Le Trou de l’Enfer
Chapitre XX
Ce chapitre est long, il est donc découpé en 4 parties.
Samuel était arrivé au pied de la haute muraille, entièrement revêtue de broussailles, d’herbes et de lierre. Il alla à l’endroit où la végétation était la plus touffue, écarta, non sans déchirer ses mains, les ronces et la vigne vierge, poussa une pierre énorme qu’il remit ensuite en place, descendit, ou plutôt roula dans une espèce d’antre, et bientôt erra dans les anciennes caves de cette partie du château.
Mais les chefs de la Tugendbund, en supposant que Samuel eût raison de les croire là, n’étaient pas faciles à trouver dans les profondeurs secrètes de ces immenses
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catacombes. Samuel marcha longtemps au hasard, se heurtant dans les ténèbres aux pierres écroulées, et prenant pour des voix humaines les cris des oiseaux de nuit, dont il troublait le sommeil, et qui parfois le souffletaient pesamment du vent de leurs ailes engourdies.
– Un autre s’effraierait ou se lasserait pourtant ! se disait Samuel.
Enfin, après une demi-heure de tâtonnements et de pérégrinations, il entrevit au loin une faible lumière, comme celle que projette une lanterne sourde. Il se dirigea de ce côté et ses yeux habitués à la nuit distinguèrent bientôt, assis sous une voûte, trois hommes masqués. Quand il fut assez près d’eux, il s’arrêta, retint son souffle et écouta, mais vainement : il ne put rien entendre. Cependant il était évident, aux gestes des trois hommes, qu’ils s’entretenaient à voix basse.
Samuel s’approcha encore, s’arrêta une seconde fois et se remit à écouter.
Il n’entendait rien encore.
Il prit soudainement son parti.
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– C’est moi ! cria-t-il hardiment, un des vôtres, Samuel Gelb.
Et il s’avança vers les hommes masqués. À ce cri, tous les trois, comme si un même ressort les eût fait mouvoir, ils s’étaient levés debout des quartiers de granit où ils étaient assis, et s’étaient élancés sur des pistolets posés près d’eux tout armés. Mais où viser, dans l’ombre ? Samuel, qui les voyait, lui, avait déjà un pistolet armé à chaque main.
– Holà ! dit-il tranquillement, allons-nous faire du tapage et attirer la police ici ? Est-ce votre façon de recevoir les amis ? Car je suis un ami, vous dis-je ! Samuel Gelb. Mais je vous préviens que je me défendrai et qu’avant de mourir j’en tuerai toujours au moins un de vous. D’ailleurs, qu’est-ce que vous gagneriez à me tuer ?
Et en parlant il avançait toujours. Les trois hommes masqués subissaient malgré eux l’ascendant de son étrange et audacieux sang-froid. Les canons des pistolets s’abaissèrent.
– À la bonne heure, dit Samuel.
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Il désarma ses pistolets, les remit dans sa poche et s’approcha tout à fait des trois hommes masqués.
– Malheureux ! dit un des chefs, que Samuel reconnut à la voix pour celui qui lui avait adressé, à sa précédente comparution, des paroles si solennelles et d’une sévérité si supérieure, comment as-tu pénétré jusqu’ici ? Est-ce que l’avis ne t’est pas parvenu ? Parle à voix basse, au moins.
– Je parlerai aussi bas que vous voudrez. Et soyez tranquille ! Personne ne m’a suivi et j’ai refermé derrière moi l’entrée connue de moi seul. L’avis m’est parvenu ; mais, précisément parce qu’il n’y avait pas là-haut de réunion générale, une rencontre fortuite m’a fait conjecturer qu’il y aurait en bas, dans ce trou que j’ai découvert avant vous peut-être, une réunion particulière. Et vous voyez que mon raisonnement ne s’est pas tout à fait trompé.
– Prétends-tu donc t’immiscer dans les résolutions du Conseil suprême ?
– Je ne prétends m’immiscer en quoi que ce
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soit. Rassurez-vous, je ne viens pas m’imposer, je viens m’offrir.
– Comment ?
– Il est certain que les affaires de l’Union sont un peu dérangées et que vous devez être dans l’embarras. Eh bien ! n’était-ce pas mon droit, n’était-ce pas mon devoir même, de redoubler de zèle quand les difficultés redoublaient et de venir ici me mettre à votre disposition ?
– Est-ce vraiment ce motif qui t’a poussé à cette aventureuse démarche ?
– Eh ! quel autre serait-ce ? Doutez-vous de mon zèle ? Vous avez déjà essayé de moi, et il me semble que je n’ai pas trop mal répondu à votre confiance.
Les trois se consultèrent un moment. Il paraît que la consultation fut favorable à Samuel, car le chef lui dit :
– Samuel Gelb, tu es un hardi compagnon. Nous te croyons loyal, nous te savons intelligent et brave... C’est vrai, tu as rendu un réel service à l’Union ; tu as vaillamment tenu notre épée dans
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votre duel avec les traîtres et nous regrettions de ne pouvoir t’en remercier aujourd’hui. Puisque tu t’es frayé cet audacieux chemin jusqu’à nous, nous allons te témoigner notre reconnaissance mieux qu’en paroles. Nous allons te donner une preuve inouïe de confiance. Nous te mettrons au courant de notre délibération et cela te fait de droit affilié au second degré.
– Merci, dit Samuel en s’inclinant ; mais je jure Dieu que vous ne vous repentirez pas de m’avoir fait cet honneur.
