Les Mohicans de Paris 6

Alexandre Dumas · Chapitre 49 sur 55

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Les Mohicans de Paris 6

Où il est dit comment se venge une femme qui aime.

CCCXXXIII

 

Où il est dit comment se venge une

femme qui aime.

 

L’entrée de madame de Rozan dans la chambre occupée par Suzanne et Camille était tellement inattendue, qu’elle produisit sur tous deux un effet foudroyant.

À voir leur immobilité et leur pâleur, on les eût crus changés en statues.

– Eh bien, reprit la Créole d’une voix sourde, je vous dis : C’est moi ! Ne me reconnaissez-vous pas ?

Les deux amants baissèrent la tête et gardèrent le silence.

– Camille, continua madame de Rozan en regardant fixement son mari, tu m’as honteusement trompée, tu m’as lâchement trahie ; et je viens te demander compte de la lâcheté et de la trahison.

Suzanne seule releva la tête en entendant ces mots : elle allait faire plus que de relever la tête, elle allait répondre, lorsque Camille lui mit la main sur la bouche en lui disant à demi-voix, mais assez haut cependant pour que la Créole l’entendît :

– Tais-toi !

Madame de Rozan pâlit et ferma les yeux un instant. Puis, comme si elle surmontait l’angoisse que lui avaient causée ces paroles :

– Le misérable ! dit-elle, il la tutoie devant moi.

Camille pensa alors qu’il était temps pour lui d’intervenir.

– Écoute-moi, Dolorès, dit-il de sa voix la plus doucereuse ; je ne cherche ni à cacher ni à excuser ma trahison ; mais ce lieu ne me paraît point convenable pour une explication comme celle que tu as le droit d’attendre.

– Une explication ! s’écria la Créole en

 

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frémissant ; tu parles d’explication entre nous ! Que prétends-tu donc m’expliquer ? Voyons ! Ton crime ? Est-ce que je ne suis pas là, debout devant toi ? Est-ce donc moi qui, la première, t’ai juré un amour éternel ? est-ce donc moi qui t’ai juré une fidélité absolue ? est-ce moi qui ai trahi mon serment ? Que peux-tu donc dire que je ne sache ?

– Je te répète, reprit Camille en fronçant le sourcil, que cette scène, si tu l’aimes mieux, dans une chambre d’auberge, est du plus mauvais goût. Rentre donc dans la chambre d’où tu sors, et, dans un instant, j’irai t’y rejoindre.

– Es-tu fou, Camille ! dit la jeune femme avec un rire strident ? tu crois que je tomberai dans ce piège grossier ? Ne m’avais-tu pas juré aussi que nous partirions dans huit jours ?

– Devant Dieu, Dolorès, je te fais le serment que, dans dix minutes, je serai près de toi.

– Je ne crois plus en Dieu, Camille ; et toi, tu n’y as jamais cru, répondit gravement la Créole.

– Mais alors, que voulez-vous donc ? s’écria mademoiselle de Valgeneuse.

Madame de Rozan ne daigna pas même répondre.

– Encore une fois, taisez-vous, Suzanne ! dit Camille.

Puis, revenant à sa femme :

– Si tu ne veux pas que je te rejoigne quelque part, si tu ne veux pas que je m’explique avec toi, que veux-tu donc ?

– Camille, dit madame de Rozan en tirant, avec un calme sombre, le poignard de sa poitrine, j’étais venue ici avec l’intention de te tuer et de tuer cette femme ; mais quelques paroles que j’ai entendues de la chambre où j’étais cachée ont changé ma résolution.

Le ton sinistre dont madame de Rozan prononça ces dernières paroles, son attitude sévère, l’orage amoncelé sur son front, ses yeux lançant des éclairs, le poignard étreint convulsivement par sa main ; enfin, cette sombre fureur dont elle était animée, produisirent un grand trouble sur les deux coupables, dont les

 

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mains se serrèrent involontairement.

La première pensée de Suzanne, pensée ou plutôt instinct de conservation, avait été de sauter sur madame de Rozan et de lui arracher, aidée de Camille, le poignard dont elle était armée ; mais le serrement de main de Camille l’avait contenue.

Voyant, d’ailleurs, qu’il n’avait plus à redouter ce qu’il avait craint d’abord, Camille se laissa glisser hors du lit et allongea le bras pour mettre à exécution le projet de Suzanne.

