Les nuits champêtres
Section 2
Ce chapitre est long, il est donc découpé en 4 parties.
Transporté de joie, il leve les mains vers le ciel; mais bientôt le bruit des fers dont elles sont chargées se fait entendre, l’illusion disparoît, le songe le dissipe, & il ne lui reste que l’esclavage & la douleur.
Quel est celui qui osa le premier rompre les liens sacrés de cette société sainte & fortunée? Idée sublime d’un Dieu, c’est toi qui les formas ces liens! c’est toi qui répandis les délices sur les mortels innocens! ils t’oublierent sans doute, ils te chasserent de leur cœur, avant que le mal ait pu s’y introduire!
Malheur au mortel téméraire qui osa le premier toucher au voile sacré sous lequel la Divinité a voulu le cacher à nos yeux. Son esprit écarté de la route de la nature, s’égara dans l’espace immense des chimeres; il attribua à cet Être suprême les rêves monstrueux de son imagination.
L’idée simple d’un Dieu bon sortit de son cœur; l’erreur, les passions &
les vices y entrerent en foule. Il se forma un Dieu semblable à lui, il lui attribua ses passions & ses vices, il fit un tyran du bienfaicteur de la nature. Tout ce qui portoit des marques de destruction & de vengeance, devint à ses yeux l’image de ce Dieu terrible. La premiere fois qu’il voit se repaître de sang ces monstres affreux que le Nil produit dans ses eaux, sa conscience effrayée lui montre un Dieu vengeur qui demande des victimes. Il tremble, il se prosterne, il l’adore.
Bientôt il forme avec la pierre une image du monstre; il y traîne les propres enfans, il croit appaiser sa fureur en les égorgeant en sa présence. La crainte, l’effroi, l’horreur s’emparent de tous les cœurs: le premier prêtre parle au nom de la premiere idole; il promet, il menace; on tremble, on adore le monstre; le vrai Dieu est oublié, & le crime vole sur la terre.
Que faisiez-vous cependant, ames pures & innocentes qui conserviez encore l’idée de votre Dieu? vous détournâtes sans doute la tête pour ne pas voir ces sacrifices odieux, mais bientôt vous vîtes vos freres, vos enfans, la fureur dans les yeux, vous saisir par vos cheveux blancs, vous traîner au pied de ces autels horribles & vous courber, malgré vous, devant l’idole exécrable. Alors, alors, vous arrosâtes de vos larmes la terre qui vous avoit vus naître; vous quittâtes ces campagnes fertiles, ces bosquets délicieux d’où l’innocence avoit disparu, & vous cherchâtes, au milieu des rochers & des montagnes, séjour affreux des bêtes féroces, un asile assuré contre la fureur de vos propres enfans.
Là, privés des doux présens des forêts, la nécessité vous apprit à vous nourrir de la chair des animaux; vous déchirâtes les entrailles fumantes de l’agneau bêlant qui vous caressoit; vous dévorâtes les membres palpitans des bêtes féroces; leur férocité coula dans vos veines avec leur sang; l’innocence disparut, & le bonheur disparut avec elle.
Bientôt le souffle empoisonné du vice flétrit toutes les vertus sur la surface de la terre. Les besoins naissent en foule du sein des passions criminelles. L’homme arrache à l’homme les fruits de la terre & la chair des animaux. Des prêtres imposteurs annoncent de toutes parts de nouvelles divinités. La superstition étend par-tout son sceptre de fer.
Les Dieux font opposés aux Dieux, les autels aux autels. On dépouille, on détruit, on égorge; & l’homme, cet insecte foible qui se remue à peine un instant sur la poussiere de ce globe, croit venger le Maître tout-puissant de cet univers immense, en rougissant quelques grains de cette poussiere du sang de son semblable.
Foible mortel, tu n’auras pas violé impunément les loix sacrées de la nature! Bientôt tu vas voir les suites funestes de tes crimes. Celui qui t’a séduit, va bientôt te donner des fers. Esclave du prêtre sanguinaire qui te conduit au carnage, ta liberté, ta vie seront les tristes jouets de sa barbarie, comme ta crédulité fut celui de ses impostures. Ah!
lorsque ton cœur ne connoissoit encore que la vertu, le vieillard vénérable que tu respectois à cause de son expérience & de sa bonté, étoit ton pere, ton consolateur, ton roi. Et quel roi? son empire étoit fondé sur ses bienfaits; ton respect étoit dicté par l’amour & la reconnoissance. Regarde maintenant autour de toi. La force t’environne, tu n’es plus qu’un esclave chargé des fers forgés par tes propres mains, soumis à des tyrans qui te font trembler en public & qui te redoutent en secret; tu n’es plus que le vil instrument de leurs caprices & de leurs passions criminelles. Le prêtre te poursuit jusques dans les régions inconnues de l’éternité; son imagination barbare y allume des flammes dévorantes; il t’y jette pour y brûler sans cesse, si tu refuses de baiser la poussiere de ses pieds. Le prêtre n’est pas occupé à louer Dieu, mais Dieu est occupé à venger le prêtre. Il ne suffit pas à ces hommes cruels d’avoir allumé ces flammes éternelles, ils imitent sur la terre cette vengeance affreuse. Ils élevent des bûchers, leurs mains sacrées y mettent le feu. Les Furies leur ont prêté leurs flambeaux. Les flammes s’élevent, & la fumée porte au ciel le désespoir des malheureuses victimes de leur barbarie. Heureuses encore de ce que le ciel a borné le pouvoir de leurs bourreaux! Heureuses de ce qu’ils ne peuvent réaliser l’enfer que leur imagination a inventé! Les citoyens innocens expirent, en mugissant, au milieu des flammes. Leurs amis, leurs femmes, leurs enfans, n’ont pas la foible consolation de gémir, de frapper leur sein, de s’arracher les cheveux; il faut qu’ils tombent en silence aux pieds des bourreaux, & qu’ils baisent avec respect des mains dégoûtantes de leur propre sang.
