Les mariages du père Olifus

Alexandre Dumas · Chapitre 2 sur 4 · partie 1/4

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Les mariages du père Olifus

Chapitre XI

Ce chapitre est long, il est donc découpé en 4 parties.

 

L’autodafé

 

Pendant les huit jours que j’avais été forcé de passer à Négombo après mon mariage, j’avais été fort tourmenté. Les Chingulais, quand ils en veulent à un homme, ont parfois une singulière manière de se venger de lui. En Italie, on s’arrange pour faire donner un coup de couteau, à son ennemi ; en Espagne, on le lui donne soi-même ; mais, dans l’un ou l’autre cas, la chose a toujours des inconvénients. Payez-vous un homme pour frapper ? cet homme peut vous dénoncer. Frappez-vous vous-même ? vous pouvez être vu. Mais à Ceylan, pays de vieille civilisation, on est bien plus avancé que dans notre pauvre Europe.

À Ceylan, on tue son homme par accident.

 

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Voici en général à l’aide de quel accident on se débarrasse de son ennemi.

Il faut vous dire que Ceylan est la terre natale des éléphants. À Ceylan, on rencontre des éléphants comme en Hollande on rencontre des canards. Ceylan fournit le monde tout entier d’ivoire et l’Inde tout entière d’éléphants.

Or, les éléphants, comme vous savez, sont des animaux pleins d’intelligence, qui, là-bas, remplissent tous les offices, même celui de bourreau et, dans ce cas, ils apprennent si bien ce rôle, qu’ils procèdent selon le programme qui leur est donné. Quand le criminel est condamné à être écartelé, ils lui arrachent, les uns après les autres, bras et jambes, et le tuent ensuite. Quand la mort est ordonnée, ils prennent le patient avec leur trompe, le jettent en l’air et le reçoivent sur leurs défenses. Quand il y a des circonstances atténuantes, ils enlèvent le condamné, toujours avec leur trompe, lui font faire trois tours comme un berger fait d’une fronde, et le jettent en l’air ; s’il ne rencontre pas d’arbres, s’il ne retombe pas sur un terrain plus dur, parfois il en est quitte

 

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pour la jambe cassée, le bras démis ou le cou disloqué. Aussi, j’ai remarqué qu’à Ceylan il est très rare qu’un éléphant passe près d’un boiteux, d’un manchot, ou d’un bossu, sans lui faire un petit signe de connaissance.

Maintenant, vous comprenez, tout le monde a son éléphant et chaque éléphant a son cornac. On invite un cornac quelconque à fumer une pipe d’opium, à mâcher une chique de bétel ou à boire un verre d’eau-de-vie, et on lui dit :

– Je donnerais bien dix, vingt, trente, quarante, cinquante roupies à l’homme qui viendrait me dire que un tel est mort.

Vous placez là bien entendu le nom de celui que vous voulez détruire.

– Vraiment ? dit le cornac.

– Parole d’honneur.

– Touchez là, et si j’apprends sa mort, je vous promets d’être le premier à vous l’annoncer.

Huit jours après, on vous raconte qu’un éléphant, en passant près d’un brave homme qui ne lui disait rien, est entré tout à coup, en fureur,

 

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l’a pris avec sa trompe, et, malgré les cris de son cornac, l’a jeté si haut, si haut, si haut qu’il était mort avant de retomber.

Le soir même on ramasse le cornac ivre mort, et quand on l’interroge, il répond qu’il s’est grisé de désespoir.

Le lendemain, on enterre le mort à la manière du pays, c’est-à-dire que l’on arrache un arbre, qu’on le creuse, qu’on y met le corps ; qu’on remplit de poivre les espaces vides, et qu’on le laisse là jusqu’à ce qu’on ait obtenu la permission de le brûler.

Voilà donc de quoi j’avais peur. Aussi, pendant les huit derniers jours que je restai à Négombo, quand je voyais un éléphant d’un côté, je disais : connu ! et j’allais de l’autre.

Je fus donc bien content, lorsque je me sentis sur un bon petit brick, filant ses huit noeuds à l’heure, et rasant la côte du Malabar.

Trois semaines après mon départ de Négombo, je débarquais à Goa.

Je m’étais embarqué sur un bâtiment

 

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portugais, et je voyais le capitaine si pressé d’arriver, il mettait même dans les gros temps tant de hautes voiles dehors, dans les temps ordinaires il lâchait tant de bonnettes, que je ne pus m’empêcher de lui demander les causes d’une si grande célérité.

Il me répondit alors qu’il était bon catholique, et qu’il croyait que ce serait une chose heureuse pour son salut s’il pouvait arriver à temps pour assister à l’autodafé de 1824.

Il faut vous dire qu’à Goa les autodafés n’ont lieu que tous les deux ou trois ans, vous comprenez ; mais ils n’en sont que plus beaux.

Monsieur, il fit tant et si bien, ce démon de capitaine, que, Dieu aidant, nous arrivâmes trois jours avant la cérémonie.

Grâce à lui, je trouvai, le jour même de mon arrivée, un logement dans une famille portugaise. D’abord j’avais voulu m’arranger pour y prendre ma pension tout entière, repas en commun ; mais le capitaine, qui était un brave homme, me dit d’attendre, attendu que les habitudes portugaises ne me conviendraient peut-être pas.

 

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En effet, le jour même de mon arrivée, ayant été invité à dîner chez mes hôtes, et les ayant vus manger tous à même les plats, et, dès le soir, je courus tant et si bien, que je trouvai une petite maison à louer sur le port, laquelle, quoiqu’elle fût admirablement située, qu’elle eût un étage, un charmant jardin, me fut adjugée moyennant deux roupies par mois, c’est-à-dire moyennant un peu plus de cinq francs.

– Dites donc, Biard, fis-je en me retournant vers mon compagnon, si nous allions à Goa.

– Hé ! hé ! répondit Biard en homme qui goûtait assez la proposition.

– Allez à Goa, allez à Goa, reprit le père Olifus, c’est un beau pays où l’on vit pour rien. Il y a des femmes superbes ; seulement défiez-vous du troa et de l’inquisition.

– Qu’est-ce que le troa ? demandai-je.

