Les mariages du père Olifus

Alexandre Dumas · Chapitre 1 sur 4 · partie 2/4

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Les mariages du père Olifus

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Ce chapitre est long, il est donc découpé en 4 parties.

 

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prennent donc comme Dieu m’a fait, ou qu’ils ferment le livre.

Je ne perds pourtant pas l’espérance d’arriver à Monnikendam à la fin de ce chapitre. Mais l’homme propose et Dieu dispose.

Comme les bateaux de papier que les enfants mettent sur un ruisseau, qui pour eux est un fleuve, je vais donc me laisser aller au cours de mon récit, au risque de chavirer aujourd’hui et de n’arriver que demain.

J’avais une lettre du roi Jérôme Napoléon pour sa nièce la reine de Hollande. Dès mon arrivée, j’avais fait remettre cette lettre à son adresse ; de sorte que je fus réveillé par un messager du palais.

J’allongeai ma tête hors du lit de plume dans lequel j’étais enseveli, et m’informai de la cause de mon réveil.

L’aide de camp du roi me faisait passer, de la part de Sa Majesté, une autorisation de prendre, avec mes compagnons de route, le convoi spécial, et m’envoyait des cartes pour assister au

 

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couronnement dans la tribune diplomatique.

Le convoi spécial partait à onze heures ; il en était neuf ; je remerciai le messager et essayai de me tirer hors de mon lit.

Je dis que j’essayai de me tirer de mon lit, et c’est le mot propre ; ce n’est pas chose facile que de se tirer d’un lit hollandais, fait en forme de caisse et garni de deux matelas bourrés de plume, dans lesquels on creuse son moule et qui se referment sur vous.

Il y a une chose incroyable, c’est la variété apportée dans les accessoires et dans la forme d’un meuble qui, dans tous les pays du monde, a le même but, celui de reposer le corps humain. Les esprits sédentaires croient que partout l’on doit se coucher de la même manière, ou à peu près ; ceux-là se trompent grandement.

Mettez à côté les uns des autres un lit anglais, un lit italien, un lit espagnol, un lit allemand et un lit hollandais, faites-les étudier par un savant parisien qui n’aura jamais vu d’autre lit qu’un lit français, et vous aurez un volume de conjectures, plus curieuses les unes que les autres, sur les

 

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différents usages auxquels peuvent être employés ces différents meubles.

Il leur assignera cent destinations différentes avant de deviner que ce ont des machines à sommeil.

Heureusement je suis depuis longtemps familiarisé avec les lits les plus extravagants, et j’avais parfaitement dormi dans mon lit hollandais.

Il n’en était pas de même d’Alexandre et de Biard, qui étaient depuis sept heures du matin à la recherche d’une maison de bains. Ils espéraient que l’eau les remettrait de la plume, et la baignoire de la couchette.

Ils revinrent à neuf heures et demie, ayant fait trois fois le tour de La Haye, ayant visité tous les musées, tous les magasins de bric-à-brac, mais n’ayant pas pu découvrir une seule maison de bains.

Il est vrai que la mer n’est qu’à une lieue de La Haye.

Il me restait juste le temps d’aller moi-même

 

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au musée.

Il y avait une chose que je voulais voir, à part les Rembrandt, les Van Dick, les Hobbema, les Paul Potter et tous les chefs-d’oeuvre de la peinture hollandaise, c’était, dans les salles basses, au milieu de ce musée pittoresque, une case vitrée dans laquelle on conserve plusieurs échantillons de femmes marines.

La femme marine est un produit particulier à la Hollande et à ses colonies.

Comme on le sait, ou comme on ne le sait pas, la femme marine se divise en deux classes :

La sirène et la néréide.

La sirène, c’est le monstre antique, à tête de femme et à queue de poisson. Ce sont les filles de Parthénope, de Ligée et de Leucosie. S’il faut en croire les auteurs du XVIe e , du XVII et même du XVIIIe siècle, les sirènes ne sont point rares. Le capitaine anglais John Smith vit en 1614, dans la Nouvelle-Angleterre aux Indes Occidentales, une sirène ayant la partie supérieure du corps parfaitement semblable à celle d’une femme. Elle

 

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nageait avec toute la grâce possible lorsqu’il l’aperçut au bord de la mer. Ses yeux grands, quoique un peu ronds, son nez bien fait, quoique un peu camus, ses oreilles d’une jolie forme quoique un peu longues, en faisaient une personne fort agréable, à laquelle de longs cheveux verts donnaient un caractère d’étrangeté qui n’était pas sans charmes. Malheureusement la belle baigneuse fit une culbute, et le capitaine John Smith, qui commençait à en devenir amoureux, s’aperçut qu’à partir du nombril la femme n’était plus qu’un poisson.

Il est vrai que ce poisson avait une double queue, mais une double queue ne remplace pas deux jambes.

Le docteur Kircher constate, dans un rapport scientifique, qu’une, sirène fut prise dans le Zuyderzee, et disséquée à Leyde par le professer Pierre Paw ; et, dans le même rapport, il parle d’une sirène qui fut trouvée en Danemark, et qui apprit à filer et à prédire l’avenir. Cette sirène avait une longue chevelure, formée, non de poils, mais de filets charnus. Elle avait le visage

 

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agréable ; les bras plus longs que ceux des hommes, les doigts des mains, joints par un cartilage en forme de patte d’oie, les mamelles rondes et fermes, la peau couverte d’écailles si blanches et si fines que, de loin, on pouvait les prendre pour une peau blanche et grasse. Elle racontait que tritons et sirènes forment une population sous-marine qui, tenant pour l’adresse du singe et du castor, se construisent dans des lieux inaccessibles aux plongeurs, des grottes de rocailles, où ils étendent des lits de sable, sur lesquels ils se reposent, dorment et aiment.