Mais la Créole l’arrêta d’un regard.

– N’approche pas, Camille ! lui dit-elle, n’essaie pas de m’arracher ce poignard ; ou, sur mon honneur ! – et tu sais que je tiens mes serments, moi ! – ou, sur mon honneur ! je te tue comme une bête venimeuse !

Camille recula d’un pas, tant il vit de résolution dans le regard de madame de Rozan.

– Je t’en prie, Dolorès, écoute-moi ! dit-il.

– Ah ! tu as peur ! s’écria en ricanant mademoiselle de Valgeneuse.

– Encore une fois, taisez-vous, Suzanne ! dit sévèrement l’Américain ; vous voyez bien qu’il faut que je parle à cette pauvre créature.

– Tu n’as pas besoin de me parler, Camille, puisque je ne veux rien entendre, répondit madame de Rozan.

– Voyons, qu’exiges-tu de moi, Dolorès ? demanda Camille en courbant le front. Je suis prêt à faire tout ce que tu voudras.

– Lâche ! lâche ! lâche !... murmura sourdement Suzanne.

Camille n’entendit pas, ou fit semblant de ne pas entendre ces paroles, et il répéta :

– Parle ; qu’exiges-tu de moi ?

– J’exige, dit madame de Rozan avec le sourire d’une femme convaincue que la punition était entre ses mains, j’exige que tu expies longuement et douloureusement ton crime.

– Je l’expierai, répondit Camille.

– Oh ! oui, oui, murmura la Créole, plus longtemps et plus tôt que tu ne penses.

– Je commence à cette heure, Dolorès, dit

 

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Camille, puisque j’en rougis.

– Ce n’est pas assez, Camille, dit Dolorès en secouant la tête.

– Je sais que je suis coupable, bien coupable ; je passerai ma vie à réparer ma faute.

– Et moi, Camille, dit en riant Suzanne, quelle place me donneras-tu dans cette expiation ?

– Écoute-moi, Dolorès, et ne l’écoute pas, s’écria le jeune homme : moi, je te jure de faire tout ce qui sera en mon pouvoir pour que tu oublies un moment d’erreur.

Mais Dolorès secoua une seconde fois la tête.

– Ce n’est pas assez, répéta-t-elle.

– Que demandes-tu donc, alors ?

– Je vais te le dire.

Madame de Rozan sembla réfléchir un instant.

Puis elle reprit :

– Je t’ai dit, Camille, que j’avais tout entendu de la chambre où j’étais cachée.

– Oui, je t’écoute ; parle, parle.

– Oh ! murmura Suzanne.

– Tu sais, par conséquent, poursuivit la Créole, tout ce que j’ai pu entendre ; or, à ton insu, Camille, sans t’en douter, machinalement, tu n’as fait que parler de moi à cette femme pour laquelle tu me trahissais.

– C’est vrai ! s’écria vivement Camille, ravi que sa femme eût entendu la querelle qu’il avait eue à cause d’elle avec mademoiselle de Valgeneuse. Tu vois bien, Dolorès, tu vois bien que je t’aimais toujours.

Suzanne fit entendre une espèce de rugissement.

– Parler de moi dans un pareil moment, dit Dolorès, c’était confesser une espèce de remords.

– C’était un souvenir, plus qu’un souvenir, un cri de mon cœur ! s’écria Camille.

– Oh ! le misérable ! murmura Suzanne.

Camille haussa légèrement les épaules.

– Je crois, en effet, que c’était un cri du cœur, répéta Dolorès d’une voix grave ; tu m’aimais et tu te souvenais de moi, même en face de celle

 

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pour qui tu me trahissais.

– Oh ! oui, oui, je t’aimais, je te le jure ! s’écria Camille.

– Tu n’as pas besoin de jurer, cette fois, reprit amèrement la Créole ; tu dis vrai, je le sais ; et c’est de ton amour pour moi, amour que tu n’as pu étouffer, que je tirerai ma vengeance.

– Que veux-tu dire ? demanda Camille, dont les inquiétudes se réveillaient, quoiqu’il fût à cent lieues de soupçonner où Dolorès en voulait venir.

