Les mariages du père Olifus

Alexandre Dumas · Chapitre 1 sur 4 · partie 4/4

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Les mariages du père Olifus

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Ce chapitre est long, il est donc découpé en 4 parties.

– Quoi ?

– La Buchold ; elle était là, jouant dans l’eau et dans le feu, comme une salamandre ; elle m’appelait, elle m’attirait.. c’était elle ! Ah ! maudite sirène, va !

– Qu’est-ce que tu parles de sirène ?

– Rien, rien...

– Voyez-vous, reprit le père Olifus, si vous faites de longs voyages, monsieur, il ne faut jamais parler aux matelots, ni de sirènes, ni de néréides, ni de femmes marines, ni d’hommes marins, ni de poissons évêques. À terre, c’est encore bon ; à terre, ils en plaisantent, les

 

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matelots, mais en mer ils n’aiment pas cela ; ça leur fait peur. Tant il y a, que j’avais manqué faire le plongeon, et que, sans le maître timonier, va te promener, je buvais un coup à la grande tasse.

J’allai m’asseoir au pied de l’artimon ; je passai mon bras dans un cordage, et j’attendis le jour.

Le jour venu, il me sembla que tout cela était un rêve ; seulement, comme j’avais une fièvre de cheval, je compris qu’il y avait un fond de réalité dans tout cela. Or, la réalité c’était bien simple : j’avais donné un coup de chenet à la Buchold ; le coup de chenet était bien appliqué, si bien appliqué qu’elle en était morte ; et c’était son âme qui venait me demander des prières.

Malheureusement, sur les bateaux de la compagnie des Indes, il n’y a pas de chapelain ; s’il y avait eu un chapelain, je lui eusse fait chanter une messe, et tout était dit. Alors, je m’avisai d’un autre moyen, d’un moyen connu.

Je pris une noix muscade, j’y écrivis le nom de la Buchold ; je l’entortillai dans un linge,

 

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j’enfermai le tout dans une boîte de fer-blanc, je fis sur le couvercle deux croix séparées par une étoile, et, le soir venu je jetai le talisman à la mer, avec un de Profundis, puis j’allai me fourrer dans mon hamac.

Je n’y étais pas plus tôt que j’entendis crier :

– Un homme à la mer !

Vous savez, quand on entend ce cri-là, c’est pour tout le monde ; car, dans un bâtiment, c’est le tour de mon camarade aujourd’hui, ce sera peut-être le mien demain. Je sautai au bas de mon hamac, et je courus sur le pont.

Il y eut un moment de confusion. Chacun disait : Qu’est-ce donc ? Qui est à la mer ? Est-ce moi, est-ce toi, est-ce lui ? Mais n’importe ; comme dans un navire bien tenu il y a toujours un homme armé d’un couteau près de l’aiguillette de la bouée de sauvetage, ou après l’échappement mer, l’homme avait déjà fait sa besogne, et la bouée était dans le sillage du bâtiment.

Pendant ce temps, le capitaine criait :

– La barre dessous ; défaites les hautes voiles ;

 

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larguez les drisses et les écoutes.

Voyez-vous, c’est une manoeuvre comme cela. Quand il tombe un homme à la mer, on met le bâtiment en panne ; et, pour mettre le bâtiment en panne, si on ne larguait pas les drisses et les écoutes, on aurait, pendant le temps qu’il fait son auloffée, pas mal de bouts-dehors cassés, de bonnettes déchirées, surtout s’il court grand largue.

En même temps, on hissait le canot au moyen de ses palans ; on prenait un bout de filin assez fort pour le supporter ; on passait le bout de dessus en dessous, dans un chaumard accolé au portemanteau... Bref, on mettait un canot à la mer.

Pendant ce temps-là, tout le monde était à l’arrière ; c’était une vraie bouée de sauvetage qu’on avait laissée, avec un feu d’artifice pour éclairer ; le feu d’artifice brûlait ; de sorte qu’on pouvait voir un individu qui nageait, qui nageait, qui nageait.

Quand je dis qu’on pouvait voir, je me trompe, il n’y avait que moi qui voyais ; et j’avais beau

 

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dire : « Voyez-vous ? voyez-vous ? » les autres disaient : « Non, nous le voyons pas. »

Puis, en regardant tout autour d’eux, les matelots disaient :

– C’est drôle, me voilà, te voilà, le voilà, nous sommes tous là. Qui donc a vu tomber un homme à la mer ?

Tout le monde disait :

– Pas moi, pas moi, pas moi.

– Mais enfin, qui a crié un homme à la mer ?

– Pas moi, pas moi, pas moi.

Personne n’avait vu, personne n’avait crié. Pendant ce temps-là, le nageur ou la nageuse avait gagné la bouée, et je voyais distinctement une personne cramponnée dessus.

– Bon, dis-je, il la tient.

– Quoi ?

– La bouée.

– Qui ?

– L’homme qui est à la mer.

 

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– Tu vois quelqu’un sur la bouée, toi ?

– Tiens, parbleu !

– Dis donc, Olifus qui voit quelqu’un sur la bouée, dit le maître timonier. Jusqu’ici il paraît que j’avais de bons yeux, mais je me trompais, n’en parlons plus.

Le bateau était à la mer et ramait vers la bouée.

– Ohé ! du bateau ! cria le maître timonier, voyez-vous quelqu’un sur la bouée ?

– Personne.

– Dites donc, il me vient une idée, dit le maître timonier en se retournant vers les matelots.

– Laquelle ?

