Les Mohicans de Paris 6

Alexandre Dumas · Chapitre 44 sur 55

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Les Mohicans de Paris 6

Le maréchal de Lamothe-Houdon.

CCCXXVIII

 

 

Le maréchal de Lamothe-Houdon.

 

Tous deux reconnurent le maréchal de Lamothe-houdon.

– Mon père ! s’écria la princesse terrifiée par cette apparition.

– M. le maréchal ! dit Salvator en s’inclinant.

C’était, en effet, le maréchal de Lamothe-Houdon.

Toute la nuit précédente, les domestiques avaient veillé.

Les deux coups de feu, tirés presque à leurs oreilles, n’étaient pas faits pour réveiller des gens qui rattrapent une nuit perdue. Seul, le maréchal avait veillé. En entendant les deux détonations, il avait frissonné et s’était élancé dans le parc, d’où il lui semblait qu’elles étaient parties.

Il resta stupéfait en apercevant, à cette heure de la nuit et par un froid rigoureux, la princesse Régina en tête à tête avec le commissionnaire.

Il ne put formuler son étonnement d’une autre façon que par ces mots :

– Que se passe-t-il donc ?

La princesse garda le silence.

Salvator fit un pas vers le maréchal, et, après s’être une seconde fois incliné devant lui, il lui dit :

– Si M. le maréchal veut bien m’écouter, je vais lui donner l’explication de ce qui vient de se passer.

– Parlez, monsieur, dit sévèrement le maréchal, quoique ce ne soit pas vous que j’interroge, et qu’il me semble pour le moins étrange de vous trouver chez moi, à pareille heure et avec madame la princesse.

– Mon père, s’écria la jeune femme, vous saurez tout ; mais soyez assuré à l’avance qu’il ne s’est rien passé dont vous puissiez rougir.

– Alors parlez l’un ou l’autre, dit M. de

 

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Lamothe-Houdon.

– Puisque vous le permettez, monsieur le maréchal, c’est moi qui vais avoir l’honneur de donner l’explication que vous demandez.

– Soit, monsieur, dit le maréchal, mais hâtez-vous, et, avant tout, faites-moi le plaisir de m’apprendre à qui j’ai l’honneur de parler.

– Je me nomme Conrad de Valgeneuse.

– Vous ?... s’écria M. de Lamothe-Houdon en regardant fixement le jeune homme.

– Moi, monsieur le maréchal, répondit Salvator.

– Sous ces habits ? demanda M. de Lamothe-Houdon en regardant la veste et le pantalon de velours du commissionnaire.

– Je ferai cesser votre étonnement en une autre occasion, monsieur le maréchal ; pour aujourd’hui, vous daignerez bien vous contenter de l’opinion de madame la princesse, qui me connaît depuis longtemps.

Le maréchal tourna la tête vers la jeune femme et la consulta des yeux.

– Mon père, dit Régina, je vous présente M. Conrad de Valgeneuse comme l’homme le plus loyal et le plus digne que je connaisse après vous.

– Parlez donc, monsieur, dit le vieillard en se retournant vers Salvator.

– Monsieur le maréchal, dit celui-ci, un de mes amis a été invité, par ordre de M. le comte Rappt, à se rendre ici, dans ce parc, à dix heures. Cet ami était absent, je suis venu à sa place ; mais, au moment de venir, certains indices, que connaît madame la princesse, m’ont fait penser que j’allais tomber dans un guet-apens. Je me suis armé et je suis venu.

– Mais à qui M. Rappt peut-il donner l’ordre de venir ? interrompit M. de Lamothe-Houdon.

– À un homme, monsieur le maréchal, qui ne pouvait ni soupçonner le piège, ni suspecter la loyauté du comte.

– C’est à moi, mon père, dit vivement la princesse Régina, que le comte, usant de violence, a donné l’ordre de faire venir ce soir, dans je ne sais quel but, M. Pétrus Herbel.

 

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– En effet, dans quel but ? demanda le maréchal.

– Je l’ignorais tout à l’heure, je le sais maintenant : pour l’assassiner, mon père.

– Oh ! fit le vieillard avec indignation.

– Je suis donc venu, reprit Salvator, à l’heure convenue, à la place de mon ami Pétrus. J’étais à peine entré dans ce parc, dont la porte était ouverte à dessein, quand je reçus en pleine poitrine, c’est-à-dire sur ma médaille de commissionnaire, la balle du pistolet d’un homme que j’aperçus dans l’ombre. – J’étais armé, je vous le répète, et, redoutant une nouvelle agression, je l’ai devancée en ajustant mon homme.

– Et cet homme... demanda M. de Lamothe-Houdon avec une anxiété indicible, et cet homme ?...

– J’ignorais qui il était, monsieur le maréchal ; mais madame la princesse, qui, comme moi, redoutait un piège, s’était cachée dans un de ces bosquets pour épier et prévenir ce qui allait se passer ; madame la princesse m’a dit que cet homme était M. le comte Rappt.