– Ta mort, Camille, n’eût été qu’une courte et sotte vengeance. Non, non, ce que je veux, c’est que tu vives, pour que ton expiation soit terrible comme ton crime, et que ma vengeance se grave dans ton cœur en caractères ineffaçables et éternels.

En ce moment, mademoiselle de Valgeneuse, qui semblait comprendre quelle sorte de vengeance méditait madame de Rozan, avança la tête, et une sorte de joyeuse volupté éclata dans ses yeux, sur ses lèvres, sur tout son visage.

Mais ni Camille ni sa femme ne remarquèrent ce mouvement.

– Je veux, continua Dolorès s’exaltant peu à peu et arrivant par degrés à cet enthousiasme dont rayonnait le front des martyrs, je veux que ta vie soit une lente et douloureuse mort ; je veux que tu sois puni pendant autant d’années que j’ai souffert de jours ; je veux que tu me voies à toute heure, à toute minute à tes côtés, devant toi, derrière toi, à ton chevet, à table ; je veux être ton ombre implacable, ton fantôme terrible ; je veux que tu pleures jusqu’à ton dernier moment. Pour être présente à ta pensée pendant toute ta vie, je me retire dans la mort, et, puisque tu n’as pas assez du spectre de Colomban, je veux que tu aies aussi le spectre de Dolorès.

Et, en disant ces mots, la Créole, qui, depuis un instant, cherchait avec sa main gauche l’endroit juste où battait son cœur, y appuya la pointe du poignard qu’elle tenait dans la main droite, et, sans paraître faire aucun effort, sans pousser un cri, s’enfonça jusqu’à la poignée cette lame dans le cœur.

Le sang jaillit jusqu’au visage de Camille, qui,

 

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sentant cette mortelle tiédeur, y porta les deux mains et les en retira humides et rougies.

Suzanne n’avait rien perdu de l’action de la jeune femme ; depuis un instant, nous l’avons dit, elle avait tout deviné.

Tous deux, Suzanne et Camille, poussèrent chacun un cri d’intonation bien différente.

Chez Camille, c’était de l’étonnement, de l’effroi, de la stupeur.

Chez Suzanne, c’était l’expression d’une joie féroce.

Madame de Rozan tomba si vite sur le tapis, que Camille, qui s’était précipité vers elle, n’arriva point assez tôt pour la retenir.

– Dolorès ! Dolorès ! s’écria-t-il d’une voix frémissante.

– Adieu ! dit la jeune femme d’une voix faible.

– Oh ! reviens à toi ! murmura Camille en se couchant sur ce corps qui semblait mourir sans agonie, et en baisant le cou et les épaules, auxquels le sang, qui s’échappait à flots de la blessure, donnait le poli et la couleur du marbre.

– Adieu ! répéta la Créole si bas, que Camille l’entendit à peine.

Mais, faisant un effort, d’une voix parfaitement distincte :

– Je te maudis ! ajouta-t-elle.

Et elle retomba immobile. Ses yeux se fermèrent comme le pétale des fleurs de jour quand vient le soir. Elle était morte.

– Dolorès, mon amour ! s’écria le jeune homme, que ce trépas violent, si subit, si inattendu, si brave, disons le mot, remplissait à la fois d’horreur et d’admiration, Dolorès, je t’aime. Je n’aime que toi, Dolorès ! Dolorès !

Et il oubliait Suzanne qui, assise au bord du lit, regardait froidement cette terrible scène, lorsque celle-ci lui rappela sa présence par un ricanement si sacrilège, que, se retournant vers elle :

– Je t’ordonne de te taire, lui dit-il, entends-tu ? je te l’ordonne.

Suzanne haussa les épaules et dit :

 

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– Tiens, Camille, tu me fais pitié !

– Oh ! Suzanne, Suzanne, dit Camille, il faut, en vérité, que tu sois bien la misérable créature que l’on m’avait dit, pour rire comme tu le fais devant ce cadavre encore tout sanglant.

– Soit, dit froidement Suzanne ; veux-tu que je dise les prières des morts pour le repos de son âme ?

– Eh quoi ! dit Camille épouvanté de cette froide cruauté, tu vois ce qui vient de se passer et tu n’as ni pitié ni remords !

– Ah ! tu tiens à ce que je plaigne ta bien-aimée Dolorès ? dit Suzanne. Eh bien, soit, je la plains ; es-tu satisfait ?

