Les Rencontres de M. de Bréot

Henri de Régnier · Chapitre 9 sur 10

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Les Rencontres de M. de Bréot

VIII Comment M. Le Varlon de Verrigny Fit Belle et Inutile Pénitence et du Bon Conseil que Lui Donna le Bon M. De la Bégissière.

VIII

 

COMMENT M. LE VARLON DE

VERRIGNY FIT BELLE ET INUTILE

PÉNITENCE ET DU BON CONSEIL QUE

LUI DONNA LE BON M. DE LA

BÉGISSIÈRE.

 

M. Le Varlon de Verrigny, dans son carrosse qui le condui-sait du taudis de la petite Annette Courboin au monastère de Port-Royal-des-Champs, préparait une fort belle harangue. Il comptait l’adresser à sa sœur, la Mère Julie-Angélique Le Var-lon, quand elle paraîtrait à la grille du parloir. Durant le trajet sur la route nocturne où ses chevaux battaient le pavé et que la lune éclairait de sa corne de lumière, il en avait longuement poli les périodes et il s’apprêtait à les débiter avec l’onction conve-nable. Le geste donne de la force aux paroles, et M. Le Varlon de Verrigny avait quelque prétention à augmenter la portée de ce qu’il disait par sa façon de la dire. La Mère Julie-Angélique ap-prendrait donc, en un langage dont elle ne manquerait pas de reconnaître le tour et la convenance, les raisons qui amenaient son frère, de si bon matin, dans une solitude d’où il formait le dessein de ne plus sortir et où il apportait moins les restes d’un pécheur que les commencements d’un saint. Et M. Le Varlon de Verrigny éprouvait quelque fierté de sa nouvelle condition.

Il avait le sentiment d’être à soi tout seul un spectacle et un spectacle non sans grandeur puisqu’il était l’effet d’une grâce particulière de Dieu. Certes le Seigneur permet bien quelquefois à ceux qu’il favorise de se retirer du péché, mais, le plus sou-

– 134 – vent, ils ne s’en éloignent que petit à petit et pour ainsi dire, pas à pas ; et il n’est donné qu’à bien peu d’en sortir d’un saut et tout d’un coup et de s’en trouver dehors avec autant d’éclat. La manière dont il s’était détaché de son ordure ne le mettait-il point, au regard des hommes, sur une sorte de pinacle, et ne présentait-il pas aux yeux un exemple admirable de la belle fa-çon que l’on peut mettre à rompre en un jour ce qui a été la mi-sérable habitude de toute sa vie ? Aussi, M. Le Varlon de Verri-gny n’eut-il pas été étonné de voir se ranger aux deux côtés de la route les gens accourus pour jouir d’une vue aussi magnifique et aussi singulière que celle qu’il leur offrait en sa personne.

Il fut pourtant bien forcé de reconnaître que son passage ne produisait point les effets qu’il lui eût aisément imaginés. Le chemin restait désert. À mesure que le carrosse avançait, la lune déclinait et sa lueur diminuait de clarté. Les ténèbres qu’elle cessait d’éclairer semblaient se reformer, mais peu à peu, elles ne reprenaient pas toute leur ombre. Elles devenaient moins épaisses et déjà comme transparentes, et M. Le Varlon de Verri-gny distinguait la forme des arbres et l’aspect des lieux. Ils étaient endormis et solitaires. Un petit village que le carrosse traversait montrait ses volets fermés et ses portes closes, et per-sonne ne vint au seuil, pour voir, au bon pas de ses chevaux, M. Le Varlon de Verrigny s’en aller vers Dieu ; si bien que M. Le Varlon de Verrigny, qui avait mis la tête à la portière, se renfon-ça avec quelque humeur dans les coussins et se reprit à ajuster les périodes de son discours et à en achever l’éloquente perfec-tion.

Cependant le petit jour commençait à poindre et l’on ap-prochait de Port-Royal. M. Le Varlon avait hâte d’arriver. Enfin, il aperçut les bâtiments du monastère dans son vallon de soli-tude. Des coqs chantaient. Une cloche tintait doucement. Un chien aboya le carrosse arrêté, et M. Le Varlon de Verrigny, des-cendu du marchepied, sonna délibérément à la porte. Une fois introduit, il demanda à être mené au parloir et qu’on fît venir au guichet la Mère Julie-Angélique.

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M. Le Varlon de Verrigny, demeuré seul, regarda avec as-surance autour de lui. Il connaissait bien ce pieux endroit, et, d’ordinaire, il n’y pénétrait point sans quelque terreur. Ces murs nus lui semblaient d’habitude redoutables et cette grille lui pa-raissait dangereuse. Que de fois n’y avait-il pas subi les se-monces de la Mère Julie-Angélique et vu son visage jaune y jau-nir encore davantage de colère et de dégoût ! Que de fois la Mère Julie-Angélique ne l’avait-elle pas averti à cette même place qu’il courait à l’abîme, et que celui où il tomberait était plein de boue et de feu. Alors il courbait le dos, mais, au-jourd’hui ! Aussi arpentait-il le parloir et en frappait-il le pavage du talon, en même temps qu’il en essayait l’écho à petite voix pour être certain que sa harangue y retentirait avec avantage jusqu’aux oreilles de la Mère Julie-Angélique. La Mère n’en croirait pas son ouïe d’une nouvelle si inattendue et si heureuse dont le miracle, même en en rapportant à Dieu tout l’honneur, ne manquerait pas de valoir quelque considération à celui qui se montrait le sujet d’une grâce si marquée et si imprévue.

Comme les grands orateurs, modèles constants, M. Le Var-lon de Verrigny, allait droit au fait, aussi la Mère Julie-Angélique, dès qu’elle eut paru à la grille, sut-elle de suite de quoi il s’agissait. M. Le Varlon de Verrigny entamait les considé-rations qui s’y rapportaient, quand il s’entendit interrompre le plus sèchement du monde et dire que le lieu où il voulait entrer n’était point une étable de boucs, mais un bercail de brebis et qu’on ne s’y présentait pas ainsi tout souillé encore de l’ordure du péché, mais épuré déjà par la pénitence ; que c’était une réu-nion de pieuses gens, assemblés là pour vivre en Dieu, et non un ramassis de pécheurs et qu’il fallait s’assurer d’abord que ces messieurs consentissent à recevoir pour l’un des leurs quelqu’un d’une sorte à leur causer quelque dégoût et qui n’avait pour ga-ranties de son propos aucune de ces œuvres qui en prouvent la sincérité. La Mère Julie-Angélique ajouta encore maintes dure-tés et elle finit par engager M. Le Varlon de Verrigny à se tenir

– 136 – ici, bien tranquille, tandis qu’elle s’occuperait de savoir s’il y avait lieu d’accueillir sa demande ou de le renvoyer à ceux qui s’acquittent des gros ouvrages de la pénitence et vous blanchis-sent un homme à coups de sacrements.

