Les drames de la mer
Bontekoe
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I
1619
Vers la fin du mois de mai 1619 trois bâtiments hollandais, le Nieuw-Zeeland, capitaine Pierre Thysz, le Enekuisen, capitaine Jean Jansz, et le Nieuw-Hoorn, capitaine Bontekoe, après avoir doublé le cap de Bonne-Espérance sans le toucher, rangèrent, par un temps magnifique, la terre de Natal.
Il y avait cent trente-deux ans que le Portugais Barthélemy Diaz, envoyé à la recherche du fameux prêtre Jean, ce pape de l’Orient qu’on cherchait depuis trois siècles, l’avait doublé lui-même sans s’en douter, emporté par une tempête qui l’avait pris dans ses ailes et qui l’avait emporté du sud à l’est.
À partir de ce jour, une nouvelle route vers l’Inde avait été frayée.
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Pour ne pas trop décourager les futurs navigateurs, le roi Jean II de Portugal avait changé le nom de cap des Tempêtes, que lui avait donné Barthélemy Diaz à son retour de Lisbonne, en celui de cap de Bonne-Espérance qu’il a conservé depuis.
Dix ans après, c’était le tour de Gama.
Il fallait reprendre le voyage de Diaz où celui-ci l’avait interrompu ; il fallait relier l’Inde au Portugal, Calicut à Lisbonne.
Après avoir donné son nom à la terre de Natal, en mémoire de la nativité de Notre-Seigneur ; après avoir jeté l’ancre à Sofala, qu’il prit pour l’ancienne Ophir ; après avoir successivement relâché à Mozambique, à Quiloa, à Montbasa et à Melinde ; après avoir reçu un pilote expérimenté du roi de cette dernière ville, Gama se lança résolument dans la mer d’Oman, passa, selon toute probabilité, entre les Laquedives et les Maldives, et le 20 mai 1498 aborda à Calicut, centre du commerce que l’Inde faisait, à cette époque, avec tout ce vaste continent qui s’étend du Zanzibar au détroit de Malacca.
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Puis ce fut le tour de Camoëns, l’Homère de l’océan Indien ; la Lusiade est la relation épique de son voyage.
Camoëns avait perdu un œil en combattant contre les Mores de Ceuta, presque au même temps ou Cervantès perdait une main en combattant contre les Turcs de Lépante.
On sait comment après avoir visité Goa, comment après avoir combattu à Chembé au cap Guardafu et à Mascate, quelques vers satiriques le firent exiler aux Moluques ; comment dom Constantin de Bragance le nomma curateur des successions à Macao, qui n’existait pas encore ou qui venait de naître ; comment Camoëns, n’ayant point de succession à curer, écrivit son poème ; comment il s’embarqua avec son double trésor, trésor de fortune et trésor de poésie, pour revenir à Goa ; comment le vaisseau qui le portait, ayant fait naufrage sur la côte de Siam, le poète, abandonnant son or à la mer de Chine, mais soulevant son poème au-dessus de l’eau, sauva d’une main sa vie et de l’autre son immortalité.
Hélas ! quoique le poème des Lusiades eut
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paru six ans après, quoiqu’il eût eu une deuxième édition la même année, quoique tous les Portugais sussent par cœur l’épisode du géant Adamastor et les malheurs d’Inez de Castro, on n’en voyait pas moins passer dans les rues de Lisbonne, appuyé sur une béquille, un pauvre vieillard se rendant au couvent de San-Domingo où, mêlé aux écoliers, il écoutait les leçons de théologie, tandis qu’un esclave javanais mendiait pour lui et le nourrissait des aumônes qu’il avait reçues.
Il est vrai que, lorsque le vieillard passait, on s’arrêtait pour le regarder, et qu’il pouvait entendre ces mots consolateurs pour son orgueil :
– C’est Luiz de Camoëns, le grand poète.
Quelques-uns ajoutaient :
– Il est donc pauvre ?
Ce à quoi une voix répondait toujours :
– Non, le roi dom Sébastien lui fait une pension.
Et, en effet, le roi dom Sébastien faisait à l’homme qui illustrait son règne une pension de
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soixante-quinze livres par an.
De sorte que, lorsque dom Sébastien se fit tuer dans son expédition d’Afrique, il fallut que le poète, déjà pauvrement logé, prît, rue Santa-Anna, un logement plus pauvre encore.
De sorte que, lorsqu’Antonio, l’esclave javanais, mourut, comme personne ne mendiait plus pour le poète et qu’il ne voulait pas mendier, il fallut que l’auteur des Lusiades, descendant d’un degré encore, passât de son grabat à l’hôpital.
Un dernier degré lui restait à descendre, c’était celui de la tombe : il le franchit en souriant.
Pauvre poète que sa patrie oubliait, mais qui ne pouvait oublier sa patrie !
– Au moins je meurs avant le Portugal !
Et on le jeta dans une fosse sur laquelle on laissa retomber une pierre sans nom.
Seize ans après sa mort, quand sa renommée eut bien grandi, don Gonzalo Coutinho proposa d’élever un monument au poète ; mais comme on ignorait le lieu de son berceau, on ignorait aussi
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le lieu de sa tombe.
Enfin un vieux sacristain se souvint d’avoir, par un soir d’orage, enseveli un homme sans parents, sans famille, sans amis, qui avait deux blessures, une qui lui avait crevé l’œil, l’autre qui lui avait cassé la cuisse.
À ce signalement on reconnut le Camoëns.
La tombe fut rouverte en grande pompe, le cadavre fut relevé, transporté dans un endroit voisin du chœur des religieuses francisquaines du couvent de Santa-Anna, et sur sa nouvelle tombe on incrusta une tablette de marbre où l’on grava cette inscription :
CI-GÎT LUIS DE CAMOËNS,
prince
des poètes de son temps. Il vécut pauvre
et misérablement, et mourut
de même.
Année MDLXXLX.
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Il dormit là, tranquille et honoré, près de deux siècles ; puis un jour, le 1 er novembre 1755 comme le ciel avait besoin de signaler par un terrible présage la naissance d’une reine, un tremblement de terre anéantit Lisbonne, avec Lisbonne l’église de Santa-Anna, et avec l’église de Santa-Anna le tombeau de l’auteur des Lusiades.
Cette reine, c’était Marie-Antoinette d’Autriche.
Ô rois et poètes, Dieu vous fait de temps en temps des destins pareils pour montrer à l’univers que vous êtes égaux !
Le poème du Camoëns avait rendu l’Inde populaire. Bientôt où avaient passé le navigateur Diaz, le conquérant Gama, Camoëns le poète, passa bientôt le commerçant Van Noort ; seulement, lui arrivait dans l’Inde par le côté opposé, en longeant la côte de la Patagonie, en franchissant le terrible détroit découvert par Magellan le 28 mai 1520 et, suivant l’exemple de Sébastien del Cano, il rentrait dans l’Atlantique par le cap de Bonne-Espérance après avoir fait en
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trois ans le tour du monde.
Ce fut le commencement de la fortune maritime de la Hollande, ces Phéniciens de l’Europe qui devaient, dans un jour d’orgueil, s’intituler les balayeurs des mers, et porter, au lieu de pavillon, un balai à la corne de leurs vaisseaux.
Quatorze ans plus tard, l’amiral hollandais Georges Spilbergen battait la flotte espagnole sur les côtes du Pérou, et établissait la domination hollandaise dans les Moluques.
C’était cinq ans après cette victoire que doublaient le cap de Bonne-Espérance, comme nous l’avons dit, les trois bâtiments hollandais commandés par Pierre Thysz, Jean Jansz et Bontekoe.
Comment ces trois baleiniers naviguaient-ils de conserve ? Le voici.
Guillaume Isbrantz Bontekoe avait été, en 1618, nommé par la Compagnie hollandaise des Indes-Orientales, capitaine du Nieuw-Hoorn, bâtiment de 1100 tonneaux, monté par 206
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hommes d’équipage et destiné à faire le commerce.
Il était parti du Texel le 28 décembre, et dès le 5 janvier, après être sorti de la Manche, son bâtiment avait été assailli de trois coups de vent si terribles qu’il avait cru un instant que là s’arrêtait son voyage.
La Providence en ordonna autrement : après quinze jours de grosse mer, le danger cessa, un peu de calme revint, Bontekoe continua sa route, ignorant encore s’il se rendrait dans la mer des Indes par le détroit de Magellan ou le cap de Bonne-Espérance.
Les vents devaient décider s’il tournerait à l’est ou à l’ouest.
Avant d’arriver aux Canaries, il avait rencontré les deux bâtiments avec lesquels nous lui avons vu doubler le cap.
Après trois semaines de calme éprouvé en approchant de la ligne, un vent de sud-est les poussa dans la mer des Antilles au milieu de ces bancs de rochers nommés les Abrojos.
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Ils s’en tirèrent heureusement, cherchèrent sans la trouver l’île de Tristan d’Acunha, et bientôt poussés par les vents variables vers le cap de Bonne-Espérance, ils s’en approchèrent si rapidement que, de peur d’être jetés à la côte, ils s’élevèrent au sud, et, confiants dans leurs équipages sains et vigoureux, en une riche provision d’eau, ils se décidèrent à doubler le cap sans y toucher.
Ce fut ainsi qu’ils arrivèrent à la hauteur de la terre de Natal. Là le capitaine Jansz, qui était destiné pour la côte de Coromandel, quitta Thysz et Bontekoe pour enfiler le canal de Mozambique.
Un peu plus loin, quelques différends s’étant élevés entre Thysz et Bontekoe, Thysz fit voile de son côté et le Nieuw-Hoorn resta seul.
Il était sous le 23e degré de latitude lorsqu’il perdit de vue le Nieuw-Zeeland.
Depuis le Cap, l’état sanitaire du bâtiment avait bien changé. Vers le 30e degré, les maladies s’étaient mises dans l’équipage, et cinq ou six jours après que Bontekoe eut quitté son dernier
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compagnon de voyage, il avait quarante hommes sur les cadres.
Comme la terre la plus proche était Madagascar, on résolut de faire route vers cette île, et l’on mit le cap sur la baie Saint-Louis.
Mais toute cette côte était encore mal explorée, et quoique Bontekoe lui-même cherchât un bon mouillage avec sa chaloupe, tandis que le bâtiment courait de petites bordées, quoique les naturels qui couraient tout le long de la côte fissent des signes d’approcher, quoique par ces signes ils semblassent indiquer un lieu de débarquement, comme ils n’offraient aucun rafraîchissement, comme la mer brisait effroyablement contre le rivage, après une vaine tentative faite par un matelot qui se mit à la nage et qui fut forcé de revenir à la chaloupe sans avoir abordé, il fallut retourner à bord après une fatigue inutile.
L’équipage avait, du pont du bâtiment, suivi toutes les évolutions de la chaloupe, et il la voyait revenir avec désespoir ; mais Bontekoe, qui était adoré de ses matelots, les invita à la patience.
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On résolut de chercher un mouillage en remontant vers le sud ; on revint jusqu’au 29e degré ; puis, comme les mêmes difficultés continuaient d’exister, on changea encore une fois d’avis et de route, et l’on décida que l’on viendrait relâcher à l’une ou l’autre des îles Mascareignes.
C’est ainsi qu’on appelait à cette époque et qu’on appelle encore aujourd’hui l’île Maurice et l’île Bourbon.
