Les Portes de l'Enfer

Maurice Level · Chapitre 12 sur 18

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Les Portes de l'Enfer

Quand il eut fini sa soupe, le…

Les Corbeaux

Quand il eut fini sa soupe, le père Camus repoussa son assiette, et, les coudes sur la table, les poings au menton, se mit à regarder l’âtre fixement, suivant les lueurs et les ombres que la flamme étalait sur les cendres.

Dans le fond de la salle, sa femme allait et venait, remuant les plats, rangeant les assiettes. Une nappe de lumière descendue de la petite lampe coiffée de son abat-jour vert flottait entre le plancher et te plafond rayé de poutres sombres, éclairant seulement ses jupes et ses hanches. Elle ferma le buffet, repoussa les tiroirs et demanda:

—Tu ne veux pas autre chose?

—Non, fit Camus.

Et il se mit à siffloter un air entra ses dents. La femme écarta un rideau, colla son front à la vitre, revint auprès de la table et s’assit:

—Tu ne dis rien…. A quoi penses-tu?

Il laissa tomber sur elle un regard trouble et dit lentement:

—A quoi je pense…?

Puis, sa voix changea et il acheva d’un ton détaché:

—Je pense qu’il ferait bon rester ici, au chaud, mais qu’il n’est pas loin de neuf heures, et qu’il me faut partir si je ne veux pas manquer mon train.

Il passa un manteau, enfonça sa casquette sur sa tête, prit sa trique dans un coin, et s’arrêta une seconde sur le pas de la porte.

—Tu n’auras pas peur toute seule?

Elle se mit à rire. Il releva d’un coup d’épaule son caban qui glissait.

—Alors je m’en vais. Ne m’attends pas avant demain soir.

… La nuit était profonde et calme. Le chemin, blanc de neige, se confondait avec les champs. Au lieu de descendre droit devant lui, vers le village dont les feux brillaient au fond de la vallée, il prit par un sentier, se retournant de temps en temps vers sa maison qui semblait s’enfoncer à mesure qu’il descendait la côte. Le perron disparut d’abord, puis les fenêtres; le toit de chaume toucha le sol; la fumée qui montait toute droite devint moins épaisse, fut un nuage, une ombre, et il ne distingua plus rien que la campagne, blanche a perte de vue, hérissée par endroits de monticules et d’arbres dont les branches ployaient sous les flocons, comme sous des fruits lourds et savoureux.

Alors, il s’arrêta, pour reconnaître le sentier, tâtant le sol du bout de son gourdin, avançant les pieds avec précautions. Des pierres roulèrent sous son sabot. Il recula d’un pas, et prêta l’oreille. Un petit bruit sec de caillou crevant la glace vint jusqu’à lui; il murmura: «Je suis dans la bonne route.» Et, s’étant assis sur un tas de fagots, le manteau ramené sur les genoux, il réfléchit.

Depuis trois jours, la même pensée le tenait si fort que son cerveau s’ouvrait au point exact où il l’avait laissée, ainsi qu’un livre de chevet s’ouvre à la page cent fois relue.

Sa femme le trompait, sa femme qu’il avait prise sans un sou; elle le trompait avec Pierre le bouvier! D’abord, il avait cru que c’étaient médisances de jaloux, et puis à force de relire la lettre sans signature qui dénonçait les coupables, il avait fini par douter… puis par croire. Bien sûr, il avait eu tort de la prendre, si belle fille, si solide et si jeune, lui qui avait vingt-cinq ans de plus qu’elle. Il ne l’avait pas rendue malheureuse, pourtant, satisfaisant tous ses caprices, attentif à ses moindres désirs. Elle était la plus riche et la mieux habillée du village, et, pour le récompenser de tout cela!… Dans sa mémoire, mille souvenirs se bousculaient: des silences, des mauvaises humeurs sans raison, des petites choses, inexplicables d’abord, et qui deviennent si claires quand on sait!… Malgré tout, il hésitait encore, et, voulant en avoir le coeur net, prétextant un voyage, il avait pris pour quitter sa maison le sentier par où le galant ne manquerait pas de passer afin de n’être pas rencontré sur la route.

