Les Années rouge et noir

Gérard Delteil · Chapitre 4 sur 58

Pages du PDF

Les Années rouge et noir

2 - Juin 1944

2

Juin 1944

La planque avait été aménagée dans un pavillon de banlieue isolé. Anne, qui disposait d’une clé que lui avait remise son supérieur direct, arriva la première et explora les lieux. Avec ses papiers peints à fleurs jaunis, son mobilier d’inspiration Henri II et divers objets pour la plupart un peu vieillots, la maison aurait pu être occupée par un couple de modestes retraités. Pourtant, la couche de poussière qui recouvrait les lieux montrait qu’ils avaient été abandonnés depuis un certain temps. Elle découvrit un balai et des chiffons dans un placard et entreprit de faire un peu de ménage dans l’entrée et le salon car cet état pouvait sembler louche à d’éventuels visiteurs. Ensuite, elle s’installa dans un fauteuil couvert de velours usé jusqu’à la corde et tourna le bouton du poste de radio, mais l’appareil ne fonctionnait pas.

Elle n’eut pas le temps d’ouvrir le livre qu’elle avait emporté à tout hasard, un exemplaire d’un roman de Gide imprimé avant la guerre, que la sonnette se mit à carillonner. Il ne s’agissait pas d’une sonnette moderne à impulsion électrique, mais d’une manette reliée à un câble qui actionnait une petite sonnette de bronze. Celle-ci produisait un tintement qui résonnait dans toute la maison.

La surprise lui coupa le souffle pendant un court instant, puis elle se leva, traversa le couloir qui menait à la porte d’entrée et fit pivoter l’œilleton. Le visage qu’elle découvrit était celui d’un jeune homme au physique agréable, plutôt étroit, avec des pommettes saillantes, des yeux noirs surmontés d’épais sourcils, un haut front et une abondante crinière brune rebelle coiffée en arrière. Cette apparence correspondait à la description sommaire qui lui avait été faite de son contact. Néanmoins, après avoir ouvert, elle demanda prudemment « C’est à quel sujet ? » comme l’aurait fait une ménagère ordinaire.

– Je viens pour réparer la chaudière, dit le jeune homme.

– Il y a une fuite. Un tuyau est crevé.

– J’ai tout ce qu’il faut pour le réparer.

C’était au mot près le dialogue convenu. Elle ouvrit donc plus grand la porte et laissa passer le garçon, qui était vêtu d’un blouson de cuir et portait une musette de plombier sur l’épaule.

Celui-ci promena un regard indifférent sur le décor, puis se laissa tomber dans le fauteuil qu’Anne venait d’abandonner.

– Vous n’auriez pas quelque chose à boire ?

– À vrai dire, je viens d’arriver, mais je suppose que les robinets fonctionnent.

Elle alla explorer la cuisine, dont les placards contenaient quelques boîtes de conserve et des biscuits, mais aucune boisson. Elle trouva des verres et en prit deux qu’elle remplit d’eau et disposa sur un petit plateau.

– J’aurais apprécié un petit coup de rouge ou une bière, mais je me contenterai du Château-La Pompe s’il n’y a rien d’autre, dit le jeune homme en levant son verre dans sa direction, comme s’il trinquait.

– Dites donc, vous êtes difficile pour un communiste !

Cette remarque suscita un sourire ironique.

– Il est préférable de nous en tenir à notre mission et d’éviter les discussions politiques, vous ne croyez pas ?

– Sans doute. Avez-vous les documents ?

– Vous voilà bien pressée tout à coup. Laissez-moi souffler, je viens de me coltiner vingt bornes avec un vélo pourri.

– Vous l’avez laissé dehors ?

– Je ne suis pas idiot. Je l’ai planqué dans le jardin, derrière le pavillon.

– Et si je n’avais pas été là ? Vous n’avez pas de clé…

– Eh bien j’aurais suivi les consignes. Attendre dix minutes sans me faire remarquer et revenir demain à la même heure. Ça ne m’aurait fait que quarante bornes de plus. Un bon entraînement pour le tour de France.

Cette fois, Anne ne fut pas insensible à son sourire et à son charme. Elle rit.

