Les mariages du père Olifus
Chapitre XI
Ce chapitre est long, il est donc découpé en 4 parties.
J’afermai donc une grande quantité de terre aux environs de Calicut, et je commençai mon défrichage, non pas comme on fait dans ce pays-là, en s’en rapportant à une vingtaine de sudras qui, éloignés de l’oeil du maître, le trompent à qui mieux mieux dans l’emploi de la journée,
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mais en surveillant tout moi-même.
Et pour que cette surveillance fût plus active, je commençai par me bâtir quatre cabanes aux quatre coins de mon exploitation. Ce qui me fut chose facile et peu dispendieuse, attendu que j’avais une grande quantité de cocotiers sur mon terrain, et que, comme chacun sait, cet arbre est un don du ciel pour ces climats, puisque avec son bois on bâtit des maisons, qu’avec ses feuilles on les couvre, qu’avec son écorce on tresse des nattes, qu’avec sa moelle on se nourrit, qu’avec son bourgeon on fait du vin, qu’avec sa noix on fait de l’huile, et qu’avec sa sève on fait du sucre.
Or, de ce vin, en le passant à l’alambic, je composais une espèce d’eau-de-vie avec laquelle je faisais faire tout ce que je voulais à mes sudras. Aussi ma récolte se pressentit-elle de mes distributions de tari.
On n’avait jamais rien vu de pareil, à Calicut, à mes dix ou douze arpents de cardamome ; non seulement ma récolte fut abondante, mais de première qualité, et je résolus, quand je vis le résultat, de consacrer cinq ou six ans à cette
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exploitation, au bout desquelles ma fortune était faite, surtout si j’allais vendre moi-même à Ceylan ce que j’avais récolté moi-même à Calicut.
Pour cela, il s’agissait purement et simplement de noliser un petit bateau et, pendant la fin de la saison d’été, de gagner Ceylan, lorsque j’aurais une cargaison suffisante.
Or, deux récoltes devaient me suffire pour charger un bateau, et deux récoltes à Calicut se font dans l’année.
Pendant ce temps, je continuais de visiter mon vieil ami Nachor et ma jeune amie la belle Amarou.
Je n’avais pas oublié que le père pouvait, pour mes patentes, pour mes droits de douane, etc., m’être plus utile, et, je l’avoue, ce grand dévouement à ses devoirs conjugaux que la fille avait déployé dans la fameuse journée de la suttie, m’avait profondément touché le coeur.
Or, le papa Nachor n’était pas un niais ; il m’avait vu payer comptant tout ce que j’avais
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acheté ou loué.
Il ne douta pas, à la manière dont je menais mon exploitation, que je ne fusse en train de faire fortune ; de sorte qu’il me recevait en homme qui désire que celui qu’il reçoit trouve la maison bonne, afin qu’il revienne dans la maison le plus souvent possible.
J’y revins tant et si bien, qu’au bout de huit ou dix mois, sauf le consentement de la belle Amarou, que j’avais cependant cru lire plus d’une fois dans ses yeux, tout était à peu près décidé entre moi et le père Nachor.
Un événement qui pouvait avoir les suites les plus déplorables amena, au contraire, une plus rapide conclusion des choses ; que peut-être nous désirions tous, mais que la pudeur de la belle Amarou l’empêchait de laisser transparaître.
Un jour que j’avais invité le père et la fille à venir visiter mes plantations, et que, comptant passer la journée tout entière dans la plaine, j’avais galamment fait dresser quatre collations dans mes quatre cabanes, la belle Amarou, qui suivait immédiatement l’esclave qui battait les
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deux côtés du sentier avec un bâton pour en écarter les reptiles venimeux, jeta un grand cri. Une petite couleuvre verte, de l’espèce la plus terrible et dont la blessure est toujours mortelle, venait de s’élancer d’une touffe d’herbe, et s’était attachée au pan de son écharpe.
J’avais vu s’élancer la couleuvre, j’avais entendu le cri, et d’un coup de la baguette que je tenais à la main, je l’avais atteinte si heureusement, que je lui avais fait lâcher prise puis, comme j’avais des bottes, d’un coup de talon je lui avais écrasé la tête.
Mais, pour avoir échappé au danger, la belle Amarou n’en était pas dans un meilleur état.
Au lieu de mourir du venin, elle semblait prête à mourir de frayeur.
Renversée sur un de mes bras, comme un beau lis de rivière, elle était pâle et frissonnante comme lui.
Je l’enlevai, et, la pressant contre ma poitrine, je la portai jusqu’à la cabane où nous attendait le déjeuner.
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Au reste, la charmante enfant, qui avait douze ans à peine, ne pesait guère plus à mes bras qu’un rêve ou une vapeur ; son coeur seul, en battant contre le mien, constatait la réalité.
Une fois entré dans la cabane, une fois la visite faite de tous côtés, la belle Amarou commença de se rassurer un peu et consentit à manger quelques grains de riz ; mais lorsqu’il fallut se remettre en route, la même frayeur s’empara d’elle, et elle déclara qu’elle était décidée à ne plus marcher à pied.
Rien ne pouvait m’être plus agréable qu’une pareille déclaration.
Je lui offris le même moyen de transport qui l’avait conduite où elle était. Elle regarda son père, lequel lui fit signe qu’elle pouvait accepter.
Je repris Amarou entre mes bras et nous nous remîmes en route.
Cette fois, comme elle craignait de peser trop lourdement, elle avait passé sa main autour de mon col, ce qui rapprochait son visage du mien, ses cheveux des miens, son haleine de la mienne,
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toutes choses qui, à ce qu’il paraît, n’étaient pas fâchées d’être rapprochées, attendu qu’elles se mêlaient à qui mieux mieux, et que, plus elle se mêlaient, plus elles se rapprochaient.
À la première cabane j’espérais être aimé ; à la seconde, j’étais sûr de l’être ; à la troisième, Amarou m’avait fait l’aveu de son amour ; enfin, à la quatrième, notre mariage était convenu, et il ne restait plus à arrêter que l’époque.
Cette époque, ce fut Nachor qui la fixa.
C’était un homme prudent que Nachor ; il avait bien vu la récolte sur pied, mais il voulait la voir en magasin. Il fixa donc la cérémonie au mois de juillet.
