Les ratés

Gilles Thomas · Chapitre 10 sur 16

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Les ratés

Chapitre X

 

 

La marge d'erreur joua contre nous, trois jours plus tard, et l'imprévu advint.

Michel fut emmené au labo. Le groupe resta en contact avec lui jusqu'à l'instant de la piqûre, où il plongea dans le sommeil artificiel.

Nous attendîmes son réveil, confiants... Et il continua à dormir, bien après l'heure espérée de sa reprise de conscience.

Nous étions non seulement privés de notre guide, mais aussi isolés par rapport à l'ennemi. Seul Michel pouvait capter les fermés. Pour nous, les cerveaux non-télépathes étaient bloqués par une barrière.

Et nous ne savions quand il s'éveillerait, ni même s'il lui serait possible d'émerger de ce coma anormal. La probabilité de sa mort avait-elle pu s'inscrire dans cette marge de 20 % ? Je me refusais à le croire, les enfants aussi, mais nous étions angoissés. Membre nouveau du groupe, je n'en comprenais pas moins qu'une séparation définitive nous blesserait très profondément. Perdre Michel m'atteindrait plus durement que si j'avais dû être physiquement amputé. Pour les enfants, unis à lui depuis bien plus longtemps, le traumatisme serait pire...

Cette perspective amena Colette à une violente crise de panique. Son esprit s'enroula au mien, affolé, frénétique, me communiquant totalement sa terreur. Je dus me battre contre elle, et contre moi-même, en mobilisant toutes mes ressources.

Avec l'aide de Sylvie et celle de David, je parvins peu à peu, à rassurer l'enfant terrorisée. Colette s'apaisa, nous libérant.

Ahmed avait eu les nerfs plus qu'ébranlés par cette agression d'effroi. Il eut besoin du réconfort d'une présence physique tout autant que morale. Il se matérialisa d'abord dans la chambre de Michel, fut blessé davantage en le voyant toujours inerte, puis se réfugia auprès de moi.

Je le découvris à l'instant où ses bras encerclèrent ma taille.

— Il ne va pas mourir, Julien ?

Il s'était exprimé en paroles, et je répondis « non » de même, mais le contact de nos esprits ne pouvait lui laisser ignorer mon incertitude, et mon angoisse. Je tentai de bloquer mes pensées, et dus y réussir, parce qu'il gémit :

— Non ! Ne te ferme pas, je t'en prie !

Il se cramponnait, enfonçant ses doigts dans ma chair, et je ne savais comment lui donner l'appui, la force morale dont il avait besoin. Je n'étais que Julien, le rêveur, pas le pilier de solidité inébranlable qu'il réclamait. J'avais conscience de ma faiblesse, et de mon inefficacité. Qui aurait pu remplacer Michel?

Je m'efforçai, tant bien que mal, d'apaiser les craintes d'Ahmed, tout en refoulant les miennes. Notre contact télépathique compliquait le problème.

La porte s'ouvrit tout soudain, révélant la silhouette du blond Pugey.

Jusque-là, à chacune des visites d'Ahmed chez moi, Michel avait veillé à ce que nous ne risquions pas d'être surpris. Je n'aurais pas dû, et je l'admettais, garder Ahmed près de moi plus d'une seconde, alors que personne ne pouvait assurer le guet.

Répondant à mon injonction mentale pressante : « Va-t'en ! » et à ses propres réflexes, Ahmed disparut instantanément.

Trop tard. Les yeux myopes de Pugey s'exorbitaient derrière ses verres hublots.

— Que faisait cet enfant ici ? Et où est-il passé ?

— Quel enfant ? demandai-je, très étonné.

— Le gosse arabe. Il était là, je l'ai vu !

— Je ne connais aucun gosse, arabe ou non.

Et je ne sais pas ce que vous avez vu, mon cher docteur. S'il s'agit d'une variante dans les expériences, je crains bien de vous décevoir. Je n'imagine même pas ce que vous attendez de moi.

J'espérais l'abuser. Sans guère être certain d'y parvenir, mais il ne restait pas d'autre solution. Les esprits du groupe s'attachaient au mien, angoissés. Questions et réponses s'échangeaient très rapidement. Colette paniquait, pas tellement loin d'une nouvelle crise de terreur.

« Occupez-vous de Colette, ordonnai-je. Il faut absolument qu'elle se calme ! »

Je ne pourrais pas faire face à Pugey, et encore bien moins le convaincre, si la terreur de Colette revenait m'agresser. J'avais déjà assez de mal à contenir ma propre inquiétude.

— ... tain d'avoir vu Ahmed !

Une partie de la phrase de Pugey m'avait échappé. Facile de la reconstituer, heureusement.