– Bon, laissez-moi dire, continua Olifus, la chose viendra en son temps. La maison louée, ce fut comme à Négombo, il fallut la meubler ; là non plus ce n’était pas cher. Seulement comme

 

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j’avais toute ma petite fortune en or, je fus obligé de recourir aux changeurs publics, dont l’état, fort lucratif, est de donner aux étrangers une affreuse monnaie de cuivre en échange de leur or et de leur argent. Deux ou trois fois j’eus donc recours à eux dans la même journée, ce qui deux ou trois fois me fit mettre la main à la poche. De sorte que, comme chaque fois on m’avait vu tirer de ma poche des pièces de cinq et de dix florins, il n’en fallut pas davantage pour que le bruit se répandît dans une pauvre ville ruinée comme l’est Goa qu’il y était arrivé un nabab. Aussi, dès le soir, eus-je la visite de deux ou trois dames ou demoiselles nobles, qui m’envoyèrent, comme c’est la coutume, leur domestique pour me demander l’aumône, tandis qu’elles attendaient dans un palanquin à la porte, dans le cas où je désirerais les voir. J’étais encore très fatigué de mon voyage, de sorte que je me contentai de leur envoyer tout ce qui me restait de la monnaie de cuivre, deux ou trois roupies à peu près, ce qui confirma les esprits dans l’idée que j’étais un riche négociant.

Le lendemain, je visitai la ville, les églises, qui

 

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sont fort belles, et surtout celle de Notre-Dame-de-Miséricorde ; l’hôpital royal, qui est situé sur la rivière, et que je pris d’abord, non pour un hôpital, mais pour un palais ; la place Sainte-Catherine, la rue Droite, marché perpétuel où l’on trouve tout ce dont on a besoin : meubles, vêtements, légumes, ustensiles de toute espèce, esclaves mâles et femelles, sur lesquels on ne peut pas être trompé, attendu qu’on les vend tout nus ; la statue de Lucrèce qui, par la blessure qu’elle s’est faite donne assez d’eau pour abreuver toute la ville ; les arbres plantés par saint François-Xavier, et qui, grâce à leur origine sacrée, n’ont jamais été touchés, ni par la cognée, ni par l’émondoir ; et je rentrai convaincu que le meilleur commerce à adopter parmi tous ces commerces était celui de marchand de fruits.

Voici comment ce commerce se pratique à Goa : on achète au bazar une quinzaine de belles filles, au prix de vingt ou vingt-cinq écus ; on leur met un élégant costume sur le corps, des bagues aux doigts, des boucles aux oreilles, une corbeille sur la tête, et, dans la corbeille, des fruits ; et puis, à huit heures du matin on les lâche

 

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par la ville. Les jeunes gens riches, et qui aiment les fruits et la conversation, les font entrer chez eux et causent avec elles. Il y en a qui vident leur corbeille jusqu’à huit et dix fois par jour. Quand, chaque fois qu’elles vident leur corbeille, cela ne rapporterait qu’une roupie au maître, comme le maître ne leur donne qu’à sa volonté, attendu qu’elles sont esclaves, on voit que ce commerce est un assez joli revenu.

Ce qui me frappa d’abord, c’est que les rues ne semblaient peuplées que par des esclaves, des métis, ou des Indiens naturels. De temps en temps, il est vrai, l’on voit passer un palanquin porté par des nègres, mais si strictement fermé, qu’on ne peut distinguer la personne qui est dedans, laquelle, de son côté, a des jours ménagés pour voir tout à son aise. Je me plaignis dès le premier jour de cette absence de femmes, qui attriste et appauvrit les rues de Goa ; mais on me dit que le surlendemain, au champ Saint-Lazare, je verrais ce qu’il y avait de mieux dans la ville. Je demandai ce que c’était que le champ Saint-Lazare et l’on me répondit que c’était le lieu où se tenait l’autodafé.

 

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Il était, m’avait-on dit, fort difficile à moins d’avoir de grandes protections, d’obtenir des places réservées ; et, pour les autres places, il fallait faire queue longtemps à l’avance ; mais on me croyait riche, comme je l’ai dit, et alors chacun me fit offrir des places ; ces places, que l’on n’avait pas de honte de me faire deux ou trois pagodes, baissaient de prix à mesure qu’on voyait que je marchandais, et je finis par avoir un billet, au-dessous de la loge du vice-roi, pour deux roupies.

La fête avait justement lieu le jour de la Saint-Dominique, patron de l’inquisition, et je puis dire, ce jour-là, qu’excepté moi peut-être, personne ne se coucha à Goa. Ce n’étaient que danses, chants et sérénades dans la rue, et l’on voyait bien qu’il allait se passer, comme je l’avais entendu dire vingt fois dans la journée, quelque chose de fort agréable à Dieu.

J’avais ma place gardée dans le cirque qu’on avait dressé tout autour de l’autodafé ; je pus donc jouir, les uns après les autres, de tous les détails du spectacle.

 

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D’abord je vis sortir les condamnés de leur prison ; ils étaient près de deux cents.

Je demandai combien de temps allait durer la fête ; un si grand nombre de patients réclamait au moins une semaine. Mais celui auquel je m’adressai, et qui était un riche marchand portugais de la ville, me répondit, en secouant la tête tristement, que le tribunal de l’inquisition se relâchait chaque jour de son zèle, et que, parmi toute cette foule de païens et d’hérétiques, trois seulement étaient condamnés à être brûlés, les autres ayant échappé aux rigueurs du Saint-Office, et étant condamnés seulement, à quinze ans, dix ans, cinq ans, deux ans de prison, quelques-uns même à faire seulement amende honorable, et à assister pour toute punition au supplice des trois misérables qui avaient été jugés assez coupables pour être brûlés.

Je demandai à voir ceux qui étaient destinés à être brûlés ; mon complaisant interlocuteur me répondit que rien n’était plus facile que de les reconnaître, attendu que ceux-là, sur leurs longues robes noires, avaient leur portrait posé

 

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sur des tisons embrasés avec des flammes qui s’élèvent tout autour, et des diables qui dansent dans ces flammes ; ceux qui étaient condamnés à la prison, au lieu de flammes qui s’élevaient du bas de la robe jusqu’à la ceinture, avaient, au contraire, des flammes qui descendaient de la ceinture au bas de la robe ; ceux qui seulement faisaient amende honorable et qui, pour toute punition, devaient assister à l’exécution, portaient des robes noires rayées de blanc, sans aucune flamme montant ni descendant.