Au loin, il lui sembla entendre un bruit de pas étouffés par la neige. Il courba l’échine et se ramassa sur lui-même. Le bruit devint plus proche; une ombre se haussa en travers du sentier, grandit, et quand elle fut devant lui, il se dressa brusquement.

—Halte-là!

L’ombre s’arrêta. Camus distingua un homme, reconnut ses traits, l’empoigna au collet et lui cria dans la figure:

—Ah! ce coup-ci, je te tiens, crapule!

—Vous vous trompez, bégaya l’homme, vous….

Camus se mit à rire d’un rire terrible:

—Ah! ah! Je me trompe! Tu n’es pas Pierre le bouvier, peut-être…? Dis-moi un peu ce que tu viens faire par ici, à cette heure…. Tu ne réponds pas…? Je vais te te dire, moi: tu vas chez ma femme, dans ma maison!

—Mais pas du tout….

Le vieux grinça des dents:

—Tais-toi, menteur! Tu y vas…! Tu voulais la voir? Eh bien! je vais t’y amener! Allez! Marche!

Et il le poussa de toutes ses forces, hurfant comme pour faire partir un cheval rétif:

—Allez! Avance! Hue!

—Puisque je vous dis, répétait l’autre à demi étranglé, que je n’y vais pas….

—Avance!

—Puisque je vous répète….

En se débattant, d’homme glissa et tomba à la renverse. Pris d’une rage folle, Camus le voyant à terre, se mit à lui taper sur ta figure à coups de pied, à coups de poing. Le gars se releva d’un coup de reins, essuya d’un revers de main sa face éclaboussée de sang et lui cria:

—Eh bien! oui! J’y vais, chez ta femme! Tu es content! Et j’y retournerai, parce qu’elle ne veut plus de toi, elle ne veut plus….

Mais, comme il ouvrait encore la bouche pour cracher des injures, le vieux lui abattit sa trique sur la tête. Il poussa un grand cri, recula de deux pas… s’effondra… disparut….

Il y eut une demi-seconde de silence effrayant, quelques cailloux roulèrent en claquant… un bruit se fit entendre, large, profond….

Camus, le bâton à la main, les yeux dilatés; écouta…. Rien ne remuait…. Rien ne vivait autour de lui…. Il bégaya:

—Je l’ai jeté dans le ravin!

Et, tout d’un coup, la terreur aux flancs, suant l’horreur et l’épouvante, il se mit à courir.

En apercevant sa maison, un peu de calme lui revint, avec une sorte d’orgueil. Il se sentait plus grand d’avoir frappé si fort. Il levait le poing pour heurter aux voleta quand la porte s’ouvrit. Sur le seuil, il aperçut sa femme qui, la lampe à la main, le corps penché, disait d’une voix tendre:

—C’est toi, mon chéri?

Il fut sur le point de lui sauter à la gorge et de crier, avec une joie sauvage:

—Ton chéri! Va le rejoindre dans le trou! Mais il se ressaisit:

—C’est moi, Camus!

Le rond de clarté que la lampe étendait sur la neige se mit à danser, et la femme recula. Il entra. Sans rien dire, il défit son manteau, jeta sa casquette sur la table, retira ses sabots, et s’assit. Il grelottait près du foyer ardent et parlait bas.

—J’ai manqué mon train…. La route est si mauvaise….

Il se leva:

—Si on allait se coucher?

Dans le lit, il se remit à trembler. Il sentait sa femme près de lui, il écoutait son souffle, épiait ses mouvements et songeait avec une joie sauvage:

—Elle ne dort pas! Elle se demande pourquoi il n’est pas venu, s’il m’a vu… si je me doute… et elle a peur…! Et nul ne connaîtra jamais la vérité. Si quelque jour on retrouve le corps, on se dira: le bouvier s’est trompé de chemin et il est allé se jeter dans la carrière.

