Les Cercles de l'épouvante
Le Dernier Voyageur ..................................................... 66
LE DERNIER VOYAGEUR
En casquette quadrillée, dans un over-coat qui avait l’âge de John n’était plus l’imposant waiter de l’« Océan Queens Hotel » ; il était redevenu, pour les sept mois de morte saison balnéaire, le simple quincailler de Humbers-treet de Hull.
M. Buttercup, le propriétaire de l’hôtel, lui tendit une main cordiale.
— À l’année prochaine, mon vieux John ; je compte rouvrir l’établissement le quinze mai.
— Si telle est l’intention de Dieu, oui, dit John en vidant gravement le whisky d’adieu que son patron venait de lui verser.
Un grondement mécontent de forte marée emplissait l’air terni de brumes basses.
— La saison est bien finie, dit John.
— Nous sommes les derniers, les tout derniers, ajouta M. Buttercup.
Une dizaine de silhouettes, courbées sous d’informes charges, gravissaient la côte, qui semblait joindre à la digue, la toiture chinoise de la microscopique gare dallée comme une cuisine hollandaise.
— Les Stalker s’en vont, remarqua John. Le gardien du môle leur a dit qu’il y aurait de la neige aujourd’hui.
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— De la neige, s’indigna M. Buttercup, mais nous sommes à peine en octobre !
John regarda le ciel oxydé par les brouillards salins ; des vols d’échassiers y menaient de monômes chagrins.
— Ils dépassent les marécages, dit-il, cela ne vaut rien quand ils font cela.
Un oiseau d’une grande blancheur passa en une orbe ra-geuse – « Snow – Snow » – cria-t-il.
— Vous entendez ? dit John qui voulut rire.
— Mais de la neige, voyons !… De la neige ! dit Butter-cup. Puis il ajouta, philosophe :
— Et après tout, qu’est-ce que cela peut me faire ?
Demain, les camionneurs viennent chercher les meubles qui n’hivernent pas ici, et après-demain je serai à Londres.
John voulut à son tour trouver une solution minorative à la solitude de son patron, mais il n’y réussit pas.
— Qu’est-ce que cela fait ? approuva-t-il après une mi-nute de vaines pensées.
Au loin, un marteau pianotait fiévreusement sur du bois.
— Ma parole, s’étonna M. Buttercup, il y a Windgery qui s’en va également. Écoutez il cloue les volets de sa villa.
— Mais alors, remarqua John, vous êtes seul, tout à fait seul ; une fois de dernier train parti, le chef de gare descend au village.
M. Buttercup eut un haut-le-corps : Seul !
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— Voilà ce qu’on gagne à faire la saison dans un nou-veau trou de l’Est, ronchonna-t-il, au lieu de s’établir à Mar-gate ou à Folkestone.
— Mais les affaires n’ont pas été mauvaises, protesta doucement John, en tapotant la poche où dormait son porte-feuille.
— No-on, concéda M. Buttercup.
Une locomotive siffla derrière l’horizon en une plainte ténue comme un fil.
— Le train s’amène, dit John. Allons, au revoir, M. Buttercup.
— Oh ! vous avez le temps, prenez donc encore du whisky.
— Un dernier verre alors, M. Buttercup ; à mon âge on ne court plus après les trains.
M. Buttercup resta seul, dans le hall vide et obscur ; le marteau ne résonnait plus au-delà de la route.
Il vit lentement fondre, sous les eaux montantes, les châteaux de sable que les enfants de Stalker avaient cons-truits au matin, sans joie, sur la plage solitaire et venteuse.
— Fîî-ni – Fîî-ni – grinça une bécassine tournoyante, qui s’enfuyait d’un étang voisin.
— La saison, la saison, compléta M. Buttercup, qui vou-lut montrer aux douze fauteuils en rotin qu’il avait encore le cœur à la plaisanterie.
Mais ni la bécassine, ni les douze fauteuils ne se souciè-rent de son vaillant état d’âme.