Cette époque m’allait assez ; c’était celle où je comptais expédier mon petit bâtiment, ou plutôt le conduire moi-même à Ceylan, et je n’étais pas fâché de laisser derrière moi quelqu’un qui surveillât le labour et la plantation de mon champ.
Amarou, avec la peur qu’elle avait des couleuvres vertes, était incapable de faire office
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d’inspecteur ; mais Nachor m’avait prouvé qu’il s’y connaissait, et quand il aurait à soigner les intérêts de sa fille unique, il n’y avait pas de doute que ces intérêts, qui se trouvaient tout naturellement être les miens, ne fussent parfaitement soignés.
Or, nous étions à la fin de mai ; je n’étais donc pas condamné à une longue attente.
Nachor et Amarou suivaient la religion hindoue. Il fut convenu que nous nous marierions selon le rite des brahmines.
En conséquence, quoique tout fût arrêté entre nous, je cherchai un brahmine pour faire en mon nom à Nachor la demande de la main d’Amarou.
C’est l’usage, et je ne voyais aucun inconvénient à me conformer à l’usage.
Je n’avais aucune connaissance parmi les brahmines ; Amarou m’indiqua ce grand coquin qui avait roulé sa nièce dans un drap, après avoir fait un faux serment par les eaux du Gange, et qui l’avait jetée dans la fournaise, malgré ses cris et ses supplications.
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Je n’avais rien contre lui que de le trouver assez mauvais parent. Mais comme la mission qu’il remplissait pour moi près de Nachor n’en faisait pas mon oncle, peu m’importait.
Au jour convenu, il partit donc de chez moi pour aller chez Amarou, rentra deux fois, à différents intervalles, sous prétexte qu’il avait toujours trouvé sur sa route de mauvais présages.
Mais, la troisième fois, les mauvais présages ayant disparu pour faire place, au contraire, aux plus heureux auspices, il ne s’agissait plus que de choisir un jour qui fût agréable à Brahma, quand il revint me dire que la main d’Amarou m’était accordée.
Je répondis que tous les jours m’étaient bons, que par conséquent le jour de Brahma serait le mien.
Le brahmine choisit le vendredi.
J’eus envie de chicaner un instant, vous savez que chez nous il y a des préjugés sur le vendredi ; mais j’avais fait le bravache, j’avais dit que tous les jours m’étaient bons, je ne voulus pas m’en
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dédire, et je répondis :
– Va pour le vendredi, pourvu que ce soit vendredi prochain.
Ce bienheureux vendredi arriva ; c’était chez Nachor que la cérémonie se faisait.
Vers cinq heures du soir, je m’y rendis.
Nous nous présentâmes réciproquement le béthel.
On alluma le feu Homan avec le bois Ravisitou.
Le grand gueux de brahmine, toujours l’oncle de la brûlée, prit trois poignées de riz et les jeta sur la tête d’Amarou.
Il en prit trois autres qu’il jeta sur la mienne, après quoi Nachor versa de l’eau dans une grande jatte de bois, me lava les pieds, puis il tendit la main à sa fille. Amarou posa sa main dans celle de son père, Nachor y jeta quelques gouttes d’eau, y déposa trois ou quatre pièces de monnaie, et me présenta Amarou en lui disant :
– Je n’ai plus rien à faire avec vous, je vous remets au pouvoir d’un autre.
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Alors le brahmine tira d’un sachet le véritable lien du mariage, c’est-à-dire le tali, espèce de ruban auquel pend une tête d’or. Il le montra à la compagnie, et me le rendit ensuite pour que je l’attachasse au cou de ma femme.
Le ruban noué, nous étions mariés.
Mais l’habitude est que les fêtes durent cinq jours, pendant lesquels le mari n’a aucun droit sur sa femme. Aussi, pendant les quatre premiers jours, fus-je si bien gardé à vue par les garçons et par les filles, qu’à peine si je pus baiser le petit doigt de la belle Amarou. Je tâchai de lui exprimer par mes regards combien le temps me paraissait long ; elle, de son côté, faisait des yeux qui semblaient dire : c’est vrai, il n’est pas court, mais patience ! patience !
Et, sur cette promesse, je patientais.
Enfin le cinquième jour se leva, s’écoula, finit : la nuit vint, on nous reconduisit jusqu’à ma maison. Dans la première chambre était une collation préparée ; j’en fis les honneurs à nos amis, tandis que l’on déshabillait et que l’on couchait ma femme.
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Puis, au bout d’un instant, quand je crus que personne ne faisait attention à moi, je me glissai vers la porte de la chambre à coucher, abandonnant bien volontiers le reste de la maison à mes convives, pourvu qu’ils m’abandonnassent la petite chambre où m’attendait la belle Amarou.
Mais, à la porte, je fus bien étonné de trébucher dans quelque chose ; je portai la main sur l’objet qui m’avait fait trébucher et je trouvai une paire de pantoufles.
Une paire de pantoufles à la porte d’Amarou ! que voulait dire cela ?
Cela me préoccupa un instant, mais je jetai bientôt les pantoufles de côté, et me mis en devoir d’ouvrir la porte.
La porte était fermée.
J’appelai de ma voix la plus douce : « Amarou, Amarou. Amarou », croyant toujours qu’elle allait ouvrir, mais quoique j’entendisse très bien qu’il y avait quelqu’un dans la chambre et plutôt même deux personnes qu’une, on ne me répondit pas.
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Vous comprenez ma colère : s’il n’y avait pas eu là ces diables de pantoufles, j’aurais encore pu douter ; mais, comme je ne doutais pas, j’allais commencer à carillonner de toutes mes forces, lorsque je sentis qu’on me saisissait le bras.
Je me retournai, je reconnus Nachor.
– Ah ! pardieu ! lui dis-je, vous êtes bienvenu, vous allez m’aider à faire justice de votre coquine de fille.
– Que voulez-vous dire ? demanda Nachor.
– Je veux dire qu’elle est enfermée avec un homme, ni plus ni moins.
– Avec un homme ? s’écria Nachor ; en ce cas je la renie pour ma fille, et, si c’est vrai, vous pouvez la mettre en prison et même la tuer, c’est votre droit.
– Ah ! tant mieux ! je suis bien aise que ce soit mon droit, et je vais en profiter, je vous en réponds.
– Mais qui vous fait croire cela ?