– Lui ! murmura sourdement M. de Lamothe-Houdon.

– Lui-même, monsieur le maréchal ; j’ai eu depuis la certitude que c’était lui.

– Lui ! répéta le vieillard avec une rage concentrée.

– Je suis allé à lui, continua Salvator, dans l’espoir de lui porter secours. Il était trop tard, monsieur le maréchal : la balle avait traversé la poitrine, M. le comte Rappt était mort.

– Mort !... mort !... s’écria le vieillard sur le ton de la plus violente douleur. Mort !... tué par la main d’un autre !... – Qu’avez-vous fait ? ajouta-t-il en regardant le jeune homme avec des yeux où ruisselaient des larmes de colère.

– Pardonnez-moi, monsieur le maréchal, dit Salvator, qui se méprit au sens de la douleur du vieillard ; mais, devant Dieu, je vous jure que je n’ai fait que défendre loyalement ma vie.

M. de Lamothe-Houdon ne semblait pas

 

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l’entendre ; des larmes coulaient le long de ses joues, et, s’arrachant les cheveux de désespoir :

– Ainsi, dit-il à voix basse, comme s’il se parlait à lui-même, mais assez haut pour que Régina et Salvator pussent entendre ses paroles, ainsi, j’aurai été son jouet, sa dupe pendant vingt années ; il aura mis ma femme au tombeau, mon pauvre cœur au désespoir ; il aura ravi mon bonheur, souillé mon nom, et, au moment de recevoir la mort de mon bras, il tombera sous la main d’un autre ! – Où est-il ? où est-il ?

– Mon père !... mon père !... s’écria la princesse.

– Où est-il ? reprit le maréchal avec fureur.

– Mon père, répéta Régina en l’entourant de ses bras, votre front est glacé. Quittons le parc ; rentrons, mon père.

– Je veux le voir, vous dis-je ! Où est-il ? dit énergiquement M. de Lamothe-Houdon en regardant avec des yeux hagards de tous les côtés.

– Je vous en supplie, rentrons, mon père ! insista Régina.

– Je ne suis pas ton père ! dit d’une voix terrible le vieillard en la repoussant d’un bras vigoureux.

La pauvre jeune femme ne poussa qu’un cri, cri si douloureux, si plaintif, qu’on eût dit un adieu à la vie. Elle cacha sa tête dans ses mains et pleura amèrement.

– Monsieur le maréchal, dit Salvator, madame la princesse a raison, cette nuit est glaciale, et le froid pourrait vous gagner.

– Que m’importe la nuit ! que m’importe le froid ! dit avec énergie le vieillard. Puisse le froid faire de mon corps un marbre ! puisse la neige devenir mon linceul ! puisse la nuit ensevelir ma honte dans son obscurité !

– Au nom du ciel, monsieur le maréchal, calmez-vous ! cette exaltation est dangereuse, dit doucement Salvator.

– Mais vous ne voyez donc pas que ma tête brûle, que mon sang bout, que j’ai la fièvre, et que cette heure où je vous parle est une de mes

 

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dernières heures ?... Écoutez-moi donc comme on écoute un mourant... Vous avez tué mon ennemi, je veux le voir.

– Monsieur le maréchal, dit en sanglotant la pauvre Régina, si je n’ai pas le droit de vous appeler mon père, j’ai le droit de vous aimer comme une fille. – Au nom de l’amour que j’ai toujours eu pour vous, éloignons-nous de ces lieux sinistres et rentrons.

– Non, vous dis-je ! répondit le maréchal avec violence et en la repoussant une seconde fois. Je veux le voir. Puisque vous ne voulez pas le conduire jusqu’à moi, je saurai bien aller jusqu’à lui.

Et, faisant brusquement volte-face, il se dirigea vers le bosquet de gauche, où nous avons vu la princesse Régina. Salvator le suivit, et, arrivé près de lui, il lui prit le bras et dit :

– Venez, monsieur le maréchal, je vais vous conduire.

Ils franchirent rapidement l’allée qui les séparait du cadavre, et, arrivés sur la place où il était étendu, le vieillard mit un genou en terre, lui souleva la tête déjà roide, présenta la face à la clarté de la lune, et, le regardant avec des yeux que la fureur et la haine faisaient flamboyer :

– Et tu n’es plus qu’un cadavre ! dit-il. Je ne puis te souffleter, ni te cracher au visage ! ton corps est insensible, ton inertie me ravit ma vengeance !

Puis, laissant retomber le cadavre et se relevant, il regarda Salvator avec des yeux mouillés de larmes.

– Oh ! malheureux ! dit-il, pourquoi l’avez-vous tué ?

– Les voies de Dieu sont impénétrables, dit sévèrement le jeune homme.

Mais c’en était trop pour le pauvre vieillard. Un rapide frisson le saisit et envahit subitement tout son corps.