Tous ces condamnés furent conduits d’abord de la prison à l’église des jésuites, où on leur fit de vives remontrances, après lesquelles on lut à chacun son jugement, que chacun connaissait déjà sans doute, grâce à la robe dont il était revêtu.

Puis, la messe entendue, le jugement lu, la procession funèbre s’achemina vers le champ Saint-Lazare.

Mon marchand d’épices ne m’avait pas menti, et, cette fois j’avais eu tort de me plaindre.

Toutes les femmes nobles, toutes les femmes

 

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riches, toutes les femmes élégantes de Goa étaient là, rassemblées dans un espace grand comme celui d’un cirque de taureaux ordinaire ; tous les gradins en étaient chargés à croire qu’ils allaient se rompre. Au milieu, s’élevait le bûcher, avec un poteau taillé à trois faces, sur chacune de ces faces était un anneau de fer pour maintenir le condamné, et, en face de chaque anneau, on avait dressé un autel surmonté d’une croix, afin que le patient pût jouir du bonheur de voir le Christ jusqu’au dernier moment.

Nous eûmes grand-peine, mon marchand d’épices et moi, à arriver jusqu’à nos places ; mais enfin nous y parvînmes, juste au moment où, de leur côté, les condamnés, par une porte tendue de noir et parsemée de larmes d’argent, entraient dans le lieu de l’exécution.

À leur entrée, les chants religieux s’élevèrent de tous côtés, et les femmes commencèrent à rouler dans leurs mains de magnifiques chapelets, les uns d’ambre, les autres de perles, tout en lançant sous leurs voiles à demi soulevés des coups d’oeil à droite et à gauche.

 

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Je crois que je fus reconnu pour celui qu’on appelait le riche marchand de perles, car pas mal de ces regards s’arrêtèrent sur moi. Il est vrai que, comme j’étais au-dessous de la loge du vice-roi, je pus bien avoir pris pour moi bon nombre de regards qui étaient pour lui.

La cérémonie commença.

On prit les trois patients par-dessous les bras, on les aida à monter sur le bûcher, ils y parvinrent à grand-peine, vous comprenez, ça n’est pas drôle d’être brûlé tout vif. Enfin, moitié s’aidant, moitié aidés, ils parvinrent à la plate-forme ; on les lia aux anneaux avec des chaînes de fer, attendu que des cordes ordinaires seraient vite consumées, et qu’alors, sans aucun doute, les patients sauteraient du bûcher à terre et se mettraient à courir tout en feu dans le cirque, ce qui était un scandale général pour tout le monde, et un malheur particulier pour leurs âmes, attendu qu’ils penseraient à faire une bonne fuite et non une bonne mort ; mais grâce aux chaînes de fer qui les maintiennent par les pieds, par le milieu du corps et par le cou, il n’y a pas de danger

 

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qu’ils fassent un seul mouvement.

Seulement, comme il y a toujours un côté faible aux choses les plus ingénieuses, à défaut de ce danger-là, il y en a un autre : c’est que les parents du condamné séduisent le bourreau, et qu’en lui passant la chaîne autour du cou, celui-ci donne un tour de plus à la chaîne et l’étrangle. Alors, vous comprenez, le spectacle perd à peu près tout son intérêt, puisqu’on voit brûler un cadavre au lieu de voir brûler un homme vivant.

Mais ce jour-là le bourreau était un homme consciencieux, et chacun put être assuré que les condamnés étaient bien vivants, attendu que, par-dessus les prières de tout le monde, on les entendit crier miséricorde pendant plus de dix minutes.

La cérémonie terminée, chacun alla emplir un petit sac de cendre au bûcher ; cette cendre ayant, à ce qu’il paraît, le même privilège que la corde de pendu, et portant bonheur aux familles.

Comme je venais d’emplir mon sac comme les autres, je sentis qu’on me glissait un billet dans la main. Je me retournai ; une vieille femme posa

 

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son doigt sur sa bouche, prononça ce seul mot : « Lisez ! » et s’éloigna.

Je restai un moment interdit, puis, dépliant le billet, je lus :

 

Ce soir, à dix heures, vous êtes attendu dans le jardin de la troisième maison à droite de l’étang. La maison a des persiennes vertes, deux cocotiers s’élèvent à sa porte. Vous franchirez la muraille, et vous vous arrêterez sous l’arbre triste, où la même duègne qui vous a remis ce billet viendra vous prendre.

 

Je me retournai du côté de la duègne ; elle était demeurée à distance.

Je lui fis un signe d’adhésion avec la main ; elle répondit par une révérence et disparut.

 

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XII

 

Dona Inès

 

Je savais à peu près où était le lieu de rendez-vous.

Du haut de la muraille de l’ancienne ville, j’avais découvert tous les environs, et j’avais remarqué, surtout comme promenade charmante, les bords de ce petit étang, où tous les riches Portugais ont des maisons de plaisance entourées de jardins.

Quant à l’espèce d’arbre que l’on nommait l’arbre triste parce qu’il ne fleurit que la nuit, je le connaissais, en ayant vu un dans un jardin de la maison que j’avais louée.

À neuf heures et demie, je sortis de Goa ; j’avais sur moi trois ou quatre perles, assez belles pour que le cadeau, si par hasard j’avais un

 

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cadeau à faire, ne fût pas méprisé. Je mis à tout hasard sous mon gilet, un poignard chingulais, et je résolus de courir bravement les risques de mon excursion nocturne.

À dix heures moins un quart, j’arrivai à la petite maison, que je reconnus parfaitement à la désignation qui m’en avait été faite. J’en fis le tour pour chercher un endroit de la muraille du jardin que je pusse escalader sans une trop grande difficulté.

Quand je trouvai une porte, l’espoir me vint que, pour m’épargner la peine de l’escalade, on avait peut-être laissé cette porte ouverte : je ne me trompais pas ; en la poussant, elle céda, et je me trouvai dans le jardin.

Ce n’était pas, une fois entré, une chose difficile que de trouver le lieu où je devais attendre.