Jean-Philippe Abelinus rapporte dans le premier volume de son Théâtre de l’Europe, qu’en l’an 1619, des conseillers du roi de Danemark, naviguant de la Norvège à Copenhague, virent un homme marin se promenant dans la mer, et portant une botte d’herbes sur sa tête. On lui jeta un appât qui cachait un hameçon. L’homme marin était gourmand, à ce qu’il paraît, comme un homme terrestre, il se laissa prendre au morceau de lard, y mordit, et fut attiré à bord du vaisseau. Mais à peine fut-il sur le pont, qu’il se mit à parler le

 

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plus pur danois et à menacer le bâtiment de sa perte. Aux premières paroles qu’il prononça, les matelots, comme on le pense bien, furent fort étonnés. Mais quand des simples paroles il passa aux menaces, leur étonnement se changea en épouvante. Ils se hâtèrent de rejeter l’homme marin à la mer en lui faisant toutes sortes d’excuses.

Il est vrai que, comme c’est le seul exemple d’homme marin qui ait parlé, les commentaires d’Abelinus prétendent que ce n’était point un triton, mais un spectre.

Johnston raconte qu’en 1403, on prit une femme marine dans un lac de Hollande où elle avait été jetée par la mer. Elle se laissa habiller, s’accoutuma à manger du pain et du lait, apprit à filer, mais resta muette.

Enfin, pour finir comme un feu d’artifice, c’est-à-dire par le bouquet, Dimas Bosque, médecin du vice-roi de l’île de Manara, raconte, dans une lettre insérée à l’Histoire d’Asie de Barthole, qu’étant à se promener au bord de la mer avec un jésuite, une troupe de pêcheurs vint

 

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tout courant inviter le père à entrer dans leur barque pour voir un prodige. Le père se rendit à leur invitation, et Dimas Bosque l’accompagna.

Dans cette barque se trouvaient seize poissons à figure humaine, neuf femelles et sept mâles, que les pêcheurs venaient de prendre d’un seul coup de filet ; on les tira sur le rivage et on les examina minutieusement. Leurs oreilles étaient éminentes comme les nôtres, cartilagineuses et couvertes d’une peau mince. Leurs yeux étaient semblables aux nôtres par la couleur, la forme et la situation, ils étaient enfermés dans des orbites cachées sous le front, étaient garnis de paupières, et n’avaient pas comme ceux des poissons, différents axes de vision. Le nez ne différait du nez humain qu’en ce qu’il était un peu aplati comme celui du nègre, et, légèrement fendu comme celui du bouledogue. La bouche et les lèvres étaient parfaitement semblables aux nôtres. Les dents étaient carrées et serrées l’une contre l’autre. Ils avaient la poitrine large et couverte d’une peau extrêmement blanche, qui laissait apercevoir les vaisseaux sanguins.

 

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Les femelles avaient les mamelles rondes et fermes et sans doute quelques-unes nourrissaient, car en pressant ces mamelles, on en faisait jaillir du lait très blanc, et très pur. Leurs bras, longs de deux coudées, plus pleins que les nôtres, étaient sans jointures, les mains étaient attachées au cubitus. Enfin le dessous du ventre, à commencer aux hanches et aux cuisses, se partageait en une queue double, pareille à celle des poissons.

On comprend qu’une pareille prise fit grand bruit. Le vice-roi traita de ce coup de filet avec les pêcheurs, et fit cadeau, en la détaillant, de toute cette société de tritons et de sirènes à ses amis et connaissances.

Le résident hollandais reçut pour sa part une sirène, qu’il adressa à son gouvernement, lequel la retourna au musée de La Haye.

On comprend qu’une véritable sirène, une sirène authentique, une sirène casée et étiquetée dans un musée, une sirène que la science a déclarée n’être point de la famille des Lazarille de Tormes ou de Cadet-Roussel-Esturgeon, mais bien une descendante authentique du fleuve

 

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Achélous et de la nymphe Calliope, était bien autrement curieuse qu’une galerie de corbeaux, y eût-il dix mille corbeaux dans cette galerie.

Car enfin les corbeaux, on en voit tous les jours, et les sirènes au contraire deviennent de plus en plus rares.

Si bien que ne sachant pas si je viendrais jamais à La Haye, je ne voulais pas manquer cette occasion de voir une sirène.

Mais, si pressé que je fusse de me donner ce plaisir, je fus arrêté court en entrant.

Je savais que c’était dans ce même musée que se trouvait exposé le costume complet que portait Guillaume de Nassau, prince d’Orange, que l’histoire a surnommé le Taciturne, lorsqu’il fut assassiné à Delft, par Balthazar Gérard, le 10 juillet 1584.

Ce souvenir historique avait pour moi un attrait positif qui valait bien celui des sirènes et des femmes marines de tous les pays.

Je priai donc le cicérone de m’indiquer d’abord la case où étaient enfermés les vêtements

 

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de Guillaume, ensuite l’armoire où était le cadavre de la femme marine.

