Le Trou de l’Enfer
Chapitre XX
Ce chapitre est long, il est donc découpé en 4 parties.
Julius gardait le silence. Quelque respect et quelque tendresse qu’il eût pour son père, il se sentait intérieurement humilié et piqué de cette
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recommandation. Était-il toujours un enfant, qu’on redoutât à ce point l’influence d’une autre volonté sur la sienne ? Samuel était un vivant camarade, plein d’esprit, de science et d’entrain, et qui lui avait manqué plus d’une fois, il se l’avouait tout bas, même dans les ravissements de son voyage. Si l’un avait été mal pour l’autre, ce n’était pas Samuel : ce n’était pas lui qui s’était marié sans même en avertir son vieil ami ; ce n’était pas lui qui s’était enfui pendant un an sans donner signe de vie à l’autre.
– Tu ne réponds pas ? dit le baron.
– Quel prétexte aurais-je, mon père, répondit enfin Julius, pour fermer ma porte à un compagnon d’enfance auquel je ne peux, en somme, reprocher que des théories plus ou moins paradoxales ?
– Ne lui ferme pas ta porte, Julius. Borne-toi à ne pas lui écrire, à ne pas l’inviter. C’est tout ce que je te demande. Samuel est fier, il ne viendra pas. Depuis un an qu’il a rompu avec moi, à la suite d’une lettre insolente, je n’ai pas même entendu parler de lui.
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– Quand je le verrais, objecta encore Julius, je n’ai plus huit ans, pour me laisser conduire aveuglément par un autre. Samuel fût-il aussi mauvais que vous le croyez, je suis en âge de discernement, ce me semble, et je puis prendre le bien et laisser le mal.
Le baron reprit solennellement :
– Julius, tu crois à mon affection pour toi, n’est-ce pas ? et tu ne me juges pas homme à m’entêter sottement dans un caprice puéril. Eh bien, Julius je te demande, comme un service, de ne plus revoir Samuel ! Je t’en conjure. Pense qu’il y a quelque chose de grave sous mon conseil, sous ma prière. Je ne peux rester auprès de vous que quelques jours, il faudra ensuite que je retourne à Berlin. Ne me laisse pas partir avec ce souci. Non, ce n’est point par une rancune mesquine contre Samuel ou par une injuste défiance de toi que je te parle en ce moment. J’ai de plus sérieuses raisons. Fie-toi un peu, mon fils, à l’expérience et à l’amour de ton père. Rassure-moi et promets-moi que tu n’écriras pas à Samuel. N’est-ce pas, Christiane, que vous
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voulez qu’il me le promette ?
Christiane, qui avait pâli et tremblé pendant les paroles du baron, se rapprocha câlinement de Julius, mit ses deux mains sur son épaule, et le regardant, suppliante et tendre :
– Oh ! moi, dit-elle, je m’engage à n’avoir besoin de personne dans ce beau château, tant que j’aurai mon Wilhelm et tant que mon Julius m’aimera. Et toi, Julius, de plus que moi, tu as ton père !
– Allons ! toi aussi, Christiane, tu le veux ? dit Julius. Soit donc, puisque vous l’exigez, je n’écrirai pas à Samuel.
– Merci ! dit Christiane.
– Merci ! dit le baron.
– Maintenant il ne s’agit plus que de vous installer.
L’après-midi se passa à prendre possession du burg et à organiser l’existence qu’on y mènerait.
Lothario, dont Christiane s’était tout d’abord maternellement informée, ne pouvait, pour le moment, quitter les études que le pasteur Ottfried
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lui faisait suivre avec ses propres petits-enfants ; mais, avant un mois, il viendrait passer les vacances dans le château de sa sœur Christiane. – Des domestiques, choisis par le baron, étaient déjà à leur poste. Après le dîner, les nouveaux arrivés firent un tour sous les arbres, et promptement acclimatés au bonheur, il leur semblait, le soir, qu’ils avaient toujours habité ce château.
La route avait fatigué Christiane, qui se retira de bonne heure. Le baron et Julius ne tardèrent pas à en faire autant. Avant d’entrer dans sa chambre, Julius, en passant, donna un coup d’œil à sa bibliothèque. Dans les rayons de chêne sculpté éclatait une collection précieuse de livres reliés, tous à ses armes. Mais ce qui le frappa, ce fut le choix des volumes. Qui donc avait pu si bien deviner ses goûts et ne pas se tromper une seule fois sur ses préférences ? Il aurait dressé lui-même la liste qu’il n’y aurait pas changé un seul titre. Samuel, qui connaissait toutes ses admirations, pour les lui avoir faites, n’aurait pas choisi autrement.
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Pendant qu’il rêvait à cela, il sentit brusquement une main se poser sur son épaule. Il tressaillit ; il n’avait pas entendu de porte s’ouvrir. Il se retourna et vit Samuel Gelb.
– Eh bien ! comment se sont passés pour mon cher Julius cette année et ce voyage ?
– Samuel ! s’écria Julius à la fois stupéfait et charmé. Samuel ! mais comment es-tu ici ?
– Pardieu ! dit Samuel, par la très simple raison que j’y loge.
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XXIX
L’ennemi dans la place
Était-ce instinct, pressentiment, vague terreur de femme ? Christiane, dans ce beau et majestueux château, redoutait quelque chose. Il lui semblait qu’il y avait sur elle, autour d’elle, un danger. Était-ce elle ou Julius qu’il menaçait ? N’importe ! Elle regrettait leur amoureuse et tranquille solitude à deux, dans l’île heureuse et embaumée où les soucis du monde et les passions des hommes n’avaient pas, un seul moment, troublé leur paix. Cependant, qu’y avait-il en apparence de changé dans sa vie ? Son mari l’aimait toujours ; elle adorait toujours son enfant. Que pouvait-elle souhaiter ? que pouvait-elle craindre ?
