Les diables noirs: drame en quatre actes

Victorien Sardou · Chapitre 2 sur 2 · partie 2/3

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Les diables noirs: drame en quatre actes

ROLAND, [à part, passant à gauche.]

Ce chapitre est long, il est donc découpé en 3 parties.

pouvais donc m’assurer que c’est le Gaston!—En ne faisant pas de

bruit!... Sapristi!... il me prend une envie d’éternuer!

ROLAND.

Je n’entends rien! (Rennequin après avoir lutté contre l’éternument,

finit par éclater.) Ah! Si, j’entends!

RENNEQUIN.

Dieu ma bénisse!—Toujours ma chance; où me cacher? (Désignant la porte

de Jeanne.) Non… (désignant la fenêtre) là. (Il se cache derrière

le rideau.) Tiens, il y a quelqu’un. (Tous deux se trouvent en

présence et disent ensemble sur un ton différent.)

[RENNEQUIN] et [ROLAND].

Comment, c’est vous!

RENNEQUIN, [désappointé.]

Ce n’est pas le Gaston!... c’est celui-là!...

ROLAND.

Misère! c’est donc vous qui sonnez comme ça les quarts et les demies?

RENNEQUIN, [descendant en scène].

Exprès!—C’était une finesse pour vous empêcher de sortir! (Gaiement.)

Oh! c’était amusant!... (Piteusement.) Et puis je me suis enrhumé

aussi!...

ROLAND.

Oui, oui, le fait est que le nez…

RENNEQUIN, [vexé.]

Oh! c’est bien drôle! c’est bien drôle!—ce n’est rien du tout, un

rhume, à mon âge!—Il y a de quoi rire, n’est-ce pas?

ROLAND.

Enfin, pourquoi diantre êtes-vous campé là depuis deux heures?

RENNEQUIN.

Pourquoi?—Vous êtes bien curieux! Je ne vous demande pas pourquoi vous

êtes ici, vous?... D’abord, je le sais!

ROLAND.

Bah!

RENNEQUIN, [à part, s’asseyant près de la table à gauche.]

Il est taquin!—Nous nous taquinons! voilà tout… (Haut). Je vous

vois assez rôder depuis hier autour d’elle!

ROLAND, [à lui-même.]

Autour d’elle!—Ça se remarque déjà, tenez! (Il s’assied sur le

canapé.)

RENNEQUIN, [enchanté, à part.]

Il est vexé! Oh! c’est amusant! (Haut.) Un homme qui entre la nuit

chez une dame, en se cachant! Si vous croyez que je ne sais pas ce que

c’est, moi aussi, que toutes ces belles finesses d’amants. Ah! je

connais ça, allez!—J’en ai déjoué quelques-unes!... Pas toutes,

malheureusement, mais enfin quelques-unes.

ROLAND, [étouffant un éclat de rire.]

Vous avez donc été marié?

RENNEQUIN.

Eh bien?...

ROLAND.

Alors je ne vous demande pas si vous… (Il rit.)

RENNEQUIN, [se retournant vers lui.]

Oh!... oh!... comme c’est délicat!... Eh bien, quand ce serait! Ce n’est

pas si drôle ce qui m’est arrivé!... Il n’y a pas de quoi rire!—Et

aujourd’hui encore, avec un cœur sensible comme le mien!... (Il

s’émeut.)

ROLAND.

Oh! je vous demande pardon!—Si j’avais su!

RENNEQUIN.

On ne fait pas de ces plaisanteries-là, monsieur! D’abord, je n’accepte

pas vos plaisanteries, moi; je vous défends de plaisanter avec moi!

ROLAND.

Ah!

RENNEQUIN.

Je ne vais pas vous chercher, moi; pourquoi venez-vous me chercher?

ROLAND.

Étonnante nature!

RENNEQUIN.

Si vous étiez un peu marié seulement!... on pourrait encore vous

répondre!

ROLAND.

Je le suis fichtre bien, marié, et beaucoup!

RENNEQUIN, [sautant.]

Marié!

ROLAND.

Pardieu!

RENNEQUIN.

Avec elle?

ROLAND.

Oui, avec elle!

RENNEQUIN.

A Cythère?

ROLAND.

A la mairie du neuvième arrondissement!

RENNEQUIN, [se levant d’enthousiasme.]

Ciel! Dieu! Et on n’en sait rien!

ROLAND, [debout.]

Pardieu! je l’ai assez caché! mais maintenant va te promener! je fais

scandale, je veux ma femme! j’aurai ma femme! je veux ma femme!...

RENNEQUIN, [enthousiasmé.]

Mais tu l’auras, excellent homme! tu l’auras, ta femme! on te la

campera sous le bras, ta femme!... Et la fortune, l’héritage, tout

l’argent!... à nous!... Ah! Dieu! embrasse-moi, mon neveu!

ROLAND.

Hein!

RENNEQUIN.

Je dis: Embrasse-moi, mon neveu!

ROLAND.

D’où ça sort-il, ça?

RENNEQUIN.

De la bouche d’un oncle!... Je suis l’oncle de Jeanne, et puisque tu as

épousé Jeanne, cher enfant!

ROLAND.

Eh! qui te parle de Jeanne, homme étrange; je parle de Sarah! ma femme,

qui est ici!

RENNEQUIN, [suffoqué.]

Patatras! Toujours ma chance! tenez!... il ne pouvait pas épouser

l’autre!

ROLAND.

Est-ce compris?

RENNEQUIN, [rageur.]

Vous ne pouviez pas me dire tout de suite qu’il s’agissait de Sarah;

c’est donc drôle de laisser un pauvre homme s’abandonner ainsi à une

douce émotion, pour lui dire après: Non! v’lan!

ROLAND, [le contemplant.]

Prodigieux, cet homme! prodigieux!

RENNEQUIN.

Je vous conseille de recommencer à plaisanter encore?...

ROLAND.

Monsieur Rennequin, pas un mot de plus; je serais forcé de le considérer

comme une offense.

RENNEQUIN.

Monsieur… je!... Saperlotte! vous comprenez bien mal la plaisanterie,

vous?

ROLAND.

Sublime!... Décidément, je n’y tiens plus; je meurs de faim! je vais

dîner… et je reviens tout de suite après! Bonsoir! (Il remonte.)

RENNEQUIN.