– C’est que c’est Olifus qui a crié : Un homme à la mer !

– Ah ! par exemple !

– Dame ! personne ne manque, personne ne voit la bouée occupée ; il n’y a qu’Olifus qui prétend qu’il manque quelqu’un ; il n’y a qu’Olifus qui voit un individu sur la bouée ; il

 

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faut qu’il ait ses raisons pour cela.

– Je ne dis pas qu’il manque quelqu’un, je dis qu’il y a quelqu’un sur la bouée.

– Nous allons bien voir ; voilà le canot qui la ramène.

En effet, le canot avait joint la bouée, et l’avait amarrée à son arrière, de sorte qu’elle suivait dans le sillage.

Je voyais distinctement une personne assise sur la diable de bouée, et plus le canot approchait, mieux je distinguais.

– Ohé ! du canot, cria le maître timonier, que nous amenez-vous là ?

– Rien.

– Comment rien ! m’écriai-je, vous ne voyez pas ?

– Eh bien ! mais qu’a-t-il donc ? on dirait que les yeux vont lui sortir de la tête.

En effet, voyez-vous, je venais de reconnaître mon affaire, et je disais : « Bon ! je suis toisé ! » Monsieur, la personne qui était sur la bouée,

 

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c’était la Buchold que je croyais avoir jetée à la mer dans une boîte de fer-blanc.

– Ne la ramenez pas ! m’écriai-je. Jetez-la à la mer... Ne voyez-vous pas que c’est une sirène ? ne voyez-vous pas que c’est une femme marine ? ne voyez-vous pas que c’est le diable ?

– Allons, allons, dit le maître timonier, décidément il est fou : liez-moi ce gaillard-là, et prévenez le chirurgien.

En un tour de main je fus lié et porté dans un cadre ; puis le chirurgien vint avec sa lancette.

– Oh ! dit-il, ce n’est rien ; une fièvre cérébrale, voilà tout. Je vais le saigner à blanc, et si dans trois jours il n’est pas mort, il y aura de la chance qu’il en revienne.

Je ne me souviens plus de rien, si ce n’est que j’éprouvai une douleur au bras, que je vis couler mon sang et m’évanouis.

Mais cependant je ne m’évanouis pas si vite que je n’entendisse le capitaine dire tout haut :

– Personne, n’est-ce pas ?

Et tout l’équipage de répondre :

 

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– Personne.

– Ah ! brigand d’Olifus, je lui promets bien une chose, c’est de le jeter sur la première terre que nous rencontrerons.

Ce fut sur cette douce promesse que je perdis connaissance.

 

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IX

 

La pêche des perles

 

Le capitaine était homme de parole ; quand je revins à moi, j’étais effectivement à terre. Je m’informai dans quelle portion du monde je me trouvais, et j’appris que le trois-mâts Jean-de-Witt, c’était le nom de mon bâtiment de la compagnie des Indes, m’avait déposé, en passant, à Madagascar.

Comme j’avais trois mois et demi de service à bord du Jean-de-Witt, je trouvai sous mon oreiller une somme de cent quarante francs, qui faisait juste le prix de mes trois mois et demi.

Vous voyez que c’était encore un brave homme tout de même que le capitaine. Il pouvait me retenir un mois, puisque depuis un mois je ne faisais plus de service.

 

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Pendant ce mois-là, où il m’était impossible de dire ce qui s’était passé, nous avions atterri à Sainte-Hélène, doublé Le Cap et jeté l’ancre à Tamatave, où l’on m’avait déposé.

Comme ce n’était point à Tamatave que je désirais former un établissement quelconque, mais bien dans l’Inde, je m’inquiétai près de mon hôte d’un moyen de transport. Une occasion pour l’Inde, c’était, un événement à Tamatave. Mon hôte me conseilla en conséquence de gagner Sainte-Marie, où la chance me serait meilleure. Un bateau partait huit jours après pour Pointe-Larrée ; je résolus d’y prendre passage, si dans huit jours je me trouvais mieux.

Je n’avais qu’une peur, monsieur, il n’y avait qu’une chose qui pût faire que j’allasse plus mal : c’était si par hasard on avait débarqué ma femme avec moi.

La première nuit, voyez-vous, je la passai dans des transes que ce n’était pas vivre ; au moindre bruit que j’entendais, je disais : « Bon, la Buchold ! » et la sueur me montait au front ; après cela, vous comprenez, il y avait encore un

 

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peu de fièvre.

Enfin le jour vint. Rien. Je respirai.

La seconde nuit, rien encore.

La troisième, idem.

Les quatrième, cinquième, sixième, septième, huitième, rien. Aussi je reprenais vie à vue d’oeil. Et quand mon hôte vint me dire :

– Voyons, êtes-vous en état de partir pour Sainte-Marie ?

– Je crois bien, lui dis-je.

Et en dix minutes j’étais prêt.

Nos comptes furent bientôt réglés. Il ne voulut rien recevoir. J’aimais mieux le payer en reconnaissance qu’en monnaie, attendu que j’étais mieux fourni de l’une que de l’autre. Je n’insistai donc pas ; nous nous embrassâmes et je m’embarquai pour Pointe-Larrée.

Ce n’était pas sans inquiétude que je remettais le pied sur la mer. À chaque poisson que j’apercevais, je croyais que c’était ma femme. On voulut pêcher en route, mais je priai tant, que les

 

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matelots n’eurent pas le courage de jeter la ligne.