Bontekoe gouverna de manière à passer entre les deux îles.
Mais la première qu’il aperçut étant l’île qui reçut depuis le nom d’île Bourbon, ce fut à celle-là qu’il essaya d’atterrir. À deux cents pas à peu près de la terre, on mouilla par quarante brasses de profondeur.
Mais là encore un obstacle terrible se présentait : la mer blanchissait si visiblement sur des brisants, qu’il fallut encore que la chaloupe, montée par des hommes sains, cherchât un lieu de débarquement : elle se mit aussitôt en quête et revint au bout de deux heures. Elle avait pu
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prendre terre au milieu d’une magnifique végétation et rapportait une grande quantité de tortues.
On sait quelle manne bienheureuse offrent ces animaux aux pauvres scorbutiques ; aussi les malades demandèrent-ils unanimement à se rendre à terre, ce que leur refusa d’abord le subrécargue du bâtiment, nommé Hein-Rol.
À son avis le bâtiment pourrait dériver, et, si ce malheur arrivait, les débarqués seraient perdus.
Mais pour ces malheureux, l’île qu’ils avaient en vue était un lieu de délices, où ils ne demandaient pas mieux que de rester.
Leurs prières pour qu’on les mît sur cette terre où ils devaient trouver la guérison rien qu’en la touchant, devinrent donc si instantes que Bontekoe ne put y résister ; il s’avança au milieu du pont et déclara qu’au risque de ce qui pourrait arriver, il allait mettre tout le monde à terre.
Cette déclaration fut accueillie par des cris de joie de tout l’équipage.
Les malades, comme les plus pressés, furent
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embarqués les premiers. Bontekoe leur donna une voile pour se faire une tente, afin qu’ils pussent rester plusieurs jours à terre.
Il chargea la chaloupe de provisions, embarqua un cuisinier et toutes sortes d’ustensiles avec eux, et lui-même descendit pour leur servir de guide.
À mesure que l’on approchait de la terre la joie des matelots redoublait ; plusieurs n’eurent pas le courage d’attendre qu’on touchât : ils se jetèrent à la mer, gagnèrent la côte à la nage, et, arrivés là, ils se roulèrent sur l’herbe en appelant leurs compagnons, qui les eurent bientôt rejoints.
Et en effet, soit rêve de leur imagination, soit réalité, à peine furent-ils sous l’ombre des grands arbres, à peine eurent-ils touché la terre que, nouveaux Antées, ils déclarèrent qu’ils sentaient leurs forces revenir.
En ce moment une volée de ramiers vint s’abattre autour d’eux.
Sans s’effrayer aucunement à leur vue, et comme l’île était encore déserte, comme ils
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n’avaient pas encore été effrayés par la présence de l’homme, ils se laissèrent prendre à la main et tuer à coups de bâtons.
Deux cents y passèrent le premier jour.
Après quoi, pour varier leurs mets, ils se mirent en quête de tortues et en prirent une cinquantaine.
Bontekoe, voyant qu’en effet ils n’avaient rien à craindre sur cette rive où la Providence se faisait si hospitalière, les y laissa et retourna au bâtiment, dont il trouva le mouillage si mauvais qu’il obtint de l’équipage, malgré l’impatience manifestée de se rendre à terre, que l’on chercherait quelque chose de mieux.
L’équipage y consentit.
Cette adhésion, malgré un si vif désir d’aller à terre, toucha Bontekoe ; il ne voulut point perdre de temps, et, quoique la nuit fut venue, comme la nuit était belle, comme la mer était calme, il redescendit dans la chaloupe et se mit en quête d’une meilleure rade.
À cinq milles de là il la trouva.
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C’était une bonne baie avec un fond de sable.
Au point du jour le capitaine commença ses investigations.
À peine avait-il fait un quart de lieue dans les terres qu’il trouva un lac.
Malheureusement l’eau n’en était pas tout à fait douce ; mais ses bords étaient couverts d’oies et de drontes ; les arbres qui l’ombrageaient étaient peuplés de perroquets gris, de ramiers, d’oiseaux inconnus de toute espèce et de toute couleur, et, au pied de ces arbres, à l’ombre, il trouva vingt-cinq tortues réunies en société et pouvant à peine marcher, tant elles étaient grasses.
Bontekoe resta à terre avec trois ou quatre hommes, et envoya porter cette double nouvelle : aux malades, qu’il avait trouvé un campement meilleur que le premier ; à l’équipage, qu’il avait reconnu une excellente baie pour le bâtiment.
Le bâtiment et la chaloupe, au bout de deux heures, arrivèrent donc de conserve.
Le bâtiment jeta l’ancre dans la baie par vingt-
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cinq brasses d’eau, et les hommes de l’équipage débarquèrent tour à tour et en quatre voyages.
Les matelots sont de sublimes enfants. À des désespoirs suprêmes, à des luttes de titans succèdent parfois chez eux des joies puériles.
C’est ce qui arriva à l’équipage du Nieuw-Hoorn quand il eut débarqué à l’île Bourbon.
Tout ce rivage présenta l’aspect d’une fête, quelque chose, moins les femmes, comme une kermesse de Téniers.
Les uns se mirent à jeter la seine dans le lac, les autres à chasser les tortues, les autres à abattre les pigeons à coups de bâtons et à coups de pierres ; quelques-uns accoururent tout joyeux, les bras levés, poussant de grands cris et disant qu’ils venaient de trouver un ruisseau d’eau douce.
On alluma de grands feux, on fit des broches de bois, on rôtit des ramiers qu’on arrosa avec la graisse des tortues cuisant dans leurs coquilles ; puis les pêcheurs arrivèrent : ils avaient pris un grand nombre d’anguilles grosses comme le bras,
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dont le cuisinier fit de gigantesques matelotes ; on avait vu aussi des boucs, on les avait poursuivis, mais on n’en avait pu prendre qu’un vieux, si vieux que ses cornes étaient mangées par les vers et que personne n’en voulut manger.
Au bout de trois jours, en effet, les malades étaient à peu près guéris ; on les ramena au bâtiment, moins sept qui, souffrant encore, obtinrent de rester à terre jusqu’au moment où le bâtiment mettrait définitivement à la voile.
Enfin on fit une énorme provision de ramiers, de tortues et d’anguilles, que l’on sala et qui augmentèrent d’autant les provisions de l’équipage.
Enfin on leva l’ancre, laissant déserte, comme on l’avait trouvée, cette magnifique île Bourbon qui devait être, cent cinquante ans plus tard, une des plus florissantes colonies de la France.
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II
Le feu
L’intention de Bontekoe était de relâcher à Maurice, comme il avait relâché à Bourbon, afin que la seconde île complétât sur son équipage l’œuvre de guérison si bien commencée par la première.
Mais l’estime fut mauvaise, on descendit trop bas, et Maurice, vue de loin, fut laissée à gauche.
Alors commencèrent les regrets.
Quelques malades étaient encore à bord ; deux ou trois jours de plus les eussent guéris.
Pourquoi n’avait-on point sacrifié ces deux ou trois jours, qui sont si peu de chose dans un voyage pareil, à la santé, ce premier bien des matelots, cette grande richesse du capitaine ?
Une inquiétude aussi ajoutait à la tristesse de
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ces réflexions.
Si peu instruit que l’on fût des caprices de cette mer presque inconnue, et dans l’ignorance même où on en était encore, on lui en croyait plus qu’elle n’en a, on prévoyait qu’il faudrait peut-être longtemps parcourir les latitudes du sud avant de trouver les vents alisés qui devaient pousser le bâtiment à Bentem ou à Batavia.
Cette crainte fit que l’on vira de bord et que l’on porta droit à l’ouest sur l’île Sainte-Marie, située à soixante lieues de Madagascar, à peu près en face de la baie d’Anton-Gil.
On y arriva naturellement par le côté oriental de l’île et l’on mouilla dans un enfoncement de la côte par treize brasses d’une eau si pure que l’on voyait clairement le fond de la mer.
L’île Sainte-Marie était peuplée.
Ses habitants, quoique moins habitués encore que ceux de Madagascar à voir des Européens, s’empressèrent de se rendre à bord et d’y apporter des poules, des limons et du riz ; en outre ils firent comprendre par signes qu’ils avaient
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encore des vaches, des brebis et d’autres provisions.
Pour se faire leur ami Bontekoe leur présenta du vin dans une tasse d’argent ; ils burent, comme eut fait un chien ou tout autre animal, en mettant le visage entier dans la tasse ; puis, à peine eurent-ils bu que la liqueur fit sur eux un effet d’autant plus rapide qu’ils n’y étaient point habitués, et qu’ils se mirent à danser comme des fous et à crier comme des furieux.
Ils appartenaient à la seconde race, à cette race jaune descendue des plateaux d’Asie, et étaient nus, à l’exception d’un chiffon d’étoffe qu’ils portaient en manière de tablier.
Chaque jour on descendait à terre et l’on faisait des échanges avec eux ; des sonnettes, des cuillers, des couteaux, des grains de verre ou de corail étaient les puissants moyens de séduction employés par Bontekoe.
Pour chacun de ces objets on avait un veau, un porc, des brebis, du riz, des melons d’eau, et du lait qu’ils apportaient dans de grandes feuilles tressées, formant des paniers aussi sûrs que des
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sébiles de bois ou des tasses de porcelaine.
Mais comme, parmi les fruits, ceux qui manquaient, les limons et les oranges, étaient justement le plus nécessaires à des hommes attaqués du scorbut, Bontekoe résolut de faire, pour s’en procurer, une expédition à Madagascar.
Il arma donc la chaloupe, il y fit porter les marchandises qu’il crut devoir être les plus précieuses aux Madécasses, et, franchissant la distance qui sépare Sainte-Marie de Madagascar, il s’engagea dans une rivière qu’il commença de remonter en ramant.
Mais, à mesure qu’il avançait, comme la rivière devenait plus étroite, les arbres de chaque rive, qui avaient commencé par faire un dais de verdure et d’ombrage, abaissèrent peu à peu leurs branches, qui, en trempant dans l’eau, finirent par intercepter complètement le passage.
En outre les bords de cette rivière semblaient déserts, et, comme ils étaient infertiles en fruits, que dix hommes armés de flèches et embusqués derrière les arbres eussent pu détruire jusqu’au dernier matelot sans donner prise sur eux,
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Bontekoe donna le signal de la retraite et revint à bord.
Par bonheur, deux jours après il trouva sur un autre point de l’île Sainte-Marie ce qu’il avait été chercher si loin, des oranges, des limons et des bananes à profusion.
Neuf jours s’écoulèrent à Sainte-Marie.
Pendant ces neuf jours, les hommes de l’équipage du Nieuw-Hoorn reprirent toute la force et toute la santé qu’ils avaient en sortant du Texel.
Pendant ces neuf jours plusieurs fois des escouades de matelots étaient descendues à terre ; dans ces excursions ils se faisaient souvent accompagner d’un musicien.
Ce musicien jouait de la vielle.
Alors c’était une grande joie pour les insulaires. L’instrument, si naïf qu’il fût, leur causait, chaque fois, un nouvel étonnement et une plus grande satisfaction.
Les uns s’asseyaient en cercle autour du musicien, faisant claquer leurs doigts ; les autres
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sautaient ou plutôt bondissaient comme des animaux sauvages, et, de temps en temps, comme pour rendre grâce à leurs dieux du plaisir qu’ils leur donnaient, ils allaient se mettre à genoux devant des têtes de bœufs élevées sur des pieux et qui paraissaient être leurs fétiches.