– Écoute donc ; voici ce qui s’est passé. L’un de nous, qui occupe dans les affaires publiques une position très haute, a été mis en demeure de nous faire traquer cette nuit. C’est précisément la blessure d’Otto Dormagen et de Frantz Ritter qui nous a valu ce contretemps. Quand on a su qu’ils ne pouvaient assister à notre assemblée, on a jugé sans doute prudent d’écraser ce qu’on ne pouvait surveiller, et l’on a résolu d’en finir ouvertement avec nous. Dormagen et Ritter ont livré les mots de passe et les secrets des formalités de l’entrée. Celui de nous qui avait reçu l’ordre de nous
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prendre au piège ne pouvait désobéir sans trahir sa complicité et sans se dénoncer ; il a donc dû mettre la police sur pied. Mais il a eu le temps de nous prévenir. Les agents gardent les passages par où tous les adeptes devaient venir ; ils attendront jusqu’à demain matin ; mais personne ne se présentera ; ils s’en iront comme ils sont venus, et nous avons échappé à ce danger.
– Eh bien ! dit Samuel, vous en êtes quittes pour une réunion manquée et l’assemblée est ajournée, voilà tout.
– Ce n’est pas, en effet, un grand inconvénient, reprit le chef, car nous n’avons pas de projets immédiats. Dans ce moment, notre grand ennemi, l’empereur Napoléon, est plus glorieux et plus heureux que jamais. Nos princes et nos rois encombrent ses antichambres et bornent leur ambition à se faire inviter à ses chasses. Rien à faire à cette heure pour l’indépendance de l’Allemagne. Mais les événements peuvent changer. Celui qui a pu monter peut descendre. Et, dès qu’un homme est sur la pente, il suffit quelquefois d’un coup de
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coude imprévu pour le faire rouler jusqu’en bas. Cet instant peut survenir d’un jour à l’autre.
– Je l’espère bien, dit Samuel, et quand cette occasion se présentera, Samuel Gelb pourra vous servir encore. Mais, jusque-là, que souhaitez-vous ?
– Jusque-là, il faut que la Tugendbund se tienne prête à toute éventualité et que ses chefs aient où communiquer avec les principaux adeptes. Ces ruines ne peuvent plus nous servir. Le souterrain où nous sommes n’a qu’une issue et nous livrerait tous jusqu’au dernier. Où se réuniront désormais les assemblées générales ? Telle est la question que nous agitions lorsque tu nous as interrompus. Question de vie et de mort peut-être. Nous ne voyons aucun lieu qui nous paraisse assez sûr.
– La chose est assez rare, en effet, dit Samuel Gelb.
– Connaîtrais-tu quelque endroit qui fût secret ? reprit le chef. Sais-tu quelque part un asile impénétrable, garanti par de nombreuses issues, à la fois fermé à l’espionnage et ouvert à
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la fuite ? Si tu en connais un, tu auras rendu à l’Union un nouveau service bien supérieur, certes, au premier.
Samuel réfléchit une minute et dit :
– Vous me prenez de court. Pour l’heure, je ne vois rien ; mais je chercherai, ce qui, dans ma langue, veut dire : je trouverai. Quand ce sera fait, comment vous en avertirai-je ? Assignez-moi un rendez-vous.
– Ceci est impossible. Mais écoute : le 13 de chaque mois, le voyageur du fleuve sur les bords duquel tu résideras t’ira trouver et te demandera : « Es-tu prêt ? » Le jour où tu le seras, nous te reverrons.
– C’est dit. Merci et comptez sur moi. Vous pouvez vous séparer maintenant. Vous avez trouvé, sinon le lieu, du moins l’homme qui le trouvera.
– Nous n’avons pas besoin de te recommander le secret. Ceci est une affaire où ta tête est engagée comme les nôtres.
Samuel haussa les épaules. Puis, sur un geste
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du chef, il salua et sortit. Il retrouva son chemin plus aisément que lorsqu’il était venu. La lune, luisant à travers les broussailles, lui montrait vaguement l’issue.
Il revint joyeux et fier de l’échelon qu’il avait franchi, l’esprit plein d’une ambition hautaine ; et ce ne fut qu’en rentrant dans sa chambre qu’il repensa à Julius.
– Ah çà ! se dit-il, que diable peut faire ce Julius ? Cette petite Christiane m’a-t-elle décidément dérobé cet être que je croyais si bien à moi ? A-t-il été aussi prévenu à Landeck que l’assemblée était remise ? Et de quoi a-t-il empli sa semaine ? Bon ! ne nous tourmentons pas. C’est demain dimanche, je le saurai demain.
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XXV
Victoire par surprise
Quand Samuel arriva au presbytère, à la même heure que le dimanche précédent, la grille était fermée. Il sonna. Le petit domestique et la servante apparurent.
Le jeune garçon se chargea de son cheval et la servante le conduisit à la salle à manger. La table était servie, mais il n’y avait que deux couverts. Samuel commença à s’étonner.
La servante était sortie, le priant d’attendre.
Un moment après, la porte s’ouvrit. Samuel fit un pas en avant, puis recula stupéfait en voyant la personne qui entrait. C’était le baron d’Hermelinfeld.
Le père de Julius était une sérieuse, une sévère figure. Cinquante ans à peu près, taille élevée,
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cheveux blanchis par l’étude, front haut, œil profond et perçant, tête encore fière et belle, un air grave, calme et un peu triste. Il vint à Samuel, qui semblait décontenancé.
– Vous ne vous attendiez pas à me revoir, surtout ici, n’est-ce pas, monsieur ? dit-il à Samuel.
– En effet, répondit celui-ci.
– Asseyez-vous. Le digne pasteur Schreiber vous avait offert l’hospitalité pour aujourd’hui. Il n’a pas voulu que vous trouvassiez la maison fermée. Je suis resté pour vous l’ouvrir.
– Pardon ! je ne comprends pas bien, dit Samuel.
– Oui, ce que je vous dis vous fait l’effet d’une énigme, n’est-ce pas ? reprit le baron d’Hermelinfeld. Si vous êtes curieux d’en savoir le mot, mettez-vous à table et déjeunez avec moi ; je vous mettrai au courant.
