Les diables noirs: drame en quatre actes
ROLAND, [à part, passant à gauche.]
Ce chapitre est long, il est donc découpé en 3 parties.
n’aimer ici que votre fortune… Je ne ferai certes pas dire que pour
plus de sûreté, je l’épouse!...
JEANNE, [qui l’a écouté en changeant de visage.]
Ah! c’est pour cela!... C’est la raison?
GASTON.
Et quelle autre?
JEANNE, [se levant.]
Oui!... (Elle prend le flambeau.)
GASTON, [surpris.]
Quoi donc?
JEANNE, [d’un air étrange.]
Quoi?—attendez-moi une seconde, et je vais vous le dire!...
GASTON.
Que j’attende?...
JEANNE, [s’arrêtant et souriant de même.]
Oui! je reviens! ne bouge pas!... (Musique, elle entre dans sa chambre
à droite. Gaston la suit des yeux avec étonnement, en silence; elle
disparaît.)
GASTON, [sans bouger.]
Ce regard!... ce sourire! Qu’a-t-elle donc?... (Appelant) Jeanne!
Jeanne!... Voyons! Jeanne! explique-moi!...
JEANNE, [rentrant avec le flambeau qu’elle pose sur la cheminée; la
porte se referme derrière elle; elle est toute pâle.]
Et maintenant, voulez-vous que je vous dise, moi, pourquoi vous refusez
de m’épouser? (Éclatant.) Parce que le mariage me fait tout perdre!
Tu le sais, infâme!... et tu préfères ta maîtresse riche, à ta femme
pauvre!
GASTON.
Moi! je… vous avez cru cela?
JEANNE, [redescendant.]
Si je le crois?...
GASTON.
De moi!... vous!... vous n’y pensez pas!
JEANNE.
Mais ne prends donc plus la peine de mentir! Tu vois bien que c’est
inutile à présent!...
GASTON.
Moi, je mens?...
JEANNE, [avec colère et folie.]
Tu mens! Tu mens toujours, tu mens à tout propos, par nature et par
besoin! Et tu as pris soin de m’en avertir toi-même!... Tu mens avec ta
bouche, tu mens avec tes yeux!... Tu mens partout! toujours! Et je te
hais! (Repoussant Gaston qui veut lui prendre la main.) Va-t’en,
lâche, et ne me touche pas, tu me fais horreur!
GASTON.
Allons! c’est de la folie! qu’est-ce que cela encore? Voyons! Jeanne,
qu’y a-t-il?
JEANNE.
Mais, vous me croyez donc stupide, enfin?... Je vous dis que votre
lettre… Cette lettre!... Entendez-vous bien!... je l’ai trouvée là!...
là!... en débris, déchirée!... Voilà comme je l’ai reçue… ta lettre
qui était pour moi!...
GASTON, [stupéfait.]
Je te jure!...
JEANNE, [ironiquement avec un éclat de rire.]
Ah! si vous me le jurez! Ah! du moment que sous le jurez!
GASTON, [effaré.]
Mais enfin!....
JEANNE.
Oui, oui, cherche donc tes mensonges et prouve-moi qu’elle n’était pas
pour une autre!
GASTON, [troublé, de bonne foi, et ne sachant plus ce qu’il dit.]
Pour une autre! ma lettre!... Mais voyons, raisonnons! (Il veut lui
prendre encore la main, elle le repousse.) Ne t’emporte pas!... Mais je
l’ai écrite, n’est-ce pas, et donnée!... L’ai-je donnée? Enfin, oui!...
je n’en sais rien!... Mais après tout, à qui voulez-vous?... Ah! je suis
bien assez coupable de ce qui est pourtant!... sans m’accuser de ce qui
n’est pas!—Et enfin! je suis venu, et c’est moi-même, peut-être!... ou
bien… non! Mais enfin (avec force et désespoir) elle était pour
toi!... elle était pour toi! Jeanne, voilà ce qui est vrai!...
JEANNE, [qui l’a regardé ironiquement et avec mépris, tout le temps
qu’il a parlé.]
Ah! tenez, vous me faites pitié! Vous ne savez même plus mentir!
GASTON, [désespéré.]
Mais si je mentais, je mentirais mieux!
JEANNE.
Oh! je m’en fie à vous pour jouer même ce trouble-là!
GASTON.
Oh! mais c’est horrible ce que vous me dites-là?... Jeanne!...
Écoutez-moi!... Regardez-moi au moins!... Ai-je l’air d’u homme qui
ment? Et aurais-je des larmes dans les yeux?...
JEANNE, [le repoussant.]
Vos larmes!... Je les connais! vos larmes! encore un mensonge! vous
pleurez! belle affaire! Je ne pleure pas, moi, qui ne suis qu’une femme,
et pourtant vous m’avez brisé le cœur!
GASTON.
Ah! la voilà, la punition, la voilà bien!... Et tu doutes de moi, tu me
repousses, tu m’écrases!... Toi le ciel n’est pas juste! (Il
tombe sur le canapé.)
JEANNE, [méchamment.]
Vous n’aimez donc pas Sarah?
GASTON.
Sarah?... qui vous a dit? Roland?
JEANNE, [vivement.]
Roland!... Oh! niais qui se trahit!
GASTON.
Mais je ne lui ai pas dit cela! Jeanne! écoutez-moi?...
JEANNE.
Sarah! chez moi! à ma porte!... Ah! je pouvais vous pardonner d’être un
voleur!...
GASTON, [se levant vivement.]
Ah! c’est une lâcheté, cela! Tu l’avais pardonné déjà!...
JEANNE.
Mais une rivale!... Tu as pu croire que je te pardonnerais… Ah! je ne
t’aime plus puisque je te hais!... mais tu penses bien que je ne te hais
pas encore assez pour te permettre d’en aimer une autre!
GASTON, [à ses pieds, cherchant à se faire écouter en tournant autour
d’elle, à genoux.]
Laisse-moi!...
JEANNE, [sans l’écouter, se dégageant toujours de ses mains.]