Enfin les neufs jours s’écoulèrent ; pendant ces neuf jours les malades étaient revenus à la santé, le vaisseau avait été réparé avec le plus grand soin ; on remit à la voile et l’on se dirigea vers le détroit de la Sonde.
Le 19 novembre 1619, comme on se trouvait vers la latitude du détroit, c’est-à-dire vers le cinquième degré trente minutes, vers deux heures de l’après-midi, le munitionnaire étant descendu comme d’habitude pour tirer l’eau-de-vie destinée à être distribuée le lendemain, attacha son chandelier de fer à un baril d’un rang plus haut que celui qu’il devait percer.
Alors, par un de ces hasards terribles qui font dépendre les grandes catastrophes d’une misérable cause, un fragment de la mèche ardente tomba dans le trou du bondon ; aussitôt le feu
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prit, les deux fonds du tonneau éclatèrent, et, pareille à un ruisseau de flammes, l’eau-de-vie brûlante coula jusqu’au charbon de la forge, dans lequel elle disparut et sembla s’éteindre.
On jeta quelques cruches d’eau au même endroit ; l’eau se mit pour ainsi dire à la poursuite du feu et disparut comme lui dans le charbon.
On crut tout fini.
Ce fut seulement alors que l’on fit part de cet accident à Bontekoe, qui descendit lui-même, fit jeter de nouveaux seaux d’eau sur le charbon et remonta tranquille sur le pont.
Une demi-heure après, le cri : Au feu ! se fit entendre.
Bontekoe s’élança par une écoutille et vit, en effet, la flamme qui s’élevait du fond de la cale : le feu s’était mis au charbon dans lequel l’eau-de-vie brûlante avait coulé.
Le danger était d’autant plus terrible qu’il y avait trois ou quatre rangs de tonneaux les uns sur les autres.
Il n’y avait donc pas de temps à perdre.
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Il fallait noyer le charbon le plus vite possible ; on versa l’eau à pleines cruches dans la cale.
Mais, alors, un autre incident se présenta : l’eau mise en contact avec le charbon brûlant fit une si terrible fumée que nul ne put demeurer à fond de cale.
Bontekoe y resta cependant.
Il comprenait toute cette responsabilité qu’il avait prise, devant Dieu de la vie de son équipage, devant ses armateurs de la charge de son bâtiment.
Il demeura donc au milieu de la fumée, continuant de donner ses ordres, tandis qu’autour de lui il entendait tomber et râler ses matelots.
Lui-même, de temps en temps, il était obligé d’aller à l’écoutille remplir d’air frais et pur sa poitrine ; puis il revenait au milieu de cette fumée, dans laquelle il semblait que cette puissante volonté qui l’animait lui permît seule de vivre.
Pendant une de ses sorties momentanées, il
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appela le subrécargue Rol.
Celui-ci accourut.
– Que désirez-vous, commandant ?
– Je crois, dit Bontekoe, qu’il serait nécessaire de jeter les poudres à la mer.
– Mais, capitaine, dit celui-ci, une fois les poudres noyées, qu’arrivera-t-il si nous rencontrons des pirates ou que nous abordions dans une île dont les habitants nous soient hostiles ?
– Tu as raison, dit Bontekoe ; nous aviserons à cela plus tard.
Et il se remit à donner ses ordres au milieu de la fumée, avec le même courage qu’auparavant.
Cependant le feu ne diminuait pas, et la fumée devenait de plus en plus épaisse. Bontekoe fut forcé de passer de la cale dans l’entrepont.
On prit des haches et l’on fit dans le plancher de grands trous à travers lesquels on continua de verser de l’eau, comme on faisait en même temps par les écoutilles.
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Pendant ce temps on mettait à la mer, non seulement le grand canot, mais encore la chaloupe, qui, étant sur le pont, causait un grand embarras à ceux qui puisaient l’eau.
En jetant en ce moment les yeux sur toute l’étendue, ce que, de temps en temps et en silence, les hommes du Nieuw-Hoorn faisaient avec anxiété, on ne voyait rien qu’une mer nue et déserte.
Pas une terre, pas un bâtiment ; nulle retraite à espérer, nul secours à attendre.
À cette vue, l’instinct de la conservation l’emportant sur le devoir, chaque homme se glissa hors du bord, se laissant glisser du porte-haubans dans l’eau, et, une fois dans l’eau, nageant vers le canot de la chaloupe, y montant, et là, silencieux, se cachant sous les bancs et sous les voiles, et n’attendant pour s’éloigner que le moment où ils se jugeraient n’être ni trop ni trop peu.
Alors ils abandonneraient impitoyablement leur capitaine et leurs camarades.
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En ce moment le subrécargue Rol entra par hasard dans la galerie, vit tous ces hommes glissant, nageant, s’entassant dans la chaloupe et le canot.
– Que faites-vous ? leur cria-t-il, que méditez-vous ?
– Pardieu ! répondirent-ils, nous faisons une chose bien simple, nous nous sauvons ; nous méditons une chose toute naturelle, de nous mettre hors de danger.
Puis vingt voix crièrent : Venez avec nous, Rol, venez avec nous !
Le subrécargue réfléchit un instant que c’était peut-être le seul moyen de déterminer ces hommes à attendre le capitaine.
Il descendit à son tour par-dessus bord et gagna le canot.
Mais, sans lui donner le temps de parler et sans écouter ce qu’il disait, à peine le virent-ils à bord qu’ils coupèrent le grelin qui les retenait encore au bâtiment, et qu’en quelques secondes ils se trouvèrent à plusieurs encâblures du
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vaisseau.
La chaloupe en fit autant.
Aussitôt les cris de : Capitaine ! capitaine ! retentirent à bord du bâtiment.
Bontekoe sortit la tête de l’écoutille.
Il vit ceux qui étaient restés sur le pont, pâles, muets, lui montrant de la main un objet qu’ils voyaient, eux, mais que lui, plongé à moitié dans le faux-pont ne pouvait voir.
Seulement ces cris se faisaient jour à travers ces lèvres pâles, ces dents serrées :
– Le canot ! la chaloupe ! ils fuient !
Bontekoe s’élança sur le pont, et du premier coup d’œil devina tout : le danger que fuyaient ses hommes, le danger qui le menaçait.
– S’ils nous ont quittés dans un pareil moment, dit-il en secouant la tête, c’est pour ne plus revenir.
– Mais, alors, que faire, capitaine ?
Et tous ces hommes, comme si Bontekoe eût été un dieu, demeuraient suspendus aux paroles
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qu’il allait prononcer.
Bontekoe était un homme plus courageux que les autres, peut-être, mais enfin ce n’était qu’un homme.
Il jeta un long regard circulaire autour de lui, un de ces regards qui reculent les horizons.
Mais nulle part il ne vit rien, ni terre, ni voile, rien que ces deux canots qui, sans savoir où ils allaient, plus insensés encore que leurs compagnons, fuyaient à toutes rames.
Puis, tout à coup, prenant sa résolution :
– Hisse vite et déferle ! cria Bontekoe.
On commença par exécuter l’ordre du capitaine, puis on s’informa pourquoi cet ordre avait été donné.
– Pourquoi ? dit Bontekoe parce que nous allons essayer de les rejoindre, et que si, une fois que nous les aurons rejoints, ils refusent de nous recevoir dans leur chaloupe, nous ferons passer le bâtiment par-dessus ces misérables pour leur apprendre à faire leur devoir.
En effet, grâce à cette manœuvre et à
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l’ignorance où étaient les fugitifs qu’elle allait être commandée et exécutée, on approcha d’eux à la distance seulement de trois longueurs de vaisseau ; mais eux, manœuvrant de leur côté, s’aidant à la fois des voiles et des rames, gagnèrent au vent et s’éloignèrent.
Cette dernière espérance du capitaine fut donc encore déçue.
Il poussa un soupir ; puis, secouant la tête comme pour en écarter ses propres angoisses :
– Vous voyez, mes amis, dit-il, qu’il ne nous reste plus d’espoir que dans nos propres efforts et dans la miséricorde du Seigneur. Redoublons donc de courage ; qu’une partie de nous continue d’essayer à éteindre l’incendie tandis que les autres jetteront la poudre par-dessus bord.
Il s’agissait cette fois d’obéir, et d’obéir promptement ; s’il restait une ressource en ce cas extrême, c’était l’unité des manœuvres.
Chacun se mit donc au travail commandé ; et tandis qu’une vingtaine d’hommes couraient à la soute aux poudres, Bontekoe distribuant des
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tarières et des gouges, donnait l’exemple en essayant de percer des trous dans la cale du bâtiment.
Mais là se rencontra un obstacle auquel on n’avait pas songé : gouges et tarières rencontrèrent le bordage du bâtiment et ne purent se faire jour.
C’était le dernier espoir. Cet espoir perdu, le bâtiment présenta une vaste scène de désolation.
Cependant Bontekoe parvint encore à vaincre cette première manifestation de désespoir, et il obtint que l’on continuât de jeter les poudres à la mer.
Lui-même se mit à cette dangereuse besogne, laissant à d’autres le soin de continuer à verser l’eau dans la cale.
Un instant on crut que le feu avait diminué, et l’on respira.
Tout à coup on vint annoncer à Bontekoe que le feu venait de prendre aux huiles.
Dès lors la perte fut inévitable : plus on jetait d’eau, plus l’huile enflammée, montant avec
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l’eau, approchait l’incendie du pont ; et cependant, machinalement, on continua, au milieu des cris et des hurlements, qui donnaient à tous ces hommes, courant au milieu de la fumée avec des gestes désespérés, l’apparence de véritables démons.
Pourtant l’exemple du capitaine maintenait tous ces hommes.
On avait déjà jeté soixante demi-barils de poudre à la mer, mais il en restait encore trois cents.
On voyait le feu s’approcher inexorablement de la sainte-barbe ; enfin les hommes qui s’y trouvaient, quoiqu’ils n’eussent pas plus d’espérance d’échapper à un endroit qu’à un autre, abandonnèrent la soute aux poudres, et, avec ce besoin d’air et d’espace que l’on éprouve dans les grands dangers, s’élancèrent sur le pont en criant : Les poudres ! les poudres !
En ce moment il y avait encore cent dix-neuf hommes sur le bâtiment.
Bontekoe était près de la grande écoutille ; il
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avait dans le cercle de son regard soixante-trois hommes qui puisaient de l’eau.
Il se retourna à ces cris, vit ces hommes pâles, effarés, tremblants, comprit que tout était perdu, tendit les bras vers le ciel et s’écria :
– Mon Dieu, Seigneur ! faites-moi miséricorde !
Il n’avait pas achevé ce dernier mot qu’avec un bruit terrible le bâtiment s’ouvrit, jetant des flammes comme le cratère d’un volcan, et que lui et tous ceux qui l’entouraient disparurent avec la promptitude d’un éclair, lancés dans l’espace avec les débris enflammés du Nieuw-Hoorn.
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III
L’eau
« Au milieu des airs où je me trouvais lancé, dit Bontekoe lui-même dans la relation qu’il a faite de ce terrible événement, non seulement je conservai toute ma liberté d’esprit, mais encore je conservai au fond de mon cœur une étincelle d’espérance.
