Les anciennes démocraties des Pays-Bas

Henri Pirenne · Chapitre 18 sur 44

Pages du PDF

Les anciennes démocraties des Pays-Bas

Chapitre IV

LE RÉGIME DES INDUSTRIES D’EXPORTATION.—SALARIÉS ET CAPITALISTES.

Pourtant, cette harmonie ne règne pas dans tout l’ensemble de la classe des travailleurs. Dans beaucoup de villes, et précisément dans les villes les plus puissantes, il faut distinguer, à côté des artisans-entrepreneurs subsistant grâce au marché local, un autre groupe industriel de nature fort différente. Les centres les plus anciens de la vie urbaine, nous l’avons vu, ont été créés par des marchands. Or, ces marchands nous apparaissent, dès l’origine, comme étendant leurs affaires bien au delà du marché local. Ce sont des négociants en gros, amenant dans la ville, pour les exporter au dehors, des produits naturels ou des produits fabriqués. L’industrie urbaine a nécessairement fourni, de très bonne heure, le principal aliment de leur commerce. Non point, il est vrai, cette petite industrie qui se rencontre dans chaque ville et dont nous venons d’esquisser le tableau, mais l’industrie spécialisée, et par cela même susceptible d’une extension croissante, que les circonstances ont fait surgir dans certaines régions privilégiées.

De ces industries spécialisées et dont les produits ont tout de suite débordé, grâce au commerce, au delà de leurs lieux d’origine, il en est deux qui se sont développées en Belgique avec une vigueur exceptionnelle: celle du laiton, dans la vallée de la Meuse et particulièrement à Dinant, celle de la laine dans la plaine flamande.

L’une et l’autre nous présentent, dans leur organisation, un spectacle identique et qui contraste aussi fortement qu’il est possible avec celui de l’industrie locale. Ce serait donc une erreur que de ne tenir compte que de celle-ci, comme l’ont fait la plupart du temps les théoriciens de l’économie urbaine. En réalité, le spectacle que présente l’organisation des villes industrielles les plus avancées, est moins simple qu’on ne l’a cru. A côté de traits caractéristiques au Moyen Age, il s’y rencontre des phénomènes presque modernes. C’est particulièrement dans les Pays-Bas, et plus particulièrement encore en Belgique, qu’ils se détachent avec vigueur, et c’est à quoi peut-être l’étude des institutions de cette contrée doit le meilleur de son intérêt et de sa valeur scientifique.

La différence des débouchés rend compte tout d’abord de la différence fondamentale par laquelle l’industrie du laiton ou celle de la laine s’opposent à la petite industrie. Au lieu de produire, comme cette dernière, pour le marché local, elles produisent en grand et pour l’exportation. Le batteur de cuivre de Dinant, le tisserand, le foulon, le teinturier de Gand, d’Ypres, de Bruges, de Douai ou de Louvain ne ressemblent en rien au boulanger, au forgeron ou au savetier. A la fois artisans et marchands, ceux-ci vendent directement à leurs clients les produits de leur travail; ceux-là, au contraire, sont réduits au rôle de simples ouvriers industriels.