Et dire que j’ai cru, moi, à l’amour d’un pareil homme!... que j’ai
rêvé, moi, le salut de cette âme!... Et j’ai voulu le tirer de son
bourbier, et je n’ai pas compris que c’est lui qui m’entraînait dans sa
boue! Et j’ai fait tout cela, stupide, parce que tu pleurais, parce que
tu te roulais à mes pieds comme à présent!... Et je t’ai tendu la main!
cette main que je voudrais couper maintenant, et te jeter au visage pour
la punir d’avoir touché la tienne!
GASTON, [à genoux, seul, au milieu de la scène.]
Ah! accable-moi! injurie-moi! il viendra pourtant bien une heure où il
faudra que tu m’écoutes!
JEANNE, [près de la cheminée.]
Une heure! elle ne viendra pas cette heure-là!...
GASTON.
Que voulez-vous faire?
JEANNE, [au milieu de la scène, au delà du guéridon.]
Ce que je veux faire?... Ah! vous croyez qu’après avoir aimé un homme
tel que vous, je ne me fais pas horreur à moi-même? Vous croyez que
j’irai résolument par les rues maintenant que tout le monde sait ma
honte, pour que chacun me montre au doigt, en disant: Voici la femme de
cet homme! jugez de l’une par l’autre!... Allons! une femme comme moi
n’aime qu’une fois, bien ou mal!... et si c’est mal, elle sait bien s’en
punir elle-même! (Descendant vers lui.) Tu n’as pas su vivre!... nous
allons bien voir si tu sauras mourir!
GASTON.
Mourir! comment?...
JEANNE, [montrant sa porte.]
Comment? demande-le à cette flamme?
GASTON, [comprenant et se relevant d’un bond, épouvanté.]
Le feu!... le feu!...
JEANNE, [fermant la porte du fond et prenant la clef.]
Je brûle ma honte, et nous deux avec!
GASTON.
Allons! êtes-vous folle?... heureusement il est temps encore. (Il
s’élance vers la chambre de Jeanne, ouvre la porte et la referme
aussitôt, repoussé par la fumée et par la flamme qui brûle la portière
de l’autre côté.)
JEANNE.
Ah! tu m’as voulu dans ton enfer, Démon!—Eh bien, nous y voilà!
GASTON, [courant des portes à la fenêtre.]
Jeanne! c’est insensé! éteindre le feu, maintenant!... Impossible!...
cette porte… la fenêtre, trop haute! il n’y a que cette
porte!—Donne-moi la clef!... donne, je t’en prie! donne! (Il descend
sur elle cherchant à tordre ses mains pour arracher la clef.) mais la
clef! Donne-moi donc la clef, malheureuse!
JEANNE, [tombant sur le canapé.]
Frappe-moi donc!... tiens!... C’est la seule infamie que tu n’aies pas
commise!
GASTON, [reculant.]
Ah! vous ne savez plus ce que vous faites, Jeanne, autrement… (Il
court à la porte du fond qu’il cherche à ébranler.) Malédiction, cette
porte! Et cet air qui brûle!... et cette fumée!... Dans quelques
minutes!... (Il descend vivement vers elle, puis s’arrête et
doucement.) Voyons, tu le vois bien: je ne te touche pas!... Mais je
t’en supplie! je t’en conjure à genoux!... Donne-moi cette clef!... là,
voyons!... je suis assez loin de toi!... Je ne puis pas te faire peur!
(Jeanne tourne autour du canapé en remontant, il la suit à distance,
suppliant.)
JEANNE.
C’est toi qui as peur qui as peur!...
GASTON.
Eh! mordieu! je sais mourir; mais je ne veux pas que tu meures! Et je te
sauverai malgré toi! (Il s’élance vers elle.)
JEANNE, [reculant jusqu’au secrétaire.]
Ce n’est pas moi qu’il faut sauver: sauvez donc mes diamants!...
GASTON, [brisé par ce mot, et résolu, froidement.]
Ah!—Eh bien, c’est ce mot-là qui me tue!... tiens! tu veux que je le
délivre de moi, et que je meure! Eh bien, sois tranquille! je m’y
jetterai plutôt dans tes flammes!... (Saisissant une chaise.) Au
diable la vie! et notre amour! et le reste qui ne vaut pas un fêtu!
mourons ensemble. (Il s’assied résolument sur la chaise en cachant sa
tête dans ses mains, silence d’une seconde.)
JEANNE, [chancelante.]
Ah! cette chaleur!... j’étouffe! ah! c’est donc la fin!...
GASTON, [ému de la voir souffrir, se levant vivement pour courir à
elle.]
Jeanne!...
JEANNE.
Laissez-moi!... de l’air. (Gaston court à la fenêtre.) Ah! le lâche,
qui va ouvrir la fenêtre!... si tu ouvres la fenêtre, tu es un
misérable!...
GASTON, [redescendant.]
Oui, oui, je suis un misérable!—La clef?
JEANNE.
Tu ne l’auras pas! ah! j’étouffe!... (Elle tombe sur le canapé, Gaston
veut lui arracher la clef que Jeanne lui dérobe, il court à la porte et
l’enfonce.)
GASTON.
Enfin!
JEANNE.
Ah! l’infâme qui ouvre!... (Elle se relève pour l’arrêter.)
GASTON, [la prenant dans ses bras malgré elle.]
Ah! maudis-moi maintenant! injurie-moi!... voilà qui m’est bien égal!...
je te sauve!... (Il la saisit dans ses bras et l’emporte.)
JEANNE, [se débattant.]
Je ne veux pas!...
GASTON, [de même.]
Et moi, je veux!...
JEANNE, [s’accrochant aux linteaux de la porte pour ne pas sortir.]
La mort la mort!
GASTON.
Et! tu l’auras ma mort! je l’ai juré!...
JEANNE, [résistant.]
Non!...
GASTON.
Je t’aime! je t’adore! entends-tu? et je meurs en t’adorant! pour
t’obéir. (Il la dépose épuisée, évanouie sur le divan de l’antichambre,
rentre, referme la porte, tourne la clef et la jette par la fenêtre.)
TRICK, [en dehors.]
Au feu!...
GASTON, [à la fenêtre.]
Sauve ta maîtresse! Et moi! je meurs! je ne suis bon qu’à ça! (Il
s’élance dans la chambre de Jeanne qui est en feu.)