Guidé par son admirable parfum, au bout d’un instant je fus perdu dans l’ombre épaisse que projetait autour de lui l’arbre triste. Ses fleurs, qui s’ouvrent à dix heures de la nuit pour se refermer avant le jour, secouaient leur calice embaumé, et

 

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parmi cette multitude de fleurs dont il était couvert, quelques-unes se détachant comme des flocons de neige tombaient autour de moi et m’invitaient à me coucher sur leur suave jonchée.

Quoique, comme vous avez pu voir, je sois d’une nature assez peu poétique, je ne pouvais m’empêcher de me laisser aller au charme de cette belle nuit, et si j’ai un regret à cette heure où je vous en parle, c’est de vous en parler comme un vieux loup de mer que je suis, et non comme un poète que vous êtes, ou comme un peintre qu’est votre camarade.

Nous nous inclinâmes, Biard et moi.

– En vérité, père Olifus, lui dis-je, vous avez tort de vous excuser. Vous racontez comme monsieur Bernardin de Saint-Pierre.

– Je vous remercie, répondit le père Olifus, car, quoique je ne connaisse pas monsieur Bernardin de Saint-Pierre, je présume que c’est un compliment que vous me faites.

Je continue donc.

J’étais là, attendant depuis un quart d’heure à

 

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peu près, lorsque j’entendis un froissement d’étoffe et un bruit de pas à la suite desquels j’aperçus une forme qui s’approchait craintive.

J’appelai doucement, ma voix rassura mon guide, qui alors vint droit à moi, me jeta un bout de ceinture dont il tenait l’autre bout, et, se mettant à marcher devant moi, me guida, sans dire un seul mot, dans la direction de la maison.

La maison, à part deux ou trois fenêtres dont la lumière intérieure filtrait à travers les interstices de la jalousie, la maison était complètement dans l’ombre, et d’autant mieux dans l’ombre, que, peinte en rouge, on n’en distinguait point les contours dans l’obscurité de la nuit.

Une fois le seuil franchi, l’obscurité redoubla.

Alors la duègne tira la ceinture à elle, jusqu’à ce qu’elle rencontrât ma main : elle prit ma main, me fit monter un escalier, traverser un corridor, et, tirant une porte qui laissa sortir par son ouverture un flot de lumière, elle me poussa dans une chambre où une femme de vingt à vingt-deux ans, parfaitement jolie, était couchée sur un

 

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matelas recouvert d’une magnifique étoffe de Chine et supporté par un lit de repos en bambou.

Au milieu de la chambre, dont l’air était rafraîchi par un grand éventail pendu au plafond, et qui semblait s’agiter tout seul, se dressait une table chargée de confitures et de pâtisseries.

Dans ce temps-là, j’étais jeune, j’étais beau garçon, pas timide, au contraire.

Je fis mon compliment à la dame ; elle le reçut en femme qui, au bout du compte, l’avait envoyé chercher.

Je m’assis auprès d’elle.

À Ceylan et à Buenos Ayres, j’avais appris, tant bien que mal, à baragouiner un peu d’espagnol : l’espagnol et le portugais se donnent la main ; puis au bout de la langue des mots, que quelquefois on ne comprend pas, il y a la langue des gestes que l’on comprend toujours.

Elle me montra la collation qui m’attendait depuis une heure. Je lui dis que si la collation m’attendait depuis une heure, il ne fallait pas la faire attendre plus longtemps. Nous nous mîmes à

 

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table.

Selon l’habitude des tête-à-tête en Espagne et en Portugal, il n’y avait qu’un verre.

Le porto est le madère brillaient dans deux carafes, l’un comme un rubis, l’autre comme une topaze.

J’avais déjà dégusté les deux liquides ; je les trouvais de premier choix, et j’allais donner sur les pâtisseries et les confitures, quand tout à coup la duègne entre tout épouvantée et dit deux mots à l’oreille de sa maîtresse.

– Hein ! demandai-je, qu’y a-t-il ?

– Rien, répondit tranquillement ma belle convive ; c’est mon mari, que je croyais à Gondapour pour trois ou quatre jours encore, et qui nous arrive comme une bombe. Il n’en fait jamais d’autres, l’affreux métis.

– Ah ! ah ! fis-je. Et serait-il jaloux, par hasard, votre mari ?

– Comme un tigre.

– De sorte que, s’il me trouvait ici...

 

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– Il vous tuerait.

– C’est bon à savoir, dis-je en tirant mon poignard de ma poitrine et le posant sur la table ; on prendra ses précautions.

– Oh ! mais que faites-vous donc ? dit-elle.

– Dame ! vous le voyez, il y a un proverbe qui dit qu’il vaut mieux tuer le diable que le diable ne vous tue.

– Oh ! il ne faut tuer personne, dit-elle en riant et en me montrant dans ce ris des perles près desquelles celles que j’avais dans ma poche eussent paru noires.

– Comment cela ?

– Je me charge de tout.

– Oh ! très bien alors.

– Seulement, entrez dans ce cabinet ; il donne sur une terrasse ; ne perdez pas de vue ce qui se passera ici. Si mon mari fait un pas vers le cabinet, ce qui n’est pas probable, gagnez la terrasse et sautez du haut en bas... elle n’est élevée que de douze pieds.

 

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– Bon !

– Allez ! je vais faire de mon mieux pour que le retour ne change rien à nos projets.

– Tant mieux !

– Soyez tranquille, allez, j’entends son pas dans l’escalier.

Je me jetai dans le cabinet.

Elle, pendant ce temps, jetait par une fenêtre ouverte l’assiette de porcelaine et le couvert d’argent qui pouvaient dénoncer ma présence ; puis, tirant de sa poitrine un petit sachet brodé d’argent, elle y prit un petit flacon contenant une liqueur verdâtre ; et elle en versa quelques gouttes sur celles des pâtisseries qui formaient le sommet de la pyramide ; après quoi elle se leva et fit la moitié du chemin pour aller à la porte.

En ce moment la porte s’ouvrit.

Celui qu’elle appelait un affreux métis était un magnifique Indien au teint couleur de bronze florentin, à la barbe rase et crépue.

Il portait un riche costume musulman, quoiqu’il fût chrétien, ou à peu près.