Ils ne se trouvent pas en contact avec le public, ils n’ont de rapport qu’avec les marchands qui les emploient—marchands batteurs à Dinant, marchands drapiers en Flandre et en Brabant. Ce sont ces marchands qui leur distribuent le métal ou la laine qu’ils mettent en œuvre, c’est à eux que la matière première revient sous forme de chaudrons ou d’étoffes, et c’est eux enfin qui vendent à la halle ou transportent à l’étranger ces produits d’un travail qu’ils se sont bornés à diriger. Entre le négociant et le fabricant existe donc ici une séparation très nette. Le premier est un capitaliste, le second un salarié. Il importe peu que les batteurs de cuivre, les tisserands, les foulons, les tondeurs, etc., soient, comme les autres artisans, répartis en métiers. Si la forme des groupements est la même de part et d’autre, elle ne doit point nous tromper sur la nature même de ces groupements. Car dans les métiers de l’industrie locale, les outils, l’atelier, la matière première appartiennent au travailleur, comme le produit même qu’il écoule directement au consommateur. Dans la batterie et la draperie au contraire, le capital et le travail se sont dissociés. L’ouvrier, écarté du marché, ne connaît que l’entrepreneur qui le paie et qui s’interpose entre lui et les acheteurs anonymes auxquels vont les fruits de son labeur. La vente directe en détail détermine l’organisation économique des autres artisans. Les métiers de l’industrie d’exportation, au contraire, alimentent le commerce en gros, et c’est après avoir passé par une foule d’intermédiaires qu’à des centaines de lieues de l’endroit de production, les chaudrons dinantais ou les tissus flamands passent enfin dans les mains d’un acheteur qui ignorera toujours celui qui les a fabriqués. L’échange direct, dans lequel on se plaît trop souvent à reconnaître le caractère essentiel de l’économie urbaine, ne se rencontre donc que dans une partie de celle-ci. A côté de lui, il faut faire sa place, et une large place, à cette forme d’échange bien plus compliquée qui nécessite l’intervention du capital. Bref, les traits par lesquels on a coutume de caractériser l’industrie du Moyen Age ne s’appliquent point aux ouvriers des industries d’exportation. Empiétant en quelque sorte sur l’avenir, ils nous montrent déjà, au XIIIe siècle, le spectacle que l’industrie à domicile a généralisé dans toute l’Europe après la Renaissance. Si on a pu s’y tromper, c’est que les industries d’exportation, nous l’avons déjà dit, ne se rencontrent que dans un nombre assez restreint de villes. Pour qu’elles aient pu se développer, en effet, il a fallu un ensemble de circonstances qui, à tout prendre, sont assez rares. C’est grâce à l’abondance de la matière première, aux avantages de leur situation géographique, à la possession traditionnelle d’une technique supérieure que certains centres urbains purent, dès l’origine, fabriquer des produits aisément exportables et auxquels leur qualité supérieure valut une diffusion extraordinaire malgré les entraves du protectionnisme municipal. Il en alla ainsi, dans cette région de fleuves et de ports qu’est la Belgique, pour les cuivres dinantais et les draps flamands et brabançons. De très bonne heure, les uns et les autres figurent dans le commerce européen à côté des blés du Nord et des vins de France ou des vins du Rhin.

C’est là une situation exceptionnelle sans doute, mais c’est là aussi une situation fort ancienne. Elle est au moins contemporaine de la formation de l’industrie locale, et il serait donc inexact de la considérer comme appartenant à un stade postérieur de l’évolution économique. En réalité, l’économie urbaine nous présente côte à côte, dans les pays où elle atteint son développement complet, les modalités différentes de la petite industrie locale et de l’industrie d’exportation ou, si l’on veut, de la grande industrie.

C’est par le nombre de leurs membres que les ouvriers adonnés à celle-ci se différencient le plus nettement des autres métiers urbains. L’industrie d’exportation, dont le marché est indéfiniment extensible et la production toujours grandissante peut nourrir des masses d’hommes, et, dès le XIIe siècle, il est sûr que, de tous côtés, ils affluent vers elle. On ne possède malheureusement aucune donnée sûre avant le commencement du XIVe siècle. Mais, dès cette époque, on peut constater que Gand renfermait environ 4.000 tisserands, chiffre énorme, si l’on songe que la ville ne comportait certainement pas alors plus de 50.000 habitants. On ne peut douter que dans les grandes villes flamandes les artisans de la draperie, avec leurs femmes et leurs enfants, aient formé la majeure partie de la population.

L’équilibre que les villes médiévales du type courant présentent entre les diverses professions, est ici complètement rompu à l’avantage de l’une d’elles, et l’on se trouve en face d’une situation qui rappelle de très près celle des centres manufacturiers de notre époque. Le fait suivant suffit à le prouver. A Ypres, en 1431, c’est-à-dire à une époque où la draperie est en pleine décadence, elle comprend encore 51,6 p. 100 de l’ensemble des professions, tandis qu’à la même date, à Francfort-sur-le-Main, elle n’y intervient que dans la proportion de 16 p. 100.