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Il vit alors, sur la côte de la gare, un homme qui courait avec désespoir.
Un appel de la locomotive fouetta le retardataire ; il courut plus vite, faisant des gestes de pantin malheureux.
M. Buttercup gloussa de plaisir.
— M. Windgery manque le train, dit-il. Ah ! ah ! est-ce assez plaisant ?
La sonnerie du téléphone l’enleva à cette joie bour-geoise. C’était l’employé de la centrale électrique qui l’avisait qu’on allait couper le courant, la saison étant finie.
— Mais je suis encore ici, moi, protesta M. Buttercup.
— Vous allez continuer la saison à vous tout seul alors ? se moqua la voix de l’employé.
— Je fais ce que je veux, se fâcha l’hôtelier.
— Pour sûr, mais nous aussi. C’est idiot, hein, de ne pas laisser tourner une dynamo pour votre lampe de poche ?
— Lampe de poche ! Lampe de poche ! hurla M. Buttercup, qui avait placé des guirlandes lumineuses dans la salle à manger.
— Eh ! oui, lampe de poche, pantoufle !
Une autre voix se mêla à leur conversation, celle du chef de gare.
— Allô ! Allô ! les communications téléphoniques sont finies. On ferme le bureau de la gare et du télégraphe.
— Il veut couper le courant, s’indigna M. Buttercup.
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— M’est-égal, grogna l’homme du rail. Il n’y a pas de service de nuit ici, et d’ailleurs la gare est éclairée à l’acétylène ; allons, moi aussi, je coupe.
M. Buttercup perdit un peu de son beau flegme de pro-priétaire d’hôtel et il compara ses deux interlocuteurs à des ustensiles hygiéniques.
— Mossieu, hurla le chef de gare, vous osez insulter un fonctionnaire, vous, un marchand d’eau chaude !
— Poisson ! Morue salée ! Appât de congre ! renchérit l’électricien, qui passait ses dimanches à la pêche.
Un copieux dictionnaire, noir d’injures, fut encore feuil-leté d’un bout à l’autre du fil ; puis les deux préposés se mi-rent à l’unisson pour inviter M. Buttercup à vider ces lieux maritimes pour rejoindre Londres ou l’enfer, s’il ne voulait pas voir son pantalon de flanelle blanche botté par des bro-dequins de belle pointure.
L’infortuné entendit encore l’électricien proposer au railwayman, de chauffer un train spécial pour venir le pren-dre, avec quelques instruments convenables, afin de décou-per cette canaille d’hôtelier ; puis le chef de gare regretta vi-vement de n’avoir aucun matériel roulant à sa disposition, et enfin les deux compères tombèrent d’accord sur un rendez-vous prochain, dans une auberge amie, où l’on trouvait de la bonne ale, du whisky merveilleux et une ample friture de poissons.
M. Buttercup cueillit une des deux torsades de stéarine verte qui ornaient le piano, improvisa un bougeoir avec une bouteille à limonade et, mélancoliquement, se versa un autre verre de whisky.
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Un chapelet de nacre pâle s’égrenait encore aux der-niers doigts de lumière de l’ouest.
Avec des pans de dunes et des loques de brouillard, l’ombre construisait alentour des temples hypèthres.
La flamme de la bougie verte vacillait d’angle en angle, montrant, de la pointe, les ombres les plus redoutables qui s’étaient installées en tapinois dans le hall.
Quelqu’un alors poussa la porte, et, avec un soupir, s’affala dans un des fauteuils en rotin.
*
M. Buttercup le regarda avec incrédulité.
Au fond, il le prenait pour une de ces ombres qui main-tenant se mouvaient sans gêne dans le hall vide ; mais un nouveau soupir, plus douloureux, lui démontra que c’était bien un homme qui avait accaparé le fauteuil.
La bougie ne lui permit de le reconnaître qu’à deux pas.
— Monsieur Windgery ! s’écria le commerçant rassuré. Ben en v’là une surprise !
Il en oublia son langage obséquieux et correct d’hôtelier modèle.