– Soit, dit Samuel en s’inclinant ; et il s’assit bravement à table vis-à-vis du baron.
Il y eut un silence pendant lequel ce deux
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hommes, qui se tenaient de si près et qui différaient si fort, semblèrent s’observer mutuellement.
Le baron commença enfin :
– Voici ce qui s’est passé... Servez-vous, je vous prie... Vous savez peut-être que lundi matin Julius m’a écrit ? J’ai reçu sa lettre à Francfort. C’était une lettre pleine d’amour et d’anxiété.
– Je me doutais de cela, dit Samuel.
– Julius me racontait comment il avait vu Christiane et ce qu’elle était devenue presque aussitôt pour lui, son premier amour, sa vie, son rêve. Il me parlait de sa grâce, de sa pureté, de son père et de la douce vie qu’il pourrait se faire dans cette calme famille et dans cette calme vallée. Or voici ce qu’il avait à me demander. Riche, noble, célèbre que j’étais, approuverais-je jamais son amour pour une fille pauvre, humble et obscure ? Vous l’en aviez fait douter.
– C’est vrai, dit Samuel.
– Julius ajoutait pourtant que, dans le cas où, soit à cause de sa jeunesse à lui, soit à cause de sa
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condition à elle, je répondrais non, il ne ferait pas ce que vous lui disiez de faire : il ne séduirait pas Christiane. Il avait horreur de ce conseil... et du conseiller. Non, il n’abuserait pas de la généreuse confiance de la fille et du père, il ne déshonorerait pas Christiane ; il n’achèterait pas un moment de bonheur pour lui d’une vie de larmes pour elle ; il s’éloignerait le cœur déchiré. Il dirait à Christiane son nom et l’arrêt de son père, et il la quitterait pour ne jamais la revoir.
– Tout cela est fort beau, en vérité, dit Samuel. Veuillez me passer un peu de jambon, monsieur.
– Quand je reçus cette lettre de Julius, si amoureuse et si filiale, continua le baron d’Hermelinfeld, il y avait quatre jours, Samuel, que je réfléchissais à la vôtre, si audacieuse et si impie, quatre jours que je me demandais comment je pourrais jamais rompre l’influence funeste que vous aviez usurpée sur l’âme délicate et tendre de Julius. Et, dix minutes après avoir reçu la lettre de Julius, mon parti fut pris. Nous autres, hommes d’intelligence et de pensée, on croit que nous ne sommes pas fait pour l’action,
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parce que nous ne donnons pas toute notre existence à l’agitation stérile de ces hommes affairés qui ont, pour se croire pratiques, cette admirable raison qu’ils ne sont pas autre chose. C’est comme si on accusait les oiseaux de ne pas savoir marcher, parce qu’ils ont des ailes. En un coup d’aile ils ont fait mille pas. En un jour, nous agissons plus que les autres en dix années.
– Ç’a été de tout temps mon avis, monsieur, dit Samuel, et vous ne m’apprenez rien.
– Le courrier attendait la réponse, reprit le baron, et devait être de retour à Landeck le lendemain avant midi. Je lui dis qu’il n’y avait pas de réponse, et je lui demandai de n’être de retour que le lendemain soir. Il refusa. Julius lui avait promis cent florins. Je lui en donnai deux cents. Il consentit. Cela fait, sans perdre une minute, j’allai chez le pasteur Ottfried, une des lumières de l’Église réformée, et mon camarade d’enfance. Je lui demandai s’il connaissait le pasteur Schreiber. C’était un de ses amis intimes. Ottfried me le dépeignit simple, modeste, désintéressé, une âme d’or, un regard sans cesse
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tourné vers le ciel pour y regarder Dieu et deux anges envolés, et ne connaissant de la terre que des misères à soulager. Quant à Christiane, Ottfried ne m’en dit qu’un mot : elle était la digne fille du pasteur. Je passai, en revenant, par la Zeile ; je commandai à la poste des chevaux, et, cette nuit-là même, je partis pour Landeck. J’y arrivai le mardi dans la matinée. J’envoyai remiser ma chaise à Neckarsteinach ; j’entrai à pied dans toutes les maisons de Landeck, et je complétai mes informations sur M. Schreiber et sur sa fille. Tout le monde, sans exception, me répéta ce que m’avait dit Ottfried. Jamais concert plus unanime de bénédictions mieux senties ne s’éleva de la terre pour recommander à Dieu des créatures humaines. Le pasteur et sa fille étaient pour toutes ces bonnes gens des providences visibles. Ils étaient pour ce village plus que la vie ; ils en étaient l’âme. Ah ! quoi que vous en disiez, Samuel, la vertu a du bon. Il y a plaisir à être aimé.
– Il y a même parfois profit, dit Samuel.
– Je revins sur mes pas et j’entrai au
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presbytère. Dans cette salle où nous sommes, je trouvai réunis Julius, Christiane et le pasteur. Julius, frappé d’étonnement, s’écria : « Mon père ! – Le baron d’Hermelinfeld ! s’écria à son tour le pasteur non moins étonné. – Oui, monsieur, le baron d’Hermelinfeld, qui a l’honneur de vous demander, pour son fils Julius, la main de votre fille Christiane. » M. Schreiber resta pétrifié, ayant mal entendu, croyant rêver, cherchant sa raison. Christiane se jeta en larmes dans ses bras. Sans savoir pourquoi, il se mit à pleurer aussi et à sourire.
Samuel interrompit le baron :
– Cette scène est attendrissante, dit-il, mais passez-la. Vous savez que je suis médiocrement sentimental.
