Les drames de la mer

Alexandre Dumas · Chapitre 4 sur 6

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Les drames de la mer

Le Kent

 

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I

 

Le 1 er mars, à dix heures du matin, un magnifique trois-mâts, ses grandes voiles carguées et prises aux bas ris, ses vergues de perroquet amenées, se tenait à la cape sous un grand hunier seul, avec trois ris pris, ses fausses fenêtres de poupe fermées, et tous ses soldats de quart, amarrés à un cordage de sûreté tendu sur le pont, luttant contre un des plus terribles grains qui aient jamais soulevé les vagues gigantesques de la mer de Biscaye.

C’était le Kent, magnifique navire de la Compagnie anglaise des Indes, commandé par le capitaine Henry Cobb et destiné pour le Bengale et la Chine. Il portait vingt officiers, trois cent quarante-quatre soldats, quarante-trois femmes et soixante-six enfants, tous faisant partie du 31e régiment d’infanterie, et cela sans compter vingt passagers et un équipage de cent quarante-huit hommes, officiers compris.

 

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Tout cela était joyeusement parti des dunes le 19 février 1825, car le bâtiment étant neuf et le capitaine expérimenté, car tout étant aménagé à bord pour le bien-être et le confort le plus parfait, on pouvait avec confiance espérer un bon et rapide voyage.

Poussé par un vent frais du nord-ouest, le beau navire avait majestueusement descendu la Manche, et, le 23 février, après avoir perdu de vue les côtes d’Angleterre, était entré dans l’Atlantique.

Malgré quelques intervalles de mauvais temps, le navire avait continué de faire bonne route jusqu’à la nuit du lundi 28, où un coup de vent du sud-ouest, dont la violence avait progressivement augmenté pendant la matinée du 29, l’avait subitement arrêté au moment où nous sommes arrivés, c’est-à-dire au 1er mars, à dix heures du matin.

Malgré les précautions prises, le navire, lancé par les flots à des hauteurs prodigieuses, retombant du sommet de ces vagues dans des abîmes sans fond, roulait effroyablement : et ce

 

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roulis était encore augmenté par la nature d’une partie de la cargaison, formée de tonneaux pleins de boulets et de bombes. Vers le milieu du jour, le roulis devint si terrible, qu’à chaque inclinaison du bâtiment, soit à bâbord, soit à tribord, les haubans plongeaient de trois ou quatre pieds dans la mer. Il résultait de cet effroyable mouvement que les meubles les plus solidement calés étaient renversés et jetés d’un côté à l’autre du bâtiment avec tant de fracas qu’il n’y avait plus moyen pour personne de se tenir soit dans la chambre, soit dans la salle commune.

Ce fut en ce moment qu’un officier, effrayé de l’horrible remue-ménage qui se faisait dans le pont et dans l’entrepont, pensa qu’il ne serait pas mal d’aller voir ce qui, au milieu de pareilles secousses, pouvait se passer à fond de cale. En conséquence, il prit deux matelots avec lui, et ordonna à l’un d’eux de se munir d’une lampe de sûreté.

En entrant dans la cale, il s’aperçut que la lampe brûlait mal, et, dans la crainte du feu, s’il la ravivait lui-même, il envoya un des matelots

 

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arranger la mèche sur la plate-forme des câbles, restant pendant toute son absence dans l’obscurité. Au bout de cinq minutes, il reparut, et, s’apercevant qu’une des barriques d’eau-de-vie était hors de sa place, il prit la lampe des mains du matelot qui la portait, et donna l’ordre à lui et à son compagnon d’aller chercher des coins pour caler cette barrique.

Tous deux sortirent.

Resté seul, l’officier se trouva obligé de tenir la lampe d’une main et de maintenir la barrique de l’autre ; mais alors il arriva une telle secousse que, violemment ébranlé, il fut obligé de lâcher sa lampe. Comprenant le danger auquel il exposait le bâtiment, il se hâta de la ramasser ; mais dans son empressement, il lâcha la barrique, qui se défonça en retombant : l’eau-de-vie se répandit aussitôt, et, en entrant en contact avec la flamme de la lampe, la lave ardente se répandit dans la cale comme un serpent de feu. Au lieu de donner l’alarme par un cri imprudent, l’officier eut la force de se contenir, et, les deux matelots étant revenus, il fit à l’instant même prévenir par

 

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l’un deux le capitaine de ce qui se passait, et avec l’autre essaya de porter les premiers secours au feu.

Le capitaine accourut, donna ses ordres, et l’on commença d’essayer à comprimer le feu au moyen des pompes que l’on fit jouer, de seaux d’eau que l’on versa, et de toiles et de hamacs mouillés dont on encombra la cale au vin.

L’officier qui a laissé le récit le plus détaillé de cette catastrophe, le major Mac Gregor, homme à la fois plein de courage et de croyance sainte, était en ce moment occupé à observer les baromètres suspendus dans la chambre du conseil, lorsque l’officier de quart, M. Spence, s’approcha de lui et lui dit tout bas :

– Le feu est dans la cale au vin.

– Impossible !

– Allez-y voir, major.

Et M. Spence se remit à se promener de long en large et à maintenir l’ordre sur le pont avec autant de calme que l’agitation furieuse de la mer le lui permettait.

 

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Le major Mac Gregor doutait encore. Il courut à l’écoutille, dont la fumée commençait à s’échapper, et trouva le capitaine Cobb et les officiers donnant avec le plus grand calme des ordres exécutés avec un calme presque égal par les matelots et par les soldats.

Le capitaine Cobb l’aperçut.

– Ah ! c’est vous, major, dit-il.

– Oui, mon commandant. Puis-je vous être bon à quelque chose ?

– Prévenez vos officiers et veillez à ce que le trouble ne se mette point parmi les soldats.

– Est-ce aussi grave qu’on le dit, commandant ? demanda le major.

– Dame ! voyez ! dit le capitaine en lui montrant la fumée qui sortait par l’écoutille.

Le major fit des lèvres un mouvement qui signifiait que la chose était grave, et se mit en quête du lieutenant-colonel Fearon.

Le major Mac Gregor s’informa et apprit que le colonel Fearon était chez lui avec quelques-unes des femmes des officiers, qui, tremblantes

 

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devant cette tempête effroyable et ne soupçonnant pas un autre danger en face d’un danger si grand, s’étaient réunies chez lui.

Il frappa à la porte avec l’intention de prendre à part le lieutenant-colonel et de lui annoncer le nouveau péril qui menaçait le bâtiment ; mais malgré cette précaution, le visage du major portait, à ce qu’il paraît, une telle empreinte de terreur, que les femmes se levèrent spontanément et demandèrent si la tempête devenait plus sérieuse.

Mais, en souriant, le major leur donna sa parole que, de ce côté, elles n’avaient rien à craindre, et la parole du major les rassura.

Le colonel Fearon sortit pour s’emparer de l’esprit de son régiment, et le major pour retourner sur le théâtre de l’incendie.

Les choses avaient fort empiré pendant son absence. À la légère flamme bleue de l’eau-de-vie, qui laissait croire encore à la possibilité de se rendre maître du sinistre, avait succédé une épaisse fumée qui, en énormes tourbillons, sortait par les quatre écoutilles, et qui roulait en torrents

 

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d’un bout à l’autre du vaisseau.