O monstres! ô tigres! étoit-ce pour le supplice de leurs enfans que nos ancêtres vous ont donné des retraites & des asiles? Croyoient-ils, en élevant ces édifices qu’ils destinoient à la priere; croyoient-ils former, avec nos biens, des repaires pour des bêtes féroces, qui viendroient un jour nous dévorer sur leurs tombeaux? La Vérité vous poursuit avec son flambeau, vous fuyez dans vos retraites obscures, pour vous dérober à sa lumiere importune. Mais vous songez, dans le silence, aux moyens d’opprimer cette Vérité votre ennemie, & vous vomissez le poison que vous préparez à la terre, lorsque vous serez parvenus à éteindre encore une fois sa lumiere divine.
Hommes sensibles & vertueux, vous avez vu ces horreurs! vous les voyez encore! Les ombres sanglantes de vos peres, de vos freres immolés, implorent du haut des cieux votre pitié pour vos propres enfans. Leur sang crie vengeance; & ces monstres existent encore! Ils levent avec arrogance la tête à côté des trônes. Ils s’emparent de la jeunesse des rois, & soufflent dans leurs jeunes ames les principes odieux de leurs fureurs. Ils levent sur vous leurs bras sanguinaires. Unissez-vous, armez-vous pour le bonheur de l’humanité, que la guerre serve enfin au bonheur de la terre. Que l’étendard de la Vérité brille de toutes parts.
Détruisez ces enceintes odieuses; sources intarissables de bourreaux; dispersez ces monstres, forcez-les à devenir des hommes, & que la cruauté effrayée ne trouve plus d’asile sur la terre.
Je vois se former ces prisons superbes qu’on appelle des villes; une triple montagne s’éleve autour de leur enceinte & en défend l’entrée aux ennemis du dehors. Mais des ennemis bien plus dangereux s’emparent de l’intérieur. Les crimes y exercent leur empire, & l’homme rampe sous leur joug accablant. Les métaux sortent de la terre, ils mettent le comble aux maux de l’humanité. Tels que ces torrens de matieres fondues qui sortent des bouches infernales des volcans, ils roulent leurs flots dévorans sur la terre, & brûlent, jusqu’à la moindre racine, les plantes salutaires dont elle étoit couverte. L’or domine impérieusement sur l’univers; il étouffe l’innocence. Celui qui n’a point d’or est l’esclave de celui qui en possede; on se tue, on s’égorge pour avoir de l’or; on rejette, on rebute celui qui n’en a point; & les vertus effrayées s’envolent vers le ciel. Les loix, foibles remparts contre la force & la richesse, tâchent en vain de s’opposer à ces désordres; souvent plus barbares que les barbares qu’elles veulent punir, elles produisent des maux plus cruels que ceux qu’elles vouloient détruire. On arrache l’innocent du sein de sa famille, on le jette dans des cachots affreux où, confondu avec le coupable, il maudit mille fois l’instant de son existence. On invente mille tortures cruelles, pour lui faire avouer un crime qu’il n’a pas commis; on lui fait souffrir des tourmens affreux, pour savoir s’il les mérite.
Mais quelle foule de peuple se presse au milieu de cette place publique?
est-ce une fête, est-ce un spectacle qu’on prépare? Un homme paroît au milieu de la foule, il s’avance sur une éminence. Il traîne ignominieusement après lui un autre homme, il le place à ses pieds, il tire un fer étincelant, il leve le bras pour le frapper. Arrête, malheureux, c’est un homme, c’est ton semblable, c’est sa vie que tu vas lui arracher; & cette vie ne t’appartient pas. S’il a commis un crime, faut-il te venger par un autre crime? Ta main…… Mais, hélas! Il n’est plus temps; il frappe, la tête vole, & le malheureux est sans vie.
O vous, qui avez ordonné ce spectacle affreux, juges! osez vous interroger un instant! Qui vous a donné des droits sur cette vie que vous venez de détruire? Est-ce le malheureux à qui vous l’avez arrachée?
il n’en étoit pas le maître. Est-ce le Dieu qui la lui avoit donnée?
c’est aux cœurs droits que ce Dieu parle. Si les vôtres le sont, interrogez-les. N’ont-ils pas horreur de voir couler le sang humain? Ne frémissez-vous pas vous-mêmes à la vue du spectacle que vous avez ordonné? Ne regardez-vous pas comme un infame le barbare exécuteur de vos jugemens? peut-il l’être, si vous êtes justes? Vous avez voulu punir un coupable! eh! qui vous a dit que la mort fût un mal? Hélas! vous êtes si foibles, si coupables vous-mêmes, & vous voulez punir! Examinez avec moi la vie de cet homme qui vous paroît si criminel. Voyez-le naître; il doit le jour à deux de ces malheureux à qui la nécessité a fait une habitude du crime. Il suce le vice avec le lait. Il voit le vol & le brigandage exercés par ceux que la nature lui fait aimer. Il entend retentir autour de son berceau les louanges de ces actions criminelles.
Son ame, telle qu’une cire molle, prend ces impressions funestes, & son cœur se forme au mal. Bientôt il est abandonné de ses parens; sans secours, sans aveu, sans ressource, corrompu par l’habitude & l’amour du mal, il ne tient à rien dans l’univers; il est rejeté par ses semblables; la société lui devient odieuse: elle n’a pas songé à prévenir son malheur. Il ne voit autour de lui que des hommes qui refusent de se dire ses semblables, que des hommes qui détournent dédaigneusement la tête. Cependant les besoins l’assiegent, le tourmentent; l’occasion se présente, il succombe: il est coupable sans doute: mais la société ne partage-t-elle pas son crime? n’auroit-elle pas dû l’arracher à ses barbares parens, pour en faire un citoyen? Il est coupable; mais vous, dans les mêmes circonstances êtes-vous sûrs que vous ne le seriez pas? Avant que de répondre, portez le flambeau de la vérité sur tous les instans de votre vie; examinez-les sans indulgence.