Samuel s’était remis depuis longtemps de sa surprise. La présence et les premiers mots du baron lui avaient révélé une conspiration contre son influence, et son caractère, fait pour la lutte, s’était redressé aussitôt. Tout son sang-froid hautain et ironique lui était revenu, et il avait écouté le baron en mangeant et en buvant, sans
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perdre un coup ni une bouchée, de l’air le plus aisé du monde.
Le baron d’Hermelinfeld reprit :
– J’abrège. D’ailleurs je suis au bout. Je passai toute cette journée avec mes joyeux et amoureux fiancés. Pauvres enfants ! leur bonheur me remerciait. Ils m’étaient reconnaissants comme si j’avais eu le droit de défaire ce que Dieu avait si bien fait. Vous me connaissez mal, Samuel, et vous m’avez jugé trop petit. Vous m’avez vu parfois céder aux exigences étroites et iniques du monde, c’est vrai. Mais sachez ceci : en paraissant les subir, je me réservais toujours de les corriger. Seulement, soyons sincères et soyons justes : la nature ne semble-t-elle pas trop souvent donner raison à la société ?
– J’ai compris l’allusion délicate, monsieur, dit Samuel avec amertume. Continuez.
Le baron reprit :
– Pourquoi me serais-je opposé à ce mariage ? Parce que Christiane n’est pas riche ! Julius l’est pour deux. Il le sera pour quatre, avec la fortune
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de mon frère. Parce que Christiane n’est pas noble ! L’étais-je il y a vingt ans ? Mais je m’en tiens aux faits. Le mercredi, je retournais à Francfort ; le jeudi, je revenais à Landeck, muni de toutes les dispenses civiles et religieuses, et accompagné de mon ami Ottfried. Hier matin, samedi, Ottfried a marié à la chapelle de Landeck Julius et Christiane. Pardonnez à Julius de ne pas vous avoir invité à sa noce. C’est moi qui l’ai empêché de vous écrire. Une heure après le mariage, Julius et Christiane partaient pour un voyage d’une année. Ils vont voir la Grèce et l’Orient et reviendront par l’Italie. M. Schreiber n’a pas pu se résoudre à se séparer si subitement de sa fille. Il les accompagne à petites journées jusqu’à Vienne avec Lothario. Là, il les quittera et reviendra dans sa vallée, les laissant au soleil et à l’amour. Eh bien ! que dites-vous de tout cela, Samuel ?
– Je dis, répondit Samuel en se levant de table, que vous m’avez très bien escamoté Julius. L’enlèvement est réussi. Je vous avais acculé à la générosité et au désintéressement ; vous avez vaillamment tiré parti de cette position
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désespérée. C’est joué largement et je conviens que j’ai perdu la première partie. Mais j’aurai ma revanche.
Il appela. La servante entra.
– Faites préparer mon cheval, dit-il. Je repars.
Le baron se mit à sourire.
– Est-ce que vous allez courir après eux ?
– Allons donc ! dit Samuel ; je les attendrai. Dieu merci, j’ai autre chose à faire au monde, et je ne prétends pas donner à ma vie ce but unique et médiocre de gagner une sorte de pari. Mais chaque détail vient en son temps. Vous et Christiane, vous avez eu votre heure contre moi, j’aurai la mienne contre vous. Vous avez fini ; je commence.
– Je n’ai pas fini, repartit le baron. L’année de leur absence, je veux l’employer à réaliser un rêve de Julius. Je ne suis pas resté ici absolument pour vous tenir compagnie. À la rigueur, une lettre que vous auriez reçue ce matin, au moment de vous mettre en route, vous aurait épargné le désagrément de venir de si loin faire une visite
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aux domestiques. J’attends un architecte de Francfort. Je veux acheter et faire reconstruire d’ici à un an le château d’Eberbach. De sorte que Julius, au lieu des ruines qu’il a laissées, trouvera son désir sorti de terre et planté dans la montagne. Car je veux que rien ne lui manque, ni en lui, ni autour de lui, et que l’amour dans son cœur soit complété par le bien-être dans sa vie. Mon arme contre vous, ce sera son bonheur.
– C’est vouloir que la mienne soit son malheur, répliqua Samuel. Mais je vous en avertis, tendre père, vous aurez beau faire, vous ne m’arracherez pas Julius. Il m’admire et moi je l’aime. Oui, Dieu me damne ! continua-t-il, répondant à un geste du baron, je l’aime comme les âmes fières et fortes savent aimer les âmes faibles et dévouées qui leur appartiennent. Il y a trop longtemps que j’ai scellé mon empreinte sur l’esprit de votre fils pour que vous parveniez à l’en effacer maintenant. Vous ne changerez pas sa nature ni la mienne. Vous ne le rendrez pas énergique ni moi scrupuleux. Vous lui referez un château ; lui referez-vous un caractère ? Ses instincts indécis ont besoin d’une main ferme et
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rude qui les soutienne et les dirige. Est-ce une enfant comme Christiane qui pourra lui rendre ce service ? Je ne lui donne pas un an pour me regretter. Courir après lui ! pourquoi faire ? C’est lui qui viendra me chercher.
– Écoutez, Samuel, dit le baron, vous me savez, moi, d’humeur à ne pas reculer devant un défi et à accepter toute lutte. Apprenez une chose : ce que Christiane ne pouvait dire à Julius, ce qu’elle ne pouvait dire à son père, elle a su qu’elle pouvait me le confier à moi sans crainte, et elle me l’a confié. Oui, elle m’a révélé vos incroyables menaces, monsieur, et nécessairement je serai contre vous son second.
– Eh bien, tant mieux ! dit Samuel, cela me mettra plus à mon aise.
