Les Rencontres de M. de Bréot
I Où M. De Bréot Voit Madame de Blionne et Rencontre M. Le Varlon de Verrigny.
I
OÙ M. DE BRÉOT VOIT MADAME DE
BLIONNE ET RENCONTRE M. LE
VARLON DE VERRIGNY.
Les quatre Sylvains dansants, sous leurs habits rustiques de velours vert et leurs perruques cornues – MM. de Gaillardin, de la Morinaie, de Breuvières et du Tronquoy – s’écartèrent à l’entrée de madame de Blionne, qui représentait le personnage de la Nymphe des Fontaines.
Madame de Blionne s’avança jusqu’au bord du tréteau et à la bordure des chandelles. Des feuillages en arcades formaient le fond du théâtre en plein air et encadraient les côtés de la scène. Les colonnes de verdure étaient reliées entre elles par des guirlandes de fleurs et, à la base de chacune, dans un pot de faïence peinte, un citronnier ou un oranger nain arrondissait sa boule taillée où luisaient les ors différents de leurs fruits.
Tous les regards allèrent à madame de Blionne. Elle faisait face au parterre, où l’assemblée occupait des sièges rangés, au delà desquels s’élevait un vertugadin de gazon pour les specta-teurs qui n’avaient pas trouvé place sur les fauteuils, les tabou-rets et les banquettes ; car madame la marquise de Preignelay réunissait, à son château du Verduron, une fort nombreuse compagnie pour l’y divertir de spectacles divers dont le moindre n’était pas ce ballet dansé en habits mythologiques où les pre-miers quadrilles avaient beaucoup plu par le bon ordre des mouvements et l’éclat des costumes.
– 6 –
En effet, si ceux que montraient à ce moment MM. du Tronquoy, de Breuvières, de la Morinaie et de Gaillardin, en leur accoutrement de démons sylvestres, égayaient par leur sin-gularité et par la façon dont ces messieurs en portaient le dégui-sement, il y avait un plaisir encore plus particulier à considérer celui de madame de Blionne, auquel la grâce de son visage et l’agrément de tous ses gestes prêtaient un attrait dont s’augmentait encore la galanterie et la nouveauté de sa parure.
Sa jupe étalait autour d’elle la vaste ampleur de l’étoffe d’argent dont elle était faite et sur qui l’on distinguait l’empreinte tramée d’un dessin de toutes sortes de feuilles d’eau dont les tiges flexibles s’entrelaçaient autour de la taille et for-maient au buste comme une corbeille où reposaient les ron-deurs de la gorge. Madame de Blionne l’avait belle ainsi qu’elle avait le col souple et le visage régulier, sous une chevelure en boucles toute scintillante de diamants, de telle manière que, par ses atours, elle ressemblait assez bien à une fontaine, tant par le bassin miroitant de sa robe que par la vasque de ses épaules et la frange de sa coiffure étincelante. Elle en complétait la figure par une écharpe irisée, aux couleurs de l’arc-en-ciel, qu’elle agi-tait en dansant. Une vue si agréable fut accueillie par un mur-mure de contentement.
Du banc de gazon, où il s’était accommodé, M. de Bréot ne se lassait point de regarder madame de Blionne. Son pas hardi et gracieux échappait aux gestes gauches et aux assauts mala-droits des quatre Sylvains à perruques, qui s’échauffaient autour d’elle et, par des gambades réglées, accomplies avec beaucoup de perfection, essayaient de montrer leur désir de boire aux eaux argentées de cette belle Nymphe. Ils manifestaient leur dépit par mille contorsions, propres à faire valoir la bizarrerie de leurs habits et de leurs masques, car ils en portaient au vi-sage, qui les rendaient, à dessein, risiblement difformes.
M. de Bréot, pourtant, ne riait point. Les quatre Sylvestres dansants ne parvenaient pas à le distraire de sa contemplation.
– 7 –
Au lieu de suivre leurs jeux, il continuait à observer madame de Blionne. Sa vue donnait à ses pensées un tour particulier et y éveillait une humeur de volupté. Les délices des fêtes du Verdu-ron contribuaient sans doute à l’incliner à cette pente, depuis trois jours que monsieur et madame de Preignelay ne ména-geaient rien pour réjouir leurs hôtes. L’agrément des lieux s’était joint à la faveur du temps pour aider à la perfection de ce séjour. Bien que la chaleur eût été forte, elle n’avait jamais paru extrême, et la fraîcheur des nuits reposait de l’ardeur des jour-nées. Madame de Preignelay avait distribué l’emploi des unes et des autres de façon que tout s’y succédât à souhait. On avait soupé en diverses places des jardins et, une fois, dans une grotte de coquillages à l’italienne, vaste et singulièrement ornée de toutes sortes de curiosités d’eau. Les entretiens avaient eu leur tour, à côté des jeux de quilles et des courses de bagues. Ce soir, même, après le ballet, un feu d’artifice devait marquer la fin des divertissements auxquels rien n’avait manqué, pas même de réussir à merveille. Il est vrai que chacun avait fait de son mieux, aussi bien M. Congieri que M. Floreau de Bercaillé. L’artificier Congieri était ce petit homme basané, venu de Milan, qu’on avait rencontré, tout le jour, avec son chapeau rond, ses bouffettes de rubans à l’épaule et sa lance à la main, courant çà et là, pour préparer les pièces et ajuster les fusées et autres en-gins, tandis que M. Floreau de Bercaillé, qui avait composé le ballet des Sylvains, s’inquiétait de s’assurer que les pas et les entrées en fussent bien sus, tout en s’essuyant le front où pa-raissait, sous la perruque soulevée, son poil dru et roux, le même qui, malgré le rasoir, lui pointait aux joues, et dont il por-tait avec lui, quand il remuait l’aisselle, un fumet de bouc qu’il était le premier à faire valoir.