M. Le Varlon de Verrigny fut abasourdi. Il pensait à des portes ouvertes toutes grandes devant lui et qu’on le recevrait avec des démonstrations de joie, et voilà qu’il se trouvait dans une salle solitaire, aux murs nus, meublée seulement de quelques bancs de bois, et plus dans la posture d’un valet qui sollicite une place que dans la situation qui lui semblait devoir être celle d’un pécheur illustre et repentant. Cependant, comme il se sentait prêt à en passer par où il faudrait, il s’assit sur l’un des bancs et se mit à réfléchir.

Ses pensées ne laissaient pas d’être anxieuses, car le pauvre M. Le Varlon de Verrigny s’inquiétait tout bas de quelles péni-tences on lui réservait. Les épaules lui démangeaient déjà, comme aux coups de la discipline, et le corps lui grattait, comme aux pointes d’un cilice. Ces bancs de bois n’annonçaient rien de bon. Dans quelle basse-fosse l’allait-on conduire ? Il imaginait la paille, la cruche d’eau, le soupirail et la tête de mort. Que lui donnerait-on à manger ? Sans être gourmand, il ne dédaignait pas une chère abondante et qui soutînt ses forces. Il commençait du reste à avoir faim et personne ne se montrait. Évidemment on discutait son cas, et il se demandait s’il ne vau-drait peut-être pas mieux qu’on lui refusât l’accès de cette pieuse retraite et qu’il allât tout bonnement confesser ses turpi-tudes au curé de sa paroisse ; mais d’autre part la peur de l’enfer le tracassait. Il avait véritablement vu le visage du Diable sur celui de cette petite fille et il se sentait très véritablement enclin à changer de vie. Encore fallait-il qu’on l’yaidât au lieu de le planter là à se morfondre dans une attente qui ne faisait point mine de finir.

 

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Parfois, M. Le Varlon de Verrigny se levait d’impatience et parcourait le parloir. Il était maintenant plus de midi. Ces lon-gueurs étaient sans doute une première pénitence et une pre-mière épreuve et il se résolut à s’y soumettre. Il s’étendit sur le banc de bois et se disposa à faire un somme. Il aurait sans doute bien d’autres rigueurs à supporter et il était sage de s’y préparer tant bien que mal…

M. Le Varlon de Verrigny fut tiré de son sommeil par une main qui le secouait assez rudement et par une voix qui lui di-sait :

– Allons, monsieur, venez-vous-en, que je vous montre votre chambre.

Le personnage qui parlait ainsi et qui se tenait debout de-vant M. Le Varlon de Verrigny était de taille épaisse et de visage commun. Des rides sillonnaient sa figure pleine de rouge, aux yeux petits et vifs, à la bouche large et édentée. Ses cheveux, coupés court, grisonnaient. Ses grosses mains étaient velues et fortement veinées. Il portait un vêtement de couleur sombre et des sabots. Il avait l’air, en même temps rustique et pieux, d’un garçon de ferme et d’un bedeau. M. Le Varlon de Verrigny le regarda. C’était sans doute quelque domestique chargé de lui montrer le chemin, et M. Le Varlon se leva pour le suivre, du banc où il était étendu et dont la dureté l’avait fort courbaturé. Le bonhomme en le voyant s’étirer se mit à rire :

– Ma foi, on dirait, monsieur, que vous avez l’habitude d’un lit plus douillet.

M. Le Varlon de Verrigny n’était point familier et, en toute autre occasion, il eût rabroué le drôle qui s’avisait de le plaisan-ter, mais ce bonhomme était sans doute aussi un saint homme et il est des lieux où le plus humble, s’il est pieux, a l’avantage sur le pécheur.

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En sortant du parloir, M. Le Varlon de Verrigny traversa plusieurs cours désertes. Enfin, il déboucha sur un jardin assez vaste, entouré de hauts murs et disposé en carrés de potager. On y voyait des arbres fruitiers, en plein vent ou en treille. Comme on était sur la fin de l’automne, ils commençaient à perdre leurs feuilles jaunissantes. Le bonhomme qui conduisait M. Le Varlon de Verrigny se baissait pour ramasser une pomme tombée ou pour toucher à la branche quelque poire tardive. Ses semelles criaient sur le gravier de l’allée. M. Le Varlon de Verri-gny pensait avec un soupir aux prunes tièdes et juteuses qu’il avait mangées en compagnie de M. de Bréot, dans le carrosse où ils revenaient du Verduron ; puis, avec un soupir plus profond, il songea au fruit trop vert que lui avait si fâcheusement conseil-lé M. Floreau de Bercaillé. Sans doute que M. de Bréot s’occupait à publier la retraite de M. Le Varlon de Verrigny et celui-ci en ressentit un certain contentement. Ceux qui l’apprenaient le devaient imaginer déjà à genoux sur la dalle et en train de chanter des psaumes, tandis qu’il n’en était encore qu’à traverser tout bonnement des carrés de légumes, à la suite d’un bonhomme à gros sabots.

Cependant, on arrivait à une sorte de bâtiment assez propre où le guide de M. Le Varlon de Verrigny le pria d’entrer. Il s’était déchaussé au seuil et marchait sans bruit sur le sol car-relé du vestibule. La simplicité de la maison et ses murs peints à la chaux présentaient un aspect de fraîcheur agréable. L’escalier à rampe de bois aboutissait à un long corridor où s’ouvraient des portes toutes pareilles. Sur chacune, un nom était écrit, et M. Le Varlon de Verrigny put lire le sien sur l’une d’elles, avant de pénétrer dans une petite chambre fort blanche, meublée d’un lit à paillasse, d’une chaise et d’une table de bois. Deux plats couverts y reposaient avec un pain. Cette vue causa un grand plaisir à M. Le Varlon de Verrigny. Il avait faim.

– Voilà de quoi vous soutenir, monsieur, – lui dit le bon-homme désaboté, en découvrant une grosse soupe et un bouilli de légumes, – si vous voulez bien en prendre ce qu’il vous fau-

– 139 – dra, j’attendrai que vous ayez fini pour vous dire ce que j’ai à vous dire.

Et tandis qu’il montrait à M. Le Varlon de Verrigny l’unique chaise du lieu, il s’assit sans façon sur le rebord du lit.

M. Le Varlon de Verrigny avalait à grandes cuillères son maigre potage, puis il s’attaqua aux légumes. Il fit la grimace en les trouvant fades et mal cuits.

– Eh ! eh ! monsieur, il me semble que votre pitance ne vous paraît guère bonne, mais vous vous y habituerez. La mé-diocrité de ces légumes leur vient de la façon dont ils ont été accommodés, car ils n’avaient pas mauvaise mine sur la plate-bande. Je les connais, c’est moi qui les soigne. J’aime à jardiner, monsieur, et on veut bien ici me laisser le soin de faire pousser ce que je veux. C’est une faveur dont je suis indigne et, si j’étais raisonnable, j’emploierais bien plutôt ma bêche à creuser un trou pour y enfouir ma carcasse pourrie qu’à remuer la terre pour la forcer à produire de quoi nourrir la matière misérable qui me compose et qui ne mérite guère d’être entretenue en vie et marchandée aux vers qui en auront la pâture : mais il faut attendre ici-bas l’heure de Dieu. C’est pour cela que je me suis retiré ici, car avant d’y venir j’ai suivi les voies de ce monde, et, comme j’ai vu qu’elles me conduisaient à courir les plus grands dangers dans l’autre, j’ai pris le parti où vous me voyez et, c’est ainsi, monsieur, que monsieur de La Bégissière a eu l’honneur d’assister à votre premier repas parmi nous et à vos premiers pas dans la pénitence.