– Non, Samuel, vous vous calomniez, vous devez vous calomnier ! reprit le baron. Vous n’êtes pas si au-dessus des remords ou, si vous voulez, des préjugés ! Je me suis promis d’épuiser avec vous tous les moyens de conciliation. Samuel, voulez-vous la paix ? Moi aussi, j’ai peut-être eu des torts envers vous. Je
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déchirerai votre lettre et j’oublierai vos paroles. Vous êtes ambitieux et orgueilleux ; eh bien, je suis assez riche et assez puissant pour vous aider sans nuire à l’avenir de Julius. J’ai, vous le savez, à New York, un frère aîné qui a fait dans le commerce une fortune trois et quatre fois plus solide et plus brillante que la mienne. Il n’a pas d’enfants et tous ses biens appartiendront à Julius. Son testament est fait d’avance et j’en ai le double entre les mains. Je puis donc disposer sans scrupule de ce que j’ai acquis de mon côté. Samuel, jurez-moi que vous renoncez à vos projets odieux et dites-moi ce que vous voulez.
– Un plat de lentilles ? ricana Samuel. Mais vous prenez mal votre moment pour m’offrir ce marché après le copieux dîner de M. Schreiber. Je n’ai plus faim, – et je garde mon droit d’aînesse.
Un piaffement résonna sous les fenêtres de la salle à manger et la servante vint prévenir Samuel que son cheval était scellé.
– Adieu, monsieur le baron, dit Samuel. J’aime mieux ma liberté que votre fortune. Je ne me laisserai jamais attacher un pavé au cou, ce
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pavé fût-il d’or. Sachez que je suis un de ces ambitieux qui vivent volontiers de pain sec, et un de ces orgueilleux qui portent sans honte un habit râpé.
– Un dernier mot, dit le baron. Voyez comme, jusqu’à présent, vos mauvais desseins ont tourné contre vous. La principale raison qui m’a fait donner Julius à Christiane, c’est la lettre où vous me menaciez de me le prendre. C’est vous qui avez marié ces deux enfants ; c’est votre haine qui a fait leur amour ; c’est votre menace qui a fait leur bonheur.
– Eh bien, alors, vous devez souhaiter que je les haïsse et que je les menace, puisque tout ce que je fais contre eux doit tourner pour eux. Votre désir sera comblé. Ah ! ma haine leur réussit ! En ce cas, vous pouvez compter que je vais travailler à leur prospérité. Je vous donnerai cette preuve d’affection, soyez tranquille ! Ce sera ma manière d’être votre fils. Sans adieu, monsieur, dans un an, avant un an peut-être, nous nous reverrons.
Et, saluant le baron, Samuel sortit le front haut
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et le regard menaçant.
Le baron d’Hermelinfeld laissa tomber sa tête sur sa poitrine.
– Lutte impie ! murmura-t-il. Il a tort contre le monde ; mais ai-je raison avec le monde ? Et dans vos desseins impénétrables, mon Dieu, ne serons-nous pas l’un pour l’autre un châtiment ?
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XXVI
Improvisation de pierre
Treize mois après les événements que nous avons déjà racontés, le 16 juillet 1811, vers dix heures et demie du matin, une chaise de poste quittait le presbytère de Landeck et roulait sur ce même chemin où nous avons vu l’année précédente Julius et Samuel rencontrer Gretchen.
Quatre personnes étaient dans la chaise, cinq même, en comptant un tout petit enfant rose et blanc, de deux mois à peine, endormi dans les bras de sa nourrice, une belle et fraîche paysanne revêtue de l’éclatant costume des femmes de la Grèce.
Les trois autres voyageurs étaient une très jeune femme en deuil, un jeune homme et une femme de chambre.
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Derrière la voiture était assis un domestique.
La jeune femme, c’était Christiane ; le jeune homme, Julius ; l’enfant, leur enfant. C’est de son père que Christiane portait encore le deuil. M. Schreiber était mort il y avait dix mois déjà. En allant porter dans la montagne, par une horrible tempête, les dernières consolations de la religion à un agonisant, le digne pasteur avait contracté le germe de la maladie qui l’avait rapidement conduit au tombeau. Christiane n’ayant plus besoin de lui, il avait remercié Dieu qui lui permettait de rejoindre son autre fille et sa femme.
Il s’était éteint doucement, presque gaiement. Le baron d’Hermelinfeld avait fait venir auprès de lui Lothario et avait confié au pasteur Ottfried le petit-fils du pasteur Schreiber.
Cette triste nouvelle avait passé comme un nuage noir sur l’aube du bonheur de Christiane. La mort de son père lui avait été annoncée en même temps que sa maladie ; elle n’avait donc pu revenir pour le voir et pour l’embrasser une dernière fois. D’ailleurs elle était déjà enceinte et
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Julius n’avait pas voulu qu’elle vînt alors s’agenouiller sur la tombe glacée. Par un surcroît de précaution, il avait même refusé de continuer leur voyage et s’était arrêté avec la bien-aimée dans une des îles fleuries de l’Archipel.
La première vivacité de leur tristesse s’était peu à peu atténuée. N’ayant plus au monde que Julius, Christiane l’avait aimé pour deux, et le regret de son père s’était par degrés adouci dans l’espérance de son enfant. La mère avait consolé la fille.
Julius et Christiane avaient ainsi passé les mois les plus heureux de leur vie parmi tous les enchantements que peut ajouter l’Orient du monde à l’orient de l’amour, mêlant leur âme aux brises de la mer, reflétant dans leur cœur limpide le bleu du ciel de la Grèce, et ne demandant au Paradis que d’éterniser ce moment radieux. Puis Christiane était accouchée du petit garçon que nous voyons dormir dans la chaise de poste. Le médecin avait déclaré que, pour élever l’enfant, il serait prudent de regagner les climats tempérés avant les grandes chaleurs de l’été. Julius et
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Christiane s’étaient donc déterminés à revenir tout de suite. Débarqués à Trieste, ils étaient revenus à petites journées par Linz et Wurtzbourg. Mais, avant de rentrer à Francfort, ils avaient voulu passer par Landeck. Leur première visite avait été, naturellement, pour la tombe.