Bonsoir… Roland! (A lui-même.) Je n’ai pas besoin de me gêner avec

lui… Roland… tout bonnement!...

ROLAND, [au fond.]

Bonsoir… Rennequin.

RENNEQUIN.

Ah mais, ça, c’est autre chose… vous pourriez bien dire M. Rennequin.

ROLAND.

Vous pourriez bien dire M. Roland, (Il le regarde et soit par le fond

après avoir poussé la porte vivement.)

RENNEQUIN, [seul.]

Sapristi! Roland furieux alors!... Tiens! c’est drôle ce que je dis

là!... (Courant après Roland.) Dites donc, un mot drôle que je viens

de dire!... Ah! oui, il se sauve, il n’écoute pas; ça le vexe! c’est

égal!... j’ai le dernier… Et dire que je ne pourrai pas acquérir la

certitude!...

SCÈNE III

JEANNE, RENNEQUIN.

[Jeanne sort de chez elle sans le voir et cherchant à terre, elle

descend et n’est préoccupée pendant toute la scène que de cette

recherche.]

RENNEQUIN, [à part, après l’avoir regardée.]

Qu’est-ce qu’elle a?—Qu’est-ce qu’elle cherche?... (Il tousse.)

JEANNE, [l’apercevant.]

Quelqu’un c’est vous!

RENNEQUIN.

Oui, chère enfant, oui! Tu as perdu quelque chose?

JEANNE, [continuant.]

Oui, oui, je crois que j’ai perdu!...

RENNEQUIN.

Si tu veux que je t’aide!... (A part.) Ma foi! nous voilà seuls!... si

j’essayais encore une ruse!...

JEANNE.

Rien!...

RENNEQUIN, [prenant la bougie pour s’éclairer.]

Ah! c’est désagréable de perdre comme cela… de l’argent? un bijou?

JEANNE, [cherchant.]

Oui!

RENNEQUIN.

Mais après tout qu’est-ce que c’est que ça; ce qui est terrible, (avec

intention et émotion) c’est de perdre sa réputation!

JEANNE.

Plaît-il?

RENNEQUIN.

Je dis, avec des larmes dans les yeux!... voilà!... voilà une chose que

tu ne retrouveras jamais!

JEANNE.

Quoi?

RENNEQUIN.

La réputation!...

JEANNE.

Que voulez-vous dire?...

RENNEQUIN, [avec des larmes.]

C’est fini! ma pauvre enfant! on sait tout!

JEANNE.

On sait quoi?

RENNEQUIN, [la bougie à la main.]

C’est le bruit de la ville!... On ne parle pas d’autre chose; j’ai

rencontré vingt personnes qui ont osé me dire: Comment!... votre

nièce… et ce petit Gaston…

JEANNE.

On vous a dit cela?... on le dit?

RENNEQUIN.

Tout le monde!—Tout le monde le sait!

JEANNE.

Ah!... Eh bien, on le sait, voilà tout!... (Elle continue à chercher.)

RENNEQUIN, [posant le flambeau sur la cheminée.]

C’est donc vrai!... Fatal amour! Heureusement qu’un bon mariage… (A

part.) Je vais pousser au mariage, alors?... Je dis du bien! (Il

remonte derrière le canapé].)

JEANNE, [cherchant toujours.]

Je me suis assise là pourtant!... Et puis, j’étais là!... Ah! dans le

pli du canapé! (Elle cherche.)

RENNEQUIN.

Heureusement, dis-je, qu’un bon mariage… un mariage immédiat… Ah! il

faut que ça se fasse tout de suite d’abord! Tu ne trouves pas?

JEANNE, [sans l’écouter.]

Non… j’y renonce… Ah! douleurs, remords, tourments, il n’y manquait

plus que la honte!... Eh bien, la voilà! (Elle tombe sur le canapé.)

RENNEQUIN.

Ah! c’est bien complet!—Et sans le mariage… Mais tu as bien raison,

c’est le meilleur parti. D’abord, l’honneur de la famille, chère enfant!

(Il s’émeut.) Une famille si belle, si estimable!... Et puis, le nom

du défunt; tu ne voudrais pas que ce cher défunt… (A part.) C’est

bien assez des vivants, mon Dieu!... (Haut.) Au bout du compte, c’est

un aimable garçon: un peu fou, un peu léger… mais spirituel,

charmant!... et un cœur… comme le mien, tiens, je ne peux pas mieux

comparer!... Il a fait des folies! Qu’est-ce que ça nous fait… tant

mieux, au contraire, bon! parfait!—Jeune sage, vieux fou!—Ai-je assez

couru, moi!... Ah! pristi! Eh bien, maintenant, je ne cours plus du

tout!...

JEANNE, [à elle-même.]

Et il ne rentrera pas?

RENNEQUIN.

Quel mari cela va faire!... (Emu, derrière elle, la reprenant à droite

et à gauche, à chaque mouvement qu’elle fait.) Ah! chère enfant! quel

excellent… quel excellent mari!...

JEANNE, [le regardant.]

Mais qu’est-ce que vous me dites?—Et à qui en avez-vous donc depuis une

heure?

RENNEQUIN.

A toi! qui dois à ta réputation, à cause du monde!...

JEANNE.

Ah! votre monde! lâcheté, vilenie, laideur, sottise et mensonge partout!

J’en suis lasse et je voudrais savoir sur la terre un lieu désert où le

fuir, où me fuir moi-même, et m’enterrer vivante!...

RENNEQUIN.

Un couvent!... (A part.) Tiens! mais c’est une idée!... (Haut.)

C’est une bien bonne idée, même!... un couvent; mais voilà ton affaire,

chère petite! (Jeanne, assise dans le canapé sans bouger, regarde

fixement devant elle sans l’entendre. Rennequin s’assied près d’elle].)

Tu laisses tout à tes bons parents!... Ça revient au même!... On se dit:

quelle femme! quelle âme! Elle n’a voulu garder qu’une pension de trois

raille francs… (A part.) Ah! non! c’est trop! (Haut.) Trois mille

francs, qu’elle a réduits elle-même à quinze cents francs!—Quelle âme!

JEANNE, [sans l’écouter, se levant.]

Et il ne viendra pas!...

RENNEQUIN.