M. de Bréot regardait toujours madame de Blionne, entre les quatre Sylvains masqués, debout, en sa robe d’argent, sur le fond des verdures éclairées. Il songeait, non sans un petit trouble, qu’à cause du poids de son ajustement et du mouve-ment qu’elle avait pris à danser, et bien qu’on fût en plein air, elle devait avoir chaud sous ses atours de Nymphe et la peau
– 8 – mouillée et le corps tout ruisselant. La sueur lui devait perler aux membres, couler au dos et entre les seins et lui coller étroi-tement à la chair son linge humide. Et M. de Bréot, comme si la robe d’argent fût tout à coup devenue transparente ainsi que l’eau d’une fontaine, imagina soudain madame de Blionne comme si elle eût été toute nue devant lui. Il lui vit, en pensée, les jambes longues, les cuisses fortes, les hanches larges, le ventre doux, la gorge renflée, avec la peau très blanche, et tout cela, si distinctement et si véritablement qu’il lui en semblait toucher la chaleur moite et fondante et qu’il ouvrit la bouche pour en respirer le parfum sain et voluptueux.
Il ne le distingua point pourtant parmi ceux dont la nuit était pleine. L’huile des lampions et la cire des flambeaux se mê-laient dans l’air au musc et à l’ambre qui s’exhalaient des habits des femmes. Les hommes ne se privaient pas non plus d’user de poudres et de sachets. L’effluve échauffé en venait au nez de M. de Bréot, parmi des bouffées de feuilles, de fleurs et de gazon foulé, à travers lesquelles il cherchait en vain à reconnaître l’odeur que lui avait mise aux narines l’idée du corps tout ruis-selant et nu de madame de Blionne, sous ses attributs de Nymphe des Fontaines, debout en sa robe d’argent entre les ar-cades de verdure et parmi les quatre Sylvains masqués et cornus qui dansaient autour d’elle au son des violons et des hautbois.
M. de Bréot en était donc à suivre une dernière fois du re-gard madame de Blionne qui se retirait maintenant dans un cor-tège de bergers, emmenant les Sylvains enchaînés, quand un gros soupir, poussé tout haut à côté de lui, lui fit détourner la tête. Celui qui soupirait ainsi était un homme de bonne taille, à la face sanguine sous une forte perruque noire. Il avait les sour-cils épais, la bouche large et grasse et le menton rond. Toute sa personne était pesante et ramassée. Ses yeux rencontrèrent ceux de M. de Bréot. Un même désir animait les deux hommes, qui, chez celui-là, se montrait par une sorte de moue goulue, le feu des joues et le tremblement du menton, si cru, que M. de Bréot en conçut un mouvement d’humeur, surtout quand le person-
– 9 – nage le coudoya assez rudement pour quitter sa place, ce que chacun faisait en ce moment et que fit aussi M. de Bréot, en même temps que ce voisin dont il avait surpris la pensée, mais dont il ne connaissait pas le nom.
Il eût pourtant pu en mettre un sur beaucoup des visages qui composaient l’assemblée que madame la marquise de Prei-gnelay avait réunie en son château du Verduron. Madame de Preignelay s’y retirait en été, moins pour y respirer le bon air que pour donner occasion à ses amis de lui prouver, par les quelques lieues de carrosse qu’il fallait faire pour la venir voir, qu’ils étaient capables, pour l’amour d’elle, d’affronter le gros pavé du chemin. Madame de Preignelay était une femme assez spirituelle pour qu’il valût la peine d’avoir de l’esprit à ses yeux, et il était de bon ton qu’elle vous en trouvât. Ce n’était pas pour-tant à ce genre de mérite que pouvait prétendre le vieux Maré-chal de Serpières, dont M. de Bréot apercevait, à trois pas de lui, le dos courbé et la nuque branlante. Hors la guerre, où il s’était rendu redoutable en tous pays par le train de fourgons qu’il traînait partout après lui et où il entassait indistinctement ce qui lui paraissait à sa convenance, M. le Maréchal de Serpières marquait peu où il se trouvait, sinon par son habit à l’ancienne mode et par une habitude de cracher partout, non seulement à terre sur le carreau, mais en l’air et contre la tapisserie, au ha-sard, et au risque d’atteindre les gens en pleine figure. Madame de Preignelay passait ce travers au bonhomme sur son crédit à la cour. Aussi M. le Maréchal était-il fort entouré, et, avec M. le prince de Thuines, le personnage le plus considérable de la compagnie. M. le prince de Thuines, fils cadet de M. le duc de Moncornet, était jeune et beau. Fort empressé auprès des femmes, il désirait qu’elles lui cédassent vite, pour les quitter plus promptement. Malgré sa réputation d’être dangereux en amour, il séduisait fort par son aimable figure et par son esprit, qu’il avait méchant et dont il se servait sans scrupule pour ajou-ter à ses infidélités quelques-uns de ces traits cruels qui en don-naient le motif, en l’attribuant à ces imperfections secrètes qui se découvrent dans la plus belle, quand on a cessé de croire qu’il
– 10 – n’en est pas qui le puisse être davantage. Madame de Preignelay excusait d’autant mieux ce défaut chez M. le prince de Thuines qu’elle n’était plus d’un âge à en risquer les inconvénients. Il ne lui restait que le plaisir d’entendre médire de celles que le leur exposait aux sarcasmes dont M. le prince de Thuines payait de retour leurs complaisances.