– Pardieu, le bruit que j’entends dans la chambre, et puis ces pantoufles.
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Et je poussai du pied les preuves de conviction dans les jambes de Nachor.
Nachor ramassa une pantoufle, puis l’autre, et, les regardant avec attention :
– Oh ! bienheureux Olifus ! s’écria-t-il, oh ! fortuné mari oh ! famille privilégiée que la nôtre ! Mon gendre, remerciez Wishnou et sa femme Lackemy, remerciez Siva et sa femme Parvatty, remerciez Brahma et sa femme Saraswaty ; remerciez Indra et sa femme Avitty ; remerciez l’arbre Kalpa, la vache Kamaderou et l’oiseau Garrouda. Un saint homme daigne faire pour vous ce qu’il ne fait d’ordinaire que pour le roi du pays ; il vous épargne la peine que vous alliez prendre, et dans neuf mois, si les huit grands dieux de l’Inde ne détournent pas les regards de nous et de votre femme, nous aurons un brahmine dans notre famille.
– Pardon ! pardon ! m’écriai-je, je ne tiens pas du tout à avoir un brahmine dans ma famille. Je ne suis pas paresseux, et la peine que prend notre saint homme, je l’eusse parfaitement prise moi-même. Je ne suis pas roi du pays, et par
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conséquent, je ne regarde pas comme un honneur qu’un prêtre s’enferme avec ma femme la première nuit de mes noces. Je ne remercierai ni l’oiseau Garrouda, ni la vache Kamaderou, ni l’arbre Kalpa, ni Indra, ni Brahma, ni Siva, ni Wishnou, mais je vais casser les reins à votre gueux de brahmine, qui a brûlé sa nièce après avoir juré par les eaux du Gange qu’il allait la reconduire à la maison.
Et, en disant ces mots, je sautai sur un bambou, bien décidé à mettre ma menace à exécution.
Mais aux cris de Nachor, toute la noce accourut ; ce que voyant, je jetai mon bambou, et me précipitai dans un cabinet dont je refermai la porte derrière moi.
Là je pus donner libre cours à ma colère.
Je me précipitai sur le plancher couvert de nattes et je me roulai en jurant et en blasphémant de la bonne manière.
Tout en me roulant, tout en jurant, tout en blasphémant, je me trouvai entre des bras qui me
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serrèrent et contre une bouche qui m’embrassa.
Cela ne m’étonna pas trop.
Parmi mes esclaves de la quatrième classe, c’est-à-dire de la classe des sudras, il y avait une jolie fille de quatorze ou quinze ans que parfois j’avais trouvée dans mon lit, comme mes serpents preneurs de rats, et que, je dois le dire, j’y avais rencontrée avec plus de plaisir.
Cette fidélité à mon malheur, le soir même où j’avais complètement oublié la pauvre fille, me toucha.
– Ah ! ma pauvre Holaoheni, lui dis-je, je crois que décidément il y a un sort sur moi et sur mes femmes. Aussi je jure bien désormais de ne plus me marier, et quand j’aurai une belle maîtresse comme toi, de me borner à elle. Aussi, tiens !
Et je lui rendis le baiser qu’elle m’avait donné.
– Ah ! fit-elle au bout de cinq minutes.
– Ouais ! m’écriai-je, ce n’est pas Holaoheni ; qui est-ce donc ? Ah ! mon Dieu ! mon Dieu ! serait-ce encore...
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Et cette sueur bien connue, que j’ai déjà constatée dans trois circonstances pareilles, me passa sur le front.
– Eh oui ! ingrat, c’est moi encore, c’est moi toujours ; c’est moi qui ne me lasse pas d’être repoussée, insultée, trompée, et qui reviens chaque fois que j’ai une bonne nouvelle à t’apprendre.
– Bon. ! fis-je en me débarrassant de l’étreinte conjugale, connue la bonne nouvelle, vous venez m’annoncer que je suis père d’un troisième enfant, n’est-ce pas ?
– Que j’ai appelé Philippe, en mémoire du jour ou je suis venue vous avertir que votre troisième femme vous trompait. Hélas ! aujourd’hui, je n’ai pas eu besoin de vous avertir, vous vous en êtes aperçu vous-même, mon pauvre ami !
– Ah çà ! m’écriai-je impatienté, c’est très bien, mais me voilà trois fils sur les bras, il me semble que c’est bien assez.
– Oui, et vous voudriez une fille, dit la
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Buchold ; eh bien ! nous sommes aujourd’hui au 20 juillet, jour de sainte Marguerite, espérez qu’à la recommandation de cette bonne sainte vos voeux seront exaucés.
Je poussai un soupir.
– Maintenant, cher ami, continua-t-elle, vous comprenez que lorsqu’on a une famille comme la mienne, on ne peut s’absenter longtemps de sa maison ; et si je n’avais pas eu le très honorable sire Van Tigel, sénateur d’Amsterdam, qui a promis d’aimer et de protéger notre pauvre Philippe comme s’il était son fils, et qui, en mon absence, veut bien s’occuper de lui et de ses frères, je n’eusse pas même pu vous faire cette petite visite.
– Ainsi, vous partez, lui dis-je.
– Oui, mais en partant, laissez-moi vous donner un conseil.
– Donnez.
– Vous en voulez à ce pauvre cher homme de brahmine qui, croyant vous rendre service, a...
– C’est bien, c’est bien.
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– Vengez-vous de lui, c’est trop juste. Mais vengez-vous adroitement, comme on se venge dans ce pays-ci : vengez-vous sans vous exposer. Vous vous devez à votre femme et à vos enfants.
– Je ne dis pas... fis-je ; le conseil est bon. Mais comment me venger ?
– Oh ! mon Dieu ! vous connaissez les paroles de l’Évangile : « Cherche et tu trouveras. » Cherchez et vous trouverez. Vous avez un bâtiment tout chargé, une bonne pacotille, qui vaut deux à trois mille roupies dans le pays, le double à Ceylan, le triple à Java. Allez à Trinquemale ou à Batavia, et je vous promets une vente assurée. Adieu, cher ami, ou plutôt au revoir ; car vous me forcerez, j’en ai bien peur, de faire encore un ou deux voyages dans la mer des Indes. Heureusement que je suis comme Mahomet et que lorsque la montagne ne vient point à moi, je vais à la montagne. À propos, n’oubliez pas de brûler, à la première occasion, un cierge à sainte Marguerite.
