Les mariages du père Olifus
Chapitre XI
Ce chapitre est long, il est donc découpé en 4 parties.
Combien de fois, mon Dieu ! même aux jours où la tristesse n’est que superficielle, où le découragement ne descend pas jusqu’au coeur, combien de fois, après mes succès les plus beaux, les plus bruyants, les plus incontestés, après Henri II, après Antony, après Angèle, après Mademoiselle de Belle-Isle, combien de fois suis-je revenu seul à pied, le coeur gonflé, l’oeil humide, prêt à verser les plus amères de mes larmes, quand la moitié des spectateurs disait :
– Il est bien heureux à cette heure-ci.
Eh bien ! je rentrais donc ce soir-là, comme je l’ai dit, plus triste encore que de coutume, lorsque je trouvai chez moi mon fils qui m’attendait et qui me dit :
– Notre pauvre James Rousseau est mort.
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J’inclinai la tête saris rien répondre. Depuis quelque temps, les mêmes mots retentissent bien douloureusement autour de moi.
Mademoiselle Mars est morte, Joanny est mort, Frédéric Soulié est mort, madame Dorval est morte, Rousseau est mort.
Il y a tout un âge de la vie, le premier âge, cette portion de l’existence dorée par l’aube, qui s’écoule sans que rien de pareil vienne l’attrister. Le bruit des cloches qui sonnent la mort semble ne pouvoir parvenir à notre oreille. Toutes les voix qui nous parlent, nous adressent de douces paroles ; tous les murmures sont des gazouillements, c’est que l’on monte encore cette belle montagne de la vie, si riante du côté où on la monte, si aride du côté où on la descend.
Salut donc à toi, heure mélancolique, où, arrivé au sommet de la montagne, on s’arrête pour faire halte dans sa vie, où l’oeil se porte à la fois sur la pente fleurie qu’on vient de gravir et sur le versant désolé qu’on va descendre, et où vous arrive avec la bise de l’hiver ce premier écho de la tombe qui vient vous dire : une mère,
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un parent, un ami vous est mort.
Alors, dites adieu aux franches joies de ce monde, car cet écho ne vous quittera plus, cet écho vibrera peut-être d’abord une fois par an, puis deux, puis trois ; vous serez comme cet arbre auquel un premier orage d’été enlève une feuille, et qui dit : « Que m’importe ? j’ai tant de feuilles. »
Puis les orages se succèdent, puis vient la bise d’automne, puis vient la première gelée d’hiver, l’arbre est chauve, ses rameaux sont nus, et, squelette décharné, il n’attend plus lui-même, pour disparaître de la surface du sol, que la bruyante cognée du bûcheron.
Au reste, n’est-ce point un bienfait du ciel que cet abandon successif dans lequel nous laisse tout ce qui nous aimait et tout ce que nous aimions ?
Ne vaut-il pas mieux lorsqu’on penche soi-même vers la terre, que ce soit de la terre que viennent les voix les mieux connues et les plus chéries ?
N’est-il pas consolant que lorsqu’on marche
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inévitablement vers un but ignoré, on soit sûr d’y trouver au moins tous ces souvenirs qui, au lieu de nous suivre, nous ont précédés ?
« Notre pauvre James Rousseau est mort, » m’avait dit mon fils.
Disons maintenant à quel souvenir de ma vie se rattachait celui dont on m’annonçait la mort.
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XIV
James Rousseau
J’avais dix-huit ans, pas d’avenir, pas d’éducation, pas de fortune. J’étais deuxième clerc de notaire en province, et je détestais le notariat. Je m’apprêtais à solliciter une charge de percepteur des contributions dans un village quelconque, où ma vie allait passer obscure et ignorée lorsqu’à la tête d’un petit bourg à une lieue de Villers-Cotterêts, et nommé Corcy, j’aperçus, venant de l’extrémité d’un sentier que je suivais, trois personnes qu’au bout de trente ou quarante pas je devais nécessairement croiser.
Ces trois personnes étaient un jeune homme de mon âge, une jeune femme de vingt-cinq à vingt-six ans, et une petite fille de cinq.
Le jeune homme était complètement étranger
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à mes souvenirs ; les deux autres personnes, c’est-à-dire la jeune femme et la petite fille, se mêlaient aux premiers événements de ma vie.
La jeune femme était la baronne Capelle.
La petite fille était Marie Capelle, depuis madame Lafarge.
Mon Dieu ! qui eût dit alors, en voyant s’avancer cette belle jeune femme et cette rieuse enfant, l’une précédant l’autre à peine dans la vie, l’une charmante, l’autre promettant de l’être ; qui eût dit qu’il y avait dans l’avenir une mort prématurée pour la mère, et pour la fille un malheur pire que la mort ?
Un chaud rayon de soleil de juin filtrait à travers de grands arbres, et faisait trembler sur les fronts rayonnants et sur les robes blanches de la mère et de l’enfant l’ombre des feuilles, légèrement agitées par cette brise qui court dans les bois à l’approche du soir.
J’ai dit que je connaissais cette jeune femme. Je la connaissais en effet par tous les bons sentiments de mon coeur, par l’amitié, par la
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reconnaissance.
J’étais orphelin à trois ans, son père était devenu mon tuteur.
Outre ma mère et ma soeur, qui me restaient, je retrouvai une seconde mère et trois autres soeurs au château de Villers-Hellon.
Je me retourne vers le passé et je vous salue de la main et du coeur, Hermine et Louise ; je ne vous ai pas revues depuis vingt ans, mes soeurs ; on me dit que vous êtes toujours jeunes, toujours belles ; je vous dis, moi, qu’au fond de mon coeur si religieux à ses souvenirs, je vous dis, moi, que vous êtes toujours aimées.
Oh ! bien souvent je pense à vous, allez ; quand mes yeux, fatigués du soleil ardent qui brûle la vie du poète, percent les rayons de mon midi, et vont se reposer sur l’horizon bleuâtre de mes jeunes années, alors, je vous revois, telles que vous étiez, fleurs parfumées de ma plus jeune enfance, penchées au bord de l’eau comme des lis, mêlées aux massifs comme des roses, perdues dans les hautes herbes comme des violettes ; hélas ! vous ne pensez pas à moi, vous ; le vent
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m’a emporté dans un autre monde que le vôtre et que le mien ; vous ne me voyez plus, et parce que vous m’oubliez, vous croyez que je vous oublie.