Mais, peu à peu, une terreur l’envahit:

—Si je ne l’avais pas tué, pourtant! S’il aillait sortir mutilé, sanglant, et m’accuser, et dire: c’est Camus qui m’a poussé.

A cette pensée, une vision de gendarmes, de juges passa devant ses yeux, et il enfouit sa tête dans l’oreiller.

Au matin, il se leva, brisé de fatigue. La neige tombait sans arrêt. Tout le jour, il resta, assis auprès de la fenêtre, les yeux perdus entre le ciel épais et la campagne blanche, regardant parfois sa femme aller et venir. Elle avait les joues pâles, les yeux battus, et tressaillait au craquement d’une branche, à l’aboiement sonore et lointain d’un chien de ferme. Elle se sait à coudra, sans rien dire, puis laissa tomber l’ouvrage sur ses genoux…. Le crépuscule descendit. La nuit vint. Camus, pour la première fois, rompit le silence.

—A quoi penses-tu? Tu ne peux plus coudre, il fait noir….

Elle murmura: «C’est vrai» et alluma la lampe. Il s’aperçut que de grandes larmes avaient laissé une traînée luisante sur ses joues; il détourna la tête.

Il ne ferma pas l’oil de la nuit, et, au soleil levant, reprit sa place de la veille, près de la fenêtre, le regard invinciblement attiré vers ce même coin d’horizon, devinant sous le tapis plus épais et plus blanc le trou dans lequel l’autre avait roulé.

Ce fut ainsi pendant cinq jours; puis, un après-midi, la neige ayant cessé de tomber et le soleil jaunissant les nuages, il vit tournoyer un vol de corbeaux. Cela faisait sur le ciel morne une tache très noire et mouvante. De temps en temps, un des oiseaux se laissait choir, puis remontait, et d’autres descendaient, d’autres encore….

D’abord, il suivit machinalement leur manège, et, soudain, leurs cris traversant le silence, une réflexion lui vint:

—Mais ils sont au-dessus du trou…! Alors…? Ils viennent là, attirés par quelque chose… par une proie… par le corps de l’autre…!

Il repoussa sa chaise d’un geste si violent que sa femme leva les yeux vers lui, et, suivant son regard, aperçut, elle aussi, les corbeaux noirs dans te ciel pâle. Il pencha la tête de son côté, l’oeil allumé de haine. Une grimace tira sa figure ridée, il ramassa sa chaise, se frotta les mains, alluma sa pipe, se rassit, et se mit à fumer, les mains aux poches, les jambes allongées.

La femme demeurait immobile, regardant les oiseaux. L’un d’eux s’enleva plus haut que les autres, tenant une loque dans son bec. Le vieux se mit à ricaner; et la femme, tes yeux grands ouverts, joignit les mains et se cacha la tête dans son tablier.

Le jour baissait. L’ombre glissait des poutres au plancher. Les corbeaux innombrables montaient et descendaient d’un vol plus lourd, avec des appels moins stridents, et, peu à peu, mystérieuse et calme, la nuit se ferma sur le ciel morne.

 

Un Piquet?

Lorsque Ranaille s’entendit condamner à la peine de mort, on le vit d’un geste brusque rentrer la tête dans les épaules, serrer les mâchoires et considérer d’un regard indéfinissable ses énormes mains, inutiles à présent. Son émoi, d’ailleurs, dura peu, et comme dans le fond de la salle, d’où montait une buée poussiéreuse et chaude, éclataient des bravos, il se mit à hurler:

—Tas de feignants! Tas de lâches!!!

Avec une telle rage et d’un élan si furieux qu’on dut le traîner hors de son banc, mordant, tapant, à demi fou.