La dépouille du fondateur de la république hollandaise, de l’auteur de l’union d’Utrecht, de l’époux de la veuve de Téligny, se trouve à gauche en entrant dans la première salle ; depuis deux cent soixante-quatre ans, elle est exposée à la vénération du peuple pour lequel fut le dernier soupir de Guillaume.

– Seigneur, ayez pitié de mon âme et de ce pauvre peuple ! dit le Taciturne en tombant.

Le pourpoint, la veste et la chemise teints de sang sont là, avec la balle qui lui traversa la poitrine, avec le pistolet d’où elle sortit.

C’est une malédiction vivante et éternelle contre l’assassin.

Je ne sais rien qui pousse à la méditation, au rêve, à la poésie, comme la vue des objets matériels.

Que de choses de Balthazar Gérard !

Qui dira ce que trois pouces de fer ou une once de plomb pèsent dans la destinée des

 

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peuples !

Hasard, providence ou fatalité, le monde blanchira sur ces trois mots.

Le sphinx qui veille sur eux, c’est le doute.

Je reviendrai à La Haye rien que pour revoir cette chemise teinte de sang, ce pistolet et cette balle.

Mais il était onze heures moins un quart, je n’avais plus que quelques minutes à moi. Je demandai à voir ma sirène ; on me conduisit à la case n° 449 : cette case contenait trois monstres : un faune, un vampire et une sirène.

C’était à la sirène que j’en voulais. Je laissai de côté le vampire et le faune.

Elle était desséchée et à peu près de la couleur d’une tête de Carabe. Ses yeux étaient fermés ; le nez s’était aplati ; les lèvres s’étaient collées aux dents, devenues jaunes ; le sein était évident, quoique déprimé ; quelques cheveux rares et courts se hérissaient sur sa tête ; enfin la partie inférieure du corps se terminait en queue de poisson.

 

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Il n’y avait rien à dire : c’était bien une sirène.

Interrogé par moi, mon cicérone me raconta alors l’histoire du médecin Dimas Bosque, du père jésuite, du vice-roi de Manara et du résident hollandais, telle que je l’ai racontée.

Puis, comme il vit que j’insistais pour avoir d’autres détails :

– Il paraît, me dit-il, que vous êtes curieux de renseignements sur ces sortes d’animaux.

Je trouvai mon cicérone assez impertinent, de ranger au nombre des animaux une créature ayant la tête d’une femme, les mains d’une femme et le sein d’une femme ; mais comme je n’avais pas le temps de discuter avec lui :

– Très curieux, lui répondis-je, et si vous pouviez m’en donner...

– Oh ! pas moi précisément ; mais je puis vous indiquer où vous en trouverez.

– Où cela ? dites vite.

– À Monnikendam.

– Qu’est-ce que c’est que Monnikendam ?

 

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– C’est un bourg à deux lieues d’Amsterdam, au fond d’un petit golfe du Zuyderzee.

– Et je trouverai là des renseignements sur les sirènes ?

– Oh ! bien oui, sur les sirènes ! sur les femmes marines, ce qui est bien plus curieux encore.

– Il y en a donc une dans le musée de Monnikendam ?

– Non, mais il y en a une dans le cimetière ; vous verrez son mari et ses enfants, ce qui sera bien aussi amusant.

– Elle s’est donc mariée ? elle a eu des enfants ? votre femme marine.

– Elle s’est mariée et elle a eu des enfants. Il est vrai que ses enfants la renient, mais son mari vous racontera tout, lui.

– Parle-t-il français ?

– Oh ! Il parle toutes les langues. C’est un vieux loup de mer.

– Et vous le nommez ?

 

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– Le père Olifus.

– Où le trouverai-je ?

– Peut-être à Amsterdam même ; il a un bateau avec lequel il passe les voyageurs d’Amsterdam à Monnikendam. Si vous ne le trouvez pas à Amsterdam, vous le trouverez à Monnikendam, où sa fille Marguerite tient l’hôtel du Bonhomme Tropique.

– Le père Olifus, vous dites ?

– Le père Olifus.

– Bon.

Je jetai un dernier regard à la sirène, dont Biard fit un croquis, et nous sautâmes dans notre remise en criant :

– Au chemin de fer.

 

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IV

 

L’auberge du « Bonhomme Tropique »

 

La Hollande est la patrie des chemins de fer. De La Haye à Amsterdam, les ingénieurs hollandais, n’ont pas eu un ravin à combler, pas une taupinière à tendre.

Au reste, le pays est toujours le même : une vaste prairie toute coupée de cours d’eaux, des bouquets de bois du vert le plus frais, des moutons ensevelis dans leur laine, des vaches avec des paletots.

Rien n’est plus scrupuleusement vrai que les paysages des maîtres hollandais. Quand on a vu Hobbema et Paul Potter, on a vu la Hollande.

Quand on a vu Teniers et Terburg, on a vu les Hollandais.

Et cependant que ceux qui n’ont pas été en

 

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Hollande y aillent. Même après Hobbema et Paul Potter, la Hollande est belle à voir ; même après Teniers et Terbeg, les Hollandais sont bons à connaître.

En deux heures, nous fûmes à Amsterdam.

Un quart d’heure après, nous montions le perron d’une charmante maison située sur le Keisergratz ; et, signalés par le domestique qui nous attendait, nous voyions accourir au-devant de nous madame Wittering, messieurs Wittering, Jacobson et Gudin.

Madame Wittering était bien toujours la charmante femme que j’avais déjà eu l’honneur de voir trois fois, belle, modeste, rougissant comme une enfant, gracieux mélange de la Parisienne et de l’Anglaise.

