Les nuits champêtres
Section 2
Ce chapitre est long, il est donc découpé en 4 parties.
privé du bonheur de vous embrasser & de vous instruire de votre sort.
Voici, continua le vieillard, en montrant des papiers, voici la preuve de tout ce que j’avance: demain vous pourrez entrer en possession de tous les biens de votre pere. Pendant ce récit, Nicias étoit resté immobile; enfin il verse un torrent de larmes & cache son visage entre les bras de son ami. Le lendemain il visita ses biens. Oronte l’accompagnoit encore. La nouvelle de cet événement se répandit bientôt: tous les riches de la contrée vinrent féliciter ce berger dont ils ignoroient le nom, & qu’ils auroient méprisé la veille. Nicias fut Monsieur de Floricourt. Bientôt il eut tous les besoins des riches, bientôt il en eut tous les vices, & Oronte fut oublié.
Oronte inconsolable de la perte de son ami, erre tristement dans ces mêmes pâturages où Nicias lui juroit un attachement inviolable; il redemande sans cesse aux échos attendris cet ami dont son cœur a besoin.
Son chalumeau ne fait entendre que des sons tristes & languissans.
Oronte meurt ainsi de tristesse & de douleur, malheureux d’avoir cru à la chimere de l’amitié.
HUITIEME NUIT.
L’Amour.
Fuyez, Aquilons fougueux qui désolez la terre, le bruit de vos combats effrayoit l’animal innocent! Aimable & doux Zéphyr, viens ranimer par ta présence nos campagnes désolées! ramene avec toi l’air paisible de la volupté. La violette timide dégage de dessous la neige son bouton naissant; elle brigue l’honneur de tes premiers baisers. Le ruisseau enchaîné sur ses bords arides pendant les rigueurs de l’hiver, coule maintenant en liberté; il offre à ton léger badinage la mollesse flexible de ses flots argentés. Les Nymphes réveillées par son doux murmure, étendent sur son passage des tapis de gazon où Flore verse d’une main légere la riche parure du printemps. On n’entend plus les vents siffler à travers les branches nues des arbres, & les pousser avec fracas les unes contre les autres; mille dômes de verdure s’élevent au-dessus de la forêt; leurs touffes mobiles varient à chaque instant par le jeu folâtre des feuilles qui semblent se réjouir de leur nouvelle existence. J’entends le torrent descendre du haut de la montagne. Il se précipite en écumant. Les neiges effrayées se sont enfuies dans le ravin; elles abandonnent, en mugissant, la prairie couverte de fleurs, elles cedent aux doux plaisirs le vaste empire des campagnes.
Le Printemps couronné de fleurs descend de la voûte azurée. Les plaisirs le suivent en foule. L’Amour est au milieu d’eux: il paroît d’un air vainqueur sur un char traîné par des colombes; il agite, en souriant, son flambeau. Aussi-tôt une vapeur légere descend sur la surface de la terre, elle en pénetre l’intérieur. Tous les animaux éprouvent sa puissance. Une douce langueur appesantit tous les yeux, le feu du désir circule dans toutes les veines, la volupté remplit tous les cœurs; l’Amour commande à tout ce qui respire.
Les oiseaux cherchent avec ardeur une douce compagne, ils la disputent à leurs rivaux. Mille combats divers doivent décider de leur bonheur.
Tantôt ils font briller à ses yeux leur parure éclatante; tantôt ils cherchent à la charmer par la variété, la douceur & l’éclat de leurs ramages; quelquefois ils chantent seuls, les uns après les autres, ou ils se répondent en couplets alternatifs, ou bien ils mêlent ensemble leurs voix confuses & animées, jusqu’à ce que l’Amour, terminant leurs débats, accorde le prix au vainqueur.
O vous que les Graces ont ornée de leurs doux présens, jeune bergere; voyez ces bosquets où les fleurs du chevrefeuille & du lilas se balancent mollement au milieu de ces touffes de verdure! Voyez comme les rayons de la lune percent à travers les feuilles légeres! Ils se mêlent aux ombres de la nuit, ils leur communiquent une douce lueur, ils en reçoivent une teinte obscure: ce n’est ni la lumiere ni les ténebres, c’est un mélange délicieux de tout ce quelles ont de plus flatteur & de plus séduisant. C’est ici que l’Amour vous prépare mille plaisirs, il répand dans ces bosquets le charme de la volupté. Je vois paroître le berger que votre cœur désire: il vous regarde, vous baissez les yeux: il imprime un baiser sur vos levres de roses, une rougeur subite couvre vos joues; elle annonce les combats de la pudeur & du désir. Vous voulez fuir, mais c’est vers le bosquet. Un charme secret vous y entraîne.
Votre amant prend une de vos mains, vous la laissez en son pouvoir; il écarte les branches, il vous attire; la volupté vous entraîne, vous détournez la tête, vous disparoissez, & l’Amour referme sur vous les branches touffues.
Momens délicieux! l’Amour vous comble de ses faveurs, il vous enivre de les plaisirs. Le bosquet est un temple sacré où la nature met le comble à ses bienfaits.
Mais l’homme dénature aussi ce bienfait précieux. L’Amour, qui répand les délices sur tous les animaux, fait le tourment de sa vie. Bientôt cet être charmant qui vient de lui faire goûter les plus doux plaisirs, ne sera plus à ses yeux qu’un vil esclave; il le traitera avec orgueil: il exigera avec arrogance les mêmes faveurs qu’il demandoit auparavant avec bassesse; & la jalousie, cette fille affreuse de l’orgueil, déchirera son cœur.
