Les ratés

Gilles Thomas · Chapitre 2 sur 16

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Les ratés

Chapitre II

J'avais pris l'habitude, sans trop de peine, de sauter le repas de midi. Avec ce résultat que je commençais généralement à mourir de faim vers cinq heures. Je m'offris un sandwich au pâté (l'essentiel de mon alimentation de fauché), et l'accompagnai d'une tomate coupée en rondelles. En rêvant d'un bifteck juteux, et en doutant fort que mon actuel régime reçoive jamais l'approbation d'un diététicien. Il est vrai que l'algovit n'aurait guère mieux valu. Cette pâtée verdâtre, à base d'algues enrichies de vitamines, est censée constituer un aliment complet. Malheureusement, ceux qui sont contraints de s'en repaître ne tardent pas à présenter des signes évidents de malnutrition.

Le courant ne revint pas de la soirée, et je me couchai tôt.

Fais de beaux rêves, Julien Méry.

 

CHAPITRE II

 

La convocation arriva alors que je ne l'attendais plus du tout.

Durant plusieurs jours, j'avais sillonné la ville en tous sens, et passé des heures en attente morose, avant d'être soumis à des tests ennuyeux. Je m'étais rendu trois fois dans des banlieues industrielles aussi laides que lointaines. Tout cela sans le moindre résultat.

J'avais négocié, à perte bien entendu, la vente de certaines choses dont je pouvais me passer, pour me permettre de régler ma prochaine quittance de loyer. J'avais terriblement peur de la rue, et des dortoirs d'hébergement. J'approchais peu à peu de ce désespoir qui poussait certains chômeurs à rançonner la Société qui les rejetait. Le nombre des racleurs augmentait chaque jour, et le Gouvernement, débordé par cette vague croissante de criminalité, envisageait très sérieusement de rétablir les châtiments corporels pour certains délits. Solution déjà appliquée dans quelques pays européens.

Je comprenais mieux, aussi, et sans avoir besoin des explications d'un psychologue, le phénomène dit des « amoks ». Qu'un être peu équilibré au départ bascule soudain dans une frénésie de meurtre, et choisisse d'exploser en une apothéose d'assassinats, me devenait à présent compréhensible de l'intérieur.

J'étais partagé entre le découragement, et la colère.

La lettre que je reçus ne me rendit pas l'espoir. Je n'étais encore que présélectionné, et non accepté. Son en-tête : Société Anonyme de Recherches et d'Etudes ne m'apprit rien. Je n'avais jamais entendu parler de cette firme. Le texte me convoquait, en termes polis, pour le 2 décembre à 14 h 30. L'adresse : les Champs Elysées, et la somme élevée représentant le capital de base me confirmèrent dans l'idée que mes employeurs éventuels ne manquaient pas de moyens financiers.

L'impression s'affermit lorsque j'entrai, au jour et à l'heure dite, dans les bureaux de la SARE. Un univers climatisé, métal, cuir, et éclairage indirect. Bonnes lithographies de style classique sur les murs clairs, moquette, atmosphère feutrée, réceptionnistes souriantes et jolies, catégorie hors classe dans l'art de manœuvrer le client. Douceur aussi aimable que ferme, l'armature de fer dans une peau de velours. Beaux yeux de verre qui n'expriment rien. On pouvait se demander si elles avaient une vie personnelle, ou si, passé les heures de présence, on les désactivait pour les ranger dans un placard.

Je ne patientai pas plus d'une dizaine de minutes avant d'être introduit dans le domaine du Chef du personnel : Charles Brouis. Depuis que je cherchais du travail, j'avais passé suffisamment d'heures d'attente morose pour apprécier cette quasi-exactitude.

Brouis trônait derrière un somptueux bureau d'acier bruni. Il ne me fut pas sympathique, sans que je puisse clairement m'en expliquer la raison. Un homme d'une cinquantaine d'années, grand et mince, vêtu avec une coûteuse et discrète élégance. Ses yeux noirs sans reflets, enfoncés dans des orbites creuses, me donnèrent l'impression de regarder, derrière ma silhouette devenue transparente, une autre présence visible pour lui seul. Sa peau avait une pâleur anormale et malsaine. Une bouche serrée, aux lèvres dures, s'entrouvrait à peine pour laisser passer des phrases concises. Il les calibrait, visiblement attentif à ne pas laisser échapper un seul mot superflu. Sa voix était froide, bien moulée, et son ton remarquablement uni.

