Les Rencontres de M. de Bréot

Henri de Régnier · Chapitre 6 sur 10

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Les Rencontres de M. de Bréot

V Histoire des Amours, de la Mort et des Obsèques Singulières de Madame la Duchesse de Grigny.

V

 

HISTOIRE DES AMOURS, DE LA MORT

ET DES OBSÈQUES SINGULIÈRES DE

MADAME LA DUCHESSE DE GRIGNY.

 

– Je n’ai pas toujours, monsieur, – dit M. Herbou à M. de Bréot, – vécu avec des gens de qualité, et je ne fus connu d’eux que dans un temps où, déjà, il ne me restait de ma pre-mière condition que le souvenir qu’elle n’avait pas toujours été égale à la leur ; mais je ne veux point vous rapporter les moyens que j’ai employés à sortir de mon obscurité, encore qu’un pareil récit puisse être de quelque utilité pour un jeune homme qui a son chemin à faire dans le monde. Je ne vous dirai donc rien des degrés qui m’ont conduit du néant où je suis né à l’état où vous me voyez aujourd’hui, pas plus que je n’ai le dessein d’énumérer devant vous les biens que j’ai acquis ni de vous en exposer l’occasion et les circonstances. Ces parades sont la marque d’un esprit vulgaire qui prend un plaisir assez bas à étaler vainement des richesses dont le compte qu’on en peut faire importe moins que l’usage qu’on en fait.

» Vous jugerez, je l’espère, que celui que j’ai fait de la mienne n’est pas trop mauvais, si vous avez, depuis que vous êtes ici, ouvert les yeux sur ce qui vous entoure. Cette maison n’a rien de trop dégoûtant à la vue et je suppose que vous n’en blâmerez pas l’ordonnance, non plus que cette salle où nous avons mangé des mets assez bien apprêtés. Je pourrais mainte-nant vous offrir de passer dans mon cabinet : il contient quelques bons tableaux ; mais nous nous contenterons de celui que nous offre, par cette fenêtre, le spectacle de ce jardin. Les

– 73 – bosquets y ont leurs premières feuilles, et les fontaines y brillent sous une lune de la plus belle rondeur et du plus bel argent.

M. Herbou fit une pause et s’installa commodément dans le fauteuil où il était assis.

– C’est d’un temps déjà lointain, monsieur, que j’ai à vous entretenir ; mais je ne voudrais pas que vous pensiez que je cherche en mon discours à vous étonner par des contrastes, ni à en tirer des effets de roman. Je ne prétends point rehausser ma richesse actuelle par ma misère ancienne, ni vous présenter la crasse de ces jours d’autrefois dans le but de faire mieux ressor-tir la dorure de ceux d’aujourd’hui ; mais il est nécessaire, pour l’intelligence de mon histoire, que nous quittions en paroles ces lieux où nous sommes et que vous consentiez à me suivre à ceux où je suis né.

» De cette naissance, je ne vous dirai rien d’autre sinon que, par un empressement qui prouvait déjà en moi une singu-lière confiance à la destinée, je devançai l’heure où l’on m’attendait. On fut assez surpris de ma venue intempestive pour n’avoir même pas sous la main ces premiers linges où l’on enveloppe d’ordinaire les petits enfants. On me roula dans un lambeau de toile usée, et comme c’était en hiver et qu’il faisait froid, on me couvrit d’un pan de velours de Gênes qui se trou-vait là, du plus beau cramoisi et tout tramé de fils d’or. Hélas ! monsieur, il faut que vous voyiez là moins le gage et l’augure de ma fortune future que l’indice du métier qu’exerçait mon père, car le brave homme n’était qu’un pauvre garçon tapissier. Il achevait souvent chez lui du travail qu’on lui donnait et où il se montrait assez habile, de sorte qu’en notre taudis traînaient parfois des morceaux d’étoffes précieuses, comme celle à quoi je dus de réchauffer mes petits membres engourdis.

» Je n’abuserai pas de votre politesse et de votre attention pour vous rapporter d’autres traits de mon enfance : celui-là

– 74 – seul suffira à vous montrer qu’elle fut pauvre et de la plus humble condition. Ainsi donc, je vous passe mes gentillesses de marmot. Elles contribuèrent à ce que mes parents partageassent avec moi, sans trop de déplaisir, le pain qu’ils gagnaient à la sueur de leur front. Quoi qu’il en fût, les nourritures qu’ils m’offrirent me profitèrent si merveilleusement que je devins gros et fort et que je le suis resté durant tout le cours de ma vie. Les commencements en furent ordinaires. J’y échangeai le mail-lot pour les culottes avec les menus accidents d’usage. J’appris, comme les autres, à me servir de mes mains, de mes jambes et de mes yeux. Enfin, je pus exprimer des pensées. Les miennes étaient naïves et simples et tout à fait selon mon âge. Et ce fut ainsi qu’elles devinrent celles d’un jeune polisson qui menaça bientôt de se tourner en un précoce vaurien.

» C’est vous dire, monsieur, que j’avais alors sept ou huit ans et que j’étais au point où commencent à se former les traits d’un caractère. Je présentais parfaitement la figure du mien. Vous avez dû souvent rencontrer par les rues des garnements qui ressemblent assez à ce que j’étais alors. Ils portent des chausses trouées et du linge rapiécé où ils se sentent le mieux du monde. Tantôt seuls, tantôt par troupes, ils barbotent dans les ruisseaux, lancent des cailloux aux chiens, poursuivent les carrosses et les chaises, importunent les passants et ne fuient que devant la canne levée ou la main haute. Ils sont vraiment le fléau des villes qu’ils encombrent de leurs jeux et infestent de leurs querelles. C’est comme l’un d’eux que vous pouvez juste-ment m’imaginer. Je ne manquais à rien de ce qu’il est de règle qu’on accomplisse en ce temps de la vie, et ma seule différence d’avec mes compagnons était que je faisais déjà mes petites ré-flexions sur ce qui m’attendait dans l’avenir. Je dois dire qu’elles ne me vinrent pas entièrement de moi-même et que les propos et les projets de mes parents en ce qui me concernait furent l’occasion de celles qui prirent dans mon esprit le plus de force et le plus de consistance.

 

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» Ils ne se gênaient pas, en effet, pour parler devant moi de ce qui les touchait, et encore moins de ce qui avait rapport à mon petit personnage. Ce fut ainsi que j’appris que mon sort présent, qui me convenait assez, était mal assuré. Je regardais comme naturel de trouver, quand je rentrais de mes escapades, la tranche de pain tendre et l’écuelle de soupe chaude : aussi fus-je un peu déconcerté lorsque j’entendis qu’il me faudrait, un jour, mériter cette pitance par autre chose que par des gam-bades et des jeux. La pensée d’un travail quelconque me parut tout de suite insupportable.

» La profession de mon père et le gain médiocre qu’il en ti-rait ne m’engageaient guère. Certes, la matière ne m’en déplai-sait pas. J’aimais les beaux carrés d’étoffes qu’on lui donnait à façonner. J’admirais leurs trames délicates et fortes, leurs ara-besques et leurs fleurs, leurs couleurs et leurs nuances. J’admirais les cordelières tressées habilement de plusieurs brins pareils ou différents, les ganses ou les crépines. Mon père les employait avec beaucoup d’adresse. Il excellait à les disposer et à les faire valoir. Il composait des tentures ou recouvrait des sièges ; mais j’éprouvais du dépit à le voir travailler, assis sur un mauvais escabeau de bois, de ses mains durcies et fatiguées, à ces beaux meubles où il m’eût semblé naturel de se prélasser à l’aise pour en bien sentir la mollesse et le duvet.

