Les Portes de l'Enfer

Maurice Level · Chapitre 6 sur 18

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Les Portes de l'Enfer

Il y a une heure, j’étais un…

Fascination

Il y a une heure, j’étais un prisonnier. Et quel prisonnier! Ce n’était pas ma liberté ou mon honneur que je jouais: c’était ma tête.

J’ai connu les sommeils terrifiés avec les cauchemars de guillotine. J’ai passé avec épouvante mes mains moites sur mon cou glacé, pour deviner la route étroite qu’allait y tracer le couteau. J’ai frémi aux murmures hostiles de la foule. A mes oreilles, j’ai entendu hurler: «A mort!»

Tout cela, d’un seul mot, vient de s’évanouir. Je suis libre. J’ai retrouvé la rue bruyante et les lumières des magasins. Tout à l’heure, je vais dîner, bien à mon aise. Assis auprès du feu, je fumerai ma pipe, et, cette nuit, je m’endormirai calme, reposé, dans le lit tiède qui m’attend.

Et pourtant, je ne me suis jamais senti criminel autant qu’à cette heure où des juges viennent de m’absoudre. Je me demande par quelle aberration ils n’ont pas su voir l’être que je suis en réalité. Je demeure interdit devant la puissance de la dénégation, et j’ai besoin, pour bien reprendre mes esprits, d’écrire la vérité masquée depuis trois mois avec tant de cynisme, que j’en arrive, par instants, à me prendre moi-même à mes mensonges.

Car, en vérité, je suis un assassin: j’ai tué une femme.

Pourquoi?… Je ne l’ai jamais su exactement.

Pas par jalousie, en tous cas: je ne l’aimais pas. Pas pour la voler: je suis riche, et les quelques francs qu’on a trouvés sur elle n’auraient pu me tenter. Pas par colère, non plus…

Nous étions dans cette chambre. Elle, debout auprès de cette glace; moi, assis, comme je le suis à présent. Je lisais. Elle me dit:

—Descendons… Nous irons faire un tour au Bois.

Sans lever les yeux, je répondis:

—Non, je suis fatigué. Restons.

Elle insista. Je m’obstinai dans mon refus. Elle insista encore, et sa voix m’énerva. Elle parlait d’un ton rageur, coupant ses phrases de petits ricanements, de haussements d’épaules. A plusieurs reprises, je tâchai de l’interrompre:

—Tais-toi, veux-tu?… Tais-toi, je t’en prie…

Elle continuait. Je me levai, et me mis à marcher par la chambre, et, tout en marchant, j’aperçus sur la cheminée un petit revolver que j’ai coutume de porter sur moi, le soir. Machinalement, je le pris. Dès la seconde où je l’eus entre les mains, une chose bizarre se passa en moi. La voix de ma maîtresse, qui m’agaçait seulement, au début, m’horripila à un point tel que je ne saurais le dire. Ce n’étaient pas les paroles qu’elle prononçait qui m’exaspéraient, c’était sa voix, sa voix seule. Elle aurait dit des mots sans suite ou des vers admirables, que j’en aurais éprouvé la même crispation. Un besoin me venait de repos, de calme absolu. Comment, pourquoi s’établit-il dans ma tête un rapprochement entre le revolver que je maniais, et le silence que je ne pouvais obtenir?… Toujours est-il que ce rapprochement, ce rapport, se précisèrent. Je me vis, braquant l’arme, appuyant sur la gâchette, et je vis aussi la femme tombant, sans un cri.

En général, ce sont là de ces hallucinations vertigineuses qui traversent le cerveau sans que la pensée s’y arrête. Mais, cette fois, on eût dit qu’en passant, cette vision s’était brusquement accrochée à ma raison, comme un ongle s’accroche dans de la soie, et qu’elle s’y emmêlait d’autant plus que j’essayais plus violemment de l’en arracher. Je posai le revolver sur la table. Je n’en pouvais détacher mes regards. Je voulus détourner la tête: mes yeux me rappelaient vers lui.

Il était là, devant moi, petite chose inanimée, avec sa crosse d’ivoire, son barillet et son canon brillants. Deux, trois fois, j’avançai, puis je retirai la main. C’était plus fort que moi. Un besoin me venait de le saisir, de le toucher.