Dans des circonstances plus heureuses, avec des talens, de la fortune, des amis, les passions ne vous ont-elles jamais entraîné au-delà des bornes de la droiture & de l’équité? A votre place, cet homme eût peut-être été moins criminel que vous; à la sienne, vous le seriez peut-être plus que lui.
L’homme naît isolé, indépendant; son intérêt seul l’oblige de se rapprocher de ses semblables. Tous les liens de la société naturelle sont formés par le commerce des bienfaits. S’il est permis à l’homme de punir son semblable, c’est lorsque la punition tourne évidemment au profit de la société. Mais la mort! savons-nous ce que c’est? en connoissons-nous les suites? pouvons-nous savoir, lorsque nous la donnons, si le désordre qui en résulte n’est pas mille fois plus grand que l’action du coupable? Comment osons-nous porter une main criminelle sur l’ouvrage de notre Dieu? Comment osons-nous arracher avec violence à la suite des êtres un être sensible qui est son ouvrage? un être qu’il conserve & qu’il soutient? O hommes, vous croyez être justes, vous suivez des usages barbares dont l’habitude vous dérobe l’horreur.
Tremblez! vous n’êtes peut-être que de vils assassins. Ames sensibles, ce doute seul ne vous fait-il pas frémir? Tremperez-vous encore vos mains dans le sang de vos semblables?
Ce fut un tyran, sans doute, & le plus cruel des tyrans, qui osa le premier arracher la vie à un homme. Mais il le fit en secret. Ce spectacle horrible auroit révolté ses esclaves. Les oreilles de l’homme ont été accoutumées au meurtre, avant que ses yeux ayent pu en supporter le spectacle. Qu’il a dû paroître affreux, ce spectacle, la premiere fois qu’on l’offrit à un peuple assemblé! L’habitude de le voir n’en a pas entiérement détruit l’horreur; la nature se révolte encore même dans ceux qui se font un plaisir d’y assister.
Exemple funeste! L’homme apprend à tuer l’homme. Il n’est plus rien de sacré. Le fer prend mille formes diverses, propres à donner la mort. Les campagnes étoient couvertes de fleurs & de moissons, elles sont hérissés de piques. Des guerriers barbares se menacent, s’égorgent dans des lieux où l’innocence & le bonheur régnoient paisiblement. Le sang du laboureur coule dans le sillon qu’il a tracé. Les femmes effrayées, les cheveux épars, portant entre leurs bras leurs enfans à la mamelle, se sauvent dans les cavernes des forêts; le soldat féroce les atteint, il les perce impitoyablement, & l’enfant suce avec le lait de sa mere expirante le sang noir qui coule de sa blessure. Le fer ne suffit pas. Les effets n’en sont pas assez cruels au gré de l’homme. L’enfer vomit la poudre; un moine en est l’inventeur. Aussi prompte, aussi terrible que la foudre, elle porte par-tout la désolation & la mort. Je vois deux armées se répandre dans les campagnes; la destruction les précede, les villes sont renversées, les campagnes ravagées; la flamme dévore la retraite du laboureur; le citoyen est égorgé auprès de ses foyers. Elles s’approchent, se chargent avec violence; le fer & le bronze vomissent la mort. L’air est obscurci. Les bataillons se choquent, se repoussent, s’enfoncent. Quels cris, quel désordre affreux! Enfin j’entends sonner la victoire. On chante les louanges du vainqueur; on le couronne de lauriers, on porte son nom jusqu’aux cieux. Il s’avance d’un air de triomphe. S’il a un cœur, sa victoire lui va coûter bien des larmes. Il jette au loin ses regards sur le champ de bataille, il est jonché de morts; le sang coule autour de lui en longs ruisseaux. Il entend les cris affreux des blessés & des mourans; il voit remuer de tous côtés des membres sanglans qui cherchent à se dégager des monceaux d’armes, de chair & de sang qui les accablent. Il recule d’horreur. Art cruel de la guerre, ce sont les tigres qui t’enseignerent à l’homme! Mais non, les tigres ne dévorent pas leurs semblables.
Quelle gloire! quels triomphes odieux! O vous nos amis, nos peres, ô souverains! vous pourriez acquérir une gloire bien plus solide.
Réunissez-vous pour détruire l’horrible fléau de la guerre. Jurez en présence du ciel que vous ne chercherez jamais à augmenter vos possessions. Ne vous ont-elles pas suffi jusqu’à présent? Établissez un tribunal qui juge vos différends. Vous êtes les uns à l’égard des autres ce qu’étoient les hommes, quand ils reconnurent l’indispensable nécessité d’établir des loix plus justes que celle du plus fort. Alors vous serez véritablement les Dieux de la terre. Vous serez de vrais héros. Vous aurez sacrifié vos passions au bonheur de l’homme, &
l’humanité descendue du ciel à votre voix, vous apportera des couronnes bien plus brillantes & plus durables que celles des conquérans.
La société primitive fut fondée sur les vertus: fondement précieux sans lequel toute société s’écroule nécessairement. Pourquoi tant d’empires immenses tendent-ils à leur perte? c’est que la force a présidé à leur naissance. Elle y a établi des usages barbares, des coutumes odieuses, qu’on suit par habitude, & auxquels une espece de fanatisme défend de rien changer. Remontons à l’origine de ces sociétés, nous verrons des troupes vagabondes de sauvages féroces, sans autre métier que le brigandage, se répandre dans des campagnes cultivées, dépouiller les possesseurs légitimes, les chasser, les massacrer impitoyablement, ou les forcer à ramper sous le joug le plus infame. Le plus féroce d’entre ces barbares s’arrogea le titre de Roi, ses complices formerent une cour autour de lui, ils s’appellerent nobles, & les hommes innocens &
vertueux qui cultivoient paisiblement cette terre, ne furent que de vils esclaves.