Et M. de La Bégissière se mit à rire de toute sa figure rose sous ses cheveux gris.

M. de La Bégissière avait pris du service à quinze ans et n’avait eu d’autre occupation que de se trouver partout où l’on se battait, de sorte qu’à cinquante ans il avait accompli plusieurs fois toutes les actions que comporte la guerre. Or, s’il en est d’utiles et d’héroïques, il n’en manque point non plus de cou-

– 140 – pables et de mauvaises et c’étaient celles-là qui avaient, à un certain moment, semblé à M. de La Bégissière mériter la peine de changer sa façon de vivre. Touché par la grâce, il se retira à Port-Royal pour y expier le tort d’avoir été un homme. Sa con-version, oubliée maintenant, avait fait jadis quelque bruit. M. de La Bégissière s’était oublié aussi. Il menait une vie obs-cure et rustique. Quelquefois, cependant, le bel alignement d’un parterre lui rappelait l’ordonnance des troupes. Il maniait sa bêche comme pour creuser une tranchée. La rondeur d’un fruit imitait à ses yeux la forme d’une bombe ou d’un boulet. L’arrosoir sonnait comme une cuirasse heurtée, mais il passait vite sur tout cela et en revenait à ses pensées ordinaires où se mêlaient la bonté de Dieu et la culture des légumes.

– Oui, monsieur, – disait M. de La Bégissière à M. Le Var-lon de Verrigny, pendant que celui-ci mâchait avec peine quelques fèves coriaces, – j’ai connu le monde et j’en suis sorti pour n’y point rentrer. Je n’en ai conservé d’ailleurs aucun re-gret. Ce qui nous y paraissait le plus nécessaire s’oublie vite dans le calme de la solitude. Ne croyez pas pourtant qu’on y soit oisif et désœuvré. Bien loin de là ! Ce n’est point tout que d’y cultiver la terre à la sueur de son front et à la peine de ses bras, il y faut aussi cultiver son âme et son esprit, les sarcler des herbes mauvaises, les ensemencer de graines pieuses, les arro-ser de prières et leur faire produire des fruits sains et méri-toires, qui tomberont mûrs de la branche dans la corbeille de notre salut, à l’heure de la suprême récolte. Ah ! que je voudrais vous enseigner ce double jardinage, car on m’a confié le soin, aux premiers temps de votre séjour ici, de vous aider de mes conseils. D’ailleurs, je dois vous dire que je ne suis pas seul en cette charge et que monsieur Ravaut vous aidera mieux que moi de ses lumières. Et tenez, le voici justement qui vient se présen-ter à vous et vous donner le bonjour.

La porte ouverte laissait passer en effet un petit homme noir, sec et minable, avec une calotte ronde sur la tête et qui parlait bas. Il salua M. Le Varlon de Verrigny, qui s’inclina éga-

– 141 – lement devant lui et dut prêter l’oreille à ses paroles, tant M. Ravaut s’exprimait d’une voix faible et menue.

– Puisque vous voici des nôtres, monsieur, disposez de nous à votre gré. Dieu est ici pour tous, et nous serons heureux si nous pouvons vous être utiles à entrer avec lui en cet entre-tien de tous les instants qui est le charme et la récompense de notre solitude. Le temps vous y semblera court si vous le savez employer comme il sied. Monsieur de La Bégissière a dû vous recommander le travail du corps, mais j’ajouterai qu’il ne va pas sans celui de l’esprit. Il les faut alterner, et monsieur de La Bé-gissière vous en donnera l’exemple tout le premier, car s’il s’entend à manier la bêche, il n’en excelle pas moins à tenir la plume et il compose de petites fables édifiantes et potagères dont quelques-unes sont des modèles de bon sens et de piété.

M. de La Bégissière rougit de plaisir à ce compliment et M. Ravaut continua à voix plus basse encore :

– Quant à moi, monsieur de La Bégissière vous a peut-être dit que je m’occupais à traduire et à commenter certains pas-sages de l’Écriture et certains ouvrages des Pères de l’Église, mais j’ai aussi mes heures manuelles. Je vais au puits, chaque jour, et j’y tire de l’eau. Il m’a semblé que cette besogne conve-nait à quelqu’un qui recherche la vérité et en offrait comme l’image familière. J’espère fermement que vous ferez deux parts de votre temps, une pour le travail, l’autre pour l’étude, et que, si monsieur de La Bégissière se charge de l’un, vous me permet-trez de vous guider dans l’autre. Pour le reste, monsieur, votre journée appartiendra à la prière. Là, nul ne peut vous aider. Dieu, seul, dispense ses grâces. Je vous les souhaite abondantes. Sur ce, monsieur de La Bégissière, laissons monsieur Le Varlon de Verrigny à ses pensées. Il a sans doute à réfléchir et il a be-soin d’être seul.

Là-dessus M. de La Bégissière et M. Ravaut saluèrent M. Le Varlon de Verrigny. Resté seul, il écouta leurs pas, ceux de M. de La Bégissière lourds et mats, ceux de M. Ravaut secs et

– 142 – légers. L’un avait rempli la chambre d’une odeur de paperasse et d’encre…

La journée ne se passa point sans que M. Le Varlon de Ver-rigny revît la Mère Julie-Angélique. Elle le reçut de nouveau au parloir. M. Le Varlon de Verrigny s’attendait à des exhortations pieuses, il n’en fut rien. La mère Julie-Angélique voulait seule-ment que son frère réglât avant tout ses affaires terrestres. Elle lui exposa une suite de mesures à prendre en ce sens et se fit donner pouvoir de les exécuter ; et M. Le Varlon rentra dans sa petite chambre après avoir délégué à sa sœur l’administration et la disposition de ses biens. Des personnes sûres devaient en employer les revenus à des œuvres pies, lui n’ayant plus besoin de rien en ce monde que la miséricorde de Dieu.

M. Le Varlon de Verrigny réfléchissait à sa nouvelle situa-tion, quand un petit valet entra avec un plateau. C’était le même potage et les mêmes légumes que l’après-midi, mais M. de La Bégissière n’était plus là pour les assaisonner de ses discours. La nuit était venue. Une chandelle fumeuse éclairait la chambre. M. Le Varlon de Verrigny se sentait mal à l’aise. Cependant, il se mit à manger et alla jusqu’au fond des plats. Il fallait bien sou-tenir ce corps misérable à qui il devait d’être au fond d’une campagne déserte, assis sur une chaise boiteuse, devant une chandelle qui se consumait et qui bientôt le laisserait dans les ténèbres et le silence d’un lieu perdu et solitaire, et en proie peut-être aux tentations du Démon, car le Malin est aussi le Nocturne, et l’ombre n’est pas sûre au pécheur.