» Je m’aperçus bientôt que la plupart des métiers où s’occupaient nos voisins ne leur valaient guère davantage qu’à mon père le sien, et qu’il y en avait en outre de plus pénibles et de plus dangereux. Dans mes longues promenades par les rues, j’observais beaucoup. Je savais les travaux divers où peine et s’exerce le petit peuple. Je connaissais ceux du couvreur et du maçon. Je les distinguais, grimpés sur le toit des maisons, po-sant la tuile ou l’ardoise, ou, montés sur des échelles, ajustant le moellon ou établissant la brique. La hache du charpentier, la scie du tailleur de pierres, le marteau du forgeron, battant le fer sur l’enclume, me faisaient boucher les oreilles, et mes dents grinçaient aux copeaux qu’arrachait à la planche le rabot du

– 76 – menuisier. Je constatais que toutes ces besognes ne s’accomplissent qu’à coups de reins et qu’à la force des bras, et je n’avais guère envie d’essayer jamais d’aucune d’elles. Par le soupirail, je surprenais également le gindre suant à sa pâte et le boulanger à son fourneau. Mes loisirs de fainéant m’avaient rendu familier le maréchal-ferrant levant la jambe du cheval et roussissant la corne du sabot. Les seaux, en balance à l’épaule du porteur d’eau, y pèsent lourdement ; le charretier s’épuise la gorge à crier après son attelage et se rompt le poignet à faire claquer son fouet. Je supposais bien, cependant, que certains états vous permettent d’aller, le nez au vent, en bons habits, l’air oisif et indifférent, et ne demandent point tant d’efforts ; mais je n’avais là-dessus que des vues assez incertaines, et je compre-nais que le temps arriverait bientôt où il faudrait me décider à quitter la rue pour l’atelier, la boutique ou l’échoppe.

» La faiblesse et la bonté inconcevables de mes parents ne me pressaient point trop de prendre un parti. Je grandissais ; mais mes larmes et mes plaintes, chaque fois qu’il s’agissait de mettre un terme à ma paresse, en imposaient, et je continuais à vivre comme auparavant, avec cette différence néanmoins que les guenilles qui me suffisaient jusqu’alors ne me paraissaient plus dignes de moi. Quoique je n’eusse guère soin du mien, je réclamais sans cesse un meilleur habit. Ma mère faisait ce qu’elle pouvait pour me contenter et me tenir propre. Adroite à l’aiguille et aux ciseaux, elle parvenait à me vêtir décemment. J’étais très fier de mes hardes, et il fallait voir de quel œil je con-sidérais les haillons que montraient, sur les marches de l’église, les mendiants de la paroisse. Pourtant, je n’avais pas comme eux la ressource de me suffire à moi-même en tendant la main à l’aumône, ce qui est, après tout, une industrie et l’équivalent d’un métier. Le croiriez-vous, monsieur, que je devenais vain et que le spectacle du petit peuple ne laissait pas de m’importuner ? Les beaux seigneurs et les belles dames plai-saient davantage à mes yeux, qui étaient bons et ne perdaient aucun détail d’ajustement et de visages.

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» C’est en ce temps-là que je commençai aussi à remarquer la beauté des femmes. L’éclat de leur teint, la fraîcheur de leur peau ou la grâce de toute leur personne me ravissait déjà. Quelque chose d’indéfinissable se répandait en moi à leur ren-contre. J’avais treize ans, et il eût tout de même été préférable que je m’occupasse autrement qu’à paresser et à courir les rues, tandis que ma mère peinait au logis et que mon père besognait sans repos ; mais j’aime mieux vous avouer que cette obligation ne m’entrait guère dans l’esprit et que, si elle s’y insinuait par-fois, elle n’y séjournait pas longtemps. La vérité est que je de-meurais le moins possible auprès de mes parents et que je pré-férais passer mes journées dehors à me divertir à ma façon.

» Il y avait, non loin de l’endroit où nous habitions, un as-sez grand enclos abandonné. L’herbe y croissait en désordre autour de quelques vieux arbres qui avaient été autrefois les ombrages d’un jardin. Il en restait même quelques débris de fontaines dont l’eau s’écoulait à sa guise. Je venais souvent me réfugier en ce désert. Le mur qui le fermait montrait des brèches dont j’étais habile à profiter. Je me glissais volontiers dans cette retraite, sûr d’y trouver de la solitude et de la fraî-cheur. Je m’y étendais sur l’herbe et quelquefois j’y dormais. Personne ne s’avisait de m’y déranger. Je considérais ce lieu comme à moi et il me semblait si propre à ce que j’en faisais que je ne lui imaginais pas d’autre usage. J’aurais été fort indigné si quelqu’un fût venu m’y troubler.

» Donc, un jour d’été que j’avais rôdé selon mon habitude et consacré une bonne partie de l’après-midi au défilé des car-rosses sur le Cours, je me rendis à ma place favorite.

» La beauté des chevaux, la galanterie des ajustements et la diversité du spectacle de tant de gens qui s’assemblent là pour se montrer et ne négligent rien pour y paraître à leur avantage, m’avaient fait oublier le morceau de pain que je gardais dans ma poche pour mon goûter. Une fois arrivé dans l’enclos, je tirai donc ma croûte et me mis à manger avec appétit en l’arrosant

– 78 – de l’eau de la fontaine. Je fus si content de ce petit repas que, le soir approchant, je me déterminai à ne pas rentrer à la maison. Tout ce que j’avais vu durant la journée m’entretenait dans la rêverie la plus agréable, tellement que je me couchai sur le dos pour jouir de ce qu’elle m’offrait à l’esprit. L’air était suave et tiède et le ciel tout étoilé à travers les arbres qui frissonnaient d’un léger vent. Je l’écoutais bruire parmi les feuilles, quand je m’aperçus qu’il s’y mêlait un son de musique qui, bientôt, occu-pa seul mes oreilles. Que vous dirai-je, monsieur ? Je me sentis, à l’entendre, les yeux pleins de larmes. Elles y montaient avec force et douceur et je ne cherchais pas à les retenir.

» Je fusse resté là toute la nuit, si un pas ne m’eût fait tres-saillir : il y avait quelqu’un avec moi d’entré dans l’enclos. J’eus grand’peur ! et je sautai sur mes pieds, juste à temps pour ne pas entraver de mon corps étendu le promeneur en face de qui je me trouvai tout à coup et que ma présence soudaine fit recu-ler, comme si elle l’eût troublé tout autant que la sienne m’avait causé de surprise. L’importun était un petit homme assez gros, vêtu de noir, et qui tenait à la main une flûte. Ma taille le rassu-ra et il s’enquit aussitôt, avec beaucoup de politesse, de ce que je faisais, à cette heure, dans ce lieu abandonné. Quant à lui, il y venait souvent jouer de la flûte au clair de lune et y méditer son art au silence de la nuit. Il appréciait mieux là qu’ailleurs la jus-tesse de son souffle… Ayant ainsi parlé, il s’assit sans façon dans l’herbe et fit chanter son bois. Je sentis de nouveau des larmes emplir mes yeux. Il remarqua mes soupirs et, s’interrompant, m’en demanda la raison. Je lui dis qu’ils n’en avaient pas d’autres que le son de la flûte. Il parut fort content de ma ré-ponse et me posa plusieurs questions ; après quoi, il voulut sa-voir mon nom, mon âge et mes parents et s’il me serait agréable d’apprendre à jouer comme lui des airs. Il ajouta qu’il avait jus-tement besoin d’un apprenti ; qu’il participait à une compagnie de musiciens qui donnaient le concert quand on les en priait ; que, si je prouvais quelques dispositions, il se faisait fort d’en tirer parti, et que je serais vite en état de lui rendre service. Il termina en me déclarant qu’il s’appelait maître Jean Pucelard et

– 79 – qu’il habitait aux Trois-Degrés. Et ce fut ainsi, monsieur, que je sortis de cet enclos avec maître Pucelard, qui m’avait confié sa flûte à porter et je la portais, vous pouvez m’en croire, comme si elle eût été toute en or.

