Les anciennes démocraties des Pays-Bas
Chapitre III
PORTUS ET IMMIGRANTS.
Il devait cesser bientôt d’en être ainsi. Les Normands disparus et la sécurité rétablie, le mouvement commercial que nous avons observé aux premiers temps de l’époque carolingienne, dans les bassins de l’Escaut et de la Meuse, ne pouvait tarder de s’y ranimer. Les vieux ports du IXe siècle, il est vrai, Quentovic, Tiel et Durstede, ne se relevèrent pas de leurs ruines. Mais de nouveaux centres économiques ne tardèrent pas à paraître et ils jouirent cette fois d’une prospérité durable.
Grâce à leur excellente situation géographique, les Pays-Bas virent l’activité commerciale se développer chez eux de meilleure heure que dans la plupart des autres contrées situées au Nord des Alpes. La grande étendue de leurs côtes, le voisinage de l’Angleterre, les trois fleuves profonds qui les traversent et qui les rattachent par des routes naturelles l’un au Sud de l’Allemagne et aux cols donnant accès à l’Italie, l’autre à la Bourgogne et au couloir de la Saône et du Rhône, le troisième à la France centrale, les destinaient à jouer, dans le bassin de la mer du Nord, le même rôle que Venise, Pise et Gènes dans ceux de la Méditerranée et de l’Adriatique. Ils constituèrent, dès le Xe siècle, le point de jonction des deux grands courants du trafic européen. Par le cabotage de la mer du Nord et de la Baltique, ils se trouvèrent en contact avec les négociants orientaux qui, à travers la plaine russe, circulaient entre la Crimée et le golfe de Botnie, tandis que les marchands italiens, dans leurs voyages vers le Nord, y aboutissaient naturellement. Si faible qu’ait pu être encore au Xe siècle le mouvement du commerce international, il se trouva donc plus fécond que partout ailleurs dans les plaines de Belgique.
Sous son influence salutaire, le régime économique figé jusqu’alors dans l’immobilité d’une vie agricole sédentaire et locale, s’assouplit et se réveille. La carrière aventureuse du marchand commence à attirer les plus entreprenants des serfs domaniaux. Les pauvres, si nombreux à cette époque où la terre seule peut nourrir l’homme et où il n’y a pas assez de terre pour chacun, voient se présenter à eux de nouveaux moyens d’existence: le halage des barques, la conduite des chariots, le déchargement des marchandises. De plus en plus nombreux, ils obéissent à l’attraction toujours plus forte que le commerce, en se développant, exerce autour de lui.
Cette attraction part de foyers déterminés tout naturellement par le relief du sol, la direction ou la profondeur des cours d’eau. Ils se constituent d’eux-mêmes aux nœuds, si l’on peut ainsi dire, du transit régional. On en rencontre au fond des golfes (Bruges), là où une route vient croiser le cours d’un fleuve (Maestricht, Valenciennes), au confluent ou à proximité du confluent de deux rivières (Liége, Malines, Gand), ou encore au point où une rivière cessant d’être navigable, les bateaux qu’elle porte doivent nécessairement être déchargés (Louvain, Bruxelles, Douai, Ypres). La circulation commerciale éparpille ses étapes par le pays. Débarcadères, stations d’hivernage et relais fixent bientôt autour d’eux des agglomérations d’hommes qui, rompant les liens qui les ont jusqu’alors attachés à la terre, deviennent les artisans inconscients du progrès social.
Les documents de l’époque donnent à ces endroits des noms caractéristiques. Ils les appellent emporium, c’est-à-dire entrepôts, ou plus souvent, et d’un mot qui fera fortune, portus. Depuis longtemps, on désignait ainsi un lieu par lequel, grâce aux avantages de sa situation, passent habituellement les marchandises[3]. Mais, à partir du Xe siècle, le portus n’est plus seulement un passage: c’est le groupement permanent des individus massés en un lieu de passage. Son nom est dans les Pays-Bas le nom le plus ancien qu’aient porté les agglomérations urbaines. Durant tout le Moyen Age, en néerlandais, une ville s’est appelée poort et un bourgeois, poorter.
[Note 3: Sur ceci, cf. H. PIRENNE, Villes, marchés et marchands au Moyen Age. Rev. hist., t. LXVII (1898), p. 62 et suiv.; le même: Les villes flamandes avant le XIIe siècle. Ann. de l’Est et du Nord, t. I (1905), p. 22 et suiv.]
