Les nuits champêtres

J.-Charles (Jean-Charles) Laveaux · Chapitre 1 sur 1 · partie 1/4

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Les nuits champêtres

Section 2

Ce chapitre est long, il est donc découpé en 4 parties.

LES NUITS

CHAMPÊTRES.

 

PREMIERE NUIT.

 

La Campagne.

 

Je vous quitte enfin, tristes asiles de l’orgueil & de l’esclavage, villes superbes où le vice rampe si souvent sous la vertu humiliée, où l’or tient lieu de tout, où les sentimens précieux de la nature sont étouffés sous le brillant attirail de la folie! Je te revois, Campagne chérie, doux asile du bonheur & de l’innocence! Mon ame, dégagée de ses chaînes, respire l’air délicieux de la liberté; mes idées, mes sentimens s’étendent comme le vaste horizon dont les bornes échappent à ma vue: un charme secret s’empare de tous mes sens; je vais être heureux. Rendu à ma chere cabane, je vais remplir la destination de la nature. Un travail modéré suffit à mes besoins; mon jardin, mon champ & mon troupeau offrent en abondance les vrais biens à ma main laborieuse. A l’abri de vos traits ensanglantés, barbare Calomnie! perfide Médisance! je verrai de loin les victimes innocentes qui tombent sous vos coups; je pleurerai sur ces infortunés & je bénirai le sort qui me soustrait à vos fureurs.

 

Toutes les fois que le soleil disparoissant de notre horizon, ira répandre ses bienfaits sur un autre hémisphere, je cesserai mon travail, pour venir errer nonchalamment le long des bords de ce ruisseau, ou je me coucherai négligemment auprès de sa source sacrée. Là, le spectacle ravissant de la nature élévera mon ame & charmera mon cœur. J’écarterai les préjugés funestes dont les nuages épais obscurcissent la vérité.

Seul avec la nature, j’écouterai sa voix, j’ouvrirai mon ame à ses inspirations divines, j’étudierai les devoirs qu’elle me prescrit, je jouirai de tous les plaisirs qu’elle m’offre. Je déchirerai les enveloppes étrangeres sous lesquelles l’homme se cache à mes yeux, je le verrai tel qu’il est.

 

Déjà je sens l’influence secrete de la nature, elle semble répandre autour de moi une atmosphere d’innocence & de volupté. Un feu secret s’allume dans mon cœur; il s’augmente, il coule dans toutes mes veines: état délicieux! Tout m’enchante, m’intéresse, me ravit; tout me remplit de l’idée de la liberté & du bonheur. Mes fers ont disparu, la volupté brûle mon cœur, & mes yeux répandent les larmes délicieuses du sentiment.

 

La nuit répand sur l’Univers un calme profond qui se communique à mon ame; les Zéphyrs m’apportent doucement le baume voluptueux des fleurs; les arbres, en courbant au-dessus de ma tête leurs branches touffues, augmentent l’obscurité de ma retraite; & la lune dont la lumiere tremblotante se joue à travers le feuillage, vient argenter les flots du ruisseau qui fuit à mes côtés. Le bruit des eaux qui se brisent en tombant sur ces rochers escarpés, se mêle au vaste silence de la nature, sans paroître l’interrompre, ou plutôt il semble l’augmenter encore.

 

Tous les êtres jouissent ici du repos & du bonheur. Mille insectes divers se jouent dans l’herbe humide & fraîche, les poissons folâtrent sans crainte au milieu des eaux; & les oiseaux, sur leurs nids, savourent voluptueusement les plaisirs de l’amour & du repos: récompense délicieuse des travaux que la tendresse paternelle leur a fait essuyer pendant la chaleur du jour.

 

Innocens animaux, vous goûtez en paix les douceurs de la liberté! la nuit semble vous envelopper de ses ombres bienfaisantes pour vous soustraire à la cruauté de l’homme: profitez de ces doux instans; bientôt le jour va paroître, & votre tyran avec lui.

 

Aimable rossignol, fais entendre les accens de ta voix; charme les ennuis de ta compagne chérie, occupée à répandre dans son nid la chaleur qui va faire éclorre les doux fruits de vos amours mutuelles; que tes chants fassent retentir tous les échos d’alentour: ils doivent charmer toute la nature, c’est la tendresse qui les inspire! Et vous, sensibles tourterelles, livrez-vous sans réserve aux douceurs de l’amour & de la fidélité; que vos tendres plaintes soient les expressions de vos plaisirs! Entrelacez vos becs amoureux; que le frémissement voluptueux de vos ailes agite doucement le feuillage; mais fuyez dès que l’aurore éclairera vos retraites: l’homme paroîtra; peut-être que sa main cruelle vous ôtera la vie. Il sait vous arracher à vos plaisirs innocens; mais, hélas! il ne sait pas les goûter.

 

J’entends remuer les branches de la forêt, un animal frappe la terre &

s’avance de mon côté, il sort du milieu des broussailles, il paroît au clair de la lune; c’est un cerf qui vient se désaltérer dans l’onde pure du ruisseau. Que la forme de son corps est noble & belle! on diroit que la nature a pris plaisir à répandre sur lui l’élégance & la beauté.

Hélas! à quoi servent ces dons? Demain, si-tôt que l’aurore annoncera le retour de la lumiere, une meute de chiens cruels, excités par des hommes plus cruels encore, le forceront à sortir de sa retraite, & le poursuivront jusqu’à ce que ses genoux chancelans tremblent sous le poids de son corps accablé. Barbares! quel mal vous ont fait ces animaux timides, pour prendre plaisir à les tourmenter? Vous êtes des hommes, &

vous vous faites un plaisir de la douleur d’un être foible qui fuit devant vous? Le cerf pleure sa défaite & sa mort; le lievre blessé tourne sur vous un regard languissant, qui vous reproche votre cruauté; la perdrix expirante semble implorer votre pitié pour sa couvée fugitive. Mais comment vous laisseriez-vous attendrir par ces animaux innocens? les maux que vous leur faites souffrir ne sont qu’une foible image des tourmens dont vous accablez vos semblables.

