Les nuits champêtres

J.-Charles (Jean-Charles) Laveaux · Chapitre 1 sur 1 · partie 2/4

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Les nuits champêtres

Section 2

Ce chapitre est long, il est donc découpé en 4 parties.

 

Mais ce n’est pas assez que l’homme né pauvre soit obligé de donner presque sans récompense le fruit de ses travaux au riche qui le tyrannise, son ame même n’échappera point aux fers que lui préparent d’autres tyrans. Le fantôme affreux de la superstition s’avance, conduit par ses ministres, il veut prévenir la raison son ennemie, un voile sombre couvre ses membres livides; sur ce voile hideux sont peints des chiffres, des constellations & des monstres. Elle saisit l’enfant épouvanté, le force à plier le genou devant les hiéroglyphes, & souffle dans son ame innocente l’effroi, le mensonge & l’erreur.

 

Erre maintenant sur la surface de ce globe, infortuné mortel! traîne après toi les fers dont on a chargé ton enfance. Les penchans les plus innocens de la nature seront des crimes aux yeux de tes tyrans; ils te tireront par tes chaînes toutes les fois que tu voudras t’y livrer; ils te secoueront à chaque instant avec violence. En vain la nature voudra t’arracher à leurs mains barbares; ils te poursuivront jusqu’au tombeau; ils ouvriront devant toi les portes de l’éternité, ils offriront à tes yeux les tourmens que leur fureur t’y prépare.

 

Heureux animaux, vous ne connoissez point ces distinctions humiliantes qui font gémir l’homme sous le joug de l’homme! Dès que vous respirez, la terre fournit à vos besoins. Un rossignol n’a pas dit aux rossignols de la contrée: Tous les arbres de la forêt sont à moi, tous les oiseaux qui les habitent seront forcés à m’obéir. Le ver respire indépendant sous l’herbe qui l’a vu naître, l’homme seul ne trouve pas sur ce globe une place qui soit libre. La pierre sur laquelle il appuie sa tête, appartient à des maîtres. Si le hasard n’a pas accumulé l’or autour de son berceau, cette terre où le ciel l’a fait naître est étrangere pour lui; il n’ose porter la main sur la moindre de ses productions.

 

Né pour la douceur, l’homme prend dans l’injustice de ses semblables la premiere idée de la cruauté. La nature crie à son cœur qu’il a droit à une portion de cette terre qui n’appartient qu’à Dieu. Cruellement privé de ce droit, il jette sur ses semblables des regards d’envie; la haine entre dans son cœur, elle le dégrade, & le met au-dessous des autres animaux. O toi, le plus malheureux de tous les êtres! si tu veux jouir de la portion de nourriture, à laquelle ta naissance te donne des droits incontestables, rampe sous ton semblable orgueilleux, baise la poussiere de ses pieds, dégrade-toi pour obtenir de ton tyran la grace de lui consacrer tes sueurs & de recevoir en échange la plus vile partie des biens que sa méchanceté t’a enlevés.

 

Et vous demandez encore pourquoi l’homme est le plus cruel de tous les animaux qui respirent sur la terre! pourquoi il est le plus malheureux!

Hélas! c’est qu’il est le plus injuste. Les besoins du malheureux qui naît sans fortune, l’agitent sans cesse, il fait des efforts pour les satisfaire; des obstacles insurmontables s’y opposent de toutes parts, &

ces obstacles sont les hommes. Il voit un ennemi dans chacun de ses semblables. Le sentiment de son indépendance remplit son cœur; contraint d’y renoncer pour se soumettre à ses tyrans, sa haine augmente. Il les voit se livrer à tous ces plaisirs qui naissent de leurs besoins factices: cachés sous des charmes séduisans qui en dérobent les amertumes, ces plaisirs excitent de nouvelles passions dans le cœur du malheureux; sa haine augmente encore: elle devient rage, elle devient fureur; il déchireroit celui qui paroît plus heureux que lui, s’il n’étoit arrêté par la crainte: il le déchirera toutes les fois que les circonstances lui promettront l’impunité. C’est ainsi que l’être le plus doux, devient le plus cruel & le plus barbare.

 

Propriété, source odieuse des maux qui désolent le genre humain, c’est toi qui fais rugir l’homme à l’aspect de son semblable! c’est toi qui mets entre ses mains le fer & le poison! c’est toi qui le rends plus cruel que les bêtes féroces! Le pauvre déteste les hommes, parce qu’il les voit regorger des biens qui lui manquent, des biens de premiere nécessité. Le riche, placé entre le malheureux qu’il méprise & le puissant qu’il envie, est rongé par les passions que lui inspirent les besoins chimériques qui naissent en foule de ses vices. Il déteste ceux qui sont au-dessus de lui, il voudroit que tous les hommes fussent ses esclaves, & ils le seroient, s’il étoit le plus fort; ils le sont dès qu’il est parvenu à l’être. Ainsi cette échelle funeste de haine s’étend jusqu’aux souverains. Ils franchissent les barrieres qu’ils ont mises à la méchanceté de leurs sujets, ils ne connoissent de loi que la force, ils sont dans le monde ce que dans un pays seroient des hommes dont les passions ne connoîtroient aucun frein. Jaloux qu’un de leurs voisins ait un plus grand nombre d’esclaves, ils portent dans son pays le fer & le feu. La passion insatiable n’examine point la justice, elle calcule les forces; & les destructeurs du genre humain sont mis au nombre des Dieux.

 

Remontons à la source de tous les maux. Il falloit à l’homme des fruits, du lait & de l’eau, & la terre cultivée lui offroit avec profusion ces premiers biens de l’innocence. Cette nourriture simple qui se présente sous sa main, auroit conservé les vertus dans son cœur. Mais il s’est nourri de la chair & du sang des animaux, il a caché son corps sous un amas d’étoffes bigarrées, il s’est chargé d’or & de diamans; il a dit avec orgueil: Cette terre m’appartient; j’en chasserai celui qui n’aura pas assez de force ou de férocité pour se défendre; je le chargerai de fers, je le forcerai à travailler pour mes plaisirs: ce n’est qu’à ce prix qu’il obtiendra les fruits de la terre & la chair des animaux.