C’est en ces pensées que M. Le Varlon de Verrigny se dis-posait à se mettre au lit, quand il entendit marcher dans le cor-ridor. Il prêta l’oreille et reconnut le pas sec et pressé de M. Ravaut. M. Ravaut occupait une cellule à droite de celle de M. Le Varlon de Verrigny. Un autre pas retentit dans le corri-dor. Lourd et épais, il annonçait M. de La Bégissière. Du bout de ses sabots, qu’il tenait à la main, il frappa à la porte. M. de La

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Bégissière arrivait du jardin où il allait faire un tour avant de se coucher. Il s’assit sur la chaise et souffla dans ses doigts.

– Ma foi, monsieur, le temps passe sans en avoir l’air et nous voici à l’automne. Il y a du brouillard ce soir et la terre est humide. Demain, si vous le voulez bien, je vous montrerai votre ouvrage, car vous n’êtes point venu ici, je pense, pour faire l’oisif et le paresseux. Allons bonne nuit, et tâchez de dormir en paix. Si le Diable vous tourmente vous n’avez qu’à frapper au mur. J’ai le sommeil léger et je serai vite debout. Je me mettrai en prières à votre intention pour vous aider à repousser le mauvais esprit. Si cela ne suffisait pas, vous n’avez qu’à éveiller aussi monsieur Ravaut, qui couche à côté de vous, et à nous trois, monsieur, nous arriverons bien à quelque chose.

M. Le Varlon de Verrigny ne vit pas partir sans inquiétude M. de La Bégissière. Il se demandait avec anxiété si le Diable, dont il avait fui les formes séduisantes, n’allait pas lui appa-raître sous quelque aspect épouvantable et répugnant, furieux d’avoir vu lui échapper d’une façon inattendue, une proie sur laquelle il devait compter. Aussi, sa chandelle arrivée au bout, demeura-t-il assez longtemps étendu les yeux ouverts, et il ne fallut rien moins pour le rassurer que le silence de la maison que troublait seul le ronflement rustique et guerrier du bon M. de La Bégissière où se mêlait parfois la petite toux brusque et réprimée de l’excellent M. Ravaut.

Il est probable, comme le disait à M. de Bréot, le soir de l’affaire de la petite Courboin, M. Le Varlon de Verrigny que celui-ci s’était entièrement vidé en elle de son péché, car il se sentait dans un état de tranquillité singulier et rien ne le vint troubler au milieu des occupations où se passèrent les premiers temps de son repos à Port-Royal. Il travaillait, priait et dormait avec une régularité parfaite. Il n’avait eu besoin de réveiller ni M. Ravaut, ni M. de La Bégissière. Il se levait le matin, l’esprit dispos et le corps alerte. Ces messieurs pourtant ne lui avaient

– 144 – pas caché que ce répit pouvait fort bien être une ruse du démon et qu’il fallait se préparer tout de même à le bien recevoir, s’il s’avisait de tenter quelque chose, et qu’il importait de se munir à cet effet de tous les secours que donne la religion.

M. Le Varlon de Verrigny n’y manquait pas, mais il com-mençait à se rassurer et à se croire quitte pour de bon de cette fâcheuse disposition au péché dont il avait guéri si merveilleu-sement. Certes, M. Le Varlon de Verrigny savait d’où lui venait cet heureux changement, et il ne cessait d’en remercier Dieu. Le Seigneur s’était chargé du plus gros, quant au reste, qui consis-tait à se maintenir en ce nouvel état, M. Le Varlon de Verrigny n’était pas assez vain pour s’en attribuer à soi-même le mérite. Il pensait plutôt que la sainteté du lieu en imposait au démon et que celui-ci n’avait guère envie de se hasarder en cette pieuse enceinte. Aussi avait-il pour cet endroit une considération parti-culière. Rien de plus beau et de plus admirable. Il en louait le site et les bâtiments. L’air même qu’on y respirait lui semblait doué d’une vertu non pareille.

Ce sentiment l’entretenait dans une humeur de gaieté et de contentement qui éclatait en ses paroles et se montrait sur son visage. Tout le détail de l’existence lui paraissait aisé et agréable et il en accomplissait les devoirs différents avec une allégresse et une complaisance étonnantes. Rien ne lui répugnait ni ne le las-sait, ni la médiocrité de la table, ni la longueur des offices, ni la monotonie des journées. M. Le Varlon de Verrigny, véritable-ment le plus heureux des hommes, l’était avec un entrain et une jovialité extraordinaires, de telle sorte que le paradis commen-çait pour lui dès maintenant.

Le premier à se réveiller le matin, au point du jour, à l’appel du petit valet qui parcourait le corridor avec sa lanterne, en frappant de porte en porte, aussitôt il sautait pieds nus sur le carreau. Il s’habillait sans aucune aide et avec beaucoup d’adresse. Il devait, il est vrai, cette habitude au commerce des femmes. Il lui avait bien fallu se mettre nu à n’importe quelle

– 145 – heure du jour et retrouver ses vêtements dans le désordre où il les avait quittés pour être plus à l’aise. Et il remerciait Dieu d’avoir tourné à sa louange et à son service cette habitude d’un temps où il obéissait à son corps et où il pensait peu à son âme. Il éprouvait quelque consolation à songer que ses déportements passés lui avaient au moins appris à savoir ajuster ses bas et ses culottes et boutonner son justaucorps sans le secours de per-sonne. Pas besoin qu’on lui tendît sa chemise et qu’on lui nouât sa cravate. Quant à sa perruque, il y avait renoncé. Il portait ses cheveux au naturel. Une fois prêt, il se chaussait de gros souliers et, après avoir prié Dieu, il commençait sa journée.

L’automne avait fini brusquement et on était tombé d’un seul coup en plein hiver. Le soleil se levait tard et se couchait tôt, mais il restait tout de même un certain nombre d’heures à occuper. M. Le Varlon de Verrigny, sur le conseil de M. de La Bégissière et de M. Ravaut, en avait réglé l’emploi une fois pour toutes et s’y conformait exactement. À la prière succédait le tra-vail que les offices interrompaient. M. Le Varlon de Verrigny y assistait, sans y manquer, avec un grand sentiment de piété et de foi et avec le maintien le plus édifiant. Il aimait à mêler sa voix à celle de l’assistance, et, comme il l’avait forte, il en recon-naissait le timbre parmi celles à qui il l’unissait. Il ressentait ainsi l’impression d’être entendu de Dieu mieux que les autres. Le Seigneur du reste ne pouvait point ne pas s’apercevoir que M. Le Varlon de Verrigny chantait ses louanges et faisait de son mieux pour les faire retentir jusqu’à l’oreille suprême, ce qui parfois le laissait, à l’issue du service, enroué et si en sueur qu’il sortait de lui une vapeur qui était comme un encens d’une nou-velle sorte.