 

Que manquera-t-il à mon bonheur, si cette retraite peut me soustraire à votre cruauté? Monde faux & trompeur, je ne regretterai point les illusions par lesquelles tu éblouis les insensés qui te consacrent leur cœur! je les verrai sans envie jouir des prétendus biens dont tu les combles. J’ai vu tes favoris s’empresser après des bulles brillantes &

légeres que l’air promene à son gré, & qui se dissipent à l’instant qu’on croit les saisir; je les ai vus se tourmenter pendant toute leur vie pour des chimeres qui doivent faire leur malheur, & périr enfin sans avoir goûté le repos. J’ai vu dans tes cercles brillans l’or adoré sous mille noms pompeux. J’ai vu le Dieu de la Frivolité dicter insolemment ses arrêts ridicules, & les répandre sur toute la terre. J’ai vu ceux que tu appelles sages se jouer avec les hochets de la folie, & danser au son de ses grelots. L’homme sensible cherche en vain sur cette terre un cœur où il puisse reposer son cœur, il n’en trouve point. Le souffle empoisonné de l’avarice, de la perfidie & du mensonge a flétri toutes les vertus. L’homme de bien est seul sur la terre. Il ressemble à ces plantes transportées dans des climats étrangers, qui se desséchent &

penchent leur tige languissante, faute d’avoir une nourriture qui leur convienne.

 

Le sommeil bienfaisant regne dans la cabane du laboureur & du berger. Il n’est point interrompu par les cris aigus d’une conscience criminelle, ni par les monstres affreux de la haine, de la perfidie, de la vengeance; ni par les vains projets de l’avarice & de l’ambition.

L’innocence & la paix regnent avec lui. Le chant des oiseaux va bientôt réveiller ces mortels fortunés. Il me semble les voir regarder avec joie l’aurore naissante. Leurs forces renouvellées circulent avec impétuosité dans leurs membres reposés, & y portent par-tout le besoin du travail.

Bientôt ils se répandent dans la campagne, & reprennent en souriant leurs utiles travaux. Peuvent-ils le refuser aux transports de la reconnoissance, lorsqu’ils voient, lorsqu’ils entendent toute la nature célébrer le retour de la lumiere; lorsqu’ils voient le soleil darder sur leurs moissons & sur leurs fruits les rayons bienfaisans dont la chaleur précieuse va travailler en silence à l’œuvre merveilleuse de la maturité, ou faire éclorre les germes féconds que la terre renferme dans son sein?

 

Soit que le laboureur recueille l’herbe fleurie de ses prés, soit qu’il trace lentement un pénible sillon, ou qu’il coupe les épis courbés pour en former de lourdes gerbes, soit qu’il soulage les branches affaissées de ses arbres fruitiers, soit enfin qu’il remplisse ses celliers de la dépouille vermeille de la vigne; la joie, l’espérance ou le plaisir charment toujours ses travaux.

 

Dormez tranquillement, heureux habitans de la Campagne, jouissez des plus doux présens des cieux, & n’enviez point le sort du riche dont l’éclat vous éblouit. Pendant que la nature répand sur vos membres fatigués les bienfaits du repos, pendant qu’elle prépare autour de vous les plaisirs qui doivent charmer votre réveil; le crime, au milieu des villes, aiguise ses poignards, prépare ses noirs poisons, & marque ses victimes. Le remords affreux vole de palais en palais, il seme par-tout épouvante & l’effroi. Il tire avec fracas les rideaux pompeux du riche coupable, & fait siffler autour de lui ses horribles serpens. L’un couché sur des coussins qui semblent préparés par les mains de la volupté, pousse au ciel des cris aigus que lui arrache la douleur cruelle. Il souffre des maux que le travail & la frugalité ont écartés de vos chaumieres. Ennemi de la nature, il a voulu lui arracher les plaisirs destinés à ses favoris; il a voulu jouir du bonheur & du repos sans l’avoir mérité par son travail & son innocence: il en est puni; la nature outragée se venge de sa violence & de ses mépris. Un autre, plongé dans le désespoir, est prêt à s’arracher lui-même une vie que les suites honteuses du vice lui ont rendue odieuse. Ici la perfidie & le mensonge trament leurs intrigues secretes; là le jeu, la débauche & les profusions de toute espece renversent des fortunes & plongent les familles dans le désespoir. Je vois ces malheureux lever les mains au ciel, & ramper dans la bassesse & la misere. Qu’ils seroient heureux, si leurs bras étoient accoutumés au travail, si leurs cœurs ne connoissoient d’autres besoins que les vôtres!

 

Et quels plaisirs pourroient donc être comparés à ceux dont vous jouissez! S’il en étoit quelques-uns, ce seroient ceux de l’homme utile qui, au milieu de ces villes, travaille à diminuer les maux de l’humanité. Mais, hélas! qu’il paye cher le plaisir de faire du bien à ses semblables! le fanatisme lui prépare des persécutions & des fers. Ce monstre affreux se traîne sur les restes des bûchers que sa fureur alluma & que la raison éteignit; ses membres livides fouillent parmi les cendres & les ossemens; il cherche quelque étincelle qui puisse rallumer ces flammes odieuses. Que dis-je? hélas! Campagnes innocentes, vous n’êtes pas à l’abri de ses fureurs. Il poursuit ses déplorables victimes jusques dans le sanctuaire sacré de la nature, & vos ruisseaux ont été teints plus d’une fois du sang qu’il a versé. La mort, la mort même, n’est pas un asile assuré contre sa férocité. Il s’acharne sur des cadavres palpitans, il les emporte en les secouant avec fureur, il craint que la terre ne les dérobe à sa rage; & si la raison tremblante ose leur rendre en secret les derniers devoirs, il se jette sur la fosse en poussant des hurlemens affreux, ronge la terre qui les cache, & la couvre d’écume & de sang.