ACTE QUATRIÈME
[Un salon chez Jeanne.—Fenêtre à gauche, pan coupé.—A droite, idem, porte d’entrée.—Chambre de Jeanne au fond.—Les portières et la porte gardent les traces de l’incendie.—A gauche une causeuse devant la cheminée. Un flambeau achève de brûler sur la cheminée; c’est au petit jour.]SCÈNE PREMIÈRE
SYLVIE, TRICK, ROLAND.
[Au lever du rideau, Trick écoute sur le seuil de la porte de Jeanne;
Sylvie à gauche attise le feu, Roland entre sur la pointe du pied par la
porte d’entrée, s’avance jusqu’au milieu de la pièce et appelle à
demi-voix.]
ROLAND, [toute cette scène et les suivantes à demi-voix].
Sylvie
SYLVIE.
Monsieur Roland… ici?
ROLAND.
Oui, on me fermait la porte!—Mais j’ai forcé la consigne!
TRICK, [au fond.]
Tais-toi!
ROLAND, [baissant encore la voix.]
Hein?
TRICK, [descendant avec précaution.]
Je ne l’entends plus soupirer… si elle pouvait s’endormir!
ROLAND.
Misère!... mon pauvre Trick, c’est donc vrai, ce qu’ils m’ont dit en
bas!... Malade, souffrante, la fièvre?...
TRICK.
La fièvre!... Seigneur Dieu! si ce n’était que la fièvre!... Mais depuis
que nous l’avons portée sur son lit, Sylvie et moi, c’est le délire!
toujours, toujours!
ROLAND.
Le délire?
SYLVIE.
Toute la nuit!...
ROLAND.
Pauvre femme, la secousse, la peur, je crois bien!
SYLVIE.
Taisez-vous! elle appelle!
TRICK.
Non!... D’ailleurs, ton bon petit femme est près d’elle! (Il
remonte.)
ROLAND.
Madame Canillac… je le sais bien, je sais qu’elle est rentrée. Mais le
médecin, le médecin!
SYLVIE.
Il est venu au milieu de la nuit, et je l’attends tout à l’heure! Il a
commandé du repos, du silence, de la glace, a parlé de fièvre… de
fièvre… Ah! mon Dieu! je ne sais plus comment, mais des mots qui font
frémir… (plus bas) et que Trick heureusement n’a pas entendus.
ROLAND.
Il a paru inquiet?
SYLVIE, [de même encore.]
Oh! oui!... Pensez;—une fièvre pareille! Des cris! des larmes!... Ah!
pauvre madame, nous n’avions pas trop tout à l’heure, madame Sarah et
moi, de toute notre force, pour la retenir dans son lit!...
ROLAND.
Elle veut se lever!
SYLVIE.
Ah! je crois bien!... Et sortir!... et puis les flammes qu’elle voit
partout… et puis lui toujours qu’elle appelle!... Ah! monsieur
Roland, quelle nuit!... (Elle remonte jusqu’à la porte de Jeanne.)
ROLAND.
Mais lui… lui justement, lui dont vous ne parlez pas? Qu’est-il
devenu…
TRICK, [qui est redescendu.]
Gaston!... (Avec violence.) Ah! j’aurais dû le laisser dans le feu…
celui-là qui est cause de tout!...
ROLAND.
Et tu l’as sauvé pourtant?...
TRICK.
Je l’ai sauvé!... C’est pas vrai!... je l’ai trouvé dans le chambre de
matame, évanoui, par terre, dans le fumée!... Je l’ai tescentu dans
mes bras, et je l’ai fait porder chez lui!... par tu monde… en
leur tisant: «Vous allez garter cet homme-là!... et vous
l’empêcherez de revenir!... je veux blus le voir!... je veux blus
jamais!... je le duerais!...»
ROLAND.
En sorte que tu ne sais pas?...
TRICK.
Si… J’ai envoyé savoir de ses nouvelles!... parce que… après tout…
ROLAND.
Ah! bonhomme sublime, va!... Il veut le tuer; mais il envoie demander
comment il se porte!
TRICK.
Il revenait à lui, on a dit… «Il reviendra, va!» Du feu, de l’eau, de
partout ils reviennent toujours, les méchants!
SYLVIE, [au fond, vivement, en soulevant la portière.]
Monsieur Trick, le médecin!...
TRICK.
Ah!... (Il remonte et disparaît dans la chambre de Jeanne.)
ROLAND, [cherchant son chapeau.]
Bon! bon, le médecin!... je vais l’amener, moi, le vrai médecin!... Où
ai-je fourré mon chapeau?... (S’arrêtant.) Ah!... ce bruit de pas!...
Gaston, peut-être!... (La porte d’entrée s’ouvre et l’on voit paraître
Rennequin soutenu par Profilet et Cyprien, comme un homme évanoui.)
Rennequin!...
SCÈNE II
ROLAND, RENNEQUIN, CYPRIEN, PROFILET.
CYPRIEN.
Oui!... il vient de se trouver mal dans l’escalier!
RENNEQUIN.
Ce n’est rien!... l’émotion!... ma sensibilité exaltée!...
ROLAND, [lui avançant un fauteuil.]
Ah! je vous connais bien!... On vous aura dit brusquement que votre
pauvre nièce…
RENNEQUIN.
Ma pauvre nièce, oui… et notre pauvre maison!... qui a failli
brûler!...
ROLAND, [prêt à sortir, redescendant pour lui serrer la main.]
Brave cœur, va!... mais ne vous affectez pas tant que ça, monsieur
Rennequin, le malheur n’est pas si grand pour vous que vous pouviez le
craindre.
RENNEQUIN.
Merci!... toute une aile calcinée!...
ROLAND.
Oui, mais votre nièce pouvait y rester et vous laisser la douleur
d’hériter à sa place et de la pleurer toute votre vie. (Il remonte
chercher son chapeau.)
RENNEQUIN.
Elle pouvait y rester, ah! mon Dieu oui; voilà ce que nous nous disions
tous trois, en montant l’escalier!... C’est même ça qui m’a…
CYPRIEN et PROFILET, [piteusement.]