C’est ainsi, et encore tout essoufflé des psaumes et des ré-pons, qu’il se rendait dans la cellule où l’attendait M. Ravaut. M. Ravaut traduisait et commentait les Livres Saints, mais sa traduction était plus exacte qu’harmonieuse et son commentaire plus substantiel qu’élégant. M. Le Varlon de Verrigny lui fut d’un grand secours. L’habitude du beau langage apprend à con-

– 146 – naître le choix des mots et des tours. M. Le Varlon revoyait à ce point de vue les savantes besognes de M. Ravaut. Il leur donnait un poli et un agrément qui leur manquaient, et M. Ravaut était enchanté de voir les saints textes prendre une forme parfaite et brillante, et les réflexions qu’il en tirait se présentaient à lui non plus en amas confus, mais dans un ordre admirable. Aussi M. Ravaut et M. Le Varlon de Verrigny s’entendaient-ils à mer-veille et il fallait que M. de La Bégissière vînt arracher M. Le Varlon à la plume et à l’encrier pour lui mettre la bêche à la main.

M. de La Bégissière s’était juré d’initier M. Le Varlon de Verrigny aux travaux du jardinage, mais la saison n’y était guère propice et il fallait attendre le printemps. Pour l’endurcir à la peine et le préparer au labeur, M. de La Bégissière l’emmenait au bois ramasser des branches mortes et assembler des fagots.

Rien n’était plus beau que de voir à l’œuvre le bonhomme La Bégissière. Ni la neige qui couvrait la terre, ni la gelée qui durcissait le sol, ni la boue où clapotaient ses sabots n’arrêtaient son zèle et ne rebutaient son ardeur. Aucune charge ne pesait trop lourd à ses épaules. M. Le Varlon de Verrigny se piquait d’émulation. Il voulait son fagot aussi gros que celui de M. de La Bégissière, de sorte qu’ils revenaient tous deux, chargés de branches, côte à côte, et parfois emmêlant leurs charges à ne pouvoir se dépêtrer. Et M. de La Bégissière ne déposait pas sa branchée sans répéter que c’était là autant de bois pris au bra-sier du Purgatoire et qui, au moins, ne leur rôtirait pas les côtes, quand il leur faudrait passer par sa flamme avant d’aller pren-dre leurs places au paradis.

M. Le Varlon de Verrigny riait fort à ce propos de M. de La Bégissière. Au fond, il espérait même se tirer du purgatoire. Jus-tement pour cela, il travaillait avec M. Ravaut, chantait au chœur et ramassait du bois mort avec M. de La Bégissière. N’avait-il pas à cet effet renoncé au monde ? Sa conversion n’avait-elle pas été entière et complète. À ce sujet même il

– 147 – s’étonnait de la facilité avec laquelle il avait rompu les liens d’un péché qui lui avait été si ordinaire et si continu et qui lui avait tout à coup passé de l’esprit. Il se demandait même comment on peut rester attaché si longtemps à de misérables plaisirs dont il est si aisé de se priver et qui manquent si peu.

Il s’en ouvrit un jour à M. Ravaut. Le petit homme noir le regarda à travers ses besicles. Il était minable et chétif. L’idée que M. Ravaut eût jamais souffert du désir de la chair était sin-gulière. Aussi répondit-il fort doucement à M. Le Varlon de Ver-rigny :

– Je n’ai jamais eu, monsieur, grand goût à ce qu’on ap-pelle le plaisir et en particulier à celui que l’on prend avec les femmes, et leur société ne m’a jamais beaucoup troublé. Que voulez-vous que je m’intéresse à des personnes aussi vaines et dont presque pas une ne sait l’hébreu, le latin ou le grec et qui n’expriment en langue vulgaire que des pensées sans intérêt. Je n’ai donc guère de mérite à avoir évité leurs embûches, mais si je n’ai point connu cette tentation, le Démon ne m’en a pas épargné d’autres et vous ne doutez pas, monsieur, qu’elles n’aient été grandes puisque j’ai dû chercher contre elles l’abri de ce saint asile.

Et le bon M. Ravaut plongea sa plume dans l’encre comme on plonge ses doigts au bénitier. Il se rappelait de savantes dis-cussions où il s’était laissé aller à la colère et à l’invective. Les gens d’étude apportent à la controverse une violence et un acharnement particulier, car si, comme chacun, ils croient à la vérité de ce qu’ils avancent, ils ont le sentiment que cette vérité est mieux fondée que celle des autres et, de même qu’ils ont mis toute leur patience à l’acquérir, ils mettent à l’imposer et à la défendre une ardeur qui leur fait plus d’une fois substituer l’injure à l’argument, de sorte qu’on les voit parfois, avec éton-nement, soutenir les idées les plus délicates de la façon la plus grossière et par des moyens qui surprennent.

 

– 148 –

M. de La Bégissière, que M. Le Varlon de Verrigny consul-tait quelquefois sur ce même sujet, y répondait différemment :

– Tant mieux pour vous, monsieur, si le Diable vous épargne, quant à moi il m’arrive encore, malgré mon âge, de penser à ce que vous savez, et, vous-même, mon bon ami, pre-nez-y garde et redoutez quelque retour. Le feu des sens est sournois et nous ménage parfois de perfides étincelles. Heureu-sement que vous serez ici à l’abri des tentations, mais, si vous retourniez dans le monde, peut-être y risqueriez-vous plus que vous ne croyez.

M. Le Varlon de Verrigny hochait la tête et se mettait à rire. L’idée de retourner dans le monde lui paraissait fort plaisante. Qu’y ferait-il sans perruque et en gros souliers ! D’ailleurs il n’y avait jamais été aussi heureux que maintenant qu’il vivait dans la solitude. Il y éprouvait une sécurité et un allègement singu-liers. Et il n’imaginait plus d’autre bonheur que de redresser les phrases de M. Ravaut et de porter son fagot, côte à côte avec M. de La Bégissière.

– Tant mieux, mon ami, tant mieux, – repartait ce dernier, – tenons-nous bien où nous sommes, car nous avons pris, croyez-m’en, le bon parti. Il est vrai même que, pour mon compte, j’ai quelque honte, presque, de l’avoir pris. Avouez que nous voici à l’écart et à l’abri du danger et qu’après tout c’est tricher un peu que de se ménager ainsi un état à part, au prix de quelques petits sacrifices et de quelques petites duretés envers nous-mêmes. Ne nous sommes-nous point donné un avantage qui parfois me paraît impertinent ? Ne serait-il point plus beau et plus généreux d’affronter les chances communes et de cher-cher à vivre en Dieu tout en continuant à vivre dans le monde ? Profitons donc du rempart que nous nous sommes fait et même ne nous y fions pas trop. Ah, mon ami, fortifions notre défense et que demain notre fagot soit rond et de bon poids pour qu’il nous serve au besoin d’une fascine à boucher la brèche et nous aide à repousser l’assaillant.

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M. de La Bégissière n’avait pas que ses fagots et son jardi-nage pour se tenir l’âme en veille et en vigueur ; il y joignait nombre d’autres pratiques, dont les macérations et la discipline. À son exemple M. Le Varlon de Verrigny se décida d’en essayer. Maintenant que son salut lui paraissait assuré, il lui venait d’autres ambitions. Au lieu de se glisser humblement au para-dis, pour ainsi dire par la chatière, pourquoi n’y entrerait-il pas à portes ouvertes, à la suite de ce bon M. de La Bégissière qui s’y présenterait, ses sabots à la main et son fagot sur le dos, dont le bois sec serait tout refleuri et plus vert que les palmes des bien-heureux.