« Bientôt je sentis que je redescendais, et, au milieu de la flamme et de la fumée, je retombai dans l’eau entre les débris du navire, broyé en mille pièces !
« Dans cette situation mon courage grandit, et il me sembla que je devenais un autre homme. Je jetai les yeux autour de moi, et je vis le grand mât à mon côté droit et le mat de misaine à mon côté gauche. Je gagnai le plus proche, – c’était le grand mât, – je m’y cramponnai, et, le cœur plein
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de larmes, voyant tous ces tristes objets dont j’étais environné, je m’écriai avec un grand soupir.
« – Ô mon Dieu ! est-il possible que ce beau navire ait péri comme Sodome et comme Gomorrhe ! »
Peu d’hommes, on en conviendra, ont été assez heureux pour écrire des lignes semblables à celles que nous venons de traduire.
Et cependant Bontekoe n’était pas le seul qui dût survivre à cette catastrophe.
À peine s’était-il cramponné à son mât, à peine avait-il prononcé les paroles que nous avons dites, qu’il vit une vague s’ouvrir et qu’il apparaissait à la surface de l’eau un jeune homme qui semblait sortir des profondeurs de la mer.
Arrivé là il regarda autour de lui, aperçut une partie de l’éperon du navire qui flottait à quelques brasses de lui, nagea vigoureusement dans sa direction, s’y cramponna, et sortit alors non seulement la tête, mais encore la poitrine, hors de l’eau, en s’écriant :
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– Ah ! le Seigneur soit loué ! je suis donc encore de ce monde !
Bontekoe ne pouvait en croire ses yeux ; mais, quand ces paroles parvinrent jusqu’à lui :
– Oh ! s’écria-t-il à son tour, y a-t-il donc un autre homme que moi de vivant ici ?
– Oui ! oui ! il y a moi ! répondit le jeune homme.
– Qui, toi ?
– Hermann Van Knipheusen.
Bontekoe fit un effort, se souleva sur les vagues et le reconnut en effet.
Près du jeune homme flottait un petit mât, et comme celui qui soutenait le capitaine ne cessait de rouler et de tourner sur lui-même, ce qui le fatiguait beaucoup :
– Hermann, dit-il, pousse-moi cette esparre ; je me coucherai dessus, et, une fois dessus, je la pousserai vers toi, afin que nous courions les mêmes chances.
– Ah ! c’est vous, capitaine ! dit le jeune
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homme. Quel bonheur !
Et, sain et vigoureux, malgré le saut qu’il avait fait dans l’espace, malgré le plongeon qu’il avait fait sous l’eau, il poussa l’esparre jusqu’à Bontekoe, qui s’y cramponna.
Il était temps : brisé comme il l’était, avec le dos fracassé et la tête trouée en deux endroits, il lui eût été impossible de joindre cette esparre.
Ce fut alors seulement que Bontekoe jugea son état : il lui paraissait que tout son corps n’était qu’une plaie, et la douleur l’envahit tout entier avec tant de force qu’il cessa tout à coup de voir et d’entendre.
– À moi, Hermann ! dit-il. Je crois que je me meurs !
Hermann le retint comme il allait couler, le plaça sur l’éperon, et, quelques minutes après, il eut la joie de lui voir rouvrir les yeux.
Ses yeux se portèrent d’abord vers le ciel ; puis, s’abaissant à la surface de l’eau, ils cherchèrent une chose à laquelle ni l’un ni l’autre n’avait songé jusque-là : le canot et la chaloupe.
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Ils les aperçurent, mais à une distance qui leur parut énorme.
Le soir venait.
– Hélas ! mon pauvre ami, dit Bontekoe à Hermann, je crois que tout espoir est à peu près perdu pour nous. Il est tard, le soleil s’abaisse à l’horizon. Il est impossible, pour moi du moins, que je me soutienne toute la nuit au-dessus de l’eau. Élevons donc nos cœurs à Dieu, et demandons-lui notre salut avec une résignation complète à sa volonté.
Nous l’avons dit : le grand enseignement de ce livre que nous écrivons, ce n’est point ce qu’on y apprendra de nouveau en géographie, en relations de pays inconnus, en détails de mœurs ; non : c’est cette grande vérité jaillissante de tout grand danger : c’est qu’à l’heure suprême de ce danger l’esprit de l’homme tourne à Dieu comme tournait au pôle l’aiguille aimantée qui dirigeait ce bâtiment qui n’existe plus.
Tous deux se mirent en prières ; tous deux, isolés au milieu de l’océan, sans autre soutien qu’un débris, s’absorbèrent tellement dans cette
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humilité de la créature devant le Créateur qu’ils oublièrent tout, jusqu’au danger dont ils priaient le Seigneur de les délivrer.
Ils prièrent ainsi un quart d’heure.
Hermann, le plus jeune, cessa le premier de prier et le premier leva les yeux au ciel.
Il jeta un cri de joie.
À ce cri, Bontekoe, à son tour, sortit de cette espèce d’extase suprême et regarda autour de lui.
Le canot et la chaloupe n’étaient qu’à une centaine de toises d’eux.
À cette vue Bontekoe fit un effort, et, sortant à moitié de l’eau :
– Sauvez ! sauvez le capitaine ! criait-il, nous sommes encore deux hommes vivants !
À ce cri quelques matelots se levèrent dans la chaloupe, se regardant avec étonnement et criant à leur tour, en levant les bras au ciel :
– Miséricorde ! Est-ce possible ! le capitaine vit encore !
– Oui, oui, mes amis ! répondit Bontekoe.
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Venez, venez !
Les matelots s’approchèrent des débris. Alors, voyant venir la barque de son côté, Hermann n’eut point la patience de l’attendre : il se détacha de l’éperon et nagea vers elle.
Cinq minutes après il était dans la chaloupe.
Mais, tout brisé qu’il était, Bontekoe n’en put faire autant.
– Mes amis, cria-t-il, si vous voulez me sauver, il faut venir à moi, car je ne puis nager.
Mais les matelots hésitaient : la mer était couverte de débris, un mât heurtant le canot ou la chaloupe pouvait les faire chavirer ou leur faire quelque trou.
Alors le trompette du bâtiment se dévoua, prit une ligne de sonde, se jeta à la mer, en apporta le bout au capitaine, qui le fixa autour de son corps, et, grâce à ce secours, put arriver jusqu’à la chaloupe.
Il y trouva le subrécargue Rol, le second pilote Meinder Kryns et une trentaine de matelots.
Tous ces hommes regardaient avec
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étonnement le capitaine et Hermann, ne pouvant se persuader qu’ils vécussent encore.
Seulement Bontekoe était dans un état déplorable, souffrant cruellement de sa blessure du dos et de ses deux trous à la tête.
Il avait fait faire, pendant sa relâche à l’île Sainte-Marie, une espèce de petite cabane à l’arrière de la chaloupe, et, croyant qu’il allait mourir, dans le désir qu’il avait de passer de ce monde à l’autre avec la piété et le recueillement qui conviennent à ce moment suprême, il pria ses hommes de l’y transporter.
Mais, en s’y couchant, il leur donna encore ce conseil, croyant que c’était le dernier qu’il leur donnerait.
– Mes amis, leur dit-il, si vous m’en croyez, vous demeurerez cette nuit près des débris. Demain, au jour, vous pourrez sauver quelques vivres et retrouver la boussole.
Et en effet on s’était sauvé avec une précipitation telle qu’à peine avait-on pris quelques barils d’eau et quelques livres de
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biscuit. Quant à la boussole, le premier pilote, soupçonnant les projets de fuite de l’équipage, l’avait enlevée de l’habitacle.
La nuit vint.
Alors, au lieu de suivre le conseil du capitaine agonisant, Rol fit prendre les avirons et ordonna de ramer.
– De quel côté ? demandèrent les matelots.
– Au hasard ! dit Rol. Dieu nous conduira.
Aussitôt les deux chaloupes s’éloignèrent, nageant assez près l’une de l’autre pour ne pas se perdre de vue, malgré l’obscurité.
Au jour on était également loin de la terre et des débris et l’on ne voyait, aussi loin que la vue pouvait s’étendre, que le ciel et l’eau. Alors on résolut de s’assurer si le capitaine était mort ou encore vivant, Bontekoe, pendant toute cette nuit, n’ayant, même par ses plaintes, donné aucun signe d’existence.
Il vivait, et même il allait un peu mieux.
– Oh ! capitaine, dit Rol, qu’allons-nous devenir ? Pas de terre dans le voisinage, pas de
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bâtiment en vue, et nous sommes littéralement sans vivres, sans carte et sans boussole.
– C’est votre faute, répondit Bontekoe ; pourquoi ne m’avez-vous pas cru hier au soir ? Pourquoi n’êtes-vous point demeurés toute cette nuit en vue des débris ? Pendant que j’étais cramponné au grand mât j’ai remarqué qu’autour de moi flottaient des quartiers de lard, des fromages et toutes sortes de provisions. Ce matin vous les eussiez recueillies, et de quelques jours au moins vous ne seriez point exposés à mourir de faim.
– Nous avons eu tort, capitaine, dit Rol, mais pardonnez-nous, la tête était perdue. Maintenant faites un effort, nous vous en supplions ; sortez de la cabine et essayez de nous conduire..
Bontekoe essaya de se soulever, mais, retombant aussitôt :
– Vous voyez bien, mes amis, dit-il, que c’est chose impossible ; je suis tellement brisé par tout le corps que je ne puis me tenir debout, à plus forte raison assis.
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Cependant les matelots insistèrent, et, avec leur secours, Bontekoe parvint à gagner le pont et à s’y asseoir.
Alors il demanda quels étaient les vivres.
On lui fit voir sept ou huit livres de biscuit.
– Cessez de ramer, dit aussitôt le capitaine.
– Pourquoi cela ?
– Parce que vous userez inutilement vos forces, n’ayant pas de quoi les réparer.
– Mais nous allons donc mourir sans rien faire pour échapper à la mort ? demandèrent ces hommes désespérés.
– Vous allez réunir toutes vos chemises, et de vos chemises faire une grande voile en les cousant l’une à l’autre avec du fil de caret ; de ce que vous aurez de trop vous fabriquerez des écoutes et des carets. Ce que je dis pour le canot, je le dis pour la chaloupe. Quand nous pourrons marcher à la voile, nous nous fatiguerons moins. D’ailleurs ce sera véritablement Dieu qui nous guidera alors, et probablement Dieu, qui nous a protégés jusqu’à présent, aura pitié de nous
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jusqu’à la fin.
L’ordre donné s’exécuta aussitôt.
Pendant qu’ils travaillaient à leur voile, Bontekoe compta ses hommes.
Il y en avait quarante-six dans la chaloupe et vingt-six dans le canot.
Alors on s’occupa un peu du pauvre capitaine, qui oubliait ainsi ses souffrances pour veiller sur le salut des autres.
Il y avait dans la chaloupe un coussin et une capote bleue : on les lui céda en faveur de sa situation exceptionnelle ; puis le chirurgien, qui par bonheur s’était sauvé, eut l’idée de couvrir ses plaies avec des cataplasmes de biscuit mâché qui lui firent grand bien.
Pendant toute la première journée et tant que les voiles ne furent pas faites, on s’abandonna au mouvement des flots.
Le soir, les voiles furent achevées.