Outre M. le prince de Thuines et M. le Maréchal de Ser-pières, M. de Bréot eût pu nommer là, bon nombre de gen-tilshommes auxquels se mêlaient des gens de robe et de finance, comme M. le Président de Narlay, M. de Cadonville et le célèbre M. Herbou, le partisan, qui ne le cédait à pas un en bonne grâce et politesse. Les femmes, non plus, ne manquaient point. Toutes n’avaient pas l’âge de madame du Preignelay, ni celui de ma-dame de Cheverus, mère de madame de Blionne, et qui, dans son visage engraissé et satisfait, montrait encore les restes d’une beauté qui ne cherchait plus à plaire, mais qui gardait d’avoir plu cette sorte d’enjouement adouci qui pare, lorsqu’elles ont fini d’être jeunes, les femmes qui ont été aimées, quand elles l’étaient. Si mesdames de Preignelay et de Cheverus avaient re-noncé à l’amour, mesdames de Galize, de Vaudre et plus d’une autre offraient de quoi l’inspirer, ainsi que madame de Circourt, qui ne craignait pas de partager celui que M. de Saint-Germond éprouvait pour elle. MM. de Frasin et des Rigaux affectaient pour les femmes un dédain, dont ils se parlaient bas en minau-dant. M. de Bréot s’éloigna d’eux et revit son voisin de tout à l’heure. Le gros homme gesticulait au milieu d’un groupe. Le nom de madame de Blionne vint aux oreilles de M. de Bréot. Il se fût volontiers mêlé aux louanges qu’on faisait d’elle, mais celles qu’il eût aimé à lui donner n’étaient guère bonnes à être dites tout haut. Aussi, garda-t-il pour lui les découvertes qu’il avait faites à travers la robe d’argent de la belle Nymphe et comment elle lui avait paru, un instant, visible en ses grâces les plus secrètes et en la structure même de sa beauté.
– 11 –
Ce fut en ces pensées qu’il suivit la compagnie jusqu’où la guidait M. le marquis de Preignelay et d’où l’on pouvait le mieux voir le feu d’artifice dont M. Congieri, de Milan, allait allumer les pièces et les fusées. C’était une terrasse à balustrade, au de-vant du château, où chacun prit place pour jouir du spectacle enflammé qui devait marquer la fin de la fête. Ensuite les plus enragés pourraient encore danser aux violons, durant le reste de la nuit et jusqu’à l’aurore, tandis que les autres iraient prendre quelque repos, car beaucoup devaient monter en carrosse d’assez bon matin pour s’en retourner à Paris avant que la cha-leur du soleil fût trop forte. Ils ne manqueraient pas de ré-pandre par la ville la nouvelle que monsieur et madame de Prei-gnelay avaient su, trois jours de suite, divertir, nourrir et loger plus de soixante personnes, dont plusieurs fort considérables, en leur château du Verduron, et cela, avec un ordre si bien con-çu que chacun avait eu ce qu’il pouvait désirer, et tout le monde son lit et sa chambre, sauf quelques-uns qu’il avait fallu mettre ensemble.
C’est pourquoi M. de Bréot avait été conduit, à son arrivée, à un appartement où se trouvaient déjà MM. de Frasin et des Rigaux. À leur vue, M. de Bréot, qui ne se souciait guère de leur compagnie nocturne, commanda au valet de le mener au loge-ment de M. Floreau de Bercaillé qui l’y reçut de son mieux, mais où il dut se contenter d’un matelas à terre, ce qui ne se fit pas sans déranger une petite servante que M. de Bercaillé avait jus-tement là auprès de lui et dont il fit excuses à M. de Bréot. M. de Bréot dormit fort bien. Il est vrai que M. de Bercaillé avait déjà achevé avec la fille le plus fort de sa besogne et qu’il ne la réveilla guère qu’au matin pour un petit adieu, où il mit plus de délicatesse que de vigueur.