 

Ma pensée m’éleve au-dessus de ce globe; il tourne sous mes yeux, tous les peuples de la terre s’offrent successivement à mes regards attentifs. Quelles scenes déplorables! Quelques centaines de tyrans qui se sont partagé l’espece humaine, font gémir sous le joug les troupes d’esclaves que le hasard ou la force a mises en leur puissance. Ici on égorge des hommes pour le seul plaisir d’un homme barbare. Là, on force des peuples à marcher les uns contre les autres & à se déchirer comme des bêtes féroces, pour venger les injures imaginaires d’un homme qu’ils ne connoissent souvent que par le mal qu’ils en ont reçu; ou bien on les force à piller, à ravager, à prendre des provinces, sans que ces conquêtes, qui font la gloire de leurs chefs, apportent le moindre adoucissement à leur esclavage. Ailleurs une troupe de guerriers déchirent les membres palpitans de leurs ennemis, se repaissent de leur chair & de leur sang; &, faisant une fête de cet acte de férocité, dansent sur les restes odieux de ce festin exécrable. Plus loin, un vieillard courbé sous le poids des années, expire au milieu de sa famille sous le couteau de ses propres enfans. Bientôt ses membres sont déchirés avec des cérémonies religieuses, son corps est dévoré par ceux qui lui doivent le jour. Ce parricide est dicté par les apparences trompeuses d’une fausse pitié. Mais vous, cruels parens! vous qui précipitez vos enfans dans ces tombeaux qu’on appelle des cloîtres; vous qui chargez des fers odieux de la superstition leurs membres à peine formés, quel sentiment peut vous inspirer cette barbarie!

 

Quel nouveau spectacle vient s’offrir à ma vue? Une fumée noire s’éleve jusqu’au ciel; des hommes se précipitent an milieu des flammes, on célebre les funérailles d’un souverain. Ses femmes, ses serviteurs, ses esclaves sont consumés avec lui dans le même bûcher. Trois mille créatures humaines doivent être dévorées par les flammes, parce que la mort a frappé un seul homme. Cruels tyrans, n’est-ce donc pas assez que votre vie ait été le malheur des hommes: faut-il que votre mort devienne encore le signal du carnage? J’apperçois un pays délicieux; un ciel pur, des campagnes fertiles semblent devoir adoucir la férocité du genre humain. Un espoir flatteur sourit à mon cœur attendri. Trouverai-je enfin des hommes? Un fleuve majestueux promene ses eaux dans des contrées charmantes; c’est le Tibre, il forme des îles; une d’elles m’offre une inscription; je lis: O crime! ô comble de la barbarie! C’est ici qu’un des peuples les plus célebres de la terre abandonnoit les esclaves accablés d’années ou d’infirmités, pour y être livrés à toutes les horreurs de la faim. Cruauté inouie bien digne des vainqueurs de la terre!

 

Une autre génération a remplacé dans ces contrées cette génération barbare. Plus féroce que la premiere, elle imagine une nouvelle tyrannie, elle asservit les ames, elle veut soumettre les cœurs; &

cachant sous les apparences d’une douceur trompeuse la noire ambition qui la dévore, elle enchaîne les mortels crédules, elle les précipite à son gré dans les flammes, elle étend son sceptre de fer sur toute la surface du globe, & fait trembler jusqu’aux tyrans qui font trembler la terre.

 

Je détourne les yeux de ces scenes horribles que m’offre par-tout la nature humaine. Je cherche sur la terre un endroit où je puisse respirer un instant l’air de l’innocence, je n’en trouve point. Le crime couvre la terre. En est-il encore de ces hommes doux, sensibles, humains, qui ne connoissent ni le mensonge, ni la cruauté, ni l’esclavage? S’il en existe quelques-uns, il faut les chercher dans les cavernes inaccessibles des montagnes & des rochers, dans le fond de ces forêts épaisses où la barbarie des hommes policés a oublié de se frayer un passage.

 

Que sont-ils tous ces êtres qui se tourmentent, s’égorgent, se déchirent, se dévorent? des atomes, des insectes qui se remuent un instant dans la fange de ce globe, & finissent bientôt par faire partie de cette fange. Leurs tourbillons insensés se rassemblent, se poursuivent, se choquent, se fuient, se dispersent, s’exterminent; leur orgueil bourdonne un instant dans un point de l’espace immense; ils élevent quelques monceaux de pierre qu’ils regardent avec admiration, ils se couvrent d’une matiere jaune qui les éblouit, ils se traînent avec orgueil sur la terre; ils croient que l’univers est formé pour eux, comme la fourmi croît que l’arbre dont le pied protege sa fourmilliere, a été planté pour elle. Cependant le temps s’avance d’un air menaçant, il étend ses filets sur les troupes ridicules de ces insectes orgueilleux; rois, princes, tyrans, esclaves, villes, empires, tout est confondu, tout est entraîné, tout disparoît; il ne reste de l’homme que l’exemple des crimes qu’il a transmis à sa postérité.