Je ne fus bien réellement tranquille qu’en arrivant à Pointe-Larrée. La mer était l’élément de la Buchold ; mais ne l’ayant pas aperçue pendant la traversée, je me dis : « Bon ! elle est dépistée. »

Je ne décidai pas moins que je m’en irais de Pointe-Larrée à Tintingue par terre. La terre, c’était mon élément à moi, et il me semblait que j’y étais plus fort. C’est drôle, moi, qui auparavant ne savais pas à quoi pouvait servir la terre, si ce n’est pour y prendre de l’eau et y faire sécher du poisson.

Je m’arrangeai donc avec deux guides noirs, qui, moyennant un couteau-fourchette que j’avais et qui se séparait en deux, consentirent à me conduire de Pointe-Larrée à Tintingue. Vous comprenez que c’était pour ménager mes cent quarante francs, toujours.

Le lendemain nous partîmes ; ça ne s’appelait pas s’en aller par terre, voyez-vous ; car à chaque instant la route était coupée de rivières et de marais où nous avions de l’eau jusqu’à la

 

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ceinture. De distance en distance nous apercevions quelques îles de terre ferme sur lesquelles foisonnait le gibier.

– Êtes-vous chasseur ?

– Oui.

– Eh bien ! si vous aviez été là, vous vous seriez joliment amusé. Les pintades, les tourterelles, les cailles, les pigeons verts, les pigeons bleus, tout cela s’envolait par milliers, si bien que nous nous procurâmes, rien qu’avec nos bâtons, un rôti de prince.

À midi, nous nous arrêtâmes sous un bosquet de palmiers ; c’était l’heure du dîner. Je plumai nos pintades, mes nègres firent du feu, on secoua quelques arbres qui donnèrent leurs fruits, que le roi de Hollande n’en a jamais mangé de pareils, et nous commençâmes notre repas.

Il n’y avait qu’une chose qui nous manquait : c’était une bonne bouteille de vin de Bordeaux ou d’ale d’Edimbourg : mais comme je suis philosophe, et que je sais me passer de ce qui me manque, je m’acheminai vers le ruisseau, afin de

 

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boire à même.

Ce que voyant, un de mes guides me dit :

– Ça né pas bon de l’eau, mossié.

– Parbleu, répondis-je, je le sais bien que ce n’est pas bon, et j’aimerais mieux du vin.

– Il aimeré mieux du vin, mossié ?

– Eh ! oui, mossié, il aimerait mieux du vin, repartis-je, impatienté.

– Eh bien ! moé va en donné à li.

– Du vin ?

– Oui, et du vin nouveau. Vené, mossié.

Je le suivis en me disant tout bas : « Ah farceur ! si tu me fais aller, nous ferons notre compte en arrivant. »

Je disais en arrivant, voyez-vous, parce qu’en route mes gaillards auraient pu me jouer un mauvais tour, tandis qu’une fois arrivé...

– Oui, oui, je comprends.

Je le suivis donc ; il marcha une trentaine de pas, puis regardant autour de lui :

 

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– Vené, vené, mossié, véla le tonneau.

Et il me montra un arbre.

Je disais toujours tout bas : « Ah ! farceur, si tu me fais aller... »

– Eh bien ! c’était un ravenala, l’arbre qu’il vous montrait, dit Biard.

Olifus le regarda avec de grands yeux tout étonnés.

– Tiens, vous savez cela, vous ?

– Pardieu !

– C’était un ravenala, comme vous avez dit, surnommé l’arbre du voyageur. Eh bien ! moi, j’avais déjà bien voyagé, et cependant je ne connaissais pas cet arbre, de sorte que lorsqu’il cueillit une feuille, qu’il lui donna la forme d’un verre, et qu’il me dit : « Prenez ça, mossié, et n’en perdé pas une goutte, » je répétais toujours. « Ah ! farceur ! »

Monsieur, il donna un coup de mon couteau dans l’arbre, et il en sortit une eau, voyez-vous, ou plutôt un vin, ou plutôt une liqueur...

 

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Je lui en ôtai mon chapeau, monsieur, comme si ce singe de nègre était un homme.

Après moi, mes deux nègres burent.

Je me mis à boire après eux. J’aurais bu jusqu’au lendemain, mais ils me dirent qu’il fallait reprendre la route. Je voulais mettre un foret à l’arbre tant ça me faisait de peine de voir perdre une si bonne liqueur, mais ils me dirent que je trouverais des ravenalas tout le long du chemin, qu’à Madagascar il y avait des forêts de ravenalas.

J’eus un instant l’envie de m’arrêter à Madagascar et d’exploiter une de ces forêts-là.

Le lendemain, nous arrivâmes à Tintingue : mes guides ne m’avaient pas menti ; tout le long de la route nous avions trouvé des ravenalas que j’avais mis en perce.

À Tintingue, le hasard fit que je rencontrai un riche Chingulais qui faisait le commerce de perles. Le moment de cette pêche, qui a lieu au mois de mars, était arrivé, et il était venu chercher des plongeurs sur la côte du Zanguebar

 

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et parmi les sujets du roi Radhama, qui passent pour les plus hardis pêcheurs du monde. Il me reconnut pour un Européen. Il cherchait un directeur de pêcherie. Il crut que je pourrais faire son affaire : il faisait la mienne à merveille. Je lui offris de me prendre à l’essai ; il accepta. Quinze jours après nous jetions l’ancre dans le port de Colombo.