L’amour n’est qu’un besoin à la satisfaction duquel la nature attache la plus délicieuse de toutes les sensations; tout ce que l’homme ajoute à cette idée simple n’est qu’une erreur qui le tourmente. Ce n’est pas l’amour qui fait son malheur, ce sont les chimeres que son imagination déréglée recherche dans ses plaisirs. A quelles extravagances n’a-t-il pas asservi cette passion délicieuse? Ici c’est une honte de goûter les prémices d’une beauté naissante, on les abandonne aux plus vils des hommes; là elles sont recherchées avec fureur; ailleurs on les consacre à des idoles ou à leurs prêtres. Il est des pays où le mépris est le partage de la beauté sans amans. Chaque jouissance est une victoire pour une belle, & le grand nombre de ses victoires lui donne droit aux plus illustres conquêtes. Il en est d’autres où ces mêmes jouissances sont des foiblesses, des crimes; où elles livrent au mépris, à l’ignominie, à la mort les malheureux objets qu’elles ont séduits. Je vois des peuples où les hommes offrent eux-mêmes les faveurs de la compagne qu’ils se sont choisie; on les honore en les acceptant; on les désespere, quand on les refuse. Chez d’autres, un seul regard d’une femme sur un homme, empoisonne à jamais les jours de son malheureux époux; une seule foiblesse est vengée par le fer ou le poison.
Insensés, vous courez après des chimeres, vous vous tourmentez pour des chimeres, vous fondez votre bonheur sur des chimeres. L’amour ne connoît qu’une loi, c’est celle du plaisir. Voyez les animaux; ils ne suivent que la nature, & l’amour les rend heureux. Leurs plaisirs ne produisent point des chaînes: libres avant comme après la jouissance, le besoin seul les rassemble, le plaisir les unit, l’éducation de leurs petits les retient: ils se quittent ensuite jusqu’au temps où de nouveaux besoins les forcent à se réunir encore.
Que dis-je? des loix barbares ont mis des bornes à la nature. Elles flattent les préjugés de l’homme, ou plutôt ses préjugés même sont devenus des loix. La jalousie éleve des prisons: une foule de jeunes filles y sont conduites comme de vils troupeaux; malheureuses d’avoir reçu du ciel le don précieux de la beauté, elles gémissent sous un esclavage honteux! on les traîne aux pieds d’un tyran dédaigneux qui croît commander le plaisir, quand il n’inspire que la frayeur. Ailleurs on laisse aux femmes les apparences de la liberté, mais pour les livrer en effet à un esclavage peut-être plus cruel encore. Deux jeunes amans, à peine sortis de l’enfance, séduits par l’attrait du plaisir, s’unissent sans se connoître; aussi-tôt les loix les enchaînent, la mort seule peut les séparer. En vain la nature se révolte contre cet esclavage, en vain la vertu frémit d’être unie au vice, la douceur à la férocité, l’honneur à l’infamie; il n’est point de remede, &
l’imprudence d’un instant produit, dès l’âge le plus tendre, le malheur de la vie entiere.
Mais quel désordre plus affreux encore! Des hommes osent condamner le penchant délicieux de l’amour. C’est une vertu de se révolter contre l’ordre de la nature, d’étouffer dans son sein les germes de la fécondité. Fuyez, nous crient-ils sans cesse, fuyez les attraits de l’amour. C’est la nature corrompue qui tend à peupler l’univers. Les sexes sont deux ennemis perfides qui doivent frémir à la vue l’un de l’autre. Qu’ils se séparent à jamais, qu’ils se retirent dans des cavernes obscures! & les anges se réjouiront de leur pureté, & la terre dépeuplée offrira un spectacle agréable aux yeux de l’Eternel.
Systême affreux qui dépeuple la terre! Des cloîtres s’élevent de toutes parts, gouffres immenses où les générations s’engloutissent. Effrayés des devoirs sacrés de la société, une foule de jeunes gens des deux sexes volent dans ces retraites criminelles. Malheureux! les devoirs que vous vous imposez, sont impossibles à remplir, nul être ne peut résister à la nature. Elle se vengera, cette nature outragée. Elle va faire descendre sur vous la malédiction du ciel. Le doux germe de la tendresse est desséché dans vos cœurs. Vos yeux sont creusés par les chagrins &
les ennuis. Vous errez tristement dans vos prisons, vous y traînez, en gémissant, les chaînes qui vous accablent. Que vois-je? la haine s’empare de vos cœurs, vous saisissez ces chaînes odieuses, vous vous en frappez les uns les autres; leur bruit affreux roule le long des voûtes obscures de vos tombeaux; il se mêle aux hurlemens que vous arrache le désespoir. Votre rage n’est pas encore assouvie, elle emprunte le voile de la justice, elle juge elle-même ses propres victimes. Elle dit, & les murs s’ouvrent, ils offrent une prison étroite. On y traîne le malheureux: il réclame en vain les droits de l’humanité; des tigres seroient attendris, des moines sont insensibles. On est sourd à ses cris; le mur se referme; est livré aux horreurs de la faim, de la rage &
du désespoir.