En même temps, une forte odeur de goudron se répandait sur le pont.

Le major s’informa de ce changement au capitaine Cobb, qui lui répondit :

– La flamme a gagné de la cale au vin la soute aux cordages.

– Alors nous sommes perdus ? fit le major.

– Oui, répondit simplement le capitaine.

Puis, en même temps, d’une voix forte et qui indiquait l’imminence du danger, le capitaine Cobb cria :

– Pratiquez des voies d’eau dans le premier ou le second pont, déblayez les écoutilles, ouvrez les sabords de la batterie basse, afin que la mer entre de tous côtés.

On s’empressa d’obéir ; mais déjà quelques soldats, une femme et plusieurs enfants avaient péri après des efforts inutiles pour gagner le pont supérieur. En descendant vers la batterie basse avec le colonel Fearon et le capitaine Braye et deux ou trois autres officiers du 31e qui voulaient

 

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ouvrir les sabords, ceux-ci rencontrèrent un des contremaîtres chancelant, prêt à tomber, épuisé, perdant connaissance. Il venait de heurter du pied les cadavres de plusieurs personnes suffoquées par la fumée, dont il avait lui-même failli être victime.

En effet, cette fumée était si âcre et si épaisse, qu’en entrant dans l’entrepont, ils se sentirent saisis par elle, et qu’à peine purent-ils y rester le temps nécessaire pour exécuter les ordres du capitaine Cobb.

Ils y arrivèrent cependant, et aussitôt la mer se précipita furieuse dans les voies qui lui étaient ouvertes, brisant les cloisons et dispersant comme des bouchons de liège les caisses les plus lourdes et les mieux amarrées.

C’était un spectacle terrible, et que cependant les spectateurs regardaient avec une certaine joie, car ils se flattaient de trouver leur salut dans cette ressource violente.

Plongés dans l’eau jusqu’aux genoux, les officiers s’encourageaient mutuellement avec cette voix âpre et stridente qui montre clairement

 

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que celui-là même qui crie aux autres : « Espérez ! » n’espère plus.

Et cependant cette quantité immense d’eau qui se précipitait dans la cale parvint à arrêter, non pas l’incendie, mais son accroissante fureur ; seulement, au fur et à mesure que le danger de sauter en l’air diminuait, celui de sombrer augmentait : le vaisseau s’était visiblement alourdi et enfoncé de plusieurs pieds. On n’avait que le choix de la mort ; on préféra celle qui offrait un sursis.

Les officiers se précipitèrent contre les sabords, qu’ils refermèrent à grand-peine ; après quoi l’on boucha les écoutilles, afin d’exclure l’air extérieur des profondeurs du vaisseau, et l’on attendit, car on savait avoir maintenant une heure ou deux devant soi.

Alors les officiers qui venaient de noyer le bâtiment, remontés sur le pont, jetèrent les yeux autour d’eux et commencèrent à distinguer dans son ensemble d’abord, puis ensuite à suivre dans ses détails une scène terrible et sublime à la fois.

Le pont supérieur était couvert de six à sept

 

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cents créatures humaines : marins, soldats, passagers, hommes, femmes, enfants.

Quelques femmes retenues dans leur lit par le mal de mer, s’étaient élancées hors de leurs cadres quand elles avaient connu le terrible danger dont elles étaient menacées ; et pareilles à des fantômes au milieu de cette nuit blafarde, à la lueur des éclairs, aux roulements de la foudre, erraient sur le pont, appelant, l’une son père, l’autre son frère, l’autre son mari.

Par un instinct naturel, ces sept cents personnes, au lieu de se serrer les unes contre les autres, s’étaient divisées par groupes, les forts avec les forts, les faibles avec les faibles.

Ces groupes permettaient que l’on circulât sur le pont dans les intervalles qu’ils avaient formés.

Quelques-uns des marins et des soldats les plus fermes de cœur, – ceux-là formaient le groupe le moins nombreux, – avaient été se placer directement au-dessus de la sainte-barbe afin d’être emportés les premiers, et que l’explosion au centre de laquelle ils devaient se trouver terminât immédiatement leurs

 

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souffrances.

Parmi ces groupes, les uns attendaient leur sort avec une résignation silencieuse ou une insensibilité stupide.

D’autres se tordaient les bras, poussaient des cris sans paroles et se livraient à toutes les frénésies du désespoir.

D’autres imploraient à genoux et avec d’abondantes larmes, la miséricorde du Très-Haut.

Plusieurs femmes et des enfants de soldats étaient venus chercher un refuge dans la chambre des ponts supérieurs et priaient avec les femmes des officiers et des passagers ; parmi ces femmes, quelques-unes, douées d’un calme sublime, semblaient des anges envoyés par le Seigneur pour préparer à la mort la créature mortelle à laquelle Dieu a toujours le droit de reprendre la vie qu’il lui a donnée.

Au milieu de tout cela, quelques pauvres enfants, ignorant le danger, et les yeux fixes, ou jouaient dans leur lit, ou faisaient des questions

 

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qui prouvaient que le Seigneur écartait de leur angélique innocence jusqu’à l’apparence du danger.

Mais il n’en était point ainsi des autres.

Un jeune passager s’approcha du major Mac Gregor.

– Major, lui demanda-t-il, que pensez-vous de la situation ?

– Monsieur, répondit le major, préparons-nous à reposer cette nuit même dans le sein de Dieu.

Le jeune homme s’inclina avec mélancolie, et, serrant la main du major :

– Mon cœur est en paix avec ce Dieu dont vous me parlez, major, dit-il ; et cependant, je vous l’avoue, je redoute beaucoup ce dernier instant, quoique je sache que cette crainte est absurde.

En ce moment, comme si la mer eût été furieuse qu’un autre élément s’apprêtât à détruire le bâtiment qu’elle avait l’air de regarder comme sa proie et qu’elle attirait à elle par toutes les bouches de ses abîmes, une de ces vagues

 

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terribles qui montaient à la hauteur des vergues se précipita sur le pont, arracha l’habitacle de ses amarres et mit en pièces la boussole, dont elle emporta les débris.

Le coup avait été terrible : un morne silence l’avait suivi, car chacun regardait avec terreur autour de lui s’il ne lui manquait pas quelque être bien-aimé emporté par ce terrible coup de mer, quand, au milieu de ce silence, la voix d’un jeune contremaître s’éleva pleine d’angoisses et cria :

– Capitaine ! le Kent n’a plus de boussole !

Un long frémissement suivit ces paroles car chacun sait ce que c’est qu’un navire perdu et errant au hasard sur l’océan.

Aussi, à ces mots, un jeune officier qui, jusque-là n’avait point paru désespérer, prit d’un air sombre une boucle de cheveux blonds dans son nécessaire et la plaça sur son cœur.

Un autre prit du papier et écrivit à son père quelques lignes qu’il introduisit dans une bouteille, espérant que la bouteille, recueillie par quelque âme charitable, serait envoyée à son père

 

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avec ce qu’elle contenait, et qu’ainsi, par la certitude de sa mort, il épargnerait au vieillard de longues années d’incertitude et d’anxiété.

Au moment où ce jeune officier s’avançait vers le bastingage pour jeter cette bouteille à la mer, un des seconds, M. Thomson, eut l’idée de faire monter un matelot au petit mât de hune, dans l’espérance de découvrir quelque bâtiment en vue, et que ce bâtiment pût secourir le Kent.

