Les fleurs de lin

Vincent Vigneau · Chapitre 9 sur 16

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Les fleurs de lin

V - Paris, le 10 mai 1968.

 

Tout doux. Tout doux. Respire lentement. Reste calme. Maîtrise-toi. J’ai

vu la fureur dans tes yeux. Elle est tellement forte que tu ne peux pas la

cacher. Je l’ai vue surgir d’un seul coup lorsque ton regard a accroché

quelque chose en face. Ce n’est pas la masse face à nous qui te tourmentes.

Tu n’es pas comme les autres. C’est un point minuscule mais que je ne peux

pas saisir qui attise ta colère. Je ne sais pas ce que tu as aperçu mais j’ai

senti soudainement la rage t’envahir. Elle sue de toutes les pores de ta

peau, elle dégouline de tes tempes et trempe ta chemise. Tu commences à

puer la colère. Cela va se voir si tu ne fais pas attention. Tout doux. Tout

doux. Je suis ton ami, sans doute le seul ici. Fais-moi confiance. N’oublie

pas. Nous n’avons que des adversaires, pas des ennemis. Reste soudé, bien

au contact. Resserre les rangs. Colle ton épaule contre la mienne. Masse

contre masse. Respire. Il sera bien temps de prendre ta revanche. Tout vient

à point à qui sait attendre. Bientôt le signal et tu pourras courir, ouvrir les

vannes, te défouler. Peut-être parviendras-tu à rattraper celui que tu

cherches. Du moins, si ce n’est pas un fantôme. Cela fait quelque temps que

j’ai remarqué que tu n’étais pas chez nous par hasard. Tu n’es pas comme

les autres, à attendre que ça finisse. À te réjouir du moment de rentrer. Non,

tu n’en as jamais assez, toujours à flairer comme un chien sur la trace de

son gibier, à prolonger la traque sans relâche. C’est la rancune qui

t’habite, qui te dévore les entrailles. Jamais tu ne trouveras le repos sans

l’avoir apaisée. Quelle vengeance cherches-tu assouvir?

 

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