Ce n’est pas assez de vous déchirer les uns les autres; votre fureur s’étend sur tout le genre humain; vous le haïssez, vous méditez sa perte, & les cloîtres sont l’enfer qui vomit les crimes sur la terre.
Quels monstres destructeurs sortent de cet enfer horrible? La superstition cruelle foulant à ses pieds la raison expirante; le fanatisme odieux secouant d’un air de triomphe le fer & le poison dont il menace les Rois; l’Inquisition barbare armée de torches & de poisons; les Croisades sanguinaires traînant après elles la cruauté, l’injustice & la mort, la pédérastie infame, le régicide affreux……… O Henri, ô le meilleur des Rois, toi dont un François ne peut prononcer le nom sans verser des larmes! c’est dans un cloître qu’on aiguisa le fer qui perça ton sein paternel! c’est dans les cloîtres qu’on médite encore la mort de tous ceux qui te ressemblent. Il ne fut jamais sensible aux caresses d’une tendre épouse, il ne pressa jamais des enfans contre son cœur paternel, celui qui te donna sa mort; les doux sentimens de la nature furent des crimes à les yeux, il n’eut que les vertus affreuses des cloîtres.
Mais vous que la nature avoit destinées à faire le bonheur d’un époux, à goûter les délices de la tendresse maternelle, où courez-vous? Pourquoi descendre toutes vivantes dans vos tombeaux? C’est à l’amour que vous devez l’être; il vous donna une mere: c’est un devoir pour vous de le devenir. Rendez à la nature ce que vous avez reçu d’elle. Cédez au doux penchant qu’elle vous inspire, la résistance est un crime. Si le ciel mit la douceur dans vos yeux, s’il répandit les graces sur votre physionomie, s’il fit couler de votre bouche la douce persuasion, c’est pour adoucir la férocité de l’homme, c’est pour le ramener à la raison, lorsque ses passions l’en écartent, c’est pour son bonheur & pour le vôtre. Est-il un spectacle plus touchant qu’une tendre mere entourée d’une famille vertueuse dont elle fait le bonheur? Ses enfans heureux s’empressent autour d’elle. Les uns passent leurs bras innocens autour de son cou, en lui souriant amoureusement; d’autres embrassent ses genoux ou impriment mille baisers sur ses mains qu’ils tiennent de toutes leurs forces. Pénétrée, attendrie, elle oublie toutes ses peines, elle en est trop récompensée, elle répond en souriant à leurs caresses innocentes, son cœur nage dans la volupté la plus pure.
Entrez maintenant dans ces prisons affreuses où la superstition entraîne les victimes; voyez une troupe de jeunes filles que les Graces avoient destinées à l’Amour. La pâleur couvre leur front: elles s’avancent lentement au milieu de la nuit à la sombre lueur dune lampe lugubre: on voit encore sur leurs joues livides & décharnées les traces des larmes qu’elles ont versées dans les ténebres. Tristes esclaves, elles suivent un tyran de leur sexe dont le cœur flétri n’a jamais connu l’indulgence & la pitié: elles rampent sous ses loix affreuses. Plein de rage & de désespoir, il se venge sur ses semblables des maux qu’il éprouve lui-même. Ses paroles ne respirent que l’aigreur, le fiel & la vengeance; les fautes les plus légeres sont des crimes à ses yeux: il prononce les jugemens bizarres, la raison effrayée n’ose élever sa voix, & l’innocence expie des crimes imaginaires.
Du moins si la douce amitié versoit quelque consolation dans ces cœurs malheureux! mais non, il ne leur reste que l’orgueil, la haine & la férocité. C’est dans ces retraites odieuses que la noire discorde a fixé son empire; sans cesse elle y fait siffler ses horribles serpens; elle verse ses poisons dans tous les cœurs; rien n’échappe à sa rage.
Victimes malheureuses de votre imprudence ou de la cruauté de vos parens, vous levez en vain vers le ciel vos yeux mouillés de larmes!
C’est en vain que vous secouez avec rage les fers odieux dont vos mains sont chargées! jamais, jamais vous ne respirerez l’air délicieux de la liberté & du bonheur; non jamais. Tel que l’Achéron terrible, les cloîtres ne lâchent point leur proie. La mort seule peut vous rendre à la nature. Et cette mort, quelle est affreuse! sans secours, sans parens, sans amis, abandonnée sur un misérable grabat, je vois une de ces infortunées rendre les derniers soupirs. Ses compagnes rangées autour d’elle adressent froidement au ciel de vaines prieres; elles présentent à son ame effrayée l’appareil lugubre de la mort; leurs soins cruels hâtent ses derniers momens, elle expire: nul ami, nul frere, nul époux, nul fils n’a reçu ses derniers soupirs, n’a soutenu sa tête défaillante, n’a cherché ses derniers embrassemens; nulle larme n’a mouillé ses mains pâles & glacées: sa mort est une fête pour les compagnes, elles partagent en souriant ses viles dépouilles.
NEUVIEME NUIT.
Le Bonheur.
Ils ne sont plus, ces temps heureux où l’homme borné aux besoins de simple nécessité, trouvoit aisément par-tout de quoi les satisfaire, ces temps où l’homme marchoit libre sur la terre, comme l’oiseau vole dans les airs: le vrai bonheur est disparu avec eux. La propriété a détruit l’égalité naturelle. L’orgueil a paru sur la terre, son souffle empoisonné a flétri toutes les vertus; il a fait naître tous les crimes.