On les envergua et on les mit au vent.
C’était le 20 novembre.
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Heureusement à cette époque on se guidait encore sur les vastes mers presque inconnues par le cours des étoiles.
Bontekoe en connaissait parfaitement le lever et le coucher.
Cependant, le 21 et les jours suivants, comme on commençait à reconnaître l’insuffisance de ces guides célestes, on s’occupa de construire un quart de cercle pour prendre hauteur.
Le menuisier du bâtiment, Tennis Sybrants, qui avait un compas et quelques connaissances de la manière dont la flèche devait être marquée, entreprit cette œuvre difficile ; enfin, chacun s’aidant, les uns apportant leur intelligence, les autres leur travail manuel, on parvint à confectionner un quart de cercle dont on pouvait se servir.
Bontekoe grava la carte marine sur une planche ; il y traça la figure de l’île de Sumatra, de celle de Java et du détroit de la Sonde, qui partage ces deux îles ; et comme le jour même de la catastrophe, ayant pris hauteur vers le midi, il s’était trouvé que l’on voguait par les 50° 30’ de
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latitude sud, on put gouverner à peu près vers l’entrée du détroit.
Les terres qu’on apercevrait, si l’on avait le bonheur d’en apercevoir, serviraient à rectifier les erreurs, même lorsqu’on ne pourrait point y descendre.
En effet, dans ces parages, tout était hostile encore, îles et continent.
La situation était terrible : l’air de la nuit était glacial ; le jour, le soleil était dévorant.
Avec tout cela on n’avait pour provision que sept ou huit livres de biscuit.
Bontekoe prit le gouvernement de cette misérable provision, qu’il s’agissait d’économiser le plus possible.
Tous les jours il distribuait à chaque homme sa ration ; mais, quoique cette ration pour chacun fût un morceau à peine de la grosseur du petit doigt, on en vit bientôt la fin.
Quant à de l’eau, on n’en avait plus depuis longtemps, et l’on ne buvait que lorsque le ciel envoyait aux pauvres abandonnés quelque pluie
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propice.
Alors on amenait les voiles, on les étendait pour recueillir le plus d’eau possible, et l’on faisait couler cette eau dans deux petits barils, les seuls qu’on eût emportés, et on la tenait en réserve pour les jours où il ne tombait point de pluie.
Au milieu de cette double famine, comme l’espoir de tous reposait sur le capitaine, on le suppliait de prendre double et triple part d’eau et de biscuit ; mais lui s’y refusa toujours, disant qu’en face de la mort et sous l’œil du Seigneur il n’était ni plus ni moins qu’eux, et que, partageant leurs dangers, il partagerait leurs privations.
Comme l’eau avait manqué d’abord, le biscuit, si bien ménagé qu’il fût, manqua à son tour ; seulement chaque nuage du ciel semblait promettre de l’eau, tandis que le biscuit manquant, c’était pour toujours.
Alors on vit ces rudes figures s’assombrir ; puis on entendit ces voix rauques proférer d’abord des plaintes, puis des menaces.
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On resta un premier jour sans manger, puis un second.
Quelques gouttes d’eau étaient le seul soutien de ces hommes qui se regardaient avec des yeux fauves, pleins d’éclairs et de menaces.
Ce fut alors que le capitaine essaya d’user de son influence ; mais cette influence se perdait peu à peu.
Les plus affamés murmurèrent qu’il s’était trompé dans son estime, et que lui, qui souffrait comme eux, qui, s’ils devaient mourir, mourrait avec eux, avait, par vengeance, porté le cap sur la mer au lieu de le porter sur la terre.
Quand l’homme en arrive à ce point de folie, il n’y a plus rien à lui dire ; ses instincts deviennent ceux de la fauve, et il faut s’apprêter à se défendre contre lui comme on se défendrait contre quelque bête féroce.
En ce moment, comme si le ciel eût voulu manifester directement sa providence à l’égard de ces malheureux, une bande de mouettes vint voltiger sur la chaloupe, et, chose miraculeuse !
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se laissa prendre à la main.
Chacun en eut deux ou trois, les pluma, les saigna avec ses dents, but leur sang tout chaud et mangea leur chair toute crue.
Bontekoe les regardait faire en frissonnant. C’était là un terrible apprentissage que faisaient ses hommes d’un autre sang et d’une autre chair.
Ce sang et cette chair leur avaient paru délicieux.
Cependant on vit la fin des mouettes encore plus vite que l’on n’avait vu celle des biscuits, et alors, comme on ne voyait encore aucune terre, on retomba dans la même consternation.
Les hommes du canot se rapprochèrent de ceux de la chaloupe, et, poussés par ce besoin de société qui anime l’homme dans les dangers suprêmes, après avoir échangé quelques paroles les uns avec les autres, ils déclarèrent à Bontekoe qu’ils voulaient courir la même fortune, vivre ou mourir ensemble, et qu’en conséquence la chaloupe étant la plus grande des deux embarcations, la chaloupe recevrait à son bord les
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vingt-six hommes du canot.
Déjà cette proposition avait été faite une première fois, et le capitaine avait obtenu qu’elle ne fût point adoptée, attendu que c’était doubler le danger.
Une première fois on l’avait écouté ; mais, arrivé au point où l’on en était, il jugea que toute observation serait inutile et n’en hasarda aucune.
Il s’occupa seulement à rendre le transbordement le moins dangereux possible.
Il y avait trente avirons dans la chaloupe ; on les amarra les uns aux autres, et on les rangea dans la chaloupe en leur donnant aux deux extrémités un point d’appui sur les bancs en forme de pont.
La chaloupe avait assez de creux pour qu’un homme pût se tenir assis sous ce toit de rames.
La troupe fut partagée en deux parties, et, comme elle était de soixante-douze hommes, trente-six durent se tenir sous ce couvert et trente-six dessus.
Tous ces hommes étaient mornes et sombres,
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et, à chaque fois que ceux du dessous prenaient le jour pour faire leur quart, on pouvait lire sur leur visage un degré de tristesse ou de désespoir de plus.
Une nouvelle manne, non moins providentielle que la première, ne tomba point du ciel cette fois, mais sortit de l’eau.
Un banc de poissons volants, poursuivi par quelque dorade invisible, s’éleva de la mer et vint tomber dans la chaloupe.
Chacun, comme il avait fait des mouettes, en prit deux ou trois.
La moyenne de la grosseur de ces poissons était celle d’un merlan.
Comme les mouettes, les poissons furent mangés crus.
On en eut encore pour deux jours de patience ; mais, au bout de ces deux jours, la faim se fit sentir de nouveau.
La tristesse, un instant effacée des visages, reparut pour faire à son tour place au désespoir.
Les uns mâchèrent des balles de plomb pour
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tromper leur faim, les autres mordaient les boulets des pierriers pour se rafraîchir la bouche.
Enfin d’autres, plus désespérés, malgré les remontrances du capitaine, commencèrent à boire de l’eau de mer.
Et cependant, malgré les souffrances et les fatigues éprouvées, personne n’était malade, et Bontekoe, lui-même, le plus malheureux de tous, sentait que ses blessures se cicatrisaient.
Seulement, il était évident pour tous qu’on touchait à la catastrophe suprême, et qu’entre ces soixante-douze hommes entassés sur un si petit espace il allait se passer quelque chose d’effroyable.
Un soir, deux hommes s’approchèrent de Bontekoe.
Le capitaine, qui tenait sa tête cachée entre ses deux mains, sentant que ces hommes s’étaient arrêtés devant lui et avaient sans doute quelque chose à lui dire, releva la tête.
Ils restèrent cependant silencieux pendant quelques instants.
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Bontekoe plongea ses regards dans les leurs, essayant d’y lire ce qu’ils voulaient.
Enfin un des deux hommes rompit le silence, et annonça au capitaine que l’équipage avait pris la résolution de manger les mousses.
– Malheureux ! s’écria Bontekoe.
– On a faim ! répliqua le matelot.
– Ecoutez, reprit Bontekoe touché malgré lui de ce refrain terrible et monotone ; écoutez : vous avez encore un baril d’eau ; c’est assez pour soutenir votre vie pendant trois jours. Accordez-moi ces trois jours ; c’est le délai qu’on avait donné à Christophe Colomb : vous ne me le refuserez pas.
Les deux hommes, ayant consulté leurs compagnons, répondirent que les trois jours étaient accordés.
Mais qu’après ces trois jours...
– Ah ! si seulement nous étions à terre, ajouta un des deux hommes en se retirant, nous mangerions de l’herbe.
Bontekoe essuya une larme.
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Après l’avoir fait frémir, ces hommes le faisaient pleurer.
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IV
La terre
Le lendemain, Bontekoe, pour rendre quelque courage à ces hommes abattus, essaya de les initier à son travail d’estime et de leur montrer la route et la latitude ; ils secouèrent la tête avec apathie, mais restèrent fidèles à la promesse qu’ils avaient faite d’attendre trois jours avant de mettre à exécution leur atroce projet de manger les mousses de l’équipage.
Le second jour, comme depuis soixante heures on ne se soutenait plus qu’avec de l’eau, les forces commencèrent à manquer tout à fait.
La plus grande partie de l’équipage ne pouvait plus ni se lever ni se tenir debout ; le subrécargue Rol entre autres, était si abattu qu’il ne pouvait plus bouger, et que, couché tout de son long sur le pont, à peine son œil indiquait-il qu’il prenait
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encore quelque part à ce qui se passait autour de lui.
Par un miracle de la Providence, au fur et à mesure que les autres s’affaiblissaient, le capitaine, au contraire, guérissant de ses blessures, semblait reprendre des forces.
Il était le seul qui trouvât dans sa volonté assez de vigueur pour aller d’un bout à l’autre de la chaloupe.
On était au deuxième jour de décembre, le treizième depuis la catastrophe.
Vers les cinq heures du soir le ciel se couvrit et quelques gouttes de pluie commencèrent à tomber ; cette pluie, qui promettait un rafraîchissement, donna quelque force aux hommes.
On détacha les voiles des vergues, on les étendit sur le pont, on se glissa dessous, et chacun, la pluie ayant redoublé, but à sa soif, sans que cela nuisit aux deux petits tonneaux, qui furent remplis.
Pendant ce temps le capitaine était au timon,
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et, de plus en plus confiant dans son estime, il avait la conviction que l’on approchait de la terre ; aussi s’obstinait-il à rester à ce poste, espérant que la pluie cesserait et qu’il se ferait quelque éclaircie dans l’horizon ; mais, la pluie continuant de tomber, le capitaine se refroidissant de plus en plus, force lui fut d’appeler un quartier-maître, de le placer à son poste, lui recommandant la plus exacte vigilance.
Puis il revint se coucher auprès des autres où il reprit lentement un peu de chaleur.
À peine le quartier-maître était-il depuis un quart d’heure au timon que, la pluie ayant cessé, le temps s’étant éclairci, on le vit tout à coup se relever vivement, placer sa main en abat-jour sur ses yeux, et d’une voix éclatante crier à deux reprises :
– Terre ! terre !
À ce cri, tout le monde tressaillit ; les plus faibles trouvèrent des forces pour se relever. On se précipita à l’avant avec une telle énergie que la chaloupe faillit chavirer.
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C’était en effet la terre.
