Les ratés

Gilles Thomas · Chapitre 6 sur 16

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Les ratés

Chapitre VI

Joëlle m'interrompit pour demander, avec l'absence de complexes d'une fille de son époque, si je n'avais pas envie de faire l'amour.

J'en avais envie.

Le rapprochement intime eut l'avantage de nous détendre l'un et l'autre. Nous nous endormîmes.

 

CHAPITRE VI

 

28 février. Des bourgeons vernissés gonflaient aux pointes des branches. La température diurne s'adoucissait. Des rejets d'un vert neuf soulevaient les feuilles mortes. J'avais cueilli, sous l'abri d'un buisson, deux violettes exquisément odorantes.

Malgré nos tentatives, nous n'avions pas réussi à avoir le moindre contact avec les deux absents. Ils restaient invisibles. Lucien passait un maximum de temps à flâner dans le parc, témoignant d'une patience dont je ne l'aurais pas cru capable. Nous avions dépassé le stade de l'inquiétude. La sourde colère qui nous travaillait annonçait la révolte possible. Cécile fulminait, et annonçait bien une fois par heure son intention de s'en aller.

J'avais disputé avec Joëlle une partie de ping-pong, pendant que Cécile s'absorbait dans l'étude du journal de la veille. Presque midi, et l'heure du réfectoire.

Lucien revint du parc où il avait passé la matinée.

Il se traînait, s'accrochant aux meubles pour progresser. Son état nous tira des exclamations stupéfaites et horrifiées.

Son visage était un masque bleu et pourpre, sanguinolent, abominablement tuméfié. Les yeux pochés, le nez enflé et saignant, les lèvres difformes.

Il tenta de parler, et produisit une série de sons sifflants, incompréhensibles. Ses vêtements étaient maculés de boue, et des feuilles mortes s'y accrochaient.

Nous nous précipitâmes vers lui.

Une phrase pâteuse d'où émergea à peu près le mot « douche » me fit penser qu'en effet, une averse d'eau bien chaude pourrait être bénéfique. Nous transportâmes Lucien, accroché d'un bras à mon cou et de l'autre à celui de Cécile, jusqu'à sa chambre.

Nous le déshabillâmes. Il s'abandonnait, les membres mous, sans autre réaction que des grognements de douleur. Son corps était marbré de meurtrissures violacées. Quelqu'un lui avait infligé une très sévère correction.

— Il faut un médecin, dit Cécile. Je vais voir cette vache de Favière, et je lui conseille d'être bien gentille ! Elle va m'entendre !

Elle était cramoisie, la bouche serrée, et le brasier bleu de ses prunelles annonçait qu'en effet, Jeanne Favière aurait intérêt à se montrer conciliante.

Lucien leva une main molle pour l'agiter négativement.

— 'on, pas d'oubib ! Ju'ien, aid'oi... 'ouche. Ses lèvres gonflées de négresse à plateau transformaient ses mots en une bouillie quasi incompréhensible.

Je l'aidai. L'eau ruisselante me trempa presque autant que lui. Il s'assit dans le bac, et resta sous le jet, à frissonner et gargouiller. Des traînées rosâtres coulaient de son nez.

Nous le regardions, désolés et impuissants.

— Mais qui l'a arrangé comme ça ? gémit Joëlle. C'est une honte !

— Un salaud lui a tapé dessus, dit Cécile, les sourcils froncés. Je ne m'étonne plus de rien dans cette sale boîte, mais tout de même !

Tout de même, en effet ! Je ne pouvais imaginer d'autre responsable de ce massacre qu'un garde, mais les méthodes de la SARE dépassaient maintenant de beaucoup les bornes. Je me promis d'avoir, avec la chère Favière, un entretien sérieux. Nous avions été engagés pour participer à une expérience scientifique. Nulle part dans le contrat ne figurait l'obligation de servir de punching-ball à une brute quelconque.

Lucien s'agita. Je l'aidai à se relever, et à sortir du bac. Cécile lui enfila un peignoir. Nous n'osions pas le frictionner. Joëlle lui tamponna doucement le visage avec une serviette, et sécha ses cheveux.