Le baron d’Hermelinfeld avait dû retourner au bout de quelques jours à Berlin, où l’appelaient
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ses devoirs et ses travaux. Mais, avant de quitter le château, il avait dit à part à Christiane :
– Ma chère fille, il est bien vrai que je n’ai pas revu Samuel Gelb depuis treize mois. Seulement, il y a treize mois, le lendemain de votre départ, je l’avais revu. Et il n’a pas voulu retirer, il avait plutôt aggravé vis-à-vis de moi l’audacieuse déclaration de guerre qu’il t’avait faite. Toutefois, ne voyons là jusqu’à présent qu’une impudente bravade. S’il en était autrement, Christiane, si l’ennemi osait reparaître, souviens-toi, mon enfant, que je suis ton auxiliaire et ton second. Appelle-moi et j’accourrai.
Cette promesse n’avait rassuré Christiane qu’à demi. Elle avait voulu interroger Gretchen pour savoir si, elle aussi, avait revu Samuel depuis la scène des ruines. Mais Gretchen ne lui avait fait là-dessus que des réponses évasives et distraites.
Il faut savoir que Christiane avait retrouvé la petite chevrière aussi dévouée sans doute, mais plus sauvage encore peut-être que par le passé. M. Schreiber mort et Christiane partie, Gretchen n’avait plus aucun point de contact avec la vie
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sociale, et elle s’était toute donnée à ses plantes et à ses bêtes. Il fut moins possible encore de l’accoutumer au château qu’au presbytère. Sa cabane même lui déplaisait depuis qu’elle était refaite à neuf : elle la trouvait trop belle, trop voisine du château, trop semblable aux maisons du village. Elle s’enfonçait dans la montagne avec ses chèvres et elle était quelquefois plusieurs jours sans revenir.
Christiane était donc obligée de refouler en elle-même ses appréhensions, d’autant plus cruelles qu’elles étaient plus vagues et plus obscures : qu’y a-t-il de plus redoutable que l’inconnu ? Et, chose douloureuse pour ce cœur aimant ! Julius était le dernier à qui, sur ce point, elle pût et voulût s’ouvrir.
Christiane avait souffert déjà en voyant la résistance opposée par Julius à son père au sujet de Samuel et l’air de regret avec lequel il s’était résigné. Elle ne lui suffisait donc pas ? Elle n’était donc pas tout pour lui ? Et la répugnance qu’elle lui avait dès l’abord témoignée pour Samuel ne le lui avait donc pas rendu fâcheux et
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pénible à lui-même ?
Néanmoins, avec cette promptitude de l’amour à justifier l’être aimé, Christiane s’était ensuite expliqué l’opposition de Julius par la légitime susceptibilité d’un homme choqué d’être supposé dans la dépendance d’un camarade et sans volonté qui lui fût propre. Assurément, ce n’était pas Samuel Gelb, mais lui-même qu’il avait défendu. Et Christiane avait fini par penser qu’il avait eu raison et qu’elle eût agi de même à sa place.
Son refuge, d’ailleurs, sa consolation, sa sauvegarde, c’était son fils. Auprès du berceau de Wilhelm, Christiane oubliait tout. Rien de plus charmant et de plus touchant à la fois que cette enfant, mère d’un enfant, – le bouton encore fermé sorti du bouton épanoui à peine. Christiane, vue sans son enfant, avait gardé la grâce, la timidité et la candeur de la virginité ; mais quand elle regardait, quand elle caressait, quand elle portait son fils, son amour, son Jésus, comme on sentait bien qu’elle était mère !
Sa grande douleur, c’était de n’avoir pu
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nourrir l’enfant chéri ! les médecins l’avaient jugée trop jeune et trop délicate, et Julius avait cru les médecins. Oh ! si l’on eût cru la mère, elle aurait bien trouvé de la force ! Elle enviait, elle haïssait presque autant d’ailleurs qu’elle la veillait et la soignait, cette nourrice, cette rivale, cette femme deux fois étrangère, cette robuste et stupide paysanne à qui elle, Christiane, était contrainte de laisser ainsi la plus douce part de sa maternité. Quel droit cette inconnue avait-elle d’allaiter son enfant ? Quand la nourrice donnait le sein à Wilhelm, elle fixait sur elle un regard triste et jaloux : elle eût donné des années d’existence pour être à ces douces lèvres la source de vie. Du moins il n’y avait que son lait que cette mère de seize ans ne donnât pas à son fils ; mais ses jours, ses nuits, son âme, son cœur, tout son être, tout était à lui. C’est elle qui le lavait, l’habillait, le berçait, lui chantait, l’endormait. Il la connaissait, joie infinie ! mieux que sa nourrice à qui la mère ne l’abandonnait que juste le temps de l’allaiter. Elle ne voulait pas que son berceau quittât son lit ; la nourrice couchait sur un autre lit dressé chaque soir dans
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la chambre même de Christiane. Ainsi la mère ne perdait pas un mouvement, pas un cri, pas un souffle de l’enfant. Donc, quand elle pensait à Samuel, avec Wilhelm dans ses bras, elle se sentait déjà rassurée. La menace inconnue du sombre ennemi s’atténuait par degré dans son esprit, et, comme les ténèbres de la nuit quand le jour se lève, s’effaçait dans l’aube de son enfant.
Un matin, Julius, entrant chez Christiane, la trouva assise auprès du berceau qu’elle balançait doucement d’une main égale et légère. Elle posa un doigt sur ses lèvres pour lui recommander le silence, présenta son front à son baiser et lui montra une chaise basse à côté d’elle. Puis, à demi-voix :
– Je suis inquiète, dit-elle ; Wilhelm a mal dormi, il a crié, il a été agité. Je ne sais ce que c’est. Il vient seulement de s’endormir. Parle bas.
– Tu t’alarmes pour rien, répondit Julius. Le chérubin n’a jamais été plus rose et plus frais.
– Tu trouves ! Tu as peut-être raison. Je suis peureuse pour lui !
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De la main gauche, elle attira sur son épaule la tête de Julius, sans quitter toutefois de la main droite le berceau.