On a parfois, penché sur le danger, de ces tentations inexplicables. Je me souviens qu’un jour, au parc des Buttes-Chaumont, je dus me cramponner au parapet, en cet endroit qu’on nomme le Pont des Suicidés, pour ne pas me jeter dans le vide. D’autres fois aussi, et souvent, me trouvant seul, en wagon, j’ai éprouvé le désir maladif de tirer le signal d’alarme. Cette poignée de nickel me sollicitait, m’attirait. J’avais beau me dire que l’acte que j’allais commettre était absurde, qu’on m’infligerait une peine sévère; si le hasard d’un arrêt brusque, ou le passage d’un train, n’avaient détourné violemment ma pensée, je suis persuadé que j’aurais succombé à la tentation.

Eh bien! dans ce moment, j’éprouvais le même vertige. Mes yeux et mes mains n’obéissaient plus à ma volonté. Je me regardais, comme s’il se fût agi d’un autre, et que j’eusse suivi ses gestes, sans comprendre où ils allaient aboutir.

Parlait-elle?… Se taisait-elle?… Je l’ignore. La seule chose dont je conserve la perception et le souvenir assez nets, c’est que, l’arme à la main, je marchai vers elle, que mon poing s’éleva, et que, lorsqu’il fut à la hauteur de son front, j’appuyai sur la détente. Cela fit un bruit sec comme un claquement de fouet. Je vis une tache rouge, toute petite, sous la paupière droite, et la femme tomba, molle, comme un jupon qu’on lâche et qui s’étale sur les tapis.

Alors, instantanément, la raison me revint. Une terreur folle s’empara de moi. Je jetai le revolver. Je courus comme un insensé dans tous les coins de la chambre, sans songer même à me pencher sur ma victime, et, je ne sais quel instinct de basse lâcheté me poussant, j’ouvris la porte, et, galopant dans l’escalier, je criai:

—Au secours!… Elle s’est tuée!…

Tout d’abord, on crut au suicide. Puis, des experts le trouvèrent bien improbable. Je fus arrêté. L’instruction fut longue. J’aurais pu, d’un seul mot, tout élucider. Je n’avais qu’à dire:

—Voilà comment les choses se passèrent.

Je persistai à nier, opiniâtre. Et comme en fin de compte, il faut toujours assigner un mobile à un acte criminel, et qu’aucun n’avait pu être retenu contre moi, je fus acquitté.

J’envisage tout cela de sang-froid, maintenant et je me demande si je n’eus pas tort de mentir. Si j’avais conté aux jurés ce que j’écris ici, m’auraient-ils cru? m’auraient-ils absous? Je crois que j’ai bien fait de nier. Il y a de ces vérités qui ressemblent, à s’y méprendre, au mensonge…

… Mon Dieu, que c’est donc bon d’être libre, de pouvoir aller et venir à sa guise!

De ma fenêtre, je vois la rue, les maisons et les arbres… C’est ici même que le drame s’est passé. On ne voulait pas me donner cette chambre. J’ai tenu, moi, à m’y retrouver. Je ne crains pas les spectres. Enfin, pour consigner ces notes, il valait mieux que je fusse là. Il semble que les souvenirs s’éveillent plus volontiers dans les endroits où ils naquirent.

… Vraiment, cette confession m’a tout à fait remis. J’ai l’âme claire, nette, comme lavée.

Je vais tâcher d’oublier ce mauvais rêve. J’irai vivre à la campagne, loin de Paris. On aura vite fait de ne plus se souvenir de mon nom. Je serai un autre homme, avec une existence nouvelle, des habits de paysan… Je ne me reconnaîtrai plus moi-même.

Il est une chose surtout que je ne veux pas conserver: c’est ce revolver que tout à l’heure on m’a rendu au greffe du tribunal. Il me rappellerait des heures trop pénibles. Si j’ai besoin d’une arme, j’en achèterai un autre.

Il est devant moi, tandis que j’écris, et sa vue me fait mal. Pourtant, c’est peu de chose!… Il est joli… on dirait d’un bijou, d’un bibelot coquet… Vu ainsi, ça n’a pas l’air méchant.

… Je viens de le prendre dans la main. Il est très léger et très doux. Il est aussi très froid… Il m’effraie un peu… C’est mystérieux, cette arme qui dort… Un couteau, on voit le danger; on suit la pointe aiguë et la lame tranchante… Ça, rien: Il faut savoir… Je ne veux pas le conserver… Je le vendrai, dès demain… Oh! le vendre?… Je le donnerai… Eh bien! non! Je le jetterai…

Au fond, pourquoi? En tous cas, je ne veux plus le voir de quelque temps. Je le regarde trop… C’est bien naturel, n’est-ce pas?… Il est là, comme un témoin muet… Décidément, je ne le conserverai pas une heure de plus.