Entre les paupières bouffies, le mince fil du regard devenait plus lucide.

— 'a 'ieux. 'ous 'a'onter.

— Lucien, dis-je, nous n'allons pas comprendre deux mots de ton récit. Excuse-moi, mais tu ne t'exprimes pas très clairement. Il vaut mieux que tu te reposes d'abord. Tu es sûr que tu ne veux pas voir un médecin ?

— 'on. 'ai 'ien d'assé. Veux pas d'leur 'alo'erie d'oubib !

La saloperie de toubib se présenta quand même, quelque deux secondes plus tard, en compagnie de Jeanne Favière. Madame la Directrice, avertie de l'affaire par un « rapport » de la partie adverse, prenait les choses en main.

Tandis que le médecin, un homme en blouse blanche que nous n'avions jamais vu et qui devait arriver tout droit du bâtiment B, examinait son patient, Jeanne Favière subit une agression triple, plutôt violente. Cécile représentait la tête d'attaque, Joëlle et moi les flancs. Il y eut des clameurs, et le praticien nous pria sèchement d'aller nous disputer plus loin.

Nous sortîmes pour continuer dans le couloir une discussion véhémente. Nous obtînmes quelques détails sur ce que Favière appelait, la bouche pincée, un « regrettable incident».

Lucien en était, bien entendu, le seul responsable. Il avait tenté de s'approcher de la grille du bâtiment B, ignorant délibérément les appels du garde qui le priait de rebrousser chemin. Ce dernier n'était aucunement fautif. Il n'avait fait que son devoir en essayant d'intercepter le délinquant. Et n'avait pas non plus outrepassé les ordres en se défendant après avoir été frappé. La discipline devait être maintenue.

J'avoue que j'en restai suffoqué. Cécile exprima avant moi son indignation :

— En se défendant ! Est-ce que vous avez bien regardé Lucien ? Il a été passé à tabac, systématiquement, par une de vos brutes ! Et vous donnez raison à ce sadique ? La discipline ! Qu'est-ce que c'est que ce régime nazi que vous prétendez nous imposer ? Mais c'est terminé ! Je m'en vais ! La SARE pourra toujours me faire un procès pour rupture de contrat. J'en serais ravie. Je suis sûre que vos méthodes intéresseraient énormément la Presse ! Et vous seriez contraints d'étaler au grand jour tous vos sales petits secrets ! Arrangez-vous pour que d'ici deux heures au plus, un véhicule soit mis à ma disposition pour me conduire à la plus proche gare !

Cette diatribe se brisa sur une indifférence calme, et même un peu amusée.

— Vous ne pourrez pas partir dans deux heures. Je n'ai pas qualité pour vous y autoriser. Il faut d'abord que j'en réfère à la Direction de Paris, et que j'attende leur décision. Je crains bien qu'il ne vous faille attendre aussi.

Un petit sourire supérieur étirait les lèvres de Madame la Directrice.

Cécile passa du rouge au cramoisi, et hurla :

— Je n'en ai rien à foutre, de votre direction de Paris ! Je fiche le camp ! et tout de suite ! Ne comptez pas sur moi pour laisser votre sale découpeur de cervelle tripoter...

— Qu'est-ce que vous dites ? De qui tenez-vous ce renseignement ?

— Ça vous la coupe, hein ? vieux chameau ! que je sache que votre Pertignat est un farfouilleur de cerveau.

Madame la Directrice faisait une tête plus embêtée que furieuse. Elle questionna, du ton de la maîtresse décidée à contraindre aux aveux l'élève qui s'est défoulé en couvrant le tableau de graffitis :

— Qui vous a renseignée ? Dites-le-moi immédiatement

!

— Mon petit doigt, répondit Cécile, avec une grimace moqueuse.

Madame la Directrice était en train de perdre son calme pédagogique. Elle ouvrit la bouche, et je prévis des hurlements. Le médecin qui sortait de la chambre de Lucien interrompit la dispute. Il annonça :

— Rien de grave. Je n'ai pas trouvé de fractures, ni d'organes lésés. Les contusions devraient s'arranger assez rapidement. Je lui ai laissé des comprimés sédatifs. Veillez à ce qu'il garde le lit, Madame Favière, et faites-moi appeler en cas de complications.

