Les fleurs de lin

Vincent Vigneau · Chapitre 8 sur 16

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Les fleurs de lin

Chapitre quatrième Le Dîner

 

Marie arriva à l’Embouteillage plus d’une heure après l’horaire convenu.

– Ah, enfin. Je n’osais plus espérer.

– Je suis désolée. J’ai fait au plus vite mais ça chauffe au parquet de

Nanterre. D’ailleurs, j’ai des nouvelles de l’affaire Gerbaud.

– Je croyais que tu en étais dessaisie.

– Oui, oui, et le procureur a ouvert une instruction qu’il a confiée à ma

copine Céline Bridel.

– Ah oui, celle qui te fait du gringue depuis plusieurs mois.

– Arrête avec ta jalousie. C’est fatigant et ça commence à bien faire. Tu

sais bien que je ne suis pas intéressée par les filles. Et puis, je crois qu’elle a

trouvé chaussure à son pied Céline. J’ai ouï dire qu’elle était désormais

avec Rogers.

– Mais pourquoi tu viens me raconter ces affaires de gouines. Je n’en ai

rien à foutre avec qui elles couchent tes copines dans leurs bars à touffes.

– Tu commences vraiment à m’énerver. Après la jalousie, l’homophobie.

C’est complet. Et puis on ne dit pas « gouine ».

– Alors comment on dit ?

– Je ne sais pas. Mais on ne dit pas « gouine », c’est péjoratif et insultant.

De toute façon, les gens ils font ce qui veulent, ils couchent avec qui ils

désirent. Cela ne te regarde pas. Quant à « bars à touffes » c’est vulgaire et

condescendant. Si tu veux vraiment dire les choses tu dis « gay » ou

« lesbienne ».

– Gouine, quoi.

– Tu fais chier. Parfois, je me demande vraiment si tu n’es pas un connard

de flic facho.

– Bon, promis, je ne dirai plus « gouine ».

– J’espère bien. Surtout parce qu’elle a été chic avec toi Andrée. Je ne

crois pas que sans elle tu aurais pu trouver aussi rapidement un rendez-vous

chez un urologue.

– C’est vrai. J’arrête. Promis.

– Et puis avec tes conneries, je ne sais plus où j’en étais.

– Ta copine la gou…, euh, ta copine juge d’instruction.

– Ah oui, Céline. Mais peut-être qu’on peut commander d’abord.

– Bonne idée.

Comme à son habitude, Levavasseur avait débuté à la bière. Marie, elle,

commanda un verre de blanc.

– Bien sec le blanc, s’il vous plait Bernard.

– Un Bourgogne aligoté, ça vous ira ?

– C’est parfait.

– Et comme plat ?

– Je suppose que Levavasseur prendra comme toujours le plat du jour, une

tête de veau je crois ce soir. Quant à moi, ce sera la cuisse de poulet rôti,

avec vos frites maison.

– Ça roule ma jolie.

Bernard apporta les boissons ainsi que l’assiette de bulots mayonnaise que

Levavasseur avait l’habitude d’avaler avec sa bière.

– Je croyais que ta copine – « homosexuelle » – avait quitté le tribunal.

– Pas encore. En septembre. Elle figure sur la transparence12 sortie la

semaine dernière, comme référendaire.

– C’est quoi, ça ?

– Conseiller référendaire. C’est-à-dire petite main pour les vieux schnocks

à moitié gâteux de la Cour de cass’. Gratte papier si tu préfères. Tu passes

tes journées à la bibliothèque à faire des recherches dans d’antiques

grimoires, tu ne vois plus de justiciable, on n’écoute pas ton avis dans le

délibéré.

– Quel intérêt alors d’aller là ?

– Bah, là, tu peux te pavaner avec une robe rouge sous les ors du quai de

l’Horloge. Dieu me garde pourtant de demander un jour un job aussi

emmerdant.

– Oui mais au moins, on te fout la paix.

– Même pas. Tout ton travail est relu par le plus vieux des vieux schnocks,

qu’on appelle le doyen – c’est dire – qui te corrige en rouge, comme à

l’école primaire.

– Mais ça relève du disciplinaire. Elle a fait quoi ta copine pour mériter

ça ?

– Même pas. C’est considéré comme une promotion réservée aux

meilleurs. De toute façon, dans la magistrature, plus tu montes dans la

hiérarchie, moins t’as de pouvoir, moins tu vois les justiciables et plus tu

t’emmerdes.