S’il est une société qui doive braver les événemens & les siecles, c’est celle où tous les membres se disent sans cesse: Nous nous sommes réunis pour notre bien commun, nous avons formé de toutes nos volontés particulieres une volonté générale qui veille au bonheur de chacun de nous. Tâchons de prévenir le mal qui peut nuire au plus petit d’entre nous; veillons sur lui dès l’instant de sa naissance, pour lui procurer tous les biens qui seront en notre pouvoir; qu’il n’éprouve d’autres maux que ceux que sa patrie ne pouvoit ni détourner ni prévoir. Imitons la Divinité qui veille sur l’insecte qui rampe sous l’herbe, comme sur les astres qui brillent aux cieux.
O Rois, vous représentez toutes ces volontés réunies, vos sujets vous ont confié le soin de leur bonheur; il dépend de vous de rapprocher les hommes de cet état heureux de la société primitive. Soyez pour eux des peres tendres, donnez-leur l’exemple des vertus, détruisez les monstres dont la gueule enflammée est toujours prête à les dévorer. Chassez les préjugés funestes, écrasez le fanatisme; & vous jouirez de la récompense la plus flatteuse qu’un souverain puisse attendre sur la terre, de l’amour de vos sujets: cet amour sera le soutien le plus solide de votre gloire & de votre puissance. Le roi le plus puissant de la terre n’est pas celui qui rassemble autour de lui un plus grand nombre d’esclaves prêts à fuir au moindre danger, mais celui qui est le plus aimé de ses sujets. Que les nations barbares viennent attaquer ce monarque chéri, elles verront tous les cœurs former autour de son trône un rampart impénétrable; elles pourront accabler par le nombre, ces suiets courageux & fidelles, elles ne parviendront jamais au prince qu’après avoir renversé le dernier d’entre eux.
Au milieu des ténebres qui couvrent depuis si longtemps ce globe malheureux, j’apperçois une lumiere éclatante qui brille du côté du nord; elle environne des trônes; & lance ses rayons bienfaisans jusques vers les climats les plus glacés. Prusse, Russie! pays heureux, la raison est assise sur vos trônes, elle appelle de toutes parts la sagesse, les talens & la véritable science. Tous les cultes réunis dans vos cités paisibles, rendent hommage au Dieu de l’univers, sans se persécuter ni se haïr, le fanatisme effrayé se sauve pour jamais vers le midi, & rentre dans les cavernes affreuses qui ont vomi. Les hommes sont devenus des freres depuis que leurs rois daignent être leurs peres.
Frédéric, Cathérine! noms à jamais chers à la terre, il me semble voir s’accomplir le grand œuvre que vous avez commencé, il me semble voir vos vertus imitées par tous les souverains de la terre. La lumiere se répand sur la surface du globe, les ténebres se dissipent; l’homme apprend à respecter son semblable, & la société fait son bonheur.
SIXIEME NUIT.
La Bienfaisance.
Bosquets charmans, solitude aimable & paisible, chers confidens des secrets de mon cœur, de quels plaisirs nouveaux pénétrez-vous mon être!
Je sens à votre aspect le doux frémissement d’une volupté délicieuse &
inconnue. L’obscurité silencieuse de la nuit, le murmure des eaux, le chant du rossignol, le parfum des fleurs & des plantes; toute la nature me paroît plus intéressante, plus majestueuse, plus ravissante. Ame invisible de l’univers, toi qui dispenses à ton gré les plaisirs sur les foibles mortels, dis-moi par où j’ai mérité ces nouveaux bienfaits! Si mon cœur a fait le bien que tu lui inspiras, aurois-je pu croire que ta bonté ajouteroit encore à la délicieuse récompense qu’il en a déjà reçue?
Quel cœur barbare n’eût pas été attendri? Je me promenois derriere l’enclos de ma cabane, j’entends remuer les plantes qui sont au pied de la haie; j’approche, c’est un enfant qui vient de naître. Ses regards se tournent vers moi, ses petits bras semblent me demander du secours.
Innocente créature, quel mal as-tu fait sur la terre, pour être abandonnée de tous les hommes? Je pleure sur tes parens; peut-être ne pouvoient-ils pas subvenir eux-mêmes à tes besoins? Peut-être aurois-tu répandu l’infamie sur les jours de ta malheureuse mere? Hélas! le préjugé l’emporte donc sur la nature!
Quel nouveau jour luit à mon cœur? Je pourrai donc faire du bien à un être sensible? je ne vivrai point isolé dans ma cabane; j’embrasserai une créature semblable à moi, que l’exemple du vice n’aura point encore corrompue; je la verrai se réjouir de mes caresses, y répondre tendrement, & me rendre plaisirs pour plaisirs. Aimable enfant! viens dans ma cabane, suce le lait de cette chevre, elle te tiendra lieu de ta mere barbare. Vois comme elle est sensible elle-même au plaisir de soulager tes besoins; elle t’offre ses mamelles abondantes; elle te leche d’un air doux & compatissant. Hommes cruels, faut-il donc que les animaux vous donnent des exemples de vertu!
Comme la bienfaisance remplit le cœur d’une joie inexprimable! Est-il donc un plaisir sur la terre comparable à celui que procure une bonne action? Ah! cet enfant dût-il être ingrat, dût-il oublier un jour les soins que j’aurai pris de son enfance, je ne serois encors que trop récompensé. Cœurs durs & insensibles, vous qui méditez en silence le malheur de vos semblables, n’avez-vous donc jamais éprouvé les plaisirs délicieux de la bienfaisance? Votre main n’essuya-t-elle jamais les larmes d’une famille affligée? Ah! si vous les connoissiez ces plaisirs, comment la pensée pénible du mal auroit-elle pu s’introduire dans vos cœurs?