Le soir, il refusa toute nourriture, et, jusqu’au matin, ses gardiens l’entendirent se tordre dans la camisole de force, essayant de rompre ses liens. Il s’endormit enfin, maté par la fatigue, et le lendemain, son avocat le trouva calme, narquois et crâneur. Comme il était redevenu tranquille et semblait ne plus même se souvenir de sa crise, on lui retira, le jour, ses entraves. Libre, il s’étira, tendit ses bras puissants, passa la main sur son cou de taureau, où les cheveux déjà coupés à la tondeuse laissaient une petite route froide, frissonna comme un homme qui s’éveille dans un train au soleil levant, et dit à son gardien:

—Un petit piquet…?

Dehors, il faisait beau, et, bien que retardés par les hauts murs de la prison, des rayons de soleil, coulant entre les barreaux, mettaient dans la cellule des taches dorées, des traînées rousses, mobiles et changeantes, qui donnaient aux murs gris et à la grosse table, avec ses gobelets, sa bouteille et ses cartes, un air vague de guinguette un jour d’été.

Ayant gagné, il se renversa un peu sur son escabeau et dit en riant:

—Eh bien, mon vieux? une autre?

—Une autre, fit le gardien.

Ranaille battit les cartes lentement, et, le pouce levé pour la donne, demanda:

—Cela ne dure guère plus de quarante jours? Sans attendre la réponse, il ajouta:

—Moi. d’abord, je m’en fous. Ici ou à la Nouvelle….

Il ne songeait pas un instant que sa grâce pût être refusée. Durant de si longs mois il avait, par ses muscles de colosse, ses fureurs, son audace, si bien terrorisé tout un quartier, qu’il se demandait comment on avait osé l’arrêter, et qu’il s’imaginait maintenant qu’«on y regarderait à deux fois» avant de l’envoyer à l’échafaud. Parfois, cependant, traversé d’un doute, il contemplait ses bras, serrait les poings, faisant saillir ses biceps et se tendre sa chemise, puis haussait les épaules, rassuré au spectacle de sa force. Faisant des projets, rêvant de sa case sous les tropiques, de bonnes siestes à l’ombre des palmiers, d’une existence calme, un peu monotone peut-être, mais égayée par la possibilité de l’évasion, il oublia sa condamnation, l’arrêt menaçant, et franchit sans angoisse le cap de la troisième semaine, fumant, chantant et dormant bien.

Mais, au milieu de la vingt-deuxième nuit, il eut un cauchemar et s’éveilla trempé de sueur, livide, en appelant: «Au secours!»—Quand on lui demanda ce qu’il avait eu, il hocha la tête, répondit: «Rien…. Rien….» d’une voix étranglée, jeta sur les murs, sur son gardien et sur son propre corps des regards farouches. Il ne se rendormit qu’au grand jour, ayant gardé les yeux constamment fixés sur la porte qui, dans l’aube pâle, s’éclaira la dernière.

A partir de cette nuit, il devint nerveux, irritable. Toujours entre ses gardiens et lui, une chose dont il ne parlait pas se dressait, une chose terrible sans doute, dont l’apparition te faisait brusquement se taire au milieu d’une phrase et le laissait ensuite, pendant des heures, grelottant, la gorge sèche. Il ne chantait plus et, pris de soudaines colères, menaçait avec des cris furieux de tout casser, de tuer quelqu’un, levant les poings, hurlant «qu’il était un homme, qu’on n’avait pas le droit!» Et cette phrase «on n’a pas le droit!» devait répondre à une pensée obstinément accrochée dans son cerveau, car il la répétait sans cesse, à propos de tout, à propos de rien, dans la rage ou dans l’affaissement, interrompant un mot, arrêtant un geste pour la redire avec le même accent têtu:

—On n’a pas le droit. On n’a pas te droit…! Un jour, comme il était plus sombre encore que de coutume, son gardien lui proposa une partie de piquet. Il fit «Oui» sans enthousiasme et joua distraitement. Peu à peu, la partie sembla l’intéresser. Quand elle fut achevée, il discuta un coup, montra à son partenaire comment, pourquoi il avait mal joué, et proposa:

—Une autre?