 

L’oubli, oubli seul de la nature a causé tous ces maux. Ce n’est pas celui qui consacre tous les instans de sa vie à des travaux utiles qui alluma le premier les flambeaux de la haine, de la superstition & du fanatisme; c’est celui qui; renonçant aux avantages d’une vie laborieuse & innocente, chercha dans la crédulité & dans la foiblesse de ses semblables des ressources contre les besoins qui naissent en foule de l’oisiveté & des vices.

 

Heureuse innocence, précieuse médiocrité, vous étiez destinées à faire le bonheur de l’homme! il est malheureux dès qu’il vous abandonne, & ce n’est qu’à la Campagne qu’il peut vous retrouver dans toute votre pureté.

 

Quel bruit frappe mes oreilles? Un char pompeux s’avance, il s’ouvre; c’est un riche que le dégoût de la ville, ou plutôt le dégoût de sa propre existence, conduit à la Campagne. Il vient y chercher le bonheur & le repos, il n’y trouvera ni l’un ni l’autre. Ce n’est qu’à ses amis que la nature accorde ses faveurs; & il apporte avec lui tout l’attirail des vices & des préjugés de la ville. Des hommes ses esclaves guident ses pas chancelans, l’or de ses habits semble le disputer à l’éclat du soleil, il s’avance lentement. Que vois-je? des yeux glacés qui regardent avec froideur les beautés de la nature, une physionomie flétrie où regnent l’orgueil & le mépris insultant. Il voit le soleil se coucher derriere les montagnes & darder ses rayons enflammés à travers un nuage épais, & ce spectacle brillant ne fait aucune impression sur son ame. Les ombres descendent majestueusement du sommet des montagnes, un calme sacré s’étend sur toute la nature, le rossignol remplit le vallon de sa voix touchante, un ruisseau fuit en murmurant entre les fleurs d’une prairie & les arbrisseaux d’un bosquet touffu. Le riche n’a rien vu; il foule dédaigneusement: les fleurs de la prairie, il court s’enfermer dans ces édifices qu’il a décorés du beau nom de maisons de campagne, & s’y plonger dans les vices que l’habitude lui a rendus nécessaires. L’aurore aura déjà déployé le bonheur sur toute la nature, que le riche sera encore enseveli dans la molle dépouille des cygnes; &

des barrieres multipliées défendront sa retraite contre les premiers rayons du soleil.

 

Le laboureur travailloit gaiement, la joie épanouissoit son cœur, comme le soleil du printemps épanouit la rose; le riche paroît, le dédaigne; aussi-tôt son cœur se resserre, il tremble, il bégaye; c’étoit un homme, ce n’est plus qu’un esclave. O toi qui méprises l’homme utile qui cultive la terre, riche orgueilleux, songe que cet homme est ton semblable! Que dis-je, ton semblable? tu serois heureux, si tu méritois d’être le sien, Eh! quels sont donc tes avantages sur lui? que possedes-tu qui puisse justifier ton orgueil & ton mépris? Tes sens usés & engourdis se refusent aux douces impressions du plaisir innocent, ton ame ne reçoit plus que des sensations confuses, sans vivacité & sans délicatesse. Elle ressemble à ces rivieres grossies par des torrens impurs où l’on chercheroit en vain l’image brillante d’un ciel azuré, &

le tableau riant d’une contrée paisible. C’est dans le fond d’une eau pure & tranquille que les objets ravissans de la nature se peignent avec un nouvel éclat; c’est dans une ame innocente & pure que ces mêmes objets portent l’ivresse délicieuse du sentiment. Es-tu un de ces hommes courageux qui consacrent leurs jours à la défense de la patrie? es-tu un de ces peres de l’humanité, un de ces souverains qui travaillent sans cesse an bonheur de leurs sujets? peux-tu exiger quelque reconnoissance de celui que tu dédaignes? J’ai de l’or, me réponds-tu: si c’est-là ton seul mérite, si c’est-là tout ce qui inspire de l’orgueil; écoute, prête-toi pour un instant à une supposition fondée sur la vérité, & vois sur quels fragiles fondemens est appuyée ta prétendue grandeur. Ces villes dont tu sors viennent d’être détruites, les hommes tes semblables sont ensevelis sous leurs ruines, tous les liens de la société factice sont rompus, il n’existe plus ni souverain, ni sujet, ni armée; il ne reste plus sur la terre que des laboureurs, des bergers & toi. Que deviens-tu alors? A quoi te servent tes richesses immenses? Tu les donnerois toutes pour un morceau de pain noir que tu ne peux attendre que d’un travail qui est au-dessus de tes forces, ou de la pitié de ce laboureur que tu méprises. Il pourroit te mépriser à son tour cet homme utile & heureux, & à plus juste titre: son mépris seroit fondé sur son propre mérite & ton inutilité.

 

Mais faut-il que la foudre écrase les villes? faut-il que l’édifice immense de la société s’écroule tout d’un coup pour te convaincre de ton injustice? Non, non, mille accidens peuvent détruire l’illusion de ta prétendue grandeur & te découvrir ton néant. Tu peux perdre en un instant tous ces biens étrangers qui font l’objet de ta vanité; un conquérant peut t’en dépouiller, & t’envoyer avec d’autres hommes peupler des contrées désertes. C’est alors que tu verras les hommes qui ont appris dès leur enfance à être utiles à leurs semblables, tenir le premier rang dans la société naturelle; c’est alors que, ramené à l’état de nature, tu sentiras que tu es le dernier de tous les êtres, parce que tu es le moins utile.

 

Il est des riches que les préjugés & les passions n’ont pas entiérement endurcis, un triple airain n’a pas encore fermé leur cœur à toutes les impressions des plaisirs innocens, & la nature sourit quelquefois à leurs sens émus. Dès que les neiges coulent en torrent du haut des montagnes, pour faire place à la verdure, dès que la terre offre les appas séduisans des fleurs au Zéphyr qui la renouvelle; ils sentent renaître, dans leur cœur, le germe du bonheur qui leur étoit destiné; ils volent dans nos Campagnes; ils tressaillent à la vue de leurs beautés; & ils croient avoir trouvé le bonheur. Mais ce plaisir qui n’étoit qu’une invitation de la nature, se dissipe bientôt. Ils dédaignent de mettre la main au râteau & à la bêche, ils sont trop foibles pour se courber sur la charrue, & ils ne veulent pas mériter la gaieté vive des moissonneurs qui, après avoir supporté la chaleur du jour, vuident en chantant une cruche de cidre rafraîchissante qu’ils se passent à la ronde, ou se reposent à demi-nus sous le feuillage épais d’un orme bienfaisant. Le dégoût & l’ennui les rappellent bientôt à la ville, ils se replongent dans le tourbillon de leurs faux plaisirs, &

méprisent la Campagne dont ils ne savent pas jouir.