Voilà donc ce qu’étaient cette jeune femme et cette jeune fille qui, par une belle journée de juin, vers quatre heures de l’après-midi, venaient au-devant de moi, c’est-à-dire d’un pauvre enfant dont l’avenir, à tous les yeux, était bien autrement humble et obscur que le leur.
Disons maintenant ce qu’était le jeune homme au bras duquel madame Capelle s’appuyait, et qui était vêtu en étudiant allemand.
C’était le fils d’un homme dont le nom restera fatal et illustre dans l’histoire des monarchies, d’un homme qui fut l’ami d’Ankastrom et de Horn, c’était le fils du comte de Ribing ; c’était celui que vous connaissez tous sous le nom d’Adolphe de Leuven, nom dont il devait signer plus tard quelques-uns des plus beaux et des plus productifs succès de l’Opéra-Comique et du Vaudeville.
Je joignis ces trois personnes, qui avaient quarante-six ans à elles trois, juste l’âge qu’une
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seule de ces personnes a aujourd’hui.
Madame Capelle me présenta à son cavalier : nous étions deux enfants du même âge ; nous commençâmes, ce jour-là, une amitié qu’aucun jour sombre ou heureux n’a altérée depuis ; et quand nous nous rencontrons aujourd’hui, nous nous saluons encore du même sourire joyeux, du même battement de coeur sympathique avec lesquels nous nous saluâmes il y a vingt-cinq ans.
Hélas ! je suis forcé de le dire, même dans ce temps d’égalité, c’est que non seulement Adolphe de Leuven est un homme de lettres, mais surtout un gentilhomme de lettres.
Il était exilé avec sa famille, il devait rester dans un rayon de vingt lieues de Paris : Paris était interdit à sa famille, proscrite par les Bourbons de la branche aînée.
Mais, si jeune qu’il fût, il avait touché du pied le sol de la capitale ; il avait trempé ses lèvres à sa coupe enivrante, où l’on boit d’abord l’espérance, puis la gloire, puis l’amertume : il n’en avait encore goûté que l’espérance.
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Il avait essayé de travailler pour le Gymnase, où il connaissait Perlet, l’excellent comédien que tous les hommes de trente-cinq à quarante ans ont connu ; puis une belle jeune fille, au nom qui s’épanouissait comme une rose, Fleuriet, qui mourut empoisonnée, dit-on.
Tous ces noms-là m’étaient bien inconnus, à moi, pauvre provincial, n’ayant quitté ma ville natale que pour faire une excursion à Paris en 1807, et dont tous les souvenirs se bornaient à revoir, comme à travers un nuage, une représentation de Paul et Virginie, par Michu et madame de Saint-Aubin.
Et cependant, au milieu de tout cela, ces grands hêtres de la forêt de Villers-Cotterêts, plantés par François Ier et madame d’Étampes, sous lesquels Henri IV et Gabrielle s’étaient assis, ces grands hêtres avec leur sombre feuillage, leur ombre épaisse, leurs longs murmures, n’étaient pas restés muets pour moi.
Les poètes de cette époque, c’étaient Demoustier, Parny et Legouvé.
Tous trois avaient passé sous la voûte fraîche
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et mouvante de ce grand parc aujourd’hui abattu comme toutes les grandes choses ; et quand sous cette voûte je courais, enfant, poursuivant des papillons ou cueillant des fleurs, il m’était arrivé plus d’une fois de m’arrêter à lire les vers qu’ils avaient de leurs mains écrits sur l’écorce argentée, et que la vénération publique garantissait de toute mutilation.
Les premiers vers que je lus, je ne les lus donc pas dans des livres, je les lus sur des arbres, où ils semblaient avoir poussé comme poussent les fruits, comme poussent les fleurs.
Et, plus d’une fois, comme la vibration d’une harpe animée par le souffle et par les doigts du musicien fait vibrer un luth solitaire, muet, perdu dans quelque coin ou suspendu à quelque muraille, plus d’une fois j’avais jeté au milieu de la création mes premiers cris de poète, inexpérimentés et discordants.
Aussi quand, assis auprès d’un de ces vieux arbres baignés par cette ombre séculaire qui nous ombrageait tous deux, nous dont les pères étaient nés aux deux extrémités du monde, et que le
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hasard réunissait pour influer sur la destinée l’un de l’autre ; quand au lieu de cet avenir humble et tranquille d’un employé de province, de Leuven souleva un coin du voile qui me cachait la vie de Paris ; quand, avec cette confiance de la jeunesse, robe dorée que chaque jour de l’âge mûr froisse et ternit, il me montra la lutte, le bruit, la renommée, ces spectateurs applaudissants, ces sublimes ravissements du succès, si douloureux que leurs jouissances ressemblent à des tortures et leurs rires à des gémissements ; ma tête tomba dans mes mains, et je murmurai :
– Oui, oui, vous avez raison, de Leuven, il faut aller à Paris, car il n’y a que Paris.
Sublime confiance de l’enfant en Dieu.
Que nous manquait-il, en effet, pour aller à Paris ?
À lui, la liberté.
À moi, l’argent.
Lui était exilé, moi j’étais pauvre.
Mais nous avions dix-neuf ans chacun, dix-neuf ans, c’est la liberté, c’est la richesse ; c’est
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mieux que tout cela, c’est l’espérance.
À partir de ce moment, je ne vécus plus dans la réalité, mais dans le rêve, comme un homme qui a regardé le soleil et qui, les yeux fermés, voit encore l’astre éblouissant.
Mes yeux se fixèrent sur un but dont ils purent se détourner un instant, mais auquel, après chaque détournement, ils revinrent plus obstinés que jamais.
Au bout d’un an, l’exil du comte de Ribing fut radié
Adolphe accourut m’apporter cette nouvelle, il retournait à Paris avec son père et sa mère.
Il n’y avait plus que moi d’exilé.
À partir de ce moment, ma pauvre mère n’eut plus de repos.
Le mot Paris était dans toutes mes conversations, dans toutes mes caresses, dans tous mes baisers.
J’ai raconté ailleurs comment ce désir si ardent se réalisa ; comment, à mon tour, je vins à Paris, et comment je descendis de la diligence dans un
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petit hôtel de la rue des Vieux-Augustins, avec cinquante-trois francs dans ma bourse, et, confiant et fier comme si j’eusse possédé la lampe merveilleuse d’Aladin, que l’on jouait justement à l’Opéra au moment de mon arrivée.