C’était une dernière espérance, bien faible il est vrai, et cependant à laquelle tous les cœurs se rattachaient.

On attendit donc avec une inexprimable angoisse.

Le matelot parcourut des yeux tout le cercle de l’horizon. Puis, tout à coup, agitant son chapeau :

– Une voile sous le vent ! cria-t-il.

Trois hourras de joie s’élancèrent du pont.

À l’instant on hissa les pavillons de détresse. On tira le canon de minute en minute, et l’on dirigea la manœuvre de manière à arriver sur le

 

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navire, qui était en vue, naviguant sous la misaine et les trois huniers.

 

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II

 

La Cambria

 

Pendant dix ou quinze minutes, tous les yeux furent fixés sur le bâtiment en vue, que l’on sut plus tard être la Cambria, petit brick de deux cents tonneaux, faisant voile pour la Vera-Cruz, sous le commandement du capitaine Cook, et ayant à bord vingt à trente mineurs de Cornouailles et d’autres employés de la Compagnie anglo-mexicaine.

L’anxiété était grande, car on cherchait à s’assurer si, de son côté, il voyait ou ne voyait pas le Kent.

Ces dix minutes furent un siècle.

On n’avait point d’espoir que le bruit des canons eût été entendu ; ce bruit se perdait dans les clameurs de la tempête et dans les

 

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rugissements de la mer.

Mais il pouvait bien certainement voir la fumée qui enveloppait le bâtiment de son nuage sombre, et qui, pareille à une trombe, bondissait à la surface de la mer.

Après quelques minutes d’angoisse, on vit le brick hisser pavillon anglais et mettre toutes voiles dehors pour venir au secours du Kent.

Ce fut une joie universelle. Cette lueur de salut, qui succédait à l’obscurité de la mort, illumina tous les cœurs, et cependant, en calculant l’espace qui restait à parcourir, la petitesse du bâtiment qui venait au secours du Kent, l’état effroyable de la mer, il y avait quatre-vingts chances encore sur cent que le bâtiment sautât, que celui qui était en vue pût en recueillir à peine la dixième partie, et, enfin, que le transbordement fût impossible.

En ce moment, et pendant que le capitaine Cobb, le colonel et le major Mac Gregor tenaient conseil sur les mesures les plus promptes et les plus sûres de mettre les embarcations à la mer, un lieutenant du 31e vint demander au major dans

 

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quel ordre les officiers devaient quitter le vaisseau.

– Dans l’ordre que l’on observe aux funérailles, répondit d’une voix calme le major Mac Gregor.

Alors, comme si l’officier eût pensé qu’un second ordre supérieur était nécessaire, il se retourna vers le colonel Fearon, l’interrogeant du regard.

– Eh bien ! dit celui-ci, n’avez-vous point entendu ? Les cadets les premiers ; mais d’abord, et avant tout, les femmes et les enfants. Vous passerez au fil de l’épée tout homme qui tenterait de descendre avant eux.

L’officier s’éloigna en faisant un signe de tête qui indiquait que l’ordre serait ponctuellement exécuté.

Et en effet, pour empêcher l’encombrement que l’on avait lieu de craindre d’après les signes d’impatience qui se manifestaient chez les soldats et même chez les marins, deux officiers, l’épée nue, se mirent en faction près de chaque

 

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embarcation ; mais, il faut le dire, en jetant les yeux sur leurs officiers, et en voyant leur contenance calme et sévère à la fois, les soldats et les marins trop pressés à la fuite eurent honte d’eux-mêmes, et les premiers donnèrent l’exemple de la subordination et de la discipline.

Vers deux heures ou deux heures et demie, l’embarcation se trouva prête.

L’ordre fut à l’instant même donné par le capitaine Cobb d’y faire descendre autant de femmes, d’officiers, de passagers et de soldats que le canot en pourrait contenir.

Alors on vit défiler sur le pont le lugubre cortège de ces malheureuses femmes, vêtues des premiers objets dont elles avaient pu s’emparer, et qui, traînant leurs enfants d’une main, tendaient l’autre vers celui, père, frère ou mari, qu’elles abandonnaient sur le bâtiment à une mort presque certaine.

Ce cortège s’avançait du gaillard d’arrière jusqu’au sabord, au-dessous duquel le canot était suspendu.

 

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On n’entendait pas un cri, il ne se proférait pas une plainte ; les petits enfants eux-mêmes, comme s’ils eussent compris la solennité de la situation, avaient cessé de pleurer. Deux ou trois femmes seulement demandèrent en grâce à ne pas s’embarquer seules et à rester près de leur mari. Mais la voix du major ou du colonel répondait : Marchez ; et la malheureuse reprenait son rang, silencieuse et obéissante.

Et, quand on leur eut bien dit que chaque minute de retard apportée à l’embarquement pourrait être la perte de tout ce qui restait à bord, alors, sans plus rien demander, même cette sombre grâce de mourir avec leurs maris, elles s’arrachèrent aux embrassements, et, avec cette force d’âme qu’on ne trouve que chez elles, elles allèrent s’entasser sans un seul murmure dans le canot, qui descendit aussitôt à la mer.

Les plus croyants dans la miséricorde divine n’espéraient pas, tant la mer était grosse, que le canot pût tenir cinq minutes. Les marins placés dans les haubans crièrent même deux fois que le canot faisait eau ; mais le major Mac Gregor

 

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étendit la main et d’une voix forte s’écria :

– Celui a fait marcher l’Apôtre sur les vagues saura bien soutenir nos femmes et nos enfants sur les flots ! Lâchez tout !

Le major Mac Gregor avait sa femme et son fils dans le canot. Mais ce n’était point assez que de donner l’ordre, il fallait l’exécuter.

En effet, voici comment l’embarquement se devait faire.

Ne voulant négliger aucune précaution, le capitaine Cobb avait aposté à chaque extrémité du canot un homme armé d’une hache, afin de couper à l’instant même les palans, si l’on éprouvait la moindre peine à les décrocher.

Or, la difficultés d’une pareille opération, sur une mer furieuse et avec une chaloupe surchargée, ne peut être comprise que par un marin.

En effet, après que les hommes chargés de ce travail difficile eurent deux fois essayé de déposer doucement la chaloupe sur la vague, l’ordre fut donné de défaire les crochets ; le palan

 

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de poupe ne présenta aucune difficulté et fut dégagé à l’instant, mais au contraire les cordages de la proue s’embrouillèrent, et l’homme placé à ce poste ne put exécuter l’ordre donné. En vain alors eut-on recours à la hache : la corde n’était point tendue, la hache ne mordit point ; mais, comme il arrivait alors que, retenu seulement par une de ses extrémités, le canot suivait tous les mouvements et qu’en ce moment la vague le soulevait, il fut un moment où l’on doit croire que l’embarcation suspendue verticalement par la proue allait verser à la mer tout ce qu’elle contenait. Par miracle, en ce moment une vague passa sous la poupe de la chaloupe et la souleva, comme si la main de Dieu eut fait contrepoids au mouvement du vaisseau.

En ce moment on parvint à décrocher le palan, et la chaloupe se trouva lancée à la mer.

