’ai à vous parler.
– À moi, monsieur ? dit Christiane interdite.
– À vous, reprit Samuel, et laissez-moi vous poser tout de suite, sans préparations ni circonlocutions, la question qui, depuis hier, me préoccupe. Est-ce vrai que vous me haïssez ?
Christiane rougit.
– Parlez-moi franchement et nettement, continua-t-il, et ne craignez pas de me blesser. Je ne hais pas qu’on me haïsse. Je vous dirai pourquoi tout à l’heure.
– Monsieur, répondit Christiane d’une voix
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troublée et en cherchant ses mots, vous êtes l’hôte de mon père, et vous n’avez rien fait ou dit jusqu’à ce moment qui pût justifier de ma part de l’aversion. D’ailleurs, je tâche d’être assez chrétienne pour ne haïr personne.
Les yeux ardents et perçants de Samuel n’avaient pas quitté la jeune fille pendant qu’elle parlait ainsi, les yeux baissés et intimidés. Il reprit :
– Je n’ai pas écouté vos paroles, j’ai regardé votre visage. Il a été plus franc que votre réponse. C’est certain, vous avez contre moi, je ne sais pas si c’est tout à fait de la haine, mais de l’antipathie. Ne vous en défendez pas, allez ! Je vous répète que cela ne me fâche pas ; au contraire. Cela me met plutôt à mon aise.
– Monsieur !...
– Je préfère la haine à l’indifférence, la colère à l’oubli, la lutte au néant. Tenez, vous êtes très jolie, et, pour les hommes comme moi, une jolie fille c’est déjà une provocation. C’est quelque chose qui appelle et défie tous les cœurs un peu orgueilleux. Je n’ai jamais vu la beauté sur un
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front de seize ans sans avoir cette effrénée ambition de me l’approprier. Seulement, comme le temps me manque, le plus souvent je passe. Mais ici la provocation est double. Vous me faites l’honneur de me détester. Au défi de votre beauté, vous ajoutez le défi de votre aversion ! Vous me déclarez la guerre. Je l’accepte !
– Eh ! monsieur, où avez-vous vu ?...
– Oh ! dans votre air, dans vos manières, dans vos paroles au Trou de l’Enfer. Et ce n’est pas tout. N’avez-vous pas déjà essayé de me desservir auprès de Julius ? Ne le niez pas ! Vous vous êtes placée entre lui et moi, imprudente ! Vous avez voulu, audacieuse ! me dérober cette confiance, me reprendre cette affection. C’est là votre troisième défi. Eh bien, soit ! Je suis son mauvais génie, à ce que dit son père ; soyez son bon ange ! Ce sera entre nous deux le drame de toutes les vieilles légendes. Cette perspective me sourit. Double lutte : lutte entre vous et moi pour Julius, lutte entre Julius et moi pour vous. Il aura votre amour, mais j’aurai votre haine. Haine ou amour, c’est toujours une part de votre âme. Et je
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suis plus sûr déjà de la mienne que de la sienne. Vous éprouvez certainement de l’éloignement pour moi ; êtes-vous convaincue d’éprouver de l’amour pour lui ?
Christiane ne répondit pas ; mais, debout, muette, indignée, et malgré elle charmante, son aspect répondait pour elle. Samuel reprit :
– Oui, je suis plus avancé que Julius. Vous ne lui avez pas encore dit que vous l’aimiez. Il y a plus : il est probable qu’il ne vous a pas dit encore clairement qu’il vous aimait. Ce jeune homme est doux et beau, mais il manque totalement d’action. Eh bien ! moi, sur ce point encore, je le précède. Écoutez : Vous me haïssez. Je vous aime.
– Monsieur, c’est trop ! s’écria Christiane, éclatant.
Samuel n’eut pas l’air de prendre garde à l’indignation de la jeune fille. Il jeta un coup d’œil insoucieux sur la table où étaient les fleurs consultées par Gretchen :
– Que faisiez-vous donc quand je vous ai
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interrompue ? demanda-t-il négligemment. Ah ! vous questionniez les herbes ? Eh bien ! voulez-vous que je vous réponde pour elles, moi ? Voulez-vous que je vous dise la bonne aventure, la mauvaise aventure, si cette épithète vous va mieux ? Je vais commencer par une nouvelle qui vous intéressera passablement, je l’espère. Je vous prédis que vous m’aimerez.