 

Infortunés mortels; ne vous reste-t-il donc aucune ressource contre la méchanceté de vos semblables? La vertu… que dis-je, la vertu?…. Non, non; la mort est le seul asile des malheureux. O Lucile, ton malheur m’a convaincu de cette triste vérité. Je t’ai vue, supportant toutes les horreurs de la misere, soutenir les foibles jours de ton malheureux pere; je t’ai vue essuyer les larmes qui couloient le long de ses joues, presser contre ton sein sa tête blanchie, le consoler de la perte de sa fortune, & charmer ainsi les derniers instans de sa vie. Il mourut dans tes bras. Le vallon retentit des cris de ta douleur. Des créanciers barbares vinrent t’enlever les lambeaux dont il se couvroit, ils s’emparerent de la chaumiere où ton pere venoit d’expirer, ils t’arracherent la paille où reposoit son cadavre. A peine daigna-t-on couvrir son corps d’un peu de terre; la religion vend les devoirs de la charité, la sépulture est à prix d’argent. Tes larmes furent les seuls honneurs qui le suivirent au tombeau. Tu te jetas sur sa fosse en invoquant la mort. La mort, la mort même fut sourde à tes prieres.

Abandonnée de tout l’univers, privée d’asyle & de nourriture; sans parens, sans secours, sans consolation, sans appui, tu allas te jetter aux pieds du ministre de ta religion. Tu imploras un appui propre à te procurer des secours. Il osa mettre un prix honteux à ses services. Tu reculas d’horreur, & l’indignation fut ta seule réponse. Alors la rage s’empara de son cœur, il se vengea en prêtre. Il te restoit un seul bien, un bien sur lequel tu fondois quelque espoir, l’honneur. Sa méchanceté sut te le ravir; il vomit sur tes jours innocens le noir poison de la calomnie. Ton sort alloit changer, une ame sensible à tes malheurs te préparoit des secours. Sa main perfide sut les détourner. En vain tu pris le ciel à témoin de ton innocence. On ne croit point les malheureux. Le monstre recueillit tout le fruit de son crime, &

l’innocence fut livrée au désespoir.

 

Un cœur déchiré, l’horreur du besoin, le mépris de ses semblables, des charmes, de l’innocence, de la vertu! Quel assemblage bizarre! Ah!

Lucile, tu restes immobile, accablée de douleur & de désespoir; tes beaux yeux sont fixés sur la terre, ta tête penchée tombe sans force sur une de tes épaules. Les oiseaux font retentir le vallon des accens de la joie, leurs ramages innocens augmentent le sentiment de ta douleur. Ils sont heureux. Les Zéphyrs accourent autour de toi, ils folâtrent dans ta longue chevelure, ils te caressent d’un air attendri, ils t’invitent au doux plaisir. Toute la nature te sourit & t’offre le bonheur. L’homme cruel a enchaîné ce bonheur, il t’a défendu d’en jouir, & le plus bel ouvrage de la nature est en proie aux horreurs du désespoir. Que vois-je? tu promenes de tous côtés ta vue égarée; un profond soupir sort de ta poitrine; tu cours, les cheveux épars, les mains levées vers le ciel. Trois fois tu fixes tes regards farouches sur les vagues du fleuve qui mugit au bas du rocher, trois fois tu recules d’horreur. Bientôt l’idée de tes malheurs revient avec plus de force, elle assiege ton ame, des larmes plus abondantes coulent de tes yeux. Tu jettes des regards furieux autour de toi, un cri perçant se fait entendre, le dernier cri du désespoir; tu disparois, tu te précipites dans le fleuve, & les flots mugissans portent aux échos effrayés le bruit de ta chûte. Hommes barbares! voilà votre ouvrage. Le plus grand malheur sur la terre, c’est d’être né parmi vous.

 

Disparoissez, préjugés funestes, usages barbares qui étouffez le sentiment de l’humanité. Le germe de ce sentiment précieux existe dans le cœur de tous les hommes. Tel que ces graines fécondes que l’on jette dans la terre, il ne lui manque pour éclorre que des saisons favorables.

Au milieu d’un peuple sauvage de guerriers farouches, Orphée paroît comme un Dieu descendu du ciel pour le bonheur des hommes. Il s’avance dans ces contrées où les Aquilons furieux semblent donner aux hommes l’exemple de la guerre. Sa démarche est noble & majestueuse, un feu divin brille dans ses regards; il tient entre ses mains une lyre d’or, il en tire des sons enchanteurs. Que vois-je! les fiers sauvages accourent étonnés du milieu des forêts; leurs regards s’adoucissent, les armes leur tombent des mains. Les échos qui n’avoient retenti jusqu’alors que du bruit affreux des armes & des cris aigus des combattans, répetent pour la premiere fois des sons doux & touchans; ils semblent les répéter avec complaisance. Les vents devenus plus doux se transmettent, en folâtrant, ces sons divins, ils les portent jusques dans les antres profonds qui servent de retraite aux bêtes féroces. A ces nouveaux accens, le lion & le tigre sortent en rugissant de leurs cavernes; bientôt ils ne rugissent plus: un charme secret les entraîne, ils oublient leur fureur & leur proie; ils accourent, ils se couchent aux pieds d’Orphée. Cependant le poëte divin accompagne de sa voix les sons mélodieux de sa lyre; il chante les beautés de la nature, les douceurs de la vie champêtre & les avantages de l’agriculture; il peint l’Amour enchaînant de ses mains enfantines les lions sauvages & les hommes plus sauvages encore. Il éleve jusqu’au ciel la tendresse conjugale, l’union fraternelle, la piété filiale & paternelle; le feu qui l’anime, échauffe tout ce qui l’environne. L’Hebre sensible pour la premiere fois, suspend ses flots appaisés, forme mille détours & semble quitter à regret ces lieux charmans; la douceur pénetre le cœur des tigres & des lions; & les Thraces, ces guerriers féroces, deviennent des hommes doux & paisibles.

 

Tel est le pouvoir des beaux-arts. Ils réveillent l’innocence endormie, ils vont chercher jusqu’au fond de nos cœurs les étincelles du feu divin; ils les raniment, & remplissent l’ame de l’enthousiasme délicieux de la vertu.