– Y’a certains aspects sur ce point qui ressemblent à la police. Mais

revenons à nos moutons. L’affaire Gerbaud.

L’arrivée du patron avec les deux plats les interrompit quelques instants.

Le temps de demander du poivre et de la moutarde, Marie repris :

– Donc ma copine Céline se voit confier l’instruction de l’affaire, au début

pour mauvais traitements sur mineurs ayant entraîné la mort sans l’intention

de la donner. Comme elle a eu vent de ce que tu m’avais dit sur Cocher, elle

a préféré laisser confier l’affaire au SRPJ13 de Versailles. Là-dessus, tu

n’avais pas complètement tort. Les gars du SRPJ, ils ont commencé à se

demander si ce n’était pas Cocher qui avait décidé de faire justice lui-même

vu que je l’avais dessaisi. Il faut dire qu’ils ont ressorti plusieurs affaires où

il avait salement passé à tabac des auteurs de viol d’enfant. Au moins deux

fois. Il a échappé aux poursuites disciplinaires mais les avocats de la

défense n’ont pas eu de mal à faire comprendre aux jurés, lorsque ces

affaires sont passées en jugement, que les aveux avaient été extorqués.

– Ah, tu vois, j’avais raison. D’ailleurs, j’ai toujours raison.

– C’est vrai. Je le reconnais, cette fois-là au moins tu as eu raison. Pour

une fois. D’ailleurs le procureur aussi est d’accord avec toi puisqu’il m’a

rappelée juste avant que je quitte le parquet – c’est pourquoi je suis arrivée

en retard – pour me dire que, sur ce point, j’avais eu le nez creux. Pour

autant, j’aurais dû lui en faire part d’abord avant de dessaisir la sûreté de

Nanterre.

– Et ces deux salopards de Gerbaud, on les a retrouvés ?

– Elle oui, lui non. Et c’est là que ça commence à devenir gratiné. Tout

d’abord, on a pu disculper Cocher, du moins pour la soirée d’avant-hier

puisqu’il l’a passée dans les bureaux de l’inspection générale des services

qui, elle aussi, voulait ses explications sur l’affaire après ses pleurnicheries

auprès de son chef. La mère Gerbaud, elle, on l’a dénichée au petit matin

dans une benne à ordures, derrière le restaurant universitaire de la fac de

Nanterre, très salement amochée. Couverte de coups et morte par

strangulation. La police scientifique a retrouvé sur la boucle de son ceinturon une empreinte digitale qui a permis à l’identité judiciaire de

remonter à un petit dealer, un dénommé Samir Goudjil.

– Mais je le connais celui-là ! Je l’ai pincé à deux ou trois reprises pour

possession de stups, mais on n’a jamais réussi à le coincer avec une quantité

suffisante pour l’envoyer au trou. A chaque fois, il n’avait que deux ou trois

barrettes de shit. Une injonction thérapeutique par l’un de tes collègues et

puis dehors. Entre nous, c’est bien la peine qu’on se casse le cul dans la

police pour que les magistrats remettent en liberté les voyous qu’on leur

présente.

– Arrête, on en a déjà parlé. On ne va pas mettre indéfiniment en prison

tous les consommateurs de cannabis. Et puis je te l’ai déjà expliqué, pour

obtenir une condamnation, il faut des preuves solides, pas de simples

indices. Oh, et puis tu m’embrouilles. Où j’en étais ?

– T’en étais à Goudjil.

– Ah oui, et c’est là que ça devient intéressant. Tes collègues, ils n’y ont

pas été avec le dos de la cuiller pour attendrir la viande en garde à vue.

Comme ils étaient saisis pour la mort d’un gosse, ils ont lui ont mis sous le

nez les photos du cadavre en faisant croire qu’il pouvait y être mêlé et qu’il

encourait perpète. Le Goudjil, qui était sûrement déjà en manque, vu qu’il

était enfermé depuis vingt heures, n’a pas attendu plus longtemps pour tout

déballer.

– Bernard, tu peux nous remettre une carafe de rouge ? interrompit

Levavasseur qui se tortillait sur sa chaise. Mais quel rapport avec les

Gerbaud et la mort de leur gosse ?

– Sur la mort de Jordan, rien. Mais sur celle de sa mère, pas mal de

choses. D’abord, il leur a raconté comment le père Gerbaud avait à faire

avec la bande de dealers du Petit Nanterre que vous n’arriviez pas à coincer.