Aussitôt on poussa au large, et ceux qui étaient restés sur le bâtiment, oubliant leur propre danger, s’élancèrent vers les bastingages pour voir quel sort attendait ceux qui venaient de les quitter.

 

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Alors on put distinguer la chaloupe luttant contre les vagues, s’élevant comme un point noir à leur sommet, puis replongeant dans l’abîme pour disparaître encore et reparaître de nouveau.

Ce spectacle était d’autant plus effrayant, que la distance à parcourir du Kent à la Cambria était de près d’un mille, la Cambria ayant mis en panne à cette distance, afin d’échapper aux débris enflammés en cas d’explosion, et surtout pour se garantir du feu des canons, qui, chargés à boulet, tiraient au fur et à mesure que la flamme les atteignait.

Le succès ou l’insuccès de cette première tentative était donc la mesure des chances de salut ou de perte de l’avenir.

Qu’on juge aussi de l’intérêt avec lequel, d’abord les pères, les frères et les maris, mais encore ceux-là mêmes qui ne lui portaient qu’un intérêt tout égoïste, suivaient cette précieuse embarcation.

Pour maintenir autant que possible le canot en équilibre, pour que les matelots pussent ramer sans trop de difficulté, on avait pêle-mêle, sous

 

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les bancs, entassé les enfants et les femmes. Seulement cette précaution, qui était de toute nécessité, les exposa à être noyés par l’écume qui, à chaque coup de mer, inondait le canot, et qui, se résolvant en eau, moulait au fur et à mesure que l’on avançait, de manière que, lorsqu’on approcha la Cambria, les femmes avaient de l’eau jusqu’à la ceinture et étaient obligées de tenir leurs enfants élevés dans leurs bras.

Enfin, au bout de vingt-cinq minutes, pendant lesquelles les malheureux demeurèrent entre la vie et la mort, la chaloupe accosta le brick.

Du bâtiment en flammes on pouvait voir le brick et la chaloupe ; seulement on perdait les détails.

La première créature humaine qui passa du canot sur le brick fut le fils du major Mac Gregor, âgé de trois semaines, qui, enlevé des bras de sa mère par M. Thomson, quatrième lieutenant du Kent et commandant l’embarcation, fut soulevé jusqu’à la hauteur des bras qui s’étendaient du brick pour le recevoir.

 

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Ainsi fut récompensée la sainte confiance du capitaine en Dieu.

Puis il en fut fait ainsi de tous les enfants et de toutes les mères, qui furent sauvés, depuis le premier enfant jusqu’à la dernière mère.

Les femmes sans enfants vinrent ensuite et passèrent à leur tour sans accident de la chaloupe sur le brick.

Puis le canot reprit sa course vers le Kent avec les seuls matelots, qui faisaient force de rames pour aller au secours de leurs compagnons.

Quand tous ces hommes, marins, soldats, passagers, virent revenir les canots vides, lorsqu’ils eurent la certitude que leurs femmes et leurs enfants étaient arrivés sans accident, un instant ceux qui jouissaient du bonheur de savoir ces êtres bien-aimés en sûreté oublièrent la situation où ils étaient eux-mêmes, et, suspendus entre deux abîmes, rendirent grâce à Dieu.

Mais, au retour de ce premier voyage, les embarcations essayèrent inutilement d’accoster le Kent bord à bord. C’était chose impossible à

 

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cause de la rage avec laquelle les vagues fouettaient le flanc du bâtiment ; force fut donc de tenir les embarcations au-dessous de la poupe, et de descendre les femmes et les enfants au moyen d’un cordage auquel on les attachait deux à deux.

Mais, comme le tangage était terrible, comme bien souvent, au moment où femmes et enfants allaient être déposés dans le canot, le canot se dérobait sous eux, alors ces malheureux étaient plongés à plusieurs reprises dans la mer.

Pas une femme ne périt cependant, mais il n’en fut pas de même des enfants, frêles créatures de la poitrine desquelles le souffle était chassé plus aisément, et plus d’une fois, après ces terribles immersions, la mère vivante et l’enfant mort furent déposés dans la chaloupe.

Ce fut alors le commencement des épisodes terribles.

Deux ou trois soldats, pour soulager leurs femmes ou pour arriver à sauver plus promptement leurs enfants, sautèrent à la mer après se les être fait attacher autour du corps, et

 

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périrent avec eux submergés par ces vagues gigantesques.

Une jeune femme refusait de quitter son père, vieux soldat enchaîné à son poste ; il fallut l’arracher de ses genoux, où elle s’était cramponnée, la lier à l’extrémité de la corde et la descendre malgré ses cris ; cinq fois les vagues les étouffèrent ; la sixième fois elle fut déposée évanouie dans le bateau, on la croyait morte, on allait la rejeter à la mer lorsqu’elle donna signe d’existence : elle fut sauvée.

Un homme se trouvait placé entre l’alternative de perdre sa femme ou ses enfants ; sans hésitation, il se prononça pour sa femme ; la femme fut sauvée, les quatre enfants périrent.

Un soldat, grand, fort, excellent nageur, n’ayant ni femmes ni enfants, se chargea de trois enfants de ses camarades, se les fit attacher sur les épaules, et, chargé de ce précieux fardeau, se jeta à la mer. Mais ce fut vainement qu’il essaya d’atteindre le canot ; alors ses compagnons, témoins des efforts inouïs qu’il faisait, lui jetèrent une corde ; il la saisit et fut hissé à bord.

 

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Un matelot tomba dans l’écoutille, et, comme s’il fût tombé dans le cratère d’un volcan, fut en quelques secondes dévoré par les flammes.

Un autre eut l’épine du dos brisée, et cela si complètement qu’il tomba plié en deux et ne se releva point.

Un autre, en arrivant à la Cambria, eut la tête prise et écrasée entre le canot et le brick.

Cependant les précautions à prendre pour embarquer les femmes et les enfants dévoraient un temps précieux. Le capitaine Cobb donna alors l’ordre d’admettre quelques soldats dans le bateau avec les femmes seulement. Ceux-ci atteindraient le bateau comme ils l’entendraient. C’était leur affaire.

Cette permission devint fatale à plusieurs. Sur une douzaine qui sauta immédiatement à la mer, cinq ou six furent engloutis.

Un de ces hommes... il y a d’étranges destinées, disons la sienne avec quelques détails :

Il avait une femme, une femme qu’il aimait tendrement, et qui, étant de celles qui n’avaient

 

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pu obtenir de suivre le régiment, était condamnée à rester en Angleterre.

Elle résolut d’éluder la défense.

Elle suivit le régiment à Gravesend. Là, par l’aide de son mari et des compagnons de son mari, elle trouva moyen d’échapper à la vigilance des sentinelles et se glissa dans le bâtiment. Pendant plusieurs jours, elle resta cachée, et personne ne s’aperçut de sa présence à bord. À Deal, elle fut découverte et on la renvoya à terre ; mais, avec cette persévérance dont les femmes sont seules capables, elle rejoignit le bâtiment, se glissa de nouveau dans l’entrepont et y demeura cachée parmi les autres femmes jusqu’au jour du désastre.

Au milieu du sinistre, on ne fit plus attention à elle et, son tour étant venu d’être attachée à la corde, elle y fut attachée et descendue dans la chaloupe. À peine son mari l’y vit-il en sûreté, que, profitant de la permission que venait de donner le capitaine, il sauta à l’eau, et, excellent nageur, eut bientôt gagné la chaloupe.