Mortels infortunés! c’est en vain que vous invoquez le bonheur; c’est en vain que vous tendez vos mains suppliantes vers cette Divinité inexorable! Pouvez-vous être heureux, quand vous n’êtes pas assurés des moyens de votre subsistance? pouvez-vous l’être, quand la cruauté de vos semblables peut vous arracher ces moyens? Ne cherchez plus le bonheur qui vous étoit destiné; le seul qui vous reste maintenant, c’est de travailler à diminuer les maux qui vous accablent.
Ce n’est plus sur vous, hommes perfides, que je fonderai mon bonheur!
Vous m’avez trompé tant de fois! je ne vous regarde plus qu’en tremblant. Que faut-il faire pour acquérir votre estime? les talens excitent votre jalousie, les richesses votre envie, la vertu votre haine; vous poursuivez le malheureux qui n’a pas assez de force ou de méchanceté pour vous poursuivre.
Puissance, honneurs, richesses, vains fantômes qui promettez le bonheur, vous ne le donnez point! Sur le trône de l’univers, le conquérant de l’Inde sent le vuide de son cœur, il demande un autre monde: des milliers de mondes conquis ne le rendroient pas plus heureux. O toi qui cherches le bonheur, si le sort t’a fait naître esclave, il n’en est plus pour toi sur la terre! ton cœur est avili. Romps tes chaînes, si tu le peux, ou souffre sans te plaindre, tu n’as plus d’autres biens que la patience & la mort.
Oui, oui, souffre avec patience; il est un Dieu bon qui voit tes souffrances, il saura t’en dédommager. Dans la nature, les peines produisent toujours les plaisirs; telle est la loi générale de cet Être bienfaisant. Ainsi les douleurs de la naissance conduisent aux douceurs de la vie, la fatigue conduit au repos, l’infortune à la sensibilité; la mort doit conduire aux délices d’une vie plus heureuse. Un être sensible & innocent qui souffre pendant toute la vie, ne seroit que le triste jouet de la cruauté d’un mauvais Principe, si la Providence ne lui préparoit une récompense. Pensée sublime, vole dans ces noirs cachots où l’innocent est en proie aux horreurs du désespoir! verse dans l’ame de ces infortunés la consolation & l’espérance! échauffe le cœur de ces malheureux qui s’avancent, en frémissant, vers l’endroit de leur supplice, & qui voient déjà les instrumens affreux des tourmens qu’on leur prépare!
Mais vous qui n’avez d’autres chaînes que celles de vos préjugés & de vos vices, vous que la fortune comble de ses dangereuses faveurs, où cherchez-vous le plaisir? Je vois ces cercles brillans où vous croyez le trouver: la vanité préside à ces assemblées, elle promet sans cesse le plaisir, elle l’appelle, il ne vient point; il dédaigne cette déesse ridicule: il fuit à son aspect, & vole dans la cabane du pauvre vertueux, pour verser dans son cœur les délices du sentiment. Je vois se succéder les tourbillons chamarrés de vos parures ridicules. Vous parlez, la basse flatterie passe d’oreille en oreille; le mensonge se reçoit & se rend; la calomnie immole les absens à la haine. La bouche sourit, & on lit dans les yeux de chacun les efforts qu’il fait pour cacher l’ennui qui le dévore.
Mais bientôt un autre spectacle offre des scenes plus vives & plus bizarres. On dresse des tables, on s’approche, on s’assied. Des morceaux de carton de diverses couleurs, passent rapidement dans toutes les mains; on les jette, on les reprend; on les mêle, on les repasse encore, & ce jeu puéril le répete pendant des heures entieres. Que dis-je puéril? un charme secret est attaché à ces cartes. Elles font naître successivement toutes les passions dans les cœurs. La frayeur, la joie, le dépit, la colere, le désespoir se succédent sur les physionomies au gré de leurs couleurs. L’or circule de tous côtés, la joie de l’un fait le désespoir de l’autre. Une carte décide du sort d’une famille entiere.
Insensés, vous passez dans le trouble inquiétant des passions, des heures précieuses qui pourroient être remplies par le doux plaisir! Où courez-vous les chercher, ces plaisirs divins? Ils sont auprès de vous, dans votre propre maison, dans le sein de votre famille. Invitez-les à entrer dans votre cœur, ils accourront en foule, ils vous caresseront, ils vous feront éprouver le seul bonheur que l’homme puisse goûter sur la terre.
Sentiment précieux de la nature, c’est vous qui les faites naître, ces plaisirs divins! Ils enivrent le cœur de celui qui lit dans sa conscience les devoirs sacrés de la nature, & les remplit avec courage.
Heureux celui qui peut rendre à la vieillesse de son pere les soins qu’il en a reçus dans son enfance! heureux celui qui occupé sans cesse du soin de sa famille, lui consacre tous les instans de sa vie; qui serre contre son cœur brûlant une tendre épouse & des enfans cheris! Que la fortune injuste lui enleve tout son or! que les flammes dévorent sa demeure! il brave le malheur & les flammes, il emporte sur les épaules son pere languissant, il prend dans ses bras sa femme & ses enfans: chargé de ces précieux fardeaux, il sort du milieu des flammes, il les porte loin du danger. Là il caresse ces chers objets de sa tendresse, il leur sourit tendrement, son cœur nage dans le plaisir de les avoir sauvés. Sa maison s’écroule avez un bruit affreux, à peine détourne-t-il la tête; il a sauvé tous ses biens. O hommes, laissez-lui quelques moyens de se procurer de la subsistance, & je ne crains rien pour le sort de sa famille. La tendresse augmente ses forces, il les consacre au bonheur de ce qu’il aime. Chaque succès est un nouveau plaisir; il mouille de larmes délicieuses le pain que lui ont procuré ses sueurs, il le distribue à son pere, à sa femme, à ses enfans. La satisfaction brille dans ses regards; il jouit de leur contentement & de leur joie; un instant le dédommage des peines de toute une journée. Il se repose, puis il court mériter de nouveaux plaisirs.
