Les Portes de l'Enfer
—Oui, ma Soeur, c’est pour une femme…
Le Baiser
—Oui, ma Soeur, c’est pour une femme qu’il s’est fait ça, mon pauvre petit! Depuis qu’il l’avait connue, il n’était plus le même. Lui d’habitude doux, poli, il était devenu méchant et brusque. Il me contait des histoires pour ne pas me donner sa paye, le samedi. Des fois, je l’attendais jusqu’à des deux heures du matin, et, lorsque je l’avais entendu fermer la porte, et que, tout doucement, pour qu’il ne se doute pas que je le guettais, j’entrais à pas de loup dans sa chambre, je voyais qu’il avait les yeux gonflés et qu’il pleurait, tout en dormant.
D’abord, j’ai cru qu’il avait des ennuis à l’atelier. J’allai chez son patron, et son patron me dit: «Mais non. Seulement, nous remarquons aussi qu’il se dérange, qu’il n’est plus à son travail comme avant. Il doit avoir de mauvaises fréquentations.» Alors, en prenant bien garde qu’il ne s’aperçoive de rien, je l’ai surveillé, et j’ai appris qu’il était avec une fille du quartier, une drôlesse, une fille des rues—excusez-moi—qui, le soir, se promenait sur le trottoir pour chercher des hommes.
Ç’aurait été une ouvrière comme lui, malgré que je sois vieille et que j’aie besoin de ce qu’il gagnait pour vivre, je les aurais mariés. Mais ça!… Pourtant, j’allai la trouver. Je lui dis de me le laisser, que je n’avais que lui. Elle m’a mise à la porte, avec des mots… et, dans l’escalier, je l’entendais qui me criait:
—Te le prendre? Eh bien! tu vas voir si je vais te le renvoyer…
Le lendemain, on me rapporta mon petit sur une civière. Il avait une balle dans la poitrine. A ce que j’ai compris ou deviné, il avait dû se disputer avec elle, rapport à moi, et puis à cause qu’il ne lui donnait pas assez d’argent. Quand il a senti qu’elle s’était assez amusée, qu’elle ne voulait plus de lui, sans penser ni à son mal, ni à moi, ni à rien, perdant la tête, quoi, il a tenté de se suicider. Ah! c’est bien de la peine, à mon âge!
Debout près du lit du blessé, la Religieuse avait écouté sans mot dire. Le malade, dans le coma, happait l’air par petits appels saccadés. La mère continua, toute tremblante:
—Et, qu’est-ce qu’a dit le médecin?… Y a-t-il de l’espoir?
—C’est bien grave, ma pauvre femme, mais il ne faut pas désespérer. Il est jeune… Maintenant, rentrez chez vous. Il ne faut pas, lorsqu’il ouvrira les yeux, qu’il ait l’émotion de vous voir. Soyez sans crainte, il sera bien soigné. Vous pourrez venir un moment demain, tous les jours.
Pleurant plus fort, mais se mordant les lèvres pour que, des autres lits, on n’entendît pas ses sanglots, la vieille s’en alla, se retournant à chaque pas vers la rangée des lits blancs tous pareils.
Un grand silence planait sur la salle. Le soir tombait très doucement. Le bruit, les chuchotements qu’avait fait naître l’arrivée d’un entrant s’étaient tus peu à peu. C’était l’heure où les malades fatigués s’assoupissent. La Soeur s’assit au chevet du blessé.
Elle était toute jeune. Ses yeux étaient clairs, et son regard avait l’étonnement des regards d’enfant. Sa bouche n’avait pas encore pris ce pli que donnent aux lèvres les prières chuchotées sans cesse. Son visage était rose et doux; les cheveux qui, parfois, glissaient de la cornette sur son front, y mettaient un reflet d’or. Cependant, malgré son rire de petite fille, elle savait les mots qui calment les douleurs. Sa voix avait, pour parler aux malades, ces inflexions de tendresse qu’a la voix d’une maman ou d’une soeur aînée.