Au bout de trois mois, ma mère avait réalisé ce qu’elle avait pu réaliser, cent louis peut-être, et elle était venue me rejoindre.
J’avais douze cents francs d’appointements.
Les cent louis de ma mère, renforcés des douze cents francs d’appointements, durèrent deux ans.
Alors commença la lutte.
Je n’avais pas plutôt heurté les premières intelligences que j’avais rencontrées, que je m’étais aperçu que je ne savais rien, ni grec, ni latin, ni mathématiques, ni langue étrangère, ni même ma propre langue, rien dans le passé, rien dans le présent, ni les morts ni les vivants, ni l’histoire ni le monde ; aussi au premier choc ma confiance en moi tomba-t-elle ; mais Dieu permit qu’il me restât la volonté, et qu’au sein de cette
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volonté fleurît l’espérance.
Cependant de Leuven, mon introducteur et dans le monde réel et dans le monde fictif, ne m’avait pas abandonné.
Nous nous étions mis à l’oeuvre.
Oh ! pour le moment, mon ambition n’était pas grande. Il s’agissait de confectionner un vaudeville pour le Gymnase. Eh bien ! cette oeuvre, tout infime qu’elle était, quand, après deux heures d’un travail qui nous brisait le cerveau, nous nous regardions en face, nous étions forcés de nous avouer à nous-mêmes que nous étions impuissants à l’accomplir seuls.
Un jour, de Leuven me proposa de nous adjoindre un de ses amis, chansonnier charmant, lié avec Désaugiers, et dont la réputation d’esprit était proverbiale.
Il connaissait en outre tous les directeurs de Paris, lisait à merveille, et enlevait un comité.
Je reconnaissais comme lui notre insuffisance : j’acceptai l’offre qu’il me faisait.
Le même soir, nous lûmes notre vaudeville à
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notre futur collaborateur, sur la figure duquel je suivais avec anxiété toutes les impressions que cette figure traduisait.
C’était de Leuven qui lisait. Je n’eusse pas pu lire tant j’étais impressionné.
– C’est bon, dit-il, quand de Leuven eut fini, il faut nous mettre à cela. Il y a peut-être quelque chose à en faire.
En effet, sous la plume de notre collaborateur, plus exercée que la nôtre, les phrases s’arrondirent, les couplets s’aiguisèrent, quelques étincelles jaillirent çà et là dans le dialogue, et, au bout de huit jours, l’oeuvre était accomplie.
Nous demandâmes, ou plutôt notre collaborateur demanda lecture au Gymnase, et l’obtint :
Nous fûmes refusés à l’unanimité.
Nous demandâmes lecture à la Porte Saint-Martin :
Nous eûmes six boules noires et deux boules blanches.
Nous lûmes à l’Ambigu-Comique :
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Nous eûmes une réception éclatante.
C’était un bien grand désappointement, non pas pour mon orgueil dramatique, je n’ai jamais su ce que c’était que l’aristocratie du théâtre, mais pour mes calculs pécuniaires ; plus nous avancions, plus nous étions gênés, ma mère et moi.
J’avais obtenu de l’avancement dans mon bureau. J’avais quinze cents francs par an au lieu de douze cents ; mais aussi, moins novice en certaines choses que dans d’autres, tandis que nous avions grand-peine à confectionner un vaudeville à trois, j’avais fait un enfant à moi tout seul.
Or, la venue au monde d’Alexandre compensait bien l’augmentation de vingt-cinq francs par mois que je devais à la libéralité du duc d’Orléans.
La gloire que devait m’apporter mon tiers de vaudeville n’était pas à dédaigner sans doute, mais les premiers droits d’auteur de ce tiers, je dois l’avouer, étaient attendus avec autant d’impatience par ma poche que les premiers
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sourires de la renommée par mon front.
Or, les droits d’auteur, pour un vaudeville joué à l’Ambigu, étaient de douze francs par soirée et de six francs de billets.
Ce qui nous constituait à chacun par soirée, les billets vendus à moitié prix, une somme de cinq francs.
Sur ces futurs droits, un excellent homme, qui a fait plus pour les auteurs dramatiques de Paris que n’ont jamais fait monsieur Sosthène de la Rochefoucauld, ou monsieur Cavé, ou monsieur Charles Blanc, Porcher, un jour où il n’y avait pas de quoi dîner à la maison, me prêta cinquante francs.
Ce prêt de cinquante francs fut le premier argent que je gagnai avec ma plume.
Celui qu’on me comptait tous les mois à la caisse de monsieur le duc d’Orléans, je le gagnais avec mon écriture.
Enfin le grand jour arriva. Notre vaudeville fut joué avec un succès d’estime.
Un succès d’estime à l’Ambigu de 1826,
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comprenez-vous ? et qui me rapporta pour ma part cent cinquante francs.
La pièce était intitulée : La chasse et l’amour.
Quant à notre collaborateur, il s’appelait James Rousseau.
Quelle étrange coïncidence ! c’est à vingt-trois ans de distance, le soir d’un succès aussi, que mon fils, qu’Alexandre, enfant vagissant à peine en 1826, m’attendait chez moi pour me dire :
– Notre pauvre James Rousseau est mort.
Pendant ces vingt-trois ans, pauvre James Rousseau, qu’avait été la vie pour toi, si bon, si spirituel, si aimant ?
Je vais le dire.
Ne trouvez-vous pas qu’il en est des siècles comme des hommes, et qu’ils ont leur jeunesse folle, leur âge mûr sérieux, et leur vieillesse sombre ? Jeunesse folle, en effet, que celle du XVIIIe siècle avec sa régence, monsieur d’Orléans, madame de Berry, madame de Prie, monsieur le duc, madame de Châteauroux et Richelieu ; âge mûr sérieux, que celui qui voit
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éclore la réputation du maréchal de Saxe, de monsieur de Lowendal, de Chevert, qui gagnent les batailles de Fontenoy et de Raucoux : vieillesse sombre que celle qui commence par les guerres du Canada, par le traité de Paris, par la gangrène du roi qui gagne la royauté, et qui s’achève par les massacres de l’Abbaye, les échafauds de la place de la Révolution et les orgies du Directoire.