– Oui, lui dis-je, tout distrait, soyez tranquille... je tâcherai de me conserver pour vous
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et pour nos enfants... et si sur ma route je rencontre une chapelle à sainte Marguerite... Ah ! je l’ai trouvée, m’écriai-je.
Je m’attendais à ce que la Buchold me demande ce que je venais de trouver, mais elle était déjà partie.
Ce que j’avais trouvé, c’était ma vengeance.
J’appelai un de mes esclaves qui était fort renommé pour sa manière de charmer les serpents, et je lui promis dix farons si, avant le lendemain matin, il m’apportait une couleuvre verte.
Une demi-heure après, il m’apportait le reptile demandé dans une boîte. C’était ce qu’il y avait de mieux dans l’espèce, un véritable collier d’émeraude.
Je lui donnai douze farons au lieu de dix, et il s’en alla en me recommandant aux huit grands dieux de l’Inde.
Quant à moi, je commençai par prendre sur moi tout ce que j’avais de monnaie, de bijoux et de perles.
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J’allai sur la pointe du pied à la chambre de ma femme, j’ouvris la boîte où était renfermé mon aspic, juste au-dessus de la pantoufle du brahmine ; l’animal, trouvant un nid, qui semblait fait pour lui, s’y enroula tranquillement et j’allai rejoindre mon petit bâtiment qui se balançait dans le port avec sa cargaison de cardamome.
Il est vrai que j’abandonnais une maison qui valait douze écus et un mobilier qui en valait huit. Mais, ma foi ! dans les grandes occasions, il faut savoir supporter une petite perte.
Mon équipage, qui était prévenu qu’il recevrait l’ordre d’appareiller d’un moment à l’autre, était tout prêt.
Nous n’eûmes donc qu’à lever l’ancre et qu’à hisser les voiles, ce que nous fîmes sans tambour ni trompette.
Lorsque le jour parut nous étions déjà à plus de dix heures de la côte.
Je n’ai jamais entendu parler de mon grand gueux de brahmine, mais il est probable qu’il est, à cette heure, guéri pour toujours, et depuis une
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vingtaine d’années, de la manie, lorsqu’il entre quelque part, de laisser ses pantoufles à la porte.
Ma foi ! dit le père Olifus, en mirant le cadavre de sa seconde bouteille, je crois que le rhum nous fait faux bond, et qu’il est temps de passer au rack.
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XVII
Cinquième et dernier mariage du père Olifus
Comme on le comprend bien, le narrateur n’avait pas arrosé d’un carafon d’eau-de-vie et d’un carafon de rhum la narration de ses quatre premiers mariages, sans que le souvenir du passé, mêlé aux libations présentes, eût jeté quelque émotion sur son récit. Aussi nous étions convaincus, Biard et moi, que, s’il avait à nous raconter encore un sixième ou septième mariage, nous serions obligés ou de nous constituer gardiens du carafon de rack, ou de remettre au lendemain la fin de l’odyssée de l’Ulysse de Monnikendam.
Heureusement lui-même nous rassura en passant, après avoir bu sa gorgée de rack, le dos de sa main sur ses lèvres, et en disant du ton d’un homme qui fait une annonce :
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– Cinquième et dernier mariage du père Olifus !
Puis il continua de sa voix ordinaire :
– J’étais donc parti avec mon petit bâtiment, une espèce de chasse-marée, pas davantage, et six hommes d’équipage, voilà tout, à l’aventure du bon Dieu, décidés que nous étions à doubler le cap Comorin, et, si le vent était bon et la mer belle, à laisser Ceylan par le bossoir de bâbord, et à gagner Sumatra et Java. Peu m’importait l’une ou l’autre de ces îles, puisque plus je m’avançais vers l’océan Pacifique, plus j’étais sûr de la vente de mon cardamome.
Le septième jour après notre départ, nous eûmes connaissance de Ceylan ; à l’aide de ma lunette, je pouvais même distinguer les maisons du port de Galles.
Mais, bah ! le vent était frais, et nous avions encore pour un mois de beau temps à peu près.
Je détournai la tête de cette diablesse de terre qui nous attirait, et je mis le cap sur Achem, lançant ma coque de noix à travers l’océan des
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Indes, avec autant de philosophie que si c’eût été le premier trois-mâts de Rotterdam.
Tout alla bien pendant les cinq premiers jours, et même après, comme vous allez voir ; seulement, vers le deuxième quart de la sixième nuit, un petit accident faillit nous envoyer tous pêcher des perles au fond du golfe du Bengale.
Pendant les nuits précédentes, c’était moi qui avais tenu le gouvernail, et tout avait été à merveille ; mais, ma foi ! nous étions loin de toute terre ; aucun rocher, aucun banc n’était signalé sur notre route ; grâce à notre mâture basse et au peu de voiles que portait notre bâtiment, nous devions, la nuit surtout, échapper à l’oeil des pirates, si perçant qu’il fût ; je mis le plus habile de mes hommes au gouvernail, je descendis dans l’entrepont, je me couchai sur mes ballots et m’endormis.
Je ne sais pas depuis combien de temps je dormais, lorsque tout à coup je fus réveillé par un grand bruit qui se faisait au-dessus de ma tête.
Mes hommes couraient de la poupe à la proue ; ils criaient à la fois des prières et des
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jugements ; aussi, ce que je vis de plus clair dans tout cela, c’est que nous courions un danger quelconque, et que le danger était grand.
Plus le danger était grand, plus il réclamait ma présence ; aussi, sans chercher quel il pouvait être, je courus à l’écoutille et m’élançai sur le pont.
La mer était magnifique, le ciel étoilé, excepté sur un point où une masse énorme, presque suspendue au-dessus de notre tête, et prête à tomber sur le bâtiment, interrompait par son opacité la lumière des étoiles.
Tous les yeux de mes hommes étaient fixés sur cette masse, tous leurs efforts avaient pour but de l’éviter.
Seulement, quelle était cette masse ?
Un savant se serait mis à résoudre le problème, et aurait été englouti avant de l’avoir trouvé. Je n’eus pas cette prétention.