Et il ne viendra pas au couvent, parbleu!—Il ne viendra plus!... Tu en

seras débarrassée!... Car, du moment que tu ne veux plus l’épouser, on

peut bien le dire, c’est un affreux garnement!—Quel monstre! (A

part.) Je dis du mal à présent!... (Haut.) Il ne l’aime pas! Il

n’aime que ton argent!...

JEANNE, [frappée.]

Peut-être!...

RENNEQUIN.

Peut-être?... Sûrement!... (A part.) Je dis du mal… toujours! Oh!

j’aime bien mieux ça; ça me met à mon aise.

JEANNE, [prêtant l’oreille.]

On vient! c’est lui!... (Apercevant Sylvie qui entre.) Non!...

SCÈNE IV

LES MÊMES, SYLVIE.

SYLVIE.

Madame!... il y a là un homme qui veut vous parler à toute force!

JEANNE.

Un homme!... Quel homme?

SYLVIE.

Je ne le connais pas; c’est quelque chose qu’il ne peut dire qu’à

madame…

JEANNE.

Quelque chose à me dire!... Ah! il y a un malheur dans l’air!... Fais

entrer!... Je vous demande pardon, mon oncle…

SYLVIE, [au fond.]

Entrez, monsieur… (Ducroc entre.)

RENNEQUIN.

Bonne nuit, chère enfant! (A part.) Encore une ruse qui n’a pas

réussi!... Et de cinq!... Toujours ma chance… (Il va pour saluer

Ducroc en sortant, le regarde, se ravise, lui tourne le dos et sort.)

SCÈNE V

JEANNE, DUCROC.

JEANNE, [à Sylvie.]

Laisse-nous! (Sylvie sort.)

DUCROC, [regardant autour de lui].

Vous êtes bien seule, madame?

JEANNE.

Je suis seule, parlez… qui êtes-vous?... que voulez-vous?

DUCROC, [lentement, toute la scène.]

Madame, je m’appelle Ducroc!

JEANNE.

Je ne connais pas ce nom!

DUCROC, [surpris.]

Ah! c’est qu’on n’a pas jugé à propos de vous le dire, mais enfin! vous

savez bien le reste!... C’est moi qui suis venu tantôt!

JEANNE.

Tantôt?

DUCROC.

Oui, présenter le billet!...

JEANNE.

Un billet? chez moi? quel billet?...

DUCROC, [à part, descendant.]

Ah! nous jouons aussi la comédie, nous! (Haut.) Mon Dieu, je vous

demande pardon de vous parler de ça; mais les affaires, n’est-ce pas?

c’est brutal, madame!

JEANNE.

Mais parlez, monsieur!... Dites!... expliquez-vous enfin!

DUCROC.

M. de Champlieu ne vous a donc pas dit?...

JEANNE, [saisie.]

C’est lui?...

DUCROC.

Mais oui!

JEANNE, [à part.]

Quand je disais qu’il y avait un malheur!...

DUCROC, [posant son chapeau sur la table.]

Enfin, nous nous comprenons maintenant!—C’est si simple! Il n’avait pas

d’argent; pauvre garçon!... cela se conçoit; on n’a pas dix mille francs

dans la poche de son gilet!—Et comme je suis un bon homme après tout,

c’est moi qui lui ai donné le conseil de recourir à vous…

JEANNE.

Continuez donc, monsieur!...

DUCROC.

Et il n’a pas perdu de temps, allez, car une demi-heure après, je lui

rendais le billet en échange de… (Il cherche dans sa poche.)

JEANNE, [anxieuse.]

En échange?...

DUCROC, [ouvrant la petite boîte où se trouve le bouton, et le

regardant.]

De…

JEANNE.

Le diamant!...

DUCROC, [étonné, relevant la tête.]

Oui, madame!...

JEANNE, [se contenant.]

Ah!... oui.

DUCROC, [tout en regardant le diamant et le faisant miroiter devant ses

yeux.]

Oui… seulement, il y a un petit malheur; c’est que je me suis

laissé… Enfin, prenons que je me suis trompé moi-même, mais j’ai fait

estimer ce bijou tout à l’heure par un camarade, et il se trouve que,

comme un nigaud, j’ai rendu dix mille francs pour six mille, car ça ne

vaut pas plus… Vous comprenez que cela ne fait pas mon affaire… et

si M. de Champlieu ne dégage pas l’objet, alors je suis donc…

JEANNE.

Quoi?

DUCROC, [arrêté par le regard de Jeanne.]

Je suis!... je suis bien embarrassé!... (Ironiquement.) M. de

Champlieu est un très-honnête garçon, mais il est quelquefois un peu…

(Regard de Jeanne.) négligent!

JEANNE.

Vous vous trompez, monsieur. (Elle va au petit meuble et prend une

liasse de billets de banque.) Et la preuve, c’est qu’il m’a remis tout

à l’heure vos dix mille francs que voilà! (Elle jette les billets sur

la table.)

DUCROC, [mettant son chapeau à terre, prenant la liasse et comptant du

pouce, vivement.]

Vrai!... sapr!... (A part.) Eh bien, j’ai de la chance!

JEANNE.

Donnez-moi ce bijou?

DUCROC, [le posant sur la table.]

Le voilà, madame!

JEANNE.

Allez, monsieur!

DUCROC, [saluant.]

Madame bien! (A part.) J’en ai de la chance! (Il sort.)

JEANNE, [seule.]

Ah! (Elle saisit le bouton de diamant et s’assure que c’est bien lui.)

Volée… Il m’a volée!... (Elle tombe en sanglotant sur le divan.) Ah!

mon Dieu! mon Dieu!...

SCÈNE VI

JEANNE, TRICK.

JEANNE, [se redressant, et cachant le diamant qu’elle saisit.]

Quoi?—Qu’est-ce que c’est? que voulez-vous?...

TRICK.

Matame!

JEANNE, [cachant son visage.]

Plus tard!... je veux être seule! j’appellerai!... Laissez-moi!...

(Elle entre chez elle.)

TRICK.

Elle pleure!...

SCÈNE VII

TRICK, GASTON, puis SYLVIE.

GASTON, [entrebâillant la porte du fond, livide, tremblant.]

Trick!

TRICK.

Ah! te voilà, toi!... On t’attend pour dîner, tu viens après!

GASTON, [déposant son chapeau sur un fauteuil près de la porte.]