Un cri de joie, d’actions de grâces, de bonheur, sortit de toutes les poitrines ; l’amour de la vie se faisait jour dans toute son énergie, et chacun répétait : Terre ! terre ! comme si dans ce mot il y avait déjà un adoucissement physique et matériel à leurs maux.
Mais, en approchant du rivage, on vit que la mer brisait avec une telle force que l’on résolut, si pressé que l’on fût de mettre pied à terre, de chercher un plus sûr mouillage.
Le danger terrible auquel on venait d’échapper faisait que tous ces hommes semblaient plus que jamais tenir à la vie.
Aussi écoutèrent-ils avec une admirable docilité les observations du capitaine.
On longea patiemment la côte ; mais, au bout d’une heure, on aperçut une baie vers laquelle on se dirigea, et où l’on jeta sans difficulté un petit grappin que l’on avait sauvé et qui servit à amarrer la chaloupe au rivage.
Chacun se précipita sur ce rivage tant attendu,
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si désiré ; puis, tandis qu’à genoux le capitaine, en son nom et au nom de tous, remerciait Dieu, l’équipage, autant que ses forces le lui permettaient, se mit à parcourir l’île et à chercher de quoi satisfaire sa faim.
L’île était complètement déserte, et le seul fruit qu’elle produisait était un nombre infini de cocos.
C’était déjà une grande joie.
La liqueur qui entoure la noix, et qu’on appelle lait de coco, est d’une saveur agréable, chacun en abattit autant qu’il voulut, mangeant la chair des plus mûrs, buvant la liqueur des moins avancées.
Mais, comme tout le monde avait fait excès de cette liqueur, l’équipage ne tarda point à éprouver des tranchées si violentes que le capitaine commença à croire que lui et ses hommes étaient tombés sur quelque variété pernicieuse, et que tout le monde était empoisonné.
Ces douleurs étaient si violentes que les malheureux n’obtenaient quelque soulagement
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qu’en s’ensevelissant jusqu’à la tête dans le sable brûlant.
Après quinze heures de souffrances, les douleurs diminuèrent, et peu à peu disparurent tout à fait.
On chargea la chaloupe de cocos, et, après s’être assuré que l’île était bien réellement déserte, on remit à la voile vers les quatre heures de l’après-midi.
Le lendemain on eut connaissance de Sumatra. Malgré la défectuosité de ses instruments, Bontekoe ne s’était pas trompé.
Mais aborder n’était pas chose facile ; des brisants s’étendaient sur toute la côte.
On longea cette côte pendant plusieurs heures.
Enfin, quatre hommes de bonne volonté excellents nageurs, offrirent de se mettre à l’eau, de gagner le rivage, et de chercher de leur côté, à terre, quelque endroit où l’on pût aborder.
L’offre acceptée, ils se dévêtirent, ne gardant que leurs caleçons, et nagèrent côte à côte afin de pouvoir, en cas de besoin, se porter secours les
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uns les autres.
De son côté, la chaloupe cessa d’avancer jusqu’au moment où ils eurent traversé les brisants, se tenant d’eux le plus près possible.
Ils arrivèrent au rivage après une lutte terrible contre les vagues, mais cependant sans accident grave.
Une fois la terre prise, ils marchèrent le long du bord, tandis que, de son côté, la chaloupe côtoyait l’île.
Enfin ils arrivèrent sur le talus d’une rivière et firent signe que quelque chose de nouveau se présentait.
On rasa la côte de plus près et l’on arriva à l’embouchure de la rivière.
Devant cette embouchure s’étendait une espèce de barrage où la mer brisait plus violemment encore que sur les autres points déjà examinés.
Le capitaine était d’avis que l’on ne tentât point le passage.
Mais l’équipage tout entier fut d’un avis
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contraire.
Il ne resta donc à Bontekoe qu’à diriger la manœuvre de manière à neutraliser la force des vagues avec le plus d’habileté possible.
En conséquence, de chaque côté de la chaloupe, il plaça deux hommes avec un aviron paré, et lui-même prit la barre pour aller droit couper la lame.
Ces précautions prises, on s’avança comme à une charge.
La première lame que l’on attaqua remplit d’eau la moitié de la chaloupe ; mais on était préparé à l’accident, et les hommes, avec leurs chapeaux et leurs souliers, en vidèrent autant qu’ils purent.
Immédiatement arriva une seconde vague.
Celle-là était si haute et si furieuse, que l’équipage submergé se crut perdu ; cependant, au milieu de tout cela, le travail continuait ; on rejetait l’eau par-dessus bord, à l’aide de tous les moyens possibles, ce qui n’eût servi à rien, si la troisième attaque eût été aussi terrible que les
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deux premières ; mais, par bonheur, cette fois la lame fut courte, et comme la marée commençait à remonter, elle souleva l’arrière de la chaloupe, qui se trouva tout à coup avoir franchi le barrage.
On se trouva donc dans la rivière.
Le premier soin fut de goûter l’eau. Elle était douce !
Cette chance fit qu’en un instant, peines et fatigues, tout fut oublié.
Tout le monde cria d’une même voix : À terre !
On dirigea la chaloupe vers le rivage et, en quelques secondes, il n’y avait plus un seul homme dans l’embarcation.
Ce fut encore un de ces moments de bonheur comme les marins seuls en éprouvent.
Aussitôt chacun se mit à chercher parmi les buissons, sur les arbres, dans les herbes, et l’on finit par découvrir une espèce de petites fèves pareilles à celles de Hollande.
On y goûta : elles avaient le même goût, et, probablement, appartenaient à la même famille.
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Une pointe de terre s’étendait comme un cap devant l’endroit où l’on venait de débarquer.
Quelques hommes, moins fatigués que les autres, prirent leur course vers ce point et, au bout de quelques minutes, revinrent avec du tabac et du feu.
Ces deux objets prouvaient, cette fois, qu’on était non seulement dans une île habitée, mais encore que ceux qui l’habitaient n’étaient pas bien éloignés.
On avait deux haches dans la chaloupe. Deux matelots se mirent à abattre des arbres, et l’on alluma trois ou quatre grands feux.
Les matelots s’assirent à l’entour de ces feux et se mirent à fumer et à manger leurs fèves.
Le soir vint. On ne savait pas où l’on était ; on n’avait pas aperçu un seul naturel du pays.
La prudence exigeait que l’on prît les plus grandes précautions.
On en référa au capitaine.
Bontekoe ordonna de doubler les feux et posa trois sentinelles aux avenues du camp.
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La lune dans son dernier quartier, ne jetait qu’une faible lumière.
Chacun s’arrangea de son mieux, et, malgré la situation précaire, s’endormit.
On comprend ce qu’avait dû être le sommeil des malheureux naufragés pendant les quatorze jours de navigation.
Vers minuit, une des trois sentinelles se replia doucement, et, réveillant le capitaine, lui annonça qu’une troupe considérable d’insulaires s’avançait.
Le capitaine réveilla ses hommes.
On était, par malheur, fort mal armé, les seules armes que l’on eût étant les deux haches dont nous avons déjà parlé et une épée rouillée.
Bontekoe, à défaut d’armes, ordonna à chaque homme de prendre un tison ardent et de charger les insulaires aussitôt qu’ils paraîtraient.
Cette idée du capitaine ranima tous les courages ; chacun, plongeant le bout de son arme dans un des foyers communs, attendit tranquillement le signal, et, au signal donné,
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chacun s’élança sur l’ennemi.
La vue de ces soixante-douze hommes s’élançant en poussant de grands cris et en brandissant leurs épieux enflammés, d’où s’échappaient à la fois de la fumée, de la flamme et des étincelles, produisit au milieu des ténèbres un effet dont on peut se faire une idée.
Les insulaires ne tinrent pas un seul instant et ne tirèrent pas une seule flèche ; ils s’enfuirent à toutes jambes, répondant par des cris de terreur aux cris d’attaque et de provocation que poussaient les matelots.
Un bois s’étendait comme un rideau devant eux ; ils s’y enfoncèrent et disparurent.
Les Hollandais revinrent près de leurs feux ; mais le reste de leur nuit troublée ne fut plus qu’une longue alarme.
À tout hasard le capitaine et Rol se retirèrent dans la chaloupe, afin que, en cas de retour des naturels, elle pût être mise aussi lestement que possible à flot.
Le lendemain, au lever du soleil, tous les
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regards étaient tournés sur le bois.
Trois insulaires en sortirent et s’avancèrent le long du rivage.
Trois matelots hollandais s’offrirent alors pour marcher au-devant d’eux.
Jamais la première entrevue de plénipotentiaires chargés des plus graves intérêts n’inspira une curiosité pareille à ceux qui pouvaient y assister de loin.
En effet de ce premier contact allait jaillir la paix ou la guerre.
Ces trois matelots, qui avaient déjà navigué dans les mers des Indes et de la Chine, savaient quelques mots de la langue malaise, à l’aide de laquelle ils espéraient se faire comprendre.
Enfin indigènes et étrangers se joignirent.
La première question qui fut faite aux Hollandais fut pour leur demander de quel pays ils étaient.
Les matelots se hâtèrent de répondre qu’ils étaient Hollandais, et se représentèrent comme de malheureux marchands dont le bâtiment avait
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péri par le feu ; puis, interrogeant à leur tour, ils demandèrent s’ils pouvaient par échange obtenir des vivres dont ils avouèrent éprouver le plus grand besoin.
Pendant ce temps les insulaires, qui semblaient fort peu timides, continuaient de s’approcher du camp ; mais, comme ils n’étaient que trois, on les laissa faire.
Seulement le capitaine étendit les voiles sur les rames qui formaient le pont, afin que leurs regards ne pussent point plonger jusqu’au fond de la chaloupe.
En effet, cette précaution les inquiéta ; ils demandèrent naïvement si les naufragés avaient des armes.
Bontekoe répondit que chaque homme par bonheur avait pu sauver son mousquet, de la poudre et des balles.
Et, montrant la portion de la chaloupe recouverte par les voiles :
– L’arsenal est là, dit-il.
Les indigènes avaient bonne envie de soulever
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les toiles, mais ils n’osèrent pas.
Voyant que, de ce côté du moins, leur curiosité ne pouvait être satisfaite, les trois insulaires prirent congé des Hollandais en leur annonçant qu’ils allaient leur apporter du riz et des poules.
On fouilla dans toutes les poches et l’on réunit à grand-peine quatre-vingts réaux.
Trois quarts d’heure après, les insulaires revinrent avec des poules et du riz tout cuit.
On les leur paya avec de l’argent pris dans la bourse commune, et ils parurent satisfaits du prix qui leur en fut donné.
Le capitaine alors exhorta ses gens à prendre l’air le plus calme possible et à manger tranquillement.
Les trois insulaires, de leur côté, assistèrent au repas de leurs hôtes.
On essaya alors de faire aux insulaires quelques questions sur l’endroit où l’on se trouvait.
On était bien à Sumatra, comme l’avait
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présumé le capitaine.
On demanda le gisement de Java ; ils indiquèrent de la main sa direction.
On était donc à peu près fixé.
La seule chose qui maintenant manquât à l’équipage, c’étaient des vivres assez abondants pour lui rendre les forces perdues.
Le capitaine résolut alors de tout risquer pour s’en procurer.
Il ne s’agissait pour cela que de remonter la rivière et de gagner un petit village qu’on avait aperçu dans l’éloignement.