Ah oui!
RENNEQUIN.
Mais elle a une chance!... heureusement.
CYPRIEN et PROFILET, [levant les mains au ciel.]
Heureusement!
ROLAND, [les imitant.]
Seulement elle est très-malade!
TOUS TROIS, [vivement.]
Ah!
ROLAND.
Ainsi!... tout n’est pas perdu!... rassurez-vous!
TOUS TROIS.
Hein!
ROLAND, [à Rennequin comme s’il allait l’étrangler, et lui parlant sous
le nez.]
Rassurez-vous!... Rennequin!... (Il sort.)
SCÈNE III
RENNEQUIN, PROFILET, CYPRIEN.
RENNEQUIN, [quand Roland est sorti, il se lève.]
Mais monsieur Roland!...
PROFILET, [l’arrêtant.]
Bon! laissez cela!... Il est déjà loin!
RENNEQUIN, [héroïquement.]
Je sais bien!... c’est pour ça que je le dis!... sans ça!...
CYPRIEN, [le retenant.]
Laissez donc!... Et parlons de choses plus sérieuses! Je ne me trompais
donc pas!...
PROFILET, [à demi-voix.]
Ces deux hommes qui arrivaient en même temps que nous.
CYPRIEN, [de même.]
C’étaient des médecins!... donc, il a raison, la cousine est très-mal.
RENNEQUIN, [ému.]
Pauvre nièce!
PROFILET.
Il ne faut pourtant pas nous abandonner à une fausse…
CYPRIEN.
Crainte…
PROFILET.
Crainte, oui!... Je suis d’avis que monsieur Rennequin aille s’assurer
de son état!
RENNEQUIN, [ému.]
Moi, entrer là?... avec ma nature impressionnable!... jamais!... tout ce
que je peux faire… c’est d’écouter à la porte.
CYPRIEN.
Ce que disent les médecins!...
RENNEQUIN.
Ce que disent… oui… j’allais le dire!... vous pouviez me le laisser
dire!... (Il écoute au fond.)
CYPRIEN.
Eh bien?
RENNEQUIN.
Je n’entends pas!... l’émotion… qui m’étouffe;... la tapisserie qui
étouffe aussi… Ah! si, j’entends…
PROFILET.
Ah!
RENNEQUIN.
Oui, c’est le son d’une cuiller dans une tasse!... Ah! elle est bien
malade!...
PROFILET.
Vous voyez ça à la cuiller!...
RENNEQUIN, [descendant.]
Non, mais je sens ça; ma nature si magnétique!... pauvre famille!...
voilà où nous en étions il y a quatre ans, dans cette même chambre, pour
son mari!... le défant!... excusez-moi, je ne peux pas me rappeler ça,
sans que… pauvre neveu! pauvre nièce!... Seulement il n’y a pas de
femme cette fois-ci pour hériter à notre place!
CYPRIEN et PROFILET.
Ah non!
RENNEQUIN.
Il n’y a que nous!
CYPRIEN.
Que nous trois.
RENNEQUIN.
Que nous trois!... (Les regardant.) Ah! sapristi!... trois!... c’est
bien assez!
CYPRIEN.
Désolé de ne pas pouvoir me noyer pour vous être agréable.
RENNEQUIN.
Et ils ont des santés!...(Regardant Cyprien.) Celui-là, surtout.
(Désignant Profilet.) Celui-ci me donne encore quelque espoir… mais
il a pour lui ma chance… toujours ma chance!...
PROFILET.
Enfin! quand nous serons là à nous désoler, n’est-ce pas?
RENNEQUIN.
Oui!... quand nous nous désolerons!... Nous ferions peut-être mieux de
nous réjouir, pauvre nièce.
CYPRIEN et PROFILET, [se récriant.]
Oh!
RENNEQUIN.
Non!... Je m’entends!... je ne dis pas nous réjouir comme ça
effrontément, parce que l’héritage non! on ne peut pas!... on ne
peut pas! Mais je dis au contraire nous réjouir… dans son intérêt?
CYPRIEN et PROFILET [saisis.]
Dans son intérêt!
RENNEQUIN.
Je m’explique, ça a besoin d’explications… mais enfin, qu’est-ce
qu’elle allait faire? quoi? épouser un garnement qui eût fait son
malheur. (Assentiment de Cyprien et de Profilet.) Eh bien! au lieu de
ça, si la fatalité veut!... (ému,) la voilà sauvée au moins!... Elle
ne l’épousera pas, ce gredin-là!... c’est un grand bonheur!...
CYPRIEN et PROFILET.
C’est vrai!
RENNEQUIN.
Un grand bonheur!... au moins, elle n’aura plus de scènes comme celle de
cette nuit!...
PROFILET et CYPRIEN.
Le fait est que!...
RENNEQUIN.
Ont-ils fait un vacarme?... Ils appellent ça de l’amour!... En voilà de
l’amour!... mais de mon temps, mais sapristi! nous avions aussi nos
petites… mais c’était autrement gai!
CYPRIEN.
Je le crois.
RENNEQUIN.
Ah bigre!... quand je me lançais, moi… quel esprit! quelle verve!
CYPRIEN.
Ah!...
RENNEQUIN.
Mais quand vous direz: Ah!... Il en reste bien encore quelque chose.
CYPRIEN.
Vous comprenez que je n’ai pas le temps de vous chicaner là-dessus!
RENNEQUIN.
Mais je crois bien!... tandis que ceux-là… ils s’adorent d’une
manière!... des enragés, quoi!... ils se mangent. (Montrant les
dents.) Crrr!...
PROFILET, [regardant au fond les portières de droite.]
Il n’y a qu’à voir les rideaux!... regardez-moi ça!
CYPRIEN.
C’est en loques!
RENNEQUIN.
Ça fera encore bien l’affaire de mon cabinet.
CYPRIEN, [surpris.]
Comment, de votre cabinet?
RENNEQUIN.
Oui!... avec la causeuse. (Tâtant le meuble.) C’est du crin… ça!...
tout crin!...
PROFILET, [ahuri].
Vous prenez ça pour vous?
RENNEQUIN, [ému.]
