Les anciennes démocraties des Pays-Bas
Chapitre V
LE ROLE DES GILDES.
On ne comprendrait pas comment le droit urbain a pu triompher—et triompher en somme assez facilement,—si l’on ne s’avisait point de deux circonstances qui ont favorisé ses progrès: tout d’abord, la plasticité des institutions à l’époque de sa naissance, ensuite la liberté dont les autorités constituées l’ont laissé jouir à ses débuts. Un droit coutumier, non écrit, traditionnel et rudimentaire, une administration de forme patriarcale et confiée à des officiers héréditaires, l’un et l’autre faits pour une civilisation très simple, se trouvaient incapables de s’imposer aux manifestations nouvelles de l’activité sociale qui surgirent avec la renaissance du commerce. Les princes, de leur côté, ne songèrent pas à entraver un mouvement qui, loin de les menacer, tournait plutôt à leur avantage en augmentant leurs ressources dans la mesure même où l’essor du trafic rendait leurs tonlieux plus productifs. Tous, laïques ou ecclésiastiques, ne manquent pas de prendre sous leur sauvegarde les marchands traversant leur terre: depuis le commencement du XIe siècle, les paix de Dieu comme les paix territoriales les placent sous la protection de l’Église ou sous celle des hauts justiciers.
En revanche, dans les territoires laïques du moins, on ne voit pas le pouvoir politique intervenir dans l’organisation des colonies marchandes. Pendant tout le Xe siècle et la plus grande partie du XIe, il les ignore. Il ne remarque point les différences par où elles se distinguent nettement du reste de la population régionale. Il ne modifie en rien pour elles ses principes d’administration. Sans tenir compte de leur situation économique et des besoins qu’elle leur impose, il exige d’elles les mêmes prestations, les mêmes services, les mêmes impôts qu’il exige des autres habitants de la châtellenie ou de la banlieue. Incapable de s’adapter et de répondre aux nécessités de leur genre de vie, il leur vend chèrement la protection qu’il leur accorde, et son autorité ne se fait sentir à elles que comme une série d’exactions et d’abus. Mais s’il les gêne, il ne les supprime pas. Il ne leur donne aucune institution propre, mais il ne les empêche pas de s’en donner. Le principe d’autorité qui a présidé à l’érection des châteaux cède la place dans les portus au principe du self-government. Dès ses débuts, la vie urbaine se développe dans la liberté, et c’est par l’association que, suppléant à l’inertie des représentants officiels de la puissance publique, elle élabore peu à peu les installations, les ressources et les institutions qui lui sont le plus indispensables.
De son activité pendant cette première période de débuts et de tâtonnements, on ne sait et l’on ne saura toujours que bien peu de choses. L’historiographie de l’époque, confinée dans l’Église et attentive seulement aux «gestes» des princes et des évêques, ne s’est point occupée des immigrants obscurs qui préparaient un avenir dont eux-mêmes ne pouvaient entrevoir la grandeur[10]. Nous en sommes réduits, pour nous représenter leur organisation primitive, à rechercher péniblement les traces qu’elle a laissées dans des documents d’époque plus récente. Elles sont assez nombreuses pour attester que c’est l’association libre qui constitua parmi eux le premier principe d’ordre. Elle fut pour ces nouveaux venus, pour ces «épaves», étrangers les uns aux autres, le succédané ou, si l’on veut, le remplaçant de l’organisation familiale. Par elle, apparaît dans la population urbaine, à côté des institutions patriarcales qui ont dominé jusqu’alors, une forme nouvelle, plus artificielle et plus simple en même temps, de groupement social.
[Note 10: Gilles d’Orval, par exemple, citant par hasard les premières lignes de la charte donnée par l’évêque de Liége aux Hutois en 1066, en passe le reste pour ne pas ennuyer ses lecteurs.]
Il est vrai que l’association est bien plus ancienne que la vie urbaine. On connaît, dès l’époque franque, l’existence de «gildes»
remontant à l’antiquité germanique. Mais ces gildes primitives ne semblent avoir eu aucun caractère politique. C’étaient de simples «compagnonnages» dont les membres s’entr’aidaient les uns les autres, se réunissaient pour boire ensemble, et dont le caractère religieux, païen à l’origine, chrétien dans la suite, était fortement accusé. Il n’en fut plus de même dans les villes. Ici, l’exercice du commerce transforma complètement l’institution. Essentiellement voyageurs, les marchands ne pouvaient se risquer seuls au dehors sans courir le risque de devenir aussitôt la proie de quelque pillard. Ils furent donc forcés, pour entreprendre avec sécurité leurs lointaines pérégrinations, de constituer de véritables caravanes. Avant le départ, dans chaque ville, ils s’assemblent sous le commandement d’un chef (_Hansgraf, comes mercatorum, cuens des marchands_). A leur tête marche un porte-bannière (_schildrake_) derrière lequel s’allonge la file des chariots et des bêtes de somme. Aux caisses et aux ballots sont attachés les pieux et les toiles des tentes que l’on dressera au campement du soir, ainsi que les armes, arcs, flèches, épées, dont les compagnons se serviront à la première alerte[11]. Naturellement, une telle organisation suppose une discipline rigoureuse et quasi militaire. Comme les modernes caravanes de l’Orient, ces caravanes médiévales obéissent à un règlement qui détermine non seulement leur ordre de marche, mais le rôle et les droits de chacun aux marchés et aux foires où l’on s’arrête. Les périls courus en commun, l’obéissance partagée sous le même chef, la solidarité des intérêts et des sentiments maintiennent entre leurs membres un puissant esprit de corps. Revenue au logis, l’association ne se dissout pas. Elle se constitue en gilde, en hanse, en «frairie», en «carité». Dès le XIe siècle, nous voyons la gilde de Saint-Omer complètement constituée, et les statuts de la Halle aux draps de Valenciennes nous permettent d’affirmer que la «carité» de cette ville remonte à une époque aussi ancienne.