Sa soeur, madame Jacobson, était à Londres. Ce fut pendant cinq minutes un cliquetis d’embrassades et une gymnastique de poignées de main.

Gudin était là, je l’ai dit, arrivant d’Écosse.

La table était mise.

 

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Je viens de parler avec mes habitudes françaises, en disant « la table était mise ».

En Hollande, la table est toujours mise ; c’est là que la maison est hospitalière dans toute l’acception du mot.

Chacun de nous avait sa chambre toute préparée dans cette charmante maison, qui tenait à la fois du château et du chalet.

C’était plaisir de voir ces vitres transparentes, ces boutons de portes reluisants, ces tapis dans les salles, dans les corridors, dans les escaliers ; ces domestiques qu’on ne voit jamais et qu’on devine toujours, occupés de propreté, d’élégance et de bien-être.

Tout en nous conduisant à la table, madame Wittering nous rappela que le roi faisait son entrée à trois heures, et que nous avions, chez une de ses amies, une fenêtre pour assister à cette entrée.

Nous mîmes les morceaux doubles, et, à trois heures moins un quart, nous nous acheminâmes vers la maison où nous étions attendus.

 

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Nous étions arrivés au 11 mai. Il y avait sept jours que j’avais vu à Paris la fête du 4 mai. À sept jours de date et à cent cinquante lieues de distance, je voyais une seconde fête qui, au premier aspect, semblait une continuation de la première. À Amsterdam comme à Paris, à Paris comme à Amsterdam, nous passions sous une voûte de drapeaux tricolores, au milieu des cris de la population. Seulement les drapeaux hollandais portent les trois couleurs en face ; seulement à Paris on criait : À bas la royauté ! et à Amsterdam : Vive le roi !

Nous fûmes présentés à nos hôtes d’un instant. C’était un nouvel échantillon d’une maison hollandaise : elle était un peu plus grande que celle de Wittering, était située, comme la sienne, entre un canal et un jardin, la façade sur le canal, le derrière sur le jardin.

Le plafond était orné de belles peintures.

Je m’attendais à rencontrer à chaque pas en Hollande les meubles de laque, les vases de porcelaine, la Chine et le Japon, entassés dans les salles à manger et dans les salons ; mais les

 

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Hollandais sont comme ces propriétaires dédaigneux qui n’estiment pas ce qu’ils ont. Je vis force étagères françaises, quelques figurines de Saxe, mais peu de paravents, peu de potiches, peu de chinoiseries.

À trois heures un quart, nous entendîmes un grand bruit qui nous fit courir aux fenêtres. C’était le commencement du cortège. Nous vîmes déboucher d’abord la musique, puis la cavalerie, puis du peuple et des voitures mêlés ensemble, puis enfin une garde nationale à cheval, vêtue en habits bourgeois, sans autre arme qu’une cravache, sans autre distinction qu’un grand cordon de velours cramoisi.

Le tout était précédé de deux ou trois cents ouvriers et gamins qui jetaient leurs casquettes en l’air et chantaient l’hymne national de la Hollande.

Seulement, il y a cela de remarquable, que l’hymne national des Hollandais, c’est-à-dire du peuple le plus républicain de la terre, est un hymne monarchique.

Pendant que je rêvais à toutes les entrées

 

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royales que j’avais déjà vues dans ma vie, le cortège défilait, et le roi venait à nous au milieu d’une douzaine d’officiers généraux ou de grands officiers de son palais.

C’était un homme de trente à trente-deux ans, blond, avec des yeux bleus auxquels il sait donner tour à tour une grande expression de douceur et de fermeté, et une barbe qui lui couvre le bas du visage.

L’ensemble de la physionomie était sympathique, les saluts étaient affables et reconnaissants.

Je m’inclinai à son passage, et lui, se retournant, me salua particulièrement de l’oeil et de la main.

Je ne pouvais croire que ce double salut s’adressât à moi ; aussi me retournai-je pour savoir qui venait de recevoir cet honneur royal.

Jacobson comprit mon mouvement.

– Non, non, me dit-il, c’est bien vous que le roi a salué.

– Moi que le roi a salué ? Impossible, il ne me

 

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connaît pas.

– Voilà justement pourquoi il vous a reconnu. Il sait toutes nos figures par coeur. Il a vu une figure étrangère, il a dit : C’est mon poète.

Ce qu’il y a de curieux, c’est que c’était vrai, et que le lendemain le roi me le dit lui-même.

Le roi était à cheval, et portait l’habit d’amiral.

Une grande voiture dorée venait ensuite ; elle était traînée par huit chevaux blancs, tenus chacun à la bride par un valet en livrée. Aux deux côtés de la voiture, en équilibre sur des marchepieds, on reconnaissait les pages à leur uniforme rouge et or.

Une femme de vingt-cinq à vingt-six ans, deux enfants de six à huit ans étaient dans la voiture et saluaient.

Les enfants, sans songer à rien, la femme en songeant trop peut-être.

Cette femme et ces deux enfants, c’étaient la reine, le prince d’Orange et le prince Maurice.

Il est impossible de voir une figure plus gracieuse et plus mélancolique à la fois que celle

 

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de la reine : c’est la femme dans toute sa grâce, la princesse dans toute sa majesté.

J’ai eu l’honneur d’être reçu trois fois par elle pendant les deux jours que je suis resté à Amsterdam ; pas un mot de ce qu’elle m’a dit, je ne l’ai oublié.