Comme souvenir!—Tout le meuble, oui…
CYPRIEN.
Mais pardon! un instant! La succession compte bien vendre le mobilier
tout entier.
RENNEQUIN, [levant les mains au ciel.]
Ah! la succession! Ah! voilà déjà l’horrible mot! la succession!...
(Avec une émotion contenue et qui veut être digne.) La succession,
monsieur, ne sera pas ruinée pour une causeuse, deux fauteuils et
quelques chaises dont elle fera cadeau à un oncle!... à un pauvre oncle
qui va rester isolé… bien isolé!... Avec la garniture de cheminée
aussi, bien entendu!...
CYPRIEN.
Enfin tout le mobilier du salon, quoi?
RENNEQUIN.
Oh! tout le mobilier du salon!—Tout le mobilier du cœur! monsieur…
tant pis pour vous si vous ne comprenez pas ce sentiment-là!
CYPRIEN.
Oh! mais je le comprends très-bien!... je le comprends si bien que je
prends pour moi la garniture de cheminée du grand salon, comme souvenir.
RENNEQUIN.
Bigre! quel souvenir… en bronze!...
PROFILET, [passant entre eux deux.]
Pardon! Eh bien, et moi dont on ne parle pas?
RENNEQUIN, [navré.]
C’est ça, à l’autre… ô humanité!
SCÈNE IV
LES MÊMES, TRICK.
TRICK, [au fond, il descend, tout pâle, tout ému, se contenant.]
Misérables!
RENNEQUIN.
Hein!...
TRICK.
Voleurs, bandits!... vous êtes là comme des bêtes fauves à vous arracher
tout ce qui est à elle!... Attendez donc qu’elle soit morte!...
CYPRIEN et PROFILET.
Mais…
TRICK, [serrant les poings avec colère.]
Sortez d’ici!... sortez tous!... sortez!...
RENNEQUIN, [à Profilet et Cyprien qui sortent en haussant l’épaule.]
Oui, sortez!... (A Trick.) Ah! mon pauvre Trick, nous nous comprenons,
nous! Les plus malheureux ne sont pas ceux qui s’en vont… ce sont ceux
qui restent!...
TRICK, [serrant les poings.]
Eh bien, ne reste pas… va-t’en!...
RENNEQUIN, [saisi, le suivant.]
Non, mais… moi!... je pleure!
TRICK.
Je te dis de t’en aller!
RENNEQUIN.
Mais je vous défends!...
TRICK.
Et moi je te défends de rester…
RENNEQUIN, [rageur.]
Eh! dites-le donc!... entre amis!... Enchanté de vous être agréable!...
(A part.) En voilà un que je flanquerai à la porte, quand je serai le
maître!... (Il sort.)
SCÈNE V
TRICK, puis [SYLVIE].
TRICK, [à lui-même; apercevant Sylvie qui rentre par la porte.]
Ah! Sylvie!... J’ai quitté la chambre!... je pouvais pas… Ces
médecins, avec leur air!... je voulais écouter ce qu’ils disaient… je
pouvais pas!... Ils sont partis?... Tu les a reconduits jusqu’à la
porte!
SYLVIE, [étouffant.]
Oui!...
TRICK.
Eh bien!...
SYLVIE.
Eh bien!... (Elle veut répondre, mais les larmes l’étouffent et elle
tombe assise en pleurant.)
TRICK, [d’une voix altérée.]
Si malade que cela?... (Sylvie fait signe que oui, en cachant sa figure
dans son mouchoir. Moment de silence.) Mon Dieu!... si malade!...
Voyons, ne pleure pas!... Il faut pas pleurer… (Contenant ses
larmes.) On sait jamais!... les médecins… des bêtes!... Viens! ne
pleure pas! (Il la fait lever.) Qu’est-ce qu’ils ont dit?...
SYLVIE, [debout.]
Ah!... ils n’ont rien dit, mais j’ai bien vu à leur air!
TRICK, [effrayé.]
Et ils partent!...
SYLVIE, [le retenant.]
Ils reviendront tout à l’heure!... Tout ce qu’ils ont recommandé, c’est
de la laisser bien reposer… parce que la fièvre redouble!... Notre
seule chance, c’est qu’elle dorme un peu et que le délire se calme!...
TRICK.
Oh! oui! oui! je comprends.
SYLVIE.
Et surtout empêcher… s’il revenait…
TRICK.
Gaston?...
SCÈNE VI
LES MÊMES, ROLAND.
ROLAND, [entrant rapidement par la porte de droite.]
Le voici!...
TRICK.
Lui!...
ROLAND.
Oui, oui!... il accourt; je l’ai devancé pour préparer Jeanne à le voir!
TRICK, [désespéré.]
Ah! il s’agit bien de cela… ah! Dieu, qu’il parte, qu’il parte!... il
achèvera de nous la tuer!
ROLAND.
Misère!... jamais!... (Il s’élance au-devant de Gaston, qu’il arrête
sur le seuil de la porte dans le vestibule.)
SCÈNE VII
LES MÊMES, GASTON, SARAH, entrée au bruit, puis JEANNE.
GASTON.
Où est-elle?
ROLAND, [le retenant pour l’empêcher d’entrer.]
Gaston! voyons!... de la raison!... tu ne peux pas la voir maintenant!
GASTON.
Je la verrai… où est-elle?
ROLAND.
Dans sa chambre; mais pour elle, pour toi!...
GASTON.
Eh! laisse-moi, toi! (Il se dégage de lui violemment.)
TRICK, [lui barrant le passage du côté de la porte de Jeanne.]
Va pas!... je t’en supplie!
GASTON.
Ah! vous me la cachez!... elle est malade!... elle souffre!...
TRICK et ROLAND, [le forçant à descendre.]
Mais non!...
GASTON, [retenu par tous deux.]
Elle est morte!... et vous n’osez pas me le dire!... Où est-elle! je
veux la voir.
ROLAND et TRICK.
Gaston!
GASTON, [se dégageant.]