 

Mais ces arts bienfaisans cachés dans le palais du riche, vendent leurs faveurs au vice effréné. Le peuple privé de leurs bienfaits est livré à l’imposteur qui le trompe & aux riches tyrans qui l’accablent. Jamais le doux sentiment ne sourit à son cœur, jamais des sons touchans ne font passer la volupté dans son ame attendrie, jamais les Muses ne lui retracent ces actions divines que la bienfaisance, la générosité, l’héroïsme & les autres vertus inspirent à leurs favoris.

 

O vous, filles du ciel! Muses charmantes, venez dans nos campagnes, adoucissez les mœurs de ces hommes qui gémissent depuis si longtemps sous le joug de l’insensibilité. Qu’Euterpe assise au bord d’un ruisseau fleuri, charme, sur le déclin d’un beau jour, leur ame attentive; qu’elle dispose leur cœur à toutes les vertus; qu’elle leur présente les préceptes utiles de la morale, sous les attraits puissans de l’harmonie: Que Thalie couronnée de fleurs leur peigne les douceurs de la vertu, &

les suites funestes du vice: Que la Peinture leur retrace les actions qui honorent l’humanité. Ils reviendront dans leurs cabanes attendris, pénétrés; ils sentiront les charmes de l’innocence; la cruauté sera bannie de leur ame; & les souverains justes n’auront plus que des sujets sensibles & reconnoissans.

 

QUATRIEME NUIT.

 

La Science.

 

Quelle soirée délicieuse! Que j’aime à me promener dans ces bosquets! Le ciel est tranquille; les Zéphyrs accourent, en folâtrant, au-devant de moi; ils me caressent voluptueusement, & volent ensuite vers l’entrée de ce bosquet pour m’inviter à m’y reposer. En se jouant à travers le feuillage, ils entremêlent de mille manieres différentes les ombres de la nuit, & la lumiere blanchâtre de la lune. Le ruisseau ne gazouille plus comme auparavant sur un lit de cailloux; les pluies abondantes l’ont rempli jusqu’à ses bords; il coule doucement entre deux bandes épaisses de gazon fleuri. Son cours tranquille ressemble aux pensées d’une ame innocente que les vains désirs n’agitent point. Tout-à-coup le rossignol perce le silence de la nuit. Que sa voix est touchante! ses accens attendrissent mon cœur. Il chante son bonheur. Hélas! pourquoi l’homme ne chante-t-il pas le sien? Que fait le rossignol pour être heureux? il suit les penchans de la nature, il se livre avec ardeur aux plaisirs de l’amour, il travaille assidument au bonheur de sa compagne &

de sa couvée; & pendant la nuit, il exprime par ses chants la volupté qui enivre son cœur.

 

O homme, suis cet exemple, sois simple comme la nature, & tu seras heureux! Elle offre des biens plus précieux! & plus abondans que ceux qu’elle donne aux autres animaux. Il ne tiendroit qu’à toi d’en jouir, tu t’en éloignes pour courir après des chimeres. L’oiseau ne quitte point son nid pour aller porter un œil curieux dans l’antre de l’ours, il n’examine pas la forme de ses pattes & de sa queue. Il se réjouit à la vue du ciel azuré, sans songer à compter les globes innombrables qui le décorent. Un instinct aveugle, me dis-tu, l’entraîne dans ses actions? Qu’il est heureux d’être entraîné vers le bonheur! Tu le serois encore plus, si la raison te dictoit ce que lui prescrit la nature.

 

L’homme inquiet foule à ses pieds le plaisir, pour égarer son ame au milieu d’un monde d’illusions qui le séduisent. Il néglige de connoître ce qui lui est utile, & poursuit une infinité de prétendues connoissances qui le tourmentent.

 

Que suis-je? Comment me trouve-je dans cet univers? D’où vient tout ce qui m’environne? Je sens que j’existe: je pense; ma pensée s’étend à mesure que mes sensations s’exercent. Mais par quels ressorts cachés, cette pensée, qui ne tombe point sous mes sens, peut-elle être produite?

Tantôt elle s’éleve jusques dans l’espace immense des cieux, tantôt elle descend dans les profondeurs de la terre. Plus prompte que les vents, elle parcourt en un instant toutes les parties de ce vaste univers. Elle veut connoître tout, & elle ne sauroit se connoître elle-même. Je promene mes regards étonnés sur tout ce qui m’environne: l’astre brillant du jour s’éleve majestueusement au-dessus de ma tête, il semble ensuite se précipiter dans l’abyme des mers, & abandonner jusqu’à son retour, l’empire des cieux à une infinité de globes lumineux qui le partagent avec la lumiere inconstante de la lune. Quelle est la nature de tous ces corps brillans? quelle est la force qui les fait mouvoir dans un ordre si merveilleux & si beau? Homme foible & ignorant! regarde le grain de poussiere que tu foules sous tes pieds, dis-moi ce qu’il est! Tu n’y vois que des couleurs qui varient au gré de la lumiere qui le couvre, & des objets qui l’environnent; tu n’y apperçois que des formes dont le toucher & la vue réunis peuvent à peine te donner une idée distincte. Mais de la lumiere & des formes ne sont pas de la matiere. Tu la divises en vain en mille & mille parties; elle ne t’offre toujours que des illusions & des apparences. Toujours plus impénétrable à proportion des efforts que tu fais pour la pénétrer, elle se joue de ta curiosité, & lorsque tu crois la saisir, elle disparoît à tes yeux.

Cherche après cela à connoître les ressorts de l’univers.

 

Il est des hommes qui ont consacré leur vie à la recherche de la vérité.