Christiane secoua dédaigneusement la tête.
– Oh ! pour cela, dit-elle, je ne le crois pas et je ne le crains pas.
– Entendons-nous, répliqua Samuel. Quand je dis que vous m’aimerez, je ne veux pas dire précisément que vous me trouverez charmant et que vous éprouverez pour moi une tendresse sans bornes. Mais qu’importe, si je parviens à me passer de votre tendresse pour vous soumettre, et si, les moyens différant, le résultat est le même ?
– Je ne vous comprends pas, monsieur.
– Vous allez me comprendre. Je dis que cette enfant qui ose me braver, moi Samuel Gelb, un jour ou l’autre, avant que nous mourions, bon
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gré, mal gré, sera à moi.
Christiane se redressa fière et courroucée. C’était la jeune fille qui avait écouté ; ce fut la femme qui répondit.
– Oh ! dit-elle avec un amer sourire, vous avez écarté Gretchen, parce que vous aviez peur devant deux enfants, et maintenant qu’il n’y en a qu’un, vous osez parler ! vous osez insulter la fille de votre hôte ! Eh bien, quoique vous ayez la force, quoique vous ayez un fusil dans les mains et la méchanceté dans le cœur, vous ne m’effrayez pas et vous ne m’empêcherez pas de vous répondre. Vous avez mal prédit l’avenir. Je vais vous dire, moi, ce qui arrivera, et non pas un jour ou l’autre, mais avant une heure : je pars, et avant une heure, monsieur, j’aurai tout dit à mon père, qui vous chassera, et à votre ami, qui vous châtiera.
Elle fit un pas pour s’éloigner ; Samuel, au lieu de la retenir, lui dit :
– Allez.
Elle s’arrêta surprise et le regarda effrayée.
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– Eh bien, allez donc ! reprit-il avec sang-froid. Vous me croyez lâche parce que je vous ai dit ce que j’avais dans le cœur et sur le cœur ! Mais, si j’étais lâche, j’aurais agi et je me serais tu. Enfant ! enfant ! continua-t-il avec un accent étrange, tu sauras un jour que le fond de cet homme que tu défies, c’est le mépris de l’humanité en général, mais en particulier le mépris de la vie. Si tu veux le savoir tout de suite, cours me dénoncer. Mais non, reprit-il, vous ne le ferez pas ; vous ne direz pas un seul mot de tout ceci à votre père, ni à Julius ; vous ne vous plaindrez pas de moi, et vous éviterez avec le plus grand soin toute marque extérieure de répulsion à mon égard. Vous resterez vis-à-vis de moi glacée, mais polie, comme ce marbre.
– Et pourquoi cela ? dit Christiane.
– Parce que, si vous aviez seulement l’air de m’en vouloir, votre père vous en demanderait la raison, et Julius m’en demanderait la raison. Or, Julius vous l’a dit : je lui suis singulièrement supérieur à l’escrime. Cependant le pistolet est encore mon arme favorite. Je sais beaucoup de
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choses, moi, voyez-vous. Je ne dis pas cela pour me vanter, je n’y ai pas grand mérite ; cela tient à ce que je ne dors guère que quatre heures par jour. Alors il m’en reste quinze pour étudier et cinq pour vivre. Et de ces cinq heures même d’apparent loisir, aucune n’est perdue pour ma volonté, pour ma pensée. Quand j’ai l’air de me délasser, j’apprends une langue, ou je me romps à un exercice du corps, à l’équitation ou aux armes. Cela sert, comme vous voyez. Donc, dire un mot à Julius, c’est tout bonnement le tuer. Si vous vous y prêtez, je regarderai cela comme une marque de votre faveur pour moi.
Christiane le regarda en face.