Je veux la voir!... (Il s’élance vers la porte du fond et arrive à
temps pour soutenir Jeanne qui paraît sur le seuil toute pâle et toute
chancelante… Gaston l’enlève dans ses bras et poussant un cri de
joie.) Ah! ma Jeanne bien-aimée!... c’est toi! (Il l’entraîne sur le
devant de la scène, dans un mouvement de joie et là, reste frappé de
stupeur devant Jeanne immobile, qui ne le regarde pas, et qui tremble de
fièvre… Silence de tous… Gaston les regarde comme pour les
interroger, puis regarde Jeanne en la soutenant.) Mon Dieu!...
Jeanne!... qu’y a-t-il?... (Jeanne ne répond rien, et ne le regarde
même pas; elle cherche seulement en haletant et par un mouvement
régulier et machinal comme celui des moribonds à dégager son cou et sa
poitrine comme quelqu’un qui étouffe… Gaston effrayé l’appelle encore
plus doucement.) Jeanne! rien… ma Jeanne! (Il la dépose sur la
causeuse que Trick et Roland ont fait rouler au milieu de l’avant-scène;
épouvanté.) Seigneur Dieu! voilà donc la vérité?...
ROLAND, [cherchant à l’entraîner.]
Hélas oui! Elle ne te reconnaît même plus!... viens, je t’en supplie!...
GASTON.
Non!... ce n’est pas vrai!... Laisse-moi, je veux lui parler!... Je veux
qu’elle me parle!... Jeanne, Jeanne!...
ROLAND.
Avec ce délire qui ne la quitte plus!...
GASTON, [revenant à Jeanne.]
Ah! tu es stupide, toi, avec ton délire!... Pourquoi pas son agonie?...
Elle est évanouie… voilà tout… Et quand vous serez tous là, à me
regarder… Moi aussi, j’ai le délire, et je n’en meurs pas!... Dès
qu’elle m’aura vue, elle me reconnaîtra, et la raison reviendra, et la
santé, et la vie!... Jeanne, Jeanne, mon amour!...
TRICK, [voulant s’opposer à ce qu’il parle à Jeanne.]
Je veux pas!...
ROLAND, [le contenant en lui montrant Jeanne immobile.]
Ah! maintenant… qu’importe!
GASTON, [qui pendant ce temps n’a cessé de chercher à ranimer Jeanne.]
Ah! quand je le dis!—Elle a tressailli, tenez!... Elle m’entend!...
C’est de l’air qu’il lui faut… voilà tout!... Écartez-vous!... c’est
de l’air seulement!... (Il tourne autour de la causeuse en les forçant
tous à s’écarter.) Mais par charité, écartez-vous donc, quand je le
dis! (Silence. Mouvement de Jeanne.) Jeanne!... C’est moi! me
reconnais-tu?... Est-ce que tu ne m’entends pas? (Il s’assied sur la
causeuse, et prend Jeanne dans ses bras, en cherchant à la ranimer.)
JEANNE, [comme quelqu’un qui rêve, sans ouvrir les yeux.]
Si!
GASTON, [triomphant.]
Ah! je le disais bien!... quand je le disais!
JEANNE.
Je brûle… là!...
GASTON, [a genoux devant elle.]
Ah! si je pouvais prendre ta douleur et souffrir pour toi!... Mais
regarde-moi seulement!... dis-moi que tu me reconnais… Tu m’entends,
n’est-ce pas? Tu sais que je suis là!... C’est moi, Gaston, sauvé comme
toi… et qui t’adore!...
JEANNE, [toujours assoupie, la tête au dossier du fauteuil.]
Gaston!...
GASTON.
Oui!...
JEANNE, [de même, douloureusement, presque à voix basse.]
Il est mort!...
GASTON, [vivement.]
Mais non, puisqu’il est à tes genoux!... Puisqu’il te parle,...
puisqu’il serre tes mains dans les siennes en les couvrant de
baisers!...
JEANNE, [de même.]
Il est mort!—Je l’ai tué!
GASTON.
Mais non! ce n’est pas vrai, je suis ici, regarde-moi!
JEANNE.
Si!... Je l’ai tué!... (Pleurant.) Ah! je suis une malheureuse… je
l’aimais et je l’ai tué!... (Elle sanglote.)
GASTON, [se relevant désespéré.]
Ah! mon Dieu! que dire? que faire?...
ROLAND.
Rien!... Laisse-la reconduire dans sa chambre et viens avec moi!
GASTON, [entraîné par Trick et Roland jusqu’à la porte.]
Jamais! la quitter!... Oh! qui sait combien de temps je la verrai
encore?...
JEANNE, [soulevant un peu la tête, ouvrant l’œil à demi et regardant à
côté dans le vide.]
Gaston!...
GASTON, [accourant à elle.]
Elle m’appelle!...
JEANNE, [prenant sa main vivement et lui montrant le vide et fermant les
yeux.]
Le voilà!...
GASTON, [répétant sans comprendre en dévorant ses larmes.]
Le voilà?...
JEANNE.
Oui, il tourne autour de moi! je l’entends!
GASTON.
Tu m’entends!
JEANNE, [le repoussant.]
Pas toi!... lui!... le mort!... (Avec effroi.) Comme il me regarde!...
Il me menace!... (Poussant un cri.) Gaston!... Laisse-moi!
GASTON, [cherchant à la rassurer.]
Mais non!... ne crains rien!
JEANNE.
Si!... il m’accuse!... Il veut me punir à son tour!... Je ne veux
pas!... laissez-moi… j’ai peur!
GASTON.
Mais non!... Ce n’est pas vrai! Jeanne! je ne te menace pas!... Je suis
à tes genoux, regarde!... et je t’aime!
JEANNE, [sans l’écouler, avec passion.]
Ah! pardonne-moi! je t’ai accusé!... J’étais folle! Je voulais ta mort
et la mienne, l’amour rend stupide, vois-tu! Ah! tu ne m’en veux pas!...
n’est-ce pas?...
GASTON.
Mais non!...
JEANNE, [parlant toujours à celui qu’elle croit voir.]
Tu ne peux pas m’en vouloir!... (Avec passion.) J’étais si jalouse!...
Mais ma haine était encore de l’amour… (Tendrement.) Je t’adorais en
te tuant, comme à présent, comme toujours!... Tu le sais bien!
GASTON.