Il n’y avait pas de temps à perdre ; la pêche était déjà commencée. Nous ne fîmes que toucher à Colombo, et nous appareillâmes pour Condatchy, qui est le bazar de l’île. Mon Chingulais était un des principaux adjudicataires de la pêche. Nous partîmes avec une véritable flottille et nous nous dirigeâmes sur l’île de Mannar, aux environs de laquelle se fait la pêche.

Notre flottille se composait de dix barques montées par vingt hommes chacune. Sur ces vingt hommes, dix forment l’équipage des manoeuvres, dix sont des plongeurs.

Ces barques ont une forme particulière, sont longues et larges, n’ont qu’un mât et une voile, et ne tirent pas plus de dix-huit pouces d’eau.

 

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J’étais patron d’une de ces barques.

J’avais prévenu mon Chingulais que je n’entendais rien à la pêche des perles, mais que j’étais un manoeuvrier de première force, et, en effet, il ne tarda pas à s’apercevoir que je menais ma barque d’une certaine façon qui faisait que les autres patrons n’étaient que de la Saint-Jean.

Seulement, au bout de trois jours, je m’aperçus d’une chose, c’est que nos plongeurs, pourvu qu’ils fussent habiles, pouvaient quelquefois gagner en un jour dix fois ce que moi, leur patron, je gagnais en un mois.

Cela tenait à ce que les pêcheurs sont intéressés, dans la proportion d’un dixième, à la pêche qu’ils font ; de sorte que si un plongeur a de la chance, s’il tombe sur un banc d’huîtres, il peut gagner dix, quinze et vingt mille livres dans sa saison, c’est-à-dire en deux mois ; tandis que moi pendant ces deux mois, je gagnais purement et simplement cinq cents livres.

Alors je me mis à étudier la façon dont s’y prenaient mes hommes. Au bout du compte, ce n’était pas la mer à boire.

 

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Chaque plongeur prenait entre ses deux pieds ou nouait autour de ses reins une pierre, d’une dizaine de livres à peu près ; puis, lesté de cette pierre qui l’entraînait à fond, il se jetait à l’eau, tenant un sac en filet d’une main, et de l’autre récoltant le plus d’huîtres qu’il en pouvait trouver. Quand il n’a plus d’air, il secoue le cordon d’amarre qui le retient à la barque, et on le ramène à la surface de l’eau. Chaque homme de l’équipage veille sur ce cordon, de manière à ce que le plongeur n’ait pas besoin de faire signe deux fois. Voilà pourquoi les matelots sont en nombre égal aux plongeurs.

La pêche était excellente, et je n’avais qu’un regret, c’était de m’être engagé comme patron au lieu de m’être engagé comme plongeur. À Monnikendam, j’avais une certaine réputation pour rester sous l’eau, et bien m’en avait pris quand j’avais été obligé de chercher mon chemin sous la glace, vous savez, dans le lac de Stavorin. La seule chose qui me consolât, c’est que j’avais une peur affreuse, en plongeant, de rencontrer la Buchold ; et alors, vous comprenez, ce n’était plus drôle. Bonsoir les huîtres ! J’aimais mieux

 

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rester toute ma vie patron à deux cent cinquante livres par mois.

Au reste, ce n’était pas la seule chose qu’il y eût à craindre : les requins connaissent l’époque de la pêche comme s’ils avaient des calendriers et c’est incroyable, pendant les deux mois qu’elle dure, la quantité de ces poissons-là qui vient flâner dans la baie de Mannar. Aussi il n’y avait pas de jours qu’il n’arrivât quelque accident. Mais, je dois le dire, s’il n’y avait eu que les requins, ça ne m’aurait pas empêché de plonger ; c’était la Buchold.

Nous avions à bord, au nombre de nos plongeurs, un nègre et son fils. C’étaient deux magnifiques Africains, qui avaient été donnés à mon Chingulais par l’iman de Mascate lui-même ; l’enfant avait quinze ans et le père trente-cinq. C’étaient nos plus hardis et nos plus habiles plongeurs. Depuis dix ou douze jours que durait la pêche, ils avaient, à eux seuls, ramassé presque autant d’huîtres que les huit autres pêcheurs ensemble. J’avais pris le petit noiraud en amitié, et, au milieu de ses camarades, c’était lui que je

 

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suivais particulièrement dans ses plongeons ; aussi, en sortant de l’eau, c’était toujours entre mes jambes qu’il venait déposer sa prise, et je veillais sur sa part. On l’appelait Abel.

Un jour il se jette à l’eau. Bon ! Il restait toujours quinze à vingt secondes sans reparaître, ce qui est énorme, voyez-vous ! Contre son habitude, à peine a-t-il disparu qu’il secoue l’amarre, et allez donc ! et allez donc ! L’homme qui était chargé du cordon pensait à autre chose ; il venait de voir le pauvre moricaud sauter à la mer. Quand je lui dis : « Mais hisse donc ! imbécile, hisse donc ! tu vois bien qu’il se passe quelque chose d’extraordinaire là-dessous ; hisse donc ! » Va te promener : il était déjà trop tard. Je vois un grand point rouge qui monte à la surface de l’eau en s’élargissant ; et puis, au milieu de la flaque, l’enfant qui barbote avec une jambe coupée au-dessus du genou.

Au même instant, le père reparaît ; il voit la figure convulsive de son enfant, le sang qui rougit l’eau. Il ne pleure pas, il ne crie pas. Seulement, son visage, qui est d’un noir d’ébène,

 

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devient couleur de cendre. Il remonte avec le petit Abel dans la barque, me le pose sur les genoux, prend un grand couteau, coupe la corde qui lui lie la pierre autour des reins, coupe la corde qui l’attache à la barque, et plonge juste au moment où le requin venait à fleur d’eau.