Je parcours avec avidité les monumens immenses qui nous ont transmis leurs prétendues découvertes. Je vois des erreurs accréditées pendant de longues suites de siecles, asservir la terre sous leur empire tyrannique: accablées enfin sous leur propre poids, elles s’écroulent d’elles-mêmes, & font place à d’autres erreurs qui doivent éprouver un jour le même sort. Les siecles instruits du naufrage des siecles qui les ont précédés, voguent avec confiance sur une mer couverte encore de leurs tristes débris, & viennent, par des routes différentes, se briser contre les mêmes écueils, sans que les siecles suivans apprennent à profiter de leur malheur.

 

Je vois l’air, l’eau, la terre, le feu produire tour-à-tour l’univers; puis trop foibles chacun en particulier, ils se réunissent pour former la source infinie des êtres. Ici ce sont les atomes, là ce sont les nombres qui président à la naissance du monde. Tantôt la matiere existe de toute éternité; tantôt elle est produite par un Être immuable qui, après avoir resté pendant une éternité sans la créer, la crée enfin pour quelque temps, dans le dessein de la laisser bientôt retomber dans le néant d’où il l’a tirée. Hier le soleil tournoit autour de notre globe pour y répandre sa lumiere; aujourd’hui c’est notre globe qui tourne autour de cet astre lumineux, jusqu’à ce qu’un autre systême vienne nous donner de nouvelles erreurs.

 

Quels rôles ridicules l’imagination de l’homme ne fait-elle pas jouer à la Divinité? Il la place dans les astres, dans la terre, dans son semblable, dans les animaux, dans la pierre, dans le bois, & jusques dans les plantes dont il se nourrit. Tantôt je vois des milliers de Dieux se quereller, se battre, s’appaiser & donner à la terre des exemples continuels de folie & d’extravagance. Tantôt un seul Dieu trop foible pour gouverner le monde, charge de ce soin des milliers de ministres qui obéissent à sa voix. Et on se bat pour ces extravagances!

& des empires sont détruits, des peuples égorgés, pour défendre ces opinions ridicules!

 

Je parcours avec avidité l’histoire des hommes. J’y vois le crime loué par la bassesse & la flatterie, la vertu calomniée par la haine &

l’envie; j’y vois des empires s’établir par la force & le brigandage, se maintenir par la tyrannie, & disparoître tout-à-coup pour faire place à d’autres empires fondés sur les mêmes principes, & qui doivent éprouver le même sort. Par-tout on érige des monumens à la force; elle se promene en triomphe sur les ruines des empires, & l’innocence enchaînée jette des fleurs sur son passage. Fatigué de ce spectacle toujours renaissant de cruauté & de barbarie, je détourne les yeux pour ne pas voir ces scenes dégoûtantes.

 

Qu’est-ce donc que cette raison dont l’homme fait tant de bruit? Quels avantages lui donne-t-elle sur les autres animaux? elle lui enseigne à sortir des bornes de la nature, elle présente à son ame mille apparences bizarres qui l’occupent inutilement & lui font négliger les vrais biens qui naissent sous ses pas. Ce qui nous égare peut-il venir de la nature?

Non, non, cette tendre mere ne veut que notre bonheur. L’homme sorti de ses mains seroit conduit de sensations en sensations au petit nombre de vérités qui lui sont utiles. Ses besoins, en le tirant du repos, lui apprennent qu’il est né pour le travail; la fatigue, en le conduissant au repos, lui rend cette vérité plus sensible. Ses plaisirs lui font connoître l’existence d’un Dieu. La satisfaction qu’il éprouve en faisant le bien, les remords qui le rongent, lorsqu’il a fait le mal, gravent ses devoirs dans son cœur, & lui en font une heureuse habitude.

Telles sont les bornes de la raison naturelle.

 

Pourquoi les avons-nous passées? Les hommes les respectoient encore lorsque, n’ayant pas encore inventé cette multitude de sons articulés qu’on appelle des langues, ils ne connoissoient que le langage naturel de la physionomie & des gestes; ils en sortirent, dès qu’ils substituerent des sons à des choses. Bientôt on crut désigner ce qu’on ne connoissoit pas; on désigna mal ce qu’on connoissoit; les idées furent affoiblies par leurs symboles; & les mots, en offrant à la raison une multitude de matériaux dont elle forma tant d’édifices fragiles &

bizarres, détournerent notre ame des objets réels, en affoiblirent en elle le sentiment, & la transporterent dans la vaste région des chimeres.

 

Quels devoient être l’expression de la tendresse filiale & paternelle, les transports de l’amitié & de l’amour, lorsque le cœur ne pourvoit parler qu’aux yeux? Ce langage que nous ne connoissons que très-foiblement; étoit alors bien plus sensible, bien plus éloquent, bien plus expressif que ces mots, qui, en divisant la pensée en une infinité de parties, ne la transmettent que successivement & froidement à l’ame.

 

Je vois des bergers heureux s’occuper paisiblement du soin de leurs troupeaux. La nature sourit à leurs travaux, elle leur prodigue les plaisirs. Un d’entre eux regarde avec attention les astres; il en examine la forme, la distance, les révolutions; il leur donne des noms; il en trace des figures sur le table. Bientôt il leur suppose des influences; flatté de ses découvertes, il s’y livre avec ardeur. Mais son troupeau est négligé, ses brebis languissantes demandent un pasteur qui les conduise dans les pâturages; ses arbres ne sont point taillés, les branches mortes tombent au milieu des branches mourantes qui ne portent plus que quelques fruits dégénérés. Il connoît le ciel, & il ne sait plus profiter des biens de la terre. Il se croit au-dessus de ses semblables, & bientôt il est obligé de solliciter de leur pitié une nourriture qu’il ne peut plus se procurer par son travail.

 

Bergers heureux! craignez de suivre cet exemple. Le bonheur vaut mieux que la science, & la science ne donne pas le bonheur. Ecoutez plutôt ces sons agréables qui font retentir pour la premiere fois le vallon étonné.