Que son peuple lui soit bon et fidèle, et que Dieu ne change jamais sa mélancolie en douleur !

Le cortège passa, s’éloigna et disparut.

Le cortège passé, disparu, je n’avais plus affaire à Amsterdam que le lendemain à onze heures. Je demandai donc congé à mes hôtes, en les priant de me donner des renseignements sur la façon dont je pouvais me rendre à Monnikendam.

Cette fantaisie leur parut étrange. Que pouvais-je avoir à faire à Monnikendam ?

Je me gardai bien de leur dire que j’étais à la recherche d’une femme marine.

J’insistai seulement pour aller à Monnikendam.

On me donna pour m’accompagner le frère de Wittering.

 

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Alexandre se sépara de moi ; il voulait aller à Brock.

Biard demeura attaché à ma fortune, et déclara qu’il m’accompagnerait à Monnikendam.

Biard, je le crois, était un peu honteux d’avoir été au cap Nord, d’avoir, de l’extrémité la plus avancée de l’Europe, vu deux mers, et, dans ces deux mers, de n’avoir pas rencontré une seule femme marine.

Il comptait sur mon étoile, à défaut de la sienne.

Arrivé au port, je me mis, ou plutôt je priai mon guide de se mettre à la recherche du père Olifus.

La recherche fut longtemps infructueuse ; la barque était bien là, mais le patron n’y était pas.

Enfin on le découvrit dans une espèce d’affreuse taverne où il avait des habitudes. On le prévint qu’un voyageur qui partait pour Monnikendam ne voulait partir qu’avec lui.

Cette préférence le flatta ; il consentit à quitter son grog, et s’avança tout souriant vers moi.

 

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– Voilà le père Olifus, me dit l’homme qui, sur la prière de Wittering, avait bien voulu se mettre à sa recherche.

Je donnai un florin à mon dénicheur d’homme.

Le père Olifus aperçut la florin, et, voyant le prix que je l’estimais, devint plus aimable que jamais.

Pendant ce temps, je l’examinais avec une curiosité proportionnée à son importance.

Biard le croquait.

C’était, comme on me l’avait dit, un vieux loup de mer de soixante à soixante-quatre ans, ayant plus du phoque que de l’homme. Cheveux blancs et barbe blanche, tous deux longs d’un pouce ; cheveux et barbe raides comme les poils d’un écouvillon ; yeux ronds d’un bleu faïence, à prunelles humides ; bouche fendue jusqu’aux oreilles, laissant percer deux dents jaunes, plantées de haut en bas comme des dents de morse ; teint acajou.

Il était vêtu d’un large pantalon, qui autrefois avait été bleu, et d’une espèce de paletot à

 

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capuchon, sur les coutures duquel on pouvait distinguer encore quelques ornements qui assignaient à ce paletot une origine espagnole ou napolitaine.

Une de ses joues était gonflée par une énorme chique comme une fluxion.

De temps en temps un jet de salive noire s’élançait de sa bouche avec ce sifflement tout particulier aux chiqueurs.

– Ah ! vous êtes français, me dit-il.

– D’où le savez-vous ?

– Bon ! ça ne serait pas la peine d’avoir vu les quatre parties du monde, l’Asie, l’Afrique, et l’Amérique, si on ne reconnaissait pas un homme du premier coup. Français, français, français !

Et il se mit à chanter : « Mourir pour la patrie... »

Je l’arrêtai court.

– Ah ! pas cela, père Olifus, hein ! autre chose.

– Pourquoi cela ?

– Parce que je connais ce refrain-là.

 

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– Bon, comme vous voudrez... Vous désirez donc aller à Monnikendam ?

– Oui.

– Et vous tenez à ce que ce soit le père Olifus qui vous y mène, vous, pas bête ?

– Oui.

– Eh bien ! on va vous y mener, et sans faire de prix encore...

– Et pourquoi sans faire de prix ?

– Parce qu’on a des yeux, et qu’on a vu, ça suffit ; y couchez-vous à Monnikendam ?

– Oui.

– Eh bien ! je vous recommande l’auberge du Bonhomme Tropique.

– C’est justement là où je vais.

– Elle est tenue par ma fille Marguerite.

– Je sais cela.

– Ah ! fit le père Olifus ; ah ! vous savez cela. Bon ?

Et il eut l’air de réfléchir.

 

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– Eh bien ! si nous partions, père Olifus ?

– Oui, oui, partons. Puis, se retournant de mon côté : Je sais pourquoi vous venez, vous.

– Vous le savez ?

– Je le sais ; vous êtes un savant, et vous voulez me faire parler.

– Est-ce que ça vous fait de la peine de parler, père Olifus, quand on arrose le commencement de la conversation avec du tafia, le milieu avec du rhum, et la fin avec du rack ?

– Tiens ! vous connaissez la gradation ?

– Oh ! ma foi ! non ; c’est par hasard.

– Eh bien ! on parlera, mais pas devant les enfants, entendez-vous ?

– Et où sont-ils, les enfants ?

– Vous allez les voir.

Il se tourna vers trois directions différentes, et siffla.

Le sifflement du père Olifus ressemblait fort au cri d’une locomotive.

 

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À ce sifflement, je vis venir dans des directions différentes cinq grands garçons qui s’acheminaient vers un centre commun.

Ce centre commun, c’était Biard, le père Olifus et moi.

– Çà, Joachim ! çà, Thomas ! çà, Philippe ! çà, Simon et Jude ! cria-t-il en hollandais, dépêchons-nous un peu. Voilà de la pratique pour nous et pour votre soeur Marguerite.

