Les drames de la mer
La Junon
Ce chapitre est long, il est donc découpé en 2 parties.
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Lorsque Byron, encore enfant, quitta l’Écosse pour l’Angleterre et Aberdeen pour Newstead-Abbey, on le mit à Nottingham en pension chez un brave homme nommé M. Drury, lequel le prit en affection et lui permit parfois, tandis que ses camarades en promenade prenaient un exercice que son pied boiteux rendait fatiguant pour lui, de visiter sa bibliothèque. Cette bibliothèque, riche en livres sérieux, avait un compartiment tout entier consacré aux voyages. C’était ce compartiment que visitait plus volontiers le futur poète.
Un jour sa vue tomba et son esprit s’arrêta sur le naufrage du navire anglais la Junon, et dans le récit si terrible qu’en a laissé John Mackay, second maître du bâtiment, le passage qui se rapporte à la mort d’un jeune homme de l’équipage, et à la douleur que ressentit le père du jeune homme, le frappa si vivement, – dit Thomas Moore en citant le passage de la relation, – que, vingt ans après, on en retrouve le souvenir
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dans Don Juan.
Ce souvenir de Byron, cité par Thomas Moore, nous avait donné, à nous aussi, depuis longtemps, le désir de lire la narration entière de John Mackay. Aujourd’hui qu’à notre tour nous jetons sur le papier quelques-unes de ces désastreuses histoires, nous nous sommes mis à la recherche de cette relation et nous l’avons trouvée.
Ce sont les pages que l’on va lire, et dans lesquelles on reconnaîtra facilement le passage imité par l’auteur de Don Juan.
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I
Le départ
À l’extrémité de l’empire indien des Birmans, aux bouches de l’Ulrawadi, qui lui font un port splendide, s’élève la ville de Rangoun, l’une des plus commerçantes du Pégou.
Pendant les premiers jours de mai de l’année 1795, elle avait dans son port un navire anglais de quatre cent cinquante tonneaux, nommé la Junon, prenant, sous les ordres de son capitaine, Alexandre Bremner, une cargaison de bois de teck pour Madras.
Au moment du départ son second maître tomba malade, et l’on reconnut bientôt l’impossibilité où il se trouvait de faire la traversée.
Cette traversée, celle du golfe de Bengale dans
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sa plus grande largeur, n’étant pas sans danger, surtout au milieu de la mousson du sud-ouest, on s’occupa de remplacer le second maître, malade, par un homme qui pût tenir sa place.
Le capitaine Bremner n’eut point à chercher longtemps : un homme dans la force de l’âge, c’est-à-dire de trente-cinq à trente-huit ans, marin consommé, naviguant depuis sa jeunesse, se présenta muni d’excellents papiers prouvant qu’il avait exploré en tous sens les parages dans lesquels on se trouvait. Il se nommait John Mackay.
Le capitaine Bremner interrogea cet homme, examina ses papiers, et, reconnaissant qu’il remplacerait avantageusement celui qui lui faisait défaut, traita avec lui pour un an.
Comme le bâtiment sur lequel il s’embarque est de quelque importance pour le marin qui lui confie sa vie, à peine John Mackay fut-il à bord qu’il examina le navire dans toutes ses parties.
L’examen ne fut point à l’avantage de la Junon. Le navire était vieux, en mauvais état, mal pourvu sous tous les rapports, et l’équipage,
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composé de cinquante-trois hommes, tous Lascars, à l’exception de huit ou dix Européens, n’inspirait point à l’expérimenté John Mackay une confiance qui pût compenser la défiance que faisaient naître en son esprit la vieillesse, le mauvais état et le malencontreux aménagement du trois-mâts.
Aussi crut-il devoir s’expliquer franchement avec le capitaine et lui avouer la mauvaise impression qu’après examen il avait reçue de son bâtiment.
Mais le capitaine Bremner était un de ces insoucieux marins, vieillis sur l’océan, et pour qui le passé est une garantie pour l’avenir. Il répondit à son second contremaître que depuis vingt ans il naviguait sur la Junon, qu’il ne lui était jamais arrivé malheur, et que, puisque la Junon avait bien marché vingt ans, elle en marcherait bien vingt et un, c’est-à-dire jusqu’à la fin du bail qu’il venait de passer avec son contremaître.
John Mackay répondit que l’observation qu’il s’était permise n’avait rien d’égoïste, mais avait
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été faite dans l’intérêt de tous ; que lui personnellement était, Dieu merci, assez familiarisé avec la mer pour traverser, s’il le fallait, le golfe du Bengale dans une chaloupe, mais que, tout commandement à bord d’un navire entraînant une responsabilité, il avait cru, pour dégager la sienne, devoir hasarder les observations qu’il venait de faire.
Le capitaine, d’un air tant soit peu goguenard, remercia son second maître, et, lui montrant sa femme qui montait en ce moment à bord du bâtiment et qui faisait la traversée avec lui, il lui demanda s’il ne le croyait pas souverainement intéressé à ce que la traversée fût heureuse.
En effet, en jetant un regard, si rapide qu’il fût, sur madame Bremner, on comprenait l’intérêt qu’un mari avait à conserver une si charmante femme.
Madame Bremner, qui venait de se marier il y avait six mois à peine, était en effet une charmante créature. Née dans l’Inde, d’une famille européenne, elle possédait, outre sa beauté remarquable, toute cette grâce charmante
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des créoles, qui empruntent dans tout l’ensemble de leur organisation quelque chose à cette luxuriante nature au milieu de laquelle elles ont ouvert les yeux, ont grandi et doivent mourir.
Une esclave malaise, vêtue de son costume pittoresque, l’accompagnait, et, en l’accompagnant, complétait la composition de ce tableau dont elle était la figure principale.
John Mackay comprit donc qu’il serait mal venu, lui qui ne risquait que sa peau, d’insister sur les dangers que courait un bâtiment auquel son capitaine confiait une si charmante créature.
Les derniers aménagements furent donc faits sans amener de nouvelles observations de la part du second contremaître, et, le 29 mai 1795, avec le commandement du flot, le trois-mâts mit à la voile ayant vingt-cinq à trente pieds d’eau sur un fond de vase molle.
Dès le commencement, le second maître crut s’apercevoir qu’on laissait dévier le bâtiment de la route qu’il devait suivre ; mais le capitaine Bremner naviguait depuis trop longtemps dans ces parages pour que l’on put croire qu’il fît
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erreur. Cependant John Mackay fit l’observation au premier maître Wade qu’il lui semblait que le navire appuyait à droite plus qu’il ne devait faire et, comme le maître reconnaissait la justesse de l’observation, il ordonna de jeter le plomb de sonde.
On avait moins de vingt pieds de fond.