Vers le milieu de la nuit, le blessé reprit connaissance. La Soeur ne l’avait pas quitté. Il voulait questionner. Elle le fit taire. Il obéit, docile, et s’assoupit encore.
Durant les premiers jours, il la vit ainsi, presque sans cesse, assise près de lui. Il parlait peu, craintif, presque honteux, et demeurait des heures entières immobile, les yeux clos, soulevant seulement les paupières, quand la porte s’ouvrait, puis les refermant aussitôt pour retomber dans sa torpeur.
Dans ces très courts instants, une ou deux fois il avait dit, timidement:
—Ma Soeur…
Et quand la Soeur, penchée vers lui, avait répondu:
—Quoi donc, petit?
Soudain replié sur lui-même, il avait murmuré:
—Rien… Rien…
Un matin, il s’enhardit:
—Dites-moi, ma Soeur, depuis que je suis là, personne n’est venu demander de mes nouvelles?
—Mais si, votre maman, vous savez bien?
—Oui… Mais, en dehors d’elle?
—Non, personne.
Il hocha la tête, et ses cils se mouillèrent.
—Allons, petit, il ne faut pas pleurer.
Mais lui, pris à présent, après son long mutisme, d’un grand besoin de confier sa peine à quelqu’un:
—Ce n’est pas bien… Je peux vous dire tout, vous êtes bonne avec moi… et ça me soulagera de vous causer… Maman ne sait pas, elle croit que j’ai été blessé par accident… Eh bien! ce n’est pas vrai. J’ai voulu me tuer…
La Soeur l’arrêta d’un geste:
—Elle sait…
—Ah!…
Il se tut, puis, hochant la tête:
—Ma pauvre vieille!… Je lui ai fait bien de la peine! Il faut me pardonner… ce n’est pas de ma faute… J’étais si malheureux. Quand cette femme m’a quitté, j’ai cru que je ne pourrais plus vivre. Je l’aimais tant!… Elle aurait fait de moi ce qu’elle aurait voulu… Et vous voyez, elle me sait malade, bien malade à cause d’elle… Elle ne vient pas même me voir. Quand j’épiais, en entendant grincer la porte, c’est elle que j’attendais… je l’espérais. A présent, je suis bien sûr qu’elle ne viendra pas… Je préfère ça… Je ne penserai plus à elle… Je ne l’aimerai plus… Non, je ne l’aime plus…
Des larmes, coulant sur ses joues, démentaient ses paroles.
Il réfléchit, et reprit:
—C’est un grand péché, n’est-ce pas, ma Soeur, que de vouloir se suicider?
—Un très grand péché. Le plus grand.
—Quand on est trop malheureux, cependant… Vous qui avez toujours prié le bon Dieu, vous ne connaissez pas ça…
Elle baissa la tête, joignit les mains, ses épaules parurent frissonner, les ailes de sa coiffe battirent, et d’une voix si basse qu’on ne pouvait savoir si des larmes n’y tremblaient pas:
—Chut… chut… Ne vous fatiguez pas… Reposez-vous, petit…
Le début de la nuit fut bon. Vers deux heures, le malade s’agita.
—Eh bien! dit la Soeur qu’on avait éveillée, qu’est-ce que c’est?… On n’est pas sage?
Il répondit des mots incohérents, la parole dure, saccadée.
Elle avait pris une de ses mains dans la sienne, et de l’autre épongeait son visage couvert de sueur, essayant de le calmer.
Lui, à ce contact, sous cette lente caresse, s’apaisait. Sa voix se faisait moins tranchante, ses paroles moins heurtées, et leur sens devenait plus clair. Il parlait avec, parfois, une intonation de colère.
—Ah! te voilà?… Mais oui. Une autre fois, j’arriverai plus tôt. Je suis allé un peu loin pour t’apporter des fleurs… Pas jolies?… Dimanche, si tu veux, nous sortirons ensemble. On ira déjeuner au bord de l’eau, et le soir, on se couchera de bonne heure. On aura toute la nuit pour s’aimer… Si tu savais comme je t’aime! J’aime tes yeux, tes cheveux, ta peau qui sent bon.