– Appuyez-vous sur mon bras, monsieur le maréchal, dit Salvator en s’approchant de lui.

– Oui... oui... balbutia M. de Lamothe-Houdon, qui voulut prononcer d’autres paroles et

 

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ne put faire entendre que des sons inarticulés.

Salvator le regarda, et, en voyant son visage pâle, couvert d’une sueur froide, en voyant ses yeux se fermer, ses lèvres blêmir, il l’enleva à bras-le-corps comme il eût fait d’un enfant, et traversa l’allée au bout de laquelle la princesse Régina, le front courbé et les bras en croix, attendait le résultat de cette triste promenade.

– Princesse, dit Salvator, la vie du maréchal est en danger ; conduisez-moi à son appartement.

Ils se dirigèrent vers le pavillon où était l’appartement du maréchal ; ils le déposèrent évanoui sur le canapé de sa chambre à coucher.

Régina essaya de le faire revenir à lui, mais inutilement.

Salvator sonna le valet de chambre, mais en vain – ainsi que nous l’avons dit plus haut, la valetaille réparait la nuit de sommeil perdue.

– Je vais aller réveiller Nanon, dit la princesse.

– Allez d’abord chez vous, madame, dit Salvator ; apportez ce que vous aurez de vinaigre et de sels.

La princesse s’éloigna rapidement. Quand elle revint, munie des flacons qu’avait demandés Salvator, elle le trouva causant avec le maréchal, qu’à force de frictions, le jeune homme avait fait revenir à lui.

– Venez, dit en bégayant M. de Lamothe-Houdon dès qu’il aperçut la princesse, et pardonnez-moi ma dureté. J’ai été tout à l’heure cruel envers vous. Pardonnez-moi, mon enfant : je suis si malheureux ! Voulez-vous m’embrasser ?

– Mon père ! s’écria par habitude la princesse Régina, je passerai mes jours à vous faire oublier toutes vos douleurs.

– Ta vie serait de courte durée, pauvre enfant, si tu la mesurais sur la mienne, dit le vieillard en hochant la tête ; tu vois bien qu’il me reste à peine quelques heures à vivre.

– Ne dites pas cela, mon père ! s’écria la jeune femme.

Salvator la regarda d’un air qui signifiait : « Perdez toute espérance. » Régina frissonna et

 

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baissa la tête pour cacher les larmes qui s’échappaient de ses yeux. Le vieillard fit signe à Salvator de s’approcher de lui, car ses yeux commençaient à se troubler.

– Donnez-moi, dit-il d’une voix si faible, qu’on l’entendait à peine, tout ce qu’il faut pour écrire.

Le jeune homme fit rouler la table auprès de lui, tira d’un portefeuille un cahier de papiers, et, trempant la plume dans l’encrier, il la présenta au maréchal.

Au moment d’écrire, M. de Lamothe-Houdon se tourna vers la princesse, et, la regardant avec une douceur infinie, il lui dit d’une voix paternelle :

– Ce jeune homme auquel M. Rappt avait tendu ce guet-apens, sans doute tu l’aimes, mon enfant ?

– Oui, dit en rougissant la princesse à travers ses larmes.

– Reçois la bénédiction d’un vieillard. Sois heureuse, ma fille !

Puis, se tournant du côté de Salvator et lui tendant la main :

– Vous avez exposé votre vie, lui dit-il, pour sauver celle de votre ami... Vous êtes le digne fils de votre père ; recevez les remerciements d’un honnête homme !

À ce moment, la figure du maréchal devint pourpre, ses yeux s’injectèrent de sang.

– Vite, vite, dit-il, le papier !

Salvator le lui montra.

M. de Lamothe-Houdon s’approcha de la table et écrivit, d’une main plus assurée qu’on ne pouvait le supposer à cet instant suprême, les lignes suivantes :

 

« Qu’on n’accuse personne de la mort du comte Rappt ; c’est moi qui l’ai tué, ce soir, à dix heures, dans mon jardin, pour le châtier d’un outrage dont je l’ai forcé de me rendre raison.

« Signé : Maréchal de LAMOTHE-HOUDON. »

 

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On eût dit que la mort attendait que le dernier grand acte de cet honnête homme fût accompli pour s’emparer de lui.

À peine avait-il signé cet écrit, qu’il se leva brusquement, comme mu par un ressort, poussa un cri terrible – le dernier cri de l’agonie –, et retomba lourdement sur le canapé, foudroyé par l’apoplexie !...

Le lendemain, tous les journaux ministériels annoncèrent que la douleur d’avoir perdu sa femme avait mis le maréchal au tombeau.

On les enterra tous les deux le même jour dans le même cimetière, dans le même caveau !...

Quant au comte Rappt, d’après une requête adressée au roi par le maréchal de Lamothe-Houdon, annexée à son testament, son corps fut conduit en Hongrie et enterré au village de Rappt, lieu de sa naissance et auquel il avait pris son nom.