La chose était grave ; on en fit part au capitaine qui n’en voulait rien croire, mais qui, s’étant assuré du fait par lui-même, ordonna aussitôt de virer de bord.
Mais avant que le timonier eût pu mettre la barre de gouvernail sous le vent, une violente secousse annonça que le navire avait touché.
Il n’y avait pas une seconde à perdre ; le capitaine ordonna à l’instant même de brasser pour dégager le bâtiment, mais ce fut un commandement inutile ; il ne s’agissait plus que de l’empêcher d’aller à la dérive.
On mouilla immédiatement deux ancres d’affourche et l’on s’aperçut, à la grande joie de tout le monde, que le navire était stationnaire.
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On eut le temps alors d’examiner la situation.
La Junon avait touché sur un banc de sable presque aussi dur que de la pierre, mais cependant le navire avait résisté, aucune voie d’eau ne s’était déclarée, rien n’était donc encore perdu en réalité, lorsqu’une des deux ancres perdit fond et fit chasser l’autre.
Aussitôt l’ordre fut donné et exécuté de laisser tomber la maîtresse-ancre.
Le vaisseau, déjà à la dérive, raidit la chaîne, qui se tendit comme la corde d’un arc, mais qui suffit à l’arrêter.
Il y avait eu un moment d’angoisse que calma l’immobilité du bâtiment.
Le capitaine Bremner commençait intérieurement à reconnaître la justesse des observations de son second maître, mais, au lieu de lui savoir gré d’avoir prévu le péril, il lui en voulait presque de l’avoir prédit.
D’ailleurs, comme nous l’avons dit, rien n’était perdu ; si l’on arrivait à empêcher, lors de la marée basse, le vaisseau de chavirer, on était à
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peu près sûr de le dégager avec le reflux, et, puisque l’accident arrivé n’avait point amené de grave avarie, on pourrait continuer son chemin en laissant derrière soi, sans y songer davantage, ce premier hasard de la mer.
En attendant il s’agissait d’alléger le navire.
On amena les mâts et les vergues de perroquet.
À la marée basse, le navire donna à la bande d’une manière effrayante. On s’y était attendu ; ce fut un moment terrible, mais il s’écoula sans nouvel accident.
Le capitaine passa tout fier devant John Mackay.
– Eh bien ! maître, dit-il, pour un vieux bâtiment, il me semble que la Junon ne se conduit pas trop mal.
John Mackay secoua la tête.
Sans doute la Junon se conduisait bien ; le tout était de savoir si elle continuerait ainsi.
L’événement d’ailleurs parut donner raison au capitaine : au reflux, le navire flotta ; à peine s’en fut-on aperçu que l’ordre fut donné de lever les
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ancres ; on déploya tout ce que l’on avait de toile à bord, et l’on se trouva bientôt dans des eaux assez profondes pour que disparut toute crainte de toucher de nouveau.
Le 1er juin, le vent fit une saute, et souffla violemment du sud-ouest ; presque aussitôt la mer grossit, et le vaisseau fatigua beaucoup.
Le second maître avait mis un homme à fond de cale ; au bout de quatre heures à peu près, l’homme remonta en criant qu’une voie d’eau venait de se déclarer.
C’est ce qu’avait toujours craint le contremaître.
Le capitaine descendit lui-même dans la cale, où l’eau commençait en effet à pénétrer ; par malheur, il n’y avait pas même de charpentier à bord et presque pas d’outils.
On s’occupa donc de vider le bâtiment, et, à cet effet, tout le monde se mit aux pompes et travailla sans distinction ; mais, comme si tout dût concourir à la perte de la malheureuse Junon, le lest du navire était de sable, et ce sable mêlé à
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l’eau engorgeait rapidement les pompes. On ne gagnait donc rien sur l’eau, et, tout au contraire, c’était l’eau qui gagnait sur les travailleurs.
Ce gros temps dura huit jours, pendant lesquels le navire fatigua énormément.
Alors on délibéra si l’on ne retournerait pas à Rangoun, mais comme c’eût été reconnaître de la part du capitaine que le second maître avait eu raison, et qu’un capitaine ne peut pas avoir tort, M. Bremner fit observer que la côte de Rangoun était si basse qu’on ne l’apercevait pas à plus de trois ou quatre lieues de distance ; qu’en suivant la route exacte, et avec un navire facile à manœuvrer, il fallait se tenir dans une espèce de canal qui n’avait pas plus de trente pieds de profondeur ; qu’aux deux côtés de ce canal gisaient des bancs de sable sur lesquels on avait touché déjà, et qui ouvriraient le bâtiment pour peu qu’on y touchât encore ; que mieux valait donc continuer la route, au risque de ce qui pourrait arriver ; que d’ailleurs le gros temps durait depuis sept jours, et, selon toute probabilité, ferait bientôt place à une mer plus
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calme, et qu’avec une mer plus calme il y aurait moyen de se rendre maître de la voie d’eau.
Le capitaine était le maître, son opinion en matière de marche était un ordre ; on continua donc de naviguer sur Madras, autant au reste que le permettait le gros temps.
Et d’abord l’événement sembla donner raison au capitaine : le 6 juillet, le vent diminua, la mer calmit, et, comme l’avait prédit M. Bremner, la voie d’eau diminua au point qu’il suffit, pour la tarir, de garder une seule pompe en mouvement.
Alors on fit des recherches, et l’on s’aperçut que la voie d’eau venait de l’étambot à la ligne de flottaison. C’était un endroit facile à réparer. Dès le premier jour de calme, on mit le canot dehors, et, comme on manquait, ainsi que nous l’avons dit, non seulement de charpentier, mais encore d’outils, on fut forcé de se contenter de boucher la gerçure avec de l’étoupe, de clouer une toile goudronnée par-dessus le trou et de recouvrir le tout avec une feuille de plomb.
Cet expédient, tout naïf qu’il fût, eut d’abord un plein succès, et, tant qu’il fit beau, on n’eut
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besoin que de pomper une fois par quart, ce qui fit tout naturellement présumer que l’on s’était rendu maître de la voie d’eau.
On se félicita donc d’avoir échappé au péril, et chacun continua gaiement sa route, à l’exception de John Mackay, lequel, au milieu de ces félicitations, secouait de temps en temps la tête et murmurait un proverbe anglais qui correspondait à notre proverbe français : Qui vivra verra.
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II
La hune d’artimon
Hélas, on ne devait point tarder à s’apercevoir qu’au milieu de tout, le second maître avait seul raison, et qu’il eût mieux valu pour la Junon retourner à Rangoun, quels que fussent les dangers qu’offrait la côte du Pégou, que de continuer son chemin à travers le golfe du Bengale, où l’attendait la mousson du sud-ouest.