Je sautai sur le gouvernail, je mis la barre toute à bâbord ; puis, comme il passait, envoyé par le bon Dieu sans doute, un joli petit coup de
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vent nord-ouest, je le reçus dans ma voile d’avant et d’arrière en même temps, ce qui fit bondir notre embarcation comme un bélier effarouché ; de sorte qu’au moment où la masse retomba, au lieu de retomber d’aplomb sur nous, comme elle menaçait de le faire, elle rasa notre poupe, et ce fut nous, à notre tour, qui nous trouvâmes sur la montagne, au lieu d’être dans la vallée.
Ce qui avait failli nous écraser, c’était une énorme jonque chinoise, au ventre rebondi comme celui d’une calebasse, et qui était venue sur nous sans dire gare !
J’avais retenu tant à Ceylan qu’à Goa, quelques mots chinois ; ce n’étaient peut-être pas des plus polis, mais c’étaient à coup sûr des plus énergiques.
Je pris mon porte-voix, et je les envoyai comme une bordée aux sujets du sublime empereur.
Mais, à notre grand étonnement, personne ne répondit.
Ce fut alors que nous nous aperçûmes que la
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jonque flottait inerte, comme s’il n’y avait sur le pont personne pour la diriger ; aucune lumière ne brillait ni par les sabords, ni près de la boussole ; on eût dit d’un poisson mort, du cadavre de Léviathan.
Sans compter que pas une voile n’était au vent.
La chose était assez extraordinaire pour mériter notre attention.
Nous connaissions les Chinois pour fort indolents ; mais, si indolents qu’ils soient, ils n’ont pas l’habitude de s’en aller au diable si tranquillement.
Je compris qu’il était arrivé au bâtiment ou à l’équipage quelque chose d’inaccoutumé ; et comme nous n’avions plus qu’une heure et demie ou deux heures à attendre le jour, je manoeuvrai pour naviguer de conserve avec la jonque, ce qui n’était pas difficile, attendu qu’elle roulait comme un ballot, et qu’il n’y avait qu’une précaution à prendre, c’était de ne pas nous laisser porter contre elle.
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Une simple voile que nous conservâmes suffit à nous préserver de cet accident.
Peu à peu le jour vint ; au fur et à mesure que l’obscurité se dissipait, nos yeux essayaient de reconnaître quelque mouvement dans l’immense machine ; mais pas un homme ne bougeait ; ou la jonque était vide, ou son équipage était endormi.
Je m’approchai le plus qu’il me fut possible.
Je prononçai tout ce que je savais de mots chinois.
Un de mes hommes qui avait été dix ans à Macao, parla, appela, cria à son tour ; personne ne répondit.
Alors nous résolûmes de faire le tour de la jonque, pour voir si le même silence régnait à tribord qu’à bâbord.
Même silence ; seulement, à tribord, une tire-veille pendait.
Je manoeuvrai pour approcher le plus possible de l’énorme carcasse ; je parvins à empoigner la tire-veille, et en cinq minutes je fus sur le pont.
Il était évident qu’il s’y était passé quelque
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chose qui n’était pas agréable pour les habitants de la jonque ; des meubles cassés, des lambeaux d’étoffes flottants ; çà et là des taches de sang : tout indiquait une lutte, et une lutte dans laquelle les Chinois, sans aucun doute, avaient eu le dessous.
Pendant que je passais la revue sur le pont, il me sembla entendre des plaintes étouffées sortir de l’intérieur. Je voulus descendre dans l’entrepont, les écoutilles étaient fermées.
Je regardai autour de moi, et vis au pied du cabestan une espèce de pince qui me parut destinée à remplir merveilleusement le but que je me proposais. En effet, à l’aide d’une pesée, je fis sauter la trappe d’une des écoutilles, et le jour pénétra dans l’entrepont.
En même temps que le jour y pénétrait, des plaintes plus distinctes arrivaient jusqu’à moi.
Je descendis avec une certaine hésitation, je l’avoue ; mais à la moitié de l’échelle, j’étais rassuré.
Sur le plancher de l’entrepont, rangés comme
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des momies et ficelés comme des saucissons, étaient une vingtaine de Chinois rongeant leurs bâillons avec plus ou moins de grimaces, selon que la nature les avait doués d’un tempérament plus ou moins patient.
J’allai à celui qui me parut le plus considérable ; il était ficelé de cordes plus grosses, et mâchait un bâillon plus gros. À tout seigneur tout honneur.
Je le déficelai et le débâillonnai de mon mieux ; c’était le propriétaire de la jonque, le capitaine Ising-Fong.
Il commença par m’adresser ses bien sincères remerciements, à ce que je pus comprendre du moins ; puis il me pria de l’aider à déficeler et à débâillonner ses compagnons.
En moins de dix minutes l’opération fut terminée.
Au fur et à mesure qu’un homme était déficelé et débâillonné, il se précipitait dans la cale, où il disparaissait.
J’eus la curiosité de voir ce qu’ils allaient faire
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avec tant de précipitation dans les bas-fonds du bâtiment, et je vis les malheureux qui avaient défoncé une barrique d’eau, et qui buvaient à même.
Il y avait trois jours qu’ils n’avaient ni bu ni mangé ; mais comme ils avaient encore plus souffert de la soif que de la faim, c’était la soif qu’ils s’occupaient d’étancher d’abord.
Deux burent tant qu’ils en moururent ; un troisième mangea tant qu’il en creva.
L’histoire de cette malheureuse jonque, qui nous avait d’abord paru si incompréhensible, était cependant toute naturelle.
Abordé de nuit par des pirates malabars, l’équipage avait été pris après une courte résistance. C’était cette résistance dont nous avions aperçu les traces sur le pont.
Puis, pour n’être pas dérangés dans leur visite commerciale, les pirates avaient lié, bâillonné et couché l’équipage, son capitaine en tête, dans l’entrepôt ; après quoi ils avaient pris du chargement tout ce qu’il leur avait fait plaisir
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d’en prendre, gâtant ou noyant une partie de ce qu’ils n’avaient pas pu emporter.
Puis, dans l’espérance sans doute de faire un second voyage à la jonque, ils avaient cargué toutes les voiles qui pouvaient lui faire faire du chemin, et l’avaient laissée courir à sec.
C’était dans cet état qu’elle avait failli nous tomber sur la tête.