— Je vous ai vu aller à la gare.
— Manqué le train, haleta l’homme.
— Vous avez bien couru pourtant, je l’ai vu. Mon Dieu, comme vous êtes hors d’haleine.
— Poitrine, souffla l’homme – très mauvaise – poumons attaqués… voulais partir… neige.
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— Encore ! Mais il ne neigera pas, je vous le dis moi !
Pour toute réponse, M. Windgery étendit une main dia-phane vers les fenêtres assombries, et l’hôtelier vit de menus flocons grèges voltiger dans le soir.
— Bah ! murmura-t-il. Bah ! Et puis après ?
— Pas bon pour moi, se plaignit le malade.
— Je vous reconduirai chez vous, dit M. Buttercup.
L’autre secoua la tête.
— Inutile, dans la villa tout est vide ou sous clef. Je res-terai ici, si vous avez une chambre et un peu de thé chaud.
— Mais comment donc ! s’empressa M. Buttercup, tout à fait revenu à ses fonctions d’hôte à gages. Souperez-vous ? Il y a encore du bœuf froid, une tranche de pâté, des con-serves de poisson et du fromage autant que vous voudrez.
— Merci, du thé bouillant et deux larmes de vieux rhum, si vous voulez bien.
— Cela me donne de la compagnie, dit M. Buttercup, de bonne humeur. Figurez-vous que j’étais tout seul dans la sta-tion balnéaire, tout le monde était parti – vous le dernier. N’avoir personne à qui parler par une nuit d’octobre, à cent pas de la mer qui meugle, et n’avoir que des fanfares d’oies sauvages pour toutes voix vivantes autour de soi, c’est bien le pire châtiment pour un homme honorable.
Mais le compagnon était aussi morose que la nuit même. M. Buttercup le vit, avec effroi, rougir son mouchoir de larges crachats ; seulement, dans la basse lueur de la
– 72 – bougie, cela semblait noir, d’un noir de cirage et ce n’en était que plus vilain.
Après un gémissement bonsoir, M. Windgery monta dans sa chambre, s’emparant de la dernière torsade verte qui s’agitait comme un grêle flambeau aux mains d’un ilote ivre.
M. Buttercup resta plus seul que jamais devant la flamme aiguë, brûlant au ras du goulot de la bouteille ; il trouva le whisky amer et le but à gros traits, sans le savou-rer ; de temps en temps il jetait des regards furieux sur une des bergères en osier, où il croyait voir se prélasser le chef de gare.
Mais il n’y avait à cette place qu’un fauteuil vide, des ombres tourmentées et le tremblant reflet de la neige qui blanchissait les ténèbres.
*
Quand M. Buttercup s’éveilla, les iules de l’horreur lui couraient sur la chair, mais il ne savait pourquoi.
Pourtant, la nuit feutrée de neige était silencieuse et lu-naire.
En s’endormant, il avait maugréé contre la toux rocail-leuse de M. Windgery ; il ne l’entendait plus.
— Il dort, se dit-il ; mais il ne s’expliqua pas cet instinct qui le poussait à se faire tout petit dans la caverne chaude de ses couvertures.
La soirée, avec ses patrouilles d’ombres, aurait dû sem-bler plus hostile que cette nuit sans bruit et splendidement claire, et pourtant M. Buttercup ne l’avait pas crainte, mais à
– 73 – présent, d’une voix qui sonna plus grêle qu’un timbre, il se plaignit :
— Voyons, qu’est-ce qui se passe ici ?
Il ne se passait rien. Le clair de lune soulignait le silence, c’était tout.
— Qu’est-ce que cela peut être ? dit-il encore de cette même mesquine voix de tête.
Et brusquement, du fond de la nuit immobile, la réponse vint.
Elle vint sous la forme d’un bruit lourd, sans écho, un bruit de semelles de plomb.
Car c’était un pas qui sonnait dans la maison et qui, à présent, l’emplissait d’une rumeur sombre et monotone.