Le 12 juin, comme il ventait grand frais, comme on sentait, à ces lugubres plaintes qui s’échappent des membrures du bâtiment, que la Junon fatiguait beaucoup, ce cri qui avait déjà fait pâlir l’équipage retentit une seconde fois : Capitaine, une voie d’eau !
Aussitôt on se précipita dans l’entrepont : c’était la même voie qui s’était rouverte. Cette pauvre réparation, qui avait suffi dans les jours de
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calme, avait été insuffisante au premier gros temps.
Seulement, cette fois, la voie d’eau s’ouvrait bien autrement considérable que la première fois ; et, comme les accidents causés par le sable du lest étaient d’autant plus graves que la voie d’eau était plus forte, les pompes devinrent bientôt insuffisantes, quoiqu’il y en eut trois en mouvement et que l’on vidât en même temps l’eau avec un seau de bois.
Le 16, l’équipage, qui depuis quatre jours travaillait incessamment, était presque épuisé par la fatigue et la privation du repos.
D’ailleurs on commençait à concevoir des craintes sérieuses.
Malheureusement, il était trop tard, cette fois, pour retourner en arrière : on était au moins aussi éloigné de Rangoun que de Madras. On résolut donc de risquer le tout pour le tout, de mettre les voiles dehors, depuis les grandes voiles jusqu’aux bonnettes, et essayer de gagner sur son point le plus rapproché la côte de Coromandel.
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Une fois à la côte, on la prolongerait avec le bâtiment ou l’on descendrait à terre, selon que la Junon pourrait tenir la mer ou se trouverait dans l’impossibilité d’aller plus loin.
Le navire, dès lors, marcha rapidement, plus rapidement même qu’on ne l’espérait ; mais sa fatigue augmenta en proportion de sa rapidité, et, comme tout le monde était occupé aux pompes, personnel n’avait le temps de songer à la manœuvre. Au bout de deux jours, le vent avait enlevé toutes les voiles, à l’exception de la misaine ; on fut donc obligé, le 18, de mettre en travers jusqu’au 19 à midi, jour et heure auxquels on s’occupa de prendre hauteur, et où l’on reconnut que l’on se trouvait par le 17e degré 10 minutes de latitude nord.
Malgré le travail presque surhumain auquel tout le monde s’assujettit, on s’apercevait que l’eau gagnait incessamment et que le bâtiment s’enfonçait peu à peu. En même temps, et à mesure qu’il s’enfonçait, il devenait si lourd que l’on commençait à comprendre que jamais il ne pourrait se relever à sa flottaison ordinaire.
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À partir de ce moment, une sombre tristesse se répandit à bord, et, comme chacun se sentait perdu, comme on comprenait que tous les efforts étaient inutiles, il était devenu très difficile de maintenir les hommes à leur poste.
Vers midi cependant, sur les ordres du capitaine et sur les prières de sa femme, on reprit le travail abandonné un instant.
Ordre d’orienter la misaine fut donné ; on obéit, et l’on marcha vent arrière à sec. En même temps les efforts pour vider le bâtiment avaient redoublé. On s’était remis aux pompes et aux seaux ; mais, au bout de deux heures de travail, on s’aperçut que c’était un moyen de prolonger l’agonie de la Junon, voilà tout, et que le bâtiment était bien décidément perdu.
En effet, les matelots qui étaient en bas remontèrent découragés, vers les huit heures du soir, disant que l’eau gagnait le premier pont.
Alors que l’événement eut réalisé ce que John Mackay avait dit du navire, l’événement réalisa encore ce qu’il avait dit de l’équipage : les Lascars, qui en formaient les trois quarts,
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refusèrent les premiers de travailler et se livrèrent au désespoir, entraînant avec eux dans le découragement quelques matelots malais qui se trouvaient aussi à bord. Quant aux Européens, leur courage tint plus longtemps ; mais, à leur visage assombri, il était clair qu’une force morale seule les soutenait, et qu’ils ne se faisaient pas illusion sur le sort auquel ils étaient destinés.
Soit ignorance du danger, soit courage réel, madame Bremner, cette frêle créature qui semblait devoir se courber sous un souffle, comme un roseau sous le vent, madame Bremner consolait et encourageait tout le monde.
On eût dit d’un ange égaré parmi les hommes, que les dangers matériels ne pouvaient atteindre, et qui, au moment où il lui faudrait quitter ce monde, déploierait ses ailes invisibles jusqu’alors, et remonterait au ciel.
Le soir, vers sept heures, on sentit deux ou trois secousses et l’on entendit comme des gémissements.
C’était le navire qui s’enfonçait de plus en plus. Les navires ont leur agonie comme les
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hommes, et ils se plaignent et se roidissent.
L’équipage, alors, sentant qu’on allait couler bas, demanda tumultueusement que l’on mit les canots à la mer ; mais il n’y avait qu’à jeter les yeux sur les deux embarcations, pour acquérir la certitude qu’elles ne pouvaient rendre aucun service en pareille circonstance. Il n’y avait à bord que le grand canot, si vieux, qu’il était presque hors de service, et une péniche à six avirons.
L’équipage, après avoir examiné ces deux embarcations, renonça donc de lui-même à s’en servir.
Le soir, vers neuf heures, le capitaine appela le premier et le second maître à une espèce de conseil, et l’on arrêta de couper le grand mât pour alléger le bâtiment ; grâce à ce moyen on pouvait espérer encore de se soutenir sur l’eau pendant à peu près vingt quatre heures.
Aussitôt on se mit à la besogne. Dans ces sortes d’occasions, l’ardeur avec laquelle les matelots obéissent aux ordres de destruction ressemble à une espèce de férocité.
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En un clin d’œil le grand mât, attaqué dans sa base, craqua sous les coups, s’inclina et s’abattit.
Par malheur, au lieu de s’abattre dans la mer il s’abattit sur le pont.
On comprend la confusion qu’occasionna cette chute. Les hommes du gouvernail, ne pouvant plus maîtriser le bâtiment, laissèrent la Junon présenter le travers ; au même moment elle embarqua une lame énorme et l’eau pénétra de tous côtés.
On avait cru retarder la catastrophe, on venait au contraire de la hâter.
Alors le cri : « Nous sombrons ! nous coulons bas ! » retentit de tous côtés.
Madame Bremner, qui comptait encore sur quelques heures et à qui d’ailleurs son mari avait laissé ignorer peut-être l’imminence du danger, s’était retirée dans sa chambre.
En sentant le bâtiment se dérober sous ses pieds, le capitaine jeta un cri et voulut se précipiter sous l’écoutille ; mais il s’embarrassa dans les cordages et n’eut que le temps de crier à
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John Mackay, qui était près de lui :
– John, John, ma femme !