Il en fut ainsi de notre XIX e siècle, Waterloo l’avait fait triste d’abord comme un enfant orphelin ; mais la Restauration, assez bonne mère à tout prendre, lui rendit bientôt son insouciance et sa folie.
De 1816 à 1826 datent les derniers éclairs de la gaieté française, les dernières chansons de Caveau, ces chansons de chansonniers qui n’avaient pas encore la prétention d’être des chansons de poètes, ces chansons signées Armand Gouffé, Désaugiers, Rougemont, Rochefort, Romieu et Rousseau.
Dans cette période, Potier, Brunet, Tiercelin florissaient. Tiercelin jouait le Coin de rue ;
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Brunet, Jocrisse maître et Jocrisse valet ; Potier, Je fais mes farces.
C’était en effet le temps des farces ; cette tradition du vieil esprit basochien que nous avons vue mourir peu à peu, soupir à soupir, haleine à haleine, nous autres hommes de quarante ans comme on voit mourir un vieillard d’épuisement et de consomption.
On dînait encore à cette époque ; il y avait des restaurateurs artistes qui causaient gravement cuisine avec messieurs Brillat-Savarin et Grimod de La Reynière, comme monsieur de Condé causait avec Vatel. Ils avaient été chefs, les uns chez Cambacérès, les autres chez d’Aigrefeuille ; ils s’appelaient Borel et Beauvilliers.
Aujourd’hui, on mange encore au restaurant, mais on n’y dîne plus.
Puis non seulement on dînait, mais encore on soupait, autre tradition de l’autre siècle qui s’est à peu près éteinte dans le nôtre.
Qui dirait ce que l’esprit français a perdu par la suppression de ce repas charmant qui se faisait
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à la lueur des bougies, à l’heure où on fait les rêves, à l’heure enfin où tous les soins, tous les soucis, toutes les affaires, ces fantômes de la journée, sont évanouis ?
Romieu, Rousseau et Henri Monnier étaient de rudes soupeurs ; jeunes et ayant plus grand appétit souvent que grosse bourse, vivant de cette vie vagabonde qui tient à la fois du bohème et de l’étudiant ils n’avaient pas besoin que l’enseigne du restaurant portât un nom illustre dans les fastes de la cuisine pour y poser leur tente.
Non, le premier bouchon venu suffisait ; on s’attablait devant un pâté, devant une côtelette, devant une matelote ; on faisait monter du pouilly à défaut de Champagne, du Beaugency à défaut de Chambertin.
On chantait la Treille de sincérité. Plus on est de fous plus on rit, Qu’on est heureux d’n’avoir pas le sou !
Puis on sortait à deux heures du matin, échauffé par les vins, par les rires, par les chansons, et les farces commençaient.
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Ces farces, pour la génération qui nous suit, ne sont plus connues qu’à l’état de légendes : il y a la légende du lampion, la légende des deux magots, la légende du portier à qui l’on demande de ses cheveux ; tout cela, entremêlé de chats attachés aux sonnettes, de réverbères cassés, de cordes tendues, épisodes nocturnes qui finissaient presque toujours par conduire les farceurs chez le commissaire du quartier où leurs exploits avaient lieu.
Mais les commissaires étaient appropriés à l’époque : eux-mêmes avaient été farceurs dans leur temps ; une réprimande toute paternelle était d’ordinaire la seule punition à ces fréquentes infractions aux règles de la police municipale ; chacun avait son commissaire de prédilection chez lequel il demandait à être conduit.
Rousseau avait adopté celui du quartier de l’Odéon.
Six fois dans la même semaine, six fois du lundi au samedi, c’est-à-dire une fois chaque nuit, il s’était recommandé de ce brave homme, qui, enfin lassé d’être toujours réveillé à la même
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heure, par le même homme et pour la même cause, fit la sixième fois semblant de se fâcher.
Rousseau écouta la semonce avec une grande componction et une profonde humilité ; puis, quand le magistrat eut fini :
– C’est juste, monsieur le commissaire, répondit Rousseau, Demain, je me ferai conduire chez un autre. C’est bien le moins que vous vous reposiez le dimanche.
Cette joyeuse vie dura tant que dura la Restauration : c’était un bon temps pour quiconque avait de l’esprit, et Rousseau en avait tant, surtout au dessert, que chacun connaissait Rousseau, quoiqu’il n’eût jamais rien imprimé, excepté la Chasse et l’Amour ; car tous ces charmants articles qui paraissaient dans le Figaro, dans la Pandore, dans le Journal Rose, et qui fournissaient grandement à tous ces soupers, à tous ces dîners, nul ne les signait : on les faisait en commun comme on les mangeait en commun.
La révolution de Juillet arriva ; ce fut une bombe jetée dans la bande d’oiseaux chanteurs : la politique prit ceux-ci, les affaires entraînèrent
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ceux-là, l’art en absorba quelques-uns.
Romieu fut fait sous-préfet. Monnier se fit comédien, Rousseau resta seul et isolé.
À partir de ce moment les soupers cessèrent.
Un distique constate que ce fut l’absence de Romieu qui amena la cessation des soupers, puisque son retour à Paris, après un exil de quatre ans en province, y fit revivre cette habitude.
Voici le distique à l’appui de ce que nous avançons :
Lorsque Romieu revint du Monomotapa,
Paris ne soupait plus, et Paris resoupa.
Romieu revenait avec la réputation d’un excellent sous-préfet.
Il y avait bien l’histoire d’une leçon donnée à des enfants qui ne pouvaient pas casser un réverbère.
Il y avait bien le fabliau de l’horloger et de la montre. Mais tout cela prouvait une chose qui
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n’avait pas été démontrée jusque-là : c’est qu’on pouvait être un homme d’infiniment d’esprit, et malgré cela faire un excellent sous-préfet.
Cela fut démontré si clairement, que Romieu repartit préfet.
Quant à Rousseau, l’âge était venu, et, sans rien ôter à son charmant esprit ni à son excellent coeur, avait ajouté quelque chose à sa raison. C’était toujours l’homme du dessert, le chansonnier plein de verve, le joyeux buveur, mais c’était aussi l’homme du travail journalier.
Avec les soupers les farces avaient cessé. Les commissaires de police, changés à la révolution de Juillet, ignoraient son nom, fameux chez les commissaires de la Restauration.
Il s’était fait rédacteur de la Gazette des Tribunaux.