 

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– Ah ! monsieur, interrompit le père Olifus, je ne sais pas si vous avez étudié les femmes, mais, femmes terrestres ou femmes marines, je crois que plus elles sont jolies, plus ce sont de faux et hypocrites animaux.

Celle-là, qui était belle comme un amour, sourit à son mari du même sourire dont elle m’avait souri à moi un instant auparavant. Mais, malgré ce sourire, le nouveau venu paraissait assez préoccupé. Il regarda d’abord autour de lui, puis il flaira comme l’ogre cherchant de la chair fraîche. Il me sembla que ses yeux se fixaient sur le cabinet.

Il fit un pas de mon côté, j’en fis deux en arrière.

Il toucha la clef de la porte, je me laissai glisser de la terrasse entre les branches d’un arbre touffu.. Je vis comme une ombre noire se pencher au-dessus de ma tête ; je retins mon souffle, l’ombre disparut.

Je respirai, et, remontant doucement, ma tête se retrouva bientôt au niveau de la terrasse : elle était vide.

 

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Alors la curiosité me prit de voir ce qui se passait dans la chambre que je venais de quitter.

Je remontai sur la terrasse avec l’agilité et l’adresse d’un marin, et je m’avançai sur la pointe du pied, afin de voir, s’il était possible, au travers de la porte restée entrebâillée.

Nos deux époux étaient à table à côté l’un de l’autre, la femme tenant le mari amoureusement enlacé dans son bras, tandis que le mari mangeait à pleines dents les petits gâteaux sur lesquels sa femme avait jeté de l’eau verte.

Le mari me tournait le dos ; la femme, relativement à moi, était de profil ; elle aperçut une portion de mon visage, sans doute à travers l’entrebâillement de la porte ; elle me fit du coin de l’oeil un signe qui voulait dire : « Vous allez voir ce qui va se passer. »

En effet, presque au même moment, le mari se mit à lever son verre et à porter fanatiquement la santé de sa femme.

La santé portée, il commença une petite chanson qui finit à grand orchestre d’assiettes et

 

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de bouteilles, sur lesquelles il frappait avec son couteau ; enfin il se leva et se mit à danser la danse des Bayadères, en se drapant avec sa serviette.

Alors la femme se leva de table, vint à la porte derrière laquelle je regardais, caché, cet étrange spectacle, ouvrit cette porte, et me dit tranquillement :

– Venez.

– Venez... venez... répondis-je, c’est charmant ! mais...

– Allons donc ! dit-elle en me tirant par la main ; quand je vous dis de venir !

Je fis un mouvement des épaules et je la suivis.

En effet, son mari, tout entier à la danse de caractère qu’il avait adoptée, continuait son ballet solitaire, en se donnant toutes sortes de grâces avec sa serviette.

Puis, comme la serviette était bien exiguë pour des draperies dont ses poses gracieuses devaient être à demi voilées, il déroula son turban et

 

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entama la danse du châle.

Pendant ce temps, sa femme m’avait conduit sur le canapé où elle était couchée quand j’étais entré, et à chaque observation que je lui faisais, elle haussait les épaules.

Quand je vis cela, je ne lui en fis plus.

Au bout de trois quarts d’heure de danse, le mari, qui de son côté, paraissait s’être très bien amusé aussi, ronflait comme un tuyau d’orgue.

Je profitai de la circonstance pour demander une explication sur ces petites gouttes d’eau verte versées sur les pâtisseries, attendu que je me doutais bien que ce grand amour du mari pour la vocalisation et la chorégraphie venait de là.

Ces gouttes d’eau verte, c’était du troa.

– Très bien ! cher monsieur Olifus, répondis-je. Maintenant, expliquez-moi ce que c’est que du troa. Vous m’avez dit, comme un habile narrateur que vous êtes, que vous me rendriez ce service en temps et lieu ; je crois que le temps et le lieu sont venus.

– Monsieur, le troa est une herbe qui pousse

 

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abondamment dans l’Inde. On en tire le suc quand elle est encore verte, ou bien on en réduit la graine en poudre quand elle est mûre ; puis on mêle ce suc ou cette poudre aux aliments de la personne dont on veut se débarrasser momentanément.

La personne, alors, s’absorbe en elle-même, chante, danse et s’endort, sans plus voir ce qui se passe autour d’elle, et, à son réveil, comme elle a complètement perdu la mémoire de ce qui s’est passé, on lui raconte la première bourde venue, et elle donne dedans.

Voilà ce que c’est que le troa, chose très commode, comme vous voyez ; aussi assure-t-on que les femmes de Goa portent toujours sur elles du jus de troa dans un flacon, ou de la graine de troa dans un sachet.

À cinq heures du matin, ma belle Portugaise me pria de l’aider à mettre son époux dans son lit ; puis, comme le jour allait venir, nous prîmes congé l’un de l’autre, en promettant de nous revoir.

J’avais eu un instant l’idée de faire une

 

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cargaison de troa, et de l’envoyer en Europe avec un programme détaillé des vertus de cette marchandise ; mais on m’assura qu’elle se détériorait en passant la mer, ce qui me fit renoncer à ma spéculation, qui cependant, je le crois, n’aurait pas été mauvaise.

En attendant, ma spéculation sur les fruits prospérait, mes dix esclaves me rapportaient, bon jour mauvais jour, six roupies de bénéfice net, c’est-à-dire de trente-six à quarante francs de notre monnaie, ce qui est un énorme revenu pour Goa, où tout est pour rien.

Aussi mon ami le marchand d’épices laissa-t-il échapper devant moi quelques mots d’une alliance avec sa fille dona Inès, jeune personne charmante, élevée dévotement au couvent de l’Annonciation, et que j’avais déjà vue une fois ou deux chez lui.

Dona Inès était fort belle, dona Inès paraissait fort modeste.

Je commençais à me fatiguer de ma Portugaise qui peu à peu grappillait toutes mes perles.

 

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Puis, voyez-vous, j’étais né pour le mariage avant que les femmes ne m’en eussent dégoûté. Je donnai donc en plein dans les propositions de mon ami le marchand d’épices, et l’on fit sortir dona Inès du couvent, dans l’intention cette fois de nous faire trouver ensemble.

Dona Inès était toujours la belle et modeste jeune fille que j’avais vue et remarquée ; seulement elle avait les yeux rouges.