» Ce Pucelard était un excellent petit homme. Sa flûte aux doigts, il devenait le plus sérieux du monde et jouait, les yeux baissés, avec beaucoup de gravité ; mais, une fois l’instrument dans son étui, il se montrait volontiers guilleret et facétieux et s’égayait aisément. J’allais chaque matin à ses leçons, avec une ardeur incroyable. Dès les premières, il voulut bien se dire con-tent de moi. Il me promit que, si je lui continuais mon assiduité, je pourrais parvenir, non point à l’égaler, mais à ne pas faire trop de honte à un maître tel que lui. La vérité est que mes pro-grès furent rapides et qu’au bout d’assez peu de temps, non seu-lement je sus lire la note et connaître les clés, mais je fus ca-pable d’exécuter convenablement ma partie dans la petite troupe de musique que maître Pucelard menait avec lui chez les gens pour amuser leurs repas d’airs variés ou faire danser ceux qui aiment ce divertissement.

» Ces occupations ne suffisaient pas à mon zèle. Je cher-chais sans cesse à me perfectionner seul en mon métier. Ces efforts me valaient l’admiration de mon père et de ma mère. Ils ne se lassaient pas de m’écouter. Ma mère joignait les mains en remerciant Dieu d’un tel fils, et mon père hochait la tête de plai-sir, en s’arrêtant un moment de tendre l’étoffe et de poser le ga-lon. Ce fut bien mieux encore lorsque je rapportai quelque ar-gent à la maison. Maître Pucelard me le donnait, quand il était satisfait de moi, ce qui arrivait assez souvent. Mes parents commençaient pour de bon à se louer de ne m’avoir imposé au-cun des métiers pour lesquels j’avais témoigné si peu de goût, puisque j’en avais, par moi-même, choisi un aussi honorable qu’avantageux. On cessa de me désigner dans le quartier comme un paresseux et un propre à rien, et je devins, aux yeux des voisins, une manière de prodige. J’étais fier de ma nouvelle condition et je tranchais déjà de l’important, si bien que, lors-

– 80 – que je passais, ma flûte sous le bras, devant l’église de notre pa-roisse, je ne manquais pas de laisser tomber quelque monnaie dans la sébile des mendiants accroupis sur les marches. D’ailleurs, je les connaissais par leur nom et ils me saluaient de loin par le mien pour mieux attirer mon aumône, car ces gens-là savent fort bien qu’il y a plaisir à être distingué du commun et que le nom que l’on porte semble prendre quelque mérite à nos oreilles d’être répété par autrui et de courir de bouche en bouche, fussent-elles des gueules affamées au lieu du gosier so-nore de la Renommée.

» Cependant, monsieur Pucelard, mon maître, me conti-nuait ses leçons. Il m’enseignait, un à un, tous les secrets de son art. Un soir, nous avions formé le projet d’aller nous exercer dans l’enclos que je vous ai dit. Nous nous promettions beau-coup de plaisir à nous répondre alternativement sous la lune ; mais, quand nous arrivâmes à l’endroit, quelle ne fut pas notre surprise de le trouver tout bouleversé ! Un grand nombre des arbres avaient été abattus. Une partie du terrain était remuée de tranchées. Notre solitude avait été gâtée et détruite, et nous dûmes nous en revenir fort désappointés.

» Le lendemain, mon premier soin fut de m’enquérir des causes de ce changement. Ma demande fit beaucoup rire et l’on s’étonna fort que j’ignorasse que monsieur le duc de Grigny, à qui appartenait cette place, se fût mis en tête d’y faire bâtir. Les travaux commencés, monsieur le duc ordonnait même de les pousser avec la dernière activité. Cette ignorance vous marque-ra mieux qu’aucun discours à quel point mes études de musique me tenaient à l’écart de tout et combien j’avais l’oreille plus at-tentive aux sons de ma flûte qu’aux paroles où se colporte le bruit de ce qui se fait.

» Il pourrait vous sembler, monsieur, que la nouvelle de cette bâtisse eût dû m’être assez indifférente et sans guère de quoi m’intéresser plus qu’un instant ; cependant, il n’en fut pas ainsi. J’y repensai assez souvent et il ne s’écoula pas de jour où

– 81 – je ne passasse par cet endroit. Tantôt il était sur mon chemin, tantôt je me détournais de ma route, conduit par une curiosité que je ne cherchais pas à m’expliquer et qui m’arrêtait longue-ment à considérer les travaux. Leur promptitude avait de quoi étonner. Monsieur le duc de Grigny devait être un seigneur fort obéi et que le mieux était de satisfaire, car les maçons et les charpentiers ne ménageaient point leurs peines. Aussi l’ouvrage avançait-il, pour ainsi dire, à vue d’œil. L’hôtel de monsieur le duc de Grigny s’annonçait comme fort beau et digne en tout point d’un si grand personnage. Monsieur le duc de Grigny ve-nait lui-même s’assurer que l’on se conformait exactement à ses desseins. Ce fut ainsi que je le vis, un jour, descendre de son carrosse. C’était un homme entre deux âges, sanguin et robuste. Il ne craignait pas d’enjamber les poutres et les plâtras et de se rendre compte de tout. Je l’entendais de loin parler haut et il fallut qu’il remontât dans son carrosse pour que je me décidasse à rentrer à la maison.

» Je ne cessais point d’être content de mon sort et de suivre mon maître, monsieur Pucelard, partout où il lui plaisait de me mener avec lui. Il y eut, cette année-là, beaucoup de repas où nous fûmes appelés à réjouir les convives du son de nos instru-ments. Notre petite troupe exécutait fort bien les airs que maître Pucelard choisissait avec un goût délicat ou composait avec un génie admirable. Il savait les approprier à la nourriture qu’on servait. Il en avait pour les potages, pour les entrées, pour les rôtis, pour les desserts, qui y convenaient parfaitement bien. Ces derniers surtout étaient particulièrement réussis et ce de-vait être un plaisir véritable que de croquer quelque fine pâtis-serie ou d’avaler quelque tarte parfumée, en mesure avec notre harmonie. J’y faisais ma partie avec beaucoup d’application, sans me laisser distraire par le rire des convives ou le bruit des vaisselles ou des verreries heurtées. Quelquefois, pourtant, j’avais un instant de trouble et mon souffle devenait moins juste, si quelque visage de femme se retournait vers moi ou si deux voisines se parlaient à l’oreille en me regardant. Il y avait souvent là de jolies figures et que le vin rendaient hardies. Elles

– 82 – m’examinaient avec bonté, car, à quinze ans, j’avais la mine fraîche ; mais un coup d’œil sévère de monsieur Pucelard me rappelait au soin de bien triller et de ne pas manquer la reprise.

» Hors le concert, maître Pucelard était fort commode et j’ai dit qu’il s’égayait volontiers. Souvent il m’engageait à me divertir et, persuadé que la musique porte à la volupté, il s’étonnait que je fusse si raisonnable. Cette réserve même le disposait à penser moins bien de moi qu’il n’en avait préjugé tout d’abord. Il avait cru à plus de feu de ma part : aussi me di-sait-il quelquefois que je ferais bien de m’en tenir où j’étais et de ne me point risquer à la composition, pour laquelle il faut une chaleur d’esprit et une étincelle d’invention qu’il craignait bien que je n’eusse pas.

» Je méditais sur ces propos en m’en revenant un soir au logis. J’aimais assez à me promener par le silence des rues obs-cures et désertes et il était rare que je regagnasse mon gîte sans m’être arrêté devant l’hôtel de monsieur le duc de Grigny. Il était achevé depuis quelques semaines, sans que personne en-core l’habitât. J’en admirais la haute façade noire. La veille en-core, j’étais resté un bon moment à considérer les colonnes du portail : il donnait sur une place carrée, de manière qu’on pût prendre du champ pour mieux juger de l’effet, et j’avais été ravi des belles ombres qui se dessinaient sur le pavé à cause d’un croissant de lune claire qui s’écornait à la toiture. Mais, le soir dont je vous parle, le ciel était si couvert et la nuit si sombre que, tout en marchant, je regrettais celle d’hier. J’allais ainsi, la tête basse, quand, au détour d’une ruelle, un spectacle inattendu me fit lever les yeux.