— Monsieur Windgery ! Monsieur Windgery ! appela M. Buttercup.
Seul l’imperturbable pas répondit à son cri ; il sembla quitter la chambre du voyageur et descendre posément l’escalier.
L’hôtelier endossa à tout hasard quelques vêtements disparates. Il voulait réagir contre une terreur sans nom, qui venait à lui comme une eau ténébreuse, et il plaisanta bête-ment :
— Puis pas m’plaindre de manquer d’compagnie… D’abord seul, puis Windgery, et v’là encore un voyageur qui s’amène. Il se pencha sur la rampe mais ne vit rien, bien que la cage d’escalier s’argentât de fine lumière.
Le pas frappait le bas des marches.
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— Eh ! chevrota M. Buttercup, monsieur le… voya-geur… monsieur le dernier voyageur… montrez-vous un peu.
Mais sa voix était plus ténue qu’un cheveu d’enfant, et elle atteignit à peine, en un mince filet d’air, ses lèvres trem-blantes.
Il se tut sans même plus songer à appeler M. Windgery, mais il entreprit la descente.
Le pas résonnait à présent dans le hall, puis, sans que M. Buttercup eût entendu ouvrir des portes ni crier des ser-rures, le bruit se perdit dans les profondeurs des caves.
Ce qui, plus tard, parut singulier à l’hôtelier, c’est qu’il ne songea pas à se munir d’une arme.
Le pas s’éteignit, et le silence lui donna le courage de descendre prudemment.
Il prit des précautions tellement minutieuses qu’il lui semblait être devenu un voleur dans sa propre maison. La porte de la chambre de M. Windgery n’était pas verrouillée, malgré l’avis triplement affiché « Bolt your door at night » et, sans bruit, il put l’ouvrir.
Le clair de lune aida M. Buttercup à se rendre compte immédiatement de ce qu’il y avait de dramatique et de lu-gubre dans cette chambre.
M. Windgery reposait sur le lit, la tête profondément en-foncée dans l’oreiller et la bouche noire, ouverte sur un cri inaudible, mais qui semblait durer toujours ; ses yeux ou-verts reflétaient la clarté bleue de la fenêtre.
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— Mort !… balbutia M. Buttercup… mort ! Seigneur, quelle histoire… !
Deux secondes plus tard, il fuyait éperdument vers les étages supérieurs. Le pas venait de traverser brusquement le hall et remontait l’escalier.
Si un homme de science déclarait un jour à M. Buttercup qu’à cette minute-là un sixième sens, apparen-té à l’infaillible instinct de conservation des animaux, s’était emparé de tout son être, il y a gros à parier qu’il serait ac-cueilli par un haussement d’épaules incrédule et tant soit peu froissé. Mais, chose certaine, M. Buttercup fuyait en proie à une terreur absolue.
L’aigre petite voix de la logique humaine s’était, depuis les premières minutes, abstenue de lui conseiller une em-buscade armée, dans quelque coin bourré d’ombre.
L’impérieux instinct retentissait dans son âme :
— Il faut fuir ! Contre cela on est impuissant, surhumai-nement impuissant !
M. Buttercup venait d’atteindre l’étage des mansardes réservé au personnel et aux courriers ; il trébucha dans le désordre sournois laissé par une valetaille mécontente. Les pas allaient à présent de chambre en chambre, comme en une méthodique tournée d’inspection.
— Il est dans le 12, murmura l’hôtelier, cette fois-ci dans le 18… le 22… le 29. Seigneur, il est dans ma chambre à moi !
Cela lui fit froid au cœur de savoir que l’Inconnu qui marchait dans la nuit, se mouvait parmi les objets familiers et personnels qu’il venait de quitter à l’instant, comme si un
– 76 – peu de son être adhérait encore aux choses de cette der-nière.
Dans la dernière mansarde des bonnes, il aperçut, contre la cloison, un bénitier en plâtre et un brin de buis bé-nit. Il eut alors une idée bizarre : il entassa, sans faire de bruit, quelques menus meubles en travers du couloir et cou-ronna la frêle barricade du petit bénitier encore humide et de la branchette fanée.