– Soit ! dit-elle, je ne parlerai ni à mon père ni à M. Julius. Je me protégerai toute seule. Et je ne vous crains pas, et je me ris de vos menaces. Que peut votre audace contre mon honneur ? Et puisque vous me forcez à vous le dire, oui, c’est vrai, dès le jour où je vous ai vu, j’ai senti tout d’abord pour vous une insurmontable aversion. J’ai senti que vous aviez un mauvais cœur. Mais ce n’est pas de la haine. Je ne vous hais pas, je
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vous méprise !
Un mouvement de courroux, vite réprimé, contracta les lèvres de Samuel ; mais il se remit aussitôt.
– À la bonne heure ! s’écria-t-il, c’est parler, cela. Voilà comme je vous aime. Vous êtes belle ainsi. Résumons-nous. La question est carrément posée. Premièrement, vous voulez m’enlever l’âme et la volonté de Julius, et vous ne les aurez pas. Secondement, tu me hais, je t’aime et je t’aurai. C’est dit. Ah ! voilà Gretchen.
Gretchen revenait en effet, lentement et avec précaution, rapportant péniblement sa biche blessée. Elle s’assit sur le rocher, tenant sur ses genoux la pauvre bête, qui la suppliait d’un œil plaintif.
Samuel s’approcha, et s’appuyant sur son fusil :
– Bah ! dit-il, elle n’a que la cuisse cassée.
Le regard de Gretchen, penché sur sa biche, se releva sur Samuel plein de colère et d’éclairs.
– Vous êtes un monstre ! dit-elle.
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– Tu es un ange, dit-il. Toi aussi tu me hais, toi aussi je t’aime. Croyez-vous que ce soit trop de deux amours pour mon orgueil ? Un jour à l’Université je me suis battu contre deux étudiants à la fois ; j’ai blessé mes deux adversaires sans recevoir une égratignure. Au revoir ! mes chères ennemies.
Il jeta son fusil sur son épaule, salua les deux jeunes filles, et reprit la route du presbytère.
– Quand je vous le disais, mademoiselle, s’écria Gretchen, que cet homme-là nous serait fatal !
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XXIII
Commencement des hostilités
Pendant ce temps, Julius avait écrit longuement à son père. La lettre cachetée, il s’habilla et descendit au jardin. Le pasteur y était. Julius alla à lui et lui serra les mains affectueusement et respectueusement.
– Vous n’avez donc pas accompagné votre ami à la chasse ? demanda le pasteur.
– Non, dit Julius, j’avais à écrire.
Et il ajouta :
– Une lettre de laquelle dépend le bonheur de toute ma vie.
Il tira la lettre de sa poche :
– Je fais là-dedans à mon père une question dont je vais attendre bien impatiemment la réponse. Pour l’avoir une heure plus tôt, je ne sais
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pas ce que je donnerais. Aller la chercher moi-même ? j’y ai pensé un moment, mais je n’en ai pas le courage. Est-ce que je ne trouverais pas à Landeck quelque postillon, quelque courrier exprès qui pût monter à cheval tout de suite, aller porter cette lettre à Francfort et me rapporter la réponse à Heidelberg aussitôt ? Je le paierais ce qu’il voudrait.
– C’est facile, dit le pasteur. Le fils même du courrier habite Landeck. Il est connu des maîtres de poste, sur toute la ligne, pour suppléer quelquefois à son père, et il sera charmé de gagner quelques florins.
– Oh ! alors, voici la lettre.
M. Schreiber prit la lettre, appela son petit domestique, et l’envoya dire au fils du courrier de se trouver en selle devant le presbytère avant trois quarts d’heure.
– C’est juste le temps qu’il faut pour aller à Landeck et revenir ici, dit-il à Julius. Vous remettrez la lettre vous-même pour qu’elle ne s’égare pas d’ici là.
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Puis, jetant machinalement les yeux sur la suscription :
– Au baron d’Hermelinfeld ? dit-il avec une joie profondément étonnée. C’est là le nom de votre père, monsieur Julius ?
– Oui, dit Julius.
– Vous êtes le fils du baron d’Hermelinfeld ! Un pauvre vicaire de campagne comme moi a l’honneur de recevoir dans sa maison le fils de cet homme illustre dont le nom emplit toute l’Allemagne ! J’étais heureux de vous avoir ici, je vais en être fier à présent. Et vous ne vous nommez pas !