» Les fenêtres de l’hôtel de Grigny étaient toutes illuminées et la place éclairée de torches que haussaient des laquais en li-vrée. Ils escortaient un carrosse tout doré, dont les chevaux al-laient franchir le portail, lorsque je ne sais quoi les effraya et les fit reculer brusquement. Les fortes bêtes presque cabrées sem-blaient avoir grand’peur. Elles refusaient d’avancer. Les laquais

– 83 – s’agitaient avec leurs torches si bien que la portière s’ouvrit et que j’en vis sauter à terre un personnage que je reconnus aussi-tôt pour être monsieur le duc de Grigny, qui se retourna pour tendre le poing à une dame et l’aider à quitter le dangereux car-rosse. Elle portait un long manteau et un masque de velours, qu’elle ôta de son visage dès qu’elle eut assuré sur le sol ses hauts talons, ce qu’elle fit avec beaucoup d’aisance et de liberté ; après quoi, elle regarda autour d’elle.

» Ah ! monsieur, imaginez un visage frais et presque enfan-tin, de l’ovale le plus délicieux, une bouche charmante et de l’incarnat le plus riche, des cheveux de l’or le plus fin ! Elle était vêtue d’une robe de soie argentée, toute peinte de fleurs et de rameaux, et elle tenait une grosse rose rouge qui paraissait sai-gner à la lueur des torches. Cependant, monsieur le duc de Gri-gny avait de nouveau offert sa main à madame la duchesse, et, laissant là le carrosse dont les chevaux se démenaient furieuse-ment, ils se dirigèrent vers le portail que monsieur le duc mon-trait du geste à sa femme comme pour lui en faire les honneurs, et disparurent à ma vue.

» Je demeurai à l’endroit où je me trouvais, stupide, hébé-té. Quand je revins à moi, la place était vide. Le carrosse n’était plus là. Il ne restait que deux torches qui achevaient de brûler dans les anneaux de fer où on les avait fichées, de chaque côté de la porte refermée. Je m’approchai. La rose que madame la duchesse tenait à la main avait perdu quelques-uns de ses pé-tales rouges qui semblaient tacher d’un sang fleuri la dalle nue et silencieuse.

M. Herbou s’arrêta un instant. Sa large face était comme il-luminée au reflet de ces torches anciennes, et toute éclairée de ce souvenir d’autrefois. Il soupira profondément, comme quelqu’un à qui le souffle manque d’avoir couru, loin et d’un trait, au fond du passé, et il reprit en ces termes :

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– Ce fut une histoire singulière, monsieur, que celle du ma-riage de monsieur le duc de Grigny avec mademoiselle de Ba-randin. Elle était fort jeune quand monsieur le duc la remarqua pour s’en déclarer à première vue éperdument amoureux. Lui-même n’était ni vieux ni mal fait, et puissamment riche : aussi, dès qu’il découvrit aux parents de mademoiselle de Barandin son projet d’épouser leur fille, ceux-ci furent-ils éblouis d’une alliance si démesurée. Quelle ne fut donc pas leur surprise quand ils lui annoncèrent cet événement, de la voir, au lieu de battre les mains, devenir extrêmement pâle et tomber en fai-blesse ! Ils crurent d’abord que cette défaillance ne marquait qu’un excès de joie, mais ils durent bientôt en rabattre, lorsque cette demoiselle leur avoua qu’elle aimait secrètement un jeune gentilhomme de leur connaissance, qui s’appelait monsieur de Cérac, et qu’ils s’étaient donné leur foi. Ce monsieur de Cérac avait ses terres auprès de celles de monsieur de Barandin et elles n’étaient grandes ni les unes ni les autres. Monsieur de Ba-randin possédait là un vieux château délabré et proche de celui, guère meilleur, qu’habitait la famille de monsieur de Cérac. Monsieur de Barandin avait, depuis quelques années, quitté ce séjour peu propice à autre chose qu’à s’y enterrer dans l’oubli et était venu se pousser à la cour. Ce fut là que sa fille avait retrou-vé le jeune monsieur de Cérac, avec qui elle avait joué étant pe-tite, et qui, lui aussi, cherchait fortune à Paris. Il n’y avait point rencontré cette déesse capricieuse, mais une autre divinité lui était apparue sous les traits de mademoiselle de Barandin.

» Mademoiselle de Barandin n’avait pas osé déclarer son amour à cause de la pauvreté de monsieur de Cérac. Ils atten-daient pour cela quelque occasion favorable. La demande de monsieur le duc de Grigny en fut une qui ne leur laissa pas le choix.

» Il y avait peu de chances que les parents de mademoiselle de Barandin sacrifiassent monsieur de Grigny à monsieur de Cérac ; mais elle obtint d’eux, à force de larmes et prières, que monsieur le duc de Grigny fût averti de l’état de son cœur, à

– 85 – quoi monsieur et madame de Barandin eurent peine à consen-tir, mais sur quoi mademoiselle de Barandin comptait beaucoup pour décourager monsieur de Grigny de son amour pour elle, par la pensée que ce sentiment ne pouvait être partagé d’une personne qui avouait si franchement et si haut qu’elle aimait ailleurs. Monsieur de Grigny apprit la chose sans s’émouvoir et fit dire à mademoiselle de Barandin qu’il ne renonçait nulle-ment à elle et qu’il ferait ce qu’il faudrait pour le lui prouver. Il le fit, en effet, à sa façon. Ayant accosté peu après monsieur de Cérac, au jeu de paume, il se prit de querelle avec lui et tous deux allèrent sur le pré. Le combat eut lieu justement dans cet enclos abandonné qui appartenait à monsieur de Grigny. La lutte fut acharnée de part et d’autre et les adversaires montrè-rent une animation et un courage peu communs. Monsieur de Grigny y fut fort blessé et monsieur de Cérac tué.

» La conduite de mademoiselle de Barandin fut plus qu’étrange en cette circonstance. Elle écouta, sans aucun signe d’émotion que la plus complète pâleur, le récit de la mort de monsieur de Cérac et se contenta de demander si le combat avait été régulier. On lui assura que tout s’y était passé selon l’usage. À cette réponse, elle garda le silence assez longtemps, puis elle déclara avec le plus grand calme que, la volonté de Dieu s’étant manifestée au sujet de monsieur de Cérac, elle ne s’opposerait point à ce que cette même volonté s’accomplît au sujet de monsieur le duc de Grigny et qu’elle l’épouserait, lors-qu’on voudrait.

» Cette résolution causa beaucoup de surprise à ceux qui furent au courant de cette affaire. On en conclut à la singularité du cœur des femmes. Les plus sensés pensèrent que, si made-moiselle de Barandin n’était pas insensible, comme elle le pa-raissait, au trépas de monsieur de Cérac, elle était sensible à ce que monsieur de Grigny y eût hasardé sa vie. Elle témoignait ainsi d’aimer davantage l’amour même que ses amants et se montrait plus fidèle au goût qu’elle semblait avoir d’être aimée qu’au sort de celui qu’elle aimait. Il y eut également des gens

– 86 – pour dire que mademoiselle de Barandin était simplement rai-sonnable, et qu’elle faisait ouvertement ce que d’autres eussent mis des détours à rendre moins choquant, et qu’il fallait lui compter cette franchise, et que, du reste, elle avait prouvé à monsieur de Cérac beaucoup de délicatesse en le préférant, tout pauvre qu’il fût, à monsieur de Grigny, et qu’enfin il avait eu en son vivant une assez belle marque d’amour pour que, mort, il n’eût rien à lui reprocher.

» Monsieur de Grigny fut très heureux d’apprendre les dis-positions de mademoiselle de Barandin à son égard. Il maudis-sait sa blessure qui l’empêchait de voler aux genoux de sa belle. Il ne songeait pas une minute qu’elle pût lui conserver au fond du cœur, aucun ressentiment de la mort de monsieur de Cérac. N’était-il pas là, lui, pour le remplacer auprès d’elle ? D’ailleurs, monsieur de Grigny était si persuadé de son mérite et de sa naissance qu’il ne douta pas que l’honneur d’avoir été par lui distinguée ne fît oublier à mademoiselle de Barandin le petit désagrément qu’elle lui avait dû : le bonheur d’être duchesse vaut bien qu’on vous fasse renoncer, même de force, à la mince destinée d’être la femme d’un simple gentilhomme. Et ce fut ainsi qu’à l’autel mademoiselle de Barandin reçut l’anneau nup-tial de cette même main qui avait si lestement expédié le jeune monsieur de Cérac.