M. de Bercaillé venait justement, pour rejoindre cette fille, de quitter M. de Bréot, aux côtés de qui il avait assisté aux arti-fices de fusées. Le grand applaudissement donné aux inventions
– 12 – milanaises de M. Congieri avait irrité M. Floreau de Bercaillé. Il enrageait à voir que ces jeux de poudre n’ont pas moins de fa-veur que ceux où il prétendait exceller et qui demandent un grand exercice d’esprit, la connaissance des fables et le talent d’en tirer un spectacle agréable, non seulement par la beauté des costumes, mais aussi par le sens caché et l’allusion qu’il con-tient, car M. de Bercaillé, en son ballet des Sylvains, représen-tait, par des figures, comment M. le marquis de Preignelay avait changé la solitude champêtre du Verduron en jardin d’agrément où il avait fait jaillir des eaux et des fontaines. N’était-ce point ce que voulait dire cette belle Nymphe, victorieuse des dieux rustiques et cornus ? Mais la plupart des spectateurs n’avaient vu dans tout cela que des danses en costumes. Et M. Floreau de Bercaillé maudissait son métier et regrettait les tourments qu’il s’en donnait, tandis qu’un charlatan italien savait attirer l’attention en mettant le feu à des poudres enfermées en des cartouches de carton et en produisant ainsi au ciel des amuse-ments colorés et des tintamarres aériens.
Ce fut sur ces amers propos que M. de Bercaillé laissa M. de Bréot pour s’aller coucher et en l’engageant à en faire au-tant. Mais M. de Bréot n’avait pas sommeil ; aussi préféra-t-il la solitude des jardins au matelas d’où il lui faudrait entendre M. de Bercaillé faire gémir la paillasse en l’honneur de la petite servante qui l’y attendait. Du reste, la nuit continuait à être ex-trêmement belle. L’air y avait perdu l’odeur des poudres et des fusées de M. Congieri et l’obscurité y était comme limpide et presque transparente. Les lampions achevaient de brûler le long des parterres qu’ils encadraient de leurs lumières interrompues. Çà et là, quelques lanternes mourantes éclairaient encore un bosquet.
Divers circuits finirent par ramener M. de Bréot au théâtre de verdure. Les derniers flambeaux s’y consumaient. M. de Bréot s’assit un instant à la place de gazon, d’où il avait vu
– 13 – danser madame de Blionne. Il eût souhaité qu’elle lui réapparût. Il ferma les yeux. L’image de la belle Nymphe se forma au bout de sa mémoire, brillante, mais toute rapetissée, en ses couleurs justes, mais lointaines. M. de Bréot n’éprouvait plus pour elle le désir qui l’avait ému tout à l’heure, mais il ressentait un conten-tement assez particulier, à savoir qu’il existât parmi le monde une personne qui eût le corps si parfaitement beau.
Tout en se livrant à ces pensées, M. de Bréot s’était levé. Un petit vent froissait les feuillages au-dessus de sa tête et apportait à son oreille le bruit des violons. Il se dirigea vers le lieu de la danse, en se guidant, comme il pouvait, à travers le labyrinthe des charmilles. Arrivé à un croisement d’allées, il s’arrêta, incer-tain. Il lui semblait entendre, dans l’ombre, une voix gémis-sante, qui, par intervalles, cessait et reprenait sa lamentation. M. de Bréot fit quelques pas en avant. Il se trouvait auprès de la grotte de coquillages. Le fronton en était encore illuminé. Sur le seuil, un homme se tenait agenouillé. Son ombre s’allongeait devant lui sur le sol éclairé et s’y dessinait singulièrement. Ce personnage paraissait dans un certain désordre d’esprit. Nu-tête, il se frappait la poitrine à grands coups de son poing fermé. M. de Bréot, en l’observant mieux, fut fort surpris de recon-naître en cette posture celui qui, tout à l’heure, auprès de lui, avait si bruyamment soupiré, quand madame de Blionne s’était montrée sur le théâtre parmi les Sylvains cornus.
M. de Bréot s’apprêtait à se retirer sans s’enquérir davan-tage de ce que l’inconnu faisait là, quand celui-ci lui adressa la parole en ces termes :
– Qui que vous soyez, monsieur, ne craignez point de venir auprès de moi. Je ne suis pas, comme vous le pourriez penser, quelque fou malfaisant ou quelqu’un de ces sorciers qui grattent la terre pour y trouver un trésor, non plus qu’un ivrogne plein de vin et de hoquets, quoique une aussi grossière figure soit en-core trop bonne pour celle que je fais devant moi-même et de-vant Dieu. Il ne m’est point besoin de m’inventer de bassesses,
– 14 – pour que je sente toute la mienne, car l’homme, par le péché, perd son rang dans la création et descend au plus bas de la créa-ture, et je suis, monsieur, un pécheur misérable.
Et il se frappa de nouveau la poitrine. Son visage, que M. de Bréot se souvenait d’avoir vu tout empourpré de désir, à la danse de madame de Blionne, marquait maintenant un air de confusion où l’on pouvait voir un sincère dégoût de soi-même. Les coins de sa bouche grasse s’abaissaient en une moue décou-ragée.
– Considérez-moi, monsieur, – reprit-il, au bout d’un ins-tant, – et apprenez-en combien l’homme est faible sans le se-cours de Dieu et sans l’appui de sa grâce. Nous ne sommes que boue, monsieur ; mais, si notre argile est périssable, l’étincelle qui l’anime ne l’est point. Nous mourons et elle survit. Le ciel la recueille ou elle s’ajoute aux flammes de l’enfer. Et n’est-ce point une terrible chose à penser, encore que Dieu ait voulu, par là, nous marquer l’état où il nous tient et la considération qu’il fait de nous ?