Il était jeune, plutôt guindé. Ses gros yeux de myope s'encadraient dans des verres de lunettes hublots.

Il se tourna vers nous. Jusque-là, nous n'avions pas existé pour lui.

— J'ai fait une piqûre au malade. Il devrait dormir jusqu'à demain. Ne le dérangez pas.

Il fit un pas pour s'éloigner.

Jeanne Favière saisit l'occasion donnée d'échapper à la discussion.

— Attendez, docteur, je vous accompagne. — Minute ! dit Cécile. Vous oubliez que je m'en vais. Et pas dans huit jours. Aujourd'hui, maintenant, tout de suite !

— Je ferai part de votre décision à la direction, Mademoiselle Florent. Et je vous tiendrai au courant.

Favière avait repris toute sa dignité, et son calme professionnel.

Elle rattrapa le médecin qui s'éloignait, et ils disparurent au tournant du couloir.

Je retins par le bras Cécile qui prenait son élan pour courir à leurs trousses, visiblement enragée.

— Ne sois pas idiote ! Une crise de nerfs ne t'avancerait à rien. Un peu de patience.

J'ouvris doucement la porte de Lucien. Il dormait, étalé sur le dos, la respiration sifflante. Sa tête sur l'oreiller n'avait pas meilleur aspect. Pas de fractures, ni d'organes lésés. Quelle chance ! Du vrai travail de professionnel, précis et technique. J'aurais bien voulu voir l'allure générale du garde qui avait eu à se « défendre » avec une telle efficacité.

— Il dort, dis-je, en refermant la porte. Si nous allions faire une petite promenade ?

Acquiescement unanime.

Le parc était mouillé et froid. Les branches nues s'égouttaient. Le vent humide brassait dans le ciel des couvertures grises de nuages, lourdes de pluie.

Cécile avait eu le temps de se calmer, et de réfléchir.

— Tu crois qu'ils vont me laisser partir ? Julien.

— Je l'espère. Je ne suis plus sûr de rien. Même en tenant compte de l'atmosphère dans laquelle nous vivons, je n'aurais pas cru possible ce qui vient de se passer. Qu'un garde se permette de démolir complètement Lucien, et que Favière trouve ça tout naturel... Je t'avoue que je suis satisfait que tu aies posé la question du départ. Je pense que nous devrions tous partir. Nous faire un procès ne leur serait pas favorable, j'en suis certain. Nous aurions des bases de défense très solides. Et c'est ce qui m'inquiète...

— Tu veux dire... — Joëlle était blanche — Tu crois qu'ils vont nous retenir de force ?

— Je ne sais pas... Ils nous ont déjà imposé énormément de choses...

Cécile, qui oubliait cette fois d'exploser de rage, demanda :

— Qu'est-ce que tu penses de cette histoire de contacter la Direction ? Ce coupe-cervelle qui dirige le projet est sur place, non ? De qui Favière veut-elle prendre des ordres ? Ça ne tient pas debout !

— Je suppose que si. Pertignat dirige le projet, mais uniquement sur le plan scientifique. Ce n'est certainement pas lui qui le finance. Il doit exister, dans les coulisses, une ou plusieurs personnes disposant d'énormes moyens. Et d'appuis très sûrs à un échelon gouvernemental élevé. Utiliser un groupe électrogène n'est pas facilement autorisé. Or il y en a un ici, et il y en avait un dans l'immeuble qui abrite les bureaux parisiens de la SARE. De plus, ils disposent d'essence, et d'une autorisation de circulation. A notre époque, ce n'est pas donné à n'importe qui.

Il y eut un temps de silence. Nous ruminions des pensées déplaisantes, et il ne servait à rien de les exprimer.

Joëlle frissonna.

— J'ai froid, rentrons.

Je lui passai un bras autour dé la taille.

— Allons déjeuner. Nous ne pouvons qu'attendre.

Cécile expédia une branche morte d'un coup de pied rageur.

— D'accord. Attendons. Mais s'ils croient qu'ils vont m'empêcher de partir, ils verront !