Au nom de Marguerite, et à la façon dont le père Olifus parlait aux cinq grands gaillards qui s’avançaient vers nous, je compris à peu près ce qu’il venait de dire.

– Ah çà, père Olifus, est-ce que c’est là un échantillon de cette belle famille dont on m’a parlé ?

– À La Haye, n’est-ce pas, au musée ? Il faudra que je lui fasse une remise, à ce vieux coquin-là. Oui, ce sont mes cinq fils.

– Alors vous avez cinq fils et une fille ?

– Une jeune fille et cinq fils, dont deux jumeaux, tout autant, Simon et Jude ; le plus

 

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vieux a vingt-cinq ans.

– Et tous de la même mère ? demandai-je avec une certaine hésitation.

Olifus me regarda.

– De la même mère, oui ; de ce côté-là, c’est sûr. Je n’en dirais pas autant du côté du... Mais, chut ! voilà les enfants ; pas un mot devant eux.

Les enfants passèrent devant moi en me saluant et en regardant avec défiance leur père ; il leur avait semblé sans doute que le bonhomme avait déjà bavardé.

– Allons, allons, les enfants, à la barque ! dit le père Olifus, et montrons à monsieur que nous ne serions pas déplacés sur un bâtiment de quatre-vingts.

Trois des jeunes gens descendirent assez vivement dans la barque, tandis que les deux autres tiraient la chaîne pour la rapprocher du bord.

Nous sautâmes sur l’arrière, où le père Olifus descendit assez légèrement encore. Puis enfin les deux derniers fils, Simon et Jude, nous suivirent,

 

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et équipage et passagers se trouvèrent au complet. Il me parut que Simon et Jude ne se quittaient jamais, car ils s’occupaient à relever le petit mât qui était couché au fond de la barque, tandis que le père s’asseyait au gouvernail, que Joachim détachait la chaîne et que Philippe et Thomas armés chacun d’un aviron, manoeuvraient au milieu des milliers de barques et de bâtiments qui encombrent le port.

Une fois débarrassés des obstacles, nous pûmes hisser la voile. Le vent était bon ; nous avançâmes rapidement. Au bout de dix minutes, nous avions doublé le petit cap qui nous interceptait la vue, et nous voguions en plein Zuyderzee.

Au bout d’une demi-heure, nous passâmes entre Tidam et l’île de Marken.

Olifus me toucha du bout du doigt.

– Regardez bien ces grands roseaux-là, dit-il.

– Sur le bord de l’île ? demandai-je.

– Oui.

– Eh bien ! je les regarde.

 

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– C’est là que je l’ai trouvée.

– Qui ?

– Chut !

En effet, Joachim avait vu le mouvement, s’était retourné de notre côté, et avait, en haussant assez irrespectueusement les épaules, lancé un regard de reproche à son père.

– Eh bien ! quoi, les enfants ? dit celui-ci ; rien.

Tout rentra dans le silence.

Au bout de cinq minutes, nous étions dans le petit golfe, et nous commencions à distinguer le village qui s’élevait à notre gauche.

Les jeunes gens avaient plusieurs fois jeté les yeux du côté du midi, et, quoique leurs regards ne fussent pas inquiets, ils étaient occupés.

– Qu’ont donc vos enfants ? demandai-je ; ils ont l’air d’attendre quelque chose.

– Oui, ils attendent quelque chose qu’ils aimeraient autant ne pas voir venir.

– Et qu’attendent-ils ?

 

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– Le vent...

– Le vent ?

– Oui, le vent, le vent du midi et ce soir il faudra probablement veiller aux digues. Tant mieux pour nous...

– Pourquoi tant mieux pour nous ?

– Oui, nous serons tranquilles et nous pourrons causer.

– Cela ne vous contrarie donc pas de parler de...

– Moi, au contraire, ça me soulage le coeur. Mais c’est comme s’ils s’étaient donné le mot pour prendre le parti de cette charogne de la Buchold. Bon, voilà que j’ai laissé échapper le mot, et qu’ils l’ont entendu. Regardez les yeux que me font Simon et Jude. Ce sont pourtant les plus jeunes, ils n’ont pas vingt ans. Eh bien ! ils sont déjà comme les autres.

– Qu’est-ce que la Buchold ?

Les jeunes gens se retournèrent en fronçant le sourcil.

 

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– Bien ! voilà, que vous répétez le mot. Vous allez vous faire bien venir, vous.

En effet, nos cinq matelots paraissaient être d’assez mauvaise humeur.

Je me tus.

Nous approchions du petit village, qui, à mesure que nous avancions, semblait sortir de l’eau.

– Ne faites semblant de rien, me dit le père Olifus, et regardez à votre gauche.

Je vis un cimetière.

Il cligna de l’oeil d’un air triomphant.

– C’est là qu’elle est, dit-il.

Je compris, et cette fois je me contentai de répondre par un petit hochement de tête.

Mais notre dialogue, quoique à moitié muet, n’avait point échappé à Thomas, qui, en opposition sans doute avec le sentiment de satisfaction que paraissait éprouver son père, poussa un soupir et fit le signe de la croix.

– Tiens, vos enfants sont catholiques ? lui

 

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demandai-je.

– Oh mon Dieu, oui ! ne m’en parlez pas, ils ne savent qu’imaginer pour me faire enrager, ces gaillards ; au reste, j’ai tort de leur en vouloir : ce n’est pas leur faute, mais celle de leur mère.