Il s’arrêta de parler et reprit haleine comme quelqu’un d’habitué aux harangues.
– Vous vous étonnez sans doute, – continua-t-il, – que je puisse, dans le désordre où vous me voyez, donner à mes dis-cours quelque suite et un tour assez bon. C’est une habitude que je dois au métier de la parole. Je l’exerce, non sans y avoir ac-quis quelque gloire, mais à quoi, hélas ! me servira-t-elle au dernier jour ? Dieu est sourd. Ses jugements sont terribles, et il n’y aura pas d’éloquence qui en puisse adoucir la justice et en fléchir la sévérité !
L’inconnu s’était levé. M. de Bréot constata que son vête-ment n’était pas dans l’état qui convient. Le pécheur était, si l’on peut dire, en tenue de péché, le pourpoint déboutonné, le linge fripé et les chausses sur les talons. À l’approche de M. de Bréot, il se rajusta quelque peu.
– 15 –
– Quoi, c’est vous, monsieur ? – lui dit-il, en le prenant par le bras et d’un ton plus naturel. – Je reconnais au moins votre visage, si je ne sais point votre nom. J’ai vu dans vos yeux, tout à l’heure, ce feu dangereux qui mène aux pires fautes. Vous aimez les femmes, vous aussi, non pas en leur âme, mais en leur chair, et je jure que dans l’amour vous allez de suite au péché.
M. de Bréot ne nia pas et sourit.
– Ne riez pas, – s’écria avec force le gros homme, – ne riez pas. Vous ne savez donc point qui vous avez là, devant vous, monsieur ?
M. de Bréot crut qu’il s’allait nommer. Il était curieux de savoir qui était le personnage de cette rencontre singulière. L’inconnu se recula de trois pas.
– Vous ne le savez pas, monsieur ? Un damné.
Sa figure marqua une terreur véritable, et il cacha son vi-sage dans ses mains, comme pour ne pas voir devant ses yeux les flammes de l’enfer. Puis il tomba assis sur un banc de coquil-lages. On entendait le vent dans les feuilles et le bruit des vio-lons.
– Je suis pourtant un honnête homme, – reprit l’inconnu après un assez long silence, – et je crains Dieu. J’ai été élevé dans le respect de ses lois et de ses commandements. J’y con-forme ma vie le mieux que je puis, et je dois dire que leur obser-vance m’est d’ordinaire assez aisée. Je n’ai pas d’orgueil et je crois le prouver en m’ouvrant à vous. Je ne suis pas non plus avare. J’ai du bien et je le dépense assez libéralement. Je le con-serve sans l’accroître et je ne souffre qu’il augmente que du remploi de son superflu. Ma maison est belle. Mon carrosse et mon habit sont selon ma condition et mon état. J’en remplis les devoirs et j’en accomplis les charges. C’est vous dire que je ne suis point paresseux. Je n’ai guère de colère que contre moi-même. Ma gourmandise est petite. Je traite mes amis mieux que
– 16 – moi et je ne bois pas de vin ; j’en redoute les fumées. Pourtant j’aime à me nourrir. Le plus commun y suffit pourvu que la quantité en soit abondante. Mon corps est vigoureux et sa force demande un aliment substantiel. Ne voilà-t-il point honnête portrait ? Celui à qui il ressemble ne vous paraît-il pas vivre se-lon ce que Dieu ordonne ? Je ne vous ai point dit qu’en plus j’avais de la religion. Ne sont-ce point là de bonnes conditions pour faire son salut ? Le mien n’a-t-il pas bien l’air d’être assu-ré ? Voilà quelqu’un, pourriez-vous dire, qui gagnera le ciel, si-non par les voies où s’engagent les dévots ou les saints, au moins par le grand chemin qui y mènera le commun des élus.
Il s’arrêta de nouveau et sa voix se renforça. L’intérieur de la grotte, à l’entrée de laquelle M. de Bréot et lui étaient assis, la renvoyait plus sonore.
– Eh bien, monsieur, il n’en est rien, – reprit-il avec véhé-mence, – et tout cela parce que la nature a mis en moi un ins-tinct qui est ma perte.
Et, d’un geste, il remonta ses chausses redescendues.
– Pourquoi faut-il, monsieur, que j’obéisse au démon de mes reins ? C’est lui qui me mène au péché et me conduira à l’enfer.
Ce mot, chaque fois qu’il le prononçait, produisait sur le vi-sage de l’inconnu les marques d’une peur véritable. Il suait à grosses gouttes ; il passa sur son front sa main poilue.
– J’ai tout fait pour me contraindre, – continua-t-il, – et Dieu jusqu’à présent m’a refusé sa grâce, sans laquelle l’homme ne peut rien sur lui-même que de vains efforts où il s’épuise. J’aime les femmes, monsieur. Et ce penchant que je vous dis est plus fort que mon propos. Je me connais à leur sujet et je sais toute ma faiblesse et toute ma turpitude. C’est ce sentiment même qui m’a éloigné du mariage, car je pense que vous alliez m’objecter qu’en prenant femme et en la prenant belle j’aurais
– 17 – pu donner une issue légitime à une ardeur où je ne puis rien. Vouliez-vous donc que je souillasse le lit conjugal des désordres de ma concupiscence ou que j’ajoutasse à l’égarement de mes passions le crime de l’adultère ? D’ailleurs, à quoi bon ce subter-fuge inutile ? Mon péché est en moi.