Ils allaient donc être réunis. Déjà sa femme lui

 

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tendait les bras, lorsque, au moment où il avançait la main pour s’appuyer sur le plat-bord, un tangage subit fit heurter sa tête contre le bossoir. Étourdi du coup, il disparut à l’instant et ne reparut plus.

Nous avons dit qu’au moment où l’on avait crié : Au feu ! les plus résolus d’entre les matelots et les soldats étaient allés se placer au-dessus de la sainte barbe pour sauter les premiers, et, en sautant, être plus sûrement pulvérisés.

Un des matelots, voyant qu’il avait vainement attendu l’explosion près de cinq heures, s’impatienta.

– Eh bien ! dit-il, puisque le feu ne veut pas de moi, voyons ce qu’en dira l’eau !

Et, sur ces paroles, il sauta à la mer, gagna le canot et fut sauvé.

Et, en effet, depuis sept heures le navire brûlait sans que, par un miracle, la flamme eût encore atteint la sainte-barbe.

 

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III

 

Le major Mac Gregor

 

Tandis que le canot, autour duquel se groupaient tous les épisodes que nous avons dits et s’accomplissaient toutes les catastrophes que nous avons raconté, faisait un second voyage au brick ; tandis qu’en arrivant à bord une femme de soldat accouchait d’une fille qui reçut le nom de Cambria, et qui, selon toute probabilité, vit encore aujourd’hui, – le jour tirait à sa fin et le colonel Fearon et le capitaine Cobb, et le major Mac Gregor se montraient d’autant plus empressés à accomplir leurs devoirs, en secourant par tous les moyens possibles les braves gens qu’ils s’étaient imposé l’obligation de sauver avant de penser un instant à se sauver eux-mêmes.

À cet effet, et pour établir un moyen plus

 

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facile de quitter le bâtiment, le capitaine Cobb ordonna de suspendre à l’extrémité du gui de brigantine, espèce de mât couché qui dépasse la poupe du bâtiment d’une quinzaine de pieds, un cordage le long duquel les hommes devaient se laisser glisser du bâtiment dans les embarcations.

Mais, par cette manœuvre, on courait deux dangers :

Le premier, de ne pouvoir arriver sans vertige au bout du gui, que le mouvement du tangage élevait parfois à trente pieds au-dessus des flots ;

Le second, une fois suspendu à la corde, de manquer le canot et d’être plongé à la mer ou bien d’être brisé contre les plats-bords.

Aussi beaucoup de ceux qui, n’étant pas marins, n’avaient point l’habitude de grimper le long des manœuvres ou de courir sur les vergues, préféraient-ils se jeter à la mer par les fenêtres de poupe et essayer de gagner les canots à la nage.

Mais cependant, comme, malgré tous ces moyens de sauvetage, plus de la moitié des hommes était encore à bord, et qu’on ne pouvait

 

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savoir ce qu’il en resterait au moment où les flammes forceraient ces derniers à quitter le bâtiment, on commença de construire des radeaux avec les planches des cages à poules et tous les matériaux que l’on put réunir.

En même temps, chaque homme eut ordre de se mettre une corde autour du corps afin de s’amarrer aux radeaux si l’on était forcé d’y avoir recours.

Au milieu de ces dangers et des souffrances dont ils étaient accompagnés, quand, à la crainte incessante d’être lancé dans l’espace et dans l’éternité, se joignaient les premières atteintes d’une soif intolérable, un soldat découvrit par hasard, une caisse d’oranges, et fit part de cette trouvaille à ses camarades.

Alors tous, d’un commun accord, avec un respect et une affection auxquels, en pareille circonstance, on ne pouvait guère s’attendre, apportèrent depuis la première jusqu’à la dernière, ces oranges à leurs officiers, et refusèrent d’y toucher avant que chaque officier eût pris la sienne.

 

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Comme entre chaque départ et chaque retour des chaloupes il s’écoulait près de trois quarts d’heure, les officiers pouvaient, pendant cet intervalle, faire de bien précieuses observations.

Nous allons donc, jusqu’à la fin de ce chapitre, pour mettre ces observations à notre tour sous les yeux du lecteur, emprunter notre récit à l’admirable, philosophique et précise relation du major Mac Gregor.

« Le temps ne me permet malheureusement pas de retracer ici les diverses pensées qui occupèrent mon esprit pendant cette terrible journée, ni les observations que je pus faire de ce qui se passait dans l’âme de mes compagnons d’infortune ; mais je crois devoir consigner ici un fait moral dont je conserve un souvenir parfaitement distinct.

« Il y avait un si grand nombre de personnes à bord, que j’eusse cru trouver, dans cette quantité d’organisations différentes, des nuances de caractères et de force d’âme assez diverses pour faire, si je puis m’exprimer ainsi, une échelle décroissante, depuis l’héroïsme jusqu’au dernier

 

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degré de la faiblesse et de l’égarement. Je fus promptement détrompé ; la situation mentale de mes compagnons de souffrances fut immédiatement séparée en deux catégories parfaitement distinctes, en deux couleurs fortement tranchées par une seule ligne, qui, ainsi que j’eus l’occasion de le voir, n’était pas impossible à franchir. D’un côté étaient rangés les puissants de cœur, ceux-là dont l’âme était encore exaltée par la force de la situation ; de l’autre, le groupe incomparablement moins nombreux de ceux chez qui le danger avait paralysé toute faculté d’agir et de penser, ou qu’il avait plongés dans le délire ou l’abattement.

« Ce fut avec un vif intérêt que j’observai les échanges de force et de faiblesse qui se firent entre ces deux groupes pendant les dix ou onze heures où je me trouvai à portée de les observer. Quelques hommes, par exemple, que leur agitation et leur faiblesse avaient rendus le matin l’objet de la pitié et même du mépris de tous, s’élevèrent, les premières heures passées, par quelque grand effort intérieur, jusqu’à l’héroïsme le plus sublime, tandis que d’autres, au contraire,

 

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qui, en se roidissant contre les premières émotions, avaient fait admirer leur calme et leur courage, se laissant accabler tout à coup sans aucun sujet de désespoir nouveau, semblaient, à l’approche du danger, abandonner tout à la fois leur corps et leur esprit.

« Peut-être me serait-il possible de rendre compte de ces anomalies, mais ce n’est pas le but que je me propose. Je me borne à raconter ce que j’ai vu, en y ajoutant une circonstance qui produisit sur moi une vive impression.

« Comme j’étais sur le pont, occupé des observations que je viens de dire, j’entendis un soldat qui disait derrière moi :

« – Tiens ! voilà le soleil qui se couche.