– Je suis heureuse ainsi, dit-elle, entre mes deux amours. Ah ! si l’un des deux seulement me manquait, je crois que je mourrais.
– Vous l’avouez donc, reprit Julius en secouant la tête, que je n’ai plus que la moitié de votre cœur ?
– Ingrat ! est-ce que lui, ce n’est pas encore toi ?
– Puisqu’il dort, reprit Julius, tourne-toi au moins un moment vers moi tout entière.
– Oh ! non, il faut qu’il se sente toujours bercé.
– Eh bien ! dis à la nourrice ou à Véronique de le bercer.
– Il faut qu’il se sente toujours bercé par moi, monsieur.
– Allons donc !
– Eh bien essaie.
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Elle abandonna un instant le berceau que Julius, à son tour, balança le plus doucement possible. Mais l’enfant s’éveilla et se mit à pleurer.
– Là ! tu vois ! dit Christiane avec un regard triomphant.
Après une demi-heure de ces causeries et de ces enfantillages, Julius se retira chez lui. Mais il n’y était pas depuis vingt minutes, qu’il vit entrer Christiane tout émue.
– L’enfant est décidément malade, dit-elle ; il vient de refuser de prendre le sein et il pleure et crie de plus belle. Puis il a, ce me semble, un commencement de fièvre. Il faut envoyer chercher un médecin, mon Julius.
– Sans doute, dit Julius ; mais il n’y en a pas, je crois, à Landeck.
– Un domestique peut monter à cheval et courir à Neckarsteinach. En deux heures il sera revenu. Je descends le dire moi-même.
Elle donna ses instructions, vit partir le domestique et remonta. Elle trouva Julius dans sa
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chambre auprès de l’enfant qui criait toujours.
– Il ne va pas mieux ! Mon Dieu ! que je voudrais voir arriver ce médecin !
– Patience ! dit Julius.
En ce moment, la porte s’ouvrit et Samuel Gelb entra d’un pas rapide et comme s’il était attendu.
– Monsieur Samuel ! s’écria Christiane pétrifiée.
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XXX
Samuel médecin
Samuel salua gravement Christiane. Julius, chose étrange ! ne marqua point d’étonnement en le voyant, alla vers lui et lui serra la main.
– Toi qui as fait de la médecine, lui dit-il, vois donc, notre pauvre petit est malade.
Samuel examina silencieusement l’enfant, puis, cherchant autour de lui, aperçut la nourrice, alla à elle et lui tâta le pouls.
– Mais, monsieur, dit Christiane, chez qui l’inquiétude du cœur surmontait déjà la frayeur de l’esprit, ce n’est pas la nourrice qui est malade, c’est mon enfant.
– Madame, répondit poliment et froidement Samuel, tout en continuant son examen, la mère ne voit que l’enfant, le médecin cherche la cause.
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Le mal de votre enfant n’est que l’effet du mal de sa nourrice. Le pauvre petit a faim, voilà tout, et cette femme ne peut plus le nourrir. Le changement de climat et d’habitudes, l’ennui, la nostalgie, que sais-je ? ont altéré son lait. Il est urgent de la remplacer.
– La remplacer ? Par qui ? demanda Christiane.
– N’y a-t-il pas quelque nourrice dans les environs ?
– Mon Dieu ! je ne sais pas. Oh ! je suis une mère bien imprévoyante, ou du moins bien inexpérimentée. Il ne faut pas m’en vouloir, monsieur.
L’enfant cria et se plaignit de nouveau.
– Ne vous tourmentez pas, madame, reprit Samuel du même ton froid et poli, l’enfant n’est nullement malade et ne court aucun danger. Voici ce que vous pouvez faire. Prenez pour nourrice une des jeunes chèvres de Gretchen.
– Wilhelm ne s’en trouvera pas mal ?
– Il s’en trouvera à merveille. Seulement,
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quand vous aurez commencé, il faudra continuer. De trop fréquents changements de lait pourraient avoir des inconvénients. Et puis, une chèvre est une nourrice qui n’aura pas la nostalgie de la Grèce.
Julius envoya aussitôt prévenir Gretchen, qui arriva quelques instants après.
Elle non plus ne témoigna aucune surprise à l’aspect de Samuel. Seulement Christiane, qui l’observait, remarqua qu’un sourire amer plissa sa lèvre. La joie lui revint lorsqu’on lui dit qu’une de ses chèvres allait nourrir le petit Wilhelm. Justement elle en avait une jeune et forte, et d’un lait parfait. Elle courut la chercher. Pendant son absence, Samuel acheva de rassurer Christiane. Ses manières étaient tout à fait différentes, sans être plus rassurantes peut-être. Une sorte de réserve respectueuse, mais glacée, avait succédé à sa moquerie âpre et hautaine.
Gretchen revint avec une belle chèvre, blanche et nette, qu’elle fit coucher sur le tapis. Christiane y posa près d’elle Wilhelm, qui se mit à téter avec avidité. Christiane battit des mains.
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– Nous voilà sauvés ! dit Samuel en souriant.
Christiane ne put s’empêcher de lever sur lui un regard de reconnaissance. Cet homme étrange ajouta d’un ton pensif :
– J’aime les enfants. Je voudrais en avoir un. Ils sont charmants et ne sont pas orgueilleux ; ils sont faibles et ne sont pas méchants. J’aime les enfants : ils ne sont pas encore hommes.
Il se levait comme pour partir.
– Tu vas déjeuner avec nous ? lui dit Julius.
– Je ne peux pas, répondit Samuel en regardant Christiane.
Julius insista. Mais Christiane ne dit rien. Le passé, qu’elle avait oublié dans un premier élan de maternité, lui revenait en mémoire, et la femme reparaissait sous la mère.
Samuel sembla remarquer le silence de Christiane et répondit plus sèchement aux instances de Julius :
– Impossible. Fais-moi seller un cheval. Je te le renverrai de Neckarsteinach.