Non, non, vous ne les connûtes jamais. Si les infortunés reçoivent de vous quelques secours; c’est votre vanité qui fait des aumônes, & non votre cœur qui se plaît à répandre des bienfaits. Vous donnez d’une main, & vous humiliez de l’autre le malheureux qui est réduit à solliciter votre dédaigneuse pitié. Ne soyez point surpris après cela d’ignorer les plaisirs des ames vraiment bienfaisantes, & ne vous plaignez plus de ne faire que des ingrats! Votre semblable humilié devant vous, paye assez votre vanité de ce qu’elle seule a fait pour lui.
Mais cette récompense ne vous suffit pas. Vous croyez par votre or acheter des esclaves, en soulageant des malheureux; l’infortuné qui a le malheur de recevoir de vous quelques pieces de monnoie, qu’on appercevoit à peine dans le tas immense destiné à vos plaisirs, &
peut-être à vos crimes, perd dès cet instant le droit de penser en homme; il n’est plus à vos yeux qu’un vil esclave obligé de ramper lâchement sous votre orgueil. Vous exigez de lui & la bassesse qui le dégrade, & les vertus que votre dureté doit avoir étouffées dans son cœur.
J’ai connu Dorval: il étoit en place; il étoit bienfaisant; mais il l’étoit sans vanité & sans orgueil. Le malheureux, l’indigent, pouvoient aller le trouver avec confiance; il ne les faisoit jamais rougir de leur état. Les lambeaux même de la misere étoient sacrés pour lui. Le pauvre qui ne connoissoit pas Dorval craignoit d’abord de se présenter; Dorval paroissoit, & le pauvre étoit rassuré, & il sentoit naître la confiance, & il oublioit ses malheurs. Dorval l’écoutoit avec intérêt, il s’affligeoit avec lui, prévenoit des aveux humilians, passoit légérement sur les fautes qui avoient occasionné les malheurs, pour ne s’occuper que des moyens de les réparer. Car il croyoit qu’il faut avoir de l’indulgence pour tous les hommes, & surtout pour les malheureux.
Bientôt le sourire de l’espérance ou l’attendrissement de la joie éclatoient sur le visage du pauvre, & les larmes couloient des yeux de Dorval. On eût dit, à les voir, que Dorval étoit le malheureux, &
l’autre le bienfaiteur. Lorsque le pauvre quittoit Dorval, la satisfaction brilloit dans ses yeux, & la joie remplissoit son cœur. Il avoit senti renaître en lui l’estime de soi-même que le mépris des riches méchans y avroit étouffée; il venoit d’éprouver qu’on le croyoit encore un homme malgré son infortune. En sen allant, il n’étoit occupé que de Dorval; il chérissoit Dorval; il pensoit moins aux secours qui alloient finir ses peines, qu’à la bonté, aux égards qu’on lui avoit témoignés, qu’à l’intérêt qu’on avoit pris à ses malheurs. Il croyoit avoir acquis un ami sensible & respectable, & si sa conscience lui disoit qu’il n’étoit pas digne de ce bonheur, il formoit dès-lors le projet de le devenir. O Dorval, c’est ainsi que tes bienfaits étoient des leçons!
Lorsque Dorval étoit à la campagne, il alloit visiter tous les habitans de sa terre: à l’aisance, à la propreté, à la joie de ces bonnes gens, on voyoit qu’ils étoient heureux; à leur respect pour Dorval, à l’air d’attendrissement & de confiance dont ils lui parloient, on voyoit qu’ils lui devoient une partie de leur bonheur. Il s’informoit avec bonté de leurs travaux, de leurs succès, de leurs plaisirs, de leurs peines. Il écoutoit tout avec intérêt, il répondoit à tout avec bonté.
Il caressoit les enfans, causoit familiérement avec les parens. On eût dit un pere qui venoit visiter ses enfans; on eût dit des enfans qui s’entretenoient familiérement avec un pere chéri de tout ce qui pouvoit les intéresser.
C’est avec ces bonnes gens, me disoit un jour Dorval, que je passe les instans les plus délicieux de ma vie. Ils me font oublier les brillantes miseres de la ville, & me dédommagent de la contrainte que j’y éprouve.
Lorsque j’achetai cette terre, je résolus de me faire des amis de tous mes vassaux, & j’ai eu le bonheur d’y réussir. J’ai éprouvé que le mépris que l’on a pour ces bonnes gens, fait souvent germer les vices qu’on leur reproche si impitoyablement. Le plaisir est un besoin pour les gens de la campagne, comme pour nous. Si nous satisfaisons à ce besoin en leur témoignant de l’estime, ils craignent de nous déplaire, &
de perdre cette estime qui les flatte. Mais dès qu’ils se sont apperçus que nous les comptons pour rien sur la terre, que nous ne prenons pas la peine de remarquer leurs bonnes qualités & leurs vertus, ils négligent bientôt ces vertus qu’ils croient inutiles, parce que nous paroissons les mépriser, & cherchent dans les vices des plaisirs qui les dédommagent de notre injustice.
Une cabale fit perdre à Dorval sa place & la faveur de son maître, & il vint tranquillement dans sa terre, sans songer à se plaindre; il pleura sur le malheur des Rois qui deviennent si souvent, sans le savoir, les instrumens de la méchanceté; il plaignait les méchans qui le persécutoient, les malheureux qu’il n’étoit plus à portée de soulager, &
craignit seulement que ses amis ne fussent enveloppés dans sa disgrace.
Dorval n’avoit rien perdu, il avoit seulement changé de situation; c’étoit un soleil qui conservoit tout son éclat, en passant sur un autre hémisphere. Il répandit toujours autour de lui l’abondance, le bonheur &
la joie; il fit des heureux & le fut lui-même. Ne pouvant plus travailler au bonheur de sa patrie, il s’occupa de celui des hommes qui l’environnoient. La plupart de ses ennemis détrompés sur ceux qui les avoient fait agir, vinrent mettre leur repentir à ses pieds. Il se vengea en leur faisant tout le bien qui étoit en son pouvoir.