 

Homme vain & superficiel, fuis à jamais de ces lieux fortunés, ils ne sont faits que pour les ames qui en sentent tout le prix; mais du moins ne les méprises pas sans les connoître. Arrête un instant tes regards sur ce champ où croît le blé qui va te nourrir, considere ce côteau où la nature mûrit en silence la liqueur vermeille où tu puiseras l’oubli de tes maux; vois ton semblable courbé sous le poids des années, s’avancer lentement sur cette montagne escarpée, & employer le reste de ses forces à relever les branches de la vigne. Considere un instant ce spectacle; frémis de ton inutilité & de ton ingratitude, & apprends à respecter des lieux sacrés où toi seul es un profane.

 

Fuyez, idées pénibles de la méchanceté & de l’orgueil, revenez, images charmantes de l’innocence & du bonheur, & faites couler dans mon ame les sentimens les plus doux! j’apperçois de loin la chaumiere de Licidas &

de Lucette. Hier ils se sont unis par les doux liens de l’hymenée, ils jouissent à présent des transports délicieux de l’amour. Lucette est fille unique d’un riche fermier, Licidas pauvre orphelin gardoit les troupeaux du pere de Lucette. Licidas aima Lucette. Il avoit vu dix-sept printemps; sa physionomie ouverte annonçoit l’innocence de son cœur, ses joues arrondies ressembloient à deux belles pêches où l’éclat de la rose colore un léger duvet. Deux yeux noirs & pleins de feu exprimoient toute la vivacité du désir, & le rire de la gaieté qui régnoit presque toujours sur son visage, faisoit entr’ouvrir deux levres vermeilles qui laissoient voir des dents plus blanches que l’ivoire. Le pere de Lucette avoit planté des ormeaux le jour de la naissance de sa fille, & leur feuillage s’étoit déjà renouvellé seize fois. C’est sous ces arbres que Licidas & Lucette s’entretenoient souvent ensemble. Ils s’aimoient sans connoître l’amour; ils en goûtoient les douceurs sans en soupçonner les chagrins. Du plus loin qu’ils s’appercevoient, ils se précipitoient dans les bras l’un de autre. On eût dit deux ruisseaux qu’une pente rapide entraîne à réunir leurs ondes. Lucette! disoit un jour Licidas, je voudrois être toujours auprès de toi. Que je suis aise quand je regarde tes grands yeux bleus, ou que je sens ta main blanche me toucher le menton & les joues! Lucette! dis-moi, sens-tu donc aussi du plaisir, quand j’entrelace mes bras dans les tiens, & que je te serre contre ma poitrine? La bergere ne répond rien, elle regarde tendrement Licidas, jette son bras autour de son cou, & cache son visage sur son épaule.

Palémon, pere de Lucette, étoit caché derriere les arbres. Il paroît.

Lucette interdite se retire en se couvrant le visage de son tablier; Licidas se retire d’un autre côté, la tête baissée, & n’osant se retourner. Palémon leur défend de s’aimer, & pendant deux années entieres, ils n’eurent presque jamais le plaisir d’être seuls ensemble.

 

Dans le temps de la tonte des troupeaux, un jour que Lucette étoit occupée à laver sur le bord de la riviere la toison des agneaux, une foiblesse subite lui ôte l’usage de ses sens; ses genoux s’affaissent, sa tête se renverse, elle tombe & le courant l’entraîne, ses compagnes jettent un cri; elles la suivent des yeux. Bientôt elles voient un berger qui suit à la nage le corps de Lucette. Il atteint, le saisit, fait des efforts pour regagner le rivage. Efforts inutiles! le courant les entraîne & les précipite dans un abyme. Ils disparoissent, reviennent sur l’eau, ils disparoissent encore. Licidas tient toujours le corps de Lucette. Les parens de la bergere sont sur le bord & levent les mains vers le ciel. Enfin le courage du berger triomphe de la rapidité du fleuve, il arrive chargé de son précieux fardeau, & dépose sur le rivage le corps pâle de son amante. La mere se jette sur le corps de sa fille. Elle l’appelle à grands cris. La bergere n’entend rien. Le pere fait tous ses efforts pour arracher cette mere infortunée à ce spectacle déchirant. Il croit lui-même que sa fille ne verra plus le jour. Licidas prend une des mains froides de la bergere, puis il la laisse aller. Le bras retombe sur la terre, comme un membre sans vie. A cette vue, Licidas reste immobile. Il fixe son amante d’un air farouche, & tout un coup deux ruisseaux de larmes s’échappent de ses yeux.

Cependant on emporte Lucette à la ferme. Licidas ne la quitte point, il s’est chargé d’une partie du fardeau. Enfin la bergere ouvre un œil mourant. Licidas est le premier qui sen apperçoit. Lucette! ma chere Lucette! elle vit encore. On s’empresse autour d’elle, on lui donne des secours, elle revient à la vie. Quels momens pour Licidas! Il a sauvé la vie de ce qu’il aime!