Il disait tout cela d’une voix suppliante, comme une prière passionnée.
Ensuite, il se remit à parler vite, brouillant les mots.
La Soeur, le regard perdu, laissait passer sans les interrompre toutes ces phrases, et c’était comme une musique d’amour, sur qui chantait la prière que ses lèvres machinalement, murmuraient.
Le malade geignait. Tout à coup, comme il semblait près de s’assoupir, il se dressa, d’un brusque coup de reins.
—Qu’est-ce que tu dis?… M’en aller?… Ne plus revenir?…
Il haletait, le souffle court, pénible, rauque, et cette sorte de râle fit tressaillir la religieuse.
Elle prit une lumière, et l’approcha de lui.
Il était blême, avec des yeux troubles et fous. De grandes ombres descendaient de ses joues aux commissures de ses lèvres. Ses tempes semblaient s’être aplaties. Ses cheveux, luisants de sueur, collaient par mèches à son front, et les ailes de son nez aminci battaient à coups précipités, tirant vers elles tout le visage.
Ah! qu’elle les connaissait, ces faces d’agonie tourmentées et terribles, comme si l’âme voulait en une seconde y revivre toute sa vie…
A mi-voix, pour ne pas troubler le repos des autres malades, elle dit à une infirmière:
—Vite… vite… allez chercher l’interne de garde, l’aumônier… le 6 est bien mal…
Elle s’était agenouillée près du lit:
—Mon Dieu! que votre volonté soit faite, mais pardonnez à cet enfant.
L’agonisant avait pris ses mains dans les siennes, et délirait encore, mais d’une voix lointaine, lointaine…
—Reste… Je te donnerai tout ce que tu voudras… Pourvu que tu ne me quittes pas… Si tu me laisses, je mourrai… Viens…
D’un geste lent, il attirait la Soeur vers lui.
—Viens…
Arc-bouté sur ses coudes, il se souleva:
—Viens… viens…
Sa tête effleurait le front de la religieuse. Le cou tendu, il se pencha vers elle.
—Viens… Je t’adore…
Il frôlait ses yeux et ses joues… Il descendit jusqu’à ses lèvres:
Elle eut un tressaillement, se raidit et voulut l’écarter.
Mais lui, la saisit aux épaules, et, traînant son rêve jusqu’au seuil de l’éternité, implora:
—Oh! reste… je t’aime…
… Elle ferma les yeux, et inclina la tête. Le mourant prit sa bouche et la meurtrit d’un baiser silencieux, profond, un de ces grands baisers où les êtres se mêlent, un baiser pareil à ceux qu’il avait appris entre les bras de la prostituée.
Sous la caresse, les lèvres de la Soeur s’étaient disjointes et tremblaient… d’une dernière prière ou d’un premier frisson?… ayant, en souvenir peut-être d’un amour défunt, prêté sa chair de vierge à cette illusion d’adieu.
Le Rapide de 10 h. 50
—Comment ça, vous nous quittez? me dit l’infirme…
—Il le faut. Je dois être à Marseille lundi matin. Je prends ce soir, à la gare de Lyon, le rapide de 10 heures 50. C’est un bon train… Mais, vous devez le connaître, puisque, si je ne me trompe, avant votre maladie, vous étiez employé au P.L.M.?
Il ferma les yeux, et, devenu soudain très pâle, murmura:
—Oui… je le connais… oh! oui!…
De grosses larmes coulaient sur ses joues. Il se tut un instant, et reprit:
—Personne ne le connaît mieux que moi!…
Croyant que le seul souvenir de son ancienne profession l’avait attendri, je lui dis:
—Ah! c’est un beau métier! Un métier intelligent!
