Les Années rouge et noir
4 - 20 août 1944
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20 août 1944
Jacqueline Véron venait de rentrer chez elle quand deux hommes se présentèrent devant sa porte. C’était une femme de quarante-cinq ans, de forte corpulence, qui en paraissait dix ou quinze de plus. Elle trimait aux Blanchisseries de Grenelle depuis que son mari avait été mobilisé et avait disparu pendant la drôle de guerre. Le travail l’avait usée. Chaque jour, des ouvrières s’évanouissaient dans ce bagne industriel où elles touillaient le linge dans d’immenses cuves d’où s’échappaient des vapeurs suffocantes. La buée envahissait les ateliers, au point qu’on n’y voyait pas à trois mètres. Jacqueline Véron n’avait même pas eu le temps de s’asseoir quand elle se retrouva en face de ces deux jeunes gens portant des brassards FFI. Elle eut immédiatement un sombre pressentiment.
– C’est pour Jean, n’est-ce pas ? Il lui est arrivé malheur ?
– Jean est tombé au combat, dit l’un des garçons, en jetant un regard en direction de son camarade. Soyez courageuse et fière de lui. Il avait fait un choix, comme nous tous.
Alain, le frère cadet, apparut derrière sa mère, la tignasse ébouriffée, pieds nus. Elle le prit dans ses bras.
– Mon Dieu, ton frère s’est fait tuer.
Le garçon resta sans voix. Il n’avait pas vu son aîné depuis plusieurs mois. Et quand celui-ci avait fait un passage éclair dans l’appartement familial, les deux garçons s’étaient disputés.
« Tu n’as rien d’autre à faire en ce moment que de t’habiller en zazou et de traîner dans les boîtes de nuit avec des collabos ? »
Les paroles de son frère restaient gravées dans sa mémoire.
Jean Véron avait plongé dans la clandestinité en septembre 1939, dès l’interdiction du parti, après le pacte germano-soviétique. Déjà, depuis les purges de 1938, il se méfiait et découchait souvent. Il n’avait donc fait que de rares apparitions dans les HBM de la rue des Quatre-Frères-Peignot où sa famille habitait un trois pièces sans confort au sixième étage.
Dans cette cité de brique rouge où il avait fait du porte-à-porte pour vendre L’Huma et distribuer des tracts avant la guerre, il était connu comme le loup blanc. Il aurait suffi qu’un voisin malintentionné le reconnaisse pour qu’il se fasse coincer. Jean Véron devait figurer dans toutes sortes de fichiers, et plutôt deux fois qu’une, car il avait été arrêté au cours de plusieurs manifestations et à la suite de bagarres avec les Jeunesses patriotes. Les photos d’identité judiciaire prises à ces occasions avaient permis à un policier de l’identifier comme l’un des auteurs présumés de l’attentat contre le cinéma Paris Palace qui projetait Le Juif Süss en octobre 1941 devant un parterre de militaires allemands et de collaborateurs. Jean faisait partie des rares rescapés du détachement Valmy, chargé d’éliminer les traîtres, qui dépendait directement de l’état-major des FTP de la région parisienne.
– Où est-il ? demanda la mère.
– Il a été conduit à l’hôpital Saint-Louis avec ses trois autres camarades. Son groupe a eu un accrochage avec des Boches ou des miliciens. On ne sait pas au juste. Jean avait des papiers sur lui, mais pas à son vrai nom. Un camarade qui le connaît se trouvait à l’hôpital. Il a pu l’identifier.
– Il faut que j’aille le voir. Vous pouvez nous emmener ? Le métro ne marche plus et nous n’avons qu’un vélo.
– Les camarades du métro sont en grève. Je suis désolé, nous avons une mission à remplir. La bagarre continue, ça canarde dans tous les coins. Il a été question d’une trêve, mais c’est une manœuvre pour torpiller l’insurrection.
Le second FFI chuchota quelques mots à l’oreille de son camarade.
– Bon, le copain dit que nous pouvons vous déposer à l’hôpital.
Alain enfila rapidement chaussettes et galoches, qu’il laça une fois assis à l’arrière de la 202 des FFI. À l’angle de la rue de la Convention, des gens de tous âges construisaient une barricade. Ils faisaient la chaîne pour transporter des pavés et des matériaux divers. Des acclamations fusèrent au passage de la Peugeot.
Le conducteur salua la foule de la main, mais murmura : « Ils font n’importe quoi et vont se faire tuer pour rien si les Boches débarquent. »
– C’est l’enthousiasme ! répliqua son camarade. Il faut pas les décourager. Tout le monde doit s’y mettre.