 

Lorsque Lucette fut entiérement rétablie, son pere lui dit un jour: Ma fille, tu commences aujourd’hui ta dix-huitieme année, allons visiter les arbres que je plantai le jour de ta naissance, & remercier le ciel qui n’a pas permis que tu me sois enlevée. Ils arriverent vers les ormeaux; Licidas, par les ordres de Palémon, avoit conduit son troupeau dans le même endroit. Viens, Licidas, lui dit le vieillard, viens recevoir le prix de ta bonne action. Tu as sauvé la vie à Lucette, elle te donne cette prairie que tu vois devant toi. Je la lui donnai le jour de sa naissance. N’est-ce pas, Lucette, dit le vieillard en sonriant à sa fille, tu veux bien y consentir? Les deux amans étoient tremblans, ils s’étoient attendus à une autre récompense. Ma fille vient de te témoigner sa reconnoissance, poursuit le vieillard, mais je ne t’ai pas encore témoigné la mienne. Tu m’as rendu le plus grand service que son puisse rendre à un pere. Sans toi, je mouillerois mon pain de mes larmes, & ma voix tremblante demanderoit ma fille à tous les échos de la contrée; sans toi, j’aurois fini ma vie, sans jouir de ses derniers embrassemens. Prends, mon ami; prends ce que j’ai de plus cher, prends cette fille que tu m’as rendue, je te la donne pour épouse. En disant ces mots, le vieillard mit la main de sa fille dans celle de Licidas, puis il les pressa tous deux contre son sein; en même temps des sanglots s’échapperent de sa poitrine, & des larmes coulerent le long de ses joues. Les amans pleuroient aussi; ils prenoient les mains du vieillard & les couvroient de baisers & de larmes. Ils étoient tous trois heureux.

Mais le vieillard l’étoit encore plus que ses enfans. Leur bonheur étoit son ouvrage.

 

SECONDE NUIT.

 

Dieu.

 

Comme le ciel est serein & tranquille! Le calme de la nature pénetre tout mon être d’une crainte religieuse. La paix & le silence descendent majestueusement des cieux pendant le sommeil de l’homme; ils prennent l’instant de son absence pour faire le bonheur du reste de la nature.

Mon esprit s’élance au-dessus de cette terre, elle fuit à mes yeux, elle n’est plus qu’un point, elle n’est plus. Je parcours l’immensité des cieux. Quel spectacle! Des mondes, des soleils innombrables se présentent en foule à mes regards effrayés. J’ai parcouru tout l’espace où mon esprit pouvoit atteindre, & c’est comme si je n’eusse rien parcouru. De nouveaux cieux m’offrent par-tout de nouvelles merveilles.

Par-tout je suis au milieu de l’univers, & nulle part je n’en puis appercevoir les bornes.

 

Une ame invisible embrasse cette multitude infinie de mondes qu’elle produit & conserve sans cesse, elle y répand ordre, le mouvement & le bonheur. Elle dirige avec le même soin l’harmonie majestueuse des globes, & les organes de l’insecte qui échappe à mes regards.

 

Placé comme un point sur ce globe qui n’est lui-même qu’un point imperceptible dans l’immensité de l’univers, l’homme se demande à lui-même: Que suis-je? où suis-je? d’où suis-je venu? Il se regarde avec curiosité, se touche avec étonnement. Il regarde, il touche tout ce qui se trouve à sa portée. Il sent qu’il existe, il sent qu’il y a d’autres êtres qui existent hors de lui; mais tout le reste n’est pour lui qu’obscurité & ténebres. Il jette de tous côtés ses regards étonnés &

incertains, une multitude d’apparences qui varient au gré de la lumiere & des vents semblent se jouer à chaque instant de sa crédulité. Il leve les yeux, l’éclat du soleil l’éblouit, l’immensité des cieux l’effraie, & ses regards découragés retombent sur la terre.

 

Tout-à-coup un bruit affreux se fait entendre: le soleil s’obscurcit; le ciel se couvre de nuages épais; l’obscurité se répand sur la terre; les vents furieux accourent de toutes parts; ils se rencontrent, se heurtent, se brisent avec fracas; & l’on entend rouler du haut des montagnes escarpées les arbres qu’ils déracinent. Bientôt l’éclair sillonne la nue, le tonnerre gronde, son bruit épouvantable se répete au loin dans les cavernes immenses des rochers; il gronde encore, la foudre tombe. L’homme épouvanté, cache son visage contre terre, la frayeur a glacé ses sens, & il n’éprouve que le sentiment confus de la terreur &

de l’effroi.

 

Seroit-ce à ces signes effrayans que l’homme pourroit connoître l’existence d’un Dieu? Est-ce dans l’appareil lugubre de la destruction & de la mort, qu’un être sensible verra l’image du Bienfaicteur de l’univers? Non, non; son incertitude augmente avec son effroi, la crainte a resserré son cœur. Découragé, consterné, il n’ose plus s’interroger lui-même; il semble avoir oublié sa propre existence, & les oiseaux annoncent déjà le retour du soleil & le calme de la nature, que l’homme est encore couché sur la terre.

 

Mais bientôt l’aiguillon du besoin le force à changer de situation.

Pressé par le sentiment douloureux de la faim, il cherche à le soulager.

Il se leve en hésitant; un fruit que les vents ont abattu à ses pieds, se présente à sa vue, il y porte la main. Quel changement merveilleux!

Une sensation délicieuse se communique rapidement à son ame, le charme du plaisir coule dans toutes ses veines, sa crainte s’évanouit, & il sent éclorre dans son cœur dilaté, l’espérance & la joie.

 

Aussi-tôt le plaisir fait naître la reconnoissance; l’idée d’un Être qui prend soin de son existence, se présente à son esprit. Ses yeux attendris, offrent de tous côtés à cet Être bienfaisant le vif hommage que son cœur lui rend, & le désir de le connoître devient un besoin pressant.

 

C’est ainsi que le plaisir & la reconnoissance donnerent à l’homme la premiere idée de l’existence d’un Dieu.

 

De nouveaux besoins lui font bientôt éprouver de nouveaux bienfaits, &

l’idée d’un bienfaicteur se grave de plus en plus dans son ame, & le besoin de la reconnoissance agite de plus en plus son cœur. L’eau claire & pure d’un ruisseau étanche sa soif ardente, un sommeil bienfaisant fait circuler dans ses membres fatigués les charmes d’un doux repos. Il se réveille avec étonnement; mais c’est un étonnement mêlé de reconnoissance & de joie. L’univers n’est plus à ses yeux une scene d’illusions passageres: l’image riante du bonheur se répete dans tous les objets qui l’environnent, & la nature attentive à préparer les plaisirs, offre à ses yeux le plus intéressant, le plus ravissant de tous les spectacles.