Le second maître s’élança vers l’écoutille ; il y trouva le premier maître Wade qui tendait les mains à madame Bremner. Celle-ci, au bruit qu’avait fait le mât en tombant, s’était jetée hors de son lit.
Tous deux aidèrent la pauvre femme à sortir ; mais, à leur grand étonnement, au milieu de toute cette effroyable confusion, elle n’avait point perdu la tête ; n’ayant pas eu le temps de s’habiller complètement, elle avait cependant pris celui de passer un jupon d’écorce par-dessus sa chemise, et dans la poche de ce jupon de glisser une trentaine de roupies, cent quatre-vingts francs à peu près, qui avaient frappé ses yeux sur une table de la chambre.
Qu’on ne s’étonne point que nous nous arrêtions à ces détails, au milieu de la catastrophe terrible qui s’accomplit : on verra que ces trente roupies sont destinées à jouer un rôle dans le dénouement de ce terrible drame.
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Au moment où l’équipage sentit que le bâtiment s’enfonçait, chacun, par un mouvement instinctif, s’accrocha à ce qu’il trouva sous sa main, essayant, en s’élevant le plus possible, de fuir l’eau qui montait rapidement.
Wade et John Mackay, qui se trouvaient à l’écoutille de la chambre du capitaine, saisirent les lisses de l’arrière et gagnèrent, avec madame Bremner, les haubans d’artimon.
Au moment où ils s’y cramponnaient, un bruit pareil à celui d’un coup de canon se fit entendre, suivi d’une secousse terrible : c’était l’air comprimé dans la coque du navire qui faisait éclater le pont.
À cette secousse, chacun crut que tout était fini et ne songea plus qu’à recommander son âme à Dieu ; mais à peine le pont fut-il couvert d’eau que le mouvement par lequel le navire s’abîmait cessa, non point entièrement, car il fut facile de sentir qu’à chaque lame le navire continuait de sombrer, mais si lentement que les plus basses traverses des haubans ne disparurent que peu à peu, ce qui permettait aux malheureux réfugiés
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dans les cordages de monter au fur et à mesure que le navire descendait.
Cependant le capitaine, qui avait rejoint sa femme, le premier et le second maître, qui la soutenaient, comprirent qu’ils ne pouvaient ainsi demeurer suspendus aux cordages et qu’il fallait gagner un refuge plus solide. La hune d’artimon était à une dizaine de pieds au-dessus de leur tête ; ils la gagnèrent des premiers et s’y installèrent.
Nous disons des premiers, car, s’ils n’eussent point eu ce droit de priorité et si la hune eut été occupée, il est probable que, dans un pareil moment, la déférence due à leur grade eût été oubliée et qu’ils fussent restés où ils étaient, ou bien n’auraient eu que les dernières places.
En un instant l’exemple donné fut suivi, et la hune se trouva pleine.
Le reste de l’équipage s’accrocha aux manœuvres du même mât.
Un seul matelot, qui se trouvait à l’avant du navire, gagna la hune de misaine et s’y établit.
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Alors on attendit avec angoisse ce que Dieu, qui avait déjà décidé du sort de la Junon, allait décider à l’endroit du sort des passagers.
Le navire continua de s’enfoncer lentement, d’une dizaine de pieds encore ; puis il parut aux malheureux naufragés qu’il restait stationnaire et roulant entre deux eaux.
Les deux hunes, celles de misaine et d’artimon, étaient suspendues à une douzaine de pieds environ au-dessus de la mer, et, moins un homme qui, ainsi que nous l’avons dit, avait gagné la hune de misaine, tout ce qui restait de l’équipage et qui n’avait pu tenir dans la hune d’artimon était groupé à l’entour.
Alors on s’aperçut que ce mât effroyablement chargé risquait de se rompre. Il était urgent de l’alléger ; mais, comme ce ne pouvait être aux dépens des hommes que cet allégement s’exécutât, on décida que ce serait aux dépens des manœuvres.
En conséquence, à l’aide de couteaux, on coupa la grande vergue et on la jeta à la mer.
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Quoique la coque du bâtiment, alourdie par l’eau qu’elle contenait, établît pour les deux mâts qui sortaient encore de la mer une espèce de centre de gravité, les malheureux qui s’y étaient réfugiés subissaient un roulis si terrible, qu’ils avaient peine à se maintenir.
Cependant, si précaire que fût la situation, la plupart étaient si cruellement fatigués, qu’après s’être attachés aux manœuvres à l’aide de leurs mouchoirs ou s’être cramponnés avec leurs bras seulement, ils parvinrent à s’endormir.
Le second maître, John Mackay, n’était point de ceux-là.
Plus vigoureusement constitué que les autres, peut-être aussi doué d’une plus grande force morale, ses yeux restèrent ouverts pour contempler le désastreux spectacle où il jouait son rôle.
Près de lui était madame Bremner, aux bras de son mari.
Il faisait nuit.
Quoiqu’on fût au mois de juillet, la brise était
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glacée. Mieux vêtu que le capitaine Bremner, le bon John ôta sa jaquette et la donna à madame Bremner.
Madame Bremner le remercia en lui jetant un regard qui voulait dire : « Ah ! si l’on vous avait écouté ! »
John eût bien voulu lui offrir quelques encouragements comme il lui avait offert sa jaquette, mais, ne conservant aucun espoir lui-même, il n’avait pas le courage de faire naître dans le cœur des autres le courage qui avait complètement déserté le sien.
Et cependant, lorsque, après trois ou quatre heures de doute, pleines d’angoisses, il eut vu que le navire continuait de flotter entre deux eaux sans s’enfoncer davantage, il comprit que, pendant ces quatre ou cinq jours où l’on dit que l’homme peut supporter la faim sans mourir, il arriverait peut-être qu’un navire passât en vue et les recueillît.
Du moment où cet espoir eut, comme une lueur, pénétré dans l’esprit du second maître, elle s’y cramponna et lui rendit d’autant plus affreuse
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l’idée de cette mort à laquelle il était déjà presque résigné.
Tout à coup il tressaillit : il avait cru entendre le bruit d’un coup de canon.
Trois fois, son imagination frappée se figura percevoir le même son, et, chose étrange, il attira sur ce prétendu bruit l’attention de ceux de ses compagnons qui ne dormaient pas, et ils crurent l’entendre comme lui.
Cependant, vers la fin de la nuit, ils reconnurent leur erreur.
Écrasé de fatigue, John Mackay venait de fermer les yeux à son tour, quand, aux premiers rayons du jour, croyant apercevoir un bâtiment, un des matelots s’écria :
– Une voile !