L'une de ses premières questions concerna les motifs qui m'avaient poussé à poser ma candidature. Je répondis par la vérité nue et crue. J'étais chômeur, avec peu de chances de retrouver un emploi dans ma spécialité. Et je n'avais pas le moindre désir d'en arriver à l'algovit, et aux dortoirs d'hébergement. Il ne fit aucun commentaire, et j'aurais été bien incapable de dire s'il trouvait ma réponse satisfaisante ou non. Les questions suivantes cernèrent et décortiquèrent de nouveau mon personnage, plus subtilement toutefois que lors de mon premier contact avec la SARE.

L'entretien terminé, je me retrouvai, comme il fallait s'y attendre, seul dans une pièce sans fenêtres, en tête à tête avec un impressionnant paquet de feuilles à remplir. Rien que de très habituel. Test de Q I, test de profil psychologique, et autres analyses coutumières. On pouvait se demander, toutefois, pour quelles raisons il était nécessaire de scruter ainsi jusqu'au fond de l'âme un candidat à une « expérience scientifique ». Fait-on passer des tests aux cobayes ?

J'expédiai mes questionnaires avec l'aisance que donne la pratique. A quelques variantes près, ils se ressemblent tous. J'en étais à : Vous croisez sur votre chemin un animal blessé. Comment réagissez-vous? quand la lumière s'éteignit. J'eus à peine le temps de proférer un juron agacé avant qu'elle ne se rallume, après deux ou trois vacillements. Quelque part dans l'immeuble, un groupe électrogène avait pris la relève du courant défaillant. Très surprenant, si l'on tenait compte des données : prix prohibitif de l'essence, son strict rationnement, et surtout les difficultés d'attribution de l'autorisation indispensable pour user d'un groupe électrogène. D'évidence, en plus de solides moyens financiers, mes employeurs disposaient d'appuis sûrs à un échelon gouvernemental élevé.

Je commençais à m'interroger sérieusement sur les tenants et aboutissants de la SARE. Plutôt que de répondre à des questions, j'aurais bien aimé en poser quelques-unes. Dans quelle histoire, au juste, étais-je en train d'essayer de m'engager?

Enigme pour le moment sans réponse. Je ne m'y attardai pas, et repris ma tâche fastidieuse. Il serait toujours temps de penser à mes propres exigences si je réussissais à me qualifier. J'en étais encore à ignorer le montant de mon éventuel salaire. Aux dires de Charles Brouis, il serait très confortable, mais n'avait pas encore été définitivement fixé.

Mes devoirs d'écolier terminés, j'en avertis une jolie secrétaire robot, qui me ramena à Charles Brouis. Je croyais en avoir terminé avec les formalités, mais il me signala que, si ma candidature était retenue, j'aurais ensuite à passer un examen médical. Ce qui me parut plus logique que le reste. La première condition exigée d'un cobaye ne doit-elle pas être la bonne santé ? Surtout si l'on envisage de lui inoculer quelque bonne maladie...

L'extérieur m'accueillit par la pluie froide mêlée de neige fondue qui tombait depuis le matin. La grisaille du ciel foncé répondait à mon humeur du moment. Je me demandais si être sélectionné par la SARE représenterait une chance ou un désastre. J'étais en train de devenir très « pusillanime ». Quel était le but final de cette histoire ? Des visions pires que l'algovit et le dortoir défilèrent, en une succession d'images fort déplaisantes. Je les refoulai fermement. Dresser des obstacles d'avance est stérile.

La coupure de courant qui affectait le quartier avait mis les feux tricolores hors service, provoquant sur l'Avenue un remarquable embouteillage. Les conducteurs exaspérés se défoulaient en coups de klaxon rageurs. Une fois de plus, je me demandais s'il existait encore un seul Français dupe du miracle d'hypocrisie présidant à nos destinées. Depuis plus de cinq ans, la circulation sur roues était en principe interdite, sauf aux titulaires d'une carte de priorité. Il faut insister sur le « en principe ». Difficile de croire, en effet, qu'un tel imbroglio de véhicules puisse être le fait des seuls réels prioritaires. Combien, parmi ces conducteurs hargneux, avaient absolument besoin d'utiliser leurs voitures ? Mais notre pays a toujours été le Royaume des Lois innombrables, et des dérogations plus innombrables encore.