Je m’informai d’où venait cette rougeur, qui indiquait pas mal de larmes versées ; mais on me dit que dona Inès était tellement innocente, que lorsqu’on lui avait parlé de quitter son couvent, elle avait fondu en eau.

Je m’informai auprès d’elle de cette douleur, et effectivement la charmante créature me dit qu’elle n’avait aucune aspiration vers le mariage, que c’était avec un vrai chagrin qu’elle quittait son couvent, dans lequel elle trouvait généralement tout ce qu’elle pouvait désirer.

Je me mis à sourire à cette charmante innocence ; et, comme je ne doutais pas que le mariage ne produisît sur elle le même effet que le

 

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voyage fait sur le voyageur, c’est-à-dire ne la séduisît par la nouveauté des aspects, je ne me préoccupai ni de ces regrets, ni de leur cause.

Mon mariage avec dona Inès fut donc décidé d’un commun accord entre mon ami, le marchand d’épices, et moi ; nous réglâmes les conditions de la dot, et trois semaines après, ayant rempli toutes les formalités préparatoires, nous fûmes unis en grande pompe à l’église cathédrale.

Je ne m’appesantirai pas sur les cérémonies du mariage, elles sont à peu près les mêmes qu’en France. Au reste, dona Inès paraissait avoir complètement oublié son couvent. Elle était aussi gaie que la décence pouvait le permettre, et quand le moment de nous retirer fut venu, elle me demanda avec une pudeur charmante la permission de se retirer dans la chambre à coucher, ne me demandant qu’un quart d’heure de grâce pour avoir le temps de se déshabiller et de se mettre au lit.

Un quart d’heure, c’est long dans certains moments, allez ! mais enfin !

D’ailleurs, il y avait pour m’aider à prendre

 

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patience, une petite collation si bien préparée, si proprement dressée dans des assiettes de Chine ; il y avait une bouteille de moscato de San-Lucar qui brillait d’un si vif rayonnement dans sa prison de cristal, que je me mis philosophiquement à boire à la santé de ma belle épousée. Jamais je n’ai bu de pareil vin, monsieur, et je me connais en vin cependant.

Je me mis à manger quelques fruits. J’étais marchand de fruits, comme vous savez. Eh bien ! jamais je n’avais mangé de pareils fruits.

Le vin, c’était du nectar ; les fruits, c’était de l’ambroisie.

Et puis tout cela avait un petit goût excitant ; un petit acide apéritif qui aurait fait que j’eusse bu et mangé toute la nuit, si, au premier verre de vin et à la première banane, je ne me fusse senti si joyeux et si content que je me mis à chanter une chanson de bord.

Monsieur, il faut vous dire que je ne chante jamais, ayant la voix si fausse que je me fais horreur à moi-même quand j’essaie de filer le plus petit son. Eh bien ! ce soir-là, monsieur, il

 

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me semblait que je chantais comme un rossignol, tout naturellement, et je prenais un si grand plaisir à entendre ma propre voix, que les jambes me démangeaient, que mes pieds battaient des flicflacs et des pas de zéphir, que je sentais que je m’enlevais tout seul de terre, comme si, au lieu d’avoir bu un verre de muscat, j’avais bu un baril d’air inflammable.

Bref, la tentation devint si forte que je me mis à danser en battant la mesure avec un couteau sur le fond de mon assiette, qui résonnait comme un tambour de basque ; et je me voyais danser dans une glace, et j’étais content de moi ; et plus je me voyais, plus j’avais envie de me voir, jusqu’à ce qu’à force de chanter, ma voix s’éteignit ; à force de danser, mes jambes se lassèrent ; et à force de regarder, je ne vis plus que des flammes bleues et roses, et qu’à force de jubilation, j’allai me coucher sur un grand canapé, me trouvant l’homme le plus heureux de la terre.

Je ne sais pas combien de temps je dormis, mais je me réveillai avec une charmante sensation de fraîcheur à la plante des pieds.

 

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Je tendis les bras, je sentis ma femme à côté de moi, je pensai que c’était à elle que je devais l’état de bien-être dans lequel je me trouvais, et, ma foi !... je lui en fus reconnaissant.

– Ah ! fit-elle avec un long soupir.

Monsieur, l’intonation de ce soupir me rappela tellement le soupir que j’avais déjà entendu à Négombo, la première nuit de mes noces avec la belle Nahi-Nava-Nahina, que j’en frissonnai des pieds à la tête.

– Hein ! m’écriai-je.

– Eh bien ! je fais ah ! dit-elle.

Monsieur, je devins à l’instant même, froid comme une glace, mes dents claquaient, et, entre mes dents qui claquaient, je murmurai : « La Buchold ! la Buchold ! »

– Eh bien ! oui ! la Buchold, qui vient vous annoncer, mon cher petit mari, que vous êtes père d’un second fils, beau comme les amours, qui va avoir demain six mois, et que j’ai appelé Thomas, en souvenir du jour où je suis venue empêcher ton mariage avec la belle Nahi-Nava-Nahina. Il a

 

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été tenu sur les fonts de baptême par l’ingénieur des digues, l’honorable Van Brock, qui m’a promis d’être un second père pour le cher enfant.

– En vérité, lui dis-je, ma chère femme, la nouvelle est agréable, j’en conviens ; mais puisque j’avais déjà attendu pour l’apprendre cinq ou six mois, j’eusse bien attendu encore cinq ou six jours au moins.

– Oui, je comprends, dit la Buchold ; au moins je n’eusse pas troublé vos noces avec la belle dona Inès.

– Eh bien ! justement, là ! puisqu’il faut vous le dire.

– Ingrat !

– Comment, ingrat ?

– Oui ; quand, au contraire, j’ai fait diligence pour empêcher que tu ne fusses indignement trompé.

– Comment, indignement trompé ?

– Certainement, indignement trompé. Ta femme ne t’a-t-elle pas demandé un quart d’heure pour se mettre au lit ?

 

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– Oui.

– En attendant que ce quart d’heure s’écoulât, n’as-tu pas bu un verre de moscato de San-Lucar, et mangé une banane ?

– En effet, je crois me rappeler.

– Et à partir de ce moment-là, que te rappelles-tu ?

– Rien.