Je dis : « Faites attention, vous autres, je connais l’homme, nous allons voir quelque chose de drôle. »

À peine j’avais achevé, v’lan ! le requin, dont on voyait la nageoire dorsale au-dessus de la mer, fouette la mer avec sa queue et plonge à son tour ; et puis voilà dans l’eau des tourbillons, des remous, un tohu-bohu épouvantable, et le petit qui criait, les yeux ardents, sans penser à lui : « Courage, père, courage ! tue, tue, tue ! » et qui voulait se jeter à la mer avec sa pauvre jambe déchirée. Croyez-moi, allez, vous ne verrez jamais rien de pareil à ce qui se passa sous nos yeux ; ça dura un quart d’heure, un grand quart d’heure. Pendant ce quart d’heure-là il ne revint que cinq fois à la surface de l’eau pour respirer, pour faire des yeux un signe à son fils, comme

 

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pour lui dire : « Va, sois tranquille, tu seras vengé ; » et puis il replongeait, et aussitôt la mer redevenait tourmentée comme par une tempête sous-marine. À vingt pas tout autour, ça n’était qu’une tache de sang ; le monstre faisait des bonds de six pieds hors de l’eau, et l’on voyait ses entrailles qui pendaient par son ventre ouvert. Enfin, la mer commença à se calmer ; ce n’était plus l’homme qui venait respirer, c’était l’animal. Enfin le requin entra dans l’agonie, tourna sur lui-même, fouetta désespérément l’air avec sa queue, plongea, reparut, plongea encore, puis on vit comme des éclairs d’argent qui flamboyaient sous la vague ; c’était lui qui remontait, le ventre en l’air, roulant inerte et raide comme une solive.

Le requin était mort.

Alors le nègre reparut à son tour, vint prendre son enfant dans ses bras, et alla s’asseoir avec lui au pied du mât.

Le chirurgien d’un bâtiment français, qui se trouvait dans la baie de Colombo, fit l’amputation au pauvre Abel, et l’entrepreneur de la pêche laissa au père la part entière d’huîtres qu’il avait

 

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pêchée.

En regardant le requin qui était revenu à la surface de l’eau, en comptant ses soixante-trois blessures, dont deux trouaient le coeur, j’avais fait cette réflexion, que puisqu’on se défend bien contre un requin, que puisqu’on vient bien à bout d’un requin, on peut bien se défendre contre une femme, et venir à bout d’une femme, fût-ce une femme marine. J’eus donc honte de ma lâcheté, et, comme la part d’huîtres perlières des deux nègres était estimée plus de douze mille livres, pour dix jours de pêche, je me sentis tourmenté de l’idée de faire fortune ; de sorte que la première fois que mon Chingulais vint nous faire une visite, chose à laquelle il ne manquait pas tous les quatre ou cinq jours, je lui demandai, comme une faveur, de troquer ma position de patron de barque contre celle de simple plongeur.

Cette demande parut le contrarier.

– Olifus, me dit-il en hollandais, je suis fâché que vous me demandiez cela ; vous êtes un de mes bons patrons de barque, et, s’il ne faut que doubler votre solde pour vous garder, je la

 

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doublerai.

– Vous êtes bien bon, lui répondis-je ; mais, voyez-vous, je suis breton d’origine, greffé hollandais par là-dessus ; quand quelque chose m’entre dans la tête, ça y entre si bien que moi-même je ne peux pas l’en faire sortir. Je me suis mis dans la tête de pêcher des perles ; c’est comme cela, ce sera comme cela, ça ne peut pas être autrement.

– Sais-tu plonger, au moins ?

– Oh ! je suis né en Danemark. le pays des phoques.

– Eh bien ! voyons ce que tu sais faire.

– Oh ! quant à cela, dis-je ; ce ne sera pas long.

En un tour de main, je me mis tout nu, je m’attachai un galet de dix livres aux pieds, je pris un filet à ma main gauche comme je voyais faire aux autres plongeurs, je n’oubliai pas un couteau bien emmanché que je passai à ma ceinture, je me fis amarrer à la place du pauvre petit Abel ; je me dis : « Ah bah ! ma foi tant pis, si la Buchold y

 

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est, on la verra », et je sautai à la mer.

Il y avait à peu près sept brasses. J’allai assez rapidement au fond, puis j’ouvris les yeux, je regardai autour de moi, c’était le moment d’angoisse.

Pas de Buchold, et des huîtres à remuer à la pelle.

Je remplis mon filet et je tirai la ficelle pour qu’on me remontât. J’étais resté du premier coup dix secondes sous l’eau.

Je vidai le filet aux pieds de notre entrepreneur.

– Tenez, lui dis-je, qu’en dites-vous ?

– Que tu es un habile plongeur ; que tu peux, en effet, faire ta fortune, et que je n’ai pas le droit de t’en empêcher.

Cette facilité à faire ce que je désirais me donna un peu de honte. Je comparai la conduite du patron de la pêcherie à celle du patron de la barque. Je n’avais pas le côté brillant.

– Cependant, lui dis-je, comme vous m’avez engagé comme patron et non comme plongeur,

 

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vous avez le droit de me demander plus qu’aux autres.