C’est Tityre: en suivant son troupeau sur le bord d’un marais, il songeoit aux moyens de rendre sensible la bergere qu’il aime; un roseau se trouve sous ses pas, il le ramasse sans dessein, il le porte par hasard à sa bouche, il en tire un son. Transporté de joie, il examine avec attention, il le compare avec plusieurs autres roseaux; il trouve enfin la cause de sa découverte. Bientôt il joint ensemble plusieurs morceaux de différentes longueurs, & sa bouche aidée de cet instrument mélodieux, imite le chant du rossignol.

 

Le roi du Printemps frappé de ces accens s’approche de Tytire, il se perche sur le peuplier voisin, il descend de branche en branche jusqu’auprés de son nouveau rival, il passe sa petite tête hors du feuillage pour le mieux écouter; il la tourne pour le mieux voir. Enfin il essaye de le surpasser. Il chante; son gosier s’enfle, ses ailes s’agitent: tantôt ses longs accens remplissent toute l’étendue du vallon, tantôt ses sons cadencés semblent le succéder rapidément dans toutes les cavités du rocher. Il cesse pour écoutes son rival; il recommence pour le surpasser. Enfin épuisé de fatigue, le désespoir lui fait faire un dernier effort. Effort inutile & funeste! les forces lui manquent, il expire, & tombe à travers le feuillage aux pieds de son vainqueur.

 

Voyez comme les bergers & les bergeres écoutent Tytire; ils se sont assemblés au son de son chalumeau, ils forment un cercle autour de lui.

Tantôt leurs yeux sont tendres & languissans, tantôt ils sont vif &

gais, selon les accens qu’ils entendent. Tytire s’est rendu maître de leurs ames, il a inventé un nouveau langage pour exprimer le sentiment.

 

Amarille, la plus jeune des bergeres, la tête appuyée sur l’épaule d’une de ses compagnes, fixe tendrement Tytire. Heureux berger! Amarille étoit insensible à ton ardeur. Tu viens de faire éclorre le sentiment dans son cœur. Tu vas goûter la récompense de ton art, tu vas jouir des délices de l’amour.

 

Amarille a, comme son amant, la gloire d’avoir inventé un nouvel art.

Elle se promenoit un jour dans le verger qui est auprès de sa cabane.

Elle apperçoit son pere couché auprès d’un arbre. Il dormoit profondément. La bergere le regarde un moment d’un air attendri; puis des larmes coulent de ses yeux. O mon pere, dit-elle enfin d’une voix entrecoupée de sanglots, comme tu es pâle! comme tes joues sont décharnées! La mort va bientôt me priver de ta présence, je ne pourrai plus baiser ces mains qui m’ont nourries, je n’aurai plus rien qui me retrace ton image. En racontant aux jeunes bergeres les bonnes actions de ta vie, je ne pourrai pas leur donner une idée de ce sourire vénérable qui répandoit la joie autour de toi: je ne pourrai plus leur peindre ta physionomie respectable & touchante. Elle parloit encore, lorsque le vieillard se réveille; il sourit en voyant Amarille. La bergere passe sa main sous son épaule pour l’aider à le lever. O ma fille, dit-il en soupirant, je sens que mes forces m’abandonnent, mon corps penche vers la terre; bientôt je vais lui rendre cette poussiere que j’en ai reçue. Laisse-moi voir encore une fois le coucher du soleil.

Laisse-moi remercier l’Auteur de la nature des biens dont il m’a fait jouir. Peut-être qu’il m’éclaire pour la derniere fois, ce soleil bienfaisant. Alors le vieillard resta quelque temps debout, regardant le ciel, dans une espece d’extase. Ses derniers mots avoient redoublé l’attendrissement d’Amarille. Elle considéroit l’ombre du vieillard, qui donnoit sur l’écorce de l’arbre. Ah! disoit-elle en elle-même, si je pouvois du moins conserver cette ombre de mon pere! si je pouvois la fixer sur cette écorce! En même temps, elle prend une pierre blanche &

la passe sur toutes les extrémités de l’ombre. Amarille remene le vieillard à sa cabane; mais impatiente de voir l’effet de son invention, elle retourne vers l’arbre; elle y voit l’image de son pere. Transportée de joie, elle appelle ses sœurs, & leur montre son ouvrage. Elles sont frappées d’étonnement & d’admiration. Une d’elles prend la pointe d’une pierre dure & aiguë, & grave dans l’écorce ce contour précieux; puis elles forment des danses autour de l’arbre. Le viellard vient lui-même voir ce nouveau prodige, il jouit des transports de ses enfans. O mes enfans! leur dit-il, en les pressant contre son sein, que le ciel récompense votre piété! qu’il vous rende un jour les plaisirs que vous donnez aujourd’hui à ma vieillesse!

 

Arts divins, que vous êtes préférables à ces sciences stériles qui ne disent rien au cœur! Vous peignez le sentiment, vous le faites naître, vous l’embellissez, vous l’augmentez; vous versez le doux plaisir sur les devoirs de l’homme. Ah! restez à jamais sur la terre! mais, hélas!

ne prêtez jamais vos charmes au vice; c’est la vertu qui vous fit naître.

 

Quelle foule d’erreurs environne ce globe malheureux! L’homme marche avec assurance au milieu des ténebres, il s’y enfonce de plus en plus.

Au lieu de retourner sur ses pas, pour retrouver cette lumiere divine qu’il a laissée bien loin derriere lui; au lieu de chasser de son esprit toutes les idées étrangeres qui étouffent les sentimens de la nature, il cherche à en acquérir de nouvelles, & il réussie pour son malheur.

 

La vérité est sur la terre, elle est au milieu de nous, mais sa beauté nous est cachée par un amas de vêtemens bizarres dont les siecles l’ont surchargée. Seroit-ce donc un crime de déchirer ces lambeaux qui la défigurent?