– Eh bien ! mon cher ami, dans ce vin, il y avait du jus de troa ; sur cette banane, il y avait de la poudre de troa.

– Ah ! sarpejeu !

– De sorte que, pendant que vous dormiez comme un ivrogne, que vous ronfliez comme un Cafre...

– Quoi ?

– Votre chaste épouse...

– Hein ? ma chaste épouse...

– Une personne fort dévote, qui, toutes les semaines, se confessait à un beau cordelier, du temps qu’elle était à son couvent.

 

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– Eh bien ! eh bien ! ma chaste épouse...

– Eh bien ! voulez-vous voir ce qu’elle faisait pendant ce temps-là ?

– Est-ce qu’elle se confessait, par hasard ? m’écriai-je.

– Justement, regardez.

Et elle me conduisit à une ouverture de la cloison qui me permettait de voir ce qui se passait dans la chambre à coucher.

Monsieur, ce que je vis était tellement humiliant pour un mari, surtout pendant une première nuit de noces, que je pris un bambou qui se trouvait là comme par miracle ; que j’ouvris la porte, et que je tombai à coups de bambou sur le confesseur de dona Inès, lequel se sauva en criant comme les brûlés que j’avais vus le troisième jour de mon arrivée.

Quant à ma femme, je voulus lui faire des reproches sur sa conduite.

Mais avec le plus grand sang-froid :

– C’est bien, monsieur, dit-elle ; plaignez-vous à mon père, et moi je me plaindrai à l’inquisition.

 

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– Et de quoi vous plaindrez-vous, madame la drôlesse ? demandai-je.

– De ce que vous interrompez mes exercices religieux en frappant un saint homme qui, depuis trois ans, est connu pour mon confesseur. Allez, monsieur, vous êtes un hérétique ; et comme je ne veux pas vivre avec un hérétique, je retourne dans mon couvent.

Et sur ces mots, elle sortit fière comme une reine.

Quant à moi, à ce seul mot d’hérétique, voyez-vous, la peur m’avait pris ; je me voyais déjà revêtu d’une robe noire, peinte de flammes montantes ; je me sentais déjà attaché par les pieds, par le cou et par le milieu du corps, au poteau du champ de Saint-Lazare ; de sorte que je ne fis ni une ni deux, je pris mon ancien magot, j’y joignis deux ou trois mille livres que j’avais économisées dans mon commerce de fruits depuis mon arrivée à Goa, et me rappelant que j’avais dans la journée vu en rade un bâtiment en partance pour Java, je m’y fis conduire à l’instant même, abandonnant à qui voudrait, maison,

 

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jardin et meubles.

Par bonheur, le bâtiment attendait pour sortir une petite brise d’est, accompagnée du reflux.

J’arrivai à bord avec la brise d’une main et la marée de l’autre.

Je convins avec le capitaine de dix pagodes pour ma traversée, et j’eus la satisfaction, au moment où les premiers rayons du jour blanchissaient les faîtes des églises de Goa, de sentir le vent et la marée qui m’entraînaient insensiblement en pleine mer.

La précaution n’était pas inutile : deux ans après, je fus brûlé en effigie au champ Saint-Lazare.

 

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XIII

 

Intercalation

 

Je l’ai dit à mes lecteurs, ce livre que je publie en ce moment est tout personnel : outre mes souvenirs, il renferme certains événements quotidiens qui seront des souvenirs à leur tour, et je répands dans mon récit non seulement cette somme de talent que Dieu a bien voulu me départir, mais encore une portion de mon coeur, de ma vie, de mon individualité.

C’est ce qui fait qu’aujourd’hui je leur parlerai d’autre chose que du père Olifus, et que je laisserai notre digne chercheur d’aventures voguant sur l’océan sombre et mystérieux de l’Inde, pour suivre l’âme envolée d’un ami voyageant à cette heure sur l’océan bien autrement sombre et bien autrement mystérieux de l’éternité.

 

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J’avais passé la soirée à la première représentation du drame d’Harmental.

C’était la quarantième fois, je crois, que se renouvelait pour moi cette épreuve de la lutte de la pensée contre la matière, de l’isolement contre la multitude, jeu terrible qui m’a guéri de jouer jamais aucun autre jeu, car j’y joue non seulement une somme d’or égale à celle que peuvent jouer les plus forts joueurs, mais encore la portion de renommée conquise depuis vingt ans dans cette vaste plaine littéraire où tant de gens glanent, mais où si peu moissonnent.

Et remarquez que, lorsqu’un homme tombe au théâtre, il tombe, non pas de la hauteur de l’oeuvre qu’il vient de donner, mais de la hauteur des vingt, trente ou quarante succès qu’il a eus ; de sorte que plus il a eu de succès, plus l’abîme est profond, et plus, par conséquent, il risque de se tuer sur le coup.

Eh bien ! ces efforts que fait toute une salle pour pousser un auteur du haut en bas de sa renommée, efforts que j’ai étudiés quand ils s’opèrent sur mes confrères, j’ai le courage de les

 

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étudier quand ils s’opèrent sur moi.

C’est une chose curieuse, je vous le jure, pour le coeur que Dieu a couvert d’un triple acier assez solide pour la supporter, que cette lutte dans laquelle une oeuvre vient seule jeter le défi à dix-huit cents spectateurs, lutte corps à corps pendant six heures avec eux, pliant et, parfois comme un athlète lassé se redresse, fait plier le public à son tour, et le tient renversé et haletant sous son genou jusqu’à ce qu’il ait crié grâce et demandé le nom de son vainqueur inconnu.

Ou trop connu, car, dans cette science anticipée du non, est bien souvent le secret de cet acharnement du public des premières représentations.

En effet, qu’on le sache bien, le public des premières représentations est un public à part, composé d’éléments qui se rassemblent sans s’amalgamer, et qu’on ne trouve réunis que ce jour-là ; public qui est toujours le même cependant, et que vous reconnaissez à chaque solennité de ce genre dans son ensemble et dans ses détails, pour peu que vous ayez la mémoire

 

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des visages et le souvenir des sensations.

Voici de quels éléments se compose le public d’une salle, un jour de première représentation :

De cinq ou six cents personnes, hommes et femmes du monde, dont une portion s’y est prise à temps pour avoir des places et les a eues au prix du bureau ; dont l’autre portion s’y est prise trop tard, et les a eues au prix des marchands de billets.