Il gagna encore. Sa belle insouciance des premiers jours l’avait repris. Il riait, sifflotait, toute sa pensée concentrée sur les douze cartes qu’il tenait dans sa main gauche, tout le mystère de l’avenir enfermé dans son écart qu’il balançait en l’air de la main droite, avec une dernière réflexion, puis d’un geste décidé:—«Allons-y!»—Mais la veine qui l’avait favorisé au début le quitta.—Il avait de mauvais jeux, les cartes rentraient mal. Il sifflotait encore, mais avec rage. Sur un soixante que compta son gardien, il jeta ses cartes, s’emporta:

—Qu’est-ce que tu veux faire avec des jeux pareils?

Il perdit et déclara:

—Je ne joue plus.

Le voyant avec sa tête des mauvais jours, son gardien risqua:

—Allons…? Encore une petite?

Il se rassit en maugréant et perdit de nouveau. Alors, il entra dans une terrible colère:

—On ne doit pas compter comme ça! Ce n’est pas loyal!

Il vérifia l’addition; sa fureur s’exaspéra encore. Il cracha sa cigarette, hurla, les yeux injectés, les veines des tempes gonflées à éclater. Il fallut lui passer la camisole de force, comme le premier jour, et comme le premier jour encore, il bondit dans ses liens ainsi qu’une bête prise au piège, jusqu’à ce que, passant à la prière, il suppliât:

—On n’a pas le droit… Enlevez-moi ça…

Le lendemain, il demanda timidement:

—Un piquet?…

Devant les cartes, il reprit un peu de gaieté. Mais hargneux, mauvais joueur, quand la partie ne s’annonçait pas bonne pour lui, ses dents se serraient, il crispait les poings. Seule la menace de la camisole le calmait et il se remettait à jouer en griffant la table, grondant des injures et des jurons entrecoupés. Il avait pris son gardien en haine, suivait du regard le moindre de ses gestes, avec des yeux incendiés de tigre qui guette l’instant propice pour sauter sur sa proie, si bien que, pour éviter un drame, on lui en donna un nouveau.

Il le considéra d’abord avec méfiance. Bien qu’il eût souhaité étrangler le premier avec joie, il s’était en quelque manière habitué à ses façons, à sa parole tantôt brusque, tantôt blagueuse; il s’était habitué à le haïr, surtout, et cela lui manquait. Pourtant, le nouveau lui ayant, à son tour, proposé un piquet, il accepta. A ce moment, il en était au trentième jour de cellule, et commençait à s’inquiéter, à se tourner dans son lit jusqu’à l’aube.—Il gagna, fit une seconde partie, la gagna encore, et ainsi jusqu’au soir tombant. Jamais, depuis quatre semaines, la journée n’avait fui pour lui si légère. Il aimait le jeu, moins pour les émotions que pour la victoire, et puis—il osait à peine se l’avouer—chaque partie était pour lui une réussite, et la perte l’irritait et le terrifiait à la fois. Cette nuit-là, il dormit bien. A peine levé, il demanda les cartes et se remit à jouer et à gagner.

Le gardien, auquel on avait fait la leçon, s’appliquait à perdre. Ranaille, apaisé, ne pensait plus à rien. Les heures et les jours passaient tristes et lents. Au bout d’une huitaine, sa veine ne se démentant pas, il conçut quelques soupçons. A différentes reprises, le gardien avait omis de compter un quatorze ou une quatrième et joué en véritable apprenti, lui laissant, comme à plaisir, prendre l’avantage. Il l’observa, fut sur le point de le lui dire; mais à la fin, sa conviction étant faite, songeant non pas: «Il perd exprès», mais: «Il a peur de gagner», et éprouvant quelque orgueil à faire peur, même enchaîné, il se tut, satisfait: car la peur est un hommage pour la brute; c’est son respect.

Ainsi quelques après-midi s’écoulèrent encore, mais l’échéance du quarantième jour approchant, le condamné fut repris par ses frayeurs nocturnes. Le jeu ne suffisait plus à engourdir sa pensée. Au bout de deux ou trois parties, il repoussait les cartes, le regard vague, les traits tirés:

—J’en ai assez.