– Non, dit-il ; nous arrangerons cela autrement, et, je l’espère, à la satisfaction de tout le monde. Tu es bon patron et bon plongeur ; sois patron pour moi et plongeur pour toi. Les plongeurs ont droit au dixième de leur pêche ; comme tu me rends des services, je te donne le huitième de la tienne ; c’est-à-dire que tu seras sept jours patron, et le huitième plongeur. Bien entendu que la totalité de ce que tu pêcheras ce huitième jour sera pour toi. Cela te va-t-il ?

– Je crois bien que ça me va !

– Eh bien ! maintenant, comme la saison est déjà commencée depuis quelque temps, suppose que notre marché est fait depuis sept jours, et commence demain.

Il n’y avait rien à dire qu’à le remercier. Je lui pris la main et je la baisai.

C’est la façon de remercier dans le pays.

J’attendis le lendemain avec impatience.

 

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X

 

Nahi-Nava-Nahina

 

Je ne m’étais pas trompé, continua le père Olifus après être passé du tafia au rhum. La pêche fut excellente ; pendant les six jours que je me livrai à cet exercice, je pêchai pour 7000 francs de perles à peu près, et je ne vis ni requin ni Buchold.

La saison était finie ; je remerciai mon Chingulais en lui offrant mes services pour l’année suivante, et, ayant réalisé mon bénéfice, je me retirai à Négombo, charmant petit village encadré par des prairies et ombragé par des bois de canneliers.

J’avais l’intention d’employer tout l’intervalle qui devait s’écouler entre les deux saisons de pêche à un commerce soit de bois de cannelle,

 

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soit de châles, soit d’étoffes. Cela m’était chose facile, la population qui domine à Colombo, l’une des capitales de l’île, éloignée de Négombo de quelques lieues seulement, étant encore aujourd’hui la population hollandaise.

Je commençai par acheter une maison à Négombo ; ça n’est pas une grande dépense ; pour trois cents francs, j’eus une des plus jolies du village. C’était une charmante case en tiges de bambous se liant par des attaches de fibres de cocotier, n’ayant qu’un étage et trois chambres ; mais, trois chambres, c’était tout autant qu’il en fallait pour moi. Moyennant cent cinquante francs, j’eus un des ménages les plus confortables de l’île. Il se composait d’un lit, de quatre nattes, d’un mortier à piler le riz, de six plats de terre et d’une râpe à noix de coco.

J’avais déjà arrêté le genre de commerce que je voulais faire : c’était d’acheter des étoffes d’Europe à Colombo et de faire des échanges avec les Bedaths.

Je vais vous dire ce que c’est que les Bedaths.

Les Bedaths c’est une race sauvage qui se

 

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cache dans les forêts, qui vit indépendante, qui n’a pas de roi, et qui se nourrit de sa chasse. Ces gaillards-là n’ont pas même besoin d’acheter des maisons, eux, attendu qu’ils n’ont ni villes ni villages, pas même une simple cabane. Leur lit est le pied d’un arbre entouré de branches épineuses ; si quelque éléphant, quelque lion, quelque tigre essaie de passer à travers la haie qu’ils ont faite, le bruit les réveille, ils grimpent sur leur arbre, et de là ils font la nique aux tigres, aux lions et aux éléphants. Quant aux serpents, que ce soient des cobra-di-capello, des caravilla, des tii-polonga ou des bodrou-pam, quatre gueusards de reptiles qui vous tuent un homme, une mouche, ils s’en moquent comme de colin-tampon, attendu qu’ils ont des charmes contre leurs morsures ; il n’y a donc que le pembera, qui n’a pas de venin, c’est vrai, mais qui avale un homme comme nous avalons une huître, dont ils ont à s’inquiéter ; mais, vous comprenez, des insectes de vingt-cinq à trente pieds de long, ça n’est pas commun. Bref, ils n’ont donc pas de maison, et ils s’en passent.

Voici la façon dont on fait le commerce avec

 

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eux. Quand ils ont besoin de quelque objet manufacturé, comme fer ou étoffes, ils se rapprochent des villes ou des villages, déposent dans un endroit convenu de la cire, du miel ou de l’ivoire ; ils écrivent en mauvais portugais sur une feuille d’arbres ce qu’ils désirent en retour, et on le leur porte.

Je me mis donc en communication avec les Bedaths, et je fis des échanges pour de l’ivoire.

En attendant, je m’étais fait une société. Je fréquentais assez particulièrement un brave homme de Chingulais, joueur enragé aux dames, et qui faisait le commerce de cannelle. Dix fois, il s’était ruiné au jeu, et dix fois il avait refait sa fortune pour se ruiner encore. C’était l’homme qui se connaissait le mieux en épices de toute l’île peut-être, et, à la simple vue d’un cannelier : « Bon, disait-il, voilà le vrai courouundou, c’est-à-dire, voilà ce qu’il y a de mieux. » Il faut vous dire qu’il y a à Ceylan dix sortes de canneliers, et que les plus forts s’y trompent ; lui ne s’y trompait jamais. À quoi reconnaissait-il cela ? était-ce à la forme de la feuille, qui ressemble à

 

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celle de l’oranger ? était-ce au parfum de la fleur ? était-ce à son petit fruit jaune, gros comme une olive à peu près ? je n’en sais rien. Tant il y a qu’il vous mettait la main sur un cannelier, lui enlevait sa première écorce, fendait la seconde, la faisait sécher, vous la roulait dans de la toile de cocotier, mettait son nom sur le ballot, et tout était dit ; on ne demandait pas même à voir l’échantillon.

Aussitôt son argent en poche, il le faisait sonner, et qui voulait jouer aux dames avait son joueur tout trouvé.