Ah! je pense bien à dîner! Où est-elle?

TRICK.

Dans son chambre!

GASTON.

Et elle ne sait rien! Elle ne s’est pas aperçue?...

TRICK.

Quoi?

GASTON, [essuyant son front.]

Rien!... je ne sais ce que je dis… (Il pose son chapeau.) Elle est

seule?

TRICK.

Toute seule, et bien triste; elle t’attend!

GASTON.

Elle m’attend?—Et ma lettre?...

TRICK.

Ta lettre?...

GASTON.

Eh bien, oui, ce petit mot que j’ai griffonné là-bas… pour lui dire de

ne pas m’attendre… que j’étais forcé!... Enfin, je ne l’ai pas rêvé,

voyons!... j’ai écrit et j’ai envoyé!... Elle l’a reçu!...

TRICK.

Rien!

GASTON.

Ah! je crois bien qu’elle m’accuse! (Il fait le mouvement d’entrer chez

Jeanne.)

TRICK, [l’arrêtant.]

Ne va pas!...

GASTON, [effrayé.]

Quoi?... elle sait donc? elle a vu?...

TRICK.

C’est toi qui peux pas la voir!... Tu es fait comme un voleur!

GASTON, [reculant.]

Un voleur! (Tombant sur une chaise.) Un voleur!...

TRICK.

Qu’est-ce que tu tiras?—«D’où tu viens,»—_elle temantera_? Et toi tu

tiras: «Je viens de jouer!» Tu tiras cela que tu as joué encore

tute la soirée?... et que tu as perdu!... car je vois bien que tu as

perdu!...

GASTON.

Oui, perdu! Tout ce que j’avais gagné d’abord; huit mille francs! Trick,

huit mille que j’ai vus… (il se lève et frappe sur le guéridon) là,

là devant moi!... Je la tenais presque, cette misérable somme pour

reprendre à ce Ducroc!... Mais la veine était usée, la chance a tourné,

et j’ai perdu, perdu, tout perdu! (Il tombe assis sur le canapé et

pleure. Trick que l’émotion a gagné se trouve derrière le canapé et lui

tend la main que Gaston saisit en le forçant à tourner aussi son visage

vers lui.) Et tu es bien sûr qu’elle ne sait rien?

TRICK.

Quoi?—le pillet?

GASTON, [levé.]

Oh! le billet, il est loin, celui-là!... Il me l’a rendu… pour autre

chose… je t’expliquerai cela!... et quand je l’ai tenu dans cette

main, à moi, bien à moi!... je n’ai fait que cela!... (Il tire de sa

poche un papier qu’il déchire fiévreusement.) Tiens! Tiens! Au feu!

(Il jette les débris sur le tapis, quelques morceaux restent sur la

table.) Et je revenais à la vie, et je me suis mis à pleurer, comme un

enfant, en le regardant brûler!...

TRICK, [avec joie.]

Il est prûlé?

GASTON, [gaiement, se jetant dans ses bras.]

En cendres, mon bon Trick, en fumée!

TRICK, [pleurant de joie.]

Ah! c’est pien fait je suis gontent!... Eh bien, il faut la

voir! (Rajustant la cravate de Gaston et à Sylvie qui sort de chez

Jeanne sur la pointe du pied.) Sylvie, dis à madame qu’il est là!

GASTON.

Oui! dis que je suis là!... je veux la voir!

SYLVIE.

J’y vais!...

GASTON.

Oui… non! attends!... je… (A lui-même.) Ah!... je n’ose pas!...

SYLVIE, [faisant un pas vers la porte.]

Faut-il fermer?

GASTON, [il est à l’extrême gauche, à l’avant-scène, Trick plus haut au

milieu, Sylvie à droite entre le canapé et la cheminée.]

Non! laisse ouvert… que je la voie!... (Avec amour.) C’est elle!...

La voilà, Trick… Ah! que je l’aime!... qu’est-ce qu’elle regarde?...

TRICK.

Je sais pas.

GASTON.

Elle regarde quelque chose? quoi? qu’est-ce qu’elle tient à la main?

TRICK, [regardant.]

Je sais pas… ça prille!...

SYLVIE, [de même.]

C’est un diamant!

GASTON, [épouvanté.]

Je suis perdu!

TRICK.

Quoi?

GASTON [à Sylvie.]

Baisse la portière!... Cache-moi!

SYLVIE, [stupéfaite.]

Monsieur!

GASTON.

Mais, baisse donc cette portière, te dis-je!... (il s’élance et rabat

la portière) et cache-moi donc! (Il reste sur place, épouvanté;

silence.—Coup de sonnette dans la chambre.)

SYLVIE.

Madame appelle!

TRICK.

Elle vient!

GASTON.

Elle sait tout! je me sauve!—Ne dites pas que je suis venu!...

TRICK, [le retenant.]

Tu veux plus?...

GASTON, [allant reprendre son chapeau, égaré et comme un fou.]

La voir!... maintenant!... non! ce soir! plus tard! mais pas maintenant!

elle me fait peur! j’ai peur! je me sauve! Ah! j’ai peur!... (Il se

dégage de Trick qui le retient et s’élance dehors.)

TRICK.

Il est fou!... il a plus son tête!...

SYLVIE.

En voilà des aventures!...

SCÈNE VIII

TRICK, SYLVIE, JEANNE.

JEANNE, [sur le seuil de sa chambre.]

Qui était là?... on parlait! quelqu’un était là?... mais répondez

donc!...

TRICK, [embarrassé.]

Non!...

SYLVIE, [de même.]

Personne!...

JEANNE, [à elle-même.]

Ils mentent!... il est venu!... j’ai senti mon cœur se serrer d’angoisse

et de colère… il était là! c’était lui. (Surprenant un regard entre

Trick et Sylvie.) Ils mentent!

SCÈNE IX

LES MÊMES, ROLAND.

ROLAND, [entrant très-affairé, très-essoufflé et à demi-voix.]

Pardon!—Madame Canillac n’est pas là?—Elle n’est pas là?...

JEANNE, [surprise.]

Que voulez-vous, monsieur?

ROLAND, [s’essuyant le front.]

Ah! mille pardons, madame!... Elle n’est pas là, misère! j’en étais

sûr… Mais ce qui se passe dans votre maison, madame, est d’un

caractère tellement infernal!...

