Les Années rouge et noir

Gérard Delteil · Chapitre 5 sur 58

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Les Années rouge et noir

3 - 19 août 1944

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19 août 1944

La voiture s’immobilisa devant la préfecture dans un grand crissement de freins. C’était une Traction avant noire dont les flancs portaient le sigle FFI hâtivement tracé à la peinture blanche. En dépit de cette inscription, les hommes casqués dont les bustes apparaissaient dans la baie en demi-lune découpée au-dessus du portail pointèrent aussitôt leurs armes sur la Citroën. Une ruse de la milice n’était pas à écarter. Un homme portant un brassard FFI noué autour de la manche de son blouson sortit de la voiture, leva les mains en l’air en brandissant une feuille de papier.

– J’ai un ordre de mission ! cria-t-il.

Cette déclaration ne parut pas suffisante pour dissiper la méfiance. Les fusils restèrent braqués sur lui.

– Je vous dis que j’ai un ordre ! C’est urgent. Allez chercher le brigadier Buchard. Il nous attend.

Un conciliabule s’engagea au-dessus du portail, quelques instants s’écoulèrent puis un homme se pencha.

– Je suis Buchard. Le mot de passe ?

– Le vent souffle en rafales.

– D’accord, on va vous faire entrer.

Ils durent encore patienter plusieurs minutes, puis le lourd vantail pivota. Dans l’entrebâillement apparut un homme en chemise blanche aux manches roulées sur les avant-bras, armé d’une mitraillette Sten, qui portait lui aussi un brassard.

– Montre-moi ton ordre de mission.

Buchard examina le document.

– C’est bon, vous pouvez entrer. Vous allez laisser la voiture là ? C’est dangereux. Ça grouille de Boches dans le coin. Vous n’en avez pas rencontré ?

– Quelques-uns, mais ils avaient plutôt l’air pressés de filer. On n’en a pas pour longtemps.

Deux autres hommes descendirent de la Traction et pénétrèrent eux aussi dans la préfecture dont le portail fut aussitôt refermé. À la suite de Buchard, le trio franchit une chicane de chevaux de frise et de sacs de sable empilés. Ils débouchèrent dans la grande cour pavée où étaient rangés une douzaine de véhicules sur lesquels avaient été tracés des croix de Lorraine et des sigles divers : FFI, Honneur de la

police, Patrie et Police, FNP 1. La peinture était encore fraîche. Des fonctionnaires en civil couraient en tous sens dans une pagaille indescriptible, tandis que d’autres hurlaient des ordres que personne ne semblait entendre et encore moins exécuter. L’armement allait du pistolet 6.35 de service à la mitraillette Sten, en passant par quelques Enfield et Mas 36 récupérés Dieu sait où. Un jeune homme à la mine réjouie arborait fièrement un Luger pris sans doute à un officier allemand. Un autre avait accroché deux grenades à manche à son ceinturon. Quelques-uns portaient des casques, d’autres des bérets ou des casquettes. Le brigadier Buchard avait pour sa part conservé son pantalon d’uniforme d’où dépassait la crosse d’un 9 mm. La bonne mine rougeaude de ce solide gaillard tranchait sur les traits émaciés et les barbes de deux jours des trois fifis qui n’avaient pas dû dormir beaucoup au cours des jours précédents.

Buchard leur indiqua une entrée, sur la gauche de la cour, et les entraîna dans l’escalier D. Au cinquième étage, ils s’engagèrent dans un dédale de couloirs aux murs sales. Les bureaux qui s’ouvraient de part et d’autre de ces couloirs avaient été désertés par leurs occupants.

Buchard s’immobilisa devant une porte dont il tourna la poignée.

– Ils ont fermé à clef avant de partir.

Un bon coup d’épaule vint à bout de cette porte qui donnait accès à une vaste pièce visiblement abandonnée à la hâte. Une véritable puanteur régnait dans cet antre, mélange de tabac froid, de relents de nourriture et d’odeurs indéfinissables. Les cendriers débordaient de mégots ; des journaux, des piles de paperasses et divers objets, parfois insolites, traînaient un peu partout. Des verres et des bouteilles contenaient encore des fonds d’alcool. Tiroirs et placards étaient pour la plupart ouverts, comme si on avait cherché à les vider de tout ce qu’ils pouvaient contenir de compromettant. Un holster, deux ceinturons et un imperméable avaient été oubliés par leurs propriétaires, accrochés à une patère.