– Suzanne, tu es une indigne ! s’écria Camille ; respecte au moins le corps de celle que nous avons tuée.

– Allons, voilà que c’est nous qui l’avons tuée, dit Suzanne en faisant un geste de pitié.

– Pauvre enfant, murmura l’Américain en baisant le front déjà glacé de la morte, pauvre enfant ! que j’aurai arrachée à sa mère, à ses sœurs, à sa nourrice, à sa patrie, à toute sa famille, enfin, et que j’aurai laissée se tuer devant moi, loin de tous regrets, loin de toute prière, loin de toutes larmes. Et je t’aime cependant, et tu étais comme la dernière fleur de ma jeunesse, la plus douce, la plus fraîche, la plus parfumée ; tu étais, sur mon front chargé de pensées coupables, ceint d’un nuage plein d’éclairs, comme une couronne de réhabilitation ; à ton contact, j’étais devenu presque bon ; en vivant près de toi, je pouvais devenir meilleur. Oh ! Dolorès ! Dolorès !

Et ce léger, ce froid, cet insensible Créole que nous avons, au commencement de ce livre, vu si insouciant, si égoïste, si rieur, fondit en larmes en reportant ses yeux sur le corps inanimé de sa femme.

Puis, lui relevant la tête et l’embrassant dans un transport aussi amoureux que si elle eût été vivante :

– Oh ! Dolorès ! Dolorès ! s’écria-t-il, que tu es belle !

L’expression de mépris, de rage et de haine

 

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dont s’anima en ce moment la figure de Suzanne est inexprimable. Ses joues s’empourprèrent, ses yeux semblèrent s’injecter de sang et de flamme. Elle ne put que prononcer ces mots – tant les termes lui manquaient – pour rendre l’étrange impression que cette scène lui causait :

– Oh ! bien certainement, je rêve !

– Oh ! c’est moi qui rêvais, et d’un rêve fatal, le jour où je t’ai vue pour la première fois, s’écria Camille furieux en se retournant vers Suzanne ; c’est moi qui rêvais le jour où j’ai cru t’aimer... oui, cru t’aimer : est-ce qu’elle est digne d’amour, celle dont la bouche s’entrouvre aux baisers dans la maison où coule le sang de son frère ? Ce jour-là, Suzanne, si insensible et si perdu que je sois, j’ai senti je ne sais quel atroce frisson me courir par tout le corps ; mon cœur s’est soulevé, et, quand ma bouche te disait : « Je t’aime ! » il me disait, lui : « Tu mens, tu ne l’aimes pas ! »

– Camille ! Camille ! tu es sûrement en délire, dit mademoiselle de Valgeneuse ; tu peux ne plus m’aimer ; mais, moi, je t’aime toujours, et, à défaut de l’amour, continua-t-elle en montrant le cadavre de madame de Rozan, la mort, bien autrement forte que l’amour, nous lie à jamais l’un à l’autre.

– Non ! non ! non ! s’écria Camille en frémissant.

D’un bond, Suzanne fut près de lui et l’étreignit de ses bras.

– Je t’aime, dit-elle en donnant à ses yeux et à sa voix l’expression la plus passionnée.

– Laisse-moi, laisse-moi, dit Camille en essayant de se dégager.

Mais celle-ci l’entoura de ses bras, le serrant étroitement, se cramponnant à lui, l’entraînant, l’étreignant comme eût fait un serpent dans ses replis.

– Arrière, te dis-je ! s’écria Camille en la repoussant si violemment, cette fois, qu’elle fût tombée à la renverse si elle n’eût rencontré l’angle de la cheminée, où elle retrouva l’équilibre.

– Ah ! c’est ainsi ! dit-elle en fronçant le

 

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sourcil, en regardant son amant d’un œil de mépris et en pâlissant jusqu’à lividité ; eh bien, je ne prie plus, je veux, je commande, j’ordonne !

Et, en effet, d’un ton impératif et en étendant la main vers lui :

– Le jour vient, dit-elle ; Camille, tu vas fermer cette malle et me suivre.

– Jamais ! s’écria Camille, jamais !

– Soit ; je m’en vais seule, alors, dit résolument Suzanne ; mais, en quittant l’hôtel, je t’accuserai d’avoir assassiné ta femme.