JEANNE.

Ce qui se passe?...

ROLAND.

Oui, madame!... Et si nous étions seuls…

JEANNE, [à Trick et à Sylvie.]

Laissez-nous!...

TRICK, [en sortant.]

Encore un qui n’a pas la tête bien solide! (Il sort par le fond, Sylvie

par la droite.)

SCÈNE X

JEANNE, ROLAND.

JEANNE.

Que voulez-vous dire, monsieur?

ROLAND.

Madame, avez-vous vu M. de Champlieu tout à l’heure?

JEANNE.

M. de Champlieu?... non!

ROLAND.

Seigneur Dieu! je vous demande mille pardons, chère madame, car je

touche à un secret… Mais enfin, il est des circonstances… des

moments!... Et puisque je sais…

JEANNE, [avec amertume.]

Aussi!

ROLAND.

Et mes principes n’en sont nullement offensés, madame, nullement!...

Croyez-le bien! Enfin, vous ne l’avez pas vu? Il ne vous quitte pas à

l’instant même?

JEANNE.

Non?—Mais je ne me trompais donc pas, il est venu!

ROLAND.

Misère! s’il est venu! Demandez à ma femme! demandez à madame Canillac

s’il est venu?

JEANNE.

Sarah!... vous êtes?...

ROLAND.

Roland Canillac, oui, madame!... un très-mauvais sujet, oui, madame!...

qui va tout expier!... oui, madame! grâce à Gaston!...

JEANNE.

Gaston!...

ROLAND.

Oui, je viens de voir Gaston sauter d’un bond les quatre marches du

perron! je l’ai vu!

JEANNE.

Vous l’avez vu?

ROLAND.

De mes yeux! Et s’il n’est pas venu pour vous à pareille heure, pour qui

voulez-vous que ce soit, si ce n’est pour ma femme?

JEANNE.

Lui!... y pensez-vous?...

ROLAND.

Je ne pense pas à autre chose depuis qu’il a eu le soin de me déclarer

lui-même que madame Canillac lui plaisait énormément!

JEANNE.

Il vous a dit?...

ROLAND.

Oui, madame, oui, il m’a dit…

JEANNE.

Enfin!... l’aime-t-il?—Dites-le donc!...

ROLAND.

Ah! madame, puisqu’il adore les blondes!

JEANNE, [moment de silence; elle cherche.]

Sarah!... oui; peut-être!... Ah! je m’en doutais qu’il y avait une autre

que moi! Je le devinais à ses mensonges, à ses absences, jusqu’à ses

larmes de remords!... Mais tantôt, tenez!... oui, tantôt… là, à cette

place!... la vérité m’a passé devant les yeux comme un éclair!... Quand

je les ai surpris tous deux assis sur ce canapé! Et vous le savez bien!

vous étiez là, vous!...

ROLAND, [piteusement.]

Oui! oui, j’étais là, moi!...

JEANNE.

Mais comment l’aurais-je pensé?... Sarah! une amie! une sœur!... Elle ne

sait rien, c’est vrai!... Elle est excusable, elle!... Mais lui!... Mais

elle, non plus, est-ce qu’elle n’aurait pas dû deviner!... Allons! c’est

infâme! Ce n’est pas possible! C’est faux, ce que vous me dites-là! Et

vous êtes absurde de m’épouvanter de pareilles chimères, comme si je

n’avais pas assez des réalités!

ROLAND, [piteusement.]

Mettons que ce sont des chimères!

JEANNE.

Chut!

ROLAND.

Plaît-il?

JEANNE.

Est-ce que l’on ne monte pas… Il viendra peut-être bien pour se

défendre!... (Elle va écouter à la porte du fond.)

ROLAND.

Il viendra!... mordieu! il est déjà venu, j’en suis sûr!... (Il prend

vivement son chapeau sur le guéridon où il l’a posé, ce qui fait voler

deux ou trois fragments du papier déchiré par Gaston; il les regarde

machinalement d’abord, puis ses yeux se tournent vers ceux qui sont à

terre.)

JEANNE, [sur le balcon.]

Non! personne!

ROLAND, [après un regard donné à tous les papiers qui sont à terre,

prenant un fragment sur le guéridon, et le regardant machinalement,

après un silence.]

C’est son écriture!... Bonsoir!... bonsoir!... C’est une lettre,

ça!... (Il le rejette.) Une lettre!... qui sait?...(S’arrêtant avec

un soupçon.) A-t-on bien le droit de lire une lettre déchirée… quand

elle peut s’adresser à votre femme?... Misère! je crois bien!

(Reprenant le fragment de papier, lisant.) Bonsoir!... Oui, c’est

entendu!... j’ai le droit de lire, seulement il faut en venir à bout!

JEANNE, [écoutant du côté de la fenêtre.]

On a ouvert la porte du jardin. (Elle ouvre la fenêtre et va sur le

balcon.)

ROLAND, [après avoir ramassé les papiers, les plaçant sur la table.]

Voici évidemment le commencement, et c’est bien son écriture, le

scélérat!... Ne m’attends pas!... Il tutoie!... Ce ne peut pas être

madame Canillac!... (Avec effroi.) Il ne peut pas tutoyer déjà madame

Canillac!... Ne m’attends pas!... bon, mais la suite!... Je suis...

C’est ça!... non, ce n’est pas ça! C’est un petit triangle! voici le

triangle!...(Ramassant.) Je suis!... (Rapprochant deux morceaux de

papier.) Je suis… mort!... Il est mort!... Non, ce ne peut pas

être ça!... Plût au ciel, corsaire, que tu fusses mort!... Je suis!...

Ah! non, voici! voici!... _Je suis appelé subitement près d’un ami qui

est à la mort!... mais cette nuit!... cette nuit!..._

JEANNE.

Vous êtes encore là?

ROLAND.

Oui! je… je… cette nuit!—(Regardant Jeanne.) Misère! suis-je

bête! mais… mais c’est à elle qu’il a écrit cette lettre… et c’est

elle qui l’a déchirée!...

JEANNE, [revenant à la cheminée.]

Quelle heure est-il donc?

ROLAND, [rayonnant.]

Dix heures!... Il est dix heures!... madame.

JEANNE.

Vous verrez qu’il ne viendra pas encore!...