 

Un homme s’écarte de la foule. C’est Socrate: il fixe constamment la Déesse, il s’avance vers elle, il écarte courageusement tout ce qui la cache à les yeux, il la voit telle qu’elle est; plein de respect &

d’amour, il l’embrasse avec transport, & meurt pour la défendre.

 

O Socrate, philosophe divin! ton génie a disparu avec toi de dessus la terre. C’est en vain que tu t’efforças de détruire ces édifices fragiles que la raison orgueilleuse avoit élevés; ils renaissent chaque jour du milieu de leurs ruines: c’est en vain que tu enseignas aux hommes la vanité de leurs sciences; ils ont oublié tes préceptes sacrés; & la morale, cette science sublime, la vraie & unique science qui puisse les rendre heureux, est la seule qu’ils négligent de cultiver.

 

CINQUIEME NUIT.

 

La Société.

 

Ces eaux peuvent étancher la soif de l’homme; cette terre fournit avec profusion de quoi satisfaire à ses vrais besoins; les forêts peuvent lui servir de retraite & d’abri. O homme! pourquoi ne te contentes-tu pas de ces biens? pourquoi chercher dans les villes l’esclavage & la douleur?

tu trouverois ici là liberté, l’innocence & le plaisir. Dépouille cet orgueil qui te dégrade; renonce à ces propriétés injurieuses à tes freres; éloigne ces vains titres, ces distinctions odieuses qui outragent la nature; viens dans ces lieux charmans, le bonheur t’y attend. Viens, nous unirons nos forces & nos facultés pour nous soulager & nous défendre; nous vivrons ensemble; nous nous consolerons; nous nous aimerons; nous serons heureux.

 

Mais, hélas! l’homme n’est plus qu’un animal foible & dégénéré; ses pieds délicats, enveloppés dans des tissus précieux, & serrés dans des entraves élégantes, sont trop foibles pour marcher sur les tiges des fleurs; sa tête n’offre plus qu’un obstacle impuissant aux rayons brûlans du soleil. Les saisons destinées à fortifier son tempérament le détruisent; le moindre travail le fatigue, l’excede, l’accable; & la chair & le sang des animaux suffisent à peine pour lui donner la force &

le courage d’exister. Hélas! c’est en vain que je t’appelle; ton oreille est sourde à mes cris, le bruit de tes passions les étouffe, avant qu’ils y soient parvenus. Occupé à t’élever au-dessus de tes freres, tu cherches ton bonheur dans des places qui te privent des douceurs que tu pourrois en attendre. Tu amasses de l’or que la mort t’arrache, tu cherches des plaisirs qui te fuient; tu les trouverois, si tu apprenois à les donner aux autres.

 

Par-tout l’homme est occupé à rompre les liens qui l’attachent à ses semblables, pour augmenter, à leurs dépens, ses prétendues jouissances.

Un égoïsme barbare le concentre en lui-même, comme dans une caverne inaccessible; semblable à la bête féroce, il n’en sort que pour chercher sa proie; plus cruel que la bête féroce, la proie est son semblable; &

la société, ce lien sacré qui devroit faire le bonheur de l’homme, n’est plus qu’un prétexte pour l’accabler & lui donner des fers.

 

Temps heureux de l’innocence & de la paix, âge d’or, ne serois-tu qu’une gracieuse chimere, fille de l’imagination riante des poëtes? Les vertus dont le méchant même sent quelquefois les étincelles au fond de son cœur, les vertus n’auroient-elles jamais fait le bonheur de l’homme! Oh!

puisque les vices ne peuvent détruire entiérement ces germes précieux, ils sont sans doute l’ouvrage de la nature; les crimes, les préjugés &

les vices qui s’opposent à leur développement, sont ouvrage de l’homme pervers.

 

Oui, oui, ils ont existé, ces temps fortunés où l’homme ne connoissant que les penchans naturels à son cœur, ne s’occupoit que du bonheur de ses semblables; où le sourire gracieux de l’innocence & de la bonté, animoit tous ses traits; où le commerce mutuel de bienfaits & de reconnoissance, formoit les premiers & uniques liens de la société; où le plus fort ne se croyoit le plus heureux, que parce que ses mains infatigables pouvoient fournir à la subsistance d’un plus grand nombre d’enfans & de vieillards; où les peines de la vie n’étoient que l’assaisonnement du plaisir, la mort que le passage tranquille d’une ame innocente dans le sein de la Divinité.

 

O homme! tu jouissois alors de tous les biens de la nature, & tu ne songeois pas à former d’autres désirs. Les arbres des forêts & le lait de tes troupeaux te fournissoient une nourriture abondante, saine &

délicieuse; ton goût n’avoit point encore été dépravé par des alimens corrompus par une préparation pernicieuse. Ton ame, telle qu’une eau tranquille & pure qui cede doucement aux impressions légeres des Zéphyrs, ton ame n’éprouvoit que les douces agitations du sentiment, que les émotions délicieuses de la nature innocente. Tu ignorois les combats cruels de ces passions orageuses dont le choc violent déchire nos cœurs.

L’envie n’avoit jamais terni le vif éclat de tes yeux, ni fait disparoître la sérénité de ton front & le sourire de ta bouche. La haine, la jalousie, la vengeance n’avoient point encore agité dans ton cœur leurs noirs flambeaux; tu ne connoissois que des vertus; tu n’éprouvois que des plaisirs. Pénétré de l’idée sublime d’un Dieu, convaincu de sa bonté infinie, toutes tes actions étoient les expressions naïves de ton amour & de ta reconnoissance. Pouvois-tu songer à faire du mal à ton semblable, lorsque tu voyois le ciel répandre ses bienfaits sur toute la nature? tes désirs satisfaits aussi-tôt que formés ne te fournissoient point le prétexte barbare de dépouiller tes freres, & tu n’avois pas encore foulé sous tes pieds l’enfant à la mamelle & le vieillard languissant, pour leur arracher des biens dont tu n’aurois pu faire usage. L’amour, ce sentiment délicieux, destiné à faire le bonheur de l’homme & qui lui coûte si souvent des larmes ameres, l’amour ne te faisoit alors éprouver que des plaisirs.