Le capitaine, en conséquence, prit tout ce qui restait d’argent, et, avec quatre hommes, il monta dans une petite pirogue.
Arrivé au village, il fit sans difficultés ses provisions, qu’il envoya aussitôt à ses hommes, les adressant à Rol avec recommandation de les distribuer également.
Quant à lui, il s’arrêta dans le village pour s’y reposer et y prendre son repas.
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Puis, le repas fini, sans s’inquiéter des insulaires, qui pendant tout le temps qu’il mangeait ne l’avaient pas perdu un instant de vue, il acheta un buffle et se mit en devoir de l’emmener.
Mais l’animal était si sauvage qu’il s’y refusa absolument.
Alors, comme le jour baissait, les quatre matelots proposèrent à Bontekoe de passer la nuit au village et de ne retourner au campement que le lendemain.
Le lendemain, disaient-ils, il leur serait plus facile de s’emparer du buffle et de le conduire à leurs compagnons.
Ce n’était point l’avis de Bontekoe, qui, sans leur imposer toutefois l’obligation de revenir, leur déclara qu’il rejoindrait le camp le même soir, dût-il le rejoindre seul.
Les quatre matelots prièrent le capitaine de les excuser, mais, prétextant leurs fatigues, ils déclarèrent qu’ils profiteraient de la permission qu’ils venaient de recevoir en restant au village.
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Le capitaine partit donc seul.
Arrivé au bord de la rivière, il trouva un grand nombre de naturels rassemblés autour de la pirogue qui l’avait amené.
Ils semblaient disputer vivement.
Bontekoe comprit que les uns voulaient qu’on le retint, les autres qu’on le laissât aller.
Le moment était suprême ; la moindre hésitation pouvait tout perdre.
Bontekoe marcha aux insulaires, prit les deux premiers venus chacun par un bras, et les poussa en homme qui a le droit de commander et qui commande.
Les insulaires obéirent sans faire une résistance ouverte, mais cependant avec une répugnance marquée et en fixant sur Bontekoe un regard plein de menaces ; une fois entrés dans la barque, l’un s’assit à l’avant, l’autre à l’arrière, et tous deux se mirent à ramer.
Chacun d’eux avait son criss passé à sa ceinture.
Placé au centre de la barque, Bontekoe les
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regardait attentivement et espérait les maintenir avec son regard.
Au tiers de la route, à peu près, celui qui était à l’arrière de la pirogue se leva, vint à Bontekoe et lui déclara par signes qu’il n’irait pas plus loin s’il ne lui donnait de l’argent.
Alors Bontekoe tira de sa poche une petite pièce de monnaie qu’il lui offrit.
L’insulaire la prit, la regarda pendant quelques instants d’un air incertain, puis enfin finit par l’envelopper dans le coin d’un morceau de la toile de sa ceinture.
Puis il alla se rasseoir.
Alors ce fut le tour de celui qui était à la proue.
La même scène d’exigence se renouvela.
Comme il avait fait pour le premier, Bontekoe tira pour celui-ci une seconde pièce de monnaie d’une valeur égale à l’autre et la donna à son second rameur.
Celui-ci la considéra plus longtemps encore et d’un air encore plus incertain que son compagnon
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ne l’avait fait, portant les yeux alternativement sur l’argent et sur l’homme, et se faisant évidemment cette question :
Dois-je prendre l’argent ? dois-je tuer l’homme ?
Et tuer l’homme lui était aussi facile que prendre l’argent, attendu qu’il était armé et que Bontekoe ne l’était pas.
Bontekoe ne perdait pas un seul instant de vue ses mouvements, et, comme il lisait tout ce qui se passait dans l’esprit du sauvage, quoique sa physionomie demeurât parfaitement calme, son cœur battait violemment.
Et cependant on continuait de descendre la rivière, et cela d’autant plus rapidement que l’on était emporté par le reflux.
Bontekoe avait fait à peu près la moitié de la route lorsque les deux guides commencèrent à échanger quelques paroles, puis bientôt parlèrent avec une vivacité et une véhémence qui ne laissèrent pas que d’inquiéter le brave capitaine.
Il était clair qu’il se tramait quelque complot
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entre les deux hommes, et Bontekoe crut reconnaître à leurs gestes qu’il était question de fondre sur lui chacun d’un côté et de l’assassiner.
Le capitaine adressa une prière mentale à Dieu, et, comme au même instant une idée bizarre lui vint à l’esprit, il ne douta point que ce ne fût Dieu qui la lui envoyât.
C’était de chanter.
En conséquence Bontekoe se mit à chanter à tue-tête et sur un air très gai une chanson hollandaise.
À ce chant inattendu, si vigoureux qu’il faisait retentir l’écho des bois dont les deux rives étaient couvertes, les deux sauvages se prirent à rire de si bon cœur et en ouvrant si démesurément la bouche que Bontekoe pouvait voir jusqu’au fond de leur gosier.
Pendant ce temps la pirogue glissait rapidement sur le fleuve, et, comme au bout de quelques minutes le capitaine put apercevoir la chaloupe, il comprit qu’il était sauvé.
Il n’en continua pas moins son chant, qui
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devait à la fois occuper ses deux guides et annoncer au camp son retour.
En effet, quand les notes les plus élevées de sa gamme (Bontekoe s’inquiétait peu de chanter juste pourvu que sa voix fût entendue), quand les notes les plus élevées de sa gamme parvinrent aux oreilles de ses hommes, chacun abandonna ce qu’il était en train de faire et accourut au bord du fleuve.
Ce fut alors au tour de Bontekoe de commander aux deux insulaires de se mettre à la proue, afin qu’il put les embrasser tous deux du même regard et échapper ainsi à toute surprise.
Ils obéirent, et, sur l’ordre de Bontekoe, s’étant approchés de la rive, à l’endroit qu’il désignait, le capitaine sauta à terre et se trouva au milieu de ses gens.
L’inquiétude des Hollandais fut grande en voyant le capitaine revenir seul.
Lorsqu’ils avaient entendu son chant, ne lui sachant pas un goût si décidé pour la musique vocale, ils avaient bien pensé qu’il se passait
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quelque chose d’extraordinaire, et c’est pour cela qu’ils étaient accourus.
Bontekoe leur raconta l’achat du buffle, le désir de ses compagnons de rester et les dangers qu’il avait courus à son retour.
Les Hollandais avaient bien quelque envie de faire payer aux deux insulaires les angoisses de leur capitaine ; mais celui-ci, au contraire, recommanda que l’on eût pour eux toutes sortes d’égards, la vie de leurs compagnons pouvant payer la moindre égratignure qui leur serait faite.
Ceux-ci, d’ailleurs, ne paraissaient préoccupés d’aucune idée de danger.
Ils allaient et venaient dans le camp, regardant tous les objets avec une curiosité de sauvage et d’enfant, demandant où tout ce monde passait la nuit et où couchaient Rol et le capitaine, qu’ils avaient reconnus pour les deux chefs de la troupe.
On leur répondit que les hommes couchaient sous des tentes, et Rol et le capitaine dans la chaloupe.
La nuit se passa tranquillement ; cependant le
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capitaine dormit mal, préoccupé de cette idée qu’il ne reverrait plus les quatre hommes restés au village.
En effet, le jour parut, et les premières lueurs matinales s’écoulèrent sans qu’on les revît.
Cependant, vers les neuf heures du matin, on vint dire au capitaine que l’on apercevait deux insulaires chassant un buffle devant eux.
Un homme parlant un peu la langue malaise accompagna le capitaine qui allait au devant de ces hommes, et leur demanda pourquoi les Hollandais n’étaient point encore de retour, et pourquoi le buffle qu’ils amenaient n’était point celui que le capitaine avait acheté.
À cette double demande ils répondirent que le buffle acheté par le capitaine était si sauvage que l’on avait été forcé d’en choisir un autre ; que, quant aux quatre Hollandais, ils venaient derrière eux amenant l’autre buffle.
Cette réponse paraissait assez plausible.
Aussi, pour un instant, calma-t-elle les craintes du capitaine.
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Il offrit alors d’acheter le second buffle, régla le prix avec les insulaires et paya l’animal.
Mais, lorsqu’il s’agit de le faire marcher du côté du camp, l’animal devint encore plus indocile que celui de la veille. Ce que voyant, Bontekoe prit une hache et lui coupa les jarrets.
Mais, à cette vue, les insulaires, qui malgré le prix reçu, comptaient bien reprendre leur buffle, jetèrent de grands cris, et à ces cris, comme si c’eût été un signal, deux ou trois cents de leurs compagnons sortirent du bois et coururent rapidement vers la chaloupe.
Leurs mauvaises intentions n’étaient pas douteuses ; aussi trois Hollandais qui entretenaient un petit feu en avant des tentes, et qui les aperçurent les premiers, accoururent-ils vers le capitaine, lui annonçant cette attaque.
En même temps une autre bande d’une cinquantaine d’hommes, qui semblaient animés d’une intention non moins hostile, apparaissait d’un autre côté.
Bontekoe calcula le nombre des deux troupes,
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et, jugeant qu’il y avait, si mal armé que l’on fût, moyen de se défendre, cria à ses hommes :
– Tenez bon ! Ces misérables ne sont point si nombreux qu’ils puissent nous faire peur !
Mais en même temps une troisième troupe déboucha d’un troisième côté ; celle-là était aussi nombreuse à elle seule et armée de boucliers et d’épées.
Si chaque Hollandais, comme on s’en était vanté aux insulaires, avait eu son fusil et ses munitions, la résistance était encore possible ; mais, contre six cents hommes à peu près, les Hollandais n’étaient plus que soixante-sept, et entre eux ne possédaient, nous l’avons dit, pour toutes armes, que deux haches et une épée.
Le capitaine comprit donc qu’une prompte retraite était la seule voie de salut qui lui restât, et de sa voix la plus forte :
– Amis ! cria-t-il, à la chaloupe ! à la chaloupe !
À ce cri, véritable cri d’alarme, chacun prit sa course.
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Malheureusement rien dans la chaloupe n’était disposé pour le départ ; arrivés au bord de la rivière, il fallut donc qu’une partie des Hollandais fit volte face tandis que l’autre démarrait.
Deux hommes de l’équipage s’étaient saisis des deux haches, et le boulanger avait empoigné la vieille épée avec laquelle il faisait des merveilles.
Il y eut un instant de mêlée et de lutte terrible.
Ne voyant pas de fusils aux Hollandais, les insulaires, qui dès lors avaient à la fois l’avantage du nombre et l’avantage des armes, se ruèrent sur le bâtiment avec des cris terribles.
Un instant on se battit à terre, à bord et dans l’eau.
La chaloupe était retenue à terre par deux grappins, l’un à l’arrière, l’autre à l’avant.
Le capitaine, qui était à bord, cria au boulanger qui se trouvait près du cordage :
– Coupe le grelin !
Mais l’épée coupait mal et n’avait pas de prise sur une corde flexible ; d’ailleurs, en ce moment,
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le boulanger fut forcé de se retourner et de se servir de son épée contre un insulaire qui l’attaquait.
Le capitaine, courant alors à l’arrière, plaça le grelin d’arrière sur l’étambot et cria :
– Hache !
Cette fois, un seul coup suffit pour trancher la corde.
Alors le capitaine cria une seconde fois :
– À la chaloupe ! à la chaloupe !