Christiane avait prié et pleuré au cimetière. Elle avait tenu ensuite à revoir le presbytère, qu’elle avait trouvé occupé par le pasteur qui succédait à M. Schreiber. Cette maison où elle avait toujours vécu et où vivaient maintenant des étrangers, où ses impressions s’effaçaient sous les pas d’inconnus, qui gardait tant de son cœur, de sa vie, de ses rêves, et qui donnait tout à d’autres, cette maison lui avait fait mal. Elle y avait souffert plus qu’au cimetière Son père lui avait semblé plus mort au presbytère que dans sa fosse. Julius l’avait vite emmenée.
Les treize mois de mariage ne paraissaient pas avoir diminué l’amour de Julius pour Christiane. Le regard qu’il tournait vers elle contenait, sinon toute la passion ardente des natures fougueuses,
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au moins toute la tendresse délicate des caractères dévoués. Le mari était certainement resté l’amant. Il tâchait de distraire sa chère désolée des impressions douloureuses qu’elle venait d’éprouver, en attirant son attention sur la vallée qu’ils traversaient et qui leur rappelait tant de souvenirs. Ou bien, il lui montrait leur petit enfant qui venait de se réveiller et qui fixait sur sa mère ses doux yeux à peine éclos et vaguement étonnés.
Il le prit des mains de la nourrice et leva la faible créature jusqu’aux lèvres de Christiane :
– Vois comme je suis peu jaloux ! dit-il. C’est moi qui te fais embrasser mon rival. Car j’ai désormais un rival. Il y a deux mois, j’étais seul à être aimé de toi ; maintenant nous sommes deux. Tu as fait deux parts de ton cœur, et je ne suis pas sûr que celui qui a la plus grande part, ce n’est pas lui.
Et, tout en disant cela, il embrassait lui-même l’enfant, et lui riait, et le faisait rire.
Christiane essaya de sourire aussi, par reconnaissance, pour les efforts de Julius.
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– Mais, demanda Julius pour la faire parler, est-ce que nous ne sommes pas bientôt aux ruines d’Eberbach ?
– Tout à l’heure, répondit-elle.
Le successeur de M. Schreiber, dans les quelques mots qu’ils avaient échangés, leur avait dit qu’ils allaient sans doute au château d’Eberbach. Sur leur réponse négative, il leur avait demandé quand ils y viendraient.
– Pourquoi faire ? avait dit Julius.
À cette question, le pasteur avait paru étonné, avait refusé d’en dire davantage, et leur avait conseillé seulement de passer par les ruines. Sans comprendre ce qu’il voulait dire, Julius avait vu là une distraction possible à l’émotion de Christiane et avait donné ordre au postillon de prendre la route du Trou-de-l’Enfer.
Tout à coup la voiture tourna brusquement à un coude du chemin, et Julius jeta un cri.
– Qu’est-ce donc ? fit Christine.
– Regarde là-haut, dit-il. Est-ce que je me trompe ? Je me figurais que c’était ici les ruines
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d’Eberbach.
– Eh bien ! dit-elle en s’arrachant enfin à la pensée qui l’absorbait.
– Eh bien ! te souviens-tu d’un rêve que je te disais dans ces ruines ?
– Tu me parlais de rebâtir le château ?
– Voilà notre rêve debout.
– C’est étrange ! répondit Christiane, aussi étonnée que son mari.
En effet, à la place où ils avaient quitté trois murailles effondrées, crevées et branlantes, ils retrouvaient un burg entier et vivant, superbement posé sur le roc, jeté hardiment entre le précipice et le ciel.
Le château qui leur apparaissait était un donjon carré, flanqué à chacun des quatre angles d’une tourelle ronde. Ils en voyaient une tout entière et la pointe du toit des autres. Du reste, les arbres, déjà tout en feuilles, leur masquaient les détails.
– Si tu veux, Christiane, dit Julius, la curiosité me prend de savoir quel est le magicien qui a eu
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la fantaisie de réaliser notre songe.
– Descendons, dit Christiane.
La chaise était arrivée à la grande porte, ouverte dans le mur d’enceinte comme une large brèche, et d’où l’œil plongeait sur une avenue circulaire montant au château. Julius fit arrêter le postillon. Le domestique sauta à terre et sonna.
Deux petits pavillons, dans le style de la renaissance, s’appuyaient à la porte. Un portier sortit du pavillon de droite et vint ouvrir.
– À qui appartient ce château ? demanda Julius.
– Au vicomte d’Eberbach.
– Est-ce qu’il est ici ?
– Non, dit le portier, il voyage.
– Peut-on visiter le château ?
– Je vais en demander la permission, monsieur.
Pendant que le portier se dirigeait vers le burg, Julius jeta un coup d’œil avide et jaloux sur cette noble demeure si rapidement sortie de terre.
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L’avenue-colline se composait d’un morceau de l’ancien bois, dans lequel l’architecte avait abattu et taillé de façon à laisser une pelouse libre entre deux rangées doubles de grands arbres. La pelouse, noyée de hautes herbes, était comme une mer de verdure avec des îlots de fleurs.
Au haut de la pelouse, la façade du burg rayonnait. Il devait y avoir une autre façade du côté du Trou-de-l’Enfer, sévère sans doute, hautaine et âpre comme l’abîme sur lequel elle pendait à pic. Mais, ici, c’était la façade riante et tranquille. Un mélange de grès rouge égayait l’édifice et lui ôtait ce ton crayeux et sec de la blancheur des pierres neuves. De légers feuillages sculptés, pleins de nids d’oiseaux, couraient autour des ogives des fenêtres. Et déjà de vrais oiseaux vivants commençaient à faire leurs nids dans les sculptures ; de sorte qu’en entendant de petits cris sortir des frises, on ne savait plus bien de quels nids ils sortaient, des nids de mousse ou des nids de pierre. Tous ces feuillages s’animaient et remuaient au passage de la brise et Julius vit certainement un ravissant chardonneret sculpté agiter son plumage de granit.