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Julius donna des ordres. Christiane, ne craignant plus que Samuel restât, se sentit plus libre pour le remercier, et lorsqu’on vint annoncer que le cheval était prêt, elle voulut le reconduire avec Julius jusqu’au perron, et le remercia encore. Mais elle ne l’invita pas à revenir. Et, pendant qu’il montait à cheval, elle dit tout bas à Julius :
– Comment et pourquoi M. Samuel Gelb était-il donc ici, Julius ?
– Ma foi ! répondit Julius, je te jure sur l’honneur que je ne le sais pas encore moi-même.
Samuel était en selle ; il salua et s’éloigna au galop.
– Le voilà parti ! dit Christiane comme soulagée.
Gretchen, dans cette minute, descendait avec sa chèvre et arrivait au perron. Elle entendit Christiane et secoua la tête :
– Ah ! madame, dit-elle à demi-voix, est-ce que vous croyez qu’il est parti ?
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XXXI
Par qui a été bâti le château
Une des aurores qui suivirent éclaira auprès du château d’Eberbach un ravissant groupe : À dix pas de la cabane de Gretchen, entièrement refaite à neuf en forme de chalet rustique, sur une verdoyante pelouse en pente, arrangée dans le rocher même avec de la terre rapportée, sur un banc abrité par le roc surplombant, Christiane et Gretchen étaient assises. À leurs pieds, une chèvre blanche, couchée, que tétait avec ardeur un bel enfant demi-nu posé sur un tapis recouvert d’une toile fine et blanche, mangeait des herbes que lui donnait Gretchen et semblait comprendre qu’elle ne devait pas bouger pendant le repas de son nourrisson. Christiane, avec une branche d’arbre, chassait les mouches qui parfois faisaient frissonner un peu le flanc rose et blanc de la bête
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patiente et douce.
Bientôt l’enfant, ayant assez bu, ferma les yeux et s’endormit.
Christiane, alors, sans le réveiller, le leva doucement et le prit sur ses genoux.
La chèvre, comme n’ayant plus la responsabilité de l’enfant, se dressa, fit quelques bonds pour se dégourdir, et alla rejoindre près de là la biche à la patte cassée qui venait de montrer sa tête intelligente et fine entre deux arbustes.
– Et vous dites, madame, demanda Gretchen, reprenant un entretien commencé, qu’il vous est apparu comme cela tout à coup, sans que le portier du château l’ait vu passer ?
– Oui. Tu avais bien raison de me dire qu’il n’était jamais si près que lorsqu’on le croyait bien loin.
Gretchen resta un moment pensive.
– Oh ! oui, reprit-elle avec une sorte d’exaltation qui lui était particulière, bien certainement cet homme est un démon. Depuis un an j’en ai acquis la certitude.
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– Tu l’as donc vu depuis un an ? Il est donc revenu ici ? Parle, je t’en prie. Tu sais quel intérêt j’ai à le savoir.
Gretchen eut l’air d’hésiter un moment ; puis, se décidant et se rapprochant de Christiane :
– Voulez-vous me jurer de ne pas rapporter à M. le baron ce que je vais vous dire ? Jurez-le moi, afin que je puisse vous parler, et peut-être vous sauver.
– Pourquoi ce serment ?
– Écoutez. Quelques jours après votre départ, ma biche blessée, après avoir bien souffert, malgré mes soins, était à la mort. Les herbes sur sa plaie, les prières à la Vierge, rien n’y faisait plus. Elle me regardait d’un air triste, comme pour me reprocher de la laisser mourir ! Je me désespérais. Devant ma cabane, trois ou quatre étrangers passèrent allant du côté du château. Ce Samuel Gelb en était. Il leva la tête, me vit, et de ses grandes jambes alertes grimpa en trois bonds jusqu’à moi. Je lui montrai du doigt ma pauvre biche étendue et je lui dis : « Bourreau ! – Comment ! dit-il, tu laisses mourir ta biche, toi, si
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experte aux plantes ! – Est-ce qu’elle pourrait vivre ? m’écriai-je. – Pardieu ! – Oh ! sauvez-la. » Il me regarda fixement et me dit : « Faisons un marché. – Lequel ? – J’aurai à revenir souvent à Landeck et je ne veux pas qu’on le sache. Je m’arrangerai pour ne pas passer auprès du presbytère et M. Schreiber ne me verra pas. Mais toi, ta cabane est à deux pas de ces ruines et je ne pourrais t’éviter. Promets-moi que, ni directement ni indirectement, le baron d’Hermelinfeld ne saura par toi que je viens dans le pays, et je te promets, moi, de guérir ta biche. – Et si vous ne la guérissez pas ? – Alors tu seras libre de parler. » J’allais promettre mais un scrupule me retint. Je lui dis : « Ce que vous allez faire peut-il nuire au prochain dans ce monde, ou à mon âme dans l’autre ? – Non, répondit-il. – Eh bien, alors je me tairai. – Ni directement, ni indirectement, le baron d’Hermelinfeld ne saura par toi ma présence à Landeck : tu le promets ? – Je le promets. – C’est bien. Attends-moi et fais bouillir de l’eau. » Il s’éloigna et revint au bout de quelques minutes avec des herbes qu’il ne me laissa pas voir et qu’il trempa dans l’eau
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bouillante. Il en entoura ensuite la patte blessée, qu’il serra et enveloppa de linges. « Tu laisseras cet appareil trois jours, me dit-il. Après quoi, ta biche boitera mais sera guérie. Seulement, si tu parles, je la tuerai. » Voilà pourquoi, madame, je vous demande de rien rapporter à M. le baron de ce que je vous dirai, afin qu’il ne le sache pas par moi indirectement.
– Sois tranquille, dit Christiane, je te jure que je ne dirai rien. Mais parle, toi.
– Eh bien ! votre château, madame, ce château que vous a donné votre père et que vous habitez aujourd’hui, je crois que c’est M. Samuel qui en est le vrai bâtisseur.
Christiane frissonna. Elle venait de se rappeler la façon subite dont Samuel avait surgi dans son château.