— Je ne sais pas ce que vous imaginez avoir vu. Je suis seul dans cette pièce, ce qui est aisément vérifiable. Et je ne peux ouvrir ma porte. Alors ?

Pugey me regardait, très pensif. Un doigt carré tapota la monture des lunettes.

— Je suis myope, monsieur Méry, mais pas aveugle. Et je porte d'excellents verres correcteurs. Ahmed était ici quand je suis entré. Puis il a disparu.

— Est-ce dans ses habitudes ? demandai-je avec une naïveté ironique.

Je n'ébranlais pas sa conviction. Il réfléchissait. Et utilisait parfaitement ses capacités cérébrales.

— Non, monsieur Méry. Ce n'était pas dans ses habitudes. Mais il a été, comme vous, soumis à l'expérience. En partant de ces données, un fait apparemment anormal pourrait devenir logique après examen. Vous me cachez quelque chose, et j'ai l'intention de découvrir quoi ! En employant à cette recherche toutes méthodes disponibles... Réfléchissez un peu. Je reviendrai vous voir !

Il ne fallait pas calculer beaucoup pour comprendre que, d'ici quelques instants, Ahmed recevrait sa visite. Comme les cobayes adultes, les enfants étaient enfermés dans leurs chambres respectives. Elles se situaient à l'étage au-dessus du mien. Pugey n'avait qu'un trajet de quelques secondes à effectuer. Tout allait trop vite, et la bonne décision à choisir ne m'apparaissait pas très clairement.

« Que dois-je faire, Julien ? »

Ahmed se manifestait. Il était effrayé, mais pas terrifié.

« Il faut garder la même ligne de conduite. Essaye de le persuader qu'il s'est trompé. Tu fais l'imbécile, et l'étonné. Tu n'as jamais bougé de ta chambre. Tu ne comprends rien à ce qu'il te veut. »

« N'aie pas peur, émit David, nous t'aiderons. »

Il approuvait sans réticence la solution choisie, tout en reconnaissant comme moi que convaincre Pugey ne serait pas aisé.

Sylvie ne se manifesta qu'à peine. Son esprit restait noué à celui de Colette, qu'elle calmait par sa force propre.

Pugey entra chez Ahmed, et je le vis par les yeux du garçon.

Une rafale de questions sèches cingla.

Ahmed joua très bien son rôle. Celui d'un enfant interrogé par un adulte qui divague, mais auquel il faut bien répondre quand même. Il mima l'étonnement, l'indignation stupéfaite, puis une résignation lassée qui était un chef-d’œuvre. Un fou l'accusait soudain d'avoir traversé les murs. C'était si ahurissant qu'Ahmed n'aurait pas été plus surpris de découvrir des cornes au front de Pugey, et de l'entendre meugler. Mais ce docteur-bovin était un adulte, et il fallait bien accepter ses fantaisies, si déroutantes fussent-elles. Il restait poli, par contrainte, mais cet interrogatoire absurde l'ennuyait.

La première gifle, extrêmement brutale, projeta Ahmed contre la cloison. Elle me frappa physiquement, ainsi que tous les membres du groupe. Je sais que Colette hurla, autant avec ses cordes vocales qu'avec son esprit.

Le deuxième coup, plus violent encore, ébranla Ahmed jusqu'aux racines. Il se mordit la lèvre, mais les larmes s'échappèrent tout de même. Il restait sur place, malgré sa terreur, avec un courage que bien des adultes n'auraient sans doute pas eu. Toutes ses pensées hurlaient un besoin frénétique de fuir, et il lui était possible de le faire instantanément.

Par les yeux de l'enfant, je vis se relever encore une fois la grosse main carrée. Je criai mentalement :

« Passe-muraille, Ahmed ! »

Le garçon se matérialisa près de moi. Il tremblait, perché sur sa jambe unique. Il s'effondra en sanglotant, et je le rattrapai dans mes bras.

Je ne suis pas un violent, d'ordinaire, mais, en cet instant, j'aurais volontiers cogné sur Pugey jusqu'à le réduire en pulpe.

« Tu ne peux pas rester ici, Ahmed, il va revenir. Va chez David. Mais pense à passe murailler dès que tu entendras la porte s'ouvrir. Ne les laisse pas t'attraper ! »

Il frotta ses yeux de ses poings, renifla, et sourit. Un sourire plutôt trembloté, mais un sourire quand même.

« Ils ne m'attraperont pas. »

Dans son esprit, je voyais un ballet comique dansé par les gardes et Pugey. Ils cherchaient à saisir un enfant qui se dématérialisait entre leurs mains.

Il disparut. Je souriais aussi. Non, personne n'attraperait Ahmed.