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Le portier revint et leur dit d’entrer.
Julius prit le bras de Christiane et la nourrice le suivit portant l’enfant. Ils gravirent l’allée d’arbres et arrivèrent à une rampe en pierre de taille avec balustres découpés en trèfle, au haut de laquelle s’ouvrait, dans un second mur, une grande porte ogivale en chêne à clous ciselés. Ils traversèrent encore deux ou trois portes ou préaux. Puis le portier les introduisit dans le burg.
En dépassant le seuil, on se trouvait brusquement transporté du présent dans le passé. Le moyen âge revivait dans la disposition et dans l’ameublement des salles. Chacune avait sa spécialité : l’une appartenait aux armures, l’autre aux tapisseries. Il y en avait une dont les bahuts étaient encombrés de hanaps, de vidrecomes et de coupes gigantesques. Il y en avait une autre qui était un admirable musée où éclataient les plus belles toiles d’Holbein, d’Albert Durer et de Lucas de Leyde. Une chapelle tamisait le jour aux éclatantes peintures d’admirables vitraux du temps. Quel savant artiste, quel archéologue-poète, quel précurseur antiquaire, devançant, dès
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1811, le grand mouvement gothique de 1830, avait si complètement restauré les âges écoulés ? Julius était frappé d’admiration et d’étonnement. C’était la parfaite restitution de quatre siècles disparus, du douzième au seizième.
Au fond de la salle des panoplies, une porte était fermée. Julius demanda au portier de la lui ouvrir.
– Je n’ai pas la clef des appartements intérieurs, répondit le portier.
Mais à ce moment la porte s’ouvrit.
– Je l’ai, moi, dit une voix. C’était la voix du baron d’Hermelinfeld.
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XXVII
Pour qui a été bâti le château
Le baron tendit les bras à son fils et à sa fille, qui s’y jetèrent.
La première impression du baron, de Julius et de Christiane fut la joie, la seconde fut l’étonnement. Comment le baron se trouvait-il là, et comment avait-il les clefs de ce château ? Le baron n’était pas moins surpris que Julius. Il n’attendait pas son fils sitôt. Julius avait voulu lui faire une surprise et ne l’avait pas prévenu de son arrivée. Il y avait quelque temps que le baron n’avait reçu de nouvelles du cher couple. La dernière lettre que Julius lui avait écrite remontait à l’accouchement de Christiane.
Ce fut donc, après les embrassements, une litanie de questions. Le baron trouva Christiane aussi jolie, aussi fraîche et aussi blanche, tant la
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sollicitude amoureuse de Julius avait su lui ménager l’ombre même dans le pays du soleil. Mais celui qui fut surtout fêté, ce fut l’enfant. Le grand-papa ne se lassait pas d’embrasser son petit-fils. Il remercia Christiane de l’avoir appelé Wilhelm comme lui. Wilhelm n’était pas encore baptisé ; on avait attendu le retour du voyage afin que le baron pût être son parrain.
Puis ce fut au tour des voyageurs d’interroger le baron :
– Mais comment se fait-il, mon père, que vous soyez chez le vicomte d’Eberbach comme chez vous ?
– Bah ! répondit le baron, le vicomte d’Eberbach est mon ami intime.
– Je ne vous avais jamais entendu parler de lui, mon père, et je croyais la maison d’Eberbach éteinte.
– La preuve qu’il y a un vicomte d’Eberbach, c’est que voilà son château ; et la preuve que je le connais, c’est que, si vous voulez, je vais vous en faire les honneurs en son absence.
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Ils entrèrent dans la pièce qu’avait ouverte le baron et se mirent à visiter, après les salles officielles, les chambres intérieures.
Elles avaient à la fois toute la splendeur gothique et tout le comfort moderne ; vastes, pour être fraîches l’été, et bien clauses, pour être chaudes l’hiver. Partout des calorifères, c’est-à-dire la chaleur du feu, et des cheminées, c’est-à-dire la lumière de la flamme.
Les points de vue étaient superbes. Les fenêtres encadraient les plus beaux paysages du monde et les plus variés ; les unes ouvraient sur le fleuve, les autres sur la montagne. Par une de celles-ci, Christiane aperçut la cabane de Gretchen. Mais la cabane, comme les ruines, était renouvelée. Le merveilleux architecte qui en si peu de temps avait fait jaillir du sol et du passé ce burg énorme, n’avait pas eu grand-peine à susciter un chalet par-dessus le marché.
– Gretchen ! je voudrais bien la voir, dit Christiane.
– Il n’y a qu’à l’envoyer chercher, dit Julius.
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– Dans ce moment, répondit le baron, elle est sans doute au bois avec ses chèvres. Quand elle rentrera on la fera avertir.
Enfin, il ne restait plus à voir que deux logements ; le baron les ouvrit. Dans l’un, un lit en chêne sculpté avec ses tentures de damas rouge ; dans l’autre, un lit en incrustations avec des rideaux de soie rose. Entre les deux chambres, une bibliothèque, cabinet de travail du goût le plus sévère, donnant sur la montagne, et un oratoire-boudoir du goût le plus charmant donnant sur le Neckar.
Julius soupira. Il ne pouvait se retenir de penser que ces deux chambres semblaient faites exprès pour Christiane et pour lui. Hélas ! un plus heureux avait accompli son souhait et lui avait volé son rêve.
Le baron sourit et dit à Julius :
– Tu as l’air d’envier celui qui est maître de ce château ?