» Quoique ce mariage eût été précédé des événements que je viens de vous dire et qui le rendaient quelque chose d’assez singulier, monsieur de Grigny ne sembla pas avoir à s’en repen-tir. Il avait d’ailleurs toutes sortes de raisons d’être content de sa femme, d’abord parce qu’elle était belle, ensuite parce qu’elle se révéla la plus parfaite des épouses.

» Il fallait l’être, car monsieur le duc de Grigny, qui, jusque-là, malgré sa richesse, ne passait pas pour généreux, se départit assez vite de sa lésinerie habituelle envers madame la duchesse. Non seulement il ne lui refusait rien de ce dont elle pouvait avoir besoin pour son ajustement et sa parure, mais en-

– 87 – core il était le premier à l’engager à ne rien dissimuler de ce qu’elle pouvait désirer pour se rendre la plus exquise et la plus raffinée qui se pût voir. Il applaudissait à toutes les dépenses qu’elle inventait et la comblait des présents les plus coûteux. Rien de trop cher pour elle, ni les robes les plus fastueuses, ni les bijoux les plus étincelants. Il est vrai qu’elle en rehaussait encore le prix par la grâce de son visage et de toute sa personne. Ces recherches ajoutaient à sa beauté, et elle avait une façon d’embellir ce qu’elle portait qui lui était propre et qui n’était qu’à elle. Feu monsieur de Cérac n’eût pas reconnu dans cette grande dame aux atours somptueux l’humble demoiselle dont il avait disputé la main à monsieur le duc de Grigny.

» Fut-ce sur le désir de sa femme ou par galanterie pour elle, monsieur de Grigny annonça bientôt qu’il se trouvait trop à l’étroit dans l’hôtel qu’ils habitaient près de l’Arsenal, et il mani-festa l’intention de s’en faire construire un plus agréable et plus commode. On sut, peu de temps après, qu’il se décidait à bâtir quelque chose qui fût digne en tout point de la triomphante per-sonne qui mettait dans sa maison tant d’éclat et de bonheur. L’emplacement de cette nouvelle demeure fut vite choisi. Mon-sieur le duc de Grigny possédait justement un terrain fort vaste et très propre à ce qu’il voulait : celui même où avait été tué le pauvre monsieur de Cérac. Le projet de monsieur de Grigny s’exécuta rapidement, et ce fut comme je vous l’ai dit que je l’aperçus, un soir, descendant de son carrosse avec madame la duchesse, et que je les vis sous le portail, à la lueur des torches, y entrer pour la première fois.

M. de Bréot commençait à s’intéresser très vivement au ré-cit de M. Herbou.

– À partir de ce soir-là, monsieur, cet hôtel de Grigny de-vint, si je puis parler ainsi, le centre de ma vie et le lieu de mes pensées. Les rues que je suivais y ramenaient insensiblement mes pas. Je ne pouvais regarder son portail sans que mon cœur

– 88 – se mît à battre. Il ne se passait plus un jour que je ne vinsse le contempler. Ce n’était plus, comme auparavant, par une sorte de curiosité incertaine, mais par une force irrésistible. Quelque-fois, quand j’étais à étudier ma flûte dans mon galetas, le souffle me manquait brusquement et mes doigts engourdis s’appesantissaient sur le bois. À ces moments, une sorte de dé-mon s’emparait de moi. Je laissais la cadence interrompue et je courais, d’un trait, à l’hôtel de Grigny. Parfois la même folie me prenait quand j’étais occupé à seconder maître Pucelard, et il fallait tout le respect que je devais à mon maître pour m’empêcher de le planter là et de m’enfuir où je vous ai dit. Aussi par cette occupation maladive qui me tenait l’esprit, les progrès que je faisais dans mon art s’arrêtèrent-ils court. Mon-sieur Pucelard déplorait cette distraction où j’étais, sans en de-viner les causes. Souvent il parlait amèrement de ces fausses dispositions à bien faire que l’on découvre chez les jeunes gens et qui ne sont qu’un espoir vain et trop prompt à se démentir. Mais, comme il était fort poli, il ne s’exprimait guère que par des détours dont je comprenais fort bien le sens et auxquels je ne répondais rien.

» Il suffisait de la vue de l’hôtel de Grigny pour dissiper toute ma honte et chasser tous mes regrets. Il m’apparaissait comme un lieu extraordinaire. J’éprouvais une sorte d’envie pour les gens que j’y voyais entrer et que j’en voyais sortir. Les uns et les autres me semblaient parés de je ne sais quoi qui les plaçait à part entre tous les mortels. La troupe de ces privilégiés était considérable, car monsieur le duc et madame la duchesse de Grigny étaient servis par un domestique assez nombreux et visités d’assez de monde. Beaucoup de carrosses se rangeaient à la porte. Il en descendait des dames et des seigneurs superbe-ment vêtus ; mais c’était moins, je le dois dire, pour m’amuser de ce mouvement que je me postais aux abords de l’hôtel de Grigny que dans l’espoir d’un autre événement, dont l’idée seule me causait une extrême agitation.

 

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» Madame la duchesse de Grigny sortait parfois de chez elle pour aller rendre les visites reçues, tantôt seule, tantôt ac-compagnée de son mari. Elle emplissait tout le carrosse du rayonnement et de la lueur de sa beauté. Ah ! monsieur, quel miracle que je n’aie pas été plus de vingt fois renversé par les chevaux ou écrasé par les roues, tant ma surprise et mon hébé-tement me rendaient incapable de les éviter ! Je demeurais im-mobile, les yeux fixés sur ce visage admirable, et, longtemps encore après qu’il avait disparu, j’en restais comme ébloui et transporté. J’arrivai ainsi à en connaître tout le détail. Je savais la couleur juste de sa bouche, le grain de sa peau, et, chaque fois, ce spectacle délicieux me ravissait davantage.

» Je menais ainsi la vie en même temps la plus agitée et la plus monotone. Mes jours ne se distinguaient les uns des autres que selon que j’avais aperçu madame la duchesse de Grigny ou que j’avais été privé de ce bonheur. Tout le reste ne formait qu’un espace confus où j’agissais par habitude, sans songer à ce que je faisais. Un pareil état aurait pu durer indéfiniment. Tout un hiver, posté où je vous ai dit, rien ne me rebuta dans cette étrange folie, ni les boues, ni les glaces, ni la neige. Il fallait toute la force de ma santé pour que je ne laissasse pas mes os dans ces attentes qui en gelaient les moelles et où je m’obstinais sans que rien m’en pût détourner.

» J’avais fini par remarquer que depuis plusieurs semaines madame la duchesse sortait le plus souvent seule dans son car-rosse. La beauté de son visage était toujours pareille, mais l’air en avait je ne sais quoi de différent. Ce n’était plus ce maintien timide et modeste par où elle paraissait si charmante. À présent, ses yeux se levaient et regardaient autour d’eux avec quelque hauteur et de la hardiesse. Je ne cherchais pas à interpréter ce changement et je me contentais d’en admirer la nouveauté, quand j’en appris par hasard la raison, et d’une manière qui mé-rite d’être rapportée.

 

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» Monsieur Pucelard, mon maître, fut appelé, un jour, chez monsieur de Bertonnières qui traitait quelques amis et qui vou-lait égayer le repas par un accompagnement de musique. Maître Pucelard m’avertit qu’il aurait besoin de moi et me recommanda d’éviter ces distractions qui m’étaient habituelles et dont il se plaignait. Je lui promis donc d’être attentif et de tenir ma partie avec plus de sûreté que de coutume. Tout alla bien, et nous fîmes de notre mieux, si bien qu’on parut fort content de nous. Comme nous nous reposions un moment et que je voulais m’empêcher de tomber en rêverie, j’écoutais ce qui se disait au-tour de nous. Un des convives nommait madame la duchesse de Grigny. En un instant, la conversation fut générale sur elle. J’étais tout oreilles et je ne perdais pas un mot, car ces mes-sieurs parlaient haut : madame la duchesse de Grigny était loin des premiers temps de son mariage où elle se montrait le mo-dèle des épouses… Et les rires qui accueillaient ces propos prou-vaient, sinon leur vérité, du moins qu’il n’y avait personne qu’ils étonnassent assez pour qu’il en soutînt la fausseté. Il fallait qu’ils fussent bien répandus pour qu’on les avançât si ouverte-ment.