Et il heurta de son poing fermé sa poitrine vigoureuse.
– Ne croyez pas pourtant, monsieur, que je l’aime et que je m’en délecte. Au contraire, je le déteste, et il me paraît, chez les autres et en moi-même, le plus dégoûtant du monde. Par lui, l’homme se ravale à une sorte de brute, dont les mains tâton-nent, dont le nez flaire, dont la bouche bave et dont toute la fu-reur corporelle aboutit à une contorsion ridicule et courte. Et c’est à cela, monsieur, que j’aurai passé une bonne part de ma vie. Si encore j’étais jeune, j’y verrais quelque excuse, mais je ne le suis plus. Chaque jour me rapproche de la perdition, et la mienne est inévitable, à moins que quelque grand événement ne me change tout entier, ou que Dieu renouvelle en moi l’homme que je suis et que je ne vous souhaite pas d’être, monsieur, qui que vous soyez.
Il regarda au visage M. de Bréot, qui ne broncha point.
– Mais non, monsieur, vous n’êtes pas pareil à moi. Certes, quand nous vîmes, tout à l’heure, danser madame Blionne et que nos yeux se croisèrent encore pleins de son image, je lus dans les vôtres un même désir que celui que je ressentais, et cependant, monsieur, je vous retrouve ici, le visage calme et les habits en ordre, tandis que vous me pouvez voir, à moi, le linge fripé, la perruque de travers et le pourpoint déboutonné.
Il soupira encore, mais, cette fois, moins de douleur que de regret, car ce fut d’un ton modéré qu’il continua son discours.
– Ce n’était pourtant que pour implorer le secours de Dieu et le prier de dissiper le trouble où m’avait mis un spectacle aus-si païen que je m’étais retiré dans cette grotte. Je vous avouerai,
– 18 – en outre, que je n’aime guère ces jeux de poudre et de fusées. Toutes ces flammes qui rougissent le ciel et toutes ces pétarades qui crépitent aux oreilles me font penser aux feux éternels. Il me semble en voir les flammes se peindre dans mon esprit, et mon nez est offusqué de cette odeur de roussi qui se répand dans l’air. Je restai donc, tout le temps que dura ce fracas, assis le plus tranquillement du monde à l’intérieur de cet antre marin et rustique. Je m’étais placé commodément dans une sorte de niche où je me tenais en repos et, pour distraire mes pensées, entre deux oraisons, je m’attachais à raisonner certains sujets de mon métier. C’est dans le silence, monsieur, que se prépare le mieux la parole. Ainsi méditée, elle sort plus abondante et plus riche.
» Je demeurai donc ainsi assez longtemps et je me dispo-sais à sortir de ma retraite et à m’aller coucher. Je me félicitais déjà du bon effet de la prière et de la solitude, quand j’entendis des pas sur le sable de la grotte. Deux femmes y entraient. Elles avaient sans doute quitté le bal pour quelque raison que je ne savais pas, et elles ne s’aperçurent point de ma présence. J’allai les en avertir par quelque mouvement afin de ne pas risquer d’entendre ce qu’elles avaient sans doute à se dire de particulier, mais je discernai assez vite que je me trompais sur leurs inten-tions et qu’elles venaient là, non pour s’y entretenir, mais pour y accomplir familièrement un besoin naturel, car elles se troussè-rent et laissèrent en riant couler d’elles-mêmes le trop-plein de leur nature. Ah ! monsieur, le démon a des voies bien secrètes et de quoi ne se sert-il pas pour nous amener à lui ! Pourquoi n’ai-je pas fui, mais pouvais-je penser que le spectacle d’une fonction aussi dégoûtante aurait d’autre effet que de m’induire à une juste considération de notre bassesse et au sentiment du peu que nous sommes ? Le croirez-vous, monsieur, cette vue, au lieu de l’effet que j’en attendais, en eut un sur moi tout différent ! Je m’élançai de l’ombre où je me tenais. L’une des deux femmes eut le temps de se relever et s’enfuit en poussant un petit cri, mais l’autre, monsieur…
– 19 –
Et le gros homme baissa la tête avec accablement.
– Ma foi, – lui répondit, après un instant, et avec beaucoup de politesse, M. de Bréot, – ce que vous venez de me raconter, monsieur, ne me surprend pas entièrement. La nature a mis en nous des instincts fort divers, et celui qui vous a porté à ce que vous avez fait ne vous est pas si particulier que vous pensez. On peut être un fort honnête homme et aimer les femmes en ce que leur corps a de plus bas et de plus commun. Cela n’empêche point de se conduire judicieusement en toutes sortes de choses, et même, en celle-là, qu’avez-vous donc, après tout, à vous re-procher de si fâcheux ? Quel dommage véritable vous en reste-t-il, et le regret que vous en éprouvez ne vient-il pas de ce que même vous voulez bien vous le donner ? Je ne prétends pas dire par là qu’il ne soit pas plus délicat de mêler de l’amour et du sentiment où vous n’avez mis que de la hardiesse et de la vi-gueur, quoique l’amant le plus raffiné en finisse toujours avec ce qu’il aime comme vous en avez usé, avec un peu de brusquerie, j’en conviens, dans l’événement que vous m’avez rapporté.