– Je vois que vous êtes sportif.

– On s’adapte à la situation. Et vous, comment êtes-vous venue ?

– Par le train et à pied depuis la gare. Elle n’est pas loin.

– Bon, je vais tout vous remettre comme prévu et vous me signerez un reçu. Ne vous inquiétez pas, ça n’est pas compromettant : ils ont mis ça sous la forme d’une facture de plombier. Ensuite nous vérifierons que la maison convient.

Leur mission consistait à préparer une rencontre entre les représentants des Francs-tireurs et partisans français de la région parisienne et des délégués de l’Armée secrète gaulliste, envoyés par le général Kœnig, qui venait d’être nommé à la tête des Forces françaises de l’intérieur. Il leur fallait pour cela vérifier que l’endroit était sûr, envisager les diverses mesures de sécurité, les issues et les itinéraires de repli, puis transmettre des rapports détaillés à leurs supérieurs respectifs. Mais la méfiance restait de rigueur entre des combattants clandestins issus de milieux politiques aussi différents.

Il sortit de sa musette une lettre cachetée contenant un projet d’application du protocole d’accord signé entre les deux mouvements de Résistance, car la fusion décidée le 1er mars n’existait encore que sur le papier. Anne la rangea dans son sac et signa la fausse facture.

– Voilà qui est fait ! dit le jeune homme sur un ton enjoué. Passons à la seconde étape…

La sonnerie du téléphone l’interrompit. Ils s’interrogèrent du regard. D’où pouvait venir cet appel et fallait-il répondre ?

Le jeune FTP décrocha le combiné, prononça des paroles qui correspondaient à un code, écouta son interlocuteur pendant un bref instant puis raccrocha.

– Les nouvelles ne sont pas bonnes. Nous sommes bloqués ici jusqu’à nouvel ordre.

– Et pourquoi cela ?

– Je croyais que vous saviez qu’on ne pose pas ce genre de question. De toute manière, je n’en sais rien. Il peut y avoir toutes sortes de raisons. Ça ne m’intéresse pas de me creuser la tête pour essayer de les deviner. Les ordres sont les ordres.

– Ce sont les ordres de vos chefs, pas des miens ! protesta-t-elle. Qu’est-ce qui me prouve qu’il ne s’agit pas d’un piège ? Et si je veux partir pour demander des consignes ?

Il eut un nouveau sourire, différent des précédents, puis écarta un pan de son blouson pour lui montrer la crosse d’un pistolet passé dans sa ceinture.

– Je crains que ce ne soit pas possible.

– Vous me tireriez dessus ?

– Ça ne sera pas nécessaire, puisque vous allez être raisonnable et rester jusqu’à un nouvel appel. Nous n’attendrons peut-être pas plus d’une heure ou deux. De toute façon, il va nous falloir un certain temps pour tout examiner comme il faut.

Une sourde inquiétude envahit la jeune femme. Cet incident était-il la conséquence de sa rencontre avec Bacchelli ? Elle aurait dû, bien entendu, rapporter cet épisode à ses chefs, mais elle ne l’avait pas fait, de crainte qu’ils ne considèrent qu’elle avait été retournée après avoir parlé et passé un marché. Tout combattant arrêté et relâché devenait suspect auprès de ses camarades. Elle n’avait donc pas osé refuser cette mission, tout en ayant conscience du danger qu’elle faisait courir à son réseau. Depuis ce sinistre tête-à-tête, le numéro deux du RNP ne l’avait plus inquiétée. Son espoir était que, dans l’atmosphère de panique créée par le débarquement des Alliés en Normandie et la dégradation continue de la situation de Vichy, les politiciens du genre de Bacchelli soient trop occupés à sauver leur peau, voire à retourner leur veste, pour s’intéresser encore à elle. Mais les tortionnaires des Brigades spéciales, eux, avaient le dos au mur et poursuivraient leur sinistre besogne jusqu’au bout.