… J’écris toujours, avec cette arme devant moi.

—Les gens qui se suicident doivent tracer ainsi leurs volontés dernières. Quelles sensations peuvent-ils bien éprouver?… Je les imagine fort justement. Ils n’osent pas regarder… d’abord, puis, leur résolution prise, qui sait si, au contraire, ils peuvent détacher leurs yeux du pistolet?… s’ils ne sont pas invinciblement attirés, fascinés?…

Vraiment, faut-il tant de courage pour se tuer?—Le plus dur, ce doit être le simple geste d’étendre la main, de prendre l’arme, et d’en sentir le froid…

… Eh bien non! Je le tiens dans ma main gauche… j’appuie le canon contre ma tempe… Ce n’est pas une sensation autrement désagréable… Un tout petit frisson… ensuite, l’acier s’échauffe au contact de la chair…

Non, ce n’est pas cela qui doit être le plus horrible… C’est la seconde où l’on presse la détente… le dernier ordre que l’âme va donner à la machine…

… Qui sait?… Cela non plus n’est rien, peut-être?… Quand le vertige vous a pris, on se sent attiré irrésistiblement.

Je sens très bien cela… … On n’est plus rien… … On ne sent plus rien… … L’inconnu vous appelle, … vous tire… vous happe… … Et on appuie sur la déten…

 

Circonstances atténuantes

Ce fut par le journal que la Françoise apprit l’arrestation de son gars.

La chose lui sembla d’abord si monstrueuse qu’elle n’y voulut point croire.

Son gars, son petit gars, si poli, si timide, qui était venu un mois auparavant passer les congés de Pâques auprès d’elle; son gars, un voleur et un assassin?… Elle le revoyait! dans son uniforme de fantassin, avec sa bonne figure; elle sentait encore sur ses joues ridées la caresse de son gros baiser d’au revoir, et, remuant ces souvenirs doux et tranquilles, haussait les épaules, se répétant:

—Sûr, ils se sont trompés. Ce n’est pas lui.

Pourtant, c’était bien écrit, en grands caractères: «Un soldat criminel.» Ça se passait dans la garnison du petit, et l’on disait son nom, en toutes lettres.

Elle demeurait atterrée, les lunettes levées sur le front, les mains jointes, la bouche tremblante, parlant toute seule, dans le silence tiède de la cuisine, regardant sans les voir le vieux chien assoupi près de la porte ouverte, et l’horloge qui, dans sa gaine, coupait le temps de son tic-tac grave et traînant…

Quelqu’un entra. Elle sursauta:

—Qui est là?

Ayant reconnu une voisine, et ne voulant pas laisser deviner son trouble, elle ajouta:

—Je dormais… Il fait si chaud…

Elle, d’habitude un peu silencieuse, réservée, parlait, parlait… posant les questions et faisant les réponses, de crainte qu’on ne l’interrogeât, se demandant, tandis qu’elle débitait ses phrases décousues:

—Sait-elle?…

Elle se tut, ne trouvant plus de mots. Avec un drôle d’air, la voisine lui dit:

—Y a-t-il longtemps que vous n’avez eu des nouvelles du fils?

—Non… Ce matin.

Elle n’ajouta pas comment! Tout aussitôt, un grand besoin lui vint d’être consolée, rassurée, d’entendre une autre voix que la sienne se révolter, proclamer: «C’est une erreur! Ce n’est pas lui, voyons!…»

Elle montra le journal, et, d’un ton qu’elle s’efforçait de rendre plaisant:

—Vous avez lu?… Est-ce drôle, hein?

La gorge sèche, avec des larmes au bord des paupières, elle ajouta:

—On est bête, tout de même… Sur le premier moment, ça m’a donné un coup!… Faut-il!…

La voisine se taisait toujours. Elle répéta:

—C’est drôle, hein!… C’est drôle!…

—Oui, c’est drôle qu’ils soient deux à porter le même nom dans le même régiment.

Avec un grand soupir, la vieille s’écria:

—Je me disais bien, aussi!… Voilà… Ils sont deux… Ce n’est pas le mien!…

—Mais, je ne sais point, fit la commère. Je vous demande… Ce serait à souhaiter… parce que, une supposition que ce soit lui… On raconte déjà que c’est lui qui avait fait le coup chez le tonnelier… Oui, les 300 francs qu’on a volés, juste comme il était en permission.