L’inconnu était fort attentif aux paroles de M. de Bréot, aussi le laissa-t-il continuer sans l’interrompre.
– Ce que je vois de plus à reprendre, monsieur, à votre af-faire, – poursuivit M. de Bréot, – et le seul point que je n’y ap-prouve point est celui de la violence que vous avez employée envers cette dame pour venir à bout de sa résistance. Certes, il ne saurait être que naturel que nous suivions notre désir, sur-tout quand il a quelque force, mais encore nous faut-il assurer qu’il ne contraigne pas autrui à ce qui n’est pas le sien. Il est cer-tain que cette dame, dont vous m’avez parlé, ne venait point à cette grotte de coquillages dans l’idée qu’on lui fasse ce que vous lui avez fait. Elle s’y rendait pour accomplir un besoin respec-table, et vous avez eu grand tort, à mon avis, de lui imposer le vôtre. Voilà, monsieur, quel est mon sentiment à ce sujet et, pardonnez-moi la liberté que je prends de vous en faire part.
– 20 –
Depuis un peu avant que M. de Bréot eût commencé à par-ler, le jour commençait à poindre. Le ciel blanchissait au-dessus des arbres. Il semblait à M. de Bréot que la figure de l’inconnu s’éclairait d’un petit sourire qui lui animait les yeux et lui égayait la bouche. Il défronça ses sourcils bruns, et ce fut presque en goguenardant qu’il répondit à M. de Bréot :
– Ce que vous dites, monsieur, ne manque certainement pas de sens. Les femmes montrent assez de complaisance à ce qu’on leur demande pour qu’il soit inutile de les y forcer. Il est vrai que cette facilité où elles sont sur ce dont il s’agit pourrait être une excuse à prendre les devants, car elles semblent vrai-ment faites à ce qu’on en fait, et cette madame du Tronquoy comme les autres, car c’est elle, monsieur, qui était ici tout à l’heure, et dont le mari dansait, si au naturel, un des quatre Syl-vains à cornes de madame de Blionne !
Et le gros homme partit d’un éclat de rire qui lui élargit la bouche et se répandit dans tout son visage. Puis, soudain, il se rembrunit, et ce fut d’un ton fort piteux qu’il dit en baissant la voix.
– N’empêche, monsieur, que j’ai commis là un grand pé-ché, car Dieu, monsieur, nous a défendu cela…
M. de Bréot se mit à rire à son tour.
– La défense date de loin, monsieur. Dieu a vieilli, et je crains bien qu’il ait perdu, avec la mémoire de ces défenses, jusqu’au souvenir de lui-même.
L’inconnu regarda M. de Bréot avec inquiétude et sévérité.
– Seriez-vous impie, monsieur ? Car, si je trouve en vos discours beaucoup d’indulgence pour l’homme, je n’y vois guère la crainte de Dieu. Ne croiriez-vous pas qu’il existe ?
– Ce serait beaucoup, monsieur, – répondit doucement M. de Bréot, – d’assurer qu’il n’est point, et trop peut-être
– 21 – d’affirmer qu’il est ; et il me paraît avoir fait assez pour lui de consentir qu’il puisse être.
L’inconnu s’était mis debout et toisait M. de Bréot qui le regardait sans plus rien dire. Il portait à son habit les traces du sable humide où il avait roulé avec madame du Tronquoy, et, sans penser qu’à chaque mouvement il montrait son linge, il marchait avec agitation.
– Quoi ! monsieur, qu’il puisse être, qu’il puisse être… mais tout ne prouve-t-il pas qu’il est : nous-mêmes, qu’il a créés, ce monde sur quoi nous sommes, l’harmonie des sphères et le mouvement des astres, et jusqu’à cette belle aurore dont l’orient est tout éclairé.
Et de son doigt levé il montrait le ciel. Des teintes riches et transparentes s’y étalaient, délicatement superposées. Les vio-lons du bal s’étaient tus et les oiseaux commençaient à chanter. Le sable de l’allée brillait doucement de ses petits cailloux hu-mides. Les jardins du Verduron étaient charmants en cette fraî-cheur matinale. L’inconnu avait saisi M. de Bréot par le bras. Ils marchèrent en silence.
À un détour de la charmille, le château apparut. M. de Bréot fit mine de dégager son bras ; l’autre le retint.
– Ah ! monsieur, ne pensez pas que je vous quitte comme cela. Ne voulez-vous pas plutôt que nous nous en retournions ensemble à Paris ? J’ai donné l’ordre à mes gens d’être prêts au lever du jour. Mon carrosse n’est point mauvais et nous nous y entretiendrons en route de fortes choses. Le ciel, monsieur, m’a donné quelque éloquence et je ne saurais mieux l’employer qu’à vous convaincre des vérités dont vous me semblez fort éloigné. Dieu vous a mis sur mon chemin pour que je vous ramène à lui. L’avantage en serait grand pour nous deux. Qui sait si, en retour d’une âme que je lui apporterai, du fond de l’impiété et du liber-tinage, il ne m’accordera pas cette grâce sans laquelle est vaine la lutte de l’homme contre le péché ? Ne m’enlevez pas cette oc-
– 22 – casion et dites-moi, monsieur, comment je dois vous appeler et de quel nom vos parents vous ont nommé à votre naissance, car, s’il y a beaucoup à faire avec vous, c’est plutôt aux fonts baptis-maux qu’au confessionnal qu’il faut vous conduire.