Mon sourire s'évanouit très vite. Je n'avais vraiment aucune raison de m'amuser. Moi, j'étais à leur merci. Combien de temps me restait-il avant que Pugey n'arrivât, décidé à employer « toutes les méthodes disponibles » ?

« Que vas-tu lui dire ? demanda David. La vérité ? »

Il avait parfaitement cerné le problème.

« Non. A aucun prix. Michel dit qu'il serait catastrophique que Salles utilise personnellement la machine. Il a certainement raison. Pugey a surpris un des talents d'Ahmed. Il est assez intelligent pour extrapoler, mais tant qu'il ne détient que cette bribe d'information, il ne peut rien en tirer. Salles n'essayera jamais la machine avec si peu de garanties. Surtout pas après le décès de certains cobayes. Je pense qu'il faut gagner du temps. Dès que Michel s'éveillera, il saura quelles sont les bonnes décisions à prendre. »

Je me refusais à envisager la disparition du seul être dont nous pouvions espérer un secours. David s'y refusait aussi.

« Je suis persuadé que Michel va nous rejoindre. La probabilité de sa propre mort ne pourrait pas lui avoir échappé. C'est impossible. »

Lui le croyait vraiment. J'essayais seulement de m'en convaincre.

Et j'avais peur de ce qui m'attendait. Très peur.

Ces vagues de crainte que je diffusais malgré moi atteignaient le groupe. Elles touchèrent aussi un nouveau, Lucien, qui découvrit en cet instant ses facultés télépathiques.

Il émit vigoureusement :

« Qu'est-ce qui m'arrive ? Bon Dieu ! J' crève de trouille !»

J'essayai de rire en transmettant :

« C'est moi le trouillard, Lucien, pas toi. Tu captes mes pensées. »

Il nous rejoignit, et nous l'intégrâmes. Une personnalité forte, plus matérielle qu'aucune des nôtres. Il possédait les mêmes capacités analytiques que David, mais s'en servirait rarement, plus porté aux décisions instinctives.

Nous le renseignâmes sur la crise que nous traversions. Il examina les faits, et émit :

« J' crois qu' t'as raison, Julien, faut gagner du temps. Mais ça risque d'êt' pas marrant pour toi. »

Une transmission mentale communique beaucoup plus que les mots. Sensations, sentiments, développements et implications s'y ajoutent. Colette capta très bien l'exacte signification du « pas marrant » de Lucien. Son esprit hurla une protestation horrifiée. Ahmed était presque aussi affolé qu'elle.

« Il faut éviter la panique, émit calmement David. Ahmed, va rejoindre Colette ! Utilisez la parole pour communiquer, et fermez complètement vos esprits. Ne mentacaptez plus avant demain matin, et vous le ferez très prudemment. Si quelque chose ne va pas, vous vous refermerez immédiatement. Ahmed, tu comprends pourquoi c'est préférable ? »

Ahmed émit un « oui » bien ferme.

« Colette, tu comprends aussi ? Tu ne t'ouvriras pas? »

Colette n'aimait guère cette nécessité, mais elle l'admettait.

Les deux plus jeunes se retranchèrent du groupe. Leur départ me laissa une sensation de vide.

« Nous sommes là ! »

Sylvie, Lucien et David. Trois émissions mentales qui exprimaient, chacune à sa manière, la même rassurante chaleur.

Pugey matérialisa mes craintes en se faisant précéder par deux gardes. Qui utilisèrent, pour pénétrer dans ma cellule, leur habituelle technique prudente. Leur présence mauvaise emplit la petite pièce, et j'eus quelque peine à faire ce qu'ils ordonnaient : reculer. Mes jambes étaient inconsistantes.

Rendons cette justice au bon docteur. Je me trompais. Il avait choisi de demeurer « civilisé ».

Pour le moment, il ne s'agissait que de me faire une piqûre. Les deux robots m'immobilisèrent très efficacement, tandis que Pugey remontait ma manche et plaçait son garrot. Pas bien difficile, en dépit de son mutisme, de deviner le pourquoi de cette aiguille qu'il piquait dans ma veine. Il m'injectait un quelconque sérum de vérité.

J'étais tout à la fois soulagé et inquiet. J'échappais au passage à tabac, mais comment garder pour moi ce que je ne voulais pas dire ?

« Je pense, émit David, que si tu te laisses guider par nous, nous pourrons maintenir ton esprit à peu près lucide. La drogue brouillera tes pensées, mais pas les nôtres. »

Il me rendait confiance... Et il avait raison. Le cher Pugey allait s'attaquer à des télépathes. Plusieurs cerveaux groupés, et il ne pouvait en atteindre qu'un seul.