On comprend la joie du capitaine et de son équipage en se voyant délivrés par nous, ou plutôt par moi, après trois jours d’angoisse, de leur situation médiocrement agréable.
On envoya une espèce d’échelle à mes hommes, dont quatre montèrent sur le pont, tandis que les deux autres amarraient le chasse-marée à la poupe de la jonque, où il ne paraissait pas plus important qu’un canot à la suite d’un brick ordinaire.
Le chasse-marée amarré, les deux derniers hommes de mon équipage vinrent nous rejoindre.
Il s’agissait d’aider l’équipage chinois à se remettre en état.
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Les sujets du sublime empereur ne sont ni les plus braves ni les plus habiles marins de la terre ; de sorte qu’ils poussaient de grands cris, faisaient de grands bras, mais n’eussent avancé en rien, si nous n’eussions fait leur besogne.
La besogne faite, les blessés pansés, les morts jetés à la mer, la jonque sous voiles, on décida que le chargement étant passé à bord des pirates, il était inutile de continuer la route pour Madras.
D’ailleurs, le capitaine Ising-Fong était décidé à revenir sur ses pas. C’est qu’il comptait prendre à Madras un chargement de cardamome, et que justement, moi, j’étais chargé de cardamome ; seulement, on comprend que la première chose que les pirates avaient visitée, c’était la caisse du capitaine Ising-Fong.
La caisse ne se trouvant pas en état de me solder les huit mille roupies auxquelles était estimée ma cargaison, il fut convenu que nous ferions route de conserve jusqu’à Manille, où le capitaine Ising-Fong avait un correspondant, et où par conséquent, grâce au crédit dont il jouissait depuis le détroit de Malacca jusqu’au
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détroit de Corée, nous pourrions terminer notre négociation.
Comme je n’avais de préférence pour aucun lieu du monde, et surtout rien de particulier contre les Philippines, j’acceptai la proposition, à la condition seulement que je serais consulté sur la manoeuvre, attendu que je ne me souciais nullement de faire connaissance avec les pirates.
Le capitaine Ising-Fong, soit amour-propre, soit défiance, fit d’abord quelques difficultés ; mais lorsqu’il eut vu que, grâce à mes manoeuvres, sa machine, qui roulait jusque-là comme une tonne, commençait à fendre l’eau comme un poisson, il croisa ses mains sur son ventre, se mit à dodeliner la tête de haut en bas, prononça deux ou trois fois la double syllabe hi-o, hi-o, qui veut dire : « À merveille », et il ne s’occupa plus de rien.
Si bien que nous franchîmes sans accident le détroit de Malacca, que nous traversâmes, sans accident toujours, l’archipel des Arambas, et qu’ayant doublé la petite île du Corrégidor, placée comme une vedette à l’entrée de la baie,
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nous nous engageâmes dans les bouches du Passig, et allâmes sains et saufs jeter l’ancre, à la nuit close, en face de l’entrepôt de la douane.
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XVIII
Le bézoard
Le capitaine Ising-Fong ne m’avait pas fait une vaine promesse, et, dès le jour de notre arrivée, il me conduisit chez son correspondant, riche fabricant de cigares, lequel m’offrit, ou de me payer mes huit mille roupies en espèces, ou de me donner des marchandises pour une somme égale, à un taux auquel lui seul pouvait me les fournir, vu l’étendue de son commerce et la multiplicité de ses affaires.
En effet, les îles Philippines peuvent être regardées comme l’entrepôt du monde : on y trouve l’or et l’argent du Pérou, les diamants de Golconde, les topazes, les saphirs et la cannelle de Ceylan, le poivre de Java, le girofle et les noix muscades des Moluques, le camphre de Bornéo, les perles de Mannar, les tapis de la Perse, le
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benjoin et l’ivoire de Camboie, le musc de Liquios, les étoffes du Bengale, et la porcelaine de la Chine.
C’était à moi de faire un choix parmi toutes ces denrées, et de jeter mon dévolu sur celles qui paraîtraient m’offrir le plus sûr et le plus prompt bénéfice.
Au reste, comme rien ne me pressait, attendu que j’avais réalisé un gain assez joli sur mon cardamome, je résolus de passer quelque temps à Manille et d’étudier, pendant mon séjour aux Philippines, la branche de commerce qui pouvait être la plus fructueuse à un homme qui, ayant commencé avec cent quarante francs, a une trentaine de mille livres comptant à mettre dans le commerce.
Mon premier soin fut de visiter les deux villes :
Manille, la ville espagnole ;
Bidondo, la ville tagale.
La ville espagnole est un composé de couvents, d’églises, de maisons de retraite et de
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maisons taillées carrément, sans plans d’ordonnance, avec des murs épais et hauts, des meurtrières percées au hasard, des jardins qui les isolent les unes des autres, peuplées de moines, de religieuses, d’Espagnols à manteaux se faisant porter dans de mauvais palanquins, ou marchant gravement, le cigare à la bouche, comme des vieux Castillans du temps de don Quichotte de la Manche.
Aussi la ville, qui peut renfermer cent mille habitants, et qui en renferme huit mille, est-elle d’une tristesse profonde.
Ce n’était pas là ce qu’il me fallait, et, après avoir visité Manille, tout en secouant dédaigneusement la tête, je résolus de faire connaissance avec Bidondo.
Le lendemain donc, après mon chocolat pris, je me dirigeai vers la ville roturière ; et, à mesure que j’en approchais, le bruit de la vie, complètement absente de ce tombeau qu’on appelle Manille, venait jusqu’à moi. Je respirais plus librement et je trouvais la verdure plus fraîche et le soleil plus lumineux.
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Aussi je me hâtai de traverser les fortifications et les ponts-levis de la ville militaire, et, comme un homme qui sort d’un souterrain, je me trouvai tout à coup gai, joyeux et allègre, sur ce qu’on appelle le pont de Pierre.
Là commençait la vie, ou plutôt, à partir de là, la vie était répandue à foison.
Le pont était encombré d’Espagnols en palanquins, de métis courant à pied, armés de grands parasols, de créoles suivis de leurs domestiques, de paysans venus des villages voisins, de marchands chinois, d’ouvriers malais ; c’était un bruit, un tintamarre, un tohu-bohu qui faisaient plaisir à voir pour un homme qui pouvait se croire mort, ayant été enterré deux jours à Manille.