***

Dans la soirée, Jeanne Favière prit la peine de se déplacer en personne pour avertir Cécile de ceci : le directeur était momentanément absent. Impossible de le joindre avant trois ou quatre jours.

Cécile enregistra l'information avec un apparent détachement que j'admirai. Seules ses taches de rousseur plus foncées et ses narines pincées avouaient une formidable colère.

*

* *

Le lendemain matin, Lucien, qui avait à peine meilleure mine, nous raconta son aventure. Il n'était pas en bonne forme, mais pouvait s'exprimer plus intelligiblement que la veille.

— J' surveillais c' foutu bâtiment B. J' suis sûr d'avoir vu Solange à une fenêtre. Chauve comme un' boule d' billard. Le crâne rasé. Elle m'a fait des signes, pis quelqu'un l'a tirée en arrière. J' suis d'venu dingue de rogne. J'ai foncé sur c'te grille. L' garde beuglait : stop ! stop ! J' dois dire que j' l'écoutais pas. Y m'arrive d'ssus, et y m'empoigne. J'y ai foutu un marron en pleine poire. J'avais mis l' paquet, mais j' f'sais pas le poids. Y m'a filé une dég'lée terrib'. J'ai bien essayé d' lui rendre deux ou trois gnons, mais c'est pas allé loin. Le vrai pro, et y m' surclassait, la charogne ! Y m'a ratatiné. Et quand j'ai été au tapis, c'te vache a continué à cogner avec ses bottes. Vicieux, avec ça ! Y tapait pour faire mal, et ça lui plaisait. J' m' suis éteint comme une chandelle. Et j' suis resté dans les vapes un bon bout d' temps.

Son récit confirmait ce que nous avions supposé.

Nous lui rapportâmes la suite des événements. Il ne fut pas surpris d'apprendre que Favière donnait raison au garde.

— J' m'y attendais, dit-il, désabusé. C'est pour ça qu' j' voulais pas d' leur toubib. Froid comme un concomb', c' mec. Y m'a tripoté comme si j'étais un bout d' barbaque.

Après avoir entendu le récit des démêlés de Cécile avec Favière, ses lèvres en rebord de pot de chambre essayèrent de sourire.

— M' faites pas rigoler ! S'y laissent Cécile s' tirer, j' lui paye des fraises !

J'étais de son avis. Mais Cécile et Joëlle n'y croyaient pas encore.

***

Les « trois ou quatre » jours d'attente réclamés par Favière écoulés, Cécile s'entendit demander un nouveau délai. Sa Majesté le Directeur n'était toujours pas rentré, mais on l'attendait incessamment.

Durant une semaine,. notre rousse, qui avait tout de la chaudière sous pression, rendit à Favière une visite quotidienne, avec le même résultat négatif.

Favière atermoyait, j'en étais persuadé. Cécile l'admettait, mais son tempérament fougueux ne lui permettait pas de renoncer. Elle nous mimait, à son retour, la séance écoulée : une Cécile crachant des salves qui atteignaient sans l'entamer un monolithe de mauvaise foi.

*

* *

13 mars. L'approche du printemps devenait perceptible. Mollesse des journées, et vent tiède. Des fleurettes et de l'herbe neuve émergeaient du tapis des feuilles mortes. Les bourgeons s'allumaient de flammes vert-jaune.

Cécile partit vers 10 heures pour sa discussion quotidienne avec Favière.

Elle n'en revint pas.

Pour la seconde fois, Madame la Directrice vit son bureau envahi par des mécontents, assez proches de la rage absolue.

Même pas goguenarde, elle nous annonça paisiblement que Mlle Florent avait été transférée au bâtiment B. Et à sa demande, s'il vous plaît !

Lucien balaya l'invraisemblable argument d'un haussement d'épaules lassé.

— Elle voulait s' tirer.

Joëlle et moi exprimâmes la même incrédulité. Unanimité qui ne dérangea nullement la chère Directrice. Elle eut l'aplomb de répondre :

— Mlle Florent a changé d'avis. Elle m'a avoué avoir voulu partir parce qu'elle s'ennuyait, et a demandé s'il ne serait pas possible qu'elle participe sans plus attendre aux expériences. J'en ai référé au Professeur, qui a donné son accord.