C’est lui qui, dans cet excellent journal, racontait, avec une verve qui n’appartient qu’à lui, toutes ces histoires de vagabondages, de tapis-francs, de vols, où chaque acteur prenait un caractère, une allure, presque un visage.
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En 1839, je crois, Rousseau se maria. Rousseau, vous le voyez bien, s’était rangé tout à fait.
Il fit plus, il alla demeurer à Neuilly.
À partir de ce moment, plus d’insouciance dans cette vie si insouciante autrefois, plus de paresse dans cette existence si paresseuse.
Rousseau avait compris que, philosophe quand il vivait seul, il pouvait supporter les privations, mais que ces privations, il n’avait pas le droit de les imposer à la femme qui avait uni son existence à la sienne ; et cependant, malgré le travail, malgré la rétribution mensuelle et fixe de ce travail, la vie avait ses exigences, et parfois Rousseau se trouvait bien plus pauvre qu’au temps où, à défaut d’argent, restait la gaieté.
Rousseau, ce jour-là, ne chantait plus Qu’on est heureux d’n’avoir pas le sou ! Rousseau, ces jours-là, ne prenait pas même l’omnibus ; il gagnait Paris à pied, il venait me trouver et me disait :
– Tu es toujours bien avec le duc d’Orléans,
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n’est-ce pas ?
Je savais ce que cela signifiait.
Je faisais un signe affirmatif de la tête, et je lui donnais, sur la caisse de mon cher et excellent prince, un bon de cent, de deux cents ou de trois cents francs, selon les besoins. Asseline faisait honneur à ce bon, et Rousseau repassait par la maison, me serrait la main et me disait :
– Oh ! toi, vois-tu, je te trouverai jusqu’au jour de ma mort pour me faire enterrer.
Pauvre Rousseau, il ne croyait pas si bien dire !
Le prince fut tué : une grande et facile ressource manquait à Rousseau.
Mais à défaut du prince restaient les ministres.
Quand la gêne se faisait par trop sentir dans le ménage de Neuilly, je revoyais Rousseau.
– Comment es-tu avec le ministre de l’Instruction publique ? me demandait-il.
– Bien, répondais-je, si c’est monsieur de Salvandy qui était au ministère ; mal, si c’était
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monsieur Villemain ou monsieur Cousin.
Et quand c’était monsieur de Salvandy, je donnais un mot à Rousseau pour monsieur de Salvandy, et monsieur de Salvandy y faisait honneur par tradition princière.
Et quand c’étaient messieurs Villemain ou Cousin j’ouvrais mon tiroir, et je disais :
– Prends, mon ami.
Et Rousseau prenait sans hésitation dans mon tiroir, comme j’eusse pris dans le sien, si Rousseau eût un tiroir où j’eusse pu prendre quelque chose.
Qu’on n’aille pas croire du reste que cela se renouvelât souvent ; une fois tous les deux ans à peine ; une fois par an au plus.
La révolution de Février arriva, les appointements de Rousseau furent réduits de trois cents francs à cent francs. Hélas ! et plus de prince et presque plus de ministres.
Puis, avec cela, une maladie cruelle, quelque chose comme une maladie de poitrine, dont les médecins ne se rendaient pas compte, des
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étouffements qui interrompaient le souffle, qui altéraient la voix.
Ce fut alors que l’on put voir tout ce qu’il y avait de dévouement et de courage dans ce coeur si bon, dans cette âme si aimante. Souffrant à être obligé de s’arrêter tous les cinquante pas pour reprendre haleine, Rousseau partait tous les matins pour aller à son bureau de la Gazette, feignant parfois d’avoir dans sa poche dix sous pour prendre l’omnibus, afin de ne pas inquiéter sa femme, et ces dix sous, ne les ayant pas, il faisait la route à pied, aller et retour.
Cela dura plus d’un an.
Je fus plus d’un an sans le revoir.
Pauvre ami ! il savait bien quelle répugnance j’aurais aujourd’hui à demander à ceux qui sont là ; et, à moi, il ne voulait pas me demander de peur que je n’eusse pas. »
Enfin, il vint un jour ; il n’y avait pas moyen d’attendre plus longtemps.
– Connais-tu le ministre de... ? me demanda-t-il.
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Je ne le connaissais pas ; mais pour que James vînt à moi, il fallait que le besoin fût si urgent que je n’hésitai point.
– Je ne le connais pas, lui dis-je ; mais il doit me connaître, lui, et je vais lui écrire.
Et j’écrivis au ministre de... pour lui demander un secours pour James Rousseau, homme de lettres, auteur dramatique et journaliste.
Rousseau dîna avec moi, me serra la main et emporta la lettre.
Un matin, je reçus un billet du ministre de... Il me demandait des renseignements sur monsieur James Rousseau.
Le soir, mon fils m’attendait, comme je l’ai dit, à mon retour, pour m’annoncer la fatale nouvelle.
Je pris la plume et j’écrivis au ministre de...
« Monsieur le ministre,
« Le seul renseignement que je puisse vous donner sur monsieur James Rousseau, c’est qu’il
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est mort ce matin, et mort sans secours. »
Voici maintenant comment Rousseau est mort :
Il était venu à Paris à pied, se rendant rue de Harlay, où est le bureau de la Gazette des Tribunaux.
Arrivé à dix heures un quart, il était entré dans la salle de rédaction, et y lisait les journaux quand tout à coup il pousse un soupir, se lève, étend les bras, ouvre la bouche, vomit une gorgée de sang et balbutie :
– Une apoplexie foudroyante ! Je ne suis pas malheureux, dit-il.
Puis il ajoute :
– Ma pauvre femme !...
Et il tombe la face contre terre. Il était mort.
Il avait cinq sous dans la poche de son gilet, et c’était tout ce qu’il possédait.
– Vous avez raison, monsieur L... ; les hommes de lettres ne meurent pas de faim ; ils
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ont du superflu même, puisqu’à leur mort on retrouve cinq sous dans la poche de leur gilet.
Le matin, à dix heures, Alexandre était à Neuilly. Il portait à la veuve de notre pauvre ami cette première consolation qu’elle n’avait à s’occuper de rien, et que tous ces tristes détails qui suivent la mort d’une personne aimée nous regardaient, nous, ses amis.
