Les Mohicans de Paris 6
Où l’abbé Bouquemont continue à faire des siennes.
CCCXXI
Où l’abbé Bouquemont continue à faire
des siennes.
En effet, quelques instants après le départ de la marquise de la Tournelle et du digne abbé Bouquemont, la maréchale de Lamothe-Houdon avait été prise d’un spasme tel, que la fille de chambre qui était auprès d’elle à ce moment avait fait retentir tout l’hôtel de ce cri funèbre : « Madame se meurt ! »
Le vieux médecin du maréchal, que la princesse avait constamment refusé de recevoir, prévenu par Grouska, accourut en toute hâte et reconnut, à d’alarmants symptômes, que c’était une crise suprême, et qu’avant vingt-quatre heures, la princesse aurait cessé d’exister.
Le maréchal arriva au moment où le médecin sortait de l’appartement de la Circassienne.
En voyant le visage sombre du docteur, M. de Lamothe-Houdon devina tout.
– La princesse est en danger ? dit-il.
Le médecin hocha tristement la tête.
– Rien ne peut-il la sauver ? demanda le maréchal.
– Rien, répondit le médecin.
– Et à quelle cause attribuez-vous sa mort, mon ami ?
– À la douleur.
Le front du maréchal se rembrunit subitement.
– Croyez-vous, docteur, dit-il avec tristesse, que, personnellement, j’ai pue causer un chagrin à la princesse ?
– Non, répondit le médecin.
– Vous la connaissez depuis vingt ans, continua M. de Lamothe-Houdon, vous avez observé comme moi cette léthargie persistante dans laquelle madame la maréchale a constamment vécu. Quand je vous ai interrogé à
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ce sujet, vous m’avez cité mille exemples de cas semblables, et j’ai cru, ainsi que vous me le disiez, que cette somnolence dans laquelle tombait la princesse, à tout propos, était l’effet d’un vice de constitution ; mais, à cette heure, vous attribuez sa mort à la douleur ; expliquez-vous donc, mon ami, et, si vous avez fait quelque remarque à ce sujet, ne me la laissez point ignorer.
– Maréchal, dit le médecin, je n’ai observé, remarqué, distingué aucun fait qui, isolément, puisse motiver cette opinion ; mais, de tous les faits isolés, il résulte pour moi que nulle cause autre que la douleur n’a déterminé la maladie mortelle de madame la maréchale.
– C’est l’opinion d’un homme du monde ou d’un philosophe que vous exprimez là, docteur ; je vous demande votre opinion scientifique, votre avis de médecin.
– Maréchal, un vrai médecin est un philosophe qui n’étudie le corps que pour mieux connaître l’âme. L’étude, en ce qui touche la princesse, a été laborieuse, difficile ; mais le résultat n’en est pas moins certain, et, aussi vrai, maréchal, que nous sommes en face l’un de l’autre, j’affirme, autant qu’un homme peut affirmer sans notion particulière, que c’est un chagrin profond, terrible, qui va mettre madame la maréchale au tombeau.
– Je ne vous en demande pas davantage, mon ami, dit le maréchal d’une voix émue en tendant les deux mains au vieux médecin ; et, si je vous ai interrogé, c’était moins pour avoir votre opinion que pour me corroborer dans la mienne. Il y a vingt ans, mon ami, que cette pensée m’est venue ; et, si je ne l’ai exprimée devant personne, pas même devant vous, en qui j’ai une confiance illimitée, absolue, c’est que j’ai pensé que la douleur d’une femme aimée de son mari ne pouvait avoir qu’une seule cause, une faute !
– Maréchal, interrompit le médecin en rougissant, croyez bien que je n’ai pas eu un seul instant une semblable pensée !
– J’en suis sûr, mon ami, dit le maréchal en serrant étroitement les mains du bon docteur. Maintenant, adieu ! Vous n’avez aucune
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recommandation particulière, aucune ordonnance spéciale à me faire en ce qui touche la santé de la princesse ?
– Aucune, maréchal, répondit le médecin. Madame la princesse s’éteindra sans douleur comme sans bruit ; entre sa vie et sa mort, il n’y aura d’autre différence qu’entre l’éclat et l’extinction d’un cierge ; elle fermera tranquillement les yeux pour mourir comme pour dormir, et sa mort ne différera de son sommeil qu’en cela qu’elle sera un sommeil éternel.
Le maréchal de Lamothe-Houdon inclina tristement la tête et donna une dernière poignée de main expressive au docteur, qui sortit.
Un instant après, le maréchal entra dans la chambre de la princesse. Elle était étendue sur son lit, habillée de blanc comme une fiancée et blanche de visage, d’un blanc aussi doux que ses habits ; si bien qu’avec ses cheveux, sa figure, ses habits, les draperies de son lit, elle avait l’air déjà de reposer dans son suaire. Il ne manquait en vérité, dans cette chambre, en approchant de ce lit, pour croire qu’on allait en visite chez une morte, qu’un prêtre, des cierges et le vase d’argent contenant l’eau bénite.
Cette vue fit frémir le maréchal de Lamothe-Houdon.