Il tressaillit, et, son corps paralysé tendu dans un effort violent, les yeux secs, mais remplis d’angoisse, protesta:
—Oh! monsieur! Ne dites pas cela! Un beau métier?… Vous voulez dire un métier de terreur et de mort… Un métier d’épouvante et de cauchemars… Tenez… Je ne vous suis rien, pourtant, faites-moi un plaisir… Prenez le train que vous voudrez, mais pas celui de 10 heures
50…
—Pourquoi? fis-je en souriant. Seriez-vous superstitieux?
—Je ne suis pas superstitieux… Je suis simplement le mécanicien qui conduisait le rapide 17 le jour de la catastrophe du 24 juillet 1894. Et, c’est un tel souvenir dans ma vie, que rien ne pourra jamais l’effacer de ma mémoire…
Nous étions partis de la gare de Lyon à l’heure réglementaire, et nous roulions depuis deux heures environ.—Il avait fait une journée étouffante.—Sur la plate-forme de la machine, malgré la vitesse considérable à laquelle nous marchions, l’air nous arrivait dans la figure, lourd, écoeurant. Un vrai temps d’orage, quoi…
Tout d’un coup, comme si l’on avait tourné le bouton d’une lampe électrique, tout s’éteignit dans le ciel. Plus une étoile. Plus de lune, et de grands éclairs qui rayaient la nuit d’une clarté si violente et si blanche, qu’après eux l’obscurité semblait aussi épaisse que de l’encre.
Je dis à mon chauffeur:
—Ça y est! Il va pleuvoir!
—Il ne sera que temps! C’est à n’y plus tenir dans cette fournaise. Par exemple, il faudra faire attention aux signaux.
—Pas peur! J’ouvre l’oeil!
Cela tonnait si fort que je n’entendais plus ni le fracas des roues, ni le souffle de la locomotive.
La pluie ne venait toujours pas, et l’orage se rapprochait. Nous filions dans sa direction. On aurait dit que nous courions après.
On a beau n’être pas poltron, cela fait tout de même quelque chose de se sentir lancé dans la tourmente sur cette bête d’acier qui fonce comme une folle.
Devant nous—oh! pas à cent mètres—un éclair piqua droit au sol, et il flambait encore devant moi, qu’une détonation terrible retentit, puis une autre, si déchirante, que je fermai les yeux, et m’abattis sur les genoux.
Je demeurai ainsi quelques secondes, ahuri, assommé, dans cette espèce de torpeur où doivent se trouver les gens après un formidable coup de poing sur la nuque.
Enfin, je revins à moi. J’étais toujours sur les genoux, le dos appuyé à la paroi de la plate-forme. Il me semblait que je revenais de centaines de lieues. J’essayai de me relever. Impossible. Mes jambes restaient sous moi, molles, impuissantes. Je crus m’être cassé quelque chose dans ma chute. Pourtant, je n’éprouvais aucune douleur, si légère fût-elle. Je voulus, m’aidant de mes mains, me redresser… Mes bras pendaient inertes à mes côtés!
J’étais là, affolé, avec cette sensation vraiment extraordinaire que mes bras ni mes jambes n’étaient plus à moi; que je ne leur commandais plus… ou qu’ils ne voulaient plus m’obéir… que c’étaient des choses sans vie, tout comme mes vêtements que le vent soulevait… Je ne sais quel sentiment ou quelle force m’empêchaient d’ouvrir les yeux.
Nous roulions à toute vitesse. L’orage grondait encore, mais moins rude, plus éloigné. La pluie tombait. Je l’entendais crépiter sur l’acier, et je sentais des gouttes tièdes sur ma figure.
Une grande détente s’était faite en moi. Je me sentais vraiment bien, tout à fait bien, un peu las seulement. Le souvenir de mon métier, de mon travail, m’arracha cependant à ma somnolence, et, ne comprenant pas encore par quel étrange phénomène j’étais comme paralysé, j’appelai mon chauffeur pour qu’il m’aidât à me relever:
Pas de réponse!
Il y a un bruit étourdissant sur une machine en vitesse. Je le hélai plus fort.