 

Il est heureux, & il ne connoît encore que la plus petite partie des plaisirs qui lui sont destinés. Quels seront les transports de sa joie &

de sa reconnoissance, lorsque son cœur s’ouvrira pour la premiere fois au doux besoin de l’amour & de l’amitié; lorsque la tendresse paternelle fera tressaillir ses entrailles; & qu’associé, pour ainsi dire, à la puissance de son Dieu, il verra des êtres vivans qui lui devront une partie de leur bonheur? Un être semblable à lui se présente à sa vue.

Saisi d’un trouble plus vif & plus délicieux que tout ce qu’il a éprouvé jusqu’alors, il s’approche. C’est une compagne que le ciel lui envoie.

Elle répond au langage de ses yeux, elle partage les transports qu’elle inspire. Leurs regards se confondent, leurs bras s’entrelacent, ils sont enivrés des délices de l’amour.

 

L’homme pourroit-il douter encore de l’existence d’un Dieu? Comblé de tant de bienfaits, enivré de tant de plaisirs divers, comment ne reconnoîtroit-il pas un Être au-dessus de lui qui veut son bonheur?

Comment n’éléveroit-il pas avec transport ses mains vers le ciel, pour lui offrir le vif tribut de sa reconnoissance? Comment pourroit-il ne pas s’occuper sans cesse des moyens de le connoître de plus en plus?

 

Il examine toute la nature avec une curiosité plus attentive, il cherche de tous côtés cet Être bienfaisant que son cœur adore, il le demande avec empressement à tous les objets qui s’offrent à sa vue. Par-tout il voit des marques particulieres de sa bonté & de sa puissance, par-tout il reconnoît sa présence. Il le voit dans l’astre brillant dont les rayons fertilisent la terre; dans le développement des germes précieux qui la couvrent de biens; dans le retour périodique des jours & des nuits, des saisons & des années; dans les couleurs riantes qui varient à chaque instant le spectacle touchant de la nature: il le voit dans la multitude infinie d’animaux de toute espece qui se réjouissent de leur existence; dans leurs besoins, dans leurs plaisirs, dans leur industrie merveilleuse: il le sent dans le parfum agréable des fleurs: il le goûte dans la fraîcheur de l’eau qui le désaltere; dans la saveur agréable du fruit qui appaise sa faim; dans la douceur, les charmes & les caresses de sa compagne chérie; & surtout dans les sentimens délicieux qu’il éprouve lui-même. Il éprouve, il voit, il sent à chaque instant les effets merveilleux d’un Être plus grand que tout ce qui l’environne; d’un Être qui répand dans toutes les parties de ce vaste univers, l’ordre, la vie & le bonheur. Pénétré de respect, d’admiration, de reconnoissance & d’amour, sa pensée s’élance dans l’immensité de toutes les perfections possibles, & il connoît son Dieu, & toutes les vertus naissent dans son Cœur.

 

O jeune homme, si tu veux connoître ton Dieu, sors de ces temples obscurs où l’on peint cet Être bon avec l’appareil effrayant de la colere & de la vengeance; viens dans nos campagnes, & apprends à sentir cet Être suprême. Vois cette campagne couverte de ses dons, regarde cette terre où tu marches, ce ciel immense qui roule au-dessus de ta tête des milliers de globes étincelans. Voilà son temple. Il est rempli de sa grandeur. Ne sens-tu pas sa bonté descendre comme un grand voile sur toute la nature? N’as-tu pas éprouvé mille fois les caresses délicieuses d’une mere? ne t’es-tu pas senti pressé contre le sein d’un pere? le délire du sentiment n’a-t-il pas fait couler tes larmes? le plaisir d’être n’a-t-il pas rempli ton cœur d’une joie pure? Au milieu des peines cruelles qui sembloient t’accabler, n’as-tu pas senti des consolations divines verser dans ton cœur les joies de l’espérance? O

mon ami, c’étoit ton Dieu; il est la source de tous ces biens, de tous ces plaisirs. Ils s’augmentent, ces plaisirs divins, à proportion que tu t’approches de cet Être suprême; ils diminuent à proportion que tu t’en éloignes pour courir après les illusions du vice. Tu erres alors comme un enfant qui s’est égaré de la maison paternelle, & la satiété du vice te fait désirer de rentrer dans son sein.

 

L’homme connoît son Dieu! hélas! il ne connoît encore que son existence; la nature, les attributs de cet Être infini lui sont cachés. O mon Dieu!

ne puis-je donc connoître la source d’où me viennent tant de biens? ne puis-je donc pénétrer jusques dans le sanctuaire de ton essence divine, t’y contempler, t’y adorer?

 

O toi, univers brillant! ô vous mes semblables, enseignez-moi à connoître le Pere de la nature! Dites-moi où il est, comment il est; apprenez-moi comment ce torrent d’êtres de toute espece découle de sa puissance infinie.

 

Des hommes accourent de toutes parts, ils me promettent de m’apprendre tout ce que je veux savoir. O mes amis! ô mes freres! vous allez m’apprendre à connoître mon Dieu; parlez, parlez, mon cœur s’ouvre avidement à vos discours….

 

Hélas! la nature & mon cœur m’avoient appris une partie des choses que vous me dites, le reste me paroît obscur. Vous n’êtes point d’accord sur les choses que vous m’annoncez, & vous me menacez tous de la vengeance du ciel, si je refuse de vous croire. Puis-je croire que Dieu se sert d’un langage obscur pour instruire une créature foible & bornée? Le Dieu de la lumiere se manifeste-t-il donc au milieu des ténebres? Le Dieu de toute bonté se joueroit-il de ma foiblesse, en attachant mon salut éternel à des choses que je ne puis comprendre?