– C’est le bureau de la BS ? demanda le chef des FFI.

– La BS2, celle du commissaire Hénoque.

Les trois FFI échangèrent des regards qui en disaient long sur les sentiments que leur inspiraient ces lieux. C’était donc ici que, quelques semaines plus tôt, on torturait encore leurs camarades.

Buchard hocha la tête avec une expression qui signifiait que lui aussi avait compris ce qu’ils ressentaient.

– Eh oui, c’est là. Quant au truc que vous cherchez, je ne suis pas absolument certain de le trouver et j’ai prévenu vos chefs.

Ils inspectèrent la pièce, déplacèrent diverses armoires, sondèrent plusieurs cloisons, en vain.

– Alors c’est peut-être dans le bureau du commissaire Hénoque.

Buchard prononçait les mots « commissaire Hénoque » comme si le chef de la BS2 était encore son supérieur hiérarchique.

Une double porte capitonnée de cuir isolait la tanière de l’un des hommes les plus redoutés de la police parisienne. L’ordre relatif qui régnait dans la pièce contrastait avec la pagaille de la salle des inspecteurs. Une fine couche de poussière recouvrait la garniture de cuir du bureau, un meuble massif et sans style au-dessus duquel avait été placé un portrait sous-verre du maréchal Pétain. Ils inspectèrent à nouveau les lieux. Ces recherches leur permirent de découvrir une trappe découpée dans le parquet, sous le bureau. Une série de casiers de bois oblongs s’alignait dans une cavité rectangulaire.

– Pourquoi Hénoque ne les a-t-il pas emportés ?

– Je suppose qu’il n’a pas eu le temps. Il a disparu depuis le

début de la grève 2. Quand ça a commencé à barder, il était parti en opération et on ne l’a plus revu. Le climat n’est pas très bon pour lui.

Ils sortirent les casiers de la cavité et les posèrent sur le bureau. Le chef des FFI fit basculer l’un après l’autre leurs couvercles de bois, puis glissa son doigt sur les fiches, en sortit une qu’il examina.

– Tout ça est drôlement bien classé ! Ça sert à quoi, ces trous ?

– À rien si on n’a pas la machine.

– Quelle machine ?

– Une machine spéciale. Je n’en ai jamais vu, mais on m’en a parlé. Il n’y en a pas à la préfecture. Enfin, je ne crois pas.

– Et elle fait quoi, cette machine ?

– Eh bien, d’après ce que j’ai compris, elle sélectionne les fiches à partir d’un certain nombre de critères. Je crois qu’elle prend en compte six critères, mais je n’en suis pas certain.

– Mais sans la machine, ces trous ne servent à rien ?

– Non, vous avez un fichier ordinaire.

Le chef des FFI dévisagea le brigadier avec une expression dubitative. Ce flic en savait sans doute davantage qu’il ne voulait le dire.

– Bon, il faut pas traîner.

Ils vidèrent les casiers dans deux grands sacs de toile qu’ils avaient apportés à cette intention.

Le brigadier soupira.

– Vous vous rendez compte du boulot qu’il faudra pour les remettre dans l’ordre ?

Un des FFI, un garçon qui ne paraissait pas plus de vingt ans, pointa son doigt sur lui.

– C’est toi qui les classais ?

– Non, pas du tout, protesta le brigadier. Ce que j’en dis…

– Alors, qu’est-ce que t’en as à foutre ! Exécute les ordres que le Front t’a donnés et boucle-la. Aujourd’hui, tu es avec nous, mais hier, qu’est-ce que tu faisais, hein ?

Son chef lui donna une petite tape sur le bras.

– Ça suffit. On va y aller, le copain doit s’inquiéter dans la Quinze.

Sans doute pour réparer l’affront que lui avait infligé le jeunot, le chef tendit la main au brigadier.

– Merci, camarade, on s’en souviendra.

Le terme « camarade » fit ciller le policier, mais il accepta la poignée de main.

Les sacs sur l’épaule, les trois FFI dévalèrent les escaliers, Buchard sur leurs talons.