—François! Hé! François! Un coup de main!…
Rien! Alors, une angoisse me prit. J’eus peur. Peur de qui? de quoi?… Je ne savais pas… J’ouvris les yeux et je poussai un hurlement: oui, je dus hurler d’épouvante.
La plate-forme était vide. Mon chauffeur avait disparu!
Dans cette seconde, avec une rapidité, une clarté surprenantes, tout ce qui s’était passé depuis le coup de tonnerre m’apparut.
La foudre avait éclaté sur nous, tuant mon chauffeur qui avait roulé sur la voie. Moi, j’étais paralysé!…
Non, monsieur, quand je serais savant et que je chercherais des mots et des mots, nulle parole au monde ne saurait vous donner une idée de la terreur qui s’empara de moi.
Au feu, les soldats voient tomber leurs camarades autour d’eux, et n’en demeurent pas moins à leur poste, l’arme à la main. Mais ils savent d’où vient le coup qui les frappe. Ils regardent les corps effondrés. Ils redoutent la balle, et l’attendent pourtant. Mon compagnon à moi m’avait été enlevé comme par magie, arraché!… volatilisé!…
Ceci n’est rien encore. A peine cette première vision se fût-elle précisée, qu’une autre monta, et celle-là si terrible que je ne puis l’évoquer sans frémir.
Derrière moi, dans leurs wagons, deux cents voyageurs dormaient ou conversaient paisiblement; deux cents êtres humains emportés dans une course vertigineuse; deux cents, qui galopaient vers la mort, car ils n’avaient pour les conduire qu’une chose inerte et sans force, incapable même d’étendre un bras, un paralytique… un infirme… Moi!…
Et plus mon corps était incapable d’agir, plus ma pensée jonglait avec les visions, les souvenirs.
D’abord, ce fut le profil même de la ligne qui m’apparut. Devant moi, je voyais les rails luire sous le reflet de la lune. Nous filions! Nous filions!… Ah! je la retrouvais cette sensation de vitesse que l’habitude vous fait oublier! Le train passa comme un éclair dans une petite gare. Si vertigineuse que fût sa course, j’eus cependant le temps de distinguer dans un bureau, sur le quai, un employé qui sommeillait près de l’appareil télégraphique. Une ou deux trépidations sur la plaque tournante; le claquement des disques; la voie rayée par les rails entrecroisés, soudain plus large puis plus rétrécie… la tranchée profonde, et, de nouveau, la course dans la nuit…
Après, ce fut le tunnel où nous nous engouffrâmes dans un galop d’ouragan… Encore une fois la route libre. Maintenant, car je savais où nous étions, je songeais:
—Cette fois, nous déraillons. Dans deux minutes, nous arrivons à une courbe si accentuée qu’à l’allure où je roule, nos roues vont chasser hors du rail…
Le bon Dieu, sans doute, ne voulait pas que ce fut là encore. La machine, tout le train pencha… les rails grincèrent sous les roues affolées… et nous passâmes!…
Cette rampe avait été ma grande terreur. Je respirai. Les feux n’étant plus alimentés allaient s’éteindre… La machine s’arrêterait… Le garde-freins accourrait en tête du train… Je lui dirais ce qui avait eu lieu… Il poserait des pétards à l’avant et à l’arrière… Nous étions sauvés!…
Mais mon calme ne dura pas longtemps! Nous venions de brûler une gare, quand je vis une chose qui fit se dresser mes cheveux: le disque était fermé. La voie sur laquelle je m’engageais n’était pas libre…
Dès cet instant, comment je ne suis pas devenu fou, je ne sais pas. Imaginez ce qui peut se passer dans le cerveau d’un homme qui, lancé sur une locomotive à plus de cent à l’heure, est averti qu’un obstacle lui barre la route!…
Rien n’existait plus en moi que cette pensée:
—Si tu n’arrêtes pas, tu vas aller t’écraser avec tout ton train!—Pour éviter cette effrayante chose, il faudrait un geste! le simple geste de saisir les leviers qui sont à cinquante centimètres de toi… Mais ce geste, tu ne le feras pas. Tu ne peux pas le faire… et tu verras tout… tu assisteras au drame… tu vivras cette agonie cent fois plus effroyable que toutes les morts, d’apercevoir devant toi la chose sur laquelle tu iras te broyer… de la regarder grandir… de courir sur elle!…
Je voulais fermer les yeux… Je ne pouvais pas. C’était plus fort que moi, plus fort que tout. Il fallait… Et j’ai vu, oui, monsieur, j’ai vu! Je devinai l’obstacle avant même qu’il apparût. Bientôt, je n’eus plus de doute… C’était un train en détresse qui obstruait la voie. Je distinguai son ombre et ses feux d’arrière! Ça approchait… Ça approchait. Est-ce que je sais pourquoi je hurlai: «Au secours! Arrêtez!…» Qui pouvait m’entendre? Ça approchait. Tout était mort en moi, sauf la tête. Et celle-là vivait de l’effroyable vie de mes yeux qui voyaient dans la nuit, de mes oreilles qui percevaient tous les bruits pardessus le ronflement des roues; de ma volonté qui me lançait des ordres affolés, telle un chef qui essaie de ramener ses soldats en déroute.