– Mais comment serait-ce lui ? demanda-t-elle.
– Et quel autre, chère madame, poursuivit Gretchen, quel autre aurait fait sortir de terre tout ce château en si peu de temps ? Vous voyez bien
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que c’est le démon ! Sans cela, est-ce qu’en onze mois, malgré le monde d’ouvriers qu’on y a mis, il aurait pu ressusciter la poussière de ces ruines mortes ? Et comment conduisait-il tout ? Il était partout et n’était nulle part. Il logeait, bien sûr, dans le pays, puisque dès qu’on avait besoin de lui, il était là, à la seconde même ; et cependant, où logeait-il ? Ce n’était ni à Landeck, ni au presbytère, ni ici... Et pas de cheval ! Comment était-il venu ? Personne n’aurait su le dire. Qu’est-ce qui l’avait apporté ? Quand M. le baron venait voir comment marchait la besogne, jamais il ne l’apercevait. M. le baron ne s’est même jamais douté qu’il fût pour quelque chose dans tout cela. Et comment M. Samuel avait-il forcé l’architecte à ne pas le dire ? Toute la journée il faisait des courses dans la montagne, sous prétextes d’études et de botanique, comme il dit. Et puis, il a fait fouiller tout le roc où le château est bâti, il a tracassé la terre et creusé partout. Je ne sais pas ce qu’il manigançait là-dessous. Vous allez encore me prendre pour une folle ; mais un soir, en me collant l’oreille contre la terre, je suis sûre d’avoir entendu sous le sol comme le
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hennissement d’un cheval.
– C’est un de tes rêves ou un conte de fées, dit Christiane.
Gretchen reprit :
– Voulez-vous un exemple plus certain, madame ? Un jour, à deux pas de mon ancienne cabane, il a fait jeter des fondations de maçonnerie. Je ne savais ce que cela voulait dire. Seulement, le lendemain, de grand matin, comme ses ouvriers faisaient peur à mes chèvres, j’ai emmené mes pauvres bêtes dans la montagne, et je ne suis revenue que plus tard le soir. Ma cabane avait disparu et, à sa place, j’ai trouvé ce chalet tout arrangé et meublé comme vous le voyez. Dites-moi s’il n’y a pas de sorcellerie là-dessous. Ce Samuel était là. Il me dit que ce changement avait été fait d’après un ordre donné à l’architecte par M. le baron. C’est égal, cela n’explique pas comment toute cette construction a pu être achevée en douze heures. Eh bien, madame, vous me direz tout ce que vous voudrez, ma nouvelle cabane est bien plus commode et surtout bien plus solide que l’autre, je ne le nie
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pas. N’importe, je regrette l’autre ; j’ai peur dans celle-ci et il y a des moments où je me dis que j’habite l’œuvre du diable.
– Tout cela est étrange, en effet, dit Christiane, et, sans partager tes superstitions au sujet de M. Samuel, je me sentirais un peu inquiète comme toi, si je savais habiter une maison construite par lui. Mais dis-moi une chose. Pendant notre voyage, lorsque tu l’as revu, est-ce qu’il t’a renouvelé ses insolences et ses menaces ?
– Non, je l’ai trouvé plutôt protecteur et bienveillant. Il connaît les vertus et les propriétés des plantes mieux que moi, bien qu’il ne veuille pas croire comme moi à leur âme. Il m’a souvent indiqué des remèdes pour mes bêtes malades.
– Alors tu es un peu revenue sur son compte à ce que je vois ?
– Je le voudrais mais je ne peux pas. Il n’a rien fait et rien dit de méchant devant moi depuis un an. Au contraire. Mais les fleurs et les plantes continuent à dire qu’il est funeste, funeste à tous ceux que j’aime, à vous et à M. le vicomte. Et les fleurs ne m’ont jamais menti. Il faut qu’il cache
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son jeu. Il fait semblant de ne plus penser à rien pour mieux nous surprendre. Lorsque je le vois, c’est plus fort que moi, je sens toujours en moi le même mouvement de colère. J’ai beau vouloir me vaincre et me rappeler les services qu’il m’a rendus, moi qui n’ai jamais haï personne, je crois que je le hais toujours. Mais j’ai tort de le dire tout haut ; car il est sorcier, il le saura, il saura que je vous ai tout révélé, que je le hais, que...
– Qu’il n’y a pas d’ingrates que les mères, dit subitement et tranquillement Samuel Gelb derrière les deux jeunes femmes.
Gretchen et Christiane se retournèrent. Christiane ne put retenir un cri. Wilhelm se réveilla en pleurant.
Samuel fixait sur Christiane un regard grave et sévère ; mais rien, dans son air, d’ironique ni de méprisant. Il avait à la main droite un feutre blanc qu’il venait d’ôter pour saluer, et à la main gauche un fusil. Une redingote de velours noir boutonnée jusqu’au menton faisait ressortir la pâleur calme et froide de son visage. Par où était-il donc venu ? Derrière le banc où étaient assises
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Christiane et Gretchen, le rocher était à pic et avait cinquante pieds de haut.
– Pourquoi cette frayeur ? demanda tranquillement Samuel. Voyez, vous avez fait pleurer cet enfant.
Gretchen continua à trembler.
– Par quel chemin êtes-vous arrivé ? dit-elle. D’où sortez-vous ?
– Comment êtes-vous ici, en effet, monsieur ? demanda Christiane.
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XXXII
L’outrage des fleurs et de l’enfant
– Par où je suis venu, madame ? dit Samuel, répondant à la question de Christiane. Croyez-vous, vraiment, comme Gretchen, que je sorte de l’enfer ? Hélas ! je ne suis pas si surnaturel et si merveilleux ! Seulement, vous étiez tellement absorbées à dire du mal de moi, que vous ne m’avez pas vu ni entendu venir. Voilà tout.
Christiane, un peu remise, apaisait Wilhelm qui se rendormit. Samuel reprit :
– Eh bien, mon conseil n’a pas été mauvais et Wilhelm se porte au mieux, ce me semble ?