– Ah ! leur mère était...

– Le jour où je l’ai trouvée, je l’ai laissée traîner un instant. Crac, pendant ce temps-là, le curé l’a baptisée.

– Mon père ! dit Philippe, qui était le plus près de nous en se retournant.

– Bon ! dit-il, on parle de saint Jean, qui a baptisé Notre-Seigneur dans le Jourdain, et pas d’autre chose.

En même temps, se levant, il fit avec son bonnet un signe de salut.

– Eh ! Marguerite !... eh !... cria-t-il à une belle fille de dix-neuf à vingt ans, debout sur le seuil de sa porte, prépare la plus belle chambre, et fais un bon souper : je t’amène de la pratique. Allez devant, et attendez-moi dans votre chambre. Pendant qu’ils seront aux digues, je

 

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monterai chez vous, et, tout en fumant une pipe et en buvant un verre de tafia, je vous conterai la chose.

Je lui fis un signe d’assentiment, auquel il répondit par un coup d’oeil narquois ; et ayant mis pied à terre avec l’aide de Simon et de Jude, nous nous avançâmes vers l’auberge du Bonhomme Tropique, sur le seuil de laquelle, le sourire aux lèvres, nous attendait notre belle hôtesse.

 

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V

 

Premier mariage du père Olifus

 

Nous fûmes parfaitement accueillis par mademoiselle Marguerite Olifus.

Elle nous conduisit à une chambre à deux lits, et nous demanda si nous voulions être servis dans notre chambre, ou manger dans la chambre commune.

L’espérance que le père Olifus nous raconterait ses aventures nous fit préférer d’être servis dans notre chambre.

Invités à déclarer ce que nous préférions pour notre souper, nous déclarâmes nous en rapporter entièrement à la bonne volonté de mademoiselle Marguerite.

Toute cette conversation, bien entendu, se faisait par signes ; mais ces signes, ridicules entre

 

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hommes qui s’impatientent, deviennent une langue fort agréable parlée avec une jolie femme qui vous sourit.

Il en résulta que, quoique pas une seule parole n’eût été prononcée entre nous, au bout de dix minutes nous nous étions entendus à merveille.

Le père Olifus ne s’était pas trompé ; le vent continuait de souffler en augmentant de force ; il n’y avait rien à craindre, mais cependant on devait, par précaution, veiller aux digues.

De la fenêtre nous vîmes trois des fils du père Olifus se diriger vers la côte ; les deux autres, Simon et Jude entrèrent dans une maison où nous apprîmes plus tard qu’ils faisaient la cour aux deux soeurs.

Pendant que nous suivions des yeux, du milieu des premières ombres de la nuit qui allaient toujours s’épaississant, le mouvement de la rue et du port, notre table se couvrait d’abord d’un plat de saumon sur le gril et d’un plat d’oeufs durs fumant.

Ces oeufs, gros comme des oeufs de pigeon,

 

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étaient verts et tachetés de roux ; ce sont des oeufs de vanneau, que l’on trouve en abondance au mois de mai, et qui sont bien autrement délicats que les oeufs de poule.

Une bouteille de vin de Bordeaux s’élevait au milieu de cette exposition des produits nationaux, comme un clocher grêle et vacillant au moindre choc.

Nous nous mîmes à table avec un appétit de navigateur. Tout était excellent, vin et comestibles.

D’ailleurs le souper pour nous n’était qu’un accessoire ; ce que nous attendions avec le plus d’impatience, c’était l’apparition du père Olifus.

Au dessert, nous entendîmes dans l’escalier le bruit d’un pas à la fois lourd et furtif. La porte s’ouvrit et le père Olifus, une bouteille sous le bras, et la pipe à la bouche, fit son entrée en riant silencieusement.

– Chut ! dit-il, me voilà.

– Et en compagnie à ce qu’il paraît.

– Oui. J’ai dit : ils sont deux Français, allons-y

 

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à quatre pour être de force. J’ai pris une bouteille de tafia, une bouteille de rhum, une bouteille de rack, et me voilà.

– En vérité, père Olifus, lui dis-je, plus je vous écoute, plus vous m’étonnez ; vous parlez le français, non pas comme un matelot de Sa Majesté Guillaume III, mais comme un marin de Sa Majesté Louis XIV.

– C’est que je suis français au fond, dit le père Olifus en clignant de l’oeil.

– Comment, au fond ?

– Oui, mon père était français et ma mère danoise, mon grand-père était français et ma grand-mère hambourgeoise. Quant à mes enfants, je m’en vante, ils ont un père français et une mère... Oh ! quant à la mère, je ne me hasarderai pas à dire ce qu’elle était ; quant à eux, ce sont de vrais Hollandais : ce qui ne serait pas arrivé si j’avais été là pour soigner leur éducation ; mais j’étais aux Indes.

– Cependant, vous reveniez de temps en temps ! demandai-je en riant.

 

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– C’est ce qui vous trompe, je ne revenais pas.

– Mais votre femme allait vous y trouver ?

– Non et oui.

– Comment, non et oui ?

– Voilà justement où le chapelet s’embrouille, voyez-vous. Il paraît que la distance n’y fait rien, quand on a une femme sorcière.

– Enfin ?

– Oui, voilà. En tout cas, je vais tout vous raconter ; mais avant, un verre de tafia ; c’en est du vrai, celui-là, je vous en réponds. À votre santé !