On comprend l’effet que produisit sur ces malheureux un cri pareil.
Aussitôt les Lascars, qui sont musulmans, se mirent à invoquer à haute voix leur prophète, et, à leur exemple, les chrétiens remercièrent Dieu.
Mais hélas ! il en était de la voile comme des
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coups de canon de la nuit, et, lorsque chacun eut bien fixé ses yeux vers le point désigné, il fut reconnu que ce point était aussi solitaire que le reste de l’océan.
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III
Le radeau
Ce double espoir une fois perdu, la situation fut terrible.
Le vent continuait de souffler avec violence, la mer s’élevait à une hauteur prodigieuse, le pont et les parties supérieures du navire se disloquaient, enfin les manœuvres qui supportaient ce mât, auquel s’accrochaient soixante-douze naufragés, semblaient prêtes à chaque instant de céder à la fatigue et menaçaient du plus sinistre dénouement les malheureux dont elles suspendaient la vie au-dessus d’un abîme.
Dès ce premier jour, quelques individus, perdant toute espérance de salut et préférant une prompte mort à une longue agonie, après avoir fait leurs adieux à leurs compagnons, se laissèrent tomber à la mer et ne reparurent plus, tandis que
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d’autres, malgré leur désir de vivre, étaient violemment emportés par les vagues, et avec des efforts surhumains et des cris désespérés essayaient inutilement de regagner en nageant cet appui qu’ils avaient perdu.
C’était alors seulement qu’on s’apercevait que, tout submergé qu’il était, le bâtiment continuait de marcher, car, si lente que parût cette marche, les nageurs ne parvenaient pas à gagner sur elle, et les uns après les autres on les voyait s’engloutir et disparaître sous les flots.
Cependant, ce spectacle mortel avait, comme toute chose, et si désespérant qu’il fût, son bon côté.
Pendant les trois premiers jours où la tempête continua de souffler, où la mer conserva son agitation, à l’aspect du gouffre béant, au spectacle de ceux qui s’y perdaient successivement, on pensait moins à la faim ; mais au fur et à mesure que le vent tomba, que la mer se calma, qu’on put concevoir l’espérance que le bâtiment ne s’enfoncerait pas davantage, que le mât se soutiendrait hors de l’eau sans se briser,
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oh ! alors, le pâle spectre de la faim se présenta avec son cortège de hideuses souffrances !
En ce moment plusieurs hommes, trop gênés dans la hune d’artimon et gênant trop les autres, essayèrent de gagner cette hune de misaine du haut de laquelle, désespéré d’être seul, le matelot qui l’avait occupée les appelait. Mais, sur six qui, profitant d’un reste de force, se mirent à la mer pour parcourir ce trajet, si court qu’il fût, deux seulement atteignirent le but ; les quatre autres se noyèrent.
Comme, au milieu de cette grande catastrophe, John Mackay est le seul qui, non seulement ait conservé sa présence d’esprit jusqu’à la fin, mais encore ait consigné par écrit les détails de l’événement que nous racontons, c’est lui particulièrement que nous suivrons à travers les angoisses, les douleurs et les espérances qu’il nous a transmises avec la franchise et la naïveté d’un marin.
À cette première agitation excitée chez lui d’abord par l’imminence et ensuite par la continuité du danger, succéda vers le quatrième
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jour une espèce d’indifférence morose, au milieu de laquelle sa grande préoccupation était de s’endormir le plus longtemps et le plus profondément possible, afin que le temps s’écoulât sans trop de douleurs. Il en résultait que les cris désespérés des Lascars, les plaintes des femmes et les lamentations de ses compagnons d’infortune le fatiguaient parce qu’ils le tiraient de cette apathie qui, n’étant ni la vie ni la mort, avait l’avantage de n’être pas non plus la douleur.
Pendant les trois premiers jours, suspendu comme ses compagnons entre la vie et la mort, il n’avait pas beaucoup souffert de la faim, mais seulement du froid, toujours mouillé qu’il était par l’écume, toujours glacé qu’il était par le vent.
Mais le quatrième jour, quand le vent se fut apaisé, quand le ciel fut redevenu pur, quand un soleil dévorant se fut emparé du ciel et eut verticalement versé sur son front les torrents de lave de l’équateur, alors il commença d’éprouver les souffrances de la faim et surtout celles bien autrement terribles encore de la soif. Cependant, en comparant ce qu’il éprouvait avec ce qu’il
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avait lu dans certaines relations, il avoue que ces souffrances ne furent pas, pendant cette première période, aussi insupportables qu’il les attendait.
Il est vrai que, dans une de ces lectures mêmes qu’en ce moment son souvenir rappelait à son imagination exaltée, il trouva une recette adoucissante.
Il se rappela avoir noté dans son esprit, pour le cas où il se trouverait en pareille circonstance, un fait raconté par le capitaine Inglefield, commandant du Centaure, dans la narration de son naufrage. Ce fait, c’était le soulagement que le capitaine et ses hommes avaient éprouvé en s’enveloppant tour à tour d’une couverture trempée d’eau de mer. En effet, la peau, tout en laissant le sel à la surface, absorbait par ses pores la fraîcheur de l’eau, absorption qui calmait en même temps la faim et la soif dans des proportions médiocres, mais sensibles.
À peine ce souvenir lui fut-il venu à l’esprit qu’il résolut de mettre à exécution pour lui et de communiquer à ses compagnons cet avis du capitaine Inglefield. Il défit en conséquence un
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gilet de flanelle qu’il portait, et, à l’aide d’un de ces fils de caret que les matelots portent toujours sur eux, il trempa le gilet dans la mer et le revêtit, l’ôtant quand il était sec, le trempant de nouveau et le revêtissant encore. Ceux qui le voyaient faire, ceux à qui il expliqua les motifs de cette action, l’imitèrent, et, peut-être autant de la distraction que cette occupation leur donna que du remède lui-même, ils éprouvèrent un soulagement réel.
Cependant, durant toute cette quatrième journée, la première où le soleil avait reparu et où il avait en réalité souffert de la faim et de la soif, John avait éprouvé une effrayante agitation ; quelque chose comme un commencement de délire lui faisait envisager la mort sous un effroyable aspect, et il éprouvait, à cette seule idée de mourir au milieu des angoisses qui lui étaient promises, des accès de terreur qu’il était sur le point à chaque instant de manifester par des cris de désespoir.
Heureusement, pendant la nuit qui sépara le quatrième du cinquième jour, il fut visité par un
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songe qui lui fit grand bien. Comme il arrive presque toujours quand on touche au terme de la vie et que le souvenir franchit d’un seul bond tous les espaces intermédiaires qui séparent la tombe du berceau, tout son premier âge lui revint à la mémoire, avec le cortège des grands-parents morts depuis longtemps, des voisins oubliés et de jeunes amis perdus et égarés dans ce vaste désert qu’on appelle le monde, et où il est si rare qu’on se retrouve dès que l’on s’est quitté.