Qu’il est peu d’hommes qui ressemblent à Dorval! L’on se tourmente pour courir avec ardeur après mille faux plaisirs, qui ne produisent que la satiété & le dégoût; & il en coûteroit si peu pour remplir à chaque instant son ame des plus délicieuses jouissances! Le riche cherche le bonheur dans l’étalage pompeux d’une grandeur étrangere: il n’y rencontre que les vaines démonstrations d’un respect simulé; la haine, l’envie du vulgaire, & la pitié du sage. La plus petite partie des richesses dont il achete ces sentimens humilians, consoleroit peut-être vingt familles désolées, feroit renaître l’espérance & la joie dans des cœurs innocens & désespérés, & lui attireroit le respect, l’estime, la reconnoissance, l’adoration de ses semblables, &, ce qui vaut mille fois mieux encore, cette satisfaction intérieure si essentielle au bonheur de l’homme, & que tous les autres plaisirs ne sauroient remplacer.
Toute la nature nous donne des leçons de bienfaisance. Le sommeil, porté sur les ombres de la nuit, étend de toutes parts sa vapeur active &
légere. Elle se mêle à l’air qui nous environne, elle flotte sur toute la surface de la terre; elle aime à se mêler au murmure des eaux; aux longs accens du merle & du rossignol, aux jeux folâtres du Zéphyr; elle répand sur tous les objets le charme quelle veut exercer sur nos sens.
C’est en vain que nos voudrions lui résister, elle s’empare insensiblement de nos organes & les plonge dans les délices du repos. Le sommeil ne borne pas là ses bienfaits; il appelle les songes enchanteurs, ils accourent à sa voix & portent notre ame dans des régions délicieuses. Le méchant ignore ces bienfaits divins, il ressemble à ces rochers sauvages qui reçoivent les influences du ciel, sans pouvoir en profiter. La douce rosée tombe sur la superficie de la pierre, elle y roule sans y pénétrer, & se précipite sur la fleur qui s’ouvre pour la recevoir. La nuit par ses bienfaits répare les organes fatigués de tous les êtres vivans, & leur donne de nouvelles forces pour goûter les nouveaux bienfaits que va leur procurer le retour de la lumiere.
Mais, ô ciel! quel bruit vient frapper mes oreilles? j’entends les cris de la douleur & du désespoir; des vagues de flammes & de fumée noire s’élancent au-dessus de la forêt, elles se peignent dans le fond des eaux, & y portent l’épouvante. Les ténebres fuient derriere les montagnes, les animaux effrayés les cherchent en vain, & l’oiseau épouvanté tombe en se débattant à travers les branches des arbres & des buissons. Je cours; malheureux laboureurs! vos maisons sont la proie des flammes, elles s’allument, elles brûlent, elles s’écroulent avec fracas; & ce bruit affreux est suivi des cris perçans des malheureux qui ont tout perdu.
Au milieu de cette foule désolée, j’apperçois Alexis, jeune berger de quinze ans; il leve les mains vers le ciel, en poussant de grands cris: Mon pere, ô mon pere, s’écrie-t-il en versant un torrent de larmes, & il veut le précipiter dans les flammes pour sauver son pere. Ménandre le voit & l’entend; il l’arrête; sa maison commence à brûler, il oublie tout, la vie d’un homme vaut mieux que tout ce qu’il possede. Il s’élance an milieu des flammes, il disparoît; la charpente du toit crie & s’écroule, on le croit perdu; il revient couvert de brûlures, portant sur ses épaules le vieillard à demi-mort, il le met aux pieds du jeune Alexis. Celui-ci verse des larmes de joie, il vole de son pere à Ménandre, de Ménandre à son pere, & les presse tour à tour entre ses bras.
O Ménandre, sois orgueilleux des marques que le feu a laissées sur ton visage, elles sont bien plus honorables que tous les titres qui transmettent à la postérité les noms des destructeurs du genre humain!
La fureur des flammes est appaisée, un autre spectacle se présente. Des hommes, des femmes, couverts de lambeaux à demi-brûlés, couchés auprès des débris fumans de leurs maisons! Les vieillards consternés baissent tristement la tête & les yeux, les femmes pressent contre leur sein, &
inondent de leurs larmes leurs enfans qui leur demandent en vain de la nourriture. Les jeunes gens levent vers le ciel leurs mains suppliantes.
Tous sont privés d’asile & de nourriture.
Familles infortunées, consolez-vous! Dieu voit votre affliction, il ne vous abandonnera pas. Il envoie la bienfaisance, elle descend du ciel, elle entre dans le cœur de vos freres & les enflamme; ils viennent de toutes parts, ils essuient vos larmes, ils vous donnent des vêtemens &
de la nourriture; vos maisons renaissent de leurs cendres plus belles &
plus commodes qu’elles ne l’étoient auparavant, & il ne reste plus d’autres traces de votre malheur que la reconnoissance qui vous unit à vos bienfaiteurs.
Homme ingrat, ne forme plus contre la Providence des murmures indiscrets. Lorsqu’elle semble t’abandonner dès l’instant de ta naissance, en te laissant nu sur la terre, en proie aux horreurs du besoin & exposé sans défense à la voracité des bêtes féroces, elle fait bien plus pour toi que pour les autres animaux dont elle prévient tous les besoins. Reconnois dans cette conduite sa bonté infinie qui te destine au sublime emploi de secourir ton semblable. Dieu prend soin immédiatement de tous les animaux qui vivent sur la terre, mais il confie à l’homme le soin de l’homme; & il partage avec lui le pouvoir glorieux & le plaisir ineffable de faire du bien à des êtres sensibles.
SEPTIEME NUIT.
L’Amitié.
