Les fleurs de lin

Vincent Vigneau · Chapitre 7 sur 16

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Les fleurs de lin

IV - Bernay, le 29 juin 1961.

 

Salope. Chienne. Roulure. Pute à nègres, Pute à chleus. Four à bites. Sac

à foutre. T’appelles ça une mère ? Il m’a tout raconté le père Joseph. Tout.

Il m’a même montré le billet. Il m’a dit qu’après les boches, tu t’étais

offerte aux ricains ou aux canadiens, je sais plus trop. Jusqu’à t’en péter la

charnière, tu t’en es mis. Ça ne t’a pas empêché d’être tondue après. Bien

fait pour ta goule. Ce n’est pas une mère ça qui abandonne ses enfants. Je

l’ai lu le billet. Et je l’ai même chouravé. C’est toi qui l’as écrit. Deux

phrases pour chier ton gosse. Même pas foutu d’écrire je. Deux phrases et

tu tires un trait sur mon existence. Tu ne me laisses rien. Rien. Sauf ton

nom. Tu n’aurais pas pu, au moins, me donner un nom d’amerloque.

Rockefeller par exemple. Et ça, ça claque. C’est autre chose que celui que

tu m’as laissé. Un nom qui sent le beurre rance. Cela m’a foutu la gerbe

quand je l’ai appris. J’aurais préféré que tu sois morte écrasée sous les

décombres de ta baraque, comme la côche à ce grand connard de Gilbert.

Non, il a fallu que tu vives quelque part pour me narguer avec ton

existence. T’es où d’ailleurs ? Tu ne m’as jamais donné signe de vie.

Jamais une carte. Jamais un cadeau. Seulement ce billet glissé dans la

poche de mon manteau. Peut-être que t’as trouvé un richard qui t’a encore

engrossée. T’aurais pu venir me reprendre maintenant que t’as une belle

maison. Mais non, rien, pas un signe. De toute façon, j’en ai rien à foutre

de toi. Je te vomis. Quand le père Joseph il m’a raconté, j’ai dégueulé dans

son bureau. Je ne pouvais pas pleurer parce que je n’avais plus de larmes.

Que de la haine à recracher. Quand il a vu cela, il m’a flanqué une tarte le

père Joseph car j’avais sali son tapis. Il est d’ailleurs moins gentil avec moi

ces temps-ci. Depuis la quatrième, il ne vient plus m’embrasser le soir car,

comme il dit, maintenant, j’ai des poils. Alors il ne veut plus m’embrasser.

Je n’en ai rien à foutre aussi de lui d’ailleurs. Au lieu de me féliciter pour

mon brevet, il me raconte une histoire dégueulasse et me fout une raclée. Le

soir, une fois que tout le monde était couché, j’suis retourné dans son

bureau et j’ai pris le billet que j’ai remis dans ma poche. Là où tu l’avais

mis et d’où il n’aurait jamais dû sortir. J’ai volé l’argent qu’il cachait dans

son tiroir aussi. J’ai chié dans ses rideaux et pissé dans ses tiroirs – bien fait pour sa guoule à lui aussi – et m’suis barré. Pi des gommes pour les

bézots. Basta. J’suis parti au loin, j’ai quitté c’te pays de merde où y’r’pleut

tout le temps et où on abandonne ses bézots. J’espère ne plus jamais y

revenir. Sauf peut-être un jour pour te demander des comptes ou pisser sur

ta tombe. J’irai retrouver aussi ce grand connard de Gilbert et son p’tit

quinquin. Ils n’ont pas intérêt à me recroiser ces deux-là. Si je retourne un

jour dans c’te région de berneyque, c’est pour vous l’enfoncer bien profond

à tous les trois. A tantôt p’tet mais pas pour vos beaux yeux.

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