Camille poussa un cri de terreur.

– Devant le tribunal, je t’accuserai ; devant l’échafaud, je t’accuserai !

– Tu ne feras pas cela, Suzanne ! s’écria Camille épouvanté.

– Aussi vrai que je t’aimais il y a cinq minutes et que je te hais maintenant, dit froidement mademoiselle de Valgeneuse, je le ferai, ou plutôt je vais le faire.

Et la jeune fille se dirigea, menaçante, vers la porte.

– Tu ne sortiras pas ! s’écria Camille en la saisissant violemment par le bras et en la ramenant vers la cheminée.

– Alors je vais appeler, dit Suzanne en échappant à l’étreinte de Camille et en courant à la fenêtre. Camille la rattrapa par les tresses de cheveux échappées au peigne au milieu de leurs caresses.

Mais Suzanne avait eu le temps de saisir l’espagnolette de la fenêtre et de s’y cramponner ; Camille fit d’inutiles efforts pour l’en arracher.

Dans la lutte, un des bras de Suzanne enfonça un carreau et passa au travers.

Taillée par les éclats du verre, ce bras se teignit de sang.

À la vue de son sang, Suzanne entra dans une telle rage, que, sans préméditation peut-être, sans avoir conscience de ce qu’elle faisait, elle poussa de toutes les forces de sa voix ce cri :

– Au secours ! à l’assassin !

– Tais-toi, dit Camille en lui mettant la main

 

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sur la bouche.

– À l’assassin ! au secours ! continua Suzanne en lui mordant la main de toute la force de ses dents.

– Te tairas-tu, serpent !... dit sourdement Camille en lui étreignant la gorge de l’autre main et en la forçant de lâcher prise.

– À l’assassin ! à l’ass... bégaya d’une voix étouffée mademoiselle de Valgeneuse.

Camille, ne trouvant plus d’autre moyen de l’empêcher de parler, la renversa en lui comprimant de plus en plus la gorge, côte à côte avec le cadavre de madame de Rozan.

Alors ce fut une lutte effroyable. Suzanne, dans les convulsions de l’agonie, se tordait, essayant d’échapper à la terrible pression ; Camille, comprenant que, si elle parvenait à glisser de dessous lui, il était perdu, serrait toujours plus fort ; enfin, il se rendit complètement maître d’elle, et, lui appuyant le genou sur la poitrine :

– Suzanne, lui dit-il, nous jouons à la vie et à la mort ; jure-moi de te taire, ou, sur mon âme, au lieu d’un cadavre, j’en fais deux.

Suzanne poussa un sourd râlement ; il était évident que ce râlement était une menace.

– Eh bien, qu’il soit donc fait comme tu le veux, vipère ! dit le jeune homme en pesant de tout son poids à la fois sur la gorge et sur la poitrine de mademoiselle de Valgeneuse.

Quelques secondes s’écoulèrent ainsi.

Tout à coup, il sembla à Camille entendre s’approcher les pas de plusieurs personnes ; il se retourna.

Par la porte de la chambre de Dolorès, restée ouverte sur le corridor et ouverte sur celle de Camille, le maître de l’hôtel, armé d’un fusil à deux coups, venait d’entrer, suivi de trois ou quatre personnes, moitié passagers logeant dans l’hôtel, moitié domestiques accourus aux cris.

Le Créole se redressa par un mouvement machinal, s’éloignant de Suzanne de Valgeneuse.

Mais celle-ci resta aussi immobile que madame de Rozan.

 

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Camille l’avait étranglée dans sa lutte.

Elle était morte.

Cinq ou six ans après cet événement, c’est-à-dire vers 1833, comme nous visitions le bagne de Rochefort, où nous venions de faire une visite au saint Vincent de Paul du XIXe siècle, l’abbé Dominique Sarranti, celui-ci nous montra l’amoureux de Chante-Lilas, le meurtrier de Colomban et l’assassin de Suzanne. Ses cheveux, si noirs, étaient devenus blancs comme la neige ; son visage, si joyeux, portait l’empreinte du plus morne désespoir.

Gibassier, toujours frais, vert et rieur, prétendait que Camille de Rozan avait quelque chose comme cent ans de plus que lui.