Dans la cour, la confusion était à son comble car la rumeur courait que deux chars Tigre venaient de franchir le pont Notre-Dame. Un personnage casqué, flanqué de deux hommes armés de Sten, leur barra pourtant le passage.

– Qu’est-ce que vous transportez ?

Pour toute réponse, le chef des FFI exhiba l’ordre écrit qu’il avait déjà présenté.

– C’est signé par Gallois, l’adjoint de Rol-Tanguy. Vous savez qui est Rol-Tanguy ?

– Ils sont en règle, assura Buchard.

– Bon, alors faites attention à vous. Ça recommence à canarder.

Au moment de monter dans la Quinze, dont le chauffeur s’impatientait, un grondement envahit le quartier tandis qu’une vibration caractéristique ébranlait le sol.

– Merde, des tanks ! Grouillez-vous !

La Citroën démarra en trombe et fit demi-tour dans un grand crissement de pneus pour échapper au monstre qui remontait lentement le boulevard. Au travers de la lunette, les deux passagers installés à l’arrière distinguèrent la tourelle du Tigre qui pivotait. Le premier coup de canon fut tiré au moment où ils traversaient la place du Châtelet.

– Cinq minutes de plus et on était cuits, dit le chauffeur. Vous êtes restés au moins une demi-heure !

– On n’a pas trouvé ce qu’on cherchait tout de suite. C’était bien planqué. Allez, roule au lieu de râler.

Sur les trottoirs du boulevard de Sébastopol, des gens couraient en tous sens, affolés par la fusillade ; d’autres retiraient précipitamment des drapeaux tricolores qu’ils avaient accrochés à leurs fenêtres. À la hauteur du boulevard Bonne-Nouvelle, la Citroën des FFI croisa une Kübelwagen. Ses occupants, quatre soldats allemands, tournèrent simultanément la tête dans la direction des FFI, mais n’ouvrirent pas le feu et poursuivirent leur route sans ralentir. Un peu plus haut, un camion dont on apercevait encore les croix noires de la Wehrmacht peintes sur ses flancs brûlait devant une foule de badauds.

La Traction avant contourna la gare de l’Est sur la droite, puis bifurqua vers le canal Saint-Martin. Une fourgonnette Juvaquatre les attendait à l’angle d’une petite rue. Le chauffeur de la Quinze ralentit et s’immobilisa à deux mètres du pare-chocs arrière de la Renault. Les deux FFI installés à l’arrière descendirent, de même que le conducteur de la camionnette.

Le chauffeur fit quelques pas, imité par le chef des FFI.

– Vous avez les colis ?

– Ordre de mission et mot de passe.

L’autre brandit un document, sans répondre, ce qui suscita la méfiance du FFI.

– Mot de passe, répéta-t-il, en posant la main sur la crosse du pistolet passé dans sa ceinture.

Un tir nourri venant d’une rue adjacente le frappa en pleine poitrine. Il s’effondra avant d’avoir pu utiliser son arme. Ses camarades tentèrent de sortir de la Traction pour riposter, mais se trouvèrent pris entre les feux croisés de deux fusils-mitrailleurs dont ils ne pouvaient pas distinguer les servants, embusqués dans des portes cochères. Ils s’effondrèrent eux aussi avant d’avoir pu riposter. Seul le conducteur parvint à lâcher une rafale de sa Sten en direction de la Juvaquatre avant d’être touché à son tour. Les assaillants attendirent un instant, puis s’approchèrent prudemment de la Traction et en sortirent les corps de leurs victimes qu’ils alignèrent sur le pavé. L’un des agresseurs tira une balle dans la nuque du chauffeur qui vivait encore. Puis, sans prononcer une parole, ils s’emparèrent des sacs de toile qu’ils chargèrent dans la Juvaquatre. La fourgonnette repartit aussitôt. L’opération n’avait duré que quelques minutes.

Ce fut seulement quand la Renault eut disparu que des habitants du quartier apparurent sur le pas de leurs portes. Une femme vint se pencher sur les cadavres.

– Si c’est pas malheureux, ce sont des gamins !

1. Front national de la police.

2. Grève des policiers parisiens qui a débuté le 15 août 1944.

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