À ce cri, tout ce qui n’était pas blessé grièvement ou mort fit retraite ; ceux qui étaient dans la chaloupe aidaient ceux qui étaient hors à monter, tandis que quatre hommes, parvenant à arracher le grappin du rivage, la tiraient vers le milieu du courant.
Lorsqu’ils perdirent pied, on leur jeta des cordes à l’aide desquelles ils remontèrent dans l’embarcation.
Puis, comme si le ciel venait enfin au secours des pauvres naufragés, contre lesquels le feu et la terre semblaient déchaînés, le vent, qui
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jusqu’alors soufflait du large, changea tout à coup, et, soufflant de l’intérieur, poussa la chaloupe vers la mer.
Restaient la barre et les brisants : c’était la dernière crainte, la plus réelle peut-être des Hollandais.
On la franchit d’une seule bordée, et, au bout de cinq minutes, on se trouva, de ce côté du moins, hors de tout danger.
La conviction des insulaires était d’accord avec la crainte des Hollandais car tous restaient avancés jusqu’à l’extrémité du cap, et là ils attendaient que la chaloupe échouât.
La Providence permit qu’il n’en fût point ainsi, et, le vent continuant d’être favorable, la chaloupe se trouva bientôt loin du rivage.
Là deux choses vinrent attrister l’équipage et son brave capitaine :
D’abord la douleur d’avoir été contraint d’abandonner quatre compagnons avec lesquels on avait supporté tant de fatigues et de dangers.
Ensuite on s’aperçut que le brave boulanger,
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qui avait si vaillamment soutenu la retraite, avait été blessé un peu au-dessous de la poitrine. La blessure par elle même n’était point dangereuse, mais, au cercle d’un noir livide qui l’entourait, le capitaine comprit qu’elle avait été faite par une arme empoisonnée. Le capitaine, transformé en chirurgien, prit aussitôt son couteau et coupa les chairs jusqu’au vif ; mais le poison des îles de la Sonde ne pardonne jamais, on le sait, et au bout de cinq minutes le blessé, s’étant raidi, poussa un faible soupir et tomba mort.
Le capitaine passa alors la revue de l’équipage.
Il manquait seize hommes : les quatre qui étaient restés dans le village, onze qui avaient été tués lors de l’embarquement, et ce malheureux qui venait de mourir.
On prononça une courte prière sur le corps du pauvre boulanger, et on le jeta à la mer.
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V
Les montagnes Bleues
On gouverna vent arrière en rangeant la côte.
Puis, les premiers regrets donnés aux absents, les derniers devoirs rendus au mort, on passa la revue des subsistances.
Les vivres se bornaient à huit poules et un peu de riz, qui furent distribués aux cinquante-six matelots restants.
Mais, comme on le comprend bien, ce peu de vivres ne pouvait satisfaire longtemps aux besoins d’hommes qui avaient souffert quatorze jours de la famine et qui n’avaient, depuis qu’ils étaient à terre, jamais été bien rassasiés.
Il fallut donc se décider à débarquer de nouveau, et l’on gouverna vers la côte.
Cette côte était couverte d’insulaires ; mais, en
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voyant les Hollandais mettre le cap sur eux, ils prirent la fuite et abandonnèrent le rivage.
On se hâta d’y descendre, d’y recueillir des huîtres, des moules et des limaçons de mer, d’y boire dans un ruisseau, chacun selon sa soif, de remplir les deux petits barils et de se rembarquer.
Le capitaine proposa alors de prendre un peu plus au large, afin d’avoir la chance de rencontrer quelque petite île déserte où l’on pût, sans crainte des surprises, trouver de l’eau, des fruits et des coquillages.
L’avis fut adopté.
À part les renseignements si peu certains donnés la veille par les insulaires sur Sumatra et Java, on ignorait absolument où l’on se trouvait.
La nuit fut calme ; la mer était belle, et, relativement à ce qui s’était passé, on pouvait envisager la position comme tolérable.
À la pointe du jour on eut connaissance de trois îles.
Comme aucun naturel ne se montrait sur le rivage, on pensa qu’elles étaient inhabitées ;
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c’était justement ce que l’on cherchait. On gouverna sur elles, et l’on aborda à la plus grande des trois.
Elle ne renfermait qu’une source, des bambous, des palmiers et une montagne.
D’abord, en goûtant cette belle et bonne eau, les matelots eurent l’idée d’en conserver la plus grande quantité possible en dehors de celle que pouvaient contenir les deux barils.
À cet effet ils coupèrent une grande quantité de bambous, dont ils percèrent les nœuds avec un bâton, excepté le dernier ; puis ils remplirent d’eau ces bambous et les fermèrent à l’extrémité opposée avec des bouchons.
De cette façon la provision d’eau put être à peu près doublée. Puis on monta sur les palmiers, on en coupa les cimes molles comme de la cire et qui avaient à peu près le goût du chou cru ; on en mangea et l’on en fit provision.
Après quoi les hommes se répandirent sur le rivage pour chercher des coquilles.
Pendant ce temps Bontekoe gravit la
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montagne.
Arrivé au sommet, et se rappelant par quelle miraculeuse suite d’événements il avait tour à tour été menacé de la mort et retenu à la vie, un sentiment de religieuse reconnaissance inonda son cœur, et, en face de cette côte inhospitalière, de cette mer dévorante, il tomba à genoux et remercia Dieu.
Puis, en relevant la tête, son regard s’arrêta sur l’horizon.
À sa droite alors, dans la vapeur, il vit se dessiner une chaîne de montagnes, et, au milieu de cette espèce de brouillard azuré, s’élancer deux hauts sommets.
À l’instant un souvenir lui revint à l’esprit.
Souvent en Hollande, à Hoorn, accoudé à l’immense poêle, avec chacun une chope de bière devant soi, il avait entendu raconter à un voyageur de ses amis, à Guillaume Schouten, qui deux fois avait fait le voyage des Indes-Orientales, il lui avait entendu raconter, dis-je, que derrière Batavia s’étendait une chaîne de
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montagnes dont deux sommets élevés s’élançaient jusqu’au-dessus des nuages, et de leur couleur azurée avaient été nommées les montagnes Bleues.
Si ces montagnes étaient bien les mêmes que lui avait signalées Guillaume Schouten, il n’y avait point d’erreur dans l’estime de Bontekoe, et ils étaient à peu de distance de Java, c’est-à-dire d’un établissement hollandais, où ils pouvaient espérer toute espèce de secours.
Il descendit donc vivement, courut à ses hommes, qui continuaient leurs recherches, et leur fit part de ses espérances.
Alors tous se réunirent, invitant le capitaine à reprendre de nouveau le gouvernement de la chaloupe et à mettre le cap sur les montagnes.
On réunit dans la chaloupe tout ce que l’on avait pu trouver de coquillages, tout ce que l’on avait pu couper de cimes de palmiers, tout ce que l’on avait pu réunir de bambous pleins d’eau, et, le vent étant favorable, on porta droit dans l’ouverture des deux montagnes.
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La nuit vint ; les montagnes s’effacèrent dans le crépuscule ; mais les étoiles parurent au ciel, et l’on se guida sur les étoiles.
Le lendemain on se trouva arrêté par un calme. Le désappointement fut grand d’abord, car on ignorait que, grâce au chemin que l’on avait fait pendant la nuit, on fût sur la côte de Java.
Mais tout à coup un matelot qui était monté au haut du mât poussa une exclamation ; puis, se frottant les yeux, il annonça qu’il voyait vingt-trois vaisseaux.
La joie de tout l’équipage éclata en cris, en chants et en gambades.
Puis on se hâta de border les avirons et l’on nagea vers la flotte.
Ces vingt-trois vaisseaux étaient hollandais ; ils étaient commandés par Frédéric Houtmann Dalkmaer.
Le commandant était sur sa dunette, d’où, de son côté, avec une lunette d’approche, il suivait tous les mouvements de la chaloupe qui s’avançait, et sur laquelle son œil exercé
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reconnaissait les traces d’un grand désastre.
En conséquence les naufragés virent bientôt une chaloupe se détacher d’un bâtiment, et, de son côté, nager rapidement vers eux. Cette chaloupe était envoyée par le commandant.
En s’approchant les uns des autres les matelots des deux chaloupes se levèrent en agitant leurs chapeaux et en poussant un hourra de joie.
Cette joie fut d’autant plus grande que bientôt ils se reconnurent pour avoir fait voile de conserve à leur sortie du Texel et ne s’être séparés les uns des autres que dans le golfe de Biscaye.
Bontekoe et Rol passèrent dans la chaloupe et furent conduits à bord de l’amiral.
L’autre chaloupe, celle du Nieuw-Hoorn, suivait.
Les deux officiers montèrent sur le pont, où les attendait Fréderic Houtmann.
En quelques mots le récit fut fait.
Quand on les raconte, les longues souffrances tiennent dans de courtes phrases. L’amiral
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comprit vite que tous ces braves gens avaient grand besoin d’être restaurés ; il fit couvrir sa propre table de pain, de vin et de viandes, et invita Rol et Bontekoe à s’y asseoir, tandis qu’il ordonnait que le reste des naufragés montât à bord, et qu’il invitait ses matelots à faire de leur mieux fête à leurs compagnons.
Quand Bontekoe et Rol se virent à cette table, quand ils eurent devant eux du pain, du vin, des mets de leur pays, ils se regardèrent, et, mûs d’un même sentiment, ils fondirent en larmes, remerciant du fond du cœur l’amiral de la bonne réception qu’il leur faisait.
L’amiral donna à ces pauvres gens toute la journée pour se refaire, et le lendemain, les ayant embarqués sur son yacht, il les fit conduire à Batavia, où ils firent leur entrée au milieu d’un immense concours de peuple qui connaissait déjà leur malheur et la manière miraculeuse dont ils avaient échappé à cette triple mort, dont tour à tour les avaient menacés le feu, l’eau et la terre.
Le même jour ils se présentèrent à l’hôtel du général de la Compagnie, qui les reçut avec la
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même bonté qu’avait déjà fait l’amiral.
Il fallut lui raconter à son tour ce qu’on avait déjà raconté la veille à Frédéric Houtmann, et, comme l’impression fut la même, la réception fut pareille, avec cette différence que la fête à bord du vaisseau amiral n’avait duré que vingt-quatre heures, tandis qu’au palais du général elle dura huit jours.
Enfin le général de la Compagnie, pensant qu’il était bon d’utiliser des hommes qui avaient fait preuve à la fois d’un si grand courage et d’une si sainte résignation, fit délivrer à Bontekoe la commission de capitaine du vaisseau le Bergeboot, et nomma Rol commis du même bâtiment.
Tous deux se trouvèrent donc réunis de nouveau et avec les mêmes grades qu’ils avaient occupés sur le Nieuw-Hoorn.
Quant aux matelots, ils furent répartis sur d’autres bâtiments, selon les besoins de l’amiral.
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Plus tard Rol obtint le gouvernement du fort d’Amboine, l’une des Moluques, et y mourut.
Quant à Bontekoe, après avoir été employé dans plusieurs expéditions et avoir rendu, par son courage et par sa science de grands services au gouvernement, il partit pour l’Europe le 6 janvier 1625, aborda en Zélande le 15 novembre suivant, et se retira à Hoorn sa ville natale, où il rédigea cette narration, que nous remettons sous les yeux de nos lecteurs plus de deux cents ans après qu’elle fut faite.
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