Les multitudes ouvrières des grandes villes industrielles paraissent avoir vécu dans une condition assez rapprochée de celle des modernes prolétaires. Leur existence était précaire et livrée à la merci des crises et des chômages. Que l’ouvrage vînt à manquer, les métiers partout cessaient de battre et des bandes de sans-travail se répandaient par le pays, mendiant un pain qu’ils ne pouvaient plus se procurer par leur labeur. Certainement, la situation de ces grands métiers sur lesquels reposait la richesse de la Flandre était bien inférieure en stabilité et en indépendance à celle des autres artisans.

De là la turbulence et l’esprit de révolte qui leur sont si souvent reprochés depuis le commencement du XIIe siècle, et dont ils ont d’ailleurs donné tant de preuves. En dehors des époques de chômage, la condition des maîtres, propriétaires ou locataires d’ateliers, était satisfaisante, mais il en allait tout autrement pour les valets ou compagnons occupés par eux. Ceux-ci habitent dans les faubourgs de misérables chaumières louées à la semaine. La plupart du temps, ils n’ont d’autre propriété que les vêtements qu’ils portent. Ils vont de ville en ville chercher à louer leurs bras. Le lundi matin, on les rencontre sur les places, sur les marchés, autour des églises, attendant anxieusement le patron qui les embauchera pour huit jours.

Pendant la semaine, la cloche des ouvriers (_werkklok_) annonce par ses tintements le commencement de la besogne, le court intervalle des repas et la fin de la journée. La paie est distribuée le samedi soir: elle doit être en argent, suivant les règlements municipaux, ce qui n’empêche pas les abus du Truk-System de donner lieu à des plaintes réitérées. Ainsi, les tisserands, les foulons et en général tous les groupes si variés de travailleurs occupés par la draperie forment une classe à part au milieu des autres artisans. On ne les reconnaît pas seulement à leurs «ongles bleus», mais à leur costume et à leurs mœurs. On les considère comme des êtres de condition inférieure et on les traite comme tels. Ils sont indispensables, mais on ne craint pas d’être durs à leur égard, car on sait que la place de ceux qui auront été ruinés par les amendes ou expulsés par les bannissements ne restera pas longtemps vacante. Les bras s’offrent toujours aux employeurs en quantité surabondante. Des masses d’ouvriers vont même chercher fortune hors du pays; on en rencontre en France et jusqu’en Thuringe et en Autriche.

En un point, pourtant, mais en un point essentiel, les travailleurs des industries d’exportation dans les villes du Moyen Age se différencient des ouvriers des temps modernes. Au lieu d’être réunis dans de grands ateliers appartenant aux patrons, ils se répartissent entre une multitude de petits ouvroirs. Le maître tisserand, propriétaire ou plus souvent locataire d’un ou deux métiers, occupe quelques compagnons (en général de un à trois) et un apprenti. C’est ce maître qui reçoit des marchands la matière première et le salaire qu’il distribue à son personnel après avoir prélevé sa part. Ainsi les travailleurs ne sont pas directement subordonnés au capitaliste. Au lieu d’être surveillés par lui, ils ne relèvent dans l’exercice de leur profession que du contrôle des fonctionnaires municipaux. Mais cette garantie, on le verra plus loin, sera jusqu’à la fin du XIIIe siècle plus apparente que réelle. Aussi longtemps, en effet, que le gouvernement urbain appartint aux riches bourgeois, l’intervention du pouvoir public étant réglée par eux, ne put les gêner et il suffit de parcourir les actes de la succession du drapier douaisien Jehan Boine-Broke[46] pour constater jusqu’où a pu aller, avant la révolution démocratique, l’exploitation du monde des travailleurs.

[Note 46: Publiés par M. G. Espinas dans la Virteljahrschrift für Social-und Wirtschaftsgeschichte, an. 1904.]