Mais si fort qu’Alexandre se fût pressé, d’autres amis avaient déjà pris les devants ; c’étaient les rédacteurs de la Gazette des Tribunaux, qui réclamaient le pieux honneur de déposer le corps de leur collègue dans une demeure qui lui appartînt pour l’éternité.
– Non, monsieur L..., les hommes de lettres ne meurent pas de faim, mais on les rapporte chez eux sur la civière des pauvres, parce que avec cinq sous on ne peut pas les ramener chez eux en fiacre. Non, les hommes de lettres ne meurent pas de faim ; mais si vous alliez aux enterrements des hommes de lettres, vous verriez les huissiers attendre la levée du corps pour faire la saisie, et vous pourriez leur dire ce que je leur dis :
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« Pourquoi ne saisiriez-vous pas le corps, messieurs, on vous en donnerait sept francs à l’école de Médecine ? »
Ô pauvre société mal organisée, où le vivant ne trouve pas un morceau de pain, où le mort ne trouve pas une tombe, et où l’on attend que le cadavre du mari soit emporté pour dépouiller la maison de la veuve !
Soyez tranquille, pauvre femme, pleurez et priez en paix, pauvre veuve ! quand vous rentrerez dans cette triste demeure dont on vous a emportée évanouie, vous y retrouverez, c’est moi qui vous le dis, chaque meuble à la place où vous l’aurez laissé.
Seul notre ami vous manquera ; mais lui aussi vous le retrouverez là-bas, dans ce charmant cimetière où nous l’avons couché près du chemin, comme un voyageur fatigué qui se repose et qui attend.
Dieu vous fasse paix dans la vie ! Dieu lui fasse miséricorde dans la mort.
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XV
Une suttie
L’homme propose et Dieu dispose ; c’est pour le navigateur surtout que ce proverbe, le plus véridique de tous les proverbes, semble avoir été fait.
Nous partîmes de Goa dans les premiers jours de juin, époque à laquelle l’hiver commence ; or, qui n’a pas vu les tempêtes de la côte du Malabar, n’a rien vu.
Une de ces tempêtes-là nous jeta à Calicut ; et, bon gré mal gré, il fallut bien rester là.
Cependant il y a cela de commode dans les hivers de l’Inde, qu’ils ne sont pas le moins du monde accompagnés de froids, mais seulement de vents, de nuages et d’éclairs ; ce qui fait que les fruits profitent aussi bien, pour mûrir, de
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l’hiver que de l’automne.
Au reste, ceux qui sont las de l’hiver n’ont pas beaucoup de chemin à faire pour aller chercher une autre saison. Ils n’ont qu’à traverser les montagnes de Gate, qui courent du nord au midi. En deux jours, au lieu d’être sur la côte de Malabar, ils se trouveront sur la côte de Coromandel, et, au lieu d’être trempés par l’hiver du golfe Persique, ils seront rôtis par l’été du golfe du Bengale.
Au reste, je vous dirai ! Rien de beau comme cette côte, toute parsemée de palmiers et de cocotiers toujours verts, toujours empanachés, et qui dans les grands vents se couchent comme des arches de pont. Rien de beau comme ces plaines, comme ces prairies, comme ces rivières et maisons de campagne, et qui s’étendent depuis le cap Comorin jusqu’à Mangalore.
Quand je vis que nous étions à la côte, et que le patron me dit que de trois ou quatre mois il n’y avait pas moyen de se remettre à la mer, j’en pris mon parti, et comme j’étais déjà presque aux trois quarts hindou, je me décidai à faire un
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établissement à Calicut, et cela avec d’autant plus de tranquillité que, Calicut étant au pouvoir des Anglais, qui sont protestants, je n’avais rien à craindre de mon diable d’inquisiteur de Goa.
D’ailleurs, à dix lieues de Calicut, j’avais Mahé, qui est un comptoir français et dont je pouvais me réclamer.
Ce qui me frappa tout d’abord, ce fut la longueur des oreilles que je rencontrais. J’avais cru jusqu’alors avoir les oreilles d’une assez jolie dimension,. et je devais cet ornement à la libéralité que mon père et ma mère avaient toujours mise à me les tirer dans ma jeunesse ; mais je m’aperçus que mes oreilles, à moi, n’avaient point acquis le quart du volume auquel peuvent atteindre les oreilles humaines. Cela tient à ce qu’on les perce aux enfants calicutiens au moment où ils viennent au monde, et qu’à partir de cette heure les parents ingénieux mettent dans cette ouverture une feuille de palmier, sèche et roulée, qui, tendant sans cesse à se dérouler dilate excessivement le trou, de sorte qu’il y a quelques-unes de ces oreilles à travers lesquelles
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on peut passer le poing.
Vous comprenez combien sont fiers ceux qui jouissent de cette espèce de beauté : ce sont les muscadins du pays.
Mon premier soin, en mettant pied à terre ; avait été de prendre un naïr, c’est-à-dire une espèce de janissaire, pour visiter la ville et les environs, et pour me guider dans les locations et les achats que j’avais à faire.
Nous nous acheminâmes donc vers Calicut.
Mais en route nous fûmes pris d’un tel ouragan, que je me vis forcé de me réfugier dans une pagode malabare. C’était justement celle où, quatre cents ans avant moi, avait abordé Vasco de Gama.
Comme l’intérieur du temple était garni d’images, Vasco et ses compagnons prirent la pagode pour une église chrétienne, et comme des hommes couverts de calicot, c’est-à-dire ressemblant à des prêtres en petite tenue, leur versèrent de l’eau et des cendres sur la tête, cela les confirma d’autant plus dans cette croyance.
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Cependant, un des compagnons de Gama, inquiet de voir toutes ces idoles à figure étrange, et ne voulant pas compromettre son salut, accompagna sa prière de cette restriction :
– Que je sois ou non dans la maison du diable, c’est à Dieu que j’adresse mon oraison.
Moi, comme je suis tant soit peu païen, je ne fis oraison ni à Dieu, ni au diable. J’attendis que la pluie fût passée, et voilà tout.
J’avais toujours entendu parler d’un délai commercial fort en usage à Calicut, et qui, au moment d’y établir un magasin quelconque, ne laissait pas de me préoccuper.
Un créancier qui rencontre son débiteur, m’avait-on dit, n’avait qu’à tracer un cercle autour de lui, et, m’avait-on assuré, celui-ci n’en pouvait sortir, sous peine de mort, avant que la dette pour laquelle il venait d’être écroué ne fût payée.