– Et je vous prie encore de ne pas me nommer devant mademoiselle Christiane ou devant Samuel, dit Julius. Nous étions convenus, Samuel et moi, de ne pas dire nos noms, et je ne voudrais pas avoir l’air d’un enfant qui ne sait pas tenir un engagement pendant vingt-quatre heures.
– Soyez tranquille, dit le bon pasteur, je serai aussi mystérieux que vous. Mais je suis bien content de vous connaître. Le fils du baron de
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Hermelinfeld ! Si vous saviez comme j’admire votre père ! J’ai bien souvent parlé de lui avec mon ami intime, le pasteur Ottfried, qui a été son camarade d’études.
La conversation fut interrompue par Samuel qui rentrait.
– Eh bien, es-tu content de ta chasse ? lui demanda Julius.
– Enchanté ! Je n’ai rien tué, pourtant, ajouta-t-il en riant ; mais j’ai trouvé des gîtes et découvert des voies.
Christiane rentra presque en même temps.
Les jeunes gens avaient annoncé la veille qu’ils partiraient après le déjeuner. On déjeuna donc, le pasteur joyeux de ce qu’il savait, Julius rêveur, Christiane grave, Samuel très gai.
Le café pris, le pasteur jeta à Julius un regard cordial et suppliant.
– Ah çà, dit-il, est-ce qu’il vous est absolument nécessaire de retourner si vite à Heidelberg ? Puisque vous êtes si pressé d’avoir la réponse à votre lettre, pourquoi ne l’attendez-
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vous pas ici, vous l’auriez deux heures plus tôt.
– Quant à moi, dit Samuel, il m’est tout à fait impossible de rester. Il me serait assurément fort agréable de passer ma vie à recevoir votre charmante hospitalité, à chasser et à respirer le bon air ; mais j’ai à étudier, surtout maintenant. Je suis préoccupé d’une expérience que je ne veux pas retarder d’un instant.
– Mais M. Julius ?
– Oh ! Julius, lui, est libre. Pourtant, qu’il se souvienne qu’il a là-bas aussi des engagements.
Christiane, qui n’avait rien dit jusque-là, regarda fixement Samuel et dit :
– Ces engagements sont-ils de telle nature que M. Julius ne puisse vraiment nous sacrifier cette journée ?
– C’est cela ! mets-toi avec moi, mon enfant, dit gaiement le pasteur.
– Ah ! ce sont les hostilités ? dit Samuel en riant aussi, mais en jetant sur Christiane un regard qui devait avoir sa signification pour elle. La lutte n’est réellement pas égale. Je ne me
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rendrai pas, pourtant, et si mademoiselle me permet de dire un mot à part à Julius, pour lui rappeler ce qui le réclame à Heidelberg...
– Oh ! faites, dit Christiane avec dédain.
Samuel emmena Julius dans un coin.
– As-tu confiance en moi ? lui dit-il tout bas, et t’es-tu jamais repenti d’avoir suivi mes conseils dans la conduite de ta vie ? Eh bien ! crois-moi. Pas de faiblesse. La petite mord à l’hameçon. Mais prends garde, il ne faut pas trop se donner. Pars avec moi, et laisse la solitude et l’ennui travailler pour toi. L’absence fera tes affaires. Autre chose : souviens-toi qu’il y a samedi, ou plutôt dimanche, à une heure de la nuit, assemblée générale de la Tugendbund, et ne risque pas de t’endormir dans les délices de Capoue. Es-tu un homme qui aime sa patrie, ou un enfant comme Lothario, toujours pendu à des jupes ? Maintenant, fais ce que tu voudras, tu es libre.
Julius revint pensif vers la table.
– Eh bien ? dit le pasteur.
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– Eh bien ! répondit Julius, je dois convenir qu’il m’a donné d’assez bonnes raisons.
Le pasteur fit une moue attristée, et Samuel regarda Christiane d’un air de triomphe.
– Ne désespérez pas encore, mon père, dit Christiane en riant et en tremblant. C’est à mon tour de parler bas à M. Julius. C’est juste, n’est-ce pas ?
– Très juste ! s’écria l’excellent pasteur, qui ne se doutait guère du drame qui s’agitait sous cette comédie.