Or, vous savez ou vous ne savez pas que les Chingulais sont enragés pour le jeu. Quand ils n’ont plus d’argent, ils jouent leurs meubles ; quand ils n’ont plus de meubles, ils jouent leurs maisons ; quand ils n’ont plus de maisons, ils jouent un doigt, deux doigts, trois doigts...

– Comment un doigt, deux doigts, trois doigts ? interrompis-je ?

– Parfaitement ! le perdant pose son doigt sur une pierre ; le gagnant a une petite hache avec laquelle il le lui coupe très habilement à la

 

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phalange convenue. Vous comprenez, on n’est pas obligé de jouer le doigt entier, on joue une phalange, celui qui a perdu trempe son doigt dans l’huile bouillante, cela cautérise la plaie, et il continue de jouer. Mon voisin Vampounivo avait trois doigts de moins à la main gauche ; il s’était arrêté au pouce et à l’index, mais je ne réponds pas qu’à l’heure qu’il est ils ne soient pas allés rejoindre les autres.

Entre lui et moi, vous comprenez, cela n’allait jamais jusque-là, je respecte trop mon individu ; je jouais une perle ou une dent d’éléphant contre une partie de cannelle. Je perdais ou je gagnais ; bon ! c’était fini.

Un soir que nous étions en train de faire notre partie de dames, je vis tout à coup paraître sur le seuil une belle jeune femme qui entre et se jette au cou de Vampounivo.

C’était sa fille ; elle avait seize ans, et n’avait encore été mariée que cinq fois.

Il faut vous dire qu’à Ceylan on peut se quitter après s’être pris à l’essai ; la prise à l’essai varie depuis quinze jours jusqu’à trois mois. Or, la

 

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belle Nahi-Nava-Nahina, c’était ainsi que se nommait la fille de Vampounivo, avait fait cinq essais, et, toujours mécontente de ses maris, était toujours revenue à la maison paternelle.

Je vis qu’ils avaient à parler d’affaires de famille, et discrètement je les quittai.

Le lendemain, Vampounivo vint me chercher. Sa fille lui avait demandé deux ou trois fois quel était cet Européen qui jouait aux dames avec lui quand elle était entrée, et il voulait me faire faire sa connaissance.

Je vous l’ai déjà dit, Nahi-Nava-Nahina était une femme superbe ; elle m’avait frappé à la première vue, je lui avais produit le même effet. Cette facilité qu’on a à Ceylan de se prendre à l’essai et de se quitter si l’on ne se convient pas me séduisait sur toutes choses ; au bout de huit jours, nous étions d’accord, elle de faire un sixième essai, et moi d’en faire un second.

La cérémonie conjugale est chose prompte et facile à accomplir chez les Chingulais ; on discute la dot, un astrologue fixe le jour du mariage, les familles des deux conjoints se

 

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réunissent, on s’assied autour d’une table au milieu de laquelle s’élève une pyramide de riz posée sur des feuilles de cocotier. Chacun puise à pleines mains dans la pyramide. Après ce témoignage d’intimité, la fiancée s’approche du fiancé ; chacun d’eux a fait trois ou quatre boulettes de riz et de noix de coco. On échange ces boulettes qu’on avale comme des pilules. Le fiancé offre à la fiancée un morceau d’étoffe blanche, et tout est dit.

L’affaire fut bientôt terminée. Pour mon compte, je donnai à mon beau-père quatre défenses d’éléphant ; il me donna un ballot de cannelle. Un astrologue fixa le jour de notre mariage. Le jour venu, nous mangeâmes le riz à pleines mains, après quoi j’avalai deux boulettes que la charmante Nahi-Nava-Nahina m’avait préparées. Je lui donnai une pièce d’étoffe blanche comme la neige et nous fûmes mariés.

L’habitude de Ceylan est que les époux soient reconduits séparément dans la chambre conjugale ; la femme la première, le mari ensuite. Cette conduite se fait au bruit des sistres, des

 

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tambours et des tam-tams, avec une partie de la population qui accompagne les mariés.

J’avais fait arranger de mon mieux la chambre nuptiale. À dix heures du soir, les jeunes filles vinrent prendre la belle Nahi-Nava-Nahina, qui s’achemina vers la maison en me lançant un dernier coup d’oeil.

Oh ! quel coup d’oeil !

Je mourais d’envie de la suivre ; mais il fallait donner le temps aux jeunes filles de conduire la mariée à son lit et de la coucher.

Je restai donc encore une demi-heure à peu près chez le beau-père ; il me proposa une partie pour passer le temps.

Ah ! oui, avec cela, que j’étais en train de jouer !

Enfin mon tour vint. Je me mis en route d’un pas que mes compagnons avaient toutes les peines du monde à suivre. Sur le seuil, je trouvai les jeunes filles qui dansaient, qui chantaient, qui faisaient le diable, enfin.

Elles voulurent m’empêcher de passer. Ah !

 

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bien oui ! j’aurais passé à travers un bataillon carré.

Je montai à la chambre : toute lumière était éteinte ; mais j’entendis une petite respiration, douce comme une brise, qui venait de l’alcôve. Je fermai la porte au verrou. Je me déshabillai ; je me couchai.

Je trouvai que les cinq premiers maris de Nahi-Nava-Nahina étaient des gaillards bien difficiles, quand tout à coup j’entendis une voix qui me fit courir un frisson dans tout le corps.

– Ah ! fit d’abord cette voix en modulant un soupir.