Ça approchait!… Plus que cinq cents mètres… Plus que trois cents… Des ombres couraient sur la voie… plus que cent… Cent mètres, autant dire un éclair!… C’était la fin!… La rencontre… Le charnier… l’écrasement!…
Ah! monsieur! celui qui n’a pas vu ça!…
… Je suis revenu à moi sous un amas de décombres. Des appels affreux passaient dans la nuit. Je distinguai dans les champs des gens qui couraient en portant des lanternes, d’autres qui, dans leurs bras, soulevaient des blessés… et des cris… des pleurs…
Je voyais, j’entendais tout cela. Je ne souffrais pas. Je ne pensais pas… Je n’appelais pas à mon secours…
Entre deux poutres qui se croisaient au-dessus de ma tête, si près que mes lèvres les effleuraient, je regardais seulement un coin de ciel très doux, très pur, où une toute petite étoile tremblait, claire, jolie… et qui m’amusait…
Illusion…
Blême de froid, serrant au fond des poches les quelques sous qu’il avait récoltés depuis le matin à ouvrir et fermer les portières, la tête inclinée sur l’épaule, pour tenter d’échapper à la bise, le mendiant rôdait parmi la foule, trop las pour implorer les passants, trop glacé pour oser tendre sa main nue.
La neige descendait en tout petits flocons obliques, qui s’accrochaient dans sa barbe, ou fondaient dans son cou. Il ne s’en apercevait point et songeait:
—Si j’étais riche, une heure…—Je voudrais une voiture!…
Il s’arrêta, réfléchit un peu, hocha la tête, et se répondit à lui-même:
—Et puis après?…
Il reprit son rêve. Et toujours, à peine l’avait-il formulé, il haussait les épaules.
—Ce n’est pas cela! Est-il donc si difficile de trouver une minute de vrai bonheur…
… Comme il allait ainsi, il vit, sous le porche d’une maison, un autre mendiant qui grelottait, les traits tirés, la main tendue, demandant d’une voix si triste et si faible, qu’elle se perdait dans le murmure de la rue:
—La charité, s’il vous plaît… La charité…
Auprès du mendiant, un chien était assis, un pauvre chien au poil mouillé qui, transi, tremblant sur ses pattes, jappait très doucement en agitant la queue. Il s’arrêta. Le chien, devant cet autre compagnon de misère, jappa plus fort et le frôla de son museau.
Lui, regardait le mendiant, ses haillons, ses souliers éculés, ses pauvres mains bleuies de froid, sa face impassible, sa face livide aux yeux clos, et la pancarte grise qui s’étalait sur sa poitrine avec ce mot: «Aveugle.»