Il nous reste à jeter un coup d’œil sur ces marchands-exportateurs auxquels aboutit, en dernier lieu, la production industrielle et qui l’alimentent constamment de matière première. Si considérable qu’ait pu être la différence entre leur fortune et la fortune des grands usiniers de notre temps, il ne faut pas hésiter à les considérer comme un groupe d’entrepreneurs capitalistes. Il importe, en effet, de ne point juger en cette matière sans tenir compte du milieu. Ce ne sont point les valeurs absolues, mais les valeurs relatives qui doivent entrer en ligne de compte. A une époque où la circulation des biens, comparée à la nôtre, semble un ruisseau à côté d’un fleuve, où un navire de deux cents tonnes passe pour un grand bâtiment et où les chariots franchissant les cols des Alpes ne transportent guère en un an plus de marchandises que les trains n’en font passer aujourd’hui en un seul jour à travers le tunnel du Saint-Gothard, quelques dizaines de milliers de livres possédées par un Boine-Broke, un Simon Saphir ou un Jean Rynvisch assuraient à leurs détenteurs une supériorité financière analogue à celle dont jouissent les millionnaires de la grande industrie contemporaine. Sans doute, il convient, même avec la restriction que nous venons d’indiquer, de ne point se les représenter sous un aspect trop moderne. Les conditions générales de la vie économique et surtout l’état rudimentaire du crédit assignent à leur activité des limites étroites. Il ne faut voir en eux que de riches bourgeois, profitant de l’avantage que leur donne la fortune pour se livrer à de fructueuses opérations de vente et d’achat en grand.

Beaucoup ne sont même, si l’on peut ainsi dire, que des marchands intermittents; le négoce ne constitue pour eux qu’une occupation accessoire et en quelque sorte adventice. Ils se gardent de s’engager complètement dans les affaires; ils n’y risquent qu’une partie de leurs capitaux; ils ne pratiquent ni les spéculations aventureuses ni les marchés à terme. Mais, si vrai que soit tout cela, il n’en reste pas moins que, comparés aux artisans des petits métiers, ils nous apparaissent comme de puissants brasseurs d’affaires. Les ressources dont ils disposent leur permettent d’acquérir en une seule fois des centaines d’hectolitres de blé, de tonneaux de vin ou de balles de laine. En Flandre, c’est naturellement à l’importation en gros de la laine que se livrent la plupart d’entre eux, comme à Dinant c’est à l’importation du métal qu’ils s’adonnent presque tous[47]. Seuls, ils peuvent acquérir en quantité ces précieuses toisons anglaises dont la finesse assure la vogue des draps flamands, et, propriétaires de la matière première dont ils possèdent, en fait, le monopole, ils se trouvent nécessairement dominer tout le travail industriel. La laine brute qu’ils ont importée dans les villes leur fait retour sous forme de tissus, après avoir passé par les ateliers, et le profit qu’ils retirent de la vente des étoffes leur sert à entreprendre de nouvelles importations de laine[48].

[Note 47: Il faut bien remarquer d’ailleurs qu’ils ne s’y livrent pas exclusivement. Dès que les circonstances sont favorables, ils importent des blés ou du vin.]

[Note 48: Je décris ici l’état de choses primitif. Plus tard, les marchands de laine et les marchands de drap se séparèrent. Mais il est impossible, dans un ouvrage comme celui-ci, d’entrer dans tous les détails de l’organisation capitaliste.]

Comme nous l’avons déjà constaté plus haut, à propos du commerce des subsistances, la liberté économique de ces marchands capitalistes est complète. Autant l’ouvrier industriel est surveillé et tenu en bride par les règlements municipaux, autant le trafic en gros du drap et de la laine échappe aux atteintes de ceux-ci. Les grands négociants peuvent à leur guise acquérir et introduire en ville des quantités indéterminées de marchandises; les associations qu’ils forment entre eux ne relèvent d’aucun contrôle; personne ne fixe un maximum au prix qu’ils exigent des acheteurs. Eux seuls, dans leurs gildes ou leurs hanses, associations volontaires comparables en cela à nos syndicats et à nos trusts, peuvent imposer le respect de certaines règles ou de certains procédés. Pour le reste, si restreinte et si maladroite encore que soit la force naissante de leur capitalisme, elle se déploie du moins sans entraves, et sa liberté achève de nous faire comprendre leur influence et leur domination.