Où sont-elles ces fleurs qui embaumoient ces berceaux? où sont ces touffes odoriférantes dont le parfum délicieux alloit chercher au loin la troupe folâtre des Zéphyrs & des papillons? Elles ne sont plus.
Quelle merveilleuse métamorphose! L’automne s’avance sur des nuages jaunâtres; elle est balancée sur des vapeurs légeres. Elle étend sur les campagnes son sceptre bienfaisant. Les fleurs des arbres ont jonché la terre. Des substances plus solides ont pris leur place, elles grossissent à mesure que la Déesse avance. Enfin elles se couvrent de mille couleurs diverses. Quel spectacle nouveau! Les branches des poiriers se courbent vers la terre & m’offrent les fruits jaunes dont elles sont chargées. La pomme rouge & la prune pourprée se présentent d’elles-mêmes à ma main incertaine; les grappes vermeilles tombent en festons sous le berceau qui forme l’entrée de ma cabane, elles le pressent auprès de ma porte, & semblent se disputer la gloire d’embellir mon champêtre repas.
Comme la nature sourit à l’homme! avec quelle tendresse elle prévoit ses besoins! avec quelle profusion elle y satisfait! Viens, lui dit-elle en le caressant; hâte-toi de cueillir ces fruits délicieux & de les conserver avec soin. Bientôt je serai obligée d’envoyer un sommeil à la terre pour la reposer & la préparer à te donner de nouveaux biens.
Bientôt elle ne t’offrira plus que des plantes desséchées, que des arbres dépouillés de fleurs & de fruits. Alors tu jouiras, dans ta cabane, des présens qu’elle t’offre en ce jour.
Hélas! il vient cet hiver farouche qui engourdit toute la nature. Les Aquilons le précedent en mugissant. Il étend son voile sombre sur les campagnes désolées. La terre stérile ne fait plus monter dans les plantes la seve vivifiante; les arbres offrent çà & là des touffes jaunâtres, & la feuille flétrie tombe sur sa tige desséchée. Bosquets charmans, je ne vous verrai donc plus! je n’essuierai plus mon front sous vos ombres bienfaisantes. Vos branches nues, chargées de neiges &
de glaçons, se courberont tristement. Et vous, lits délicieux où le duvet de la terre m’offroit les charmes de la volupté, je vous cherchera en vain! Les fiers Aquilons feront fuir les Zéphyrs timides qui animoient votre verdure, & le ruisseau glacé n’osera plus couler dans des lieux dépouillés de fleurs.
Ah! dans ces tristes momens, seul, renfermé dans ma cabane, ma pensée se promenera sur les instans de ma vie qui sont écoulés, & des larmes tomberont de mes yeux. Je serai seul; mon cœur n’aura d’autre confident que mon cœur. Je ne pourrai point serrer entre mes bras un être semblable à moi. Je ne pourrai point verser dans son sein les sentimens de mon ame. Hélas! n’est-il donc aucun homme qui vienne varier les plaisirs de ma retraite? Ne trouverai-je aucun ami?….
Où sont-ils les amis! Tels que des essaims de mouches affamées, ils courent après ces tourbillons de fumée qui s’élevent de la table du riche; tels que des papillons qui doivent se brûler à la lumiere qui les a séduits, ils sautillent au gré des lueurs inconstantes que la fortune & l’ambition agitent devant eux, & s’épuisent dans leur poursuite inutile. Il n’est point d’amis pour celui qui cherche au milieu des bois l’innocence & la paix. Tout le fuit. O vous, innocens animaux! me fuirez-vous aussi? Accourez autour de moi, je ne suis point votre tyran.
Brebis innocentes, continuez à me désaltérer par votre lait abondant, laissez-moi prendre sur votre peau surchargée cette laine qui vous incommode, & ne craignez point que vos bienfaits sortent jamais de ma mémoire. Jamais je ne tremperai dans votre sang mes mains ingrates &
barbares, jamais la fumée de vos entrailles ne s’élevera du milieu de ma cabane. Jamais je ne dévorerai la chair de l’animal qui m’aura donné pendant toute la vie son lait & sa laine, ou qui aura traîné devant moi la charrue qui sillonne mon champ. Ne craignez rien, vous êtes mes vrais amis; vous me comblez de biens. Écoutez ma voix qui vous appelle, venez avec confiance auprès de moi; prenez hardiment la nourriture que ma main vous présente, ne tremblez point sous les caresses de cette main qui vous nourrit, elle n’est point perfide, comme celle des autres hommes.
Et toi, cher compagnon de ma solitude, fidelle gardien de ma cabane, toi le modele d’un attachement que les hommes corrompus ne connoissent plus; tu charmeras mes ennuis; ta tristesse répondra à ma tristesse, tes transports à mes transports; tu me suivras avec assiduité, tu me garderas avec inquiétude, tu me défendras de toutes tes forces. Tous les rois de la terre t’offriroient en vain leurs trésors, tu ne me quitteras point: ma pauvreté te paroîtra préférable à toutes les richesses de l’Univers. Tu gémiras, lorsque je rendrai les derniers soupirs; tes hurlemens me suivront jusqu’au tombeau, & tu expireras sur ma tombe de douleur & de désespoir.