— Il doit passer par là, murmura-t-il, et alors…
M. Buttercup eût été bien embarrassé s’il lui avait fallu s’expliquer sur la personnalité de ce « Il ».
Du reste, il n’avait plus le temps ni de réfléchir ni de rai-sonner ; le pas heurtait lourdement les marches nues qui menaient à sa retraite.
Jamais le bruit n’avait retenti plus lugubre et plus fé-roce ; il semblait que toute la bâtisse en criât de crainte.
— Plus haut, alors, gémit l’infortuné fuyard.
Il arriva aux combles, vides et sonores, plaqués de durs tabliers lunaires sur le plancher geignard.
M. Buttercup y promena des yeux hagards.
Ces polyèdres creux, à peine étoffés de poussières et de toiles d’araignées racornies, seraient-ils le misérable décor de son agonie ? Soudain il toucha une mince échelle métal-lique : Le Belvédère ! Il s’y rua ; la trappe, dans le plafond, s’ébranla, mais ne tourna pas sur ses gonds soudés de rouille et de crasse. Le couloir de l’étage des mansardes résonna, puis les pas s’avancèrent au-delà de la puérile barricade.
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— Même cela ne l’arrête donc pas – dit l’hôtelier en pleurant – et d’un coup désespéré qui lui meurtrit durement la tête et les épaules, il ouvrit la trappe grincheuse sur la grande nuit bleue, ouatée de neige et endiamantée d’astres.
Ce belvédère était une large plate-forme dominant l’alentour.
M. Buttercup ne s’y était jamais aventuré ; perché sur une chaise, il sentait déjà les houles du vertige venir et mon-ter.
— Je préfère sauter en bas de tout ceci, cria-t-il, plutôt que cela vienne à moi.
Il marcha sur l’épais matelas de neige jusqu’à l’extrême rebord ; une sensation d’immense désolation s’était emparée de son cœur.
Au loin, sur la route noire de la mer, deux lumières se suivaient et l’œil jaune du môle le fixait insolemment du fond des ténèbres.
— Oui, plutôt… plutôt… sanglota le bonhomme.
Un crissement de fer rugueux le fit sursauter ; cela ve-nait des barreaux rouillés de l’échelle… Cela devint proche, plus proche encore, et atteignit la trappe.
M. Buttercup vit alors devant lui la longue et fixe tige du paratonnerre luire doucement à la lune. L’empoignant avec un hoquet d’horreur, il enjamba l’ultime balustrade et lança un cri de damné, il se laissa glisser dans le vide.
Quelque chose sauta sur la plate-forme.
*
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Une flammèche très pâle lécha l’horizon.
Au fond de la tranchée cendreuse du chemin de fer, un fanal vert s’alluma ; les vitres de la petite gare blanchirent sous la lumière glacée d’un bec à acétylène, et le premier train siffla paresseusement dans les lointains invisibles. M. Buttercup quitta la pile de billes créosotées qui lui avait servi toute la nuit d’abri, et, les os grinçants, les mains san-glantes, le cerveau fou, il courut vers la petite gare, illuminée et habitée, qui lui semblait être l’oasis la plus désirable du monde.
*
Ce ne fut que vers onze heures du matin, après s’être, à force de bassesses, réconcilié avec le chef de gare, après avoir entendu l’avis du médecin arrivé à bicyclette d’un vil-lage proche, selon lequel M. Windgery était décédé de sa belle mort de phtisique, que M. Buttercup se décida à par-courir l’hôtel.
Il n’y trouva rien de suspect, et déjà il se prenait à accu-ser la solitude, la peur et le whisky, quand il arriva à la plate-forme du belvédère.
Comme tout bon Anglais, comme tout citoyen du monde du reste, il avait lu Robinson Crusoë ; mais il ne son-gea pas qu’en prenant une retraite apeurée, il répétait le geste célèbre de ce marin solitaire, qui, un matin, découvrit sur la plage de son île une empreinte menaçante.