Cependant le bruit de la retraite et de la pénitence de M. Le Varlon de Verrigny se répandait dans Paris. On avait commencé par douter de leur durée, mais il fallut bien convenir que M. Le Varlon de Verrigny s’amendait pour de bon quand plusieurs mois se furent passés sans qu’on le revît. Madame la marquise de Preignelay déclara M. Le Varlon de l’étoffe dont on fait les saints. Madame du Tronquoy se montrait extrêmement fière d’avoir eu, dans la grotte du Verduron, les dernières offrandes d’un aussi pieux personnage, et elle eût volontiers demandé à madame de Preignelay de placer dans la rocaille une inscription relatant le détail de cette mémorable aventure, dont la fin avait été le sujet de toutes les conversations. Plusieurs personnes, quand la saison fut devenue meilleure, firent demander à M. Le Varlon de Verrigny la permission de le visiter en sa retraite, mais il leur fut répondu poliment qu’elles ne se dérangeassent pas, car sa vue n’avait rien qui méritât leur présence, et qu’elles ne trouveraient en lui qu’un pauvre homme occupé à fendre du bois ou à porter du fumier sur les plates-bandes d’un jardin.

Le jardin promettait, cette année-là, d’être l’orgueil du bon M. de La Bégissière et de le payer abondamment de ses peines. Le beau temps, venu tout à coup, semblait devoir durer et offrait

– 150 – les circonstances les plus favorables à une riche récolte de lé-gumes et de fruits. Le ciel était doux, et, quand M. Le Varlon de Verrigny se rendait auprès de M. Bavant pour travailler avec lui, il trouvait ouverte la fenêtre de sa cellule où entrait une agréable odeur de feuilles et d’air qui se mêlait à celle des vieux livres. Elles composaient à elles deux je ne sais quelle influence bé-nigne qui provoquait l’honnête M. Ravaut à un petit sourire où se détendait sa face jaune et pâle. M. Ravaut d’ailleurs conti-nuait d’être content de M. Le Varlon de Verrigny. Nul ne s’entendait décidément comme lui à mettre les mots dans un bel ordre et à donner aux phrases une sonorité avantageuse. M. Ravaut, pour lui-même, ne trouvait pas grande importance à ce qui lui paraissait, en somme, de vains agréments. Il n’était guère sensible, en ses travaux qu’à l’exactitude du sens et à la vérité de l’interprétation, mais il lui fallait reconnaître que bien écrire aide à être lu, et qu’on rebute le public, autant par l’obscurité des matières que l’on traite que par un style inégal et rocailleux. S’il ne se fût agi que de ses propres pensées, M. Ravaut eût été assez indifférent à ce qu’elles obtinssent plus ou moins d’audience, mais il s’agissait de la parole même de Dieu et il importait de la répandre au dehors et d’en pénétrer le siècle. Aussi ne devait-on rien négliger à cet effet, et la belle fa-çon dont M. Le Varlon de Verrigny rendait aisés les passages les plus difficiles, et la manière dont il les savait éclaircir remplis-saient d’admiration M. Ravaut et lui causaient un plaisir véri-table. Il en avait conçu pour M. Le Varlon de Verrigny une sin-cère affection et il se réjouissait presque de l’événement qui lui avait amené dans la solitude un si précieux collaborateur. Aussi aurait-il voulu l’avoir continuellement auprès de lui et repro-chait-il parfois à M. de La Bégissière de le lui enlever trop sou-vent et de le lui rendre si fumant de besogne terrestre que la sueur lui coulait du front jusque sur le papier.

– Ce n’est pas, – répétait M. Ravaut, – que je réprouve le moins du monde le travail manuel, j’en prends moi-même ma part en tirant chaque jour de l’eau du puits, mais, une fois mes douze seaux remontés, vous ne m’en feriez pas puiser un de

– 151 – plus, tandis que monsieur de La Bégissière abrégerait plutôt ses prières que de ne pas arroser ses petits pois ou de ne pas tailler ses poiriers.

M. de La Bégissière souriait doucement aux paroles de M. Ravaut tout en entraînant par la manche, vers le jardin, M. Le Varlon de Verrigny pour lui en montrer les progrès et la pousse. M. de La Bégissière était heureux et il cherchait à com-muniquer son plaisir à M. Le Varlon de Verrigny, mais, depuis quelque temps, M. Le Varlon de Verrigny paraissait anxieux et abattu. Il restait de grands moments distrait ou absorbé, non de cette sorte d’absence ou de retirement en soi où l’on est, quand on fait oraison, mais de celle qui indique que l’on réfléchit à des sujets involontaires. Il se passait certainement quelque chose en M. Le Varlon de Verrigny. Non qu’il donnât le moins du monde l’idée d’un homme qui faiblit en son propos ! Au contraire. Il redoublait de pénitences et d’austérités et se montrait de plus en plus dur à soi-même, mais il avait perdu ce contentement et cette belle humeur qui marquaient les premiers temps de son séjour dans la solitude, cette sorte d’allégresse à être sorti du péché, cet air riant répandu sur toute sa large figure, comme si elle eût été tournée continuellement vers le soleil levant d’une autre vie.

Un jour qu’il travaillait au jardin, sous le grand soleil, il avait laissé sa bêche plantée en terre et s’était retiré à l’abri d’une charmille pour y chercher un peu d’ombre. Assis sur un banc, il demeurait assez tristement, la tête basse, à essuyer la sueur qui lui coulait du front, quand il vit venir à lui M. de La Bégissière. M. de La Bégissière avait également fort chaud. Sa figure rouge luisait sous ses cheveux et ses pommettes sem-blaient comme mouillées. Sa grosse chemise de toile rude, entr’ouverte sur sa poitrine, la laissait voir bien fournie de poils tout ruisselants. Pour avoir plus frais, il avait enlevé ses sabots et marchait sur le sol avec ses pieds nus. Il tenait à chaque main

– 152 – un arrosoir et il les heurtait de temps à autre avec un bruit guer-rier. Arrivé auprès de M. Le Varlon de Verrigny, il s’assit à son côté sur le banc et ôta de son talon une grosse épine qui s’y était enfoncée. La tristesse de M. Le Varlon de Verrigny inquiétait le bon M. de La Bégissière et il eût voulu lui délivrer l’esprit du souci qui le piquait, comme il venait d’arracher de sa peau à lui l’épine pointue qui s’y était logée, mais il ne savait trop com-ment s’y prendre. Aussi commença-t-il par tousser à plusieurs reprises pour attirer l’attention de M. Le Varlon de Verrigny, et comme celui-ci demeurait toujours silencieux, il finit par le pousser du coude.

– Ma foi, monsieur, – lui dit-il pour entrer en matière, – je crois bien que voilà un temps à souhait et que notre jardin s’annonce comme le plus beau du monde. Dieu soit béni et re-mercié d’avoir ainsi accepté le travail de nos bras. Il récompense nos efforts, et c’est une marque que notre peine lui est agréable. Aussi m’en sens-je tout réconforté. Une seule chose me cha-grine : que vous ne sembliez pas l’être autant que moi et que votre attitude laisse paraître une tristesse et un découragement qui ne sont point dans votre nature et qui doivent provenir de quelque circonstance particulière, au sujet de laquelle je ne pré-tends pas vous interroger, mais en laquelle je serais heureux de vous servir, si j’en avais quelque pouvoir.