L’aveugle, sentant un homme arrêté près de lui, redit son refrain lamentable:
—Ayez pitié, monsieur… La charité…
Le mendiant demeurait immobile. Les passants pressaient le pas et détournaient la tête. Une femme emmitouflée de fourrures, suivie d’un valet en livrée qui l’abritait d’un parapluie, traversa la voûte, marchant vite, sur la pointe des pieds, garantissant sa bouche avec son manchon, et s’engouffra dans sa voiture.
L’aveugle murmurait toujours de sa voix monotone:
—Charité… S’il vous plaît…
Mais nul n’y faisait attention. Alors, le mendiant prit dans sa poche quelques sous, et les lui tendit. Le chien, voyant son geste, aboya de plaisir. L’aveugle referma ses doigts tremblants et dit:
—Merci, monsieur… Le bon Dieu vous le rende…
En s’entendant nommer «monsieur», le mendiant fut sur le point de s’écrier:
—Non! Pas monsieur, mon pauvre vieux! C’est un miséreux comme toi qui t’a écouté…
Mais il se tut, et sachant, lui, parler aux pauvres, répondit:
—Il n’y a pas de quoi, mon brave homme…
—Vous êtes bien bon, monsieur…, il fait si froid, d’avoir sorti la main de votre poche pour me donner. La saison n’est pas tendre aux infirmes!… Si vous saviez!…
Une immense pitié descendit dans le coeur du mendiant qui balbutia:
—Je sais… je sais…
Puis, oubliant devant cette infortune son infortune à lui, il ajouta:
—Vous êtes aveugle de naissance?
—Non… c’est avec l’âge, que c’est venu… Aux Quinze-Vingts, on m’a dit que c’était une maladie de vieillesse… la cataracte, qu’ils appellent, je crois… Mais je sais bien, moi, que ce n’est pas la vieillesse seulement qui m’a mis là!… C’est à force de souffrir, de pleurer… J’ai trop pleuré…
—Vous avez donc été bien malheureux?…
L’aveugle joignit les mains:
—Oh! monsieur!… Dans l’espace d’une année, j’ai perdu ma femme, ma fille, mes deux fils… tout ce que j’aimais… tout ce qui m’aimait… J’ai failli mourir moi-même, puis, j’ai guéri… Mais, je ne pouvais plus travailler… Alors, la misère est venue… la grande misère… Je ne mange pas tous tes jours, allez!… Je n’ai rien pris depuis hier qu’un bout de pain dont j’ai donné la moitié à mon chien… Avec ce que vous m’avez donné, je m’en achèterai un peu pour ce soir et demain.
Tout en l’écoutant, le mendiant remuait les sous au fond de sa poche. Il les tâtait, les palpait, distinguant au toucher les gros des petits. Il en compta vingt-trois. Alors, il dit:
—Venez avec moi. Il fait trop froid ici. Je vais vous emmener manger quelque chose.
L’aveugle rougit de plaisir, et balbutia:
—Oh! monsieur… vous êtes trop bon…
—Venez…
Il le prit par le bras, évitant de le frôler de ses bandes, pour que l’autre ne sentit point l’étoffe humide et trop légère: et ils se mirent en route. Le chien, le nez au vent, l’oreille vive, attentif, se faufilait entre les passants, tirant brusquement sur sa chaîne pour traverser au milieu des voitures. Ils marchèrent ainsi longtemps, puis s’arrêtèrent devant un petit restaurant, dans une rue obscure.
Le mendiant ouvrit la porte, et dit à l’aveugle:
—Entrez…
Ensuite, ayant cherché une table près du poêle, il le fit asseoir, et s’assit près de lui.
Des ouvriers, silencieux, mangeaient dans de petites assiettes lourdes. L’aveugle ayant détaché la laisse de son chien tendit les mains au feu, et soupira:
—Il fait bon, ici…
Le mendiant appela la fille qui servait et lui dit:
—Une soupe et du bouilli.
La bonne demanda:
—Et pour vous?…
—Rien.