Une sensation de chaleur, partant de mon bras, remontait. Pugey m'observait, ses gros yeux bleus figés derrière ses verres. Il semblait surveiller un thermomètre gradué, et la ligne de mercure qui l'escaladait lentement.

J'étais assis. Un garde maintenait mes poignets derrière le dossier de la chaise.

Le mercure montait, avec des petites saccades. La clarté du soleil entrant par les vitres devint plus douce, comme tamisée. La tension de mes muscles se relâchait. J'étais mou, flasque, affaissé.

Le visage de Pugey flotta, ballon gonflé qui se balançait à hauteur de mes yeux. Je lui souris, avec tendresse. Ce bon docteur. Je l'aimais bien.

« Attention ! Julien, c'est un ennemi ! »

L'avertissement déchira une marée de béatitude. Je sursautai. Le garde qui tenait mes poignets resserra son étreinte.

Un chuchotement agacé :

— Ne le brutalisez pas, idiot ! Couchez-le sur son lit !

Deux bras passés sous mes aisselles me transportèrent. Je m'enfonçai dans un matelas doux comme un nuage. J'étais euphorique, totalement détendu.

Le ballon-Pugey flotta. Il se dédoublait, se multipliait. Une succession de gros yeux bleus dansait, derrière des verres scintillants.

Une voix tiède, douce comme une coulée de miel :

— Que faisait Ahmed chez vous ?

Ahmed ? Mon petit frère... J'ouvris la bouche.

« Non, Julien ! »

Je dégringolai de très haut. Le matelas de nuage se durcit brutalement. Un ordre mental cinglant me força à utiliser des mots qui n'étaient pas les miens :

— Qui est Ahmed ?

La question se répéta en battements d'écho dans ma tête.

Qui est Ahmed ? Qui est Ahmed ? Qui est Ahmed ?

Des pensées emmêlées me traversent. Je ne sais plus si elles sont miennes, ou autres.

« Il s'échappe ! » « Non ! Nous pouvons le maintenir. » « Accrochez-vous, bon Dieu ! »

Un ordre mental brûlant flamboie dans des volutes brumeuses :

« Tais-toi ! Julien, tais-toi ! »

Une averse de phrases interrogatives m'assiège. Douces, insidieuses. Elles s'infiltrent dans le brouillard qui m'englue. Mais les injonctions mentales sont plus puissantes. Elles se détachent avec une netteté qui me contraint à leur obéir. Les questions retombent, cailloux dans une mare qui les engloutit. Je vois les cercles concentriques qu'elles dessinent en sombrant.

Le brouillard se déchirait sur des éclaircies de raison. Après avoir atteint son plus haut point, le mercure redescendait.

Ce ballon flottant qui était la tête de Pugey se stabilisa, et redevint visage. Les yeux bleus qui m'observaient perdirent de leur détachement clinique. La colère y naquit. Le bon docteur était furieux.

Il fit encore une tentative, en se contraignant pour garder la douceur psychologique voulue :

— Je suis votre ami, Méry. Vous avez besoin de vous confier. Parlez-moi d'Ahmed.

Le contraste entre la suavité de sa voix et l'irritation qu'exprimaient ses yeux me réjouit assez pour me faire rire. Expulsé en bulles de gaieté fusante, le brouillard s'échappa, me libérant. Je redevenais capable de raisonner. Je perçus la satisfaction et le soulagement de mes trois compagnons.

Le visage de Pugey se figea dans une dureté minérale.

— Logiquement, monsieur Méry, vous auriez dû bavarder avec beaucoup d'empressement. Vous ne l'avez pas fait. La conclusion que j'en tire est celle-ci : votre cerveau a réagi aux expériences, et vous possédez des capacités supranormales. Il aurait mieux valu pour vous que je n'en devienne pas aussi certain. J'ai tenté de vous épargner des désagréments, hélas sans résultat. Vous trouverez l'étape suivante plus pénible, je le crains. Ne comprenez-vous pas que...

Je comprenais trop bien. Je m'offris quand même le luxe de couper sa phrase, et d'accompagner la mienne de mon plus aimable sourire.

— Puis-je vous conseiller, mon cher docteur, d'aller vous faire aimer par un cactus ?

« Bath ! approuva Lucien. C'est plus chouette que va t' faire foutre, faut admettre. »

— Je ne vois vraiment pas quelles raisons vous pourriez avoir de rire !

Pugey crachait ses mots avec beaucoup moins d'élégance que de coutume. Il se reprit avant d'ajouter :

— Je vais vous laisser un peu de temps pour la réflexion. Je reviendrai vous voir. Accompagné par un spécialiste de l'élocution. Je suis persuadé que votre aphasie sera de courte durée !