Adieu donc la ville sombre, adieu aux maisons ennuyées, adieu aux nobles seigneurs, et bonjour au joyeux faubourg, bonjour à Bidondo avec ses cent quarante mille habitants, bonjour aux maisons élégantes, à la population affairée ; bonjour au quai où grincent les poulies, où roulent les ballots des quatre coins du monde, où
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s’amarrent les jonques chinoises, les pirogues de la Nouvelle-Guinée, les proas malaises, les bricks, les corvettes, les trois-mâts européens !
Là, point de catégories, d’exclusions, de castes ; l’homme vaut selon ce qu’il est, est estimé selon ce qu’il possède ; on le reconnaît au premier coup d’oeil, à son costume, avant qu’on ne le reconnaisse à son accent. Malais, Américains, Chinois, Espagnols, Hollandais, Madécasses, Indiens, sont sans cesse occupés à fendre le flot indigène. Cet océan de Tagals, hommes et femmes, à leur costume presque normand, à la chemise qui pend en blouse sur le pantalon de toile, à la cravate à la Colin, au chapeau de feutre aux bords fatigués, aux souliers à boucles, au chapelet qui entoure son cou et à la petite écharpe qu’il porte comme un plaid ; les femmes, à leurs cheveux retenus par un haut peigne espagnol, à leur voile flottant par-derrière, au canezou de toile blanche qui joue sur leur poitrine et qui laisse à nu la portion du corps qui s’étend du dessous du sein au nombril ; à la cambaye roulée jusqu’à la cheville, au tapis bariolé roulé sur la cambaye, aux pantoufles
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imperceptibles, qui laissent le pied presque nu, au cigare toujours suspendu à leurs lèvres, et qui, à travers le nuage de fumée qu’il répand, rend leurs yeux plus ardents encore.
Ah ! c’était bien cela qu’il me fallait. Bonsoir à Manille, et vive Bidondo !
Aussi ne retournai-je à Manille que pour faire apporter tout mon bagage à Bidondo.
Le correspondant de mon capitaine chinois applaudit à ma résolution, qui, selon lui, était celle d’un homme de sens ; il avait lui-même une maison à Bidondo, où il venait le dimanche se reposer de son ennui de la semaine. Il m’offrit même une espèce de petit pavillon dépendant de cette maison et donnant sur le quai ; mais je ne voulus l’accepter qu’à titre de locataire, et il fut convenu que, moyennant la somme de trente roupies par an, quatre-vingts francs à peu près, j’en jouirais et disposerais, comme on dit en Europe, avec ses contenances et dépendances.
Au reste, au bout de trois jours d’observation, je m’aperçus que la principale industrie du Tagal est le combat du coq.
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Impossible d’aller d’un bout à l’autre du quai de Bidondo sans heurter, dix, quinze, vingt cercles formés autour de deux champions emplumés, à la destinée desquels se rattachent les destinées de deux, trois, quatre, cinq familles tagales, car non seulement une famille tagale qui possède un coq de bonne race vit du produit de ce coq, mais encore les parents et les voisins, qui parient pour le propriétaire du coq, vivent en même temps qu’elle.
Grâce au coq, la femme a des peignes d’écaille, des chapelets d’or, des colliers de verre, l’homme de l’argent dans sa poche et le cigare à la bouche ; aussi le coq est-il l’enfant gâté de la maison, une mère tagale ne s’occupe pas de ses marmots, mais de son coq ; elle lustre ses plumes, elle aiguise ses éperons. Quant au mari, en son absence, il ne le confie à personne, pas même à sa femme ; sort-il, il le prend sous son bras, va avec lui à ses affaires et visite avec lui ses amis ; rencontre-t-il un adversaire sur sa route, les provocations s’échangent, les paris s’établissent ; les propriétaires s’accroupissent en face l’un de l’autre, poussent leur coq au combat, et voilà un
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cerclé formé, au milieu duquel se débattent les deux plus féroces passions de l’homme : le jeu et la guerre.
Ah ! ma foi ! c’est une belle vie que la vie de Bidondo.
Il existe parmi les Tagals un autre genre d’industrie qui ressemble assez à la recherche de la pierre philosophale, c’est celle de chercheurs de bézoard ; or, comme la nature a fait des Philippines l’entrepôt de tous les poisons du monde, elle a placé aussi aux Philippines le bézoard, qui est le contrepoison universel.
– Ah ! pardieu ! fis-je en interrompant le père Olifus, puisque vous avez lâché le mot bézoard, je ne serais pas fâché de savoir à quoi m’en tenir là-dessus. J’ai beaucoup entendu parler de bézoard, surtout dans les Mille et une Nuits ; j’ai vu les pierres les plus rares, j’ai vu le rubis balais, j’ai vu le grenat brut, j’ai vu l’escarboucle, mais j’ai eu beau chercher, je n’ai jamais vu le bézoard, nul n’a jamais pu m’en montrer la moindre parcelle.
– Eh bien ! moi, monsieur, me répondit le père
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Olifus, moi j’en ai vu, moi j’en ai touché, j’en ai avalé même, sans quoi, comme vous allez le voir, je n’aurais pas en ce moment-ci l’honneur de boire un verre de rack à votre santé.
Et le père Olifus se versa effectivement un verre de rack, qu’il but d’un seul trait à la santé de Biard et à la mienne.
– Ah ! reprit-il, nous disons que non seulement le bézoard existe, mais encore qu’il y a trois sortes de bézoards, le bézoard qu’on trouve dans les intestins des vaches, le bézoard qu’on trouve dans les intestins des chèvres, et le bézoard qu’on trouve dans les intestins des singes.
Le bézoard qu’on trouve dans le ventre des vaches est le moins précieux. Vingt grains de ce bézoard n’équivalent pas à sept grains de celui qu’on trouve dans le ventre des chèvres, de même que sept grains de bézoard que l’on trouve dans le ventre des chèvres n’équivalent pas à un grain de celui qu’on trouve dans le ventre des singes.
C’est surtout dans le royaume de Golconde que l’on rencontre les chèvres qui produisent le
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bézoard.