M. Le Varlon de Verrigny, aux paroles de M. de La Bégis-sière, poussa un long soupir qui engagea ce dernier à continuer.

– Votre abattement me cause de l’ennui et j’y pense sou-vent. La vie que l’on mène ici, si unie en apparence qu’elle puisse être, cache parfois des difficultés secrètes. L’entreprise de vivre selon Dieu ne va point sans quelques obstacles que nous trouvons en nous-mêmes, et il m’est venu dans l’idée que vous en êtes à un de ces moments d’incertitude dont le passage est fort pénible. C’est pourquoi j’ai songé à vous demander tout franchement de me confier ce qui vous agite et vous déconcerte.

 

– 153 –

M. Le Varlon de Verrigny fit, sur le banc où il était assis, un mouvement qui le tourna vers M. de La Bégissière.

– Il se pourrait, – continua M. de La Bégissière, – que ma demande vous parût bien hardie et même importune, et je ne m’en étonnerais certes pas. N’avons-nous point ici d’habiles gens qui excellent à la conduite des âmes et savent mieux que quiconque ce qu’il leur faut ? Nos confesseurs et nos directeurs sont admirables. Ils possèdent, de la religion, le fin du fin et ils en raisonnent dans son principe et son détail. N’est-il bien sin-gulier d’un pauvre jardinier comme moi de se vouloir mêler de leurs affaires ; mais leur sainteté même et leur éloignement du monde m’engagent à vous offrir mon humble conseil. Le péché qui vous a conduit ici ne leur est guère connu que par ouï-dire, tandis que moi, j’ai eu le malheur de le commettre assez pour être capable, sinon de vous donner un bon avis, au moins de compatir à votre peine et à ses combats, car c’est de quelque trouble de cette espèce que provient le chagrin où je vous vois.

M. de La Bégissière avait cessé de parler. Il grattait à son talon nu et calleux la place de l’épine qu’il en venait d’enlever. M. Le Varlon de Verrigny, après avoir soupiré plus profondé-ment encore que tout à l’heure, finit par dire à M. de La Bégis-sière :

– Hélas, monsieur, puisque vous m’interrogez, je ne vous cacherai rien de mon état et j’aurai, à le dépeindre tel qu’il est, quelque consolation. Vous y verrez le tableau d’un homme qui a pensé faire pour le mieux et qui ne s’en trouve pas aussi bien qu’on le pourrait croire et qu’il l’a cru lui-même, car c’est un malheureux qui vous parle et que vous allez entendre vous con-ter le plus singulier retournement qui se puisse être. Ah, mon-sieur…

M. de La Bégissière laissa son talon et mit la main derrière son oreille, car il était un peu sourd, et M. Le Varlon commença en ces termes :

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– Dieu, monsieur, nous fait naître comme il veut et nous n’avons rien à lui reprocher de ce qu’il lui convient que nous soyons, mais il arrive qu’il place en nous plusieurs instincts as-sez divers pour se combattre et s’équilibrer les uns les autres, ce qui fait que nous demeurons assez longtemps incertains de nous-mêmes et sans savoir exactement ce que nous sommes. Quant à moi, il n’en fut pas ainsi. Du plus loin que je me sou-vienne, je me trouve le goût des femmes et il se montra de si bonne heure qu’il est bien probable que je naquis avec, car les premiers signes que je donnai de cette passion funeste furent si violents et si déterminés qu’elle avait sans doute en moi une origine qui précédait les marques par où j’en pouvais faire voir la force… Enfin, monsieur, pour être bref et ne pas m’attarder, je vous dirai seulement que, du jour où se manifesta en moi ce penchant déplorable, il ne cessa de prendre à mesure plus d’empire et de pouvoir, si bien que je lui fus, ma vie durant, en-tièrement asservi et qu’il m’entraîna par la suite aux actions les plus coupables et les plus fâcheuses. Les femmes, monsieur, furent donc mon occupation principale, et le péché qu’il y a à agir avec elles selon les mouvements de la nature, mon péché le plus habituel et le plus dominant, celui où je retombais avec une faiblesse et une régularité que rien ne pouvait vaincre.

» Je ne vous ferai pas le récit de mes égarements et la pein-ture du pécheur que je fus. La vue des femmes me mettait dans l’état le plus désordonné. Notez, pour mon malheur, qu’il n’était point besoin qu’elles fussent belles. J’étais capable de me satis-faire n’importe où et de n’importe quoi. Ah ! bien heureux les délicats qui recherchent les perfections du corps et du visage ! N’est-ce point là une merveilleuse défense ? Mais qu’il faut donc peu de chose au vrai pécheur ! Moi, je ne demandais que la place de mon péché, et toutes les femmes, monsieur, ne la por-tent-elles pas au même endroit !

Le bon M. de La Bégissière hocha la tête à cette vérité et M. Le Varlon de Verrigny continua :

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– Oui, monsieur, j’étais exactement ce que je vous dis, mais, fors cela, assez honnête homme. Je ne vous dis pas cela par vanité, mais pour vous montrer que le fond de ma nature n’était pas mauvais. Sauf en ce qui est de ce péché de la chair, je me comportais pour le reste convenablement. L’idée salutaire de ma turpitude m’éloignait de l’orgueil. Quand on louait devant moi ma bonne tournure ou ma capacité aux affaires, j’avais dans l’esprit de quoi me rabaisser à mes yeux. Il me suffisait de con-sidérer en moi la brute qui y séjournait. Je ne voyais pas ce monsieur Le Varlon de Verrigny dont j’entendais dire quelque bien, j’en apercevais un autre qui, au sortir du salon et de l’audience, allait faire une singulière figure, car l’homme, mon-sieur, n’est ni beau ni relevé quand il prend plaisir où vous sa-vez. La posture de l’amour n’est point avantageuse, et la nature exige de nous, quand nous voulons satisfaire l’instinct qu’elle y a mis, des mouvements qui, s’ils donnent à notre corps un agré-ment intérieur, n’ont point de grâce apparente et font, du plus galant cavalier et de la plus parfaite monture, un groupe mons-trueux que la fable pourrait mettre à côté de ses centaures.

» Si je n’étais pas orgueilleux, je n’étais pas non plus avare. Le goût des femmes habitue à dépenser facilement son argent et l’on n’hésite pas à payer ce qu’il faut pour être bien reçu d’elles. Je leur devais aussi de n’être pas gourmand. Les exercices de l’amour me donnaient faim et j’aimais mieux manger pour répa-rer mes forces que pour savourer la finesse des morceaux. Ainsi, monsieur, il semblait que mon péché ordinaire m’eût dispensé de la plupart des autres. Ils avaient perdu leur pouvoir dans le sien, et je pouvais penser, vous en conviendrez, que, si jamais je parvenais à détruire en moi l’entraînement irrésistible qui me portait à l’œuvre de chair, je deviendrais du coup un chrétien pas plus mauvais qu’un autre et aussi capable que personne de faire son salut.