– Je me nomme Armand, monsieur, et on m’appelle mon-sieur de Bréot.
– Eh bien ! monsieur de Bréot, moi je suis monsieur Le Varlon de Verrigny, avocat au Grand-Conseil et pauvre pécheur.
Et M. Le Varlon de Verrigny ouvrit une tabatière d’écaille, y puisa une pincée de poudre de tabac, la mit dans son large nez et frappa gaiement sur l’épaule de M. de Bréot, comme pour prendre possession de lui, avec l’air entendu de quelqu’un qui se chargeait de son affaire.
Ils avaient contourné le château et arrivaient aux écuries, devant lesquelles un grand nombre de carrosses étaient rangés, dont celui de M. Le Varlon de Verrigny, attelé de chevaux pom-melés et tendu à l’intérieur de satin feu. M. de Bréot avant d’y monter s’excusa d’avoir à passer par sa chambre et quelques ordres à donner à son valet.
Il entra dans le château. Tout y dormait. M. de Bréot tra-versa une vaste salle où la table était encore servie. Les fruits écroulés des corbeilles s’y montraient auprès des verres demi-pleins. Des abeilles entrées par les fenêtres ouvertes, y rôdaient en bourdonnant. Sur une chaise, le nez dans une assiette, M. de Preignelay ronflait. C’était un petit homme gras et boi-teux. M. de Bréot le considéra curieusement. Il avait commandé des sièges et des marches, et maintenant il ordonnait des repas et des ballets. Au lieu de la fusée des bombes, il suivait dans le ciel les artifices de feu du sieur Congieri, Milanais. M. de Bréot laissa le bon M. de Preignelay ronfler à l’aise et gravit l’escalier.
– 23 –
En suivant les corridors, il regardait aux portes fermées la pancarte où étaient marqués les noms des hôtes qui occupaient les chambres que leur avait fait préparer M. de Preignelay. Ce fut ainsi qu’il passa devant l’appartement clos de madame de Blionne. La belle Nymphe s’y reposait sans doute des gracieuses fatigues de la danse. M. de Bréot soupira doucement à cette pensée. Il ne s’arrêta point à la serrure de M. le Maréchal de Serpières, mais il aperçut avec surprise le logis de madame du Tronquoy grand ouvert et M. de Bréot y vit, étendu sur le car-reau, M. du Tronquoy qui y dormait pour de bon et encore en son bel habit de Sylvain cornu. Comme il s’éloignait, il croisa une dame qui se glissait le long du mur, et il reconnut madame du Tronquoy, elle-même, qui parut assez contrariée d’être vue ainsi, errant à l’aurore par les couloirs où M. de Bréot continua sa route. Il arriva à la porte de M. Floreau de Bercaillé, dont il souleva doucement le loquet.
La chambre était pleine d’un beau soleil, et M. de Bercaillé, tout nu et tout doré de lumière qui ombrait son poil roux, som-meillait en travers de son lit. Une odeur d’étable et un fumet de bouc parfumaient la pièce. Quant à la petite servante, elle avait sans doute déguerpi. M. de Bréot chercha son manteau, laissa un ordre pour son valet et descendit retrouver M. Le Varlon de Verrigny à son carrosse.
Il était déjà monté et invita M. de Bréot à se placer auprès de lui.
– Venez, monsieur, et partons. Je connais sur la route un bon curé et j’en profiterai pour m’y décharger de mon péché, en même temps que je lui donnerai à dire quelques messes pour le succès de votre conversion, car je compte bien monsieur, vous amener où, quelque esprit fort que l’on se croie et quelque bon esprit que l’on soit, il en faut bien toujours venir.
Et M. Le Varlon de Verrigny frappa familièrement sur l’épaule de son nouvel ami.
– 24 –
Le cocher toucha de son fouet la croupe pommelée des gros chevaux. Le carrosse s’ébranla et franchit les grilles dorées qui fermaient le Verduron. M. Le Varlon de Verrigny étendit les jambes, assujettit sa perruque et, prenant une reine-Claude dans la corbeille qu’il avait fait poser devant lui sur la ban-quette, pour se rafraîchir en chemin, il la mit tout entière dans sa bouche. Une salive juteuse lui vint aux lèvres, puis il leva la main pour commander l’attention.
M. de Bréot, à son tour, choisit une prune dans la corbeille. Il la tenait délicatement entre deux de ses doigts. Elle avait l’air d’être en agate tiède. Il y enfonça un ongle.
– Dieu, monsieur…, dit M. Le Varlon de Verrigny, et, par la portière, dont la vitre était baissée, il cracha le noyau de la prune, qui parut tout doré dans le soleil.
– 25 –