Or, à côté de ses pas à lui, bien imprimés dans la pâte fidèle de la neige, M. Buttercup venait de voir deux em-preintes épouvantables, invraisemblablement hideuses, grandes, grandes, qui, elles aussi, atteignaient l’extrême bord de la plate-forme, mais ne revenaient pas en arrière,
– 79 – comme si la chose qui marchait dans la nuit avait pris là son essor monstrueux…
Descendu dans le hall, M. Buttercup poussa des cris de joie en voyant s’amener la sombre voiture qui venait quérir la dépouille du pauvre M. Windgery.
Il retint les mornes conducteurs à force de whisky et d’anecdotes plaisantes, jusqu’à l’arrivée du camion des dé-ménageurs ; et il promit un tel pourboire à ces derniers, si tout était parti une heure avant le départ du dernier train, que les braves gens faillirent tout casser, y compris leurs propres membres, à force de se presser.
Mais une heure avant que le dernier train sifflât, M. Buttercup était sur le quai de la gare.
Il avait apporté deux bouteilles de vieux whisky pour le chef, qui l’aida à monter dans le train, avec une tendresse de frère, et fit des signes d’adieu jusqu’au moment où le convoi ne fut plus qu’un infime lézard noir sur l’horizon.
*
À la longue table du Dragon d’Argent, une belle et bonne taverne de Richmond road où M. Buttercup venait de raconter son histoire, on redemanda des cartes, des dés et un jeu de dames.
— C’est ce qu’on appelle de la suggestion, de l’autosuggestion, dit M. Chickenbread, qui vendait des ins-truments de musique dans la spacieuse boutique voisine.
— Une hallucination, renchérit Bitterstone qui était dans les huiles et les tourteaux.
M. Buttercup gratta sa figure furfuracée.
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— On n’est pas sujet à des hallucinations, riposta-t-il, froissé, quand… on s’appelle Buttercup.
Il songea qu’il venait de dire une chose plus ou moins péjorative, quant au nom honorable de ses aïeux, et il ajouta avec suffisance :
— Et quand on est propriétaire de l’hôtel l’Ocean-Queen.
Des dés crépitèrent, les piqûres de mouche sur l’os jauni décrétèrent gains et pertes à la ronde.
Les disques blancs fondirent sous la sombre avance des noirs, sur le carrelage neutre du damier ; un pion doublé s’isolait dangereusement dans un no man’s land dallé. Seul, le vieux Dr. Hellermond restait pensif.
— Je sais, murmura-t-il, parlant plus à lui-même qu’au placide Buttercup, je connais ce pas-là…
» Pendant des années j’ai été médecin interne d’hôpital. Je l’ai entendu souvent durant les nuits creuses où ne veil-laient que des haleines de formol et des douleurs pleurardes.
» Il tournait en lourde ronde, dans l’ombre rougeâtre des fumivores ; il sonnait sans échos, dans les longs couloirs étoilés de veilleuses avares.
» Il précédait les civières nocturnes qui s’en allaient aux pas feutrés des garçons de salle vers les dépôts mortuaires, glacés de vents coulis et d’eau courante.
» Nous l’entendions, mais il y avait entre nous tous : médecins, infirmières et surveillants, un accord muet pour n’en jamais parler.
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» Parfois, un novice murmurait sa prière à voix plus haute. Mais, chaque fois qu’« il » sonnait, nous savions qu’un vide se faisait, dans la vie douloureuse des salles trop blanches.
» Les sombres sergents de la prison de Newgate, lors-qu’ils préparent, pour l’aube proche, le pavillon noir barré d’un N majuscule, l’entendent venir du fond des couloirs de pierre et marcher vers une cellule sinistre entre toutes les cellules.
Le Dr. Hellermond se tut et s’intéressa au jeu de dames, océan clair où, de minute en minute, naufrageaient les minces radeaux des pions et les haut-bords des dames.
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