La mère s’était dressée, toute pâle, les poings fermés:

—Peut-on dire!… Ça n’est pas lui, non, ça n’est pas lui… Vous n’avez pas honte!… Qu’est-ce qu’on vous a fait, pour que vous vous mettiez tous après nous?… Pauvre petiot!… On va bien voir!…

Et, sans fermer la porte derrière elle, sans même prendre ses sabots, elle courut jusqu’à la gare.

Elle arriva à la ville sur le coup de sept heures. Durant le voyage, sa terreur n’avait fait que croître. Elle ne disait plus: «C’est impossible!» mais: «Si c’était vrai!…» La route lui avait paru interminable, tandis que, devant elle, filaient la campagne, les champs, les poteaux télégraphiques et les fils qui montent et descendent dans un balancement vertigineux. Lorsque le train stoppa, elle se mit à trembler, trouvant presque que l’instant où elle allait savoir enfin était trop vite arrivé.

Elle murmurait des Pater et des Ave, ajoutant des supplications aux prières qui, machinalement, venaient à ses lèvres:

—Oh! bonne Vierge, vous n’avez pas voulu ça, n’est-ce pas?… Les belles prières que je vous ferai tout à l’heure!…

Derrière la grille, la cour de la caserne s’allongeait toute blanche, avec ses bâtiments carrés. Des soldats étaient assis sur le pas de la porte, causant, dans le calme du soir. Son petit lui avait appris à connaître les grades. Très humble, elle s’arrêta:

—Pardon, monsieur le sergent, je voudrais vous demander un petit mot. Voilà…

Elle hésita, n’osant dire tout de suite sa vraie peur.

—Voilà… C’est rapport à mon fils… Michon, Jules, de la 3e compagnie… Je voudrais savoir si… je pourrais le voir…

Elle essaya de sourire:

—Je suis sa mère… sa maman… Non? Eh bien!… où est-il donc?… il n’est pas malade, je pense?… Alors?… Si, je sais?… Non, mais non… je ne sais pas… Il est puni?… A la salle de police?… non?… En… en prison… vous dites?… Il va passer en conseil de guerre?…

Elle cacha sa tête dans ses mains:

—Bonne Dame, c’était donc vrai! Bonne Dame!…

Elle s’éloigna, titubant presque. A la prison militaire, on lui dit que le petit était au secret, et ce mot de secret grandit encore son épouvante. Elle le vit seul, à jamais séparé du monde, enfermé. On lui dit d’aller voir son avocat, et, du même pas heurté, elle s’en fut chez l’avocat. Par lui, elle sut toute la vérité. Le doute n’était plus possible. Le petit avait tué pour voler; on avait retrouvé l’argent—près de six cents francs—dans sa paillasse… Enfin, il avait avoué.

Quand elle eut vainement pleuré, supplié pour qu’on le lui laissât voir, elle rentra au village. Chacun savait. Craignant les paroles et les regards, elle revint chez elle, à la nuit. Comme une pauvre bête qui redoute les coups et qui se cache, elle n’osait plus sortir, gardant ses persiennes fermées, prenant chaque matin, en tremblant, le journal glissé sous sa porte.

Ainsi, elle lut tous les détails du crime et tout ce dont on accusait son enfant. Des gens avaient déposé devant le juge, et tous laissaient entendre que c’était le fils Michon qui avait volé le tonnelier. Ça, ça n’était pas vrai! Elle en jurerait… Puis de cela aussi, elle se prenait à douter.

Au bout d’un mois, elle retourna chez l’avocat. Maintenant, elle ne demandait plus à voir son fils, non qu’elle eût cessé de l’aimer, grand Dieu!… Elle avait honte…

—Qu’est-ce qu’ils vont lui faire, mon bon monsieur? Vous n’allez pas me le laisser prendre…

—Ma pauvre femme, j’ai bien peur… Si seulement je trouvais une circonstance atténuante…

—Comment dites-vous ça? Une circonstance… qu’est-ce que ça signifie?…

—Ça signifie quelque chose qui diminuerait sa faute aux yeux des juges. Tenez, par exemple: un homme vole; si on peut prouver que la misère l’a poussé, qu’il a volé, c’est vrai, mais pour donner du pain à ses enfants, eh bien! c’est une circonstance atténuante. Tandis que lui! Il n’en est même pas à son coup d’essai. Cet autre vol—qu’il nie—mais… Enfin, je tenterai tout ce qu’il sera humainement possible de tenter.