Christiane prit Julius à part :
– Écoutez, je n’ai qu’un mot à vous dire, et si ce mot ne prévaut pas sur les conseils de votre M. Samuel, c’est bien : j’aurai fait du moins une épreuve utile. Vous m’avez fait hier, dans les ruines d’Eberbach, une question à laquelle je n’ai pu répondre. Si vous restez, je vous répondrai.
– Oh ! je reste ! cria Julius.
– Bravo ! Christiane, fit le pasteur.
– Je m’en doutais, dit Samuel froidement. Quand reviendras-tu ?
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– Mais demain, je suppose, dit Julius. Au plus tard après demain. J’aurai la réponse de mon père demain, n’est-ce pas, monsieur Schreiber ?
– Demain, oui, répondit le pasteur. Et vous, dit-il à Samuel, vous ne vous ravisez pas ? L’exemple de votre ami ne vous a pas décidé ?
– Oh ! moi, repartit Samuel, je ne reviens jamais sur ce que j’ai résolu.
Christiane n’eut pas l’air de s’apercevoir du ton menaçant dont Samuel avait prononcé ces paroles, et, le plus naturellement du monde :
– Ah ! voilà les chevaux, dit-elle.
En effet, les chevaux de Samuel et de Julius étaient à la grille tout sellés.
– Ramenez à l’écurie le cheval de M. Julius, dit-elle à la servante qui les tenait tous les deux par la bride. Samuel prit la bride du sien et monta.
– Mais, lui dit le pasteur, vous n’aurez pas d’études dimanche. Nous comptons sur vous avec M. Julius.
– À dimanche, soit, dit Samuel. À demain,
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Julius. Pense à samedi.
Et, saluant Christiane et son père, il éperonna son cheval et partit au galop. Derrière lui arrivait le courrier, auquel le pasteur remit la lettre de Julius.
– Cent florins pour toi si tu es revenu demain avant midi, lui dit Julius ; en voilà vingt-cinq d’avance.
Le courrier ouvrit des yeux ébahis, resta immobile de joie, puis tout à coup partit ventre à terre.
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XXIV
L’Union de Vertu
Le mardi soir, Julius n’était pas de retour à Heidelberg. Samuel sourit. Il s’y attendait. Le mercredi et le jeudi se passèrent de même, sans que Julius parût. Samuel, repris par son ardente fièvre du travail, n’y fit pas attention. Pourtant, le vendredi, dans une heure de repos, il commença à s’inquiéter un peu. Que signifiait cette absence persistante ? Il reprit la plume et écrivit à Julius :
« Mon cher camarade,
» Hercule a eu le droit jusqu’à présent de filer aux pieds d’Omphale. Mais j’espère qu’il n’a pas oublié quel travail l’attend demain. À moins qu’Omphale ne soit Circé et ne l’ait métamorphosé d’homme en bête, il se souviendra
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du devoir qui le réclame. Une mère passe avant une maîtresse, une idée avant un amour. Patrie et liberté. »
– Je suis sûr maintenant qu’il viendra, se dit Samuel.
Il ne s’occupa plus de Julius pendant toute la journée du samedi. L’assemblée générale de la Tugendbund n’était désignée que pour minuit.
Dans la journée, il envoya savoir des nouvelles des deux blessés. Franz Ritter et Otto Dormagen étaient couchés et seraient, avait dit le médecin, incapables de se lever avant une quinzaine de jours. L’ordre de l’Union était exécuté. Samuel et Julius pouvaient se montrer fièrement aux chefs.
À la nuit tombante, Samuel dirigea sa promenade accoutumée vers la route de Neckarsteinach par où Julius devait arriver. À une bifurcation du chemin, il fit la rencontre de quelqu’un qu’il crut reconnaître ; mais point de Julius. Il rentra à l’auberge.
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– Julius est là-haut ? demanda-t-il au maître de l’hôtellerie.
– Non, monsieur Samuel, répondit celui-ci.
Samuel monta dans sa chambre et s’y enferma, maussade.
– La petite est plus forte que je ne le croyais ! pensa-t-il. Elle me le paiera. La Bible dit : « L’amour est puissant comme la mort. » C’est ce qu’il faudra voir.