M. Le Varlon de Verrigny se tut un instant, puis il reprit :

 

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– Une circonstance que je ne vous raconterai pas et que vous savez sans doute arriva… Ce péché, que je croyais insur-montable, perdit tout d’un coup pour moi son attrait funeste. Je profitai de ce répit et j’accourus à la solitude. Vous m’y vîtes en-trer, et c’est vous-même qui me réveillâtes sur ce banc du par-loir où je dormais, tout assommé encore et tout abasourdi du brusque effet d’une grâce inespérée. Vous m’avertîtes alors de prendre garde aux retours du vieil homme. J’attendis qu’il don-nât quelques signes. Il ne reparut point. Ah, monsieur, quelle fut ma joie ! Celle de quelqu’un qui se pense sauvé et qui, s’il a encore à effacer les torts de son passé, est certain au moins de son avenir.

M. Le Varlon de Verrigny s’était levé et se tenait debout de-vant M. de La Bégissière. Il lui cria :

– La bête est morte, monsieur, la bête est morte, et j’en porte devant moi la dépouille pesante et inanimée, et seriez-vous, monsieur, au lieu d’un vieillard vénérable une femme toute nue que je ne me sentirais pas vers elle le plus petit mou-vement de désir.

Le bon M. de La Bégissière avait sursauté à l’idée d’être une femme toute nue ; il ferma pudiquement sur sa poitrine velue sa chemise de grosse toile bise, tandis que M. Le Varlon de Verri-gny reprenait en baissant la voix :

– Et cependant, monsieur, le péché continue à m’habiter et, s’il ne se dresse plus dans ma chair, il y rampe, il y pullule, il y fourmille. Il me parcourt, il me ronge, il me pique. Il ne siège plus à un lieu de moi-même, mais il occupe tout l’espace de mon esprit.

Et M. Le Varlon de Verrigny fit la moue dégoûtée de quelqu’un qui sent grouiller sur soi une invisible vermine.

 

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– Oui, monsieur, tel est mon état lamentable. Certes, je ne suis plus luxurieux, mais je suis en revanche gourmand, pares-seux, avare. À la place d’un péché unique en voici je ne sais combien qui me tourmentent et m’obsèdent en tous sens ! Comme l’ancien, monsieur, ils n’ont pas de ces assauts brusques qui me précipitaient tout entier à mon désir, mais qui, une fois leur violence passée, me laissaient un assez bon homme, un peu penaud et déconfit de ce qui lui arrivait ; bien au contraire, ces nouveaux venus se sont glissés en moi sourdement, ils se sont emparés peu à peu de mes pensées et ont envahi ma solitude. Ce sont des compagnons familiers qui ne me quittent pas et dont rien ne me distrait et qui vont, monsieur, viennent et dorment d’autant plus à l’aise en moi qu’ils n’ont point l’occasion d’en sortir et aucune issue par où ils puissent me délivrer de leur bourdonnement et me soulager de leurs piqûres.

M. Le Varlon de Verrigny s’était éloigné de quelques pas, il revint promptement vers M. de La Bégissière et le secoua rude-ment par l’épaule.

– Dites, monsieur, ma condition n’est-elle point misérable et ridicule ? Vous voyez devant vous un paresseux qui travaille, bêche la terre, lie des fagots, couvre du papier ; un gourmand qui mange des petits légumes en purée et qui boit de l’eau à la cruche ; un orgueilleux qui n’a d’autres témoins de son orgueil que lui-même ; un avare qui ne dispose plus de ses biens et n’a pas un écu dans sa poche. Et pourtant, monsieur, je suis bien ce que je vous ai dit et voici l’étrange compagnie où je suis tombé. Voilà ce que j’ai trouvé ici, monsieur, et ce que vous avez à côté de vous.

Et M. Le Varlon de Verrigny, essoufflé, tout rouge de honte et de colère, se laissa tomber lourdement sur le banc, auprès de M. de La Bégissière.

– Ah ! monsieur, pourquoi Dieu m’a-t-il arraché du monde pour me conduire ici ? Ce qui me paraissait un effet de la grâce divine ne serait-il pas bien plutôt un artifice de la céleste ran-

– 158 – cune ? Que n’en suis-je resté à mon vieux péché ! Encore fallait-il pour le commettre des occasions qui ne se présentaient pas toujours, tandis que ceux-ci me travaillent à toute heure et que j’ai pour les ruminer toute la solitude des journées et toute la longueur des nuits.

Et M. Le Varlon de Verrigny cacha sa tête dans ses mains comme quelqu’un accablé d’un véritable désespoir. M. de La Bégissière avait cessé de se gratter le talon.

– Je vous ai promis, monsieur, de vous donner mon petit avis sur ce que vous me diriez, et je veux moins encore que tout à l’heure manquer à ma promesse. Je crois, pour de vrai, que vous n’êtes pas fait pour les lieux où nous sommes. Ceux qui s’y retirent sont des gens qui ont voulu gagner le ciel à coup sûr et qui se sacrifient tout entiers à cet enjeu, et je crains bien que vous ne soyez point de force à jouer une pareille partie. Vous avez de bonnes cartes en mains, mais qui peut assurer que vous ne perdrez pas tout de même votre mise. Certes, en entrant ici, vous avez bien laissé à la porte votre bissac, mais vous avez con-servé dans vos doublures les miettes dont s’est nourri malgré vous votre esprit. Je ne prétends point que ce soit de votre faute, mais cette poussière a suffi pour engraisser en des parties de vous-même dont la tumeur vous apparaît à présent, et dont je ne vois la guérison que dans ce que je vais vous conseiller. À votre place, je retournerais dans le monde, quitte à y retrouver le vieil homme que vous y avez laissé. Il vaut peut-être bien au-tant que celui qui s’est coulé à sa place et dont vous ne viendrez pas à bout, car les péchés que vous vous découvrez ont une viva-cité que rien n’a encore épuisée, et ils sont trop en toute leur force et en toute leur nouveauté pour que vous ayez chance d’en voir la fin en une solitude dont ils vous rendraient le bienfait inutile.

» Retournez-vous-en, monsieur, mais ne désespérez pas pour cela de votre salut. Il y a, en tout, d’heureux hasards, et qui sait si, entre deux accès de votre péché ordinaire, vous ne trou-

– 159 – verez pas le temps d’un de ces petits repentirs qui suffisent à nous permettre de nous présenter convenablement devant Dieu, s’il nous appelle à lui dans l’un de ces moments ? Je vois bien que vous aviez rêvé de faire là-haut une autre figure que celle de quelqu’un qui s’y introduit à la dérobée, mais c’est déjà quelque chose que d’être dans la place, croyez-en un vieux soldat, y fût-on entré, non par la brèche, mais dans un sac de farine ou dans une botte de foin.

Et le bon M. de La Bégissière posa à terre ses deux pieds nus, tandis que M. Le Varlon de Verrigny regardait vers la petite porte verte qui, dans le mur du jardin, ouvrait sur la campagne et à la grosse clé de laquelle une araignée avait suspendu sa toile où, au bas d’un cadran aérien, elle semblait marquer l’heure en balançant, au bout d’un fil perpendiculaire, son corps difforme et délicat.

 

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