Ma ligne de métro ne fonctionnant pas plus que le reste, je rentrai chez moi à pied, en pestant contre la pluie glacée qui s'obstinait à s'infiltrer dans mon cou. Le trajet, Champs-Elysées-rue de Richelieu n'était pas terriblement long, mais j'arrivai au but trempé, les cheveux dégoulinants.

Marie-Hélène Brassac, dite Léna, m'attendait, assise sur le paillasson. Elle s'adossait à la porte, la tête légèrement inclinée, avec la grâce abandonnée d'un jeune chat. Elle s'entortillait dans quelque chose de vaste, d'épais, un rutilant mélange de couleurs criardes, qui évoquait plus la couverture de cheval qu'un manteau.

Elle me sourit avec une douceur languide.

— Salut, Grand Chef !

— Salut, Astéroïde !

Formules de contact rituelles, et vieille plaisanterie qui date de nos premières rencontres.

Mon grand-père maternel, originaire d'Amazonie, m'a légué, avec ses gènes, ce que Léna appelle une « remarquable tête de Sioux ». En faisant preuve d'un superbe dédain pour la différence pouvant exister entre l'Amérique du Nord, et celle du Sud, elle prétend que je ferais merveille dans un western, d'où le Grand Chef, qui s'accompagne à l'occasion du qualificatif : Plume de Canard.

Elle-même est comédienne, très petit astre dans la constellation du spectacle, d'où l'Astéroïde. A remarquer qu'elle a de l'ambition, et ne désespère pas de devenir un jour Nova.

Elle tendit la main pour que je l'aide à se lever, et, secouant la tente-manteau, fit apparaître ce que ses plis avaient jusqu'alors dissimulé : un grand panier débordant de victuailles et de bouteilles.

Elle le brandit, et annonça, triomphante :

— Au programme de ce soir, Mesdames et Messieurs, un festin !

— En l'honneur de quel saint ?

— En l'honneur de saint ORTF. Je viens de toucher mon chèque.

Léna attendait ce chèque, cachet d'un petit rôle joué dans un téléfilm, depuis plus de huit mois. Tous ceux qui ont jamais eu affaire à un organisme d'Etat savent que ce dernier, s'il est toujours terriblement pressé d'encaisser ce qui lui est dû, a des mœurs d'escargot lorsqu'il s'agit de payer ce qu'il doit.

J'ouvris la porte, en félicitant Marie-Hélène d'avoir enfin empoché le fruit de son travail, et pris le panier. Il était lourd, et très rempli. Ma folle cigale avait, comme de coutume, pioché sans compter dans l'argent frais. Je me gardai bien de lui prêcher l'économie. Je n'aurais obtenu d'autre résultat que lui gâcher son plaisir. Elle est née panier percé, et ne changera jamais. Remontrances et objurgations glissent sur elle sans pénétrer. De l'eau sur les feuilles vernissées d'une plante tropicale.

Nous débutâmes les réjouissances par du jus d'orange additionné d'une bonne ration de rhum, et nous bavardâmes.

Je me sentais bien, et j'étais heureux de ne pas avoir devant moi la perspective d'une soirée vide et d'un repas de sandwichs. Heureux aussi de la présence de Marie-Hélène.

Elle n'est pas ma petite amie. C'est une amie tout court chère à mon cœur, et très proche. S'il nous arrive fréquemment de coucher ensemble, je ne pense pas que cela aille plus loin que l'épiderme. Mais l'affection qui nous unit est très solide.

Tandis que grillait la côte de bœuf, que doraient les pommes de terre, et que chambrait le vin, j'écoutai le récit mimé et très drôle des démêlés de Léna avec un annonceur durant le tournage d'une séquence publicitaire.

Je lui parlai ensuite de la SARE, et de mon espoir de devenir un cobaye bien payé.

Elle s'inquiéta, et le bleu de ses yeux remonta vers ses tempes.