– C’est vrai, monsieur, et je vous en rends grâces de tout mon cœur de mère.
– Toi, Gretchen, ta biche serait morte si je ne l’avais guérie ? il y avait sur tes chèvres une
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maladie et tu les aurais perdues presque toutes sans le remède souverain que je t’ai indiqué ?
– C’est vrai ! dit Gretchen d’un air farouche. Mais de qui tenez-vous tous ces secrets ?
– Quand ce serait de Satan, comme tu le crois, vous ne devriez m’en savoir que plus de gré toutes deux d’avoir perdu mon âme pour vous ; et, au lieu de cela, vous me haïssez. Est-ce juste ?
– Monsieur Samuel, dit gravement Christiane, c’est vous qui voulez que nous vous haïssions ; moi, je voudrais vous estimer. Vous avez certainement une puissance singulière. Pourquoi, au lieu de l’appliquer au mal, ne l’appliquez-vous pas au bien ?
– Je le ferai, madame, quand vous m’aurez appris ce que c’est que le bien et ce que c’est que le mal. Est-ce mal à un homme de trouver une femme belle ? de contempler avec ravissement sa grâce blanche et blonde ? de penser, malgré soi, qu’il est bien heureux, celui qui possède cette beauté et cette âme charmantes ? Vous voilà, par exemple. Je suppose que je vous aime. Serait-ce mal ? Mais Julius vous a bien aimée, et vous avez
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trouvé que c’était bien. D’où vient que ce qui a été bien pour lui serait mal pour moi ? Non, ce qui est bien, c’est tout ce que l’intelligence souhaite, c’est tout ce que la nature permet. Pourquoi ne pourriez-vous pas aimer aujourd’hui un homme que vous auriez pu aimer il y a quinze mois ? La vertu est-elle donc une affaire de date ?
Christiane se pencha sur son enfant et l’embrassa, comme pour abriter la femme derrière la mère. Plus rassurée, elle reprit :
– Je ne répondrai pas à vos sophismes, monsieur. Ce n’est pas seulement par devoir, c’est par mon libre choix que j’aime Julius. Je ne veux aimer que lui.
– Vous voulez l’aimer ? dit Samuel, sans sortir de la politesse sérieuse. Oh ! vous avez raison, madame. Julius le mérite. Il a toutes sortes de qualités. On ne peut lui refuser la tendresse, la délicatesse, le dévouement, l’intelligence ; – pas plus qu’on ne peut lui accorder l’initiative, la force, l’action, l’énergie, – que je possède, moi. Or, est-il en votre pouvoir de ne pas apprécier l’énergie ou de ne pas voir que je l’ai ?
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Pardonnez-moi de ne pas faire le modeste, mais la modestie est un mensonge, et je ne mens jamais. Eh bien ! je suis sûr que vous m’avez quelquefois admiré, tout en me redoutant. Et Julius, – tenez, je n’étais pas avec vous dans ce voyage, mais dans votre conscience vous ne démentirez pas ma brutalité, – Julius, malgré la vivacité de son amour, s’est – dirai-je le mot ? – s’est ennuyé plus d’une fois depuis un an. Je crois bien ! il ne sait pas mener la vie, c’est la vie qui le mène. La grande vertu de l’homme, c’est la volonté, voyez-vous ! Sans elle l’intelligence et la bonté ne peuvent rien. Vous, vous êtes femme, vous êtes dispensée d’avoir de la volonté ; mais vous avez besoin d’en trouver chez celui qui vous protège. Vous n’en trouvez pas. De sorte que Julius vous échappe et ne vous retient pas. Vous ne le tenez que par le cœur, moi je le tiens par l’esprit. Résumé de ma philosophie et de la situation : vous êtes femme, il est féminin. C’est ce qui fait qu’il m’appartient... je n’ose dire : c’est ce qui fait que vous...
– Ne le dites pas, en effet, monsieur ! interrompit vivement Christiane irritée. Ne le
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dites pas, si vous ne voulez pas que je me rappelle d’odieuses insolences.
Mais Samuel se redressa à son tour, pâle, sombre, courroucé, menaçant, sinistre :
– Madame, auquel de nous deux vraiment est-il à craindre que le passé revienne en mémoire ? Il y a quatorze mois, quand j’eus le plaisir de faire votre connaissance, je ne pensais pas à vous, je ne vous cherchais pas, je ne vous offensais pas ; et j’eus cependant aussitôt le malheur de vous déplaire. Pourquoi ? Pour rien, pour mon air, pour ma physionomie, pour mon sourire, que sais-je ? Gretchen vous disait du mal de moi ; vous disiez de moi du mal à Julius. Vous en êtes convenue vous-même. Le loup laissait la brebis tranquille, le vautour ne faisait rien à la colombe. C’est la colombe, c’est la brebis qui a provoqué le vautour et le loup. Vous m’avez blessé dans mon endroit sensible... l’orgueil. Vous m’avez défié avec votre haine, je vous ai défiée avec mon amour. Et vous avez accepté la lutte : daignez encore vous en souvenir. Aussi, la commenciez-vous tout de suite : vous reteniez Julius à
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Landeck quand je voulais, moi, l’emmener à Heidelberg. Première victoire, suivie bientôt d’une seconde autrement importante. Un rude et puissant allié vous venait en aide... le baron d’Hermelinfeld, qui vous a mariée à Julius bien moins encore pour Julius que contre Samuel. Il en est aussi convenu lui-même. Me voici donc humilié, chassé, vaincu. Vous emportiez pendant un an votre Julius à mille lieues de moi et vous combattiez mon souvenir à force de baisers, tandis que le père, pour confiner Julius dans son paradis et me le fermer à moi, démon, faisait à grands frais bâtir ce très inaccessible château. Ainsi, votre amour, votre mariage, ce voyage, votre enfant, je crois, ce château, double muraille et double fossé, et trois millions dépensés, – tout cela a presque été fait, machiné, combiné contre l’humble adversaire qui vous parle. Vous me reprochiez, il y a treize mois, de m’attaquer à une femme. Mais aujourd’hui, en vérité, le combat est plus qu’égal contre moi. Vous avez avec vous un des hommes les plus puissants de l’Allemagne et une forteresse à pont-levis ! Madame, encore une fois, c’est vous qui m’avez déclaré la guerre. Du
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moment que vous avez voulu être ennemie, vous avez accepté la chance d’être vaincue. Et je vous le déclare, vous serez vaincue, madame, vaincue comme une femme l’est par un homme.