Il avait vu mourir bien des hommes à la guerre. Le spectacle de la mort était loin d’être nouveau pour lui ; mais, en brave qu’il était, il ne comprenait pas qu’on ne résistât point à la mort, qu’on ne se défendît pas contre elle, qu’on n’essayât pas de la faire reculer comme un ennemi.
Cette mort muette, placide, sans protestation, sans résistance, sans rébellion d’une sorte ou d’une autre, le remplissait d’étonnement.
Il sentit fléchir ses genoux, comme un enfant de quelques mois qui veut soulever un poids impossible ; il s’approcha respectueusement du lit de la malade et lui dit, de sa voix la plus douce :
– Souffrez-vous ?
– Non, dit la princesse Rina en tournant la tête du côté du maréchal.
– Vous sentez-vous malade ?
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– Non, répondit-elle encore.
– Je viens de rencontrer le médecin, qui sortait de chez vous, insista le maréchal.
– Oui, fit de la tête la Circassienne.
– Désirez-vous quelque chose ?
– Oui.
– Que désirez-vous ?
– Un prêtre.
À ce moment, la femme de chambre venait annoncer l’arrivée de la marquise de la Tournelle et de l’abbé Bouquemont ; et, pendant la conférence, le maréchal se retira avec la marquise dans le boudoir de la princesse.
Nous connaissons les fautes de la maréchale de Lamothe-Houdon ; nous ne nous répéterons donc pas en remettant sa confession sous les yeux de nos lecteurs.
– Ma sœur, dit l’abbé Bouquemont, qui, pendant le récit des fautes de la princesse, avait compris toute l’importance de la mission que lui avait donnée monseigneur Coletti et qui entrevoyait la vengeance qu’il allait tirer de M. Rappt, ma sœur, connaissez-vous la grandeur de votre péché ?
– Oui, répondit la princesse.
– Avez-vous essayé de réparer votre faute ?
– Oui.
– De quelle façon ?
– Par le repentir.
– C’est beaucoup, mais ce n’est pas assez ; il est des réparations plus efficaces.
– Faites-les-moi connaître.
– Quand un homme a volé, reprit l’abbé après un moment de méditation, croyez-vous que son repentir soit équivalent à la restitution de l’objet volé ?
– Non, dit la maréchale sans comprendre où en voulait venir le prêtre.
– Eh bien, il est pour vos fautes, ma chère sœur, un moyen de réparation analogue à la restitution pour le voleur.
– Que voulez-vous dire ?
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– Vous avez volé l’honneur de votre époux ; à défaut de restitution impossible, l’aveu franc, loyal, sincère de votre faute équivaut, en pareil cas, à une restitution.
– Eh quoi !... s’écria la maréchale.
Mais elle s’arrêta brusquement, comme si elle redoutait de faire entendre sa voix. Elle se leva à demi, et, tournant la tête du côté de l’abbé, elle le regarda avec tant d’expression, que celui-ci, dont le système nerveux n’était cependant pas très impressionnable, frissonna involontairement.
– Vous frissonnez, monsieur l’abbé ? dit la princesse continuant à le regarder avec la même fixité.
– C’est qu’en effet, ma sœur, en considérant les conséquences que peut amener un tel aveu, je me sens vivement ému de compassion pour vous.
– Ainsi c’est pour moi seule que vous vous inquiétez, monsieur l’abbé ?
– Certainement, ma sœur.
– C’est bien, dit la princesse après un instant de méditation, n’en parlons plus et revenons au mode de réparation que vous m’offrez.
La pauvre femme n’en avait jamais dit si long ; elle s’arrêta un instant, comme épuisée, et des gouttes de sueur vinrent inonder son front.
L’abbé ne crut pas avoir mieux à faire que de garder le silence ; ce fut elle qui le rompit.
– Monsieur l’abbé, dit-elle, si je ne fais pas l’aveu que vous exigez, que s’ensuivra-t-il ?
– Un supplice éternel pour vous dans l’autre monde.
– Et un repos absolu pour M. le maréchal dans celui-ci ?
– Naturellement, ma sœur ; mais...
– Mais, monsieur l’abbé, ne croyez-vous pas la réparation plus grande si j’assure, au prix d’un supplice éternel, le repos de mon mari ?
– Non, dit l’abbé, que cette question embarrassait singulièrement ; non, répéta-t-il, comme pour donner par la répétition du mot, à défaut de raisonnement, plus de force à sa réponse.
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– Veuillez me dire pourquoi, monsieur l’abbé, insista la maréchale.
– On ne marchande pas son salut, ma sœur, répondit durement l’abbé, essayant d’effrayer la pauvre femme ; on ne l’achète à aucun prix, on le mérite.
– N’est-ce pas mériter son salut que d’assurer le salut d’un autre ?
– Non, ma sœur ; si vous aviez encore quelques années à vivre, je laisserais à la Providence le soin d’éclairer votre conscience ; mais, si près de rendre votre âme à Dieu, vous ne devez pas hésiter à la rendre pure de toute souillure. Je conviens que le moyen de laver vos péchés est terrible ; mais vous n’avez pas le choix des moyens et vous devez accepter celui qui vous est offert comme une grâce divine.