[Note 11: J’emprunte ces traits aux statuts de la Halle aux draps de Valenciennes. CAFFIAUX. Mémoires de la Société des antiquaires de France, t. XXXVIII (1877), et aux règlements de la Hanse de Londres.
Voy. H. PIRENNE. La hanse flamande de Londres. Bull. de l’Académie de Belgique. Cl. des lettres, 1899.]
Or, ce ne sont point là certainement des phénomènes isolés. La vraisemblance nous oblige à admettre que, les mêmes causes produisant les mêmes effets, toutes les localités adonnées au commerce extérieur ont connu des institutions analogues. En dépit des différences de détail et de la diversité des noms, toutes ont dû posséder, plus ou moins nombreuse et plus ou moins puissante, leur association marchande.
Comme à Saint-Omer, chacune de ces associations disposait sans doute d’un local pour ses réunions, avait des doyens, désignait ses membres sous le nom de frères et exerçait sur eux une certaine juridiction corporative. Quelques-unes, chose vraiment extraordinaire, et qui témoigne de la rapidité du progrès social, avaient un «notaire» ou un «chancelier» chargé de tenir leurs écritures et que l’on peut considérer comme le lointain ancêtre des clercs urbains de l’avenir[12].
[Note 12: G. ESPINAS et H. PIRENNE. Les coutumes de la gilde marchande de Saint-Omer, dans Le Moyen Age, 1901, p. 189 et suiv.]
Mais à cela ne se bornait pas l’activité des gildes et des «carités».
Elles ne se contentent point de leurs attributions corporatives.
Hardiment, elles se chargent de fonctions publiques, et, puisque les autorités restent inactives, elles agissent à leur place. A Saint-Omer, la gilde affecte chaque année l’excédent de ses revenus à «l’utilité commune», c’est-à-dire à l’entretien des rues, à la construction des portes et de l’enceinte de la ville. D’autres textes nous donnent le droit de conjecturer que des faits analogues se rencontrèrent dès une époque très ancienne, à Arras, à Lille et à Tournai. Dans ces deux dernières villes, en effet, nous voyons les finances urbaines, au XIIIe siècle, placées sous le contrôle, ici de la «charité Saint-Christophe», là du comte de la Hanse[13].
[Note 13: Voyez L. VERRIEST. Qu’était la charité Saint-Christophe à Tournai? Bull. de la Comm. royale d’histoire de Belgique, 1908, p.
139 et suiv.]
C’en est assez pour justifier ce que nous avancions plus haut et pour affirmer qu’au milieu de la population hétérogène et, souvent sans doute, hétéroclite des portus flamands et wallons, l’association marchande a, pour la première fois, établi quelque ordre et quelque stabilité. Officiellement elle n’a aucun droit pour agir comme elle le fait; son intervention s’explique uniquement par la cohésion qui s’est établie entre ses membres et par l’influence dont jouit leur groupe. Car, dans les agglomérations urbaines du XIe siècle, les marchands-voyageurs constituent évidemment une élite. C’est parmi eux que se rencontrent les hommes les plus énergiques et les plus entreprenants; c’est parmi eux aussi que commencent à apparaître les premiers riches. La gilde n’a pas seulement jeté les assises des constitutions urbaines, elle a encore été, parmi la masse des immigrants venus de la campagne, le point de départ de la formation de classes sociales différentes, reposant sur la différence des fortunes.
Les hommes les plus riches ont pris tout naturellement la première place et joué le rôle le plus actif dans les colonies marchandes, comme, dans le plat-pays, la fortune foncière a assigné la première place et donné le rôle le plus actif aux grands propriétaires.
Le caractère aristocratique qu’a revêtu dès l’époque franque la constitution rurale, le caractère aristocratique que revêtira bientôt la constitution urbaine s’expliquent par la concentration rapide du capital, ici du capital foncier, là du capital mobilier, aux mains d’un petit nombre de privilégiés.
Mais la fortune des marchands profite à la chose publique et l’usage qu’ils en font justifie l’influence sociale dont ils jouissent.
L’initiative privée rivalise avec l’initiative corporative. A côté des travaux d’utilité générale secondés par les gildes, on en constate d’autres, dès le XIe siècle, qui sont dus à des particuliers. De riches commerçants emploient généreusement leur fortune dans l’intérêt de leurs concitoyens. L’un d’eux, en 1043, construit une église à Saint-Omer[14]; un autre, un peu plus tard, rachète à Cambrai le tonlieu d’une des portes de la ville et pourvoit à l’entretien d’un pont[15].
[Note 14: GIRY. Histoire de Saint-Omer, p. 370.]
[Note 15: Gestes des évêques de Cambrai, édit. De Smedt, p. 131.]
Ainsi, on voit apparaître de très bonne heure, au milieu des portus, les premiers linéaments du patriciat urbain. Une classe riche se forme, qui prend en main la direction de l’agglomération. Influente par son importance sociale, solide par l’étroite association de ses membres en un même corps, elle s’essaye à la vie politique. Les revendications de la bourgeoisie, dont nous avons cherché plus haut à déterminer le programme, trouvent en elle, tout à la fois, leur organe et leur champion.