Neuf heures, dix heures, dix heures et demie sonnèrent. Julius n’arrivait pas.
À onze heures, Samuel, n’espérant plus, se disposa à partir seul. Il prenait sa casquette et allait sortir, lorsqu’un pas accourut dans le corridor. Presque aussitôt on frappa à la porte.
– Ah ! enfin dit Samuel, c’est heureux !
Il ouvrit. Mais ce n’était pas Julius, c’était un domestique de l’auberge.
– Qu’est-ce donc ? dit Samuel brusquement.
– C’est un étudiant de Leipzig en tournée qui vient parler au roi des étudiants.
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– Je n’ai pas le temps dans ce moment, répliqua Samuel. Qu’il repasse demain.
– Il ne peut pas. Il m’a recommandé de vous dire qu’il était en voyage.
À ce mot de « voyage », la figure de Samuel reprit subitement toute sa gravité.
– Qu’il entre, dit-il aussitôt.
Le domestique sortit. Le prétendu étudiant de Leipzig entra et Samuel referma soigneusement la porte.
Le nouveau venu serra les mains de Samuel en croisant les pouces d’une certaine façon, lui dit quelques mots à voix basse, enfin ouvrit sa poitrine et lui montra une médaille.
– C’est bien, dit Samuel. D’ailleurs, je te reconnais. Tu es le voyageur du Neckar. Que viens-tu m’annoncer ?
– Je t’apporte un contre-ordre. L’assemblée générale n’aura pas lieu ce soir.
– Allons donc ! dit Samuel. Et pourquoi cela ?
– Parce qu’elle a été dénoncée et qu’elle aurait
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été cernée et surprise. Un des hauts dignitaires en a été prévenu à temps, heureusement. La réunion est remise. Il y aura une convocation nouvelle.
– À quelle heure donc est arrivé l’avis ? demanda Samuel.
– À midi.
– C’est étrange, alors, objecta le soupçonneux roi des étudiants. J’ai rencontré à la brune, se dirigeant vers un certain côté du château, quelqu’un qui se cachait dans son manteau et sous son chapeau, mais qui, si je ne me trompe, doit être un de nos chefs. Comment cela se fait-il ?
– Je ne sais, frère. J’ai rempli mon devoir envers toi ; je n’ai plus qu’à me retirer.
– Mais, insista Samuel, si, ne tenant pas compte de l’avis, j’allais au rendez-vous ?
– Je ne te le conseille pas. Tu y trouverais des agents apostés ; la police occupe évidemment la route et tu pourrais bien aller passer vingt ans de ta vie dans une prison d’État.
Samuel sourit avec hauteur.
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– C’est bien, dit-il ; merci, frère.
Et il reconduisit le voyageur jusqu’à sa porte. Le voyageur parti, Samuel regarda à sa montre ; il était onze heures et demie.
– J’ai le temps, se dit-il.
Il mit sa casquette, prit sa canne ferrée et deux pistolets, et sortit. Comme la première fois, il gagna d’abord les quais ; seulement il remonta les bords du Neckar beaucoup plus loin, et, au lieu de gravir directement la route-escalier, il tourna le château pour l’aborder du côté opposé à la ville.
Quand il eut dépassé de quatre ou cinq cents pas la masse noire de la montagne et de la ruine, il s’arrêta, regarda dans l’obscurité si personne ne rôdait par là, n’aperçut âme qui vive, et revint droit sur le gros mur des fondations, autrefois à pic, maintenant à moitié démantelé.
– C’est à cet angle, se disait-il en marchant, que j’ai rencontré tantôt mon homme, mon débiteur d’un kreutzer. Or le chemin dans lequel il s’engageait est une impasse et se cogne contre
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un mur. Il faut donc que nos très illustres et très mystérieux directeurs aient découvert comme moi l’excavation enfouie dans les broussailles. Quant à la police, il va sans dire que, selon sa louable habitude, elle est là-dessus d’une ignorance virginale et qu’elle se contente de garder très hermétiquement la porte publique par laquelle personne n’entrera ni ne sortira. Admirable institution, également grande chez tous les peuples civilisés !