– Je ne l’envie pas ; je le félicite.
– Tu crois donc qu’on peut être heureux ici ?
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– Où le serait-on ? dit Julius.
– Et tu es persuadé que, si tu habitais ici, entre ta femme et ton enfant, tu ne regretterais ni ne souhaiterais rien ?
– Que pourrais-je regretter ou souhaiter ?
– Eh bien ! mon cher Julius, eh bien ! ma douce Christiane, soyez heureux ! Vous êtes chez vous !
– Quoi ! dit Julius, balbutiant de joie, ce beau château ?...
– Il vous appartient.
– Mais, objecta Julius, n’osant croire à la réalité de ce qu’il entendait, le vicomte d’Eberbach...
– C’est toi ! Au jour de l’an de cette année, S. M. le roi de Prusse, en me conférant l’ordre du Mérite de première classe, a bien voulu me faire comte d’Eberbach et a érigé pour toi en majorat le château et les prés et bois environnants qui t’appartiennent aussi.
– Mon bon père !
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Ce furent de nouveaux embrassements.
– Comment vous remercier ? dit Christiane.
– En étant heureux, dit le baron. C’est tout ce que je vous demande. Mais je mérite bien cela ; car ce n’a pas été sans peine que j’ai pu venir à bout de cette reconstruction en moins d’une année. Je tenais à ma surprise. L’architecte a été prodigieux. Je doutais de lui d’abord. Il me présentait des dessins gréco-romains qui se superposaient assez mal aux fondations du temps de Barberousse. Mais il paraît qu’il a trouvé à la bibliothèque d’Heidelberg les plans mêmes de l’ancien burg. Puis il a mis la main sur je ne sais quel jeune homme, profond antiquaire, qui s’est pris de passion pour cette résurrection. Il avait la science, j’avais l’argent ; les choses ont marché le mieux du monde. Jusqu’aux moindres détails, aux meubles, aux serrures, aux pincettes, tout est pur moyen âge, n’est-ce pas ? Il faudra que nous remerciions de son chef-d’œuvre cet auxiliaire inattendu. Figure-toi que je ne l’ai pas vu encore. Pris par mes affaires, je ne pouvais venir que de temps en temps jeter un coup d’œil sur
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l’avancement des travaux, et j’ai eu du malheur : quand j’arrivais, il venait toujours de partir. Au reste, je n’étais pas fâché, avant de le complimenter comme il sied, d’avoir votre avis. Maintenant que vous voilà, vous l’inviterez et nous le fêterons.
– Mais, dit Christiane, vous avez dû vous ruiner ?
– J’avoue, répliqua gaiement le baron en baissant la voix, que j’ai plus regardé à votre joie qu’à ma bourse, et que cette folie m’avait mis complètement à sec. Mes architectes étaient d’une verve chaque jour croissante ; et comme toutes leurs dépenses avaient trois fois raison, selon l’histoire, selon l’art et selon mon cœur, je laissais faire. Heureusement, j’ai trouvé un auxiliaire à ma prodigalité et vous n’avez pas que moi, mes enfants, à remercier... et à gronder.
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XXVIII
Contre qui le château a été bâti
– Et à qui donc, mon père, demanda Julius, devons-nous encore l’enchantement de cette construction rapide et superbe ?
– À ton oncle Fritz, Julius, répondit le baron. Écoute ce passage d’une lettre que j’ai reçue de New York il y a deux mois.
« ... Ma fortune est tout entière à toi, mon cher et glorieux frère. Je n’ai pas d’autre enfant que ton fils Julius. Permets-moi donc d’être de moitié dans le présent que tu lui fais. Je joins à ma lettre un bon de cinq cent mille thalers sur la maison Braubach de Francfort. Si cette somme ne suffisait pas, tire à vue sur moi, selon le besoin, en m’avertissant seulement un mois d’avance.
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» Je suis fier et heureux, Wilhelm, de contribuer, pour cette petite part matérielle, à la splendeur de notre maison. Nous aurons donc pleinement accompli le vœu de notre père ! Seulement, moi, je n’aurai fait la famille que riche ; toi, tu l’as faite illustre.
» Tu me dis que je devrais me reposer. Je suis en effet un peu las. Mais d’ici à un an j’aurai mis à jour mes affaires et liquidé notre fortune, qui pourra s’élever, sans compter ce que je t’envoie, à cinq millions de francs. Sera-ce assez ? Si tu me dis oui, cette année écoulée, je retournerai vers toi, dans notre vieille Europe, dans notre vieille Allemagne. Garde-moi donc un coin dans ce château que tu fais bâtir. Je ne voudrais pas mourir sans t’avoir embrassé, sans avoir embrassé Julius... »
– Cher oncle ! dit Julius. Comme il sera le bienvenu et le bien-aimé !
– C’est grâce à lui, tu le vois, Julius, que j’ai pu te constituer ce majorat et achever de bâtir ce burg...
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– Où nous pourrons, avec cette fortune de princes, vivre en vrais burgraves, dit gaiement Julius, lever des troupes, armer nos créneaux, et, au besoin, tenir tête à l’ennemi.
– Ne ris pas ! dit le baron. Il y a un ennemi contre lequel ce burg a été construit.
– Vraiment ? quel ennemi ?
– Samuel Gelb.
– Samuel Gelb ? dit Julius en riant.
– Je te répète que je parle sérieusement, reprit le baron.
– Que voulez-vous dire ? mon père.
– Tu m’as assuré, Julius, qu’ici tu ne regretterais ni ne souhaiterais rien. C’est dans cette espérance, mon fils, que je t’ai arrangé ce château. J’ai voulu te faire une vie si heureuse et si pleine, que tu n’eusses besoin de personne. Dis-moi que j’ai réussi et promets-moi de ne plus voir Samuel.