Regretterois-je encore cette vaine chimere que les hommes appellent amitié? N’ai-je pas été assez longtemps le jouet de ses illusions? Où sont-ils ces instans où mon cœur frémissoit de plaisir au doux nom d’ami? où mes regards attendris offroient ce cœur sensible à mes semblables? où je tremblois de joie, lorsque je crus avoir formé pour la premiere fois les nœuds sacrés de l’amitié. Comme je te pressois contre mon cœur! comme j’étois sincere! Je croyois embrasser mon ami; hélas!
j’embrassois un homme, j’embrassois un traître. Ta main perfide me caressoit, & cette même main cherchoit à me déchirer. Malheureux!
n’as-tu donc pas senti mes larmes couler dans ton sein? n’as-tu pas senti mon cœur palpiter contre ton cœur? Tu fus assez cruel pour rire de ma sensibilité, assez barbare pour abuser de ma crédulité & de ma jeunesse; tu m’arrachas des biens qui te paroissoient préférables à tout; & lorsque mon cœur eût fait à l’Amitié le sacrifice généreux de tout ce que je possédois, tu me repoussas d’entre tes bras, & je devins l’objet de tes railleries. Ce n’est pas la perte de ces biens qui m’affligea, mais celle de l’illusion qui faisoit mon bonheur. J’étois comme un homme qui, se promenant dans des jardins délicieux, tombe tout-à-coup dans un abyme qui s’ouvre sous ses pas.
Vingt fois mon cœur a voulu se reposer sur un autre cœur, j’ai cherché par-tout une ame sensible à laquelle je pus unir la mienne. Hélas! j’ai couru après des fantômes qui se sont dissipés comme des vagues de fumées, lorsque j’ai voulu les saisir.
L’Amitié est descendue sur la terre avec la Vertu: elle en est disparue avec cette Déesse. Telle que le soleil qui réjouit & échauffe les campagnes, lorsque les nuages ne s’opposent point à l’activité de ses rayons, l’Amitié est le soleil de l’ame: mais elle ne perce point, elle ne dissipe point les nuages des passions criminelles; elle n’échauffe point un cœur qui ne respire pas au milieu de l’air pur de innocence.
Amitié, trompeuse chimere! je ne me fatiguerai plus à te poursuivre vainement. Enfermé dans mon propre cœur, je me ferai un ami de ma conscience. Ami sincere, il osera me reprocher mes défauts. O hommes! je ne jouirai point de votre amitié; mais aussi mon cœur ne sera plus le jouet de vos trahisons cruelles! Je vous aimerai sans exiger de vous aucun retour. Je m’attendrai même à votre haine. Emporté par le fleuve rapide de la vie, je me livrerai tranquillement à son cours, & ne m’amuserai point à poursuivre des objets que ses flots entraînent loin de moi. Le plaisir d’aimer est bien doux, il remplit le cœur d’une ivresse délicieuse; mais celui d’être aimé n’est plus qu’une chimere.
Malheur à l’ame innocente & naïve qui se livre toute entiere aux apparences trompeuses de l’amitié! elle se prépare elle-même des tourmens.
Deux amis s’embrassent, ils se reposent délicieusement dans le sein l’un de l’autre, le bonheur les caresse. Tout-à-coup la trompette de Bellone se fait entendre; la gloire, l’ambition, la fortune font briller à leurs yeux l’espoir de leurs faveurs: ils se refroidissent, se détournent, se repoussent; l’amitié s’envole, la haine & l’envie entrent dans leur cœur; ils se disputent des fantômes.
O toi dont les rayons parcourent ce globe habité par les hommes, soleil!
combien vois-tu d’amis, depuis l’instant où tu quittes ces campagnes jusqu’à celui où tu reviens les éclairer? Combien vois-tu d’amis sinceres? Quelles perfidies n’as-tu pas éclairées sur un & l’autre hémisphere? Que de mortels se sont dérobés à ta lumiere, pour machiner en secret la perte de l’innocent qui leur avoit livré son cœur? Ce hameau où l’on ne voit que quelques cabanes; t’offre un exemple de l’amitié trahie. Le berger Oronte gémit, lorsque tes premiers rayons viennent éclairer sa cabane, il gémit encore, lorsque tu te caches derriere les montagnes. Il pleure Nicias, Nicias qu’il a tant aimé, Nicias à qui la fortune a fait oublier les douceurs de l’amitié. O vous, ames sensibles, lisez l’histoire de ces bergers qu’Oronte a gravée sur l’écorce du hêtre qui est au bas de la montagne! & pleurez sur le malheur de l’un & de l’autre.
Oronte & Nicias vivoient dans l’amitié la plus intime. Tous deux pauvres, tous deux bergers, ils possédoient chacun un petit troupeau.
Leurs troupeaux confondus paissoient dans les mêmes pâturages, leurs chalumeaux à l’unisson faisoient entendre les mêmes airs. Sur la fin du jour, même bercail recevoit le troupeau, même chaumiere recevoit les bergers. Dix fois le printemps avoit renouvellé le feuillage, depuis que l’amitié les avoit unis. Un soir, ils étoient assis sur le penchant d’une colline, après avoir célébré par leurs chants le Dieu de la lumiere; ils s’entretenoient avec confiance. Non, disoit Nicias, quand on m’offriroit tous les troupeaux de la terre, je ne consentirois jamais à quitter mon cher Oronte. Il achevoit ces mots, lorsqu’un vieillard s’avance vers eux. Bergers, leur dit-il, enseignez-moi où je trouverai Tytire, un des plus vieux bergers du canton. C’étoit mon pere, dit Nicias. Il n’est plus; deux années se sont écoulées depuis que j’ai reçu ses derniers soupirs. Vous êtes donc Nicias, continua le vieillard. Eh bien, attendez-vous à apprendre de moi des choses qui vous jetteront dans le plus grand étonnement. Tytire n’étoit point votre pere. Vous êtes d’une naissance plus élevée. Celui qui vous donna le jour possédoit la plus grande partie des terres de cette contrée. Accusé d’avoir trempé dans une conjuration contre le Prince, il fut obligé de fuir, quelque temps après votre naissance. Il vous confia au bon Tytire, en lui ordonnant de vous donner le nom de Nicias: il craignoit que vous ne fussiez enveloppé dans sa disgrace. Il partit; je fus le seul de ses serviteurs qu’il choisit pour l’accompagner. Après vingt ans de malheurs, il étoit parvenu à faire connoître son innocence, & il revenoit dans l’espérance de vous revoir, lorsque la mort l’a surpris &