« Cette parole, bien simple en toute autre circonstance, me lit tressaillir vivement, car il était évident que ce soleil qui se couchait, c’était mon dernier soleil. Je tournai les yeux vers l’occident, et je n’oublierai jamais l’impression que me produisit cet astre à son déclin. Pénétré de cette conviction que l’océan, dans lequel le soleil semblait se plonger, serait cette nuit même mon

 

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tombeau, j’en arrivai peu à peu, en descendant pour ainsi dire dans ma pensée, à me représenter dans tout leur effroyable réalisme les dernières souffrances de la vie et les conséquences de la mort. Cette pensée, que je voyais pour la dernière fois, ce soleil immense, foyer d’existence et de lumière, s’empara peu à peu de toute mon âme et donna à mes réflexions un côté de terreur qui jusque-là m’avait été complètement inconnu. Ce que ressentais, ce n’était point le regret d’une vie que l’on trouve toujours inutile ou mal remplie quand on la regarde du seuil de la mort. Non, c’était comme une prescience vague, comme une vue sans bornes de l’éternité elle-même, abstraction faite de toute idée de misère ou de félicité. Non, l’éternité telle qu’elle se présentait à moi dans ce moment, c’était le vide, une atmosphère sans horizon, sans soleil, sans nuit, sans peine, sans plaisir, sans repos, sans sommeil, quelque chose de terne et de glauque comme le jour que l’homme qui se noie voit à travers la vague qui roule entre lui et le ciel. Cette pensée était cent fois pire que celle qui m’eût présenté une éternité de flammes, car la mienne à moi,

 

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telle que je la voyais, ce n’était ni la vie ni la mort, c’était une espèce de somnolence stupide qui tenait de l’une et de l’autre, et, en vérité, je ne sais jusqu’à quel sombre désespoir m’eût entraîné cette espèce de folie si tout à coup je n’eusse fait un effort pour sortir de ce commencement de léthargie, et si ne je ne me fusse rattaché, comme on le fait dans les convulsions de la mort, à quelqu’une de ces douces promesses de l’Évangile qui peuvent seules donner du charme à une existence immortelle. La vue même de ce soleil prêt à disparaître à l’horizon ramena mon âme vers celui qui a tout créé, et, au souvenir de ses adorables promesses, je me rappelai cette cité bienheureuse qui n’a besoin ni de la lumière, ni du soleil, ni de la lune, parce que c’est la gloire même de Dieu qui l’éclaire.

« Je laissai donc le soleil se perdre entièrement à l’horizon, et, aussi calme que s’il ne s’agissait point pour moi de franchir ce pas terrible qui sépare la vie de l’éternité, je descendis dans la grande chambre pour y chercher quelque objet qui me garantît du froid, devenu plus intense encore depuis que le soleil avait disparu.

 

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« Rien n’était triste et désolé au monde comme l’aspect de cette salle qui, le matin même, était encore le théâtre d’une conversation amicale et d’une douce gaieté. À l’heure où l’on était arrivé, elle était presque déserte ; on n’y rencontrait que quelques malheureux qui, ayant cherché dans l’eau-de-vie ou le vin l’oubli du danger, roulaient sur le plancher leur ivresse brutale, ou bien quelques misérables en quête de pillage, rôdant autour des secrétaires ou des armoires pour s’approprier un or ou des bijoux dont la jouissance était loin de leur être assurée. Les sofas, les commodes, ces meubles élégants qui font des bâtiments de transport anglais des modèles de confort et de bien-être, étaient brisés en mille morceaux et renversés sur le parquet. Au milieu de leurs pieds brisés, au milieu de leurs coussins épars, des oies, des poulets couraient, échappés de leurs cages, tandis qu’un cochon, qui avait trouvé moyen de sortir de son étable, située sur le gaillard d’avant, s’était mis en possession d’un magnifique tapis de Turquie dont une des chambres était décorée.

« Ce spectacle, devenu plus triste encore par la

 

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vue de la fumée qui commençait à passer à travers les planches du parquet, me serra le cœur ; je m’empressai de prendre une couverture et je montai sur le pont, où je retrouvai, parmi le petit nombre d’officiers demeurés à bord, le capitaine Cobb, le colonel Fearon et les lieutenants Ruxton, Rooth et Evans, qui dirigeaient avec un zèle admirable le départ de nos malheureux camarades, dont le nombre diminuait rapidement.

« En général, au reste, les hommes doués d’une véritable force d’âme ne montrèrent ni impatience de quitter le bâtiment ni désir de rester en arrière. Les vieux soldats avaient trop de respect pour leurs officiers et trop de soin de leur propre réputation pour montrer de la hâte à partir les premiers ; d’un autre côté, ils étaient trop sages et trop résolus pour hésiter un seul instant lorsqu’ils recevaient l’ordre de partir.

« Et cependant, comme cette scène terrible tirait à sa fin, quelques malheureux qui restaient encore à bord, loin de montrer de l’empressement à partir, témoignaient, au contraire, toute leur répugnance à employer le périlleux moyen de

 

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salut qui leur était offert. Le capitaine Cobb fut donc forcé de renouveler, d’abord avec prière, puis ensuite avec menace, l’ordre de ne pas perdre un seul instant, et un des officiers du 31e, qui, se dévouant au salut de tous, avait exprimé l’intention de rester jusqu’à la fin et de ne quitter le bâtiment qu’un des derniers, fut contraint de déclarer, à la vue de cette hésitation, que, passé un délai qu’il indiqua à haute voix, il quitterait le bâtiment, abandonnant à ce qui pourrait leur arriver les cœurs faibles dont l’hésitation compromettait non seulement leur propre salut, mais encore le salut des autres.

« Au milieu de ces retards, dix heures approchaient ; quelques hommes, épouvantés par l’élévation du gui et l’agitation de la mer, rendue plus terrible encore au milieu des ténèbres, se refusaient absolument à se sauver par ce moyen, tandis que d’autres demandaient qu’on les descendît, chose impossible, à la manière des femmes et avec un cordage autour du corps. Tout à coup on vint annoncer que le bâtiment, déjà enfoncé de neuf ou dix pieds au-dessus de la flottaison, venait encore de baisser tout à coup de

 

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deux pieds. Calculant d’ailleurs que les deux embarcations qui attendaient sous la poupe, jointes à celles qu’à la lueur des flammes on voyait éparses sur la mer ou revenant du brick, étaient suffisamment grandes pour contenir tous ceux qui, en état d’être transportés, se trouvaient encore à bord du Kent, les trois derniers officiers supérieurs du 31e régiment, au nombre desquels je me trouvais, songèrent sérieusement à faire retraite.

« Et maintenant, comme je ne saurais mieux donner une idée de la situation des autres qu’en décrivant la mienne, je demande au lecteur la permission de l’entretenir quelques instants de moi et de lui raconter avec quelques détails la façon dont j’échappai. Mon histoire sera celle de quelques centaines d’individus qui m’avaient précédé sur l’étroit chemin où je vais m’aventurer à mon tour.

« Le gui de brigantine d’un navire de la grandeur du Kent, qui dépasse la poupe de quinze à dix-sept pieds en ligne horizontale, se trouve en temps de calme à dix-huit ou vingt pieds au-

 

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dessus de la surface de la mer ; mais, au milieu d’une tempête comme celle qui s’acharnait sur nous, la hauteur des vagues et la violence du tangage le levaient souvent jusqu’à trente et quarante pieds.

« Il fallait donc à la fois, pour atteindre la corde flottante à l’extrémité du gui, comme une ligne au bout de son bâton, ramper le long de cet agrès arrondi et glissant, manœuvre qui, même pour des marins qui en avaient l’habitude, n’était point sans danger, et qui exigeait de tout le monde, marins ou autres, une tête exempte de vertiges, une main adroite et des muscles vigoureux.