» Les désordres de madame de Grigny étaient donc si pu-blics qu’on s’en entretînt ainsi ! Monsieur le duc de Grigny les ignorait et il ne se marquait aucunement jaloux de sa femme. Au contraire, il avait accepté depuis peu une nouvelle charge à la cour, ce qui le gardait souvent loin de chez lui… Et la con-fiance de monsieur de Grigny redoublait les rires de ces mes-sieurs !

» Oui, monsieur, voici ce que j’entendais soudain : madame de Grigny faisait l’amour avec qui voulait !… J’étouffais ! Il me montait au visage une rougeur de colère et de honte, à de pa-reilles calomnies : – car c’était le nom que prenait dans mon esprit ce que je venais d’ouïr et qui me semblait un monstrueux outrage dont j’aurais voulu punir ceux qui le proféraient. Je fus sur le point de m’élancer à la gorge des menteurs. Et cela eût été beau, monsieur, qu’un petit musicien de mon espèce courût sus

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à ces gentilshommes et leur sautât au visage ! Pensez de quel divertissement eût été ce défenseur de renommées et ce nou-veau champion ! Il n’en fut rien, monsieur, tant il est vrai que le monde nous habitue assez tôt à ne point être ce que nous vou-drions. Au lieu d’un vengeur de vertu que je sentais bouillonner en moi, je ne trouvai à montrer à tous que le docile clerc de monsieur Pucelard, qui, à un signe de son maître, reprit sa flûte pour en tirer des sons justes à l’aide d’un souffle encore agité de l’émotion que j’avais éprouvée et qui me faisait battre le cœur avec tant de violence que j’en sentais les coups par-dessus mon habit.

» Cette soirée, monsieur, me laissa en un sentiment singu-lier : j’en emportai une vive horreur de la méchanceté des hommes, et ceux qui insultaient ainsi une personne qui me pa-raissait, à moi, une sorte de divinité, me semblaient pires que tout ce que j’aurais pu jamais imaginer. Certes leurs vains pro-pos n’avaient pas de quoi détruire en mon esprit l’idée que je me faisais de madame la duchesse de Grigny. Ne suffisait-il point de la voir passer dans son carrosse pour être certain de sa ver-tu ? Cette hardiesse même qui se remarquait à son visage n’était que l’expression de la hauteur de son dédain pour des accusa-tions dont elle savait sans doute toute la bassesse. Ainsi, tout contribuait à me maintenir dans le respect et l’admiration que je vouais à cette dame, et cependant, monsieur, vous le dirai-je, quelque chose était changé dans mes pensées.

» Parmi celles où je me plaisais le plus au sujet de madame la duchesse, et qui toutes étaient d’admiration et de respect, il s’en glissait certaines autres sur lesquelles je n’étais guère rassu-ré et qui me troublaient. Elles étaient soudaines et involon-taires, et je pouvais d’autant moins les prévenir et les éloigner qu’elles empruntaient la forme d’images vives et séduisantes. J’avais souvent observé le visage de madame la duchesse et cette vue réjouissait mes yeux, sans qu’ils s’imaginassent toute-fois rien de plus que ce qu’ils voyaient à découvert. Il n’en fut pas de même après les paroles insolentes que j’avais entendu

– 92 – prononcer. Elles agirent à mon insu sur mon esprit. Je com-mençai à songer peu à peu et malgré moi que les nobles atours de madame la duchesse dérobaient un corps semblable à celui de toutes les femmes. Tout d’abord, cette pensée ne se présenta qu’incertaine et fugitive et je ne m’y arrêtai que le temps de la chasser, mais ses retours furent si fréquents que je ne tardai pas à me familiariser avec ce qu’elle avait d’audacieux et de hardi. Je ne l’évitais plus, comme je l’aurais dû. Au contraire, j’y revins de moi-même jusqu’à m’y attacher minutieusement. Une fois là, j’allai plus loin. Quoi ! cette belle dame avait un corps comme une autre, et ce corps ne servait pas seulement à supporter les étoffes dont il apparaissait vêtu. Elle l’employait à des pratiques que je ne connaissais que par ouï-dire, sans savoir exactement en quoi elles consistaient ; je n’en étais pas moins assuré qu’il y avait des gens à qui madame la duchesse permettait des libertés dont la moindre m’eût semblé prodigieuse. Sa bouche s’offrait aux baisers. Ils touchaient ses épaules et sa gorge. Elle les souf-frait et y répondait. Je n’ignorais pas tout de même que c’est là qu’on en vient avec les femmes, et cette idée me bouleversait à un point que je ne saurais dire ; mais ce que vous devinerez ai-sément, c’est que ces réflexions échauffaient étrangement ma jeunesse en même temps qu’elles alarmaient fort ma délica-tesse : car, si tantôt je m’y abandonnais avec délices, tantôt je me les reprochais avec horreur. Je me détestais d’avoir cédé un instant aux perfides conseils de la calomnie. Tout ce qui se di-sait de madame la duchesse n’était-il pas faux ou mensonger ? Et celle que j’imaginais tout à l’heure avec une familiarité in-croyable reprenait tout à coup sa distance et m’apparaissait de nouveau ce qu’elle n’aurait dû jamais cesser de me paraître, une des plus vertueuses dames du royaume.

» Cependant, monsieur, malgré mes raisonnements, mes agitations redoublaient. Je dormais mal et je perdais l’appétit. Je passais tout le temps que je pouvais soustraire à mon métier à errer aux abords de l’hôtel de Grigny. Le jour ne me suffisait pas et je donnais à cette belle occupation une partie de mes nuits. J’épiais les fenêtres éteintes ou illuminées ; je guettais les

– 93 – entrées et les sorties. Je dois dire que je ne remarquai rien d’insolite et qui pût confirmer ce qui se répétait ouvertement jusque parmi le peuple : que madame la duchesse recevait chez elle ses amants, et qu’ils étaient nombreux et renouvelés. Ces récits me tourmentaient. J’aurais voulu, de mes yeux, percer les murs épais de l’hôtel. Je songeai à m’y introduire sous un pré-texte quelconque. Ce projet était une de mes chimères préférées. J’inventais mille stratagèmes, dont pas un n’était possible. Je vivais dans une fièvre et une distraction continuelles.

» Si aveugle que je fusse, il me fallut tout de même bien m’apercevoir, à la longue, que mon extravagance indisposait à mon égard monsieur Pucelard et que sa façon de se comporter avec moi s’en ressentait. Depuis le soir de notre rencontre au clair de lune dans l’enclos où s’élevait aujourd’hui l’hôtel de Gri-gny, il m’avait prodigué le plus vif et le plus constant intérêt, et je lui devais beaucoup. C’est lui qui m’avait mis une flûte aux doigts et m’en avait enseigné l’usage. Dès que j’avais pu m’en servir convenablement, il m’avait reçu en sa compagnie et four-ni par là même les moyens de gagner ma vie ; mais, à présent, il me fallait convenir que maître Pucelard recourait moins fré-quemment à mes talents. Rien de plus naturel que j’eusse lassé sa patience et qu’il fût dépité de mes distractions incessantes qui me faisaient perdre l’emploi du peu que je savais : sans doute, il n’était pas très empressé à s’exposer au désordre dont je me rendais quelquefois l’auteur. Il m’arrivait, en effet, trop souvent de manquer des reprises et de produire des fausses notes assez désagréables et qui rompaient incongrûment l’unisson. De telle sorte que plus d’une fois, quand nous nous quittions après notre concert, il ne me donnait pas rendez-vous pour le suivant. Au contraire, il semblait même se cacher de moi pour indiquer aux autres musiciens où l’on devait se réunir. Ils parlaient bas ensemble et l’on me tenait à l’écart.