– Vous croyez, monsieur ? dit Christiane avec un sourire de suprême dédain.
– J’en suis sûr, madame. Il y a des choses nécessaires et inévitables. Lorsque le baron d’Hermelinfeld a voulu soustraire Julius à mon ascendant, je ne me suis pas impatienté, je ne me suis pas irrité. Je savais qu’il me reviendrait. J’ai attendu, voilà tout. Avec vous aussi, madame, j’attendrai. Vous voilà déjà revenue dans mon voisinage. Vous serez bientôt dans ma main.
– L’insolent, murmura Gretchen.
Samuel se tourna vers elle.
– Toi, Gretchen, tu m’as détesté et tu m’as plu la première. Aujourd’hui, tu as beau ne plus être mon principal souci et ma principale guerre, je puis et je veux te faire servir d’exemple et montrer, par toi, comment je sais dompter qui m’attaque.
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– Moi, domptée ! dit la sauvage fille.
– Enfant ! dit Samuel, je pourrais dire que tu l’es déjà. Depuis un an, quel est l’être qui occupe le plus souvent ta pensée ? Est-ce Gottlieb ? Est-ce quelqu’un de ce village ? Non, c’est moi ; tu es à moi – par la terreur, par la haine, qu’importe ? Quand tu dors, le nom qui voltige toujours dans tes rêves, c’est mon nom. Quand tu te réveilles, ce qui vient le plus vite à ton esprit, ce n’est plus le souvenir de ta mère, ce n’est plus l’idée de la Vierge, c’est la pensée de Samuel. Quand je parais, tout ton être se soulève ; quand je suis absent, tu m’attends à toute minute. Combien de fois ton anxiété ne m’a-t-elle pas épié quand j’étais censé partir pour Heidelberg ! Combien de fois ne t’es-tu pas penchée sur le sol, croyant entendre dans le rocher le hennissement de mon cheval ! Jamais bien-aimée n’attendit plus palpitante le retour de son bien-aimé. Appelle cela amour ou haine ; moi, je l’appelle possession, et je n’en demande pas davantage.
Gretchen, à mesure que Samuel parlait, se serrait éperdue contre Christiane.
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– C’est vrai, madame ! c’est que c’est vrai tout ce qu’il dit là ! Et comment le sait-il ? mon Dieu ! Madame, est-ce que je suis vraiment possédée par le démon ?
– Rassure-toi, Gretchen, dit Christiane. M. Samuel joue sur des équivoques. On n’est pas maître de ce qui vous hait. On ne possède que ce qui se donne.
– À ce compte, répliqua Samuel, Napoléon ne possède pas les vingt départements qu’il a conquis. Mais n’importe ! je ne suis pas homme à reculer devant le défi dans les termes mêmes où vous le posez. Vous assurez, madame, qu’on n’appartient qu’en se donnant. Eh bien, soit ! vous vous donnerez.
– Misérable ! s’écrièrent en même temps Christiane et Gretchen.
Elles s’étaient levées toutes deux, palpitantes de courroux et de douleur.
– Toi aussi, Gretchen, continua Samuel, afin que ta punition soit plus prompte et l’exemple plus frappant, avant huit jours, tu te donneras.
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– Tu mens ! cria Gretchen.
– Je croyais vous avoir dit que je ne mentais jamais, répondit Samuel sans s’émouvoir.
– Gretchen, dit Christiane, tu ne resteras pas seule dans ta cabane, tu viendras passer toutes les nuits au château.
– Oh ! le château m’est impénétrable en effet, dit Samuel en haussant les épaules. Mais vous semblez persister à croire que j’emploierai la violence. Encore une fois, je n’ai pas besoin de moyens pareils. Seulement Julius et les langoureux de sa sorte usent de leur douceur, de leur beauté, des ressources enfin qu’ils tiennent du hasard ; il me sera bien permis peut-être d’user de ma science et des facultés que m’a données le travail. Gretchen restera libre et maîtresse d’elle-même ; mais j’aurai bien le droit sans doute de me servir des penchants et des instincts que la nature me donne pour auxiliaires en elle ; j’aurai bien le droit de dégourdir dans son âme l’amour, d’éveiller le désir dans ses rêves, d’allumer enfin dans les veines de cette belle sauvage le sang de la bohémienne et de la
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fille de joie ?
– Ah ! tu insultes ma mère, infâme ! s’écria Gretchen.
Elle tenait encore à la main un des rameaux fleuris qu’elle faisait manger tout à l’heure à la chèvre ; dans un transport furieux, elle en cingla violemment le visage de Samuel.
Samuel pâlit et eut aux lèvres une contraction de rage. Mais il se contint.
– Tiens, Gretchen, dit-il tranquillement, tu viens de réveiller encore une fois Wilhelm.
En effet, l’enfant se mit à pleurer.
– Et savez-vous ce qu’il crie dans son innocence et dans sa faiblesse ? fit à son tour Christiane indignée ; il crie que l’homme qui insulte deux femmes est un lâche.
Cette fois, Samuel n’eut pas même le mouvement vite réprimé qu’il avait laissé échapper vis-à-vis de Gretchen. Il resta impassible, mais son calme ressemblait à celui qu’il avait gardé devant l’insulte d’Otto Dormagen.