Par une rencontre étrange à première vue et qui n’a rien pourtant que de très naturel, c’est au pied des châteaux et des cités épiscopales dont nous parlions tout à l’heure, que les portus vinrent se former, au cours du Xe siècle. Sans doute ce ne fut point là une règle sans exception. Les forteresses, les monastères, les sièges diocésains situés à l’écart des voies du trafic ne virent point se masser autour de leurs murs les jeunes agglomérations marchandes[4]. Cette fortune n’échut qu’à ceux-là seuls dont l’emplacement répondait aux nécessités commerciales. Et ce fut le cas de la plupart d’entre eux. Les endroits qui se prêtent le mieux à la défense d’un territoire sont, en effet, ceux aussi vers lesquels se dirige naturellement la circulation des hommes et des choses. Les chemins stratégiques sont tout à la fois les chemins du commerce et il en résulta que, marqués les uns et les autres par la nature, les castra et les portus se rencontrèrent aux mêmes points.
[Note 4: Ce fut le cas pour Térouanne qui, bien que siège d’un évêché, resta toujours une bourgade sans importance à cause des conditions désavantageuses de sa situation.]
Personne d’ailleurs n’éprouvait plus impérieusement que les marchands le besoin de protection. L’abri que les enceintes emmuraillées pouvaient fournir en temps de guerre était surtout précieux pour des gens dont tout l’avoir consistait en biens meubles, et que chaque guerre menaçait d’une ruine complète. Aussi, s’il arriva parfois qu’un portus s’établit en rase campagne, on ne tarda guère à le reporter dans le voisinage du castrum le plus proche. C’est ce que l’on peut constater pour celui de Lambres, près de Douai, et rien ne nous permet de croire que cet exemple soit isolé.
Ainsi donc le Xe siècle vit se constituer dans les diverses régions des Pays-Bas, sauf dans les contrées solitaires et inaccessibles de l’Ardenne, un grand nombre d’agglomérations en partie double. Deux éléments complètement différents par leur nature: le castrum (ou la cité) et le portus s’accolèrent l’un à l’autre. Quelles que soient les différences locales, le spectacle au fond est partout le même.
On peut seulement constater qu’il est un peu plus compliqué dans les cités épiscopales. Ici, en effet, le périmètre plus étendu des murailles permit, semble-t-il, aux marchands de s’installer non point à l’extérieur, mais, du moins au début, à l’intérieur même de l’enceinte.
Entre l’ancienne population et la nouvelle le contraste est aussi éclatant qu’il est possible. La première, composée de militaires, de clercs, de fonctionnaires, de serviteurs, consomme, on l’a vu, sans rien produire, et d’ailleurs ne s’augmente pas. La seconde, perpétuellement alimentée de nouveaux arrivants, s’adonne tout entière à l’exercice du commerce. Au lieu d’être entretenue par les prestations qu’elle reçoit du dehors, elle ne subsiste que par son travail. C’est, dans la pleine acception du mot, une colonie[5], et, comme dans toute colonie, les immigrants dont elle s’accroît sont des chercheurs de fortune, des aventuriers, des hommes entreprenants et actifs. Le castrum n’avait été pour les gens de la campagne qu’un refuge momentané, que le siège d’un marché hebdomadaire, que l’emplacement d’un sanctuaire vénéré. Ils y passaient, ils n’y résidaient pas. Le portus, au contraire, retient tous ceux qui viennent y tenter un nouveau genre de vie. Il ne se juxtapose pas seulement au château, comme un faubourg à une ville: il s’en différencie par l’origine de ses habitants, par leurs occupations habituelles, par leur condition juridique.
[Note 5: Des textes du XIe siècle donnent le nom de colonia à Bruges et à Dinant.]
En effet, dès l’origine, sa population apparaît comme une population d’hommes libres. Formée d’immigrants venus de toutes parts, ayant abandonné leurs familles et les domaines sur lesquels ils avaient vécu jusqu’alors, elle constitue un groupement d’inconnus, une foule anonyme, au milieu de laquelle il est impossible de reconnaître le status primitif de chacun de ses membres. Sans doute, puisqu’ils viennent de la campagne et que la servitude est alors la condition habituelle de la classe rurale, beaucoup d’entre eux sont fils de serfs. Mais comment le savoir s’ils ne le dévoilent eux-mêmes? Il peut bien arriver, et il arrive, qu’un propriétaire des environs, passant par l’agglomération marchande, y découvre un de ses hommes et le réclame. Mais de tels incidents sont rares. Car l’étranger, l’homme du dehors, n’a point d’état civil, et, n’en ayant point, il est traité comme un homme libre, puisque la servitude ne se présume pas. En somme, les premiers habitants des villes naissantes n’eurent point à revendiquer la liberté. Elle leur vint d’elle-même et tout simplement, en vertu des circonstances sociales de l’époque. Ce n’est qu’à la longue, et beaucoup plus tard, qu’elle constituera pour eux un droit.
Elle a commencé par n’être qu’un fait.