ROLAND, [s’éventant avec son mouchoir.]

Mais non, il ne viendra pas, puisqu’il vous a prévenue.

JEANNE.

Il m’a prévenue?

ROLAND.

Puisqu’il vous a écrit!

JEANNE.

A moi!...

ROLAND.

Oui!...

JEANNE

Mais non!

ROLAND, [effaré.]

Il ne vous a pas écrit qu’il était appelé subitement par un de ses amis

qui est mort?...

JEANNE.

Mais non! quelle folie me contez-vous là?...

ROLAND.

Dieux immortels!... qui est-ce donc qu’il tutoie, en parlant de cette

nuit!... (Il se précipite à terre et ramasse les autres papiers.)

JEANNE.

Que faites-vous donc là?

ROLAND.

Je fais un travail de Romain, comme tous les maris, pour m’assurer le

plus possible de ce que je ne voudrais pas savoir!...

JEANNE.

Une lettre! (Elle va vivement au guéridon.)

ROLAND.

Bonsoir, chère...

JEANNE.

Son écriture!... une lettre!... à une femme! (Lisant.) _Ne m’attends

pas ce soir!... cette nuit!... Bonsoir, chère!_…

ROLAND, [vivement.]

N’éparpillez pas!... il ne manque plus que le nom! C’est un petit

trapèze! le trapèze! le trapèze!

JEANNE, [fiévreusement, cherchant la fin de la lettre sur la table.]

Ceci?

ROLAND, [de même.]

Non!

JEANNE.

Mais ça?

ROLAND.

Ma chère...

JEANNE.

Ame!...

ROLAND.

Ma chère âme! Nous ne savons rien!... Ma chère âme!... Mais toutes

les femmes sont notre chère âme, en attendant qu’elles ne soient plus

rien du tout! Ce n’est plus une lettre, c’est une circulaire!

JEANNE, [relisant.]

Mais cette lettre!... Mais ce n’est pas à moi qu’elle est écrite! ce

n’est pas moi qui l’ai reçue!... Ce n’est pas moi qui l’ai déchirée!

C’est une autre… une autre femme! Et qui donc? qui donc ici?... quelle

autre? Et pas de nom! (Elle lui arrache un papier qu’il apporte et

lit.) Sarah!... Sarah! oui!... Sarah!...

ROLAND.

Sarah!... Je suis mort! (Il se laisse tomber sur le canapé.)

JEANNE.

Ah! vous aviez donc raison! C’est donc vrai?... Et la nuit dernière, ce

n’était pas au jeu qu’il était, c’était… Et chez moi!... dans ma

maison!... Ah! infâmes! je vous écraserai tous les deux!

ROLAND.

Madame!...

JEANNE.

Ah! je veux la voir! je veux savoir!... (La porte du fond s’ouvre.)

ROLAND.

La voilà! Pour l’amour de Dieu! contenez-vous!

SCÈNE XI

LES MÊMES, SARAH, SYLVIE.

SARAH, [en toilette de bal.]

Tiens! vous êtes ici, monsieur?... bonsoir! (A part.) Je le savais

bien que c’était lui! (Elle va à la cheminée suivie de Sylvie. Haut.)

Jeanne, rends-moi donc un service. Mets-moi cette épingle dans les

cheveux; Sylvie n’y entend rien!

JEANNE, [la regardant.]

Tu vas au bal?

SARAH.

Oui! (A Sylvie.) Ma pelisse! (A part.) S’il ne me suit pas ce soir,

c’est qu’il est aveugle! (Sylvie sort.)

JEANNE.

Je croyais que tu ne sortais pas ce soir!... Tu attendais quelqu’un!

SARAH.

J’ai changé d’avis! (Elle lui donne l’épingle.) Tiens!

JEANNE, [prenant l’épingle; avec haine et colère.]

Ah! et tu crois?... (Mouvement de Roland.)

SARAH.

Quoi donc? (La regardant.) Qu’est-ce que tu as?—Tu as l’air toute

bouleversée! Est-ce que tu es fâchée contre moi?...

JEANNE.

Contre toi… non! (mettant l’épingle dans les cheveux de Sarah) c’est

fait!... va! (Bas à Roland.) Emmenez-la!

SARAH, [inquiète de son trouble.]

Tu ne viens pas avec moi? (Sylvie entre et pose la pelisse sur les

épaules de Sarah.)

JEANNE, [après avoir secoué la tête en signe de refus, à Roland.]

Emmenez-la! (Sarah sort en la regardant avec étonnement.)

ROLAND.

Que je l’emmène! je le crois bien! (Montrant le papier qu’il a gardé à

la main.) Et je la confonds avec cette preuve!... Dieu! une femme si

délicieuse! Et quand je pense qu’elle était à moi, je n’avais qu’à le

dire!... Et être déjà!... Misère! (Il sort.)

SCÈNE XII

JEANNE, SYLVIE, puis TRICK.

JEANNE, [assise sur le canapé devant le guéridon couvert des fragments

de la lettre, à part, résolue.]

Ah! il faut en finir! (Haut.) Sylvie!

SYLVIE.

Madame!...

JEANNE.

Sarah n’a plus besoin de vous!—Vous pouvez sortir, ma fille!

SYLVIE.

Ce soir, madame?

JEANNE.

Oui! je vous donne votre soirée! Allez au spectacle, où vous voudrez!

(Trick entre avec un flambeau à la main qu’il pose sur la table.)

SYLVIE, [joyeuse.]

Oh! puisque madame le permet! Quel bonheur! (Elle sort.)

JEANNE.

Oui, allez!... Trick!...

TRICK.

Qu’est ce que tu veux? (Il va pour retirer les fragments de la lettre

qui sont restés sur la table.)

JEANNE, [l’arrêtant.]

Laisse!—Où couches-tu?

TRICK, [étonné.]

Là-haut! tu sais bien!...

JEANNE.

Oui, c’est vrai!

TRICK.

Pourquoi?... tu as peur la nuit?

JEANNE.

Non! quelle idée!—Voici une boîte qu’il faut porter toi-même?

TRICK.

Bon! je porterai! (Il regarde la boîte.) Si loin!...

JEANNE.

Oui!

TRICK.

Temain matin alors?

JEANNE.

Non, ce soir!

TRICK.

Je serai pas revenu avant une heure du matin!