– Mais pas n’importe comment. Les conneries, ça coûte cher.
La 202 fut arrêtée au pont Mirabeau par un barrage plus sérieux, composé d’un autobus placé en travers de la voie et de chevaux de frise gardés par un groupe de jeunes gens fiers de leurs brassards tout neufs et de leurs armes. Le chef de ce détachement, qui prenait sa tâche très au sérieux, examina les papiers des FFI.
– On est obligés de faire attention. Les miliciens peignent des croix de Lorraine sur leurs voitures pour se tailler.
Ils traversèrent ensuite un seizième arrondissement qui semblait déserté par ses habitants, puis furent encore contrôlés à trois reprises par des insurgés. Toutes sortes de rumeurs circulaient parmi eux. La Luftwaffe allait raser Paris. Les Américains s’étaient mis d’accord avec Laval pour laisser les Allemands massacrer les Parisiens. De Gaulle était déjà entré clandestinement dans la capitale et négociait la reddition de Pétain. Il leur fallut une heure et demie pour atteindre Saint-Louis. Avant de repartir, les deux FFI serrèrent la mère et le frère de leur camarade dans leurs bras. Cette étreinte mit Alain mal à l’aise. Ces gars semblaient le considérer comme un des leurs.
– Ils sont gentils, ces petits, dit la mère.
Une foule dense envahissait les allées de l’hôpital, errant de bâtiment en bâtiment à la recherche de parents. Des ambulances et toutes sortes de véhicules transportant des blessés se frayaient difficilement un passage en faisant hurler klaxons et sirènes. Des brancardiers et des infirmières épuisés couraient en tous sens, assaillis par les visiteurs.
– Ceux qui ne peuvent pas être identifiés vont être enterrés dans des fosses communes, dit une femme.
Une bonne sœur les guida jusqu’à une vaste salle où les victimes des combats avaient été alignées, à même le sol. Des femmes et quelques hommes parcouraient les rangées de cadavres.
Jacqueline Véron se signa quand elle reconnut son fils.
Le visage de Jean n’avait pas été atteint, mais ses traits étaient encore crispés par la douleur.
Elle resta un instant immobile puis s’effondra en sanglotant. Alain l’aida à se relever. La religieuse les conduisit ensuite dans un bureau où elle leur demanda de remplir diverses formalités, puis leur remit le blouson du jeune homme et les objets qu’il portait sur lui.
– Je suis obligée de vous parler de cela, mais il fait très chaud et le temps presse. Pour les funérailles, je ne sais pas ce que vous envisagez, mais j’ai cru comprendre que ses compagnons avaient l’intention de les prendre en charge, au cas où vous n’en auriez pas la possibilité. Il y aura un service funèbre à Saint-Vincent-de-Paul dès que la situation le permettra.
– Jean ne voulait pas de curés, murmura Alain.
Sa mère lui jeta un regard désapprobateur, mais la religieuse accorda un petit sourire triste au jeune homme.
– Il sera fait selon sa volonté, mon garçon.
Un camion où s’entassaient, debout, une vingtaine de passagers les conduisit ensuite jusqu’au pont de Grenelle, mais ils durent faire le reste du chemin à pied. La mère demeura silencieuse pendant tout le trajet. Épuisée, après avoir gravi péniblement les six étages, elle se laissa tomber sur un lit. Alain lui prit la main et resta un moment à côté d’elle, toujours sans prononcer une parole, puis s’enferma dans sa chambre et examina les affaires de son frère. Le blouson de cuir n’était ni déchiré ni taché de sang, ce qui laissait supposer qu’il l’avait retiré au moment de la fusillade, sans doute en raison de la chaleur qui régnait dans la capitale. La poche intérieure recelait un portefeuille de moleskine craquelée qui contenait un billet de théâtre, des tickets de métro de deuxième classe, une carte de rationnement et une carte des FFI-FTPF, établie au nom de Jean Leroy, avec sa photo, son grade : lieutenant, la date et le lieu d’affiliation, le corps d’affectation et la signature du commandant de la région. Curieusement, la date d’affiliation indiquée était mars 1944, alors que Jean Véron avait rejoint les FTP dès leur création, fin 1941. Probablement avait-il plusieurs fois changé d’identité et cette date avait-elle peu d’importance pour lui comme pour ses chefs. Dans les poches latérales il trouva une clef, des pièces de monnaie, un briquet, une machine à rouler Rizla et du papier à cigarettes Job, mais pas de tabac. Enfin, dans la poche de poitrine, il eut la surprise de découvrir une fiche de carton perforée, pliée en deux.
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