» Je ne m’affligeais pas outre mesure de ces petits mys-tères : indifférent à tout ce qui n’était pas ce que vous savez, je n’étais pas embarrassé de ma liberté. J’en profitais pour rôder,

– 94 – selon ma coutume, autour de l’hôtel de Grigny. La vue de ma-dame la duchesse me troublait de plus en plus. À l’aspect de son carrosse, mes jambes tremblaient et mon front se couvrait de sueur. Souvent, j’étais forcé de rentrer à la maison et de me cou-cher sur mon matelas.

» J’étais un jour étendu, occupé à mes réflexions, quand on gratta à ma porte. Maître Pucelard entra. Je ne l’avais pas aper-çu de toute la semaine. Il s’assit d’un air de gêne et me dit qu’en effet il n’avait pas eu besoin de moi, mais que, ce soir, si je vou-lais me joindre à lui et à Jean Seguin, nous irions donner con-cert dans un endroit où il me mènerait et où il allait quelquefois avec Seguin et Van Culp. Seguin et Van Culp étaient les compa-gnons habituels de maître Pucelard ; Seguin jouait du violon et Van Culp du luth. Ce dernier, étant malade, se trouvait obligé de demeurer à la chambre pendant quelques jours. Alors monsieur Pucelard avait pensé à moi.

» Quand j’eus accepté sa proposition, maître Pucelard bais-sa la voix. Il m’avoua qu’il avait hésité avant de s’adresser à moi, parce que je lui semblais un peu jeune, mais enfin qu’à quinze ans on est capable d’être discret. Il me fit donc promettre par serment de ne dire à personne où nous serions allés, ajoutant qu’il était de notre intérêt à tous de nous taire. Je lui jurai si-lence. Il me dit que d’ailleurs je serais bien payé, et partit en me recommandant d’être exact au rendez-vous et de m’habiller proprement.

» Je me présentai à l’heure convenue au lieu que m’avait indiqué maître Pucelard et je l’y vis arriver avec Seguin. Leurs façons mystérieuses m’intriguaient. Ils me firent signe de les suivre. La nuit était complètement tombée. Sans prendre garde au chemin que nous parcourions, je me laissais aller à mes rêve-ries ordinaires, quand, après nombre de détours, maître Puce-lard s’arrêta soudain devant une porte basse pratiquée dans un haut mur, au-dessus duquel on distinguait les arbres d’un jardin que je reconnus tout de suite pour être celui de l’hôtel de Gri-

– 95 – gny. Aussitôt je commençais à trembler de tous mes membres, pendant que maître Pucelard glissait tout doucement la clef dans la serrure, en nous invitant à ne faire aucun bruit et à mar-cher avec précaution.

» Nous traversâmes ainsi un quinconce d’arbres et nous suivîmes une allée couverte entre des palissades de buis. Au bout de l’allée, à un rond-point, murmurait une fontaine. L’eau de sa vasque débordait dans un bassin. Au loin, l’hôtel de Gri-gny formait une masse sombre et dormante. Nous en appro-châmes. Maître Pucelard frappa à une petite porte qui s’ouvrit et par où nous pénétrâmes dans un corridor obscur. Nous des-cendîmes quelques marches. Maître Pucelard me poussait de-vant lui par les épaules.

» Nous nous trouvions dans une salle brillamment éclairée où une table était dressée. Elle était servie de mets et de vins, avec deux sièges disposés côte à côte. Maître Pucelard nous avait fait ranger et avait pris lui-même place contre la muraille. Nous attendîmes. Mon cœur battait. Ah ! monsieur, il battit bien plus encore et je pensai qu’il m’allait rompre la poitrine quand je vis entrer où nous étions madame la duchesse de Gri-gny elle-même et dans l’ajustement le plus galant : ses beaux cheveux d’or coiffés à merveille et sa gorge découverte. Derrière elle, s’avançait monsieur le comte des Bertonnières. Que faisait-il, à cette heure de nuit, chez madame la duchesse ? Qu’y fai-sions-nous nous-mêmes ? Que signifiait ce repas clandestin ? Cependant les deux convives avaient pris place à table. Seguin accordait son violon. Maître Pucelard emboucha sa flûte, moi la mienne, mais je crus bien qu’aucun souffle ne sortirait de mes lèvres. Je n’étais pas, monsieur, au bout de mes surprises.

» Imaginez un peu mon état et ma situation ! Madame la duchesse, dès le début du repas, s’était mise à rire bruyamment. Elle portait souvent son verre à sa bouche et remplissait elle-même celui de monsieur le comte des Bertonnières. Il était jeune et bien fait, mais je n’en revenais pas de ses façons et de

– 96 – ses discours. Madame la duchesse répondait à ses équivoques ou même à ses ordures en se renversant au dossier de son siège, la face animée de vin, et, au lieu de se fâcher de certains gestes et de certaines privautés, elle redoublait ses rires. Tous deux paraissaient avoir oublié que nous étions là. Maître Pucelard continuait le plus naturellement du monde à jouer de la flûte et je l’imitais sans trop savoir comment et les yeux fixés sur le spectacle qui se montrait à ma vue.

» Monsieur des Bertonnières fut bientôt entièrement ivre. Il menait un tapage d’enfer, brisant la vaisselle et la verrerie, chantant et criant à tue-tête. Le rire de madame la duchesse dominait par instants le fracas de ce forcené. À demi-nue, et les cheveux décoiffés, elle excitait le vacarme. Son visage, empour-pré, non de honte mais d’un feu luxurieux, semblait celui d’une Bacchante. La couleur de l’orgie lui rougissait les joues… Ah ! monsieur, qu’elle était belle ainsi toute brute d’impudeur et toute chaude de débauche !

» Maître Pucelard avait cessé de jouer. On entendait le vin qui coulait du goulot d’une bouteille. J’écoutais mes dents qui claquaient les unes contre les autres. Je m’adossai à la muraille pour ne pas tomber.

» Il me semblait que le plafond allait s’écrouler sur moi ; une rumeur grondait dans ma tête, qui devint un bruit brusque et répété. Je considérais madame la duchesse : à mesure, ses yeux s’agrandissaient, leur expression se changeait en une lueur de haine, de vengeance et de joie épouvantable. Je me sentais comme percé de ce regard qui ne me regardait plus et qui, à tra-vers moi et au delà, se dirigeait vers quelqu’un dont la vue, m’étant retourné soudain, me fit bondir dans un angle de la pièce, en même temps que monsieur des Bertonnières, subite-ment debout et dégrisé, franchissait une fenêtre et sautait dans le jardin.

» Sur le seuil de la porte qu’il venait d’enfoncer, se tenait monsieur le duc de Grigny. La lumière l’éclairait en plein. Je le

– 97 – reconnus à sa perruque noire, à son cordon bleu et à son habit brun, plus encore qu’à son visage, qu’une pâleur singulière transformait en une sorte de masque de cire. Botté et éperonné, il serrait dans sa main un fouet de chasse. Qui avait pu l’avertir ? Je pensais plus tard à la maladie de Van Culp, mais, pour l’instant, j’étais dans tout l’étonnement de ce que je voyais et dans l’effroi de ce qui allait suivre.

» Monsieur le duc fit un pas. Sa femme en fit un aussi. Elle ne riait plus. Elle relevait son bas qui lui était tombé sur le talon. Son sein nu et blanc sortait de son corsage dégrafé. Monsieur le duc et elle se regardèrent. Tout à coup, elle se baissa davantage, trempa ses doigts dans une flaque de vin qui rougissait le dal-lage et en lança quelques gouttes à la figure de son mari, qui en essuya les taches du revers de sa manche. Et j’entendis madame la duchesse qui disait ces paroles dont je ne compris le sens que plus tard :

– Cérac, tu es vengé !