Sont-elles d’une race particulière ? Non, car chez deux chevreaux de la même mère, l’un produit le bézoard, l’autre ne le produit pas. Les pâtres n’ont qu’à leur toucher le ventre d’une certaine façon pour savoir à quoi s’en tenir sur ce genre de fécondité de leurs chèvres ; à travers la peau, ils comptent dans les intestins le nombre de pierres qu’ils renferment, et apprennent, sans jamais se tromper, la valeur de ces pierres. On peut donc acheter le bézoard sur pied.
Seulement un négociant de Goa avait fait, du temps que j’habitais la côte malabare, une expérience curieuse.
Il acheta dans la montagne de Golconde quatre chèvres portant des bézoards ; il les transporta à cent cinquante milles du lieu de leur naissance, en ouvrit deux tout de suite, et leur trouva encore les bézoards dans le corps, mais diminués de volume.
Il en tua une dix jours après. À l’autopsie de l’animal, on reconnut qu’il avait porté le bézoard, mais le bézoard avait disparu.
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Enfin, il tua la quatrième au bout d’un mois, et celle-ci n’avait plus aucune trace de la pierre précieuse, qui avait disparu entièrement.
Ce qui prouverait qu’il y a dans les montagnes de Golconde un arbre particulier, ou une herbe spéciale, auquel, ou à laquelle les vaches et les chèvres doivent la formation du bézoard.
Nous disons donc qu’une des industries des Tagals est d’aller à la chasse des singes qui portent le bézoard, aussi précieux relativement et comparativement aux autres bézoards que l’est le diamant à l’endroit du caillou du Rhin, du strass, ou du cristal de roche.
Un seul bézoard de singe vaut mille, deux mille, dix mille livres ; attendu qu’une pincée de bézoard râpé et délayé dans un verre d’eau peut servir d’antidote à tous les poisons les plus terribles des Philippines et même à l’upas de Java.
Or, il est incroyable l’usage de poison qui se fait de Luçon à Mindanao, surtout en temps de choléra, attendu que les symptômes étant les mêmes, on profite en général des moments de
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peste, les maris pour se débarrasser de leurs femmes, les femmes pour se débarrasser de leurs maris, les neveux de leurs oncles, les débiteurs de leurs créanciers, etc., etc., etc.
Mais la race qui abonde à Bidondo, c’est la race chinoise. Ils possèdent le beau quartier, sur les bords du Passig ; leurs maisons sont construites moitié en pierres, moitié en bambou ; elles sont belles, bien aérées, ornées parfois de peintures à l’extérieur, avec magasins et boutiques au rez-de-chaussée ; et quelles boutiques ! quels magasins ! Voyez-vous, c’est à faire venir l’eau à la bouche rien que d’y passer devant, sans compter un tas de petites magotes chinoises qui sont assises devant leurs portes et qui, remuant la tête, font des yeux en coulisse aux passants...
Enfin !
Comme j’avais sauvé la vie à un capitaine chinois, à un équipage chinois, à une jonque chinoise, je me trouvais tout recommandé à Bidondo.
D’ailleurs, le correspondant du capitaine
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Ising-Fong, celui qui m’avait loué le pavillon que j’habitais, faisait son principal commerce avec les sujets du sublime empereur.
Le premier dimanche où il vint à Bidondo me fut entièrement consacré.
Il me demanda si j’étais chasseur. À tout hasard je lui répondis que oui.
Il me dit donc qu’il avait pour le dimanche suivant arrangé une chasse avec quelques-uns de ses amis, et que si je voulais en être, je n’eusse à m’occuper de rien, attendu que je trouverais, en descendant à la campagne de cet ami, un équipage de chasse complet.
J’acceptai de grand coeur.
La chasse devait avoir lieu en remontant le Passig, aux environs d’un charmant lac intérieur nommé le Laguna.
Le samedi suivant, nous partîmes de Bidondo, dans une barque armée de six rameurs vigoureux, et il n’en fallait pas moins, je vous en réponds, pour remonter le Passig.
Au reste, cette promenade était charmante ;
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non seulement les deux bords de la rivière offraient l’aspect le plus varié, mais encore, à notre droite et à notre gauche, les pirogues qui descendaient et qui remontaient le fleuve offraient le plus gracieux tableau qui se pût voir.
Au bout de trois heures de navigation, nous fîmes halte à un joli village de pêcheurs dont les habitants vont le soir vendre à Bidondo le produit de la pêche de la journée, et qui mire dans l’eau ses rizières balancées au vent, ses bouquets de palmiers, ses faisceaux de bambous et ses huttes aux toits aigus qui semblent des cages suspendues en l’air.
Cette halte avait pour but de faire reposer nos rameurs et de dîner nous-mêmes.
Le repas pris, nos rameurs reposés, nous nous remîmes en chemin.
Enfin, au moment où le soleil se couchait, nous vîmes resplendir devant nous, comme un immense miroir, le lac de Laguna, qui a trente lieues de tour.
Vers sept heures du soir, nous fîmes notre
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entrée dans le lac ; deux heures après, nous étions chez l’ami de notre correspondant.
L’ami de notre correspondant était un Français nommé monsieur de La Géronnière ; depuis quinze ans, il habitait au bord du lac de Laguna une charmante propriété nommée Hala-Hala.
Il nous reçut avec une hospitalité tout indienne ; mais quand il sut que j’étais européen, d’origine française ; quand nous eûmes échangé quelques paroles dans une langue qu’excepté dans sa famille il ne trouvait pas l’occasion de parler une fois tous les ans, l’hospitalité se changea en véritable fête.
Tout cela allait d’autant mieux, que je ne faisais pas mon hidalgo, mon aristocrate, mon fanfaron, je disais : « Voilà, vous me faites bien de l’honneur, je suis un pauvre matelot de Monnikendam, un pauvre patron de barque de Ceylan, un pauvre marchand de Goa ; on a la main rude, mais franche ; c’est à prendre ou à laisser. » Et on prenait le père Olifus pour ce qu’il était, c’est-à-dire pour un brave homme qui ne boudait pas.
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Le soir, je fus fidèle à mon principe, c’est-à-dire que je ne boudai ni contre la bouteille, ni contre le lit ; on m’avait fait raconter mes aventures, et mes aventures avaient eu le plus grand succès ; seulement elles avaient fait pousser une idée cornue dans la tête du correspondant de mon Chinois, c’était de me marier une cinquième fois.