Il était difficile de savoir quel marché Bacchelli avait passé avec eux. Elle avait donc pris les plus grandes précautions, au point d’avoir la certitude de ne pas avoir été suivie. Néanmoins, une erreur n’était pas à exclure. Peut-être les BS avaient-elles savamment organisé un traquenard pour coincer des éléments plus importants qu’elle ? Rien ne prouvait que cet homme armé, aussi sympathique soit-il, était bien l’envoyé des FTP. Ou bien avait-elle été démasquée par des membres de son réseau et ce rendez-vous n’était qu’un piège pour l’attirer dans un endroit discret où on allait l’interroger, voire l’exécuter pour trahison…

– Bon, on s’y met ? dit le supposé FTP.

Ils visitèrent méthodiquement le pavillon et repérèrent, outre l’entrée principale, deux issues susceptibles d’être utilisées en cas d’urgence. L’une donnait sur le jardin, l’autre sur une petite rue. Le jeune homme tira de sa musette un plan de la commune qu’il déplia sur la table du salon et se mit à tracer des croix et des flèches.

– J’ai déjà fait un tour dans le quartier, expliqua-t-il. Une voiture pourra se garer ici, et l’autre là. Si elles arrivent à quinze ou vingt minutes d’écart, elles ne devraient pas se faire trop repérer. Ce coin est complètement désert.

Ce comportement rassura un peu Anne, sans dissiper complètement ses inquiétudes.

– Qu’en pensez-vous ? demanda-t-il, voyant qu’elle était perdue dans ses pensées.

– Oui, ça me semble jouable. Ce pavillon a été bien choisi.

– Il ne reste plus que la cave.

– Ce n’est pas l’endroit idéal pour se cacher…

– Sauf si on a le temps d’aménager une planque.

– En général ils sondent les murs, non ?

– J’ai des copains qui s’en sont tirés de cette façon. Allez, on descend voir à quoi elle ressemble !

Mine de rien, il prenait les décisions, alors qu’ils étaient en principe sur un pied d’égalité. Ce garçon semblait très sûr de lui. L’idée de plonger dans un sous-sol sans doute sombre et lugubre ne plaisait guère à Anne, mais elle ne trouva pas de prétexte pour y échapper. Son compagnon, qui avait visiblement tout prévu, disposait d’une lampe torche. Quand il passa devant elle pour s’engager dans l’escalier, l’idée de le pousser, de verrouiller la porte derrière lui et de fuir l’effleura, mais elle n’en fit rien.

Il trébucha puis se retourna pour diriger sa lampe vers les pieds de la jeune femme.

– Attention, il y a une marche de cassée.

Le sol était en terre battue. Une odeur de moisi régnait dans cette cave qui avait été divisée en plusieurs parties. L’une servait de dépotoir, toutes sortes de vieilleries s’y entassaient : malles métalliques, roues de vélo, meubles vermoulus ; l’autre avait été aménagée en cellier, des étagères inclinées avaient sans doute servi à ranger des bouteilles de vin, mais elles étaient vides.

– Dommage, dit le garçon.

Il promena le faisceau lumineux sur les parois, puis s’accroupit.

– Miracle ! s’exclama-t-il en brandissant une bouteille. Ils en ont oublié une.

Il lui tendit sa trouvaille et sa torche.

– Tenez ça un instant et éclairez-moi pour que je poursuive mes recherches, on ne sait jamais.

Il aurait été facile de lui flanquer un coup de bouteille sur le crâne et de s’éclipser, le laissant assommé dans l’obscurité, mais elle n’en éprouvait aucune envie. Si les intentions de ce type avaient été de la séquestrer, il ne se serait pas comporté de cette façon.

– Et de deux ! s’exclama-t-il. Celle-là avait roulé dans une sorte de trou. Jamais deux sans trois.

Néanmoins, ses investigations firent mentir le proverbe.

– Bon, revenons aux choses sérieuses ! dit-il en reprenant sa lampe, mais en lui laissant une bouteille dans chaque main.

La cave ne comportait aucune autre sortie.

– Ça me paraît en effet difficile de se planquer là, conclut-il. On remonte.

Encore une fois, il dirigeait les opérations et prenait de l’ascendant sur elle, bien qu’ils eussent à peu de chose près le même âge. Les consignes données à la jeune femme précisaient pourtant clairement qu’il ne fallait en aucun cas se soumettre à des ordres ou directives des communistes.