 

Non, non; Dieu pourvoit clairement à tous mes besoins, il m’éclaire sur tous les objets nécessaires à mon bonheur; je dois ignorer tout ce qu’il me cache. Lorsqu’une pierre se rencontre en mon chemin, Dieu m’a donné des sens pour l’appercevoir, une intelligence pour m’apprendre qu’elle peur me nuire, & la puissance de m’en détourner. Cet Être infini veille à chaque instant à la conservation de mon corps, & me force à y veiller moi-même. La douleur m’avertit de la présence des objets qui peuvent me nuire, la douce violence du désir m’entraîne vers ceux qui me sont utiles. Celui qui veille ainsi sur mon corps, abandonneroit-il au hasard le salut de mon ame? Aucun instinct, aucun désir ne me porte vers vos mysteres; l’idée même en est étrangere à l’homme. S’ils étoient nécessaires à mon salut, pourquoi l’enfant ne se porteroit-il pas avec ardeur vers les livres qui les contiennent, comme il se porte vers la pomme qui doit soutenir un instant sa vie? Pourquoi une suite d’actions répétées ne feroient-elles pas naître dans son jeune cœur un penchant irrésistible pour des livres si nécessaires à son bonheur?

 

La chenille sent l’approche de l’oiseau qui est son ennemi, elle se précipite du haut de l’arbre où elle étoit attachée, &, suspendue à un fil, elle échappe à la poursuite de l’animal vorace. Dieu prendroit-il plus de soin de l’existence de cette chenille que du bonheur éternel de l’homme? Auroit-il….. Mais, que vois-je? vos yeux étincellent, votre visage s’enflamme, la colere rugit dans vos traits, vous tirez tes poignards, vous me menacez. Barbares! vous vouliez m’instruire, & vous m’assassinez. Quoi! vous êtes les dépositaires des secrets de la Divinité, & vous égorgez vos semblables! Je fuis, je me dérobe à vos coups; & vous tournez les uns contre les autres vos bras sanguinaires.

Bientôt vous soufflez dans tous les cœurs la rage qui vous anime. Vous vomissez la noire fumée de l’erreur; elle monte autour des trônes, &

fait fuir la Vérité, la Justice & l’Humanité. Les rois, ces êtres foibles, qui oublient si souvent qu’ils ne font que des hommes, les rois prennent de vous des poignards; la fureur égare & trouble leur raison, ils méconnoissent leurs propres enfans, ils plongent, les barbares! ils plongent leurs mains dans le sang de leurs sujets.

 

O vous, victimes déplorables du fanatisme; citoyens vertueux, sujets fidelles & généreux; peres, époux tendres; enfans innocens; ombres malheureuses! racontez-nous les scenes horribles de cette nuit affreuse où la France déchira de ses mains le sein de ses propres enfans.

Familles infortunées, vous dormiez dans le sein de l’innocence; la sécurité écartoit de vos cœurs les inquiétudes dévorantes; peut-être aviez-vous béni pendant votre repas le souverain que le ciel vous avoit donné. A peine le sommeil a-t-il fermé vos paupières, un bruit affreux vous réveille, on force vos demeures, des flambeaux lugubres font briller à vos yeux des glaives ensanglantés. On égorge vos enfans dans vos bras. Vous demandez des secours au nom de votre roi, c’est en vain, il a trahi tous les devoirs; c’est lui-même, c’est votre pere qui vous égorge; c’est par son ordre que vous expirez sur les corps pâles de vos amis, de vos femmes, de vos enfans.

 

Fuyez à jamais, systêmes affreux qui désolez la terre! l’Univers m’apprend qu’il y a un Dieu, mon cœur me dit qu’il me comble de biens; il a caché le reste à ma foible intelligence. Loin de moi le désir sacrilege de pénétrer son Essence divine. Mortel insensible, passe ta vie à entasser les uns sur les autres une foule de raisonnemens froids &

barbares pour prouver son existence; divise à l’infini ses attributs indivisibles; fais-le s’irriter, se repentir, s’appaiser au gré de tes caprices; trouble la terre par les chimeres de ton imagination; fais trembler ces malheureux, s’il en est quelques-uns, qui ont besoin qu’on leur prouve l’existence de cet Être que toute la nature annonce; mais fuis à jamais loin de moi, mon cœur enflammé d’amour n’a pas de temps à perdre, il consacre tous les instans de ma vie à l’adoration de cet Être suprême: je sais qu’il existe, je sais qu’il est bon, je sais qu’il m’aime, je sais tout. Je cours remplir des devoirs chers à mon cœur, &

chercher par-tout les occasions d’imiter sa bienfaisance & sa bonté.

 

TROISIEME NUIT.

 

L’Homme.

 

Quel ordre merveilleux regne dans ce vaste univers! Toutes ses parties liées par des rapports admirables, concourent mutuellement à leur beauté, à leur perfection, à leur bonheur réciproques. L’espece la plus vile en apparence tient au systême général de la nature, & forme un des anneaux nécessaires de cette chaîne infinie. Ainsi le soleil répand le mouvement & la vie dans la multitude immense des mondes qui l’environnent; des fleuves de feu s’échappant de toute part de son disque enflammé, roulent par-tout la fertilité & le bonheur; &

distribuant à chaque être le degré précis de chaleur qui convient à sa nature, multiplient d’une maniere prodigieuse & admirable les bienfaits de cet astre merveilleux. L’arbre fécondé par ses rayons bienfaisans, devient lui-même une source de biens pour tout ce qui l’environne. Son feuillage offre en même temps & la nourriture à mille insectes divers, &

la fraîcheur à l’homme fatigué, & une retraite sûre aux familles innocentes des oiseaux; ses fleurs, brillante parure du printemps, offrent à l’abeille le suc délicieux dont elle prépare le miel, & ses fruits vermeils attirent les hommes par l’attrait séduisant du plaisir.

 

O soleil! tu ne prodigues point tes biens à des ingrats! jouis toi-même des merveilles que tu operes. Vois le spectacle pompeux des richesses immenses que tu répands sur la terre! Vois tous les êtres heureux par tes bienfaits, tressaillir à ton aspect, & se réjouir de ta présence!