– Hein ! répondis-je en me soulevant sur les deux poings.

– Eh bien, oui ! c’est moi, dit la même voix.

– Comment, vous, la Buchold ?

– Sans doute.

Juste en ce moment, monsieur, un rayon de lune passait par la fenêtre et nous éclairait comme un réflecteur.

 

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– Mon ami, continua la Buchold, je viens vous dire que depuis deux mois, vous avez un fils que j’ai appelé Joachim, du nom du saint qui préside au jour où je suis accouchée.

– J’ai un fils depuis deux mois ! m’écriai-je. Mais comment cela se fait-il ? nous ne sommes mariés que depuis neuf.

– Vous savez, mon ami, qu’il y a des accouchements précoces, et que les médecins reconnaissent que les enfants qui naissent à sept mois naissent viables.

– Hum ! fis-je.

– Je lui ai choisi pour parrain, continua-t-elle, le bourgmestre Van Clief, chez lequel vous savez que j’ai passé trois mois avant notre mariage.

– Ah ! fis-je.

– Oui, et qui a promis de l’élever.

– Ah ! ah !

– Que voulez-vous dire ?

– Rien ! C’est bon, va pour monsieur Joachim ! ce qui est fait est fait. Mais pourquoi

 

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diable vous mêlez-vous de ce qui se passe à Ceylan, quand je ne me mêle pas, moi de ce qui se passe à Monnikendam ?

– Ingrat, dit-elle, voilà donc comme vous recevez les marques d’amour que l’on vous donne ! En avez-vous vu beaucoup de femmes qui fassent quatre mille lieues pour venir passer une nuit avec leur mari ?

– Ah ! vous ne venez donc que pour passer une seule nuit avec moi ? demandai-je un peu radouci.

– Hélas ! pas plus, répondit-elle ; comment voulez-vous que j’abandonne ce pauvre innocent qui est là-bas ?

– C’est vrai.

– Qui n’a que moi.

–Vous avez raison.

– Et voilà comme vous me recevez, ingrat !

– Mais il me semble que je ne vous ai pas trop mal reçue.

– Oui, parce que vous me preniez pour une

 

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autre.

Je me grattai la tête. Cette autre, qu’était-elle devenue ? Cela m’inquiétait un peu ; mais, pour le moment, ce qui m’inquiétait le plus, je l’avoue, c’était la Buchold.

Je pensai que ce qu’il y avait de mieux à faire, puisqu’elle ne parlait pas du coup de chenet, c’était de n’en point parler ; que puisqu’elle ne soufflait mot de la noix de muscade, c’était de garder le silence sur ce fait ; enfin, puisqu’elle promettait de partir au jour, c’était d’être le plus aimable que je pourrais pour elle, tant qu’il ferait nuit.

Cette résolution prise, il n’y eut plus de discussion entre nous.

Vers trois heures du matin je m’endormis. En m’éveillant, je regardai autour de moi, j’étais seul.

Seulement on faisait un grand bruit à la porte.

C’était le père de la belle Nahi-Nava-Nahina, qui venait, avec tous ses parents me faire des compliments sur ma nuit de noces.

 

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Vous comprenez qu’avant d’ouvrir, mon premier soin fut de m’inquiéter de ce qu’était devenue la belle Nahi-Nava-Nahina. Je n’étais pas trop rassuré sur le compte de la pauvre femme, connaissant la Buchold comme je la connaissais.

J’appelai tout bas, n’osant pas appeler tout haut : « Charmante Nahi-Nava-Nahina ! » et il me sembla qu’un soupir me répondait.

Ce soupir venait d’un petit cabinet qui donnait dans la chambre à coucher.

J’ouvris le petit cabinet, et je trouvai la pauvre Nahi-Nava-Nahina pieds et poings liés, un bâillon dans la bouche et proprement couchée sur une natte.

Je me précipitai vers elle, je la déliai, je la débâillonnai, je voulus lui expliquer la chose ; mais, vous le comprenez bien, je trouvai une femme furieuse. Elle n’avait pas entendu ce que nous avions dit, la Buchold et moi, parce que nous avions parlé hollandais, mais elle avait compris tout de même.

 

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J’eus beau faire, il n’y eut pas moyen de l’apaiser.

Elle déclara à sa famille qu’elle était encore, plus mécontente de son sixième essai que des cinq autres ; que les maris européens avaient vis-à-vis de leurs femmes de plus mauvaises façons que les maris chingulais, et qu’elle voulait quitter une maison où on lui faisait passer la première nuit de noces, liée, garrottée, bâillonnée, couchée sur une natte, tandis que son mari, à côté... Enfin... n’importe.

Tant il y a qu’elle ameuta contre moi père, frères, neveux, cousins, arrière-petits-cousins, et que voyant l’impossibilité qu’il y avait pour moi à rester à Négombo après une pareille aventure, je pris le parti de renvoyer au père son ballot de cannelle, tout en lui laissant mes quatre dents d’éléphant, et d’aller chercher fortune dans une autre partie de l’Inde.

Je me hâtai donc de réaliser tout mon petit avoir, qui se montait à dix ou douze mille livres, et, ayant trouvé un bâtiment qui faisait voile pour Goa, je m’y embarquai, huit jours après mon

 

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second mariage, second mariage qui, comme vous le voyez, avait si singulièrement tourné.

Le père Olifus poussa un soupir, qui prouvait le profond souvenir que la belle Nahi-Nava-Nahina avait laissé dans son esprit ; et, ayant avalé un verre de rhum, il continua.

 

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