Quand la soupe qui sentait bon les légumes et la viande fut devant lui, l’aveugle se mit à manger, lentement, sans parler. Le mendiant le contemplait, coupant de petits bouts de pain qu’il tendait au chien, sous la table. La soupe et la viande finies, il dit:
—Buvez un verre, ça vous donnera des jambes!
Ensuite, il héla la servante:
—Combien?
—Un franc cinq.
Il paya, laissa deux sous de pourboire, et fit lever son compagnon. Quand ils furent de nouveau dans la rue, il demanda:
—Est-ce loin, là où vous logez?
—Où sommes-nous?
—Près de la gare Saint-Lazare.
—Encore assez… Je couche dans un hangar, de l’autre côté de l’eau.
—Eh bien! je vais vous faire un bout de conduite.
L’aveugle remerciait toujours. Lui répliquait:
—Non… non… ça ne vaut pas la peine…
Sans qu’il s’expliquât pourquoi, il se sentait heureux, profondément heureux, plus heureux qu’il ne se souvenait d’avoir jamais été. Il marchait, perdu dans un rêve, ne songeant même pas que, lui non plus, n’avait pas mangé depuis la veille, qu’il n’avait pas un abri où coucher, oubliant sa misère, ses loques, et qu’il était un mendiant. De temps en temps, il disait doucement à l’aveugle:
—Je ne vais pas trop vite?… Vous n’êtes pas fatigué?…
L’aveugle, humble et reconnaissant, répondait:
—Non… oh! non, monsieur!…
Et lui, souriait de s’entendre appeler ainsi, bercé par cette illusion qu’il donnait à l’autre, et que l’autre lui rendait, d’être un heureux, un riche charitable…
Sur les quais, l’aveugle, sentant la fraîcheur de l’eau voisine, lui dit:
—Maintenant, je trouverai bien mon chemin tout seul. J’ai mon chien.
—Oui, je vais vous laisser, fit le mendiant, d’une voix grave.
Car une étrange pensée venait de naître en lui: ce mirage qu’il avait tant et si souvent souhaité, ne venait-il pas de se produire? N’avait-il pas eu quelques instants l’illusion du bonheur?… Ce que, dans son imagination, ni le luxe entrevu, ni la bonne chère, ni l’amour, n’avaient pu lui procurer, la route faite auprès de ce très humble ne venait-elle pas de le lui offrir?… Cet aveugle se douterait-il qu’il s’était appuyé au bras d’un mendiant pareil à lui? Lui-même n’avait-il pas pu se croire riche, et retrouverait-il jamais la joie profonde, sans mélange, de ce soir?…
Tandis qu’il songeait, son rêve semblait se troubler. La réalité revenait. Il dit une seconde fois:
—Oui… je vais vous laisser.
Ils étaient parvenus au milieu du pont. Il s’arrêta, fouillant encore dans ses poches, pour voir s’il n’y retrouverait pas quelques sous… Plus rien…
Alors, il prit la main de l’aveugle, la serra longuement, et, comme l’autre lui disait:
—Merci, monsieur… Dites-moi votre nom, pour que je le répète dans mes prières…
Il lui murmura, presque bas:
—Ce n’est pas la peine… Rentrez maintenant… C’est moi qui suis très heureux… Au revoir…
Il fit quelques pas, s’arrêta, regardant fixement l’eau qui frissonnait devant lui, dit encore d’une voix plus forte:
—Au revoir…
Et, brusquement, enjamba le parapet…
… Un grand bruit d’eau… des appels: «Au secours!… Courez sur la berge!»
L’aveugle, immobile, bousculé par les gens qui galopaient, cria:
—Qu’est-ce que c’est?… Qu’est-ce qu’il y a?…
Un gamin qui l’avait presque renversé en le heurtant, répondit sans s’arrêter:
—Un mendigot qui vient de piquer une tête!
Alors, d’un geste las, il haussa les épaules, et murmura:
—Il a eu au moins le courage, celui-là!…
Puis, du bout du pied, il toucha les flancs de son chien, et se remit en route, tâtant le sol de son bâton, la face tendue vers le ciel, les reins cambrés… sans savoir…