Et il fallait le prier:

—Allons… voyons… je voudrais ma revanche, une fois…

Il ramassait son jeu, gagnait encore, et, désintéressé, maintenant qu’il était sûr de gagner, pensait à autre chose, regardait tout à coup fixement son gardien avec une angoisse muette, cherchant à deviner dans ses yeux son arrêt, torturé par un soupçon:

—Il sait, lui, peut-être?…

Et la nuit, chassant d’un coup de tête l’horrible vision comme on chasse une mouche acharnée, il roulait dans sa tête cette seule pensée: «Mon gardien saura un jour avant moi, tout un jour… le dernier… et nous serons face à face, et rien ne me dira: C’est fini… ça y est… Il aura ça derrière son front!…»

Il était devenu poli, soumis et doux avec chacun, comme si chacun avait détenu une parcelle du pouvoir décisif, comme si chacun avait pu d’un mot appeler sur lui la grâce présidentielle. Mais sans cesse il dévisageait ceux qui l’approchaient avec une angoisse grandissante, guettant sur leur visage, dans leur attitude un signe capable de le renseigner, souhaitant et redoutant ce signe avec une terreur égale.

Durant la quarante-troisième nuit, il ne dormit pas, épiant les bruits de la rue, claquant des dents si fort que, les bras immobilisés, il appuyait son menton contre sa poitrine pour ne pas se mordre. Il n’eut pas la force de s’assoupir le jour venu et enfila son pantalon en pensant qu’il ferait les mêmes gestes à l’aube du lendemain, peut-être au milieu d’hommes venus le chercher pour mourir. Sitôt qu’il fut debout, il planta ses yeux dans les yeux du gardien. Mais il n’y vit rien que l’expression accoutumée et lui dit, tout en s’habillant:

—C’est long, bon Dieu de bon Dieu! C’est long!

L’autre répondit:

—C’est bon signe… Un piquet?

Il fit «Non» et marcha dans sa cellule jusqu’au déjeuner. Il mangea peu, s’étendit sur son lit, demeura immobile. Vers trois heures, il demanda à jouer et tendit une cigarette à son gardien. Le gardien, les yeux vers le sol, refusa. Il cessa de battre les cartes et bégaya:

—Qu’est-ce que…

Il n’acheva pas la question et se mit à jouer sans desserrer les dents, mais pâle, pâle, et avec des mains qui tremblaient. Le gardien, lui non plus, ne parlait pas; on n’entendait entre eux que le bruit mat des cartes tombant à plat sur le bois, et tous les deux, le front penché, fixaient obstinément leurs jeux sans se regarder. Ils jouaient vite, nerveux, ne ramassant plus leurs levées.

—Tu dois avoir fini? fit tout à coup Ranaille.

—Non, répliqua le gardien comme si brusquement il sortait d’un rêve, non…

Ranaille compta:

—… Je pose 2 et je retiens 3, et 2 cinq, et 4 neuf, et 4 treize, et 5 dix-huit, et 6 vingt-quatre… 242… Tu as gagné. Tu as…

Et soudain, les yeux démesurément ouverts, il balbutia:

—Ça y est… Je suis foutu… Tu le sais… On t’a dit…

—Quoi?… Quoi donc?… Moi?… Mais non, fit le gardien aussi tremblant que lui.

Mais Ranaille, roulé sur son lit, les ongles aux oreilles, sanglotait:

—Ça y est, je te dis… ça y est… ça se voyait sur ta figure… Et puis, t’as oublié de perdre…

Le gardien entre-bâilla la porte et dit à mi-voix à son camarade, dans le couloir:

—Arrive un peu… voilà qu’il sait…

Ranaille hoquetait:

—Ça y est… on n’a pas le droit… pas le droit… pas le droit…

Les gardiens se taisaient, immobiles. Un bruit de sabots traîna dans une cour. De la rue arrivaient assourdis les murmures du soir… Le soleil achevait de descendre doucement dans le ciel calme, laissant un peu de rouge à l’horizon.