Les oiseaux célebrent par leurs concerts le retour de ta lumiere; les fleurs empressées à te plaire, brillent à ton lever de la parure éclatante dont l’aurore a pris soin de les orner. Elles offrent à tes premiers rayons les brillantes perles de rosée quelles en ont reçues.

Sensible à leur hommage, tu daignes recevoir leur humble présent, & tu réponds par de nouveaux bienfaits aux transports que tu leur inspires.

 

La nature offre par-tout le tableau riant du bonheur. A ce spectacle ravissant, mon cœur s’épanouit. Mais, hélas! bientôt il se resserre. Je vois l’homme en proie aux malheurs, & la tristesse fait couler mes larmes.

 

Étoit-ce donc pour le malheur qu’un Dieu bon a formé tant de créatures humaines? L’enfant qui voit pour la premiere fois la lumiere, annonce par ses cris son arrivée dans le monde. La nature qui a opéré par tant de moyens admirables l’œuvre merveilleux de sa production, ne se plairoit-elle à le former que pour le livrer, ensuite à l’empire tyrannique de la peine & de la douleur? Loin de moi cette pensée blasphématoire! En paroissant lui causer des peines, cette tendre mere lui prépare des plaisirs. O toi! qui commences à voir la lumiere, la douleur environne ton berceau, tes cris seuls annoncent que tu respires, tu parois destiné à la peine, tu sens le vif aiguillon de la douleur &

du besoin; ne murmures point, attends avant que d’accuser la nature.

Déjà ta tendre mere accourt avec inquiétude; elle paroît, & tes larmes sont essuyées, & tes besoins sont satisfaits. Délivré de tes peines; tu leves tes regards attendris sur l’être bienfaisant qui vient de les soulager, tu lui souris amoureusement, tu tressailles de joie, & tes petits bras semblent lui porter l’hommage de la reconnoissance dont tout ton être est pénétré. Voilà les premieres leçons de sensibilité que la nature donne à l’homme, voilà la route de son bonheur qui lui est indiquée. Momens délicieux, sources précieuses de tous nos plaisirs, vous ne pouviez être achetés que par des besoins, des peines & de la douleur; & l’homme pourroit s’en plaindre!

 

Heureux enfant, jouis de ces instans rapides de félicité! voilà peut-être les plus pures jouissances de ta vie. La nature vient de te faire éprouver des plaisirs; bientôt l’homme va te livrer à la douleur.

Une mere cruelle & barbare abandonnera peut-être à une main étrangere le soin de te nourrir; tu prodigues à une mercenaire les tendres caresses destinées à être la délicieuse récompense des soins maternels; ton cœur s’attache par les liens de l’amour & de la reconnoissance à celle qui prend soin de ta vie; mais bientôt détrompé par l’expérience, tu connois que tu as été le jouet de ta sensibilité; une nouvelle mere se présente: elle exige une tendresse qu’elle n’a pas su mériter; on te force à rompre les premiers liens de la nature, on t’apprend à trahir des engagemens sacrés. Peut-être que serré dans des bandes, tu seras la victime d’un usage barbare: enfermé dans cette prison étroite, tu feras de vains efforts pour exercer tes membres inquiets. Tes cris frapperont en vain les oreilles de ta nourrice insensible, ils ne serviront qu’à augmenter ta douleur, à te faire sentir plus vivement ton esclavage: &

si ces entraves ne te donnent pas la mort, elles affoibliront du moins tes organes naissans, elles s’opposeront à leur développement & te donneront les premieres leçons de colere & d’impatience.

 

Tu n’éprouves encore que le commencement du malheur que tes semblables te destinent. Tes membres se développent, ta raison commence à se former, tu sens naître de nouveaux besoins. Tu jettes les yeux sur tout ce qui t’environne; tu découvres une foule d’objets propres à les satisfaire. Tu remercies avec transport l’Auteur de tous ces biens. Les premiers sentimens de la religion naissoient dans ton cœur. Mais l’homme étouffe bientôt ces germes naissans. Tu portes avec confiance la main sur ces biens; arrête! ils ne sont pas faits pour toi. Ta naissance, ta foiblesse, ton âge, rien ne te donne le droit d’en jouir. Veux-tu savoir quelle part tu dois y avoir un jour? regarde autour de toi, vois quel est l’état & la condition de ceux à qui tu dois le jour. Sont-ils riches ou pauvres, tyrans ou esclaves? leur sort sera le tien. Es-tu né dans ces pays barbares où l’homme, tel que la bête de somme, est vendu par son semblable? rassure-toi si tu es du nombre de ces esclaves: tu appartiens à un maître; ton travail, ton attachement & ton zele t’assurent une subsistance: il te consolera dans tes peines, il te soulagera dans tes maladies, il craindra de te perdre. Mais si tu as vu le jour dans ces pays plus barbares encore où le malheureux n’a d’autres biens que l’air qu’il respire; si tes parens sont condamnés à cultiver pour les autres cette terre qui ne produit pour eux que le travail & la douleur; frémis d’être né homme! Destiné à consacrer tous les momens de ta vie au riche qui te méprise, à peine te jette-t-il dédaigneusement de quoi t’empêcher de mourir; tu seras obligé de mendier à ses pieds le bonheur d’en être opprimé, & la fatale liberté qu’il te laisse, ne sert qu’à t’ôter le droit de tirer de lui une subsistance suffisante, qu’à ce détacher entiérement de tout ce qui pourroit soulager tes besoins, qu’à isoler cruellement au milieu de tes semblables. Et lorsque tu auras consumé tes forces à le servir, lorsque tes membres affoiblis ne se prêteront plus au travail, il te traînera dans ces prisons infectes, décorées du beau nom d’hôpitaux, gouffres affreux où l’ingratitude de la société plonge les victimes qu’elle n’ose égorger publiquement; il te jettera sur un tas de morts & de mourans, & retournera faire éprouver à tes enfans les maux, dont tu viens d’être la victime.

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