— Tu es sûr que ce n'est pas dangereux, Julien ? Je peux te passer un peu d'argent si... Je secouai la tête en riant :

— Tu n'aurais pas les moyens de m'entretenir, ma cocotte jolie, je suis trop cher pour toi. Elle fronça les sourcils.

— Ne plaisante pas, voyons ! Tu ne sais même pas ce qu'ils vont te faire !

— Ils me le diront si je suis sélectionné. Si ça ne me plaît pas, je pourrai toujours refuser.

— Qui sait ?

— Allons, Léna ! Moi aussi, j'ai de l'imagination, mais elle ne va pas au-delà de l'envisageable. Nous ne sommes plus à l'époque des nazis. Personne ne pourrait, de nos jours, pratiquer sur un être humain des expériences réellement dangereuses. Même pas en prétextant avoir obtenu son accord.

Elle soupira.

— Tu as certainement raison, mais je ne sais pas pourquoi, je trouve ça inquiétant. Tu me tiendras au courant ?

— Bien sûr.

Elle se leva, pour aller retourner la côte de bœuf qui embaumait. L'odeur me fit saliver. J'avais très faim.

Léna s'activait, préparant une salade, disposant les hors-d’œuvre dans des assiettes. Je jouais les pachas, vautré sur le divan, et la regardais faire. C'est un petit format de blonde, plus séduisante que réellement jolie. Ses yeux sont étroits, son visage aigu, sa bouche un peu large. Son corps a une grâce à peine anguleuse, et ses seins sont menus. Elle dégage une grande puissance attractive, due plus à la personnalité qu'à la beauté. Elle est bonne comédienne, intelligente et sensible, et mérite certes mieux que ces petits rôles qui lui permettent de subsister tant bien que mal. Je lui souhaite de réussir, et il m'arrive de penser qu'elle y parviendra.

Elle m'apostropha :

— Secoue-toi ! Grand Chef Plume de Canard ! C'est presque cuit. La fidèle squaw aimerait que tu daignes débarrasser la table de ce foutu bordel.

Je me secouai. Le foutu bordel : dessins, crayons, fusains, gommes et pastels, fut évacué, et nous mangeâmes. Il y avait longtemps que je n'avais plus fait un aussi somptueux repas. Mon estomac, déshabitué des bombances, refusa fromage et dessert.

Soirée parfaite. Nous nous soûlâmes un peu, rîmes beaucoup, et partageâmes le plaisir en vieux complices qui se connaissent bien.

Nous nous endormîmes serrés l'un contre l'autre.

***

Il s'écoula une semaine, chaque jour tristement semblable au précédent.

Je ne reçus pas l'ombre d'une réponse à mes lettres de candidature. Les employeurs pratiquent au plus haut point les saines vertus de l'économie. Le gaspillage des timbres n'entre pas dans leurs mœurs. J'étais bien forcé, moi, de ne pas être avare en ce domaine. Je continuais à éplucher quotidiennement les petites annonces, et j'envoyais de nouvelles bouteilles à la mer, totalement désabusé. Le spectre menaçant, algovit-dortoir, me hantait sans répit.

Je mis au rebut une chemise au col percé. Ma garde-robe assez complète, tiendrait encore un moment, mais je commençais à avoir des problèmes de linge, et surtout de chaussures. Mes déplacements continuels, en majeure partie basés sur la marche à pied, les râpaient peu à peu. En remplacer une seule paire déséquilibrerait fâcheusement mon budget.

Une sourde colère me travaillait, née d'un sentiment de totale impuissance. Que faire ?

Quatre jours mornes de plus, et je reçus une lettre de la SARE. Je l'attendais moins encore que la première. J'avais cessé d'espérer.

Je lus, sans trop y croire, que j'avais passé avec succès l'étape sélection. Restait la phase ultime : l'examen médical. A cet effet, on me priait de bien vouloir me présenter, à jeun, le 18 décembre à 9 heures, dans une clinique située près de la Porte de Vincennes.

Je ne sus trop si je devais me réjouir. Il restait beaucoup d'impondérables. 'Je ne redoutais pas l'examen médical, j'avais toutes les raisons de me supposer en excellente santé, mais qu'allait-on me demander ? La situation de cobaye se révélerait-elle acceptable ?