Heureuse famille, laissez-moi jouir un instant du spectacle de votre bonheur; laissez-moi prendre au milieu de vous des leçons de sagesse &
de vertu! Comme votre tendresse jette un voile sur les défauts attachés à la nature humaine! comme l’indulgence essuie parmi vous les larmes du repentir! Jamais les fautes des enfans n’excitent la fureur du pere ou de la mere; jamais la tristesse de l’époux n’altere la douceur de l’épouse. Occupés sans cesse à se prévenir, à se soulager, à se pardonner mutuellement; les foiblesses des uns font briller les vertus des autres. Une fille coupable paroît aux yeux de sa mere: celle-ci ne la regarde point avec colere, son œil ne respire point la vengeance. Le tendre reproche éclate dans les yeux, il se mêle aux larmes maternelles; elle laisse tomber sa tête sur le sein de sa fille coupable, elle sanglote ― Malheureuse, j’en mourrai de douleur! Elle ne peut en dire davantage. A ces mots, le cœur de la fille se brise, elle verse un torrent de larmes; elle serre sa mere entre ses bras. — O ma mere, ne pleurez plus: moi, causer votre mort! Ah! par pitié pardonnez-moi: jamais, non, jamais…… sa mere jette sur elle des regards de compassion; elle voit son repentir, elle lui abandonne une de ses mains: jamais la même faute ne fera saigner son cœur maternel.
Est-ce dans les palais des grands qu’on voit ces scenes attendrissantes?
Est-ce sous des lambris dorés que le tendre sentiment vient chercher les cœurs? Ils s’ouvrent, ces palais superbes; quel spectacle différent!
L’orgueil dans les bras de la mollesse calcule froidement ses pénibles jouissances; il prépare le matin les sacrifices qu’il doit offrir dans la journée à mille divinités frivoles. Jamais le sourire de la tendresse ne fait passer la joie dans son cœur. Une femme qui porte le nom d’épouse & de mere, sans en avoir connu ni les devoirs, ni les douceurs, s’occupe majestueusement du grand ouvrage de sa parure; ses femmes empressées élevent l’édifice pompeux de sa chevelure; des heures suffisent à peine à ce grand travail. On entend du bruit, quelqu’un vient; le feu du plaisir brille dans ses yeux. O mere de famille, est-ce ton époux, sont-ce tes enfans qui viennent jouir de tes embrassemens?
Hélas! c’est un de ces êtres qui se font un métier du crime, qui comptent leurs plaisirs par les victimes qu’ils immolent, qui portent l’ignominie de famille en famille.
Elles paroissent cependant, ces créatures innocentes qui te doivent la vie; tu les apperçois à peine: le doux nom de mere est interdit à la bouche de tes enfans, comme le sentiment en est étranger à ton cœur. Ils approchent en tremblant, ils baisent avec respect la main de Madame; puis ils retournent sous la férule d’un valet qui, sous le beau nom de précepteur, leur inspire ses ridicules & ses vices. Malheureuse, frémis!
tu te rends complice des crimes qu’ils commettront un jour, ta froideur détruit dans leur ame le germe du sentiment qui devoit produire des vertus; c’est dans les bras d’une mere qu’il pouvoit se développer.
Mais les richesses n’endurcissent pas toujours le cœur; elles procurent à l’ame sensible qui les possede, mille jouissances délicieuses. Si les plaisirs du riche vertueux ne sont pas aussi vifs que ceux du pere indigent qui donne à sa famille un pain trempé de ses sueurs, ils sont plus étendus & plus variés. O Dorval, je t’ai vu serrer tes enfans contre ton cœur! je t’ai vu leur donner des leçons & des exemples de vertu. J’ai vu les larmes du sentiment couler de tes yeux attendris. Je me souviens encore de ce jour, (le souvenir n’en sortira jamais de mon cœur), de ce jour où nous regardions avec intérêt plusieurs malheureux que ta voix bienfaisante avoit appellés pour faire un chemin dans un endroit où le malheureux vigneron avoit vu briser plusieurs fois la voiture qui portoit sa récolte. Ils travailloient avec ardeur. Un vieillard étoit parmi eux; il pouvoit à peine lever la pioche qu’il avoit entre les mains: il la levoit avec effort, & elle retomboit par la seule force de son propre poids. Nous nous approchâmes, tu lui fis des questions, & voici ce qu’il nous dit: Je suis du village qui est derriere cette montagne, j’ai plusieurs enfans qui sont mariés; tous ont refusé de prendre soin de ma vieillesse, à l’exception du plus jeune.