Cette dernière portion est parfaitement maussade d’avoir payé une place qui vaut cinq francs, quinze, vingt, trente et quelquefois cinquante francs.

Cette fraction du public ne se contente donc plus d’être distraite pour cinq francs, elle veut être amusée pour cinquante.

Cette dernière fraction se sous-fractionne encore de gens qui ne sont pas venus pour le spectacle, qui sont venus pour venir, les uns parce que madame ou mademoiselle X*** y venait, et que ne pouvant pas avoir de place dans la loge de mademoiselle X*** ou de madame, et désirant

 

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voir madame ou mademoiselle X***, pour échanger avec elle un signe quelconque, imperceptible pour tous, perceptible pour eux seuls, il fallait bien faire cette dépense pour venir.

Dépense exorbitante souvent, et qui, dans cette bienheureuse époque de pénurie universelle, réduit celui qui l’a faite au cigare de la régie pendant un mois, au dîner de la taverne anglaise pendant huit jours.

Voilà donc une première portion du public composée de six cents personnes, parmi lesquelles trois cents sont indifférentes, et trois cents de mauvaise humeur.

Passons aux autres.

Trente ou quarante journalistes, amis ou ennemis de l’auteur ou des auteurs, plutôt ennemis qu’amis, lesquels auront beaucoup d’esprit si la pièce tombe, attendu qu’ils ramasseront une partie de cet esprit tombé pour s’en faire des projectiles ; tandis que si la pièce réussit, ils n’auront que l’esprit qu’ils ont.

Trente ou quarante auteurs dramatiques, que

 

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les succès trop continus de deux de leurs confrères humilient dans leur orgueil, qui battent des mains sans rapprocher les mains, tout en murmurant à leur voisin : « C’est affreux ! c’est détestable ! toujours les mêmes moyens, les mêmes combinaisons, les mêmes ficelles ! » De sorte qu’ils applaudissent tout bas et murmurent tout haut.

Trente ou quarante artistes des théâtres voisins qui ne viennent pas pour voir la pièce, mais pour voir comment jouent les artistes qui remplissent les mêmes emplois qu’eux et qui choisissent presque toujours les rares moments où le public fait silence, pour émettre sur l’art du comédien les observations les plus judicieuses, accompagnées de commentaires sur la façon dont eux-mêmes ont joué, dans telle circonstance et avec le plus grand succès, un rôle analogue à celui que joue l’acteur qui est en scène ; seulement le rôle était beaucoup moins beau, de sorte qu’il demeure naturellement sous-entendu qu’il fallait un bien autre talent pour le jouer.

Trente ou quarante demoiselles, moitié

 

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lorettes, moitié artistes, qui débutent toujours et ne s’engagent jamais. Celles-là ne viennent ni pour la pièce ni pour les acteurs, elles viennent toujours pour les spectateurs, flottent pendant un tableau ou deux des avant-scènes à l’orchestre et de l’orchestre au balcon, et finissent par se fixer ; alors, des lignes télégraphiques s’établissent, dont les trois signes principaux sont la lorgnette, l’éventail et le bouquet ; la pièce finie, elles n’ont vu de toute la pièce que la robe de l’amoureuse et l’étoffe dont était faite cette robe. Trois jours après, si l’étoffe était jolie, on les verra à une autre première représentation avec une étoffe pareille.

Deux ou trois cents bourgeois qui viennent avec cette conviction que le théâtre moderne est un tissu d’immoralités, qui ont amené leurs femmes à grand-peine, et ont laissé leurs filles boudant à la maison, qui cherchent pendant cinq ou six tableaux les immoralités qu’on leur a promises, et qui, ne les trouvant pas, sont tout prêts à murmurer de ce qu’on leur a manqué de parole.

 

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Ceux-là sont formés d’une assez bonne pâte, qui se laisse pétrir à l’intérêt.

Ceux-là rendent à l’auteur en larmes et en rires les avances qu’il leur a faites ; rarement l’auteur a à se plaindre d’eux.

Enfin, trois ou quatre cents enfants du peuple, sans préventions, sans préjugés, qui sont venus faire queue à deux heures, leur pain sous le bras, leur saucisson dans leur poche, qui disent Dumas tout court, Maquet tout court, l’Historique tout court, qui viennent pour s’amuser, qui applaudissent quand ils s’amusent, qui sifflent quand ils s’ennuient. Ceux-là ce sont les bons juges, c’est la partie intelligente de la société, car leur intelligence n’est obscurcie ni par la haine ni par l’envie, ni par la vanité, ni par l’intérêt, ni par la frivolité.

Ajoutez à cela cent cinquante claqueurs, qui semblent n’être là que pour se faire dire, à chaque fois qu’ils applaudissent :

– À bas la claque !

Voilà donc une salle de première

 

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représentation, voilà l’aréopage devant lequel se produit le génie de toutes les époques ; voilà le Briarée aux deux mille têtes et aux quatre mille bras, contre lequel, pour la quarantième fois, je luttais ce soir-là avec ma tranquillité habituelle, mais avec une tristesse plus grande encore que de coutume.

Je dis plus grande encore que de coutume ; oui, car rien n’est plus triste, je le répète, que cette lutte, même victorieuse, qu’on est obligé de soutenir contre cette portion malveillante du public qu’on retrouve, à chaque première représentation, réagissant contre le rire, réagissant contre les larmes, et se tenant prête à charger à fond, au premier signe de faiblesse ou de trouble qu’elle aperçoit ou qu’elle croit apercevoir devant elle.

Puis, tout ce monde qui s’écoule, vous laissant d’autant plus isolé que le succès est plus grand. Tous ces amis qui s’en vont en oubliant de vous serrer la main, toutes ces lumières qui s’éteignent, même avant que les derniers spectateurs soient partis. Cette toile qui se relève

 

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sur une scène vide et froide, ce théâtre dont l’âme vient de s’envoler et qui n’est plus qu’un cadavre, cette lumière qui veille seule et qui remplace tous ces feux, ce silence qui succède à tous ces bruits, voilà bien, croyez-moi, de quoi motiver la tristesse la plus réelle, le découragement le plus profond.

Continuer : partie 2 sur 4