Puis toutes ces premières visions disparurent pour faire place à une vision plus chère que toutes.
Il sembla au pauvre John qu’il avait la fièvre, une fièvre ardente, et que, dans l’accès le plus dévorant de cette fièvre, son père priait en larmes à côté de son lit. Or, comme ce rêve avait pour John tous les caractères de la réalité, ce fut déjà une grande joie éprouvée que cette présence de son père qu’il n’avait pas revu depuis qu’il avait quitté l’Europe, c’est-à-dire depuis quatre ou cinq ans ; en outre, tant que le vieux père de John priait pour son fils, la fièvre le quittait et il se
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sentait renaître, doucement rafraîchi ; mais, au contraire, le vieillard cessait-il de prier un instant, la fièvre le reprenait, plus intense que jamais.
Au reste, tout au contraire de ces sortes de rêves qui d’habitude irritent au lieu de calmer, lorsque John se réveilla, il se trouva infiniment mieux ; son agitation avait fait place à une profonde mélancolie, et des larmes involontaires mouillaient ses yeux, car de ce rêve il tirait cet augure que son père était mort, et que, témoin au ciel de ses souffrances, il en était descendu un moment pour les adoucir.
Le 25 juin, qui était le cinquième jour après celui où le vaisseau avait coulé, la mort commença de se mettre parmi les malheureux naufragés. Deux expirèrent de faim, l’un succombant tout à coup comme frappé d’apoplexie foudroyante, l’autre s’éteignant lentement au milieu d’angoisses affreuses.
Depuis que les naufragés avaient retrouvé assez de présence d’esprit pour se communiquer leurs idées, le capitaine et le premier maître avaient toujours dit qu’au premier moment de
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calme on essaierait de confectionner un radeau. Ce radeau en projet était le seul espoir de tout le monde, et Bremner et Wade y avaient une grande confiance. Le calme était revenu, la mer était unie comme un miroir ; on commença d’exécuter ce grand projet.
Pour faire le radeau on avait la vergue de misaine, celle de beaupré et une quantité de petits espars qui étaient traînés à la remorque. Les meilleurs nageurs se mirent au travail ; on ne manquait ni de bois, ni de cordage : le lendemain, vers midi, le radeau était achevé.
Alors ce fut à qui s’y embarquerait.
Le capitaine, sa femme et Wade y furent des premiers. Quoique John Mackay ne fût pas aussi enthousiaste qu’eux de ce moyen de sauvetage, l’exemple le décida. Il descendit à son tour, et y prit sa place. Mais, comme chacun en faisait autant, en un instant le radeau fut tellement surchargé, qu’il menaça de couler.
Alors commença une lutte terrible, une de ces luttes comme les fait la faim entre les mourants. Les plus forts chassaient les plus faibles du
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radeau, et ceux-ci furent obligés de regagner ces manœuvres et cette hune qu’ils venaient de quitter.
Quelques-uns se noyèrent encore dans cette circonstance, tant ils étaient faibles, car cela se passait avant que le radeau fût lancé, et il n’était distant du bâtiment que de la longueur du câble qui l’y attachait.
Avant que ce câble fût coupé, John demanda au capitaine Bremner s’il avait quelque idée de la direction dans laquelle se trouvait la terre, et s’il pensait qu’il y eût quelque probabilité d’en avoir bientôt connaissance.
Le capitaine, qui ignorait complètement où il était, ne répondit pas.
Alors John, étendant la main vers l’homme qui s’apprêtait à couper le câble, l’arrêta et, se tournant vers le capitaine, il le supplia, en son nom et au nom de sa femme, de remonter dans la hune et de ne point se hasarder sur ce radeau qui, à son avis, ne présentait aucune chance de salut.
Mais ces prières n’eurent aucune influence sur
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le capitaine, et, comme madame Bremner déclara qu’elle ne quitterait point son mari, la corde fut coupée et l’on s’éloigna.
John, alors, baissa la tête et s’éloigna avec eux ; on ramait avec des morceaux de bois arrachés aux bordages, et que les matelots, avec leurs couteaux, avaient taillés en forme de pagaies.
Cependant, au bout d’une demi-heure à peu près, Wade s’approcha de John en poussant un soupir.
– Eh bien ! demanda John.
Wade secoua la tête :
– Vous aviez raison, dit-il ; raison au moment du départ, raison ici : nous n’avons ni compas ni boussole ; nous ignorons complètement où est la terre, et nous allons à une mort certaine ; du haut de notre hune d’artimon au moins nous dominions la mer ; nous pouvions voir quelque bâtiment et en être vus ; mais, sur ce radeau, perdu au milieu des vagues, nous n’avons pas même cette chance.
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– Alors, lui dit John, retournons au bâtiment.
Wade jeta un coup d’œil vers ces deux hunes flottantes, vers ces grappes de malheureux suspendus au-dessus de l’abîme, et, mesurant la distance :
– Nous n’aurons jamais la force de retourner là-bas en nageant, dit-il.
– Non ; mais pour alléger le radeau, on nous y ramènera.
Aussitôt il fit part à ses compagnons du désir que le premier maître et lui avaient de regagner les hunes, et, comme ils l’avaient prévu, chacun s’empressa d’aider à ce retour.
On les ramena jusqu’aux cordages, où ils se cramponnèrent ; quelques secondes après, ils étaient revenus à leur ancien poste, et le radeau s’éloignait de nouveau.
On pourrait croire que cette séparation entre malheureux qui ont souffert six jours ensemble et qui vont courir une fortune différente fut cruelle : on se tromperait, l’égoïsme de la douleur et la crainte de la mort avaient pris en eux la place de
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tout autre sentiment. Les gens du radeau virent sans émotion les deux maîtres remonter dans la hune, et les hommes de la hune virent ceux du radeau s’éloigner avec indifférence.
La seule personne à qui l’on s’intéressât réellement était la pauvre madame Bremner, qui avait supporté toutes les souffrances avec un merveilleux courage, et qui, au lieu de lamentations et de plaintes comme en laissaient échapper les hommes les plus forts, n’avait fait entendre jusqu’à cette heure que des paroles de consolation.
D’abord sa présence avait paru à charge à son mari ; sans doute ce sentiment venait chez le capitaine de cette idée, qu’au fond du cœur madame Bremner lui pardonnerait difficilement, surtout après les observations de John Mackay, de l’avoir entraînée dans un pareil danger, mais, au fur et à mesure que le capitaine avait senti ses forces s’affaiblir, il était revenu à sa femme, s’était en quelque sorte cramponné à elle, ne la quittait plus et n’eût point permis qu’elle le quittât.