Quoiqu’il soit le plus pauvre, & qu’il n’ait d’autre ressource que son travail, il a soutenu ma vieillesse languissante. Tous ses freres m’avoient chassé de leurs maisons, il me reçut dans sa cabane, & il partage avec moi le pain de son travail. Depuis huit jours, la fievre le retient au lit, & nous n’avons plus de pain. Hier, j’appris que vous donniez de ouvrage à tous ceux qui n’en avoient point, & ce matin, je suis venu travailler avec les autres, & gagner de quoi soutenir la famille de mon malheureux fils. Tes larmes couloient, ô bon Dorval, tu ne pouvois parler. Enfin tu lui dis: O mon pere! ne travaille plus, je vais te faire donner de quoi soulager ta vertueuse famille.
De retour à la maison, tu racontas cette aventure à tes enfans; tous t’écoutoient attentivement: tu pleuras encore en parlant de ce bon viellard, & les larmes couloient aussi des yeux de tes enfans. O Dorval, ta vertu ne périra point sur la terre! ils te ressembleront un jour, tes enfans! Les leçons de vertu s’effacent aisément, les exemples ne s’oublient point, ils se gravent dans le cœur.
Hommes méchans, jouissez de vos plaisirs faux & trompeurs! écrasez sous vos pieds ceux qui s’opposent au cours de vos passions déréglées! que l’exemple de vos crimes forge le triple airain qui doit environner un jour le cœur de vos enfans! que l’égoïsme cruel vous séduise par l’appât trompeur de les froides jouissances! Pour moi, je me dirai sans cesse: Heureux qui peut vivre éloigné de vous! heureux qui peut vous servir sans être connu de vous!
Bois sacré dont les ombres bienfaisantes répandent la joie dans mon cœur, dérobe mon existence aux regards perfides du méchant! Que tes branches touffues cachent ma cabane à ses yeux inquiets! elle exciteroit son envie, il viendroit s’en emparer, il se rendroit maître de mon champ; peut-être m’en feroit-il un tombeau. Et s’il me laissoit la vie, qu’en ferois-je de cette triste vie? La justice ne s’obtient qu’à prix d’argent; & je n’aurois plus rien. Je mourrois de besoin, avant d’avoir pu me traîner à la porte des tribunaux, avant d’avoir pu faire entendre ma voix à des juges.
Aimable & douce solitude, tu m’as fait goûter le bonheur; c’est sous ton ombrage sacré que j’ai appris à me dégager de cette foule de besoins qui me rendoient esclave; c’est ici que j’ai appris à connoître que je n’étois qu’un homme, foible animal dont l’orgueil est ridicule, dont les plaisirs consistent dans des sensations passageres & dans les sentimens délicieux que produit l’enthousiasme de la vertu. J’ai appris que le mensonge a corrompu le cœur de presque tous les hommes; que leur commerce est faux & trompeur; qu’il faut les fuir, si l’on ne veut être associé à leur injustice; qu’il n’y a de bon dans le monde que le plaisir d’aimer & de faire du bien; que le plaisir d’être aimé est une chimere qui trompe presque toujours les malheureux qui s’y livrent; que l’indulgence est la premiere de toutes les vertus, & la mort le plus grand de tous les biens.
DIXIEME NUIT.
La Mort.
Non, non, je ne les écouterai plus, ces pressentimens inquiets qui m’annoncent le malheur; je les rejetterai loin de moi. L’espérance descend du haut des cieux, elle sourit à mon cœur; elle m’apporte la douce consolation. Je verrai sans frémir les maux que le sort me destine; il me poursuivront en vain. Un asile s’ouvre à mes regards, asile impénétrable à la fureur des tyrans; asile aux portes duquel la haine & la vengeance s’arrêtent effrayées, & lâchent en tremblant la proie qui leur échappe.
O Mort, c’est ton temple sacré! J’écarte les nuages affreux dont les hommes l’ont couvert; je déchire le voile effrayant qui m’en déroboit l’entrée. Que vois-je? Une Divinité bienfaisante tend les bras aux mortels effrayés qui l’abordent en tremblant; son trône est environné d’une lumiere éternelle; la Vérité brille à ses côtés. Le doux repos, l’aimable paix y regnent avec elle, ils offrent aux mortels ingrats leurs coupes enchantées. Fatigués de la course pénible de la vie, les hommes y boivent avec avidité; ils ont oublié leurs maux.
Quelle fureur porte l’homme à dénaturer les doux présens du ciel? quelle ingratitude affreuse lui fait trouver des maux dans la fin de tous ses maux? C’est ainsi que sa malheureuse inquiétude a détruit tous les charmes de l’amour, en le chargeant de fers: c’est ainsi qu’il verse le fiel de la crainte dans le cœur de l’innocent, & trouble la joie pure que les bienfaits de l’Être Suprême y avoient fait naître, en armant cet Être plein de bonté du glaive sanglant de la vengeance: c’est ainsi qu’il revêt la Mort d’une forme hideuse. Il la couvre d’un voile sombre, il met entre ses mains une faulx menaçante; elle brille, cette faulx terrible, à la lueur des pâles flambeaux dont elle est environnée. Le spectre hideux s’avance, il moissonne les mortels tremblans; ils tombent sous ses coups, comme l’herbe sous le bras du faucheur.