Ah! mon Dieu! mon Dieu!...
JEANNE, [tressaillant.]
Ah! ta voix, ta douce voix. Parle! parle encore! que je t’écoute!...
C’est toi!... je te revois!... je te retrouve… je te reprends!...
(Elle se soulève avec amour pour embrasser le vide devant elle et se
dresse en poussant un grand cri de douleur.) Oh!... Ah! Dieu que je
souffre!...
GASTON, [avec désespoir et rage.]
Ah! l’horrible chose pourtant, voir tout cela! sans pouvoir!...
JEANNE, [le repoussant.]
Laissez-moi, je brûle!... va-t’en!... (Elle écarte les mains de Gaston
qui cherche à la soutenir.) Tes mains me brûlent!... Je te maudis! Je
te hais!... Ah! misérable qui m’as trompée pour une autre!... Et ce
feu!... partout!... Sur lui! Sur moi! Du feu, jusque dans mon âme!...
Ces flammes!... Ah! sauvez-moi! par pitié! sauvez-moi de ces flammes qui
me dévorent le cœur!... Là… ici… qui me brûlent!... (Épuisée.)
Toute vive!... (Elle retombe.) Toute… toute vive!...
GASTON, [qui est tombé à terre aux pieds de Jeanne, avec désespoir.]
Et c’est moi! c’est pour moi! c’est à cause de moi!... quand je te
disais, misérable, que ton amour la tuerait… Le voilà, ton amour!...
Voilà ce qu’il a fait!... Regarde! Elle souffre par toi! Elle meurt par
toi!... Par toi seul!... Infâme qui la volais! Infâme qui la tues!... Et
pour ton châtiment, tu la verras souffrir jusqu’à la fin et tu ne
pourras rien!... Tu ne peux rien!... rien!... rien!...(Il tombe à terre
où il frappe le parquet dans un accès de désespoir insensé.) Tu ne peux
rien!
JEANNE.
Il pleure!... (Silence.) Pourquoi pleure-t-il? Dites-lui de ne pas
pleurer!... Ce qui arrive n’est pas sa faute! C’est la mienne!...
Jeanne, tu ne fais pas ton devoir!... et tu es bien coupable! Comment
feras-tu de lui un honnête homme, toi qui ne sais pas rester une honnête
femme!
GASTON, [retenu par Roland, à gauche de la scène.]
Ah! ne la laissez pas parler ainsi!... Il ne lui manque plus que de me
déchirer le cœur en s’accusant à ma place!...
JEANNE, [soutenue par Trick, à demi-voix et chancelant sans les voir en
parlant au vide devant elle.]
Ah! Jeanne, cela était si beau pourtant de lui faire mériter ton amour à
force d’honneur et de vertu. Mais il fallait d’abord te défendre de
toi-même, misérable femme!... Ah! lâche! lâche! lâche! qui n’as pas su
faire ton devoir et rester digne et chaste!... Insensée qui voulais
guérir ce cœur malade en lui versant du poison! Le ciel t’a maudite!
c’est justice! comme il maudit tout les amours qui osent se passer de
lui! Maudite sois-tu, courtisane, qui as pris la passion pour de
l’amour! maudite! coupable! maudite!... coupable!... qui as voulu jouer
le rôle d’un ange, et qui n’as su être qu’une femme violente! et
despote, et jalouse!... Et qui ne savais que l’aimer, l’aimer!... (Avec
amour.) Ah! l’aimer ardemment pourtant! Dieu! le tant aimer!... Comment
croire que je l’aimais si mal!... moi qui l’aimais tant que j’en
meurs!...
GASTON, [s’élançant vers elle et la prenant dans ses bras.]
Non! tu ne mourras pas!... Non! non!... (Avec violence.) Reconnais-moi
seulement, Jeanne! et je te sauve!
JEANNE, [se débattant.]
Coupable! coupable!
GASTON.
Ah! reviens, renais, revis!... Et tu verras si je ne t’aimerai pas comme
il faut qu’on aime!
JEANNE, [se redressant.]
Qui parle d’aimer?
GASTON.
Moi!... Gaston… le tien!... Ah! un regard! reconnais-moi! Jeanne!...
Ici sous tes yeux! Rien qu’un regard… C’est moi!... reconnais-moi!...
(Avec violence.) Ah! je le veux pourtant, regarde-moi donc, je le
veux! je le veux! je le veux!
JEANNE, [poussant un cri.]
Ah! (Elle tremble de tous son corps un moment, les yeux fermés, puis le
regarde fixement.)
GASTON.
Oh! mon Dieu! qu’ai-je fait? (Silence d’une seconde, Jeanne toute
chancelante les regarde tous, puis aperçoit Gaston et le reconnaît.)
JEANNE.
Gaston!... Ah! (Ses yeux se ferment; elle cherche en balbutiant à
retrouver le front de Gaston pour l’embrasser, ses bras se roidissent,
elle chancelle, pousse un léger soupir et expire tout doucement, debout
dans ses bras.)
GASTON, [sans s’apercevoir qu’elle est morte.]
Ah! tu m’as reconnu.—Oui, c’est moi, je te sauve, et la vie est
encore… à nous… belle et pure!... (Il prend un bras de Jeanne qui
retombe, puis l’autre bras qui tombe de même, approche ses lèvres des
siennes, il pousse un cri d’horreur et abandonne le corps de Jeanne qui
tombe sur le canapé.) Ah! je l’ai tuée!... (Il chancelle et roule à
ses pieds comme foudroyé.)
FIN.