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On suivit longtemps des yeux le radeau. Enfin vers le soir on le perdit de vue.
L’habitude fit que les yeux se fixèrent quelque temps encore sur le point où le radeau avait disparu. Mais la nuit vint, rétrécissant son cercle noir, et les malheureux naufragés se trouvèrent de nouveau comme emprisonnés dans l’obscurité.
Le lendemain, aux premiers rayons du jour, on crut apercevoir un objet flottant dans les eaux de la Junon. Tous les yeux se tournèrent vers cet objet, et les naufragés restés dans les hunes et dans les cordages reconnurent, à leur grand étonnement, le radeau qui était parti la veille ; seulement il revenait du côté opposé à celui par lequel il s’était éloigné.
Les hommes avaient ramé jusqu’à l’épuisement complet de leurs forces, et l’on comprend ce que devaient être les forces d’hommes qui depuis sept jours n’avaient absolument rien mangé.
Puis ils s’étaient couchés les uns à côté des autres, attendant, désespérés, ce qu’il plairait au Seigneur d’ordonner d’eux.
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Dieu avait ordonné qu’ils rejoignissent leurs malheureux compagnons. Après avoir erré toute la nuit à l’aventure, ils s’étaient, par un de ces caprices du hasard qui semblent une volonté de la Providence, retrouvés à cinquante pas du bâtiment échoué.
Ils tendirent les bras à leurs compagnons, qui les aidèrent à reprendre leurs places, et l’essai du radeau n’eut plus à leurs yeux que l’importance d’une de ces tentatives inutiles inspirées par le désespoir.
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IV
Agonie
Par un sentiment de commisération qui sommeillait encore au fond de ces cœurs souffrants, mais que contribua puissamment, il faut le dire, à y réveiller le bon John, les deux places qu’ils occupaient dans la hune d’artimon furent rendues à madame Bremner et à son mari.
Le capitaine était tellement affaibli, qu’il paraissait sans connaissance, et cependant c’était dans l’état ordinaire, un homme robuste et vigoureux, un marin endurci à toutes les privations et à toutes les souffrances qui naissent de l’élément qu’il sillonnait depuis trente années.
Sa femme, au contraire, pauvre créature frêle et toute nerveuse, avait supporté toutes ces fatigues, toutes ces privations, toutes ces douleurs avec un courage, et, chose plus extraordinaire,
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avec une force merveilleuse.
À peine installé dans la hune, le délire prit M. Bremner, et, dans ce délire, s’imaginant voir une table couverte de toutes sortes de mets, il demandait en se débattant pourquoi on le retenait loin de cette table, pourquoi on lui refusait, quand il avait si faim, quand il avait si soif, quand une telle abondance était étalée devant lui, un morceau de pain et un verre d’eau.
Le spectacle d’une agonie est toujours chose terrible ; mais, il faut le dire, les agonies ordinaires ne sont entourées que d’une sorte de douleur, la douleur de la séparation ; ceux qui entourent l’agonisant versent sur lui des larmes, larmes d’autant plus abondantes que celui ou celle qui les répand ne court personnellement aucun danger. Mais il n’en est pas ainsi de l’agonie d’un malheureux expirant de faim et de soif au milieu d’autres malheureux près de mourir de faim et de soif comme lui. Là, chacun voit dans le spectacle de la mort d’autrui le spectacle de sa propre mort. Ces souffrances qu’éprouve le moribond, ils les éprouvent déjà
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eux-mêmes. Ce délire, dans deux heures, le soir, le lendemain, sera leur délire ; cette mort, tôt ou tard, sera leur mort. Alors, plus de larmes douces et qui ont leur soulagement dans leur abondance même ; des yeux secs, un désespoir sombre et contenu, des dents grinçantes lorsqu’on reconnaît en soi les premiers symptômes des douleurs qu’on a devant les yeux, des rugissements au lieu des plaintes, des blasphèmes au lieu de consolations.
Enfin le capitaine expira. C’était le 1er juillet, c’est-à-dire onze jours après la catastrophe.
Dans les convulsions de son agonie, il s’était tellement cramponné à sa femme qu’on ne pouvait lui desserrer les bras ni lui ouvrir les mains.
Sa femme, d’ailleurs, ne pouvait croire à sa mort ; se sentant pressée contre le cœur de son mari, elle luttait de son côté pour qu’on ne la privât point de cette dernière étreinte. On eut toutes les peines du monde à la persuader. Alors elle laissa tomber ses bras tristement, et, chose étrange, ses larmes qui coulaient s’arrêtèrent.
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Les hommes commencèrent par se partager le peu d’habits qu’avait le capitaine, puis ils jetèrent le corps à la mer.
En entendant le bruit que ce corps fit en tombant dans les flots, madame Bremner jeta un léger cri, se tordit les bras et s’évanouit.
John Mackay s’empressa auprès d’elle, lui fit rouvrir les yeux, qui alors reprirent la faculté de pleurer qu’ils semblaient avoir perdue.
Pendant les cinq jours qui s’étaient écoulés entre le retour du radeau et la mort du capitaine, il n’était arrivé d’autre accident que celui d’agonies et de morts successives. Un homme éprouvait tout à coup des soulèvements d’estomac, entrait en convulsions, se roidissait et mourait.
Parfois, en mourant, il lâchait les manœuvres auxquelles il était cramponné et tombait à la mer ; parfois, au contraire, il expirait les serrant avec tant de violence qu’il fallait que trois ou quatre hommes réunissent les restes de leur force pour lui faire lâcher prise.
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L’un d’eux mourut tellement cramponné, qu’on laissa deux jours son cadavre suspendu sans pouvoir lui faire lâcher prise. Mais, au bout de deux jours, la putréfaction s’y étant mise, il fallut, comme les cordages auxquels il était accroché servaient à la consolidation du mât d’artimon, lui désarticuler les bras au poignet.
Les mains restèrent, le corps s’engloutit.
Dans la matinée du 28, deux jours avant la mort du capitaine, le premier maître, M. Wade, déclara qu’il ne pouvait plus longtemps supporter cette inaction. Le radeau, retenu par un câble, flottait au-dessous de la hune d’artimon. Il demanda si quelques hommes voulaient s’y embarquer avec lui et tenter une autre fortune que celle de leurs compagnons. Deux matelots, deux Malais et quatre Lascars, huit hommes en tout, accédèrent à la proposition, et, quelque effort que fit John Mackay pour les retenir, s’embarquèrent de nouveau. Comme la première fois, le câble fut coupé et le radeau s’éloigna. Comme la première fois, au bout de deux ou trois heures, on le perdit de vue. Mais, le lendemain, on ne le retrouva
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point dans les eaux du bâtiment : une bourrasque s’était élevée dans la soirée, et, selon toute probabilité, le radeau et ceux qui le montaient avaient été submergés.