Quand ils se retrouvèrent au rez-de-chaussée, de la main il brossa son blouson et son pantalon où s’étaient accrochées des toiles d’araignée, puis il posa son pistolet sur le buffet.

– Et si on cassait une petite graine pour faire passer le temps, maintenant que nous avons de quoi arroser notre rencontre ?

Joignant le geste à la parole, il se rendit dans la cuisine, abandonnant son arme. Oubli volontaire ou négligence ? Ce garçon semblait trop expérimenté pour commettre une erreur de ce genre. Peut-être le pistolet n’était-il pas chargé ou bien son propriétaire avait-il acquis la certitude qu’elle ne tenterait rien pour quitter le pavillon avant que la consigne ait été levée. Quoi qu’il en fût, elle ne tenta pas de s’en emparer.

Il réapparut avec une boîte de pâté, des couverts, un ouvre-boîtes et un tire-bouchon.

– J’avais prévu le pain. C’est du pain noir, mais il y a pire.

Sa musette contenait une grosse boule fort appétissante d’aspect. Anne, qui commençait elle aussi à avoir faim, consentit donc à prendre place en face de lui devant la lourde table assortie au buffet. Il essuya une des bouteilles à l’aide d’un chiffon et déchiffra l’étiquette.

– Bigre, c’est du Pomerol 1937 ! C’est une bonne année, au moins ?

– Aucune idée.

Il la déboucha habilement et servit la jeune femme, en prenant des airs de maître d’hôtel stylé. Elle joua le jeu en goûtant le vin et faisant claquer sa langue.

– À la bonne heure, dit-il, je vous sentais tendue.

– La situation n’est tout de même pas évidente.

– Les nazis vont perdre la guerre. Dans quelques mois, nous ne les aurons plus sur le dos. Buvons à la victoire.

Cette fois, ils trinquèrent pour de bon, puis entreprirent de se faire des tartines. Anne mangeait les siennes délicatement, alors que son compagnon les engloutissait. En d’autres circonstances, ces façons lui auraient semblé grossières, mais, dans la situation présente, la priorité n’allait pas aux bonnes manières. D’autant que, le Pomerol aidant, la bonne humeur lui revenait.

À l’issue de ces agapes, le jeune homme se leva.

– Et si on mettait un peu de musique ?

– Le poste ne marche pas.

– Voyons ça.

Il se pencha derrière le meuble sur lequel reposait le récepteur de TSF.

– Évidemment, il n’est pas branché. Reste à savoir s’il y a du jus.

Il chercha le compteur électrique, le trouva, rétablit le courant puis régla le poste sur Radio Paris qui diffusait une valse de Strauss chantée par André Dassary.

– Ne mettez pas trop fort. Il ne faut pas qu’on nous entende de l’extérieur.

Il esquissa un salut militaire.

– À vos ordres, chef ! Je vous invite ?

– Je ne sais pas danser.

À Londres, elle ne s’était essayée qu’au fox-trot, une seule fois, à l’occasion d’un pot des Forces françaises libres. L’expérience n’avait pas été concluante.

Lucienne Boyer succéda à Dassary et attaqua une autre valse, plus lente : « Viens danser quand même ».

– Vous voyez, vous ne pouvez pas refuser !

Il poussa la table et les chaises contre le mur et l’entraîna, assez maladroitement, sur le parquet du salon. Elle se laissa guider, la tête lui tournait un peu car elle n’était guère habituée au vin. La poitrine du garçon frôlait la sienne, elle devinait son souffle et fut troublée. La nuit tombant, la pièce s’assombrissait.

– Il est préférable de ne pas allumer, dit-il. Et puis c’est plus intime comme ça, non ?

Elle ne répondit pas mais ne tenta pas de s’écarter quand il l’attira contre lui. Cette fois, elle sentit son sexe contre son ventre.

– Eh bien, vous ne perdez pas de temps, dit-elle, tandis que les lèvres du garçon parcouraient son cou.

– À notre époque, il n’y en a pas à perdre.

OceanofPDF.com