L’œil ne savoit point feindre un sentiment qui n’étoit pas dans l’ame; les moindres mouvemens du cœur étoient peints sur la physionomie; le désir naissoit rarement pour un objet qui refusât d’y répondre, ou du moins le respect pour la liberté naturelle le faisoit expirer aussi-tôt.

Les préférences toujours inspirées par la sympathie, étoient flatteuses pour ceux qui en étoient les objets, mais l’orgueil ne les avoit pas encore rendues odieuses à ceux qui ne l’étoient pas. Maladies cruelles!

filles de l’intempérance & des passions criminelles, vous n’aviez pas encore semé la douleur sur ce globe innocent! Et vous, maux imaginaires!

productions monstrueuses des passions déréglées, le cœur de l’homme n’étoit point encore en proie à vos poisons dévorans.

 

On ne voyoit point alors des prêtres imposteurs, lever au ciel leurs bras mercenaires. On ne voyoit point, comme parmi nous, des hommes pour qui ce seroit un crime d’être époux, d’être pere, enseigner publiquement les devoirs de ces titres sacrés. Chaque objet de la nature annonçoit l’Être suprême à des cœurs reconnoissans, & l’amour de cet Être couloit de ces cœurs heureux, comme les eaux claires d’une source abondante.

Seulement, lorsque les saisons bienfaisantes couvroient la terre de fleurs & de fruits, les viellards, au milieu de leurs familles, cueilloient avec joie les prémices de ces dons, & les tenant dans leurs mains levées vers le ciel, ils donnoient à leurs enfans l’exemple de la reconnoissance. Leurs regards attendris offroient à l’Être suprême ces dons qu’ils en avoient reçus, & leurs larmes couloient le long de leurs joues. Alors les jeunes filles cueilloient des fleurs, en formoient des guirlandes; elles attachoient les unes en forme d’écharpe le long de leurs épaules & de leur sein d’albâtre, & laissant flotter gracieusement les autres entre leurs mains; elles formoient des danses légeres, &

remercioient, par leur joie naïve, l’Auteur de la nature.

 

Oh! dans ces jours de félicité, familles fortunées! vous vous rassembliez sans doute autour du vieillard vénérable à qui vous deviez le jour; vous lui faisiez goûter par vos attentions & vos caresses, la douce récompense des soins qu’il avoit pris de votre enfance. Tous les soirs, il se reposoit sur un lit de feuilles nouvelles, préparées par vos mains. Vous entrelaciez au-dessus de sa tête des branches touffues pour le garantir de l’ardeur brûlante du midi: vous le portiez sur la montagne, afin qu’il y pût voir le spectacle brillant du lever ou du coucher du soleil. Là, il vous racontoit comment il vous avoit reçus dans ses bras, lorsque vous sortîtes du sein de votre mere, comment il vous avoit couchés sur un lit de mousse, dans le creux d’un arbre, comment il vous avoit appris à connoître & à aimer le Maître de la nature: il vous répétoit ensuite quelles étoient les sources d’eau les plus salutaires, à quels signes on pouvoit distinguer les plantes venimeuses & les herbes utiles. Pleins de reconnoissance & d’amour, vous baisiez avec transport les mains qui avoient pris soin de votre enfance; le vieillard heureux répondoit à vos caresses, en vous pressant contre son sein; vous versiez tous des larmes de tendresse & d’amour, & il passoit ainsi parmi vous des instans délicieux, jusqu’au moment où il devoit rendre sa poussiere à la terre. Lorsque sa foiblesse annonçoit la fin de sa vie, vous souteniez ses membres défaillans; sa tête se penchoit sur le sein de ses enfans, ses derniers regards se fixoient sur eux, il rendoit doucement le dernier soupir entre vos bras.

 

Alors vous n’accusiez pas le ciel par votre désespoir & vos larmes; la mort à laquelle un Dieu assujettit tous les êtres, ne vous paroissoit point un mal. Vous portiez avec respect le corps de votre pere, & vous disiez: O notre bon pere, nous allons te creuser un tombeau vers la fontaine où tu puisois l’eau que nous buvions dans notre enfance! Toutes les fois que nous irons puiser de l’eau, nous nous souviendrons de toi, nous te bénirons, & nous dirons: C’est ici la fontaine que notre bon pere nous a montrée dans notre enfance; c’est ici qu’il nous sourioit en nous pressant entre ses bras, ou qu’il nous caressoit sur les genoux de notre mere. O notre bon pere, nous viendrons tous les jours visiter ta tombe, & nous la montrerons à nos petits-enfans, & ta mémoire, ne périra jamais parmi nous!

 

Que sont-ils devenus ces jours de félicité & de paix? hélas! ils ne sont plus pour nous qu’un vain songe, ils font ensevelis sous l’amas immense des siecles. Les sombres nuages des préjugés & des vices en ont obscurci l’image sacrée dans le cœur des hommes; & s’ils en conservent encore quelque souvenir, c’est pour leur supplice. Ils soupirent sans cesse après cette félicité qui leur étoit destinée, ils la cherchent par-tout; mais, hélas! c’est en vain, ils ressemblent à un infortuné qui, éloigné d’une patrie qui lui est chere, gémit dans une terre étrangere &

barbare, sous le joug de la tyrannie & de l’esclavage. Il jette du rivage ses regards attendris sur la mer immense qui le sépare de cette chere patrie; il se rappelle les douceurs qu’il a goûtées dans le sein de sa famille; il se figure la tendresse de son épouse, les caresses naïves de ses enfans; il croit goûter encore tous ces plaisirs.

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