* * * * * EN VENTE CHEZ LES MÊMES ÉDITEURS PIÈCES DE THÉÂTRE, BELLE ÉDITION, FORMAT GRAND IN-18 ANGLAIS L’Echéance, comédie en 1 acte 1 » La Papillonne, comédie en 3 actes 2 » La Perle noire, comédie en 3 actes 2 » Le Furet des Salons, comédie en 1 acte 1 » Les Volontaires de 1814, drame en 5 actes 2 » La Fille d’Egypte, opéra en 2 actes 1 » Le Domestique de ma femme, com. 1 acte 1 » Les Prés St-Gervais, comédie en 2 actes 1 50 Les Beaux MM. de Bois-Doré, drame, 5 act. 2 » L’Idéal, comédie en 1 acte 1 » Lalla-Roukh, opéra-comique en 2 actes 1 » Le Secret du Rétameur, vaud, en 1 acte 1 » La Boîte au lait, coméd.-vaud. en 5 actes 1 50 Le Café de la rue de la Lune, vaud. 1 acte 1 » Le Hussard persécuté, opér.-houffe, 2 act. 1 » Delphine Gerbet, comédie en 4 actes 2 » Danaë et sa Bonne, opérette en 1 acte 1 » Les Maris à système, comédie en 3 actes 1 50 Le Bord du précipice, comédie en 1 acte 1 » Ah! que l’amour est agréable! vaud. 5 act. 1 » Les Etrangleurs de l’Inde, drame en 5 act. 2 » La Servante maîtresse, opéra-com. 2 actes. 1 » Les Mystères du Temple, drame en 5 act. » 40 Le Marquis Harpagon, coméd. en 4 actes 2 » Le Château de Pontalec, drame en 5 actes 1 » Le Bossu, drame en 5 actes » 50 Les Fous, comédie en 5 actes 2 » Dolorès, drame en 4 actes 2 » Les Juy. Commères de Windsor, op.-c. 3 act. 1 » La Comt. de la place Cadet, vaud. 1 acte 1 » Une Corneille qui abat des noix, com. 3 act. 2 » Les Ivresses, comédie en 4 actes 2 » Le Chalet de la Méduse, vaud. en 1 acte 1 » Le Lorgnon de l’Amour, vaud. en 1 acte » 40 Cadet-Roussel, drame en 7 actes 2 » Le Mari d’une Étoile, com.-vaud. en 2 act. 1 » La Reine Crinoline, pièce fantast en 5 actes, 6 tabl. » 50 Les Ganaches, comédie en 4 actes 2 » Le Cabaret des Amours, op.-com 1 acte 1 » Prisonnier sur parole, comédie en 1 acte 1 » Les Brebis de Panurge, comédie en 1 acte 1 » La Clef de Metella, comédie en 1 acte 1 » Deux Chiens de faience, com.-vaud. 1 act. 1 » Le Fils de Giboyer, comédie en 5 actes 2 » L’Ami du Mari, comédie en 1 acte 1 » Voilà la chose, revue en 3 act. et 20 tabl » 50 La Fleur des braves, com.-vaud en 1 acte 1 » Le Hal masqué, opéra en 4 actes 1 » Philidor, drame en 5 actes » 40 Francois-les-Bas-Bleus, drame en 5 actes 2 » Les Ruines du Château noir, dr. en 5 actes » 40 La Germaine, comédie en 3 actes 2 » La Bohémienne, opéra en 4 actes 1 » Les Trois Ivresses, vaudeville en 1 acte » 60 Sortir seule! comédie en 3 actes 1 50 Le Télégramme, comédie en 1 acte 1 » Marengo, drame militaire en 12 tableaux » 50 La Mule de Pedro, opéra en 2 actes 1 » Jean Torgnole, vaudeville en 1 acte 1 » Henri le Balafré, comédie en 1 acte 1 » La Déesse et le Berger, op.-com. 2 actes 1 » Peines d’amour, opéra en 4 actes 1 » Le Père Lefeutre, com.-vaud. en 4 actes » 40 Le Bout de l’an de l’Amour, com. 1 acte 1 » La Maison sans Enfants, com. 3 actes 1 50 L’Otage, drame en 5 act. et 6 tabl. 1 » Crockbête et ses Lions, à-propos. 2 actes 1 » Bataille d’Amour, op.-com. en 3 actes 1 » Diane de Solanges, opéra en 5 actes 1 » Un Joli Cocher, com.-vaud. en 1 acte 1 » Le Jardinier et son Seigneur, op.-c. 1 acte 1 » Les Fiances de Rosa, op.-com. en 1 acte 1 » Le Brésilien, com.-vaud. en 1 acte 1 » Folammbô, cocasserie carthagin., 4 actes 1 » L’Oiseau fait son nid, com.-vaud. en 1 act. 1 » Le Train de minuit, comédie en 2 actes 1 50 Les Toréadors de Grenade, excentr. en 1 act. 1 » Les Mystères de l’Hôtel des ventes, comédie-vaudeville en 3 actes 1 50 Trop curieux, comédie en 1 acte 1 » Nahel, opéra en 3 actes 1 » C’était Gertrude, comédie en 1 acte 1 » Le Démon du Jeu, comédie en 5 actes 2 » La fausse Magie, opéra-comiq., en 2 actes 1 » Les Bourguignonnes, op.-com. en 1 acte 1 » La Sorcière ou les États de Bluis, drame en 5 actes » 50 Le Secret de Miss Aurore, drame en 5 act. » 50 Un Mari sur des charbons, coméd.-vaudev. en 1 acte 1 » Les Diables roses, comèd.-vaud. en 5 act. 1 50 La Fille de Dancourt, comédie en 1 acte 1 » Un Anglais timide, comédie en 1 acte 1 » Les Pécheurs de perles, opéra en 3 actes 1 » Aladin, ou la Lampe merveilleuse, féerie en 20 tableaux » 50 Diane au bois, comédie en 2 actes, en vers. 1 50 Le Carnaval de Naples, drame en 5 actes » 50 L’Aïeule, drame en 5 actes 2 » Les Voyages de la Verité, pièce fantastique en 5 actes 1 » Montjoye, comédie en 5 actes 2 » Les Indifferents, comédie en 4 actes 2 » Les Pays latin, dr. en 5 act. mêlé de chant. » 40 Les Troyens, opéra en 5 actes 1 » Le Dernier quartier, com. en 2 act., en vers. 1 50 Ajax et sa Blanchisseuse, vaud. en 3 actes 1 » La Jeunesse des Mousquetaires, dr., 5 act. 2 » Les Diables Noirs, drame en 4 actes 2 »IMPRIMERIE L. TOINON ET Cie, A SAINT-GERMAIN.
Vous avez terminé Les diables noirs: drame en quatre actes
Victorien Sardou