– Ainsi, murmura la pauvre princesse, la vie d’un honnête homme souillée par mes fautes va être brusquement brisée ! et c’est un ministre du Seigneur qui me le conseille ! Ô, mon Dieu, éclairez-moi vous-même ; faites entrer un de vos rayons de lumière dans ce cœur aussi noir que le cachot d’une prison.
– Ainsi soit-il ! bégaya l’abbé.
– Monsieur l’abbé, dit résolument la maréchale, jurez-moi devant Dieu que cette réparation est nécessaire.
– Tout serment est impie, ma sœur, dit sévèrement le prêtre.
– Alors, monsieur l’abbé, donnez-moi des raisons à l’appui de votre conseil ; donnez-m’en une seule. Je ne demande pas mieux que de me soumettre ; mais je voudrais comprendre.
– C’est faiblesse d’esprit et d’orgueil, ma sœur. Le juste ne se démontre pas, il se sent.
– C’est parce que je ne le sens pas, monsieur l’abbé, que je vous supplie, à mains jointes, de me le faire comprendre.
– Je vous répète que c’est votre orgueil, que c’est votre esprit qui se révolte contre votre conscience ; car votre conscience vous crie, sans que j’aie besoin de répéter ces paroles : « Tout le mal que tu as fait, tu dois le réparer. » Tel est l’ordre suprême, tel est le décret souverain. Mais
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qu’importent les cris de leur conscience aux esprits pervers ? Supposons que vous arriviez devant le tribunal de Dieu souillée de ce crime, quand vous auriez pu y entrer purifiée ! Croyez-vous que Dieu, dans sa justice rigoureuse, ne suscitera pas un messager qui viendra dire à ce mari offensé : « Homme, la femme qui était la tienne devant Dieu t’a trahie parmi les hommes. »
– Grâce, monsieur l’abbé ! s’écria la pauvre femme éperdue.
– « Homme ! continua l’abbé d’une voix stridente, cette femme avait reçu de moi le conseil de te demander le pardon de sa faute, et elle a été assez criminelle pour venir s’agenouiller sur les degrés de mon trône avec un front souillé. »
– Grâce ! grâce ! répéta la princesse.
– « Non, pas de grâce ! dira la voix de Dieu. Homme, sois sans pitié pour le crime de cette infâme, et maudis son nom sur la terre, comme je châtierai son âme dans les cieux ! » Voilà le terrible châtiment que Dieu vous réserve – aussi bien là-haut qu’ici bas – ; car, je vous le répète, Dieu ne permettra pas que le mari qu’il vous avait donné reste dans l’ignorance de votre crime et de votre honte.
– Assez, monsieur l’abbé ! s’écria d’une voix forte la maréchale, qui, recouvrant pour un moment toutes ses forces, se leva brusquement, et, montrant du doigt la porte, ajouta d’une voix calme : Je ne laisserai à personne le droit d’instruire mon mari. Sortez donc, et prévenez le maréchal que je l’attends.
– Mais, madame, s’écria l’abbé, que ce congé hautain fit devenir blême, vous me parlez avec une amertume dont je ne m’explique pas la cause.
– Je vous parle, monsieur l’abbé, répondit fièrement la princesse, comme à un homme dont j’entrevois vaguement les desseins, sans les comprendre. Veuillez, s’il vous plaît, en sortant, prier M. le maréchal d’entrer chez moi.
Et, lui tournant le dos, elle retomba sur son lit.
L’abbé sortit après avoir jeté sur la pauvre femme un regard plein de colère et de méchanceté.
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Mais c’en était trop pour la malheureuse princesse. Le combat qu’elle avait eu à soutenir contre l’abbé, pendant tout le temps qu’avait duré cette horrible lutte, avait achevé de briser ses dernières forces, et, quand le maréchal entra dans la chambre à coucher, il poussa un sourd gémissement en la voyant si défaite, qu’elle semblait avoir à peine quelques instants à vivre.
Il appela vivement la femme de chambre, qui courut au lit de sa maîtresse, et, lui frottant les tempes, la fit peu à peu revenir à elle.
– Que regardez-vous, mon amie ? demanda le maréchal.
– Est-il parti ? dit d’une voix tremblante la princesse.
– Qui, madame ? lui demanda sa fidèle Grouska, les yeux pleins de larmes.
– Le prêtre ! répondit la maréchale, sur le visage de laquelle était peinte une profonde terreur, comme si elle eût vu entrer dans la chambre une légion de diables conduits par l’abbé Bouquemont.
– Oui, dit le maréchal, dont le sourcil se fronça durement à la pensée que l’abbé avait causé sans doute l’état alarmant dans lequel il retrouvait sa femme.
– Ah ! fit la princesse, comme si on lui eût ôté le poids énorme qui pesait sur sa poitrine.
Puis, se tournant vers sa femme de chambre :
– Retire-toi, Grouska, dit-elle ; j’ai à causer avec le maréchal.
La femme de chambre se retira, laissant la princesse en tête à tête avec son mari.
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