JEANNE.

Qu’importe?

TRICK.

Mais…

JEANNE.

Mon Dieu! que d’affaires!—Allez et taisez-vous!

TRICK, [ému.]

Tu me crondes?

JEANNE, [doucement.]

Non, mon bon Trick! non! pardonne-moi!—Et va, je t’en prie.

TRICK, [résolument.]

Eh bien, non, non, j’irai pas je ne te laisserai pas seule!

JEANNE.

Voyons!...

TRICK, [continuant et s’oubliant].

Et si tu étais seule encore! Mais avec lui!...

JEANNE, [tressaillant et le regardant en face.]

Lui!—Qui lui?

TRICK.

Oh! j’ai dit!... Ah! pardonne-moi!... je suis un bête!... un gueux!...

Oh! j’ai dit!... Oh! tu pouvais pas te taire, imbécile!...

JEANNE, [à elle-même, tristement.]

Tous!... ils le savent tous!...

TRICK.

Non! je sais rien! je sais rien du tout!... je sais pas ce que je dis!

Tu sais!... je suis un bête, moi!...

JEANNE.

Non! tu es un brave cœur! (Elle lui tend la main.)

TRICK, [lui baisant la main.]

Ah!...

JEANNE.

Va où je te dis, mon bon Trick; il ne m’arrivera rien, je te le jure,

que je ne le veuille et ne l’accepte, va!

TRICK.

J’y vais! oui! (Il se dirige lentement vers la porte du fond, Jeanne se

retourne vers lui.)

JEANNE, [avec une grande affection.]

Bonsoir!

TRICK, [s’arrêtant et surpris de la façon dont Jeanne vient de lui dire

bonsoir.]

Bonsoir! (Avec une fausse vérité.) Tu vois, je m’en vas!... (A

part.) Non! j’irai pas! (Il sort.)

SCÈNE XIII

JEANNE, [seule, assise devant le guéridon et la lettre déchirée.]

Allons! je me suis trompée!... et je suis perdue!... Mais dans quelle

honte suis-je donc tombée, si les plus fidèles parmi ceux qui m’aiment,

n’osent plus parler de cet amour sans en rougir pour moi comme d’une

injure?—Quelle honte? c’est moi qui le demande?.... Le jour où cet

homme ne m’a pas dit deux mots qui ne fussent un mensonge!... le jour où

il couvre ma main de baisers pour la dépouiller!... le jour où il

écrit!... (Elle regarde sa main qui ramasse tous les débris de

papier.) Oh! abusée, rançonnée, dupée, volée, oui!... mais trompée pour

une autre!... Tu ne me connais donc pas; mais je jetterai tout au vent,

toi, mon amour, ma vie, la tienne! tout! comme cette poussière de ta

trahison!... (Elle jette les papiers à terre.) On marche!... (Elle

prête l’oreille du côté de la petite porte.) Son pas!... c’est lui!—Il

n’a pas trouvé son autre maîtresse, tenez, et il me revient! Eh bien!

oui, reviens, va!... Tu trouveras une femme que tu ne cherches pas; moi

aussi je sais mentir, trahir, et donner des baisers qui déchirent et des

caresses qui étouffent!... Viens donc! viens, que je te serre dans mes

bras et que tu en meures!... (Elle se tient à l’écart près la

cheminée.)

SCÈNE XIV

JEANNE, GASTON. [Il entre sans la voir tout d’abord].

GASTON, [posant son chapeau sur une chaise près de la porte et retirant

ses gants qu’il jette dans le chapeau.]

Ah! plutôt toutes les certitudes qu’une angoisse pareille!...

JEANNE, [affectant le calme.]

Vous voilà!...

GASTON, [saisi, se retournant.]

Ah!... (Il la regarde avec anxiété.)

JEANNE, [doucereusement.]

Que vous venez tard!...

GASTON, [embarrassé, la regardant.]

Oui!... j’ai couru!... Et enfin, me voilà!... (Il descend va à Jeanne,

hésitant à la regarder, puis il prend ses mains qu’elle lui tend et va

pour les porter à ses lèvres; ses yeux se portent sur un bouton de

diamant, il tressaille, et à la vue de l’autre bouton, avec épouvante.)

Ah! tous les deux!

JEANNE, [tranquillement.]

Qu’avez-vous?...

GASTON, [tombant à ses pieds à deux genoux.]

Tu sais tout!... mais si tu savais aussi, Jeanne, si tu savais ce que

j’ai souffert depuis hier!... Ah! tu aurais pitié de moi!... On ne

souffre pas davantage! pas même devant les reproches et ta colère!

JEANNE, [avec une fausse douceur.]

Suis-je donc irritée?... Regardez-moi!

GASTON, [sans l’écouter.]

Laisse-moi te dire au moins tout ce qui s’est passé! car—Tu ne peux pas

me comprendre et tu dois m’accuser!... Mais si tu savais…

JEANNE.

Je ne veux rien savoir!... (Le forçant à se relever.) Ce bijou était

bien à vous, et si j’ai un reproche à vous faire, ingrat, c’est de

n’avoir pas eu assez de confiance pour me tout avouer!

GASTON.

Eh bien, oui, c’est vrai! oui, j’aurais dû!... Mais de quel front

t’aurais-je demandé ce qu’un homme ne peut demander sans honte à une

femme, et surtout à celle qu’il aime? Ah! j’ai été bien coupable,

certes, dans ma vie!... Mais attendre de toi autre chose que ton

amour!... Ah! le vol, le crime! Tout!... Tout, Jeanne, plutôt que cette

honte!...

JEANNE, [à part.]

Et dire que tout cela encore est un mensonge!...

GASTON.

Quoi?... qu’as-tu?... tu me regardes!

JEANNE.

Oui, je vous regarde! oui, je vous écoute,... et je vous aime! (Elle

s’assied sur le canapé.)

GASTON, [venant se mettre à genoux devant elle.]

Et tu me pardonnes!... Ah! tu es généreuse, et grande, et bonne, et…

JEANNE.

Oui; et vous m’aimez toujours uniquement, n’est-ce pas?

GASTON.

Ah! Dieu! uniquement!... Et puis!... (Jeanne regarde la lettre déchirée

à terre.) Quoi? Qu’est-ce que tu regardes encore?

JEANNE, [souriant.]

Rien!