Hommes insensés! vous-mêmes avez forgé ce monstre qui vous effraie, la Mort n’a point ces caracteres affreux. Elle regne en souriant sur univers; elle vient d’un air attendri essuyer les larmes du malheureux, elle l’arrache à la fureur de l’envie, de la haine, de la vengeance; elle rompt tous ses fers, elle le rend à la nature. La Mort ne porte point une faulx tranchante, elle ne frappe point avec fureur. Présente à la naissance de l’enfant, elle dirige les premiers pas vers la tombe, elle en applanit le chemin; c’est une pente douce & insensible, il y descend imperceptiblement; à mesure qu’il avance, la vieillesse affoiblit ses organes, éteint le feu de ses désirs. Déjà le plaisir s’éloigne de les regards, il fuit; il le voit s’éloigner sans regret; il ne pourroit plus en jouir. Il s’affoiblit, la douleur n’exerce plus sur lui qu’un empire vague & confus; il s’éloigne d’elle en approchant du tombeau; bientôt il ne la sent plus, & la Mort retire doucement de ses levres froides la coupe épuisée de la vie.
Telle que le doux sommeil, la Mort apporte le bonheur aux malheureux humains. Le sommeil frappe de son sceptre magique l’homme accablé du poids de ses peines; aussi-tôt ses organes se refusent aux objets extérieurs; son œil se ferme, son oreille n’entend plus, le monde s’éloigne de sa pensée comme une vapeur légere; son ame délivrée de ses chaînes descend voluptueusement dans le temple sacré du repos. Les songes caressans essuient les traces de ses larmes, ils soufflent les plaisirs dans son cœur, dans son cœur que les noirs soucis rongeoient impitoyablement. Les maux attendent son réveil pour reprendre leur empire: la Mort n’a point de réveil.
La douleur, telle qu’une ennemie cruelle, rugit sans cesse autour de l’homme, quelquefois elle l’attaque avec fureur. Son état seroit affreux, s’il restoit en proie à ses tourmens; mais la Mort vient à son secours, elle l’arrache à sa fureur, elle le couvre de son bouclier impénétrable. Le plomb terrible sort en vain du bronze qui le vomit; il vole, il frappe le soldat intrépide; la douleur croit saisir sa proie, elle ne trouve qu’un cadavre insensible.
Je vois sans frayeur ouvrir la tombe qui doit ensevelir ma dépouille mortelle; je considere tranquillement la fosse où bientôt je ne serai plus que poussiere & ossemens. A cette vue, l’injustice des hommes me paroît moins révoltante, la tyrannie moins odieuse; la colere s’éteint dans mon cœur; je sens expirer sur mes levres l’expression du reproche &
de la vengeance. Je m’écrie: O hommes, que m’importe votre méchanceté!
elle passe comme l’ombre. Pourquoi vous poursuivrois-je? pourquoi voudrois-je me venger de vos injustices? Foibles comme moi, nous tomberions tous deux en poussiere au moment où ma haine voudroit vous frapper. Lorsque ma cendre restera froidement sous cette tombe, qu’aurai-je gagné à faire le mal? Lorsque la cendre de mon ennemi sera mêlée à la mienne, que seront nos disputes & nos haines? le choc ridicule de deux êtres orgueilleux qui tomboient en poussiere; le bourdonnement momentané de deux insectes éphémeres qui ont existé quelques instans dans les convulsions de la haine.
Qu’est-ce que ce cadavre, reste inanimé d’un être malheureux? Il est entouré d’hommes, de femmes, & d’enfans qui l’arrosent de leurs larmes.
Insensés! votre ami, votre époux; votre pere, souffroit, il n’y a qu’un instant, & vous ne versiez point de larmes: maintenant il ne souffre plus, & vous pleurez! Ah! cessez de plaindre son sort; la guerre, la famine, la peste & les autres fléaux ravageront en vain les campagnes désolées, il ne craindra point leurs fureurs; il ne connoît plus de maux sur la terre. Les peines vous accablent, les chagrins vous dévorent, &
vous pleurez sur ce cadavre insensible! Hélas! ce n’est pas sur les morts, c’est sur les vivans qu’il faut pleurer.
Réjouissez-vous, il est délivré du fardeau de la vie. Ne le couvrez point d’un drap sombre parsemé de figures affreuses; n’allumez point autour de lui des flambeaux lugubres dont la pâle lumiere se mêlant à l’horreur des ténebres, porte l’effroi dans l’ame; ne l’accompagnez point au tombeau en longs habits de deuil, regardant la terre d’un air triste & accablé: mettez plutôt sur sa tête une couronne de fleurs; qu’une joie douce brille sur vos visages, elle honorera son triomphe; descendez-le dans le tombeau, en chantant les louanges de la Mort.
Qu’ai-je dit? la Mort n’est point terrible? l’homme ne doit point trembler à son aspect? elle lui apporte le bonheur? Non, non; elle est affreuse pour le méchant. Elle ouvre à ses yeux les portes de l’éternité. Sa conscience le trouble, l’épouvante; il tremble en descendant dans ce gouffre immense, il porte avec effroi ses regards dans l’avenir ténébreux, des cris lugubres & plaintifs sortent en longs sifflemens du milieu des ténebres; ce sont les cris des malheureux qu’il a sacrifiés à ses passions injustes; ils l’appellent du fond de l’abyme, ils demandent vengeance.