Comme il est responsable du service d’entretien de la ville, il avait réussi à

réaliser des caches pour la dope dans chacun des immeubles communaux,

HLM, écoles, etcetera.

– Là, tu m’intéresses, et beaucoup, car j’ai passé des heures en planque

sans jamais comprendre comment faisaient les revendeurs pour ne jamais

être attrapés en possession de plus de deux ou trois barrettes.

– La technique mise au point par Gerbaud était aussi simple qu’efficace. Il

profitait de ses travaux d’entretien pour desceller des briques sur les façades

des immeubles puis les replaçait, ni vu ni connu, après les avoir évidées. Il communiquait ensuite à ses honorables correspondants l’adresse et

l’emplacement des caches, comme dans un jeu de bataille navale. Par

exemple, il écrivait à la craie sur un mur « C5 », ce qui signifiait que la

brique située à la troisième rangée de la cinquième colonne depuis la

gauche du bâtiment était creuse et pouvait servir de cachette.

– Je comprends mieux ces inscriptions sur les murs que je pensais être le

fait de gosses.

– Tu parles de gosses !

– Mais pourquoi s’en prendre à la femme de Gerbaud ?

– J’y viens, j’y viens. Le Goudjil explique que le chef de la bande, dont il

a, comme par hasard, oublié le nom et ne l’a jamais vu autrement que la

nuit avec une capuche et des lunettes de soleil, lui dit que la dope qu’il avait

planquée dans toute la ville de Nanterre a disparu un matin. Comme il

soupçonne Gerbaud, qui est le seul à connaître l’emplacement de

l’ensemble des cachettes, il lui demande de le ramener avec sa femme. Lui,

affirme qu’il s’est borné – comme on dit à la Cour de cass’ – à attraper

celle-ci. Il s’apprêtait à se rendre chez elle lorsqu’il a vu l’assistante sociale

sonner juste avant lui. Lorsqu’il a aperçu les pompiers arriver, il s’est caché

derrière les voitures en stationnement puis a suivi la mère embarquée dans

le véhicule de l’assistante sociale. Il l’a attrapée ensuite alors qu’elle

s’enfuyait de l’hôpital pour la conduire dans l’une des caves de la cité des

Marguerites. Selon lui, son rôle s’est arrêté là et il serait ensuite rentré chez

lui, laissant la mère de Jordan entre les mains de son chef. Tes collègues ont

tout essayé pour lui tirer les vers du nez mais Goudjil a refusé de donner le

nom de celui-ci. D’après Céline, lorsqu’il lui a été présenté, il avait l’air

terrorisé et a insisté pour ne pas être incarcéré à la maison d’arrêt de

Nanterre.

– Et le mec Gerbaud ?

– Sur lui, il ne sait rien. Il jure qu’il ignore tout de l’endroit où il se

trouve. Sur ces entrefaites, comme on dit encore à la Cour de cass’, les

mecs du SRPJ font un procès-verbal incident, partent en flagrance pour

enlèvement et séquestration et perquisitionnent à fond l’appartement des

Thénardier. Et là, ils tombent, derrière le double fond d’un placard, sur dix

kilos de shit, sans doute la came que le mec dont Goudjil ne voulait pas dire

le nom recherchait.

– Donc, le Gerbaud, en ne voyant pas rentrer sa femme, il a vite dû

comprendre et a pris la poudre d’escampette en laissant ses deux joufflus

aux bons soins de la D.A.S.S. Je suppose qu’avec sa combine, il a dû se

constituer un petit trésor de guerre et qu’il n’est pas parti les mains vides.

– C’est ce que le SRPJ et Céline vont s’employer à déterminer. En tout

cas, pour l’instant, le type il a deux mandats d’arrêt aux fesses, l’un pour

mauvais traitements à enfant ayant entraîné la mort, l’autre pour complicité

de détention et cession de produits stupéfiants.

– S’il a appris ce qui a été réservé à sa femme par les mecs qu’il a baisés,

il doit certainement être déjà bien loin. On ne risque pas de le retrouver.

– Sans doute. Et toi, tu voulais me parler de quelque chose ?

– Non, rien d’urgent. On verra ça ce week-end.

12. La « transparence » est un projet de nomination de magistrats qui est diffusé dans les juridictions avant d’être soumis à l’avis du Conseil supérieur de la magistrature.

13. Service régional de police judiciaire.

 

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