GASTON, [suivant ses regards.]

Si!... une lettre déchirée?...

JEANNE, [de même.]

Oui!

GASTON.

Une lettre!... De qui donc?

JEANNE.

Ah! vous êtes jaloux?...

GASTON.

Non!... si vous me dites de qui!...

JEANNE.

Regardez vous-même!—Vous reconnaîtrez l’écriture!

GASTON, [surpris et ramassant un petit fragment de papier.]

La mienne!

JEANNE, [vivement.]

Ah! c’est bien votre écriture, n’est-ce pas?... vous la reconnaissez

bien?

GASTON, [surpris.]

Sans doute… oui! (Il va pour ramasser un autre fragment de papier.)

JEANNE.

Non! laissez cela!—Je la sais par cœur cette lettre de votre main: et

je puis vous la dire, moi!...

GASTON.

Vous!

JEANNE, [de même, en lui tenant les deux mains.]

Écoutez bien! (Doucement, et avec amour, redisant les termes de la

lettre.) «_Ne m’attends pas ce soir!_…» (Retenant Gaston qui fait un

mouvement.) Attendez! (Continuant.) «_Je suis forcé de courir chez un

ami qui est à la mort!... Bonsoir, ma chère âme!_…» Reconnaissez-vous

aussi votre style?...

GASTON, [souriant.]

Fort bien! oui!... Pourquoi cette question?

JEANNE.

Pourquoi?... Et vous savez bien aussi à qui vous l’avez écrite, cette

lettre?

GASTON, [tranquillement.]

Sans doute! à toi!

JEANNE.

A moi!

GASTON.

Eh bien, oui!—Vous l’avez donc reçue? Trick me disait que non!

JEANNE.

A moi!... c’est à moi que!... (Éclatant de rire.) Ah! par exemple!...

GASTON.

Eh bien? quoi?... quel enfantillage!... Tu le sais bien!

JEANNE.

Vous dites?

GASTON, [l’interrompant.]

Mais la vérité!... voyons!... Je ne pouvais pas revenir dîner!... comme

je te l’avais promis, et j’ai écrit ce billet à la hâte: je l’ai remis

probablement, car j’étais tellement troublé, et je ne sais plus…

Enfin, j’ai dû le remettre à quelque domestique pour te l’apporter… et

puisque tu l’as reçu, et qu’il t’a rassurée, quoi de plus?

JEANNE.

De plus?—Je veux que vous m’expliquiez comment le nom de Sarah se

trouve dans cette lettre!... Pourquoi Sarah? A quel propos Sarah!...

Quel besoin du nom de Sarah sur ma lettre?

GASTON, [cherchant un instant à se souvenir.]

Sarah!... Ah! je me souviens! Je te disais: Si tu vas ce soir au bal

avec Sarah, tu me trouveras au retour!

JEANNE, [ironiquement.]

Ah! voilà!

GASTON.

Oui!

JEANNE.

Mais c’est clair!

GASTON.

Sans doute!... Qu’as-tu donc? Est-ce que tu ne me crois pas?

JEANNE.

Moi! par exemple!... Une chose si simple!... D’abord, je crois tout ce

que vous me dites autant que vous pouvez le croire vous-même!

GASTON.

A la bonne heure!—Mais dis-moi…

JEANNE.

Non! En voilà bien assez sur ce sujet, n’est-ce pas?—Parlons

sérieusement!

GASTON, [s’asseyant sur le canapé plus haut qu’elle.]

Pourquoi sérieusement!... Puisque tu ne m’en veux plus et que tout est

fini?

JEANNE.

Parlons donc gaiement! soit!

GASTON, [lui prenant les mains et les embrassant.]

La main dans la main: parle! j’écoute!

JEANNE, [à part.]

Serpent!

GASTON.

Nous disons donc?...

JEANNE.

Nous disons, mon pauvre ami, que tout le monde est instruit de notre

liaison!

GASTON, [frappé.]

Tout le monde!

JEANNE.

Jusqu’à mes domestiques! Mon oncle m’en parlait tout à l’heure! Votre

ami Roland après lui, et jusqu’à cet homme!...

GASTON, [avec désespoir.]

Ah! celui-là! c’est ma faute! mon horrible faute! Et je voudrais!...

JEANNE, [l’interrompant.]

Ne parlons plus du mal… parlons du remède!

GASTON.

Oh! dis?... Que faut-il faire?

JEANNE.

Rien que de bien simple, mon ami. (Le regardant attentivement.) Il

faut hâter notre mariage!

GASTON.

Notre mariage!

JEANNE.

Sans doute!—Qu’y a-t-il là qui vous étonne?

GASTON.

Oh! rien! N’est-ce pas mon rêve comme le vôtre? Mais maintenant!

déjà?...

JEANNE.

Eh bien?...

GASTON, [avec attendrissement.]

Ah! je comprends! Je devine d’où vous vient cette idée-là, ma bien-aimée

Jeanne! C’est ce qui s’est passé aujourd’hui, n’est-ce pas? Vous me

savez ruiné, traqué, aux abois! et vous m’offrez, par bonté… cette

fortune! (Reculant.) Ou plutôt… J’ai peur que ce ne soit une

horrible épreuve!... car cette offre subite semble si bien me dire: mon

argent, mes bijoux, tout serait à vous!... Et vous n’auriez plus besoin

de me les dérober!... (Il recule.)

JEANNE, [vivement.]

Mais non je vous répète que je parle sérieusement. Mon ami!...

voulez-vous m’épouser? oui ou non?

GASTON, [nettement.]

Eh bien, maintenant, et surtout après ce qui vient d’arriver!... Non!

JEANNE, [vivement.]

Ah!—Parce que?...

GASTON.

Mais parce que je me mépriserais, Jeanne, comme le dernier des hommes,

si j’acceptais une offre pareille, et vous me mépriseriez

vous-même!—Mais regardez-moi donc!—Voyez donc qui je suis… Moi!...

déconsidéré, taré, perdu, allier ma misère à votre richesse et vous

offrir cette main que je n’ai pas encore su rendre digne de l’étreinte

des honnêtes gens!... Oh! je ne veux pas que l’on s’écrie, de vous:

«Quelle faute!...» de moi: «Quel marché!...» Et déjà trop suspect de

Continuer : partie 3 sur 3