– À la vôtre, mon brave !

– Donc, comme je vous disais, je suis Français, fils de Français, matelot de père en fils, de la race des loups de mer et des veaux marins ; je suis venu au monde sur la mer, j’espère bien mourir sur la mer.

– Avec cette vocation-là, comment n’êtes-vous pas entré dans la marine militaire ?

– Oh ! j’ai servi du temps de l’Empereur ;

 

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mais, en 1810, bonsoir ! j’ai été pincé et envoyé en Angleterre, pour y apprendre l’anglais probablement ; ça m’a servi plus tard, comme vous verrez.

En 1814, je revins ici à Monnikendam ; c’était là que l’Empereur m’avait pris. J’étais industrieux, je faisais toutes sortes d’ouvrages en paille, là-bas sur les pontons, et puis je les vendais aux dames anglaises qui venaient nous visiter ; de sorte que j’arrivai ici avec une petite somme, quelque chose comme trois ou quatre cents florins.

J’achetai une barque, je me fis patron, et je m’amusai à mener les voyageurs à Amsterdam, à Purmeren, à Edam, à Hoorn, tout le long de la côte enfin.

Ça alla comme cela de 1815 à 1820. J’avais trente-cinq ans ; on me disait toujours : « Vous ne vous mariez pas, père Olifus ? » Je disais : « Non. Je suis un homme marin, je ne me marierai pas tant que je n’aurai pas trouvé une femme marine. – Et pourquoi voulez-vous une femme marine, père Olifus ? – Tiens, répondais-je, parce que les

 

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femmes marines ça ne parle pas. »

Il faut vous dire qu’il y a deux ou trois cents ans, on a trouvé, comme cela, sur le sable, une femme marine échouée ; on lui a appris à faire la révérence et à filer ; mais on n’a jamais, au grand jamais ! pu lui apprendre à parler.

– Oui, je sais. Eh bien !

– Vous comprenez ; une femme qui fait la révérence, qui file et qui ne parle pas, c’est un trésor ; mais ce qu’il y a de vrai, voyez-vous, c’est que je ne croyais pas aux femmes marines, et que j’étais décidé à ne pas me marier.

Un jour, c’était le 20 septembre 1823, je n’oublierai jamais la date, il avait fait gros temps la veille ; le vent soufflait de la mer du Nord. En venant de conduire un Anglais à Amsterdam, et comme je passais entre le cap Tidam et la petite île de Marken, juste à l’endroit où il y avait des roseaux et que je vous ai montré en venant, nous apercevons quelque chose comme un animal qui bat l’eau.

Nous nageons ; plus nous nageons, plus nous

 

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croyons reconnaître une créature humaine. Nous lui crions : « Tenez bon ! courage ! nous voilà ! » Mais plus nous crions, plus le vacarme redouble. Nous arrivons, et nous apercevons, quoi ! une femme qui barbotte.

Il y avait un Parisien dans l’équipage, un farceur, il me dit :

– Tiens, père Olifus, une femme marine, c’est bien votre affaire.

Voyez-vous, à ce mot-là, j’aurais dû me sauver. Pas du tout ; curieux comme un marsouin, je m’avance toujours, et je dis :

– Ma foi, vrai ! que c’est une femme, et qui est en train de se noyer, encore. Faut la prendre, faut l’emporter.

– Elle n’est guère vêtue, dit le Parisien.

En effet, elle était toute nue.

– Oh ! n’as-tu pas peur ? que je lui fis.

Et, en même temps, je sautai à l’eau, et je la pris dans mes bras.

Elle venait de s’évanouir.

 

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Nous voulûmes la tirer des roseaux ; mais, je ne sais pas comment elle s’y était prise, les herbes lui avaient fait un noeud à la jambe, que les noeuds de marinier ça n’est que de la Saint-Jean.

On fut obligé de couper les herbes.

Nous la déposâmes dans la barque, nous la couvrîmes de nos manteaux, et nous mîmes le cap sur Monnikendam.

Nous présumions qu’il y avait eu quelque naufrage dans les environs, et que la pauvre femme avait été poussée à la côte, où elle s’était empêtrée dans les roseaux.

Le Parisien seul secouait la tête. Il disait que la femme s’était évanouie de peur en nous apercevant, et il soutenait que c’était une néréide, et non pas une naufragée.

Et puis il levait un coin de nos manteaux, et regardait. Moi, je regardais aussi, et, je l’avoue, je trouvais même du plaisir à regarder.

C’était une jolie créature, qui paraissait avoir vingt ou vingt-deux ans tout au plus. Beaux bras,

 

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belle gorge ; seulement des cheveux tirant sur le vert, mais, comme elle était très blanche, ça lui allait assez bien.

Pendant que je la regardais, elle ouvrit un oeil. L’oeil était vert aussi, mais il n’en était pas plus laid pour cela..

Quand je vis qu’elle avait ouvert l’oeil, je laissai retomber le manteau, en lui demandant pardon de mon indiscrétion, et en lui disant qu’à Monnikendam, j’irais emprunter la plus belle robe de la fille du bourgmestre Van Clief, pour la lui donner.

Elle ne répondit pas ; je crus que c’était par honte ; je fis signe aux autres de ne rien dire, seulement je les encourageai à ramer. Tout à coup, les manteaux se soulèvent. elle prend son élan pour sauter à l’eau. Imbécile que j’ai été de ne pas la laisser faire.

– Vous l’avez retenue ?

Continuer : partie 3 sur 4