« Ce voyage aérien avait, avant moi, déjà coûté la vie à bien des personnes : les unes n’avaient pas voulu le risquer et s’étaient jetées tout d’abord à la mer ; aux autres, la tête avait tourné au tiers ou à la moitié du voyage, et elles s’étaient laissées tomber dans le gouffre, qui, béant au-dessous d’elles, les avait, aussitôt englouties.

« Quelques-unes étaient arrivées à bon port

 

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jusqu’à l’extrémité du gui ou même jusqu’à l’extrémité de la corde ; mais là elles n’avaient point été sauvées. Restait cette chance à peu près égale d’être descendu dans la chaloupe, d’être brisé sur ses plats-bords ou d’être trempé dans la mer, et, arrivé à bout de forces, de lâcher le câble pendant l’immersion.

« Comme on le voit, il n’y avait pas grande chance de salut dans notre seule chance de salut. Mais enfin, je le répète, comme c’était la seule, je n’hésitai point, mon tour venu, à me mettre à cheval sur ce morceau de bois glissant, malgré mon inexpérience et ma maladresse d’une semblable manœuvre ; mais je dois le dire et je suis heureux même de le dire, avant que de m’y aventurer, je remerciai Dieu de ce que ce moyen de délivrance, si dangereux qu’il fût, me fût encore offert, et je le remerciai surtout d’en être arrivé à ne penser à mon propre salut qu’après avoir dignement rempli mon devoir envers mon souverain et envers mes camarades.

« Cette courte prière en actions de grâces envoyée au ciel plutôt avec le cœur et les yeux

 

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qu’avec les lèvres, je me hasardai sur ma route aérienne et j’avançai du mieux que je pus.

« J’étais précédé par un jeune officier aussi inexpérimenté que moi dans la manœuvre que nous accomplissions, lorsque, arrivés à la presque extrémité du gui, nous fûmes assaillis par un grain violent mêlé de pluie qui nous contraignit d’interrompre notre route et de nous cramponner à ce bâton.

« Un instant nous crûmes qu’il nous fallait renoncer à tout espoir d’atteindre la corde ; mais, Dieu nous aidant, il en fut autrement ; après quelques minutes d’immobilité, mon compagnon se remit en chemin et atteignit le câble, s’y cramponna et fut recueilli dans le canot, mais non sans avoir été immergé trois ou quatre fois.

« Son exemple me servit de leçon.

« Je calculai qu’au lieu de commencer à descendre quand le bateau était immédiatement au-dessous du câble, mieux valait, au contraire, risquer cette descente quand le bateau était à vingt-cinq ou trente pas, attendu que, dans ce mouvement de va-et-vient, c’était le seul moyen

 

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de me trouver au bout de la corde juste au moment où la chaloupe, de son côté, se trouverait au-dessous de moi.

« Grâce à ce calcul, en effet, me laissant glisser le long du câble, que je serrais à la fois entre mes mains et entre mes genoux, je fus le seul qui atteignit la chaloupe sans avoir été plongé dans la mer et sans avoir reçu de graves contusions.

« Le colonel Fearon, qui me suivait, fut moins heureux. Après avoir été balancé en l’air pendant quelque temps, et avoir plongé dans la mer à plusieurs reprises ; après avoir été heurté contre le plat-bord du canot et même entraîné sous sa quille, il se trouva si épuisé, qu’il lâcha la corde ; par bonheur, au même moment, un des hommes du canot l’aperçut, le saisit par les cheveux, et le tira à bord presque sans connaissance.

« Quant au capitaine Cobb, il avait déclaré qu’il ne quitterait que le dernier le pont de son bâtiment. Aussi, comme s’il eût répondu de la vie de tous ceux qui étaient sur le Kent, depuis le premier jusqu’au dernier, refusa-t-il de gagner les

 

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embarcations avant d’avoir fait tout ce qu’il lui était possible de faire pour triompher de l’irrésolution de ce petit nombre d’hommes que la frayeur avait privés de leurs facultés.

« Toutes ses supplications furent inutiles.

« Cependant, comme il entendait déjà tous les canons, dont les palans étaient coupés par les flammes, tomber, l’un après l’autre, dans la cale et y faire explosion, il pensa qu’un dévouement plus long ne serait qu’un entêtement insensé, et, jetant un dernier regard sur son bâtiment :

« – Adieu, noble Kent ! dit-il ; adieu, mon vieux compagnon ! Tu méritais une mort plus digne et plus belle, et j’eusse partagé ton sort avec joie, s’il nous eût fallu couler ensemble au milieu d’une victoire ; mais nous n’avons pas ce bonheur. Adieu, noble Kent ! Hélas ! hélas ! était-ce donc ainsi que nous devions nous séparer ?

« Puis, après quelques secondes d’un douloureux silence, il saisit la balancine d’artimon, et, se laissant glisser le long de ce cordage par dessus la tête des malheureux qui restaient immobiles sans oser faire un pas ni en

 

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avant ni en arrière, il atteignit l’extrémité du gui, d’où, sans même se donner la peine de glisser le long de la corde, il se laissa tomber dans la mer et gagna le canot à la nage.

« Et cependant, malgré l’inutilité de ses supplications envers eux, il ne voulut point abandonner tout à fait ces cœurs faibles qui, s’exposant à un danger plus grand, n’avaient point osé braver le danger de leurs compagnons.

« Une embarcation fut laissée en conséquence en station au-dessous de la poupe, jusqu’au moment où les flammes qui sortaient violemment des fenêtres de la chambre du conseil rendirent impossible le maintien de cette position.

« Et néanmoins, lorsqu’une heure après l’arrivée du capitaine Cobb à la Cambria, l’embarcation laissée en arrière accosta à son tour, ramenant le seul soldat qu’il eut été possible de déterminer à fuir, le capitaine de la Cambria ne voulut point permettre aux matelots et au lieutenant de monter à bord, qu’il n’eût reconnu que la chaloupe était montée par M. Thomson, jeune officier qui avait fait preuve dans cette

 

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journée d’un zèle et d’un dévouement remarquables. »

 

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IV

 

L’explosion

 

Il serait difficile d’exprimer ce qui se passait à bord de la Cambria au fur et à mesure que les chaloupes, en accostant, annonçaient aux veuves et aux orphelins la mort de ceux qui avaient succombé, ou aux femmes et aux enfants dont Dieu avait eu pitié que leurs pères ou leurs maris existaient encore et leur étaient rendus.

Mais bientôt tout s’arrêta ; douleur et joie, à la vue du spectacle que présentait le Kent.

Après l’arrivée du dernier bateau à bord de la Cambria, les flammes, qui avaient gagné le pont supérieur et la dunette du vaisseau, montèrent avec la rapidité de l’éclair jusqu’au haut de la mâture. Tout le bâtiment alors présenta une seule masse de feu qui embrasa le ciel et qui éclairait comme en plein jour tout ce qui se trouvait sur la

 

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Cambria, hommes et choses. Les pavillons de détresse hissés le matin continuaient de flotter au milieu des flammes, et se déroulèrent ainsi jusqu’au moment où les mâts, enflammés eux-mêmes, s’écroulèrent au milieu de l’incendie comme des cloches de cathédrale. Enfin, à une heure et demie du matin, le feu ayant atteint la sainte-barbe, l’explosion, qu’un prodige avait retardée jusque-là, retentit, et, terrible bouquet de ce funèbre feu d’artifice, les débris enflammés d’un des plus beaux bâtiments que l’Angleterre possédât montèrent jusqu’au ciel.