— Tu nous prends pour des cons ? demanda Lucien, la voix vibrante de rage.

J'appuyai du pied sur ses orteils, et saisis la main de Joëlle, qui ouvrait une bouche indignée.

— Madame Favière, dis-je, de mon ton le plus suave, cette discussion ne mène à rien. Nous allons nous retirer.

J'entraînai les deux autres vers la porte. Traiter cette garce de menteuse ne menait à rien, en effet.

Quelques instants plus tard, nous déambulions entre les arbres, et Lucien explosa :

— Pourquoi qu' tu m'as empêché d' dire son fait à c'te punaise ?

— Parce que nous en sommes à la guerre, et qu'il est préférable en ce cas de ruser. Cécile a été transférée parce que son insistance la rendait gênante. Il est hélas évident, maintenant, qu'ils ne nous laisseront pas partir. J'en arrive même à me demander s'ils ont l'intention de nous relâcher une fois le projet mené à bien... Aussi allons-nous devenir des prisonniers modèles, et préparer l'évasion.

— J' veux pas laisser Solange dans c' piège de merde !

— Réfléchis, Lucien. Tu lui viendras plus aisément en aide de l'extérieur. Nous pourrons porter plainte. Ils retiennent Cécile contre sa volonté, ce qui constitue un délit.

— Ouais, dit Lucien, mais s'y z'ont l' gouvernement dans leur manche...

— Le gouvernement peut-être, intervint Joëlle, mais il existe une presse d'opposition. Elle serait ravie de publier notre histoire, et de la monter en épingle. Julien a raison. Il faut essayer de fuir.

— Ben mes cocos, dit Lucien, plus ou moins convaincu, ça va pas êt' du tout cuit !

***

Je dormis très mal, cette nuit-là, et je fus réveillé plusieurs fois par des cauchemars. Une foule de problèmes insolubles me taraudaient.

Je n'avais pas que mon propre sort ou celui de mes camarades à prendre en considération. Je me faisais du souci pour Léna. Mon silence involontaire avait dû l'inquiéter fortement. Elle ne pouvait pas supposer, pas plus que je ne le supposais à l'époque où je lui avais promis une lettre, qu'il me serait impossible de tenir cette promesse. Ma situation actuelle était trop invraisemblable pour être imaginée. Si, comme je le craignais, elle rendait visite aux bureaux parisiens de la SARE pour y réclamer impérieusement de mes nouvelles, qu'en adviendrait-il ? J'en arrivais à tout appréhender, y compris d'être tombé aux mains d'une bande de tueurs. Hésiteraient-ils, si elle se montrait trop gênante, à la faire disparaître ?

Je devais m'enfuir. Très vite.

Peu avant l'aube, un rêve identique à celui que j'avais fait à Paris revint me visites.

De nouveau, il me sembla m'éveiller, et des mots qui n'étaient pas les miens pénétrèrent dans mes pensées.

Tu ne dois pas t'en aller. Tu n'as rien à craindre, et tes amis non plus. Reste. Nous avons besoin de toi.

La présence chaude et amicale m'enveloppait, rassurante, protectrice. J'étais part d'un tout. Un instant, je me laissais couler dans cette sensation tiède, puis je me débattis, et criai, sans ouvrir la bouche :

— Et Léna ? Léna ?

Elle n'a rien à craindre non plus. Ne t'inquiète pas. Détends-toi. Dors. Et n'oublie pas. Tu dois rester ici.

La présence s'éloigna. Je la sentis se détacher de moi, comme se seraient décollés, très doucement, un réseau de fils de la vierge.

J'étais apaisé. Je plongeai dans le noir du sommeil profond.

Au matin, je ne sus que penser. Je suis résolument sceptique en ce qui concerne les phénomènes paranormaux. Il m'était impossible de croire à quelque chose du genre message onirique. Pourtant, en me rappelant ce rêve idiot, je n'avais plus autant envie de fuir. Et je me sentais libéré d'une part de mes inquiétudes.