Il y avait plus. Une fois, le roi lui-même, à ce qu’on m’avait toujours assuré, avait rencontré un marchand qu’il remettait de jour en jour depuis
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trois mois ; celui-ci traça une ligne autour du cheval du roi ; le monarque resta immobile comme une statue équestre, jusqu’à ce que l’on eût apporté du palais la somme dont il avait besoin pour se liquider.
L’aventure était vraie, mais elle avait eu lieu dans les temps reculés, et la loi que nous venons de citer était tombée à peu près en désuétude.
Mais une loi qui subsistait toujours, quoique les Anglais eussent déclaré que les femmes hindoues n’étaient plus forcées de s’y soumettre, c’était celle qui ordonne aux femmes de se brûler sur le corps de leurs maris.
Or, comme si j’étais destiné à assister aux différents genres d’autodafé qui se pratiquent sur la côte occidentale de l’Inde, je n’étais pas plutôt établi à Calicut, que l’on annonça qu’un brahmine venait de mourir et que sa femme était décidée à se brûler sur son tombeau.
J’arrivai donc tout d’emblée pour assister à une suttie.
C’était un spectacle assez curieux pour un
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Européen, pour que cet Européen n’y manquât point, surtout quand il était doué d’une femme qui, au lieu de se brûler sur son tombeau, eût fait bien certainement un feu de joie, le jour de la mort de son époux.
J’arrêtai donc définitivement mon naïr pour un mois.
C’était un garçon intelligent, qui passa marché avec moi, pour un demi-taron par jour, c’est-à-dire pour cinq ou dix sous, et qui se chargea de me faire place le jour du spectacle.
Le jour du spectacle tombait le dimanche suivant, et la cérémonie s’accomplissait dans une plaine, à un quart de lieue de la ville.
Le bûcher composé des matières les plus combustibles et des bois les plus inflammables, était, je ne dirai pas dressé, mais établi dans une fosse, de sorte que le foyer présentait un trou pareil à celui d’un cratère.
Sur le bûcher était couché le cadavre du mari, embaumé de façon à attendre la femme, sans trop se détériorer en attendant.
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À l’heure convenue, c’est-à-dire vers dix heures du matin, la veuve du brahmine, pieds nus, tête nue, et le corps couvert d’une longue robe blanche, sortit de la maison conjugale au son des flûtes, des tambours et des tam-tams, et fut conduite en grande pompe au bûcher de son époux.
Une fois hors de la ville, elle trouve sur la route un officier anglais et une douzaine d’hommes placés là par le gouverneur de Calicut.
L’officier s’approcha d’elle, et lui dit en langue indoustani que j’entendais parfaitement :
– Est-ce volontairement que vous venez ?
– Oui, répondit-elle, c’est volontairement.
– Au cas où vos parents vous forceraient, je suis là pour vous porter secours ; réclamez mon appui et, au nom de mon gouvernement, je vous emmène avec moi.
– Personne ne me force, je me brûle de plein gré, laissez-moi donc passer.
J’étais, comme je l’ai dit, assez près de ceux qui dialoguaient pour entendre leur dialogue, et
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j’avoue que je fus frappé d’admiration à la vue d’une résolution pareille.
Il est vrai que la veuve parlait à un chrétien, devant lequel elle était bien aise de faire preuve de sa religion, et que tous ces démons de brahmes l’étourdissaient en lui chantant leurs litanies aux oreilles.
Elle continua donc sa route assez fermement vers le bûcher ; arrivée au bord de la fosse, qui commençait à flamboyer, elle fut entourée par les brahmes, qui lui firent boire une liqueur qui parut lui donner des forces.
Mon naïr me dit que celui qui lui faisait boire cette liqueur, et qui la poussait le plus vigoureusement, était son oncle.
Quoi qu’il en fût, les brahmes s’écartèrent, et la pauvre femme, après avoir fait ses adieux à l’assistance, après avoir distribué ses bijoux entre ses amies, recula de quatre pas pour prendre son élan, et au milieu des cris d’encouragement des prêtres, au son d’une musique infernale, s’élança dans la fournaise.
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Mais à peine y fut-elle, qu’elle trouva l’atmosphère un peu chaude, à ce qu’il paraît ; et que, malgré l’opium qu’elle avait bu, malgré les chants des prêtres, malgré les tam-tams des musiciens, elle poussa de grands cris, et sortit un peu plus vite qu’elle n’y était entrée.
Ce fut alors que j’admirai la prévoyance de mes graves inquisiteurs de Goa, lesquels dressent un poteau au milieu du bûcher, et, à ce poteau, scellent un anneau de fer pour retenir le condamné.
Du reste, à la vue de cette veuve qui manquait ainsi à tous ses devoirs, il faut rendre justice aux assistants : ils poussèrent un cri d’indignation, et chacun se précipite à la rencontre de la fugitive pour la repousser dans les flammes.
J’avais surtout devant moi une adorable petite Calicutienne, de dix à douze ans, qui était furieuse, et qui déclarait que, lorsque ce serait son tour de se brûler, elle ne ferait pas de telles façons ; aussi criait-elle de toutes ses forces :
– Au feu ! la renégate ! Au feu ! au feu ! au feu !
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Comme chacun jetait les mêmes cris, excepté moi, l’officier anglais et ses douze hommes, qui faisaient tout ce qu’ils pouvaient pour arriver à la potence, mais qui, on le comprend bien, étaient facilement repoussés par toute cette population furieuse, la renégate, comme l’appelait ma jolie petite Calicutienne, fut prise, enlevée, ramenée à la fosse, et jetée à toute volée au milieu des flammes ; puis aussitôt on lança sur elle tout ce que l’on put trouver de fagots, de bûches, de fascines, d’herbes sèches, ce qui ne l’empêcha pas d’écarter tout cet échafaudage en flamme, de sortir une seconde fois de la fournaise et, vivant incendie, avec la force du désespoir, d’aller, écartant tout le monde, se plonger dans un petit ruisseau qui coulait à cinquante pas du bûcher.
Vous concevez le scandale.
Ça ne s’était jamais vu, à ce que disaient du moins les assistants. Ma petite Calicutienne surtout ne revenait point d’étonnement de ce qu’une femme pût oublier à ce degré ses devoirs envers son époux.