Puis tout s’éteignit, tout se tut, et la mer satisfaite rentra dans le silence et dans l’obscurité.

Et cependant la Cambria, qui, graduellement, avait fait de la voile, fila bientôt neuf à dix nœuds à l’heure et mit le cap sur l’Angleterre.

Deux mots maintenant de ce bâtiment, de son capitaine et des circonstances qui l’avaient mis à même de rendre cet éminent service aux malheureux naufragés du Kent.

La Cambria, qui, ainsi que nous l’avons dit,

 

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était un petit brick de deux cents tonneaux, destiné pour la Vera-Cruz, sous le commandement du capitaine Cook, avec huit hommes d’équipage, et ayant à bord une trentaine de mineurs de la Cornouailles et quelques employés de la compagnie anglo-mexicaine se trouvait, le matin même du désastre, à une grande distance sous le vent, faisant la même route que le Kent.

Mais la Providence ayant voulu que sa lisse de tribord fût subitement brisée par une grosse lame qui la prit en travers, le capitaine Cook, pour soulager son bâtiment, changea de bord et se trouva ainsi en vue du Kent.

On sait de quelle façon le capitaine Cook donna l’hospitalité aux malheureux naufragés. Mais maintenant, voici ce qu’il faut dire :

C’est que, tandis que les huit hommes d’équipage étaient occupés aux manœuvres, les trente mineurs de Cornouailles, établis dans les haubans et dans la position la plus périlleuse, déployaient cette force musculaire devenue proverbiale en Angleterre, pour saisir, à chaque

 

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retour de la vague, soit par la main, soit par les vêtements, soit même par les cheveux, quelque victime de ce grand naufrage, et pour la transporter sur le pont ; en outre, on a vu la difficulté avec laquelle le capitaine Cook accueillit la dernière embarcation venue du Kent. Plus d’une fois déjà, en effet, les matelots, lassés de ces voyages, murmurant des périls auxquels on les exposait pour sauver des soldats de terre, êtres qui leur sont essentiellement antipathiques, eussent refusé de retourner au bâtiment, si le capitaine Cook non seulement ne leur eût fait honte de cet égoïsme, mais n’eût positivement déclaré qu’il ne les recevrait point à bord de la Cambria qu’ils n’eussent complètement accompli leur œuvre d’humanité.

Or, la Providence voulut encore que cette complication inouïe de dangers, qui mettait aux prises l’incendie et la tempête, fit de la lutte du feu et de l’eau un moyen de salut pour l’équipage, en ce qu’elle permit que le capitaine Cobb, en ouvrant ses sabords, put inonder immédiatement la cale et ralentir les progrès de l’incendie, sans quoi le Kent eût été

 

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complètement dévoré par les flammes avant qu’un seul homme eût eu le temps de se réfugier à bord de la Cambria.

Et cette Cambria elle-même, ne fût-ce point un miracle qu’elle fût au commencement de son voyage au lieu d’être sur son départ, et, par conséquent, que ses vivres fussent à peine entamés au lieu de tirer à leur fin ?

Ne fût-ce point un miracle encore que le pont, au lieu être encombré par une cargaison, fût complètement vide de marchandises, que l’on n’eût eu, dans ce cas peut-être, ni le temps ni la possibilité de jeter à la mer ?

Ne fût-ce pas un miracle, toujours, que le vent, contraire au voyage qu’elle avait entrepris, fût si favorable, au contraire, pour la ramener chargée de six cents naufragés, vers les côtes d’Angleterre ?

Car, il faut le dire, les malheureux naufragés, pour être à bord de la Cambria, n’étaient point sauvés pour cela, entassés qu’ils étaient, pendant une tempête furieuse, au nombre de six cents, sur un navire destiné à porter quarante ou cinquante

 

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hommes au plus, et jeté dans le golfe de Biscaye, à une centaine de milles du port le plus prochain.

Ainsi, par exemple, la petite chambre qui reçut le major Mac Gregor, destinée à huit ou dix personnes, en renfermait quatre-vingts, sur lesquelles soixante manquaient de place pour s’asseoir. Comme la tempête, au lieu de diminuer, redoublait de violence et qu’une des lisses avait été emportée la veille, les lames passaient à chaque instant par-dessus le pont, et l’on était obligé de fermer les écoutilles.

Mais, en fermant les écoutilles, on supprimait l’air extérieur, et l’on asphyxiait les malheureux entassés dans l’entrepont.

Alors on fut obligé d’ouvrir les écoutilles dans les intervalles des vagues.

Et, en effet, les hommes étaient entassés dans l’entrepont à ce point que la chaleur produite par la vapeur de leur haleine fit craindre un instant qu’à son tour la Cambria ne fût en feu.

La corruption de l’air était si forte qu’une bougie allumée s’y éteignait à l’instant.

 

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La condition de la foule qui encombrait le pont n’était pas moins misérable, car ils étaient obligés de rester nuit et jour dans l’eau jusqu’à la cheville du pied, à moitié nus, transis de froid et d’humidité.

Heureusement, comme nous l’avons dit, le vent était bon, et, comme s’il eût compris que la Cambria ne pouvait marcher trop vite, il redoubla de violence. De son côté, au risque de rompre les mâts, le capitaine mit toutes voiles dehors, et, dans l’après-midi du 3 mars, le cri de Terre à l’avant ! retentit au haut de la hune.

Dans la soirée, on eut connaissance des îles Sorlingues, et, après avoir rapidement longé la côte de Cornouailles, on jeta l’ancre, à minuit et demi, dans le port de Falmouth.

Le lendemain, le vent, qui jusque-là avait été du sud-ouest, sauta tout à coup au nord-ouest.

Mais le miracle le plus grand, celui où la main de la Providence se trouve le mieux marquée, c’est que, trois jours après l’arrivée de la Cambria et de ses six cents naufragés, on apprit que le reste des hommes abandonnés sur le Kent,

 

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et que l’on croyait anéantis avec lui, venaient d’aborder à Liverpool, ramenés par la Caroline.

Maintenant, comment ce prodigieux sauvetage avait-il eu lieu ? Les malheureux naufragés eux-mêmes pouvaient à peine en rendre compte. Le voici.

Après le départ du dernier canot, les flammes qui s’échappaient de tous côtés les forcèrent de se réfugier dans les porte-haubans, où ils restèrent jusqu’au moment où les mâts s’écroulèrent par-dessus bord, et, à moitié brûlés, s’éteignirent en s’écroulant. Alors ils se cramponnèrent à tous ces débris flottants et virent paraître le jour et s’écouler la matinée du lendemain dans cette effroyable position.

Vers deux heures de l’après-midi, l’un d’eux, porté au haut d’une vague et jetant les yeux autour de lui, aperçut un bâtiment et fit entendre le cri : Une voile !

Cette voile venait droit sur eux.

C’était la Caroline, allant d’Alexandrie à Liverpool. Recueillis par le capitaine Bilbay, ils

 

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touchèrent, comme nous l’avons dit, les côtes d’Angleterre quatre jours après leurs malheureux compagnons, qui les croyaient perdus.

Dieu est grand !

 

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