Cette bourrasque, fatale à ceux qui étaient partis, avait eu un heureux résultat pour ceux qui étaient restés. Une forte pluie était tombée ; les naufragés avaient recueilli l’eau dans des parties de leurs vêtements et avaient pu se désaltérer. Or la pire souffrance, celle de la soif, était donc calmée momentanément.
À partir de ce moment, les naufragés passèrent rarement quarante-huit heures sans que quelque bourrasque nouvelle amenât une nouvelle pluie, ce qui, avec l’application sur le corps d’un vêtement qu’on trempait dans la mer à l’aide d’un fil de caret, était un grand soulagement. En effet, toutes les fois que ces malheureux, si épuisés qu’ils fussent, pouvaient avaler quelques gorgées d’eau fraîche, pendant quelques heures ils ne ressentaient même plus le côté violent de la faim.
Cependant le jour où mourut M. Bremner, outre lui on perdit encore deux hommes dans la
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hune d’artimon et deux hommes dans la hune de misaine. Au reste, ceux qui habitaient l’une de ces deux localités n’avaient aucune communication avec l’autre ; ils voyaient ce qui se passait, voilà tout, mais ils n’avaient pas même la force de se parler.
D’ailleurs ils n’avaient rien à se dire.
John éprouvait chaque matin un grand étonnement de se retrouver vivant, et sa conviction était que ce jour était le dernier de ses jours, et qu’il serait infailliblement trépassé à son tour avant la nuit. Il avait entendu dire que l’homme ne pouvait pas demeurer plus d’un certain nombre de jours sans manger, six, sept, huit, dix jours au plus, et, au onzième jour, c’est-à-dire au jour de la mort de M. Bremner, il était encore vivant.
Dans la soirée, la mer fut plus calme qu’elle ne l’avait jamais été ; quelques Lascars, qui encombraient la hune d’artimon, qui gênaient leurs camarades et étaient gênés par eux, se mirent à la nage pour gagner la hune de misaine, qui n’avait jamais été pleine, et dans laquelle la
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mort de deux hommes, qu’ils avaient vu jeter à la mer, venait de faire un nouveau vide ; ils arrivèrent à grand-peine, tant ils étaient affaiblis, et, aidés de leurs compagnons, ils s’y établirent.
À partir du 1 er et du 2 juillet, ceux qui avaient survécu tombèrent dans une si grande faiblesse, qu’ils perdirent non seulement le sentiment de ce qui se passait autour d’eux, mais encore le sentiment de ce qui se passait en eux. L’espèce d’atonie dans laquelle les plus forts avaient fini par être plongés avait presque annihilé le sentiment de la faim. Quand il tombait un peu de pluie, tous ces agonisants semblaient sortir d’une léthargie ; on voyait parmi eux des mouvements inusités : c’étaient les efforts que chacun faisait pour recueillir le plus d’eau possible, puis, cette eau absorbée, quelques paroles de satisfaction s’échangeaient, lentes, tristes, douloureuses, et, peu à peu, le silence et l’immobilité se rétablissaient.
Les souffrances réelles de tous ces corps affaiblis n’étaient plus ni la faim ni la soif, c’était le froid. Quoique sous l’équateur, les nuits
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semblaient glacées, alors on entendait quelques plaintes, quelques gémissements, des dents qui claquaient. À l’aube, un commencement de chaleur précédait déjà le soleil ; puis les membres endoloris et retirés sous les corps s’allongeaient et reprenaient leur élasticité. Alors commençait une autre souffrance : c’était celle de ce soleil montant à son zénith et frappant verticalement sur tous ces cerveaux vides, habités par le vertige. Alors on ne comprenait plus les douleurs de la nuit ; celles du jour les avaient fait oublier, et le jour on appelait la brise absente comme la nuit on appelait le soleil absent.
Au milieu de tout cela, des drames individuels s’accomplissaient, presque ignorés de ceux-là mêmes sous les yeux de qui ils se passaient et que leurs propres angoisses distrayaient des angoisses des autres.
Tout le monde, nous l’avons dit, quoique mourant de la même mort, ne mourait pas de la même façon ; ainsi, par exemple, le fils de M. Wade, jeune homme robuste et bien portant, était mort presque tout de suite, et presque sans
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pousser un soupir, tandis que, au contraire, un autre jeune homme du même âge, faible et délicat comme une femme, supporta douze jours la faim et la soif, et n’entra en agonie que le treizième jour.
Ce jeune homme avait son père ; seulement la catastrophe les avait séparés : le père était ce matelot qui avait gagné la hune de misaine tandis que son fils avait grimpé dans les haubans d’artimon.
Chacun était resté à son poste, échangeant des paroles pendant les premiers jours, puis, quand la voix se fut éteinte, de simples signes ; mais, lorsque les signes du jeune homme eurent appris à son père qu’il sentait la mort s’approcher, alors le malheureux père sembla reprendre toute sa force ; il se hâta de descendre, lui qui depuis deux ou trois jours ne bougeait plus ; puis, se traînant sur les pieds et les mains, le long du plat-bord au vent, il parvint à rejoindre son fils, le prit dans ses bras, l’emporta, le conduisit sur un des trois ou quatre bordages du gaillard d’avant qui surnageait encore ; il appuya le moribond contre
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la lisse de peur que les vagues ne l’enlevassent. Quand le jeune homme éprouvait un de ces soulèvements d’estomac que nous avons indiqués comme un des symptômes mortels, alors il le reprenait entre ses bras, le soulevait à la hauteur de sa propre poitrine, essuyait l’écume de ses lèvres ; s’il tombait quelques gouttes de pluie, il les recueillait avec sollicitude, exprimait sur la bouche de son enfant le chiffon mouillé qui en avait absorbé sa part ; si ces quelques gouttes se changeaient en ondée, il lui ouvrait la bouche pour que, toute fraîche, cette pluie la ranimât. Il resta ainsi, dans la même position, pendant cinq jours. Enfin, malgré tous ces soins, le jeune homme expira. Alors le pauvre père le souleva, le serrant contre sa poitrine avec une force incroyable de la part d’un homme qui depuis seize jours n’avait rien pris, le regardant d’un air égaré, croyant toujours que le souffle allait renaître sur ses lèvres ; mais il ne lui fut plus possible de douter que son fils fût véritablement mort. Alors rien ne parut plus le préoccuper, et son propre sort sembla lui devenir indifférent. Il resta près du corps dans un silence stupide