C’était au point qu’elle ne pouvait que
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proférer ces paroles :
– Oh ! moi !... oh ! moi !... Si c’était moi !
Aussi courut-elle avec tout le monde vers le ruisseau où s’était réfugiée la coupable à demi brûlée.
Je la suivis, car je me sentais déjà pour elle une admiration profonde.
Comme nous arrivâmes sur les bords du ruisseau, la pauvre créature criait :
– Messieurs les Anglais, à moi ! au secours ! à moi !
Puis, comme les Anglais, repoussés de tous les côtés, ne pouvaient la secourir, elle aperçut son oncle, le même qui la poussait à se brûler.
– Mon oncle, cria-t-elle, au secours ! ayez compassion de moi ! Je quitterai ma famille, je vivrai comme une maudite, je mendierai.
– Eh bien ! soit, lui répondit l’oncle d’un air câlin. Laisse-moi t’envelopper dans ce drap mouillé, je te remporterai à la case.
Et, en disant cela, l’oncle clignait de l’oeil
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comme pour dire aux brahmines :
– Laissez faire, quand elle sera dans le drap, son affaire sera claire.
Sans doute elle aussi vit le coup d’oeil et le comprit ; car, au lieu de se fier à son oncle, elle cria :
– Non ! non ! je ne veux pas ! éloignez-vous ! Je m’en irai toute seule ! laissez-moi ! laissez-moi !
Mais l’oncle ne voulait pas en avoir le démenti ; il avait sans doute répondu de sa nièce, et il tenait à ce qu’elle acquittât sa parole.
Il jura donc à sa nièce, par les eaux du Gange, qu’il la ramènerait à la maison.
Le serment est si sacré, que la pauvre femme y crut. Elle se coucha sur le drap mouillé dans lequel son oncle la roula comme une momie. Puis, quand les bras furent pris, quand les jambes furent prises, il la chargea sur son épaule en criant : « Au bûcher ! au bûcher ! »
En effet, il se mit à courir vers la fosse, suivi de toute la population qui criait : « Au bûcher !
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au bûcher ! »
Ma petite Calicutienne était au comble de l’admiration. Quand le brahme avait prononcé le serment sacré, elle avait été au moment de le flétrir du nom de paria ; mais quand elle vit que ce serment n’avait pas d’autre but que de tromper sa nièce, et que le brahme manquait à son serment :
– Oh, l’honnête homme, cria-t-elle en battant des mains, le digne homme ! le saint homme !
Je ne comprenais pas trop comment on était un brave homme, un saint homme, un digne homme, en manquant à son serment ; mais ma petite Hindoue disait cela d’un air si convaincu, il y avait tant de grâce et de naïveté dans toute sa personne, que je finis par convenir en face de moi-même, l’orgueil masculin aidant, que cette pauvre veuve était décidément une grande coupable d’hésiter ainsi à se brûler sur le corps de son mari.
Aussi joignis-je mes acclamations aux acclamations générales de la foule, quand je vis cet honnête homme d’oncle, ce saint homme
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d’oncle, rejeter dans la fournaise sa misérable nièce, si bien empaquetée cette fois, que, quelques efforts qu’elle fit, en cinq ou six minutes la flamme en eut raison.
Ma petite Calicutienne était dans l’enthousiasme.
Ce dévouement conjugal préexistant dans le coeur d’une jeune fille me toucha au point que je lui demandai comment elle se nommait et qui elle était.
Elle se nommait Amarou, ce qui est un fort joli nom, comme vous voyez, et son père appartenait à la caste des Veissiahs, c’est-à-dire à celle des directeurs de l’agriculture et du commerce.
Le père d’Amarou était donc de la troisième classe, n’ayant au-dessus de lui que la classe des rajahs et celle des brahmes, et au-dessous de lui, celle des sudras.
Le poste qu’il occupait à Calicut correspondait à celui de syndic du port.
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C’était un homme qui pouvait m’être fort utile ; et comme mon naïr le connaissait, il fut convenu qu’il me présenterait à lui le lendemain.
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XVI
Les pantoufles du brahmine
Le résultat de ma visite au père de la belle Amarou fut que je me décidai à m’établir à Calicut, et à y fonder un commerce d’épiceries.
Mon premier soin fut d’acheter une maison.
Les maisons sont encore moins chères à Calicut qu’à Goa. Il est vrai que la plus solide maison de Calicut est en terre séchée, et que la plus haute a huit pieds de haut.
Aussi, pour douze écus, me trouvais-je propriétaire d’une maison qui me fut cédée par le vendeur avec trois serpents attachés à la propriété.
Je lui dis que je tenais peu à ses serpents, et que mon premier soin serait de leur tordre le cou, mais il m’invita à bien me garder d’une pareille
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imprudence.
Les serpents remplissent, à Calicut, l’office que remplissent les chats en Europe, en détruisant les rats et les souris, dont sans eux les maisons seraient infestées.
Je demandai à ce que les reptiles dont je devenais acquéreur me fussent présentés, afin que je fisse connaissance avec eux.
En effet, il était important pour moi et pour eux de bien nous entendre afin qu’il n’entrât pas d’intrus dans la maison.
Mon vendeur les siffla, et ils accoururent comme des chiens.
Au bout de trois jours, grâce à deux ou trois jattes de lait, dont je leur avais fait libéralement cadeau, nous étions les meilleurs amis du monde.
Cependant, j’avoue que les premières fois que je trouvai l’un ou l’autre dans mon lit en me couchant ou en m’éveillant, cette familiarité m’inspira quelque répugnance ; mais peu à peu je m’y habituai et bientôt je n’y pensai plus.
Le commerce auquel je m’étais
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particulièrement adonné était celui du cardamome, espèce de poivre qui ne se trouve chez nous que chez les apothicaires, mais dont tous les insulaires des îles de l’Inde sont on ne peut plus friands.
Pendant mon séjour à Ceylan, j’avais appris à connaître la valeur de cette denrée, et je résolus d’en faire ma branche principale de spéculation.
J’étais arrivé justement dans la saison des pluies, qui est le bon temps pour défricher les terres où l’on veut planter du cardamome.
Le défrichement, au reste, est facile ; pendant l’hiver il pousse sur le sol des environs de Calicut une véritable forêt d’herbes qui servent d’engrais à la terre, dans laquelle on peut planter ou semer ; on sème ou on plante, et quatre mois après on récolte.