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– Bien ! dit-il. Vous me faites outrager par ce que vous avez toutes deux de plus cher et de plus sacré ; toi, Gretchen, par tes fleurs ; vous, madame, par votre enfant. Imprudentes que vous êtes ! Ceci même vous portera encore malheur. Je vois si distinctement l’avenir et je suis si vengé d’avance, que je ne peux même pas avoir de colère. Je vous plains. À bientôt.
Il leur fit de la main un signe d’adieu... ou de menace, et s’éloigna à grands pas.
Christiane réfléchit un moment ; puis, mettant Wilhelm dans les bras de Gretchen :
– Tu le reporteras dans son berceau, lui dit-elle.
Et, comme quelqu’un qui vient de prendre un parti, elle courut au château, où elle alla frapper à la porte du cabinet de Julius.
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XXXIII
Question posée
– Qui est là ? demanda Julius.
Christiane se nomma.
– Tout de suite, dit Julius.
Il sembla à Christiane que Julius parlait bas avec quelqu’un. Un moment après, il vint ouvrir. Christiane recula, interdite : Samuel était déjà dans la chambre.
Samuel salua Christiane avec un merveilleux sang-froid :
– Vous allez bien, madame, lui dit-il, depuis votre émotion de l’autre nuit ? Je ne vous demande pas de nouvelles de Wilhelm ; Julius vient de me dire qu’il se trouvait très bien de sa chèvre.
Christiane fut un moment à se remettre.
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– Tu parais surprise de trouver Samuel ici ? dit Julius. Je te demande grâce pour lui et pour moi, et je te prie de ne pas dénoncer à mon père la présence de mon ami de contrebande. Selon ma promesse, je n’avais pas invité Samuel ; mais je l’ai, comment dirai-je ?... rencontré. Je n’ai pu, je te l’avoue, sacrifier à des préventions chimériques la réalité d’une amitié ancienne. Mon père croit que Samuel perdra son fils ; mais moi, je sais qu’il a peut-être sauvé le mien.
Christiane avait déjà repris sa résolution et son courage.
– Je saura toujours gré à M. Samuel Gelb, dit-elle, du service de médecin qu’il nous a rendu. Mais, sans diminuer la reconnaissance que nous lui devons, je pense, Julius, que nous en devons aussi à ton père. À tort ou à raison, M. d’Hermelinfeld s’inquiète ; pourquoi lui désobéir et le mécontenter ? Si M. Samuel est réellement ton ami, il ne doit pas pousser un fils contre son père. Et, pour tout dire, ton père n’est pas le seul à avoir des préventions contre M. Samuel. Je suis loyale et brave, moi, ajouta-t-elle en regardant
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Samuel, et je dirai en face ce que je pense. Ces préventions, je les partage. Je crois que M. Samuel Gelb ne vient ici que pour troubler notre bonheur et notre amour.
– Christiane ! dit Julius avec reproche, Samuel est notre hôte.
– Le croit-il ? le dit-il ? demanda Christiane en levant sur lui son pur et fier regard.
Samuel sourit et tourna la chose en galanterie, au fond menaçante :
– L’animation vous fait plus charmante que jamais, madame, et je crois que c’est par coquetterie que vous faites toujours semblant de m’en vouloir.
– Pardonne-lui, Samuel, dit Julius. C’est un enfant. Ma Christiane chérie, ce n’est pas Samuel qui s’impose ici, c’est moi qui le garde. C’est moi qui ai intérêt à ne pas être privé de sa bonne et spirituelle compagnie.
– Il ne t’a pas manqué pendant un an. En sommes-nous là, que ta femme et ton enfant ne te suffisent plus ?
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Julius, échangeant un regard avec Samuel, fit asseoir Christiane, s’assit lui-même sur un tabouret à ses pieds, et, lui prenant la main entre les siennes :
– Voyons, dit-il, causons sérieusement. Je t’aime toujours autant, ma Christiane, crois-le bien ; je suis toujours aussi heureux de t’aimer et aussi fier d’être aimé de toi. Tu es la seule femme que j’aie aimée, et, je le dis devant Samuel, que j’aimerai jamais. Mais enfin, vois : en toi, dans la femme qui m’aime, il y a aussi la mère, n’est-ce pas ? et tu gardes à ton enfant une grande part de ton cœur et de ta vie. Eh bien, le mari non plus n’est pas tout l’homme. Dieu ne nous a pas donné qu’un cœur, il nous a imposé un esprit. À côté de notre bonheur, il a mis notre devoir ; à côté de la satisfaction de nos désirs, il a mis l’inquiétude de nos pensées. Dans l’intérêt même de notre amour, Christiane, je veux, moi, que tu m’estimes, je veux m’accroître, je veux être quelque chose. Je ne laisserai pas s’engourdir dans l’oisiveté cette existence qui m’appartient. Ma joie eût été de servir utilement mon pays, mais je ne me sens propre jusqu’ici qu’au métier des armes, et ce
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n’est pas dans la défaite de l’Allemagne que je voudrais le commencer. Que du moins le réveil de la patrie me trouve éveillé ! Eh bien Samuel (puisque tu as dit le mal devant lui, je veux dire devant lui aussi le bien), Samuel, par la contradiction même de nos natures, m’est nécessaire pour entretenir en moi l’énergie et l’élasticité de la volonté. Songe que nous vivons ici, seuls, loin du monde, dans la retraite, dans le passé, dans l’oubli, presque dans la mort. Je ne regrette pas Heidelberg ni Francfort, non ! mais quand un peu de vie vient à nous, ne lui fermons pas la porte. Je peux, d’un jour à l’autre, avoir besoin de ma volonté ; ne la laissons pas s’éteindre. Est-ce que ce n’est pas raisonnable ce que je te dis là ? Mon père et toi, vous vous êtes forgé des chimères au sujet de Samuel. Si sa présence auprès de moi vous faisait du tort ou du mal, je n’hésiterais pas, assurément, à me séparer de lui. Mais qu’est-ce que vous avez à lui reprocher ? Mon père lui en veut de ses idées. Je ne partage pas les idées de Samuel, mais cependant je ne suis pas assez son supérieur par