O vous qui regardez avec dédain les mortels que le sort vous a soumis, vous qui croyez tenir de votre naissance le droit barbare de faire gémir vos semblables sous le joug de oppression, vous qui vous jouez de la vie & du bonheur des hommes, tremblez! les malheureux vont être vengés. La voyez-vous approcher, cette Mort affreuse? elle n’est terrible que pour vous. Elle s’avance; ses regards sont menaçans; la Vérité, la Vérité vengeresse la précede; elle porte dans une de ses mains un faisceau de serpens, elle agite de l’autre un flambeau lugubre; sa pâle lumiere a déjà porté l’effroi dans les voûtes de vos retraites, elle frappe à la porte de vos palais; le Mensonge effrayé à la vue de son ennemie, lui en livre l’entrée. La Mort vous fixe, elle leve son bras terrible……
Vous frémissez, vous des Héros, vous les Maîtres du monde! vous des Dieux! vous qui n’aviez d’autre raison que l’orgueil de votre volonté!
Où est votre puissance? c’étoit un songe, le réveil est affreux.
Qu’avez-vous gagné à être méchans?
L’éternité! quel mot terrible! ô Mort, où conduis-tu mes pas?
M’arraches-tu à des maux cruels pour me livrer à des maux plus cruels encore? Sentirai-je encore mon existence, lorsque mes organes glacés seront sans mouvement & sans vie? quel monde nouveau va s’offrir à mon ame?… O nature, j’ai vécu selon tes saintes loix; je me jette avec confiance dans ton sein maternel, tu prendras soin de mon bonheur.
Non, elle ne périra point, cette ame où je me suis formé un rampart contre la tyrannie & l’injustice, ce moi où le sentiment délicieux de l’existence s’est fait sentir avec tant de charmes, ce moi est un bien dans la nature, c’est un être de plus; l’Être Suprême ne le fera point rentrer dans le néant. Il est plus à ses yeux que le grain de sable dont il ne permet pas la destruction. Quoi! tous les hommes réunis ne pourront anéantir le moindre grain de poussiere que l’air agite à son gré, & le caprice d’un seul homme pourroit plonger dans le néant ce principe divin, qui remplit de joie le cœur d’un être sensible! Non, non; ma pensée s’élance au-delà des portes du trépas. Un feu divin brûle mon cœur. Je parcours avec ardeur l’espace immense; j’y découvre des milliers de mondes où ces principes éternels, unis à de nouveaux organes, éprouvent de nouveaux plaisirs, se perfectionnent successivement par l’expérience du bien & du mal, & parviennent enfin à être réunis à la source pure de tous les êtres dont ils étoient tirés.
Telles sont ces eaux que le soleil attire de la vaste étendue des mers.
Elles se dispersent sur la terre sous mille formes différentes; elles tombent dans les abymes, elles se précipitent dans les cavités; elles en ressortent ensuite pour errer dans mille canaux divers. Tantôt elles coulent paisiblement au milieu de la verdure & des fleurs, tantôt elles ne reçoivent dans leur sein que l’image aride d’une chaîne de rochers escarpés & sauvages; souvent elles sont troublées par des vents orageux, quelquefois elles offrent une surface riante aux jeux folâtres des Zéphyrs: & cette vicissitude continuelle, les conduit enfin dans le sein de cette mer immense dont elles étoient sorties.
Telle est la loi générale de la nature; tout change d’état & de forme, rien ne peut être anéanti. La chenille rampe un instant sur la feuille de arbre qui la nourrit, elle paroît devoir périr dans le tombeau qu’elle s’est formé; mais bientôt, rompant ses enveloppes, elle sort triomphante; &, citoyenne d’un nouvel élément, fait briller à nos yeux le vif éclat de sa parure.
Hommes barbares, cette espérance me donne des forces contre votre tyrannie! elle enivre mon cœur. Je ne sens plus le poids des fers dont vous me chargez. Accablez-moi de maux, vous avancez le moment de mon bonheur, le moment où, délivré de votre présence odieuse, je volerai dans des contrées plus pures où les cœurs droits jouiront du bonheur.
Dieu ne vous a point fait l’instrument de ses vengeances: ce n’est pas pour tourmenter ses créatures qu’il a mis entre vos mains le glaive meurtrier, c’est pour les protéger & les défendre; ou plutôt il n’a point mis de glaive entre vos mains, c’est votre cruauté qui a aiguisé le fer. Votre haine poursuit en vain les hommes, la nature se joue de vos efforts. Au milieu des tourmens que vous préparez aux victimes de votre cruauté, elle les caresse dans son sein maternel, elle leur ôte l’usage de leurs sens. C’est la matiere insensible que vous déchirez, c’est la matiere qui palpite sous le fer de vos bourreaux; l’homme n’a plus le sentiment de la douleur; & bientôt il aura celui des biens que vous lui procurez, en lui donnant la mort.
FIN.
Note du transcripteur On a fidèlement reproduit l’orthographe et l’accentuation du livre, sauf que dans les mots suivants, qui ont été corrigés selon l’usage courant dans le texte:
• page 1, ligne 2: CHAMPETRE → CHAMPÊTRE
• p. 6, l. 15: Ét vous → Et vous
• p. 90, l. 5: me trouvé-je → me trouve-je • p. 105, l. 11: extrêmités → extrémités • p. 117, l. 8: d’ètre époux → d’être époux • p. 123, l. 7: l’illusion disparoit → l’illusion disparoît • p. 130, l. 11: dégoutantes → dégoûtantes • p. 198, l. 3: traine → traîne
• p. 210, l. 15: succedent → succédent
Vous avez terminé Les nuits champêtres
J.-Charles (Jean-Charles) Laveaux