La Françoise s’en retourna, plus lasse et plus douloureuse que jamais, l’esprit torturé par ces mots nouveaux: «Circonstances atténuantes». Comme elle aurait voulu la trouver, cette excuse, à quoi s’accrocherait peut-être un peu de pardon!… Mais rien. Le crime seul restait évident, monstrueux, sans rien qui pût en amoindrir l’horreur…

Le jour du jugement arriva. Elle repartit, achevant de gravir son calvaire. Dans le train, elle priait, invoquant tous les saints, et, dans sa tête vide, ces mots, si souvent répétés, résonnaient: «Circonstances atténuantes… Circonstances atténuantes…»

Elle attendit dans une pièce triste, avec les témoins qui parlaient tout bas devant elle. Quand vint son tour, elle entra d’un pas incertain, clignant des paupières sous la lumière trop blanche, et, tout de suite, son regard fut sur le gars qui, la tête baissée, un mouchoir à grands carreaux bleus dans les doigts, pleurait à courts sanglots… Ensuite, elle se raidit devant les juges.

Elle avait voulu comparaître. A cette heure, elle se demandait pourquoi… Elle ne savait rien, la pauvre vieille; elle n’avait rien à dire!… Qu’est-ce qu’elle était là?… Rien. La mère de ce petit, simplement. Elle l’avait fait, oui… caressé, oui… élevé, oui… Il était à elle, pourtant… Mais non, il n’était plus à elle aujourd’hui.

A toutes les questions, elle répondait par des signes ou d’inintelligibles paroles. Un grand silence pesait sur la salle. Une infinie pitié descendait sur cette paysanne en deuil, tassée par le chagrin.

—C’est votre seul enfant? dit le président.

—Oui, monsieur.

—Tant qu’il a été chez vous, avez-vous eu à vous plaindre de lui?

—Oh non! monsieur!…

—Lui connaissiez-vous de mauvaises fréquentations?

—Jamais. Ni son père, que tout le monde aimait et respectait, ni moi, n’aurions permis… On peut dire que nous étions bien estimés, allez!…

—Nous savons, nous savons…

Puis se tournant vers l’accusé:

—Vous le saviez aussi, et c’est bien pour cela que, vous sentant à l’abri derrière l’honorabilité de vos parents, vous profitiez de votre séjour chez votre mère pour voler… Comment soupçonner le fils de si braves gens?… D’aucuns peuvent dire: «Je ne suis qu’à demi responsable. Les mauvais exemples que j’eus sous les yeux m’ont perdu». Vous, vous n’avez même pas cette excuse.

Alors, la vieille parut faire un puissant effort sur elle-même. Dans ses yeux tout petits, où les larmes avaient mangé les cils, une lueur étrange passa, et, le front baissé, sans un geste, d’une voix qui ne tremblait presque plus, elle parla.

—Pardonnez-moi, monsieur. Il faut que je vous dise la vérité. Le petit est coupable, bien coupable, c’est vrai… Mais il n’est pas le seul… Tout à l’heure, je vous ai dit que je n’ai jamais rien eu à me reprocher… J’ai menti. Les trois cents francs du tonnelier, c’est moi qui les ai volés, moi… Quand le petit est venu en permission, je lui ai avoué… Alors, cet enfant, il a pris peur… il s’est dit que sa mère allait être perdue d’honneur et de réputation… et c’est pour les rendre, pour que personne ne porte plainte, qu’il a volé à son tour… Enfin, il s’est affolé… il a été surpris… et le malheur s’est fait.

Elle se tut un instant, oppressée; puis, d’un ton plus bas:

—J’ai menti… Je suis une mauvaise femme. C’est moi qui ai été le mauvais exemple… Il faut m’arrêter… C’est une circonstance atténuante pour lui, n’est-ce pas?… Pardon, monsieur…

Plus courbée, les épaules plus humbles et la tête plus basse, elle semblait petite, petite…

… Le fils ne fut condamné qu’aux travaux forcés à perpétuité. Elle, mourut peu après, réprouvée par tout le village. On dit pour elle une rapide messe, et l’on mit son corps en pleine terre, tout au bout du cimetière, en un coin où, dans les plus beaux jours, l’église et son clocher n’étendaient même pas leur ombre.

Cette histoire me fut contée près de sa tombe qu’ornaient seules une croix de bois noir, abîmée par le temps, et une couronne de perles rouillée, tordue, cassée, où, cependant, je pus lire ces mots:

A Françoise Michon.—Les juges de son fils.