» Un sifflement de lanière l’interrompit. Le cuir tressé cin-gla les blanches épaules et y laissa une raie rouge. Le fouet siffla une seconde fois : madame la duchesse demeurait immobile comme si elle eût été changée en statue. Les coups se succé-daient et il n’en était pas un qui ne portât. Monsieur le duc de Grigny frappait de toute sa force. La tresse déchirait l’étoffe de la robe et lacérait la chair du corps. Monsieur le duc recula et saisit à deux mains la poignée du fouet. Madame la duchesse, cette fois, poussa un cri terrible et tomba sur le visage.

» Maintenant, elle hurlait sur le pavé de toute sa douleur assommée. Monsieur de Grigny achevait son affreuse besogne. Il avait arraché ce qui restait des lambeaux de la robe et il avait posé sa botte sur cette chair meurtrie. Il frappait toujours. Sa grosse perruque sautillait sur son dos. Madame la duchesse ne criait plus. Rudement, monsieur le duc retourna du pied cette nudité inerte et rouge, puis, se courbant, il noua à son poing la torsade des cheveux d’or, et je le vis, traînant derrière lui cette

– 98 – dépouille empourprée, disparaître par la petite porte par où il était entré.

» J’avais assisté à cette scène, muet d’horreur et d’épouvante, du coin où je m’étais retiré. Un peu de vent venu par la fenêtre ouverte me ranima et sécha la sueur de mon front. Maître Pucelard n’était plus là. J’étais seul. Je prêtai l’oreille : aucun bruit. Le corridor était sombre. Je pris pour me guider un des flambeaux qui brûlaient encore et je retrouvai le chemin que nous avions suivi en venant. Au dehors, la nuit était obscure. De gros nuages noirs se bousculaient dans le ciel. Je parcourus de nouveau l’allée de buis et j’arrivai à la fontaine. Elle versait tou-jours l’eau de sa vasque dans son bassin. Je m’assis sur la pierre et je me mis à pleurer. Puis je sortis du jardin et je rentrai chez moi. Je fus fort malade d’une grande fièvre. Quand je me rele-vai, on m’apprit que maître Pucelard avait quitté la ville ; Seguin aussi, de même que Van Culp. J’avais ma flûte en aversion : je me remis comme jadis à vagabonder et à battre le pavé. Mes parents y virent un effet de mon mal et me crurent l’esprit un peu dérangé. J’étais devenu fort taciturne et je ne parlais à per-sonne.

M. Herbou se tut assez longtemps. M. de Bréot respectait son silence et attendait qu’il convînt à M. Herbou de reprendre son récit.

– Monsieur le duc de Grigny, – continua M. Herbou, – manifesta un véritable chagrin de la mort de sa femme, qui eut lieu environ quatre mois après les événements que je viens de vous raconter.

» Depuis lors, monsieur de Grigny n’avait point cessé de sortir comme à son ordinaire et de rentrer aux yeux de tous dans son carrosse ; mais madame la duchesse ne l’y accompa-gnait pas, ainsi qu’elle le faisait souvent, et restait enfermée chez elle. À ceux qui lui demandaient pourquoi on ne la voyait plus avec lui, il répondait fort simplement que les médecins lui recommandaient de demeurer en son appartement à cause d’un

– 99 – froid qui lui avait si bien enroué la voix qu’elle n’était pas ca-pable de se faire entendre de qui que ce fût.

» Le père et la mère de madame la duchesse, s’étant pré-sentés à l’hôtel de Grigny, ne purent eux-mêmes être admis au-près de leur fille ; mais, le lendemain, ils reçurent une lettre d’elle, qui leur confirmait son indisposition et où elle leur an-nonçait qu’elle profitait de cette solitude pour s’occuper un peu des affaires de son âme. Ces bonnes gens furent rassurés et, sans examiner de trop près l’écriture, qui eût pu leur paraître un peu différente de celle de madame de Grigny, ils se félicitèrent de cette indisposition de leur fille, car ce qui se répétait à son sujet dans les derniers temps leur était parvenu aux oreilles, et, sans les croire plus qu’il ne fallait, ils n’étaient point fâchés du démenti que cette piété donnait aux rumeurs fâcheuses qui cou-raient sur madame de Grigny. Monsieur de Grigny également parlait avec ouverture et bonhomie du goût soudain de sa femme pour la retraite. Il en plaisantait même, à l’occasion, mais avec la petite nuance de respect qui se doit à quelqu’un qui sait si bien mettre à profit les incommodités du corps et en fait un moyen de s’améliorer l’esprit.

» La vérité est que si madame la duchesse se cachait aux yeux du monde, elle ne paraissait pas davantage chez elle à ceux de ses domestiques. Personne ne pénétrait dans sa chambre d’autre que monsieur de Grigny, qui en emportait avec lui la clef dans sa poche. Madame la duchesse n’avait plus pour se vêtir recours aux servantes, et on disait qu’elle faisait elle-même son lit par pénitence. Monsieur de Grigny semblait accepter fort bien ce nouveau genre de vie de sa femme ; on eût même pu s’apercevoir qu’il en ressentait l’influence, car, de colère et de brutal qu’il ne se privait pas d’être parfois, il devenait le plus doux et le plus patient des hommes. On remarquait en lui ce changement et ceux qui avaient eu à souffrir de ses boutades lui savaient gré de les leur épargner et soupçonnaient à sa femme quelque part à cette réforme, dont il y avait lieu par conséquent de lui être reconnaissant. Aussi en vint-on à penser qu’on avait

– 100 – bien un peu vite prêté crédit à ce que quelques mauvaises langues colportaient sur madame de Grigny et qu’il fallait en rabattre de leurs propos. Rien n’est plus incertain que le juge-ment public en matière de réputations, ce qui fait que celle de madame de Grigny, un instant décriée, remonta en assez peu de temps à un point où elle ne laissait rien à désirer, et ce fut juste au milieu de ce retour de faveur qu’on apprit soudain que ma-dame la duchesse avait été trouvée morte dans son lit et que les médecins, appelés en hâte, n’avaient pu que constater qu’elle avait cessé de vivre, sans savoir à quoi attribuer un accident si déplorable et si imprévu. Le regret de cette mort fut universel et personne ne douta que monsieur le duc de Grigny n’en dût être inconsolable.

» Le corps de madame la duchesse, lorsqu’on l’embauma, parut en parfait état. La seule singularité qu’on y découvrit fut celle de quelques cicatrices encore mal fermées. Monsieur le duc, au milieu de ses larmes, avoua que ces traces provenaient de l’usage de la discipline dont madame de Grigny se servait par pénitence. Les gens qui surent ce détail virent dans cette ardeur de madame la duchesse à se châtier elle-même le signe qu’elle avait reçu sans doute quelque avertissement de sa mort pro-chaine et que c’était là la raison d’une retraite si soudaine et si entière. Monsieur le duc fut de cet avis. Il ajouta qu’il engageait souvent sa femme à modérer ces duretés envers elle-même, mais qu’elle ne voulait rien entendre là-dessus, tant elle était exaltée de religion, et il en donnait pour exemple le bizarre tes-tament qu’on avait retrouvé d’elle dans ses papiers. Elle ordon-nait que son corps fût mené à cette terre où elle était née et que ses parents possédaient dans leur province. Elle prescrivait qu’on l’y conduisît sans aucune pompe ni aucun cortège et sans autre accompagnement que celui de sept pauvres, choisis parmi ceux de la paroisse et qui devaient suivre sa dépouille pour bien attester que ce n’était point là celle d’une grande dame selon le siècle, mais celle d’une humble pécheresse devant Dieu.

 

– 101 –

M. Herbou soupira :

– Ce qu’il y avait de plus épouvantable, en cette mort de madame la duchesse de Grigny, fut moins ce que j’ai eu à vous en raconter que ce qui me reste à vous en apprendre, par quelle invention diabolique monsieur le duc de Grigny s’avisa d’accomplir la dernière volonté de sa femme et comment il en tourna le vœu suprême en une monstrueuse comédie. La haine devrait s’arrêter avec la vie de ceux que nous détestons, mais monsieur le duc de Grigny poursuivit jusque dans le tombeau celle à qui il ne pardonnait pas d’avoir voulu venger à sa façon le trépas d’un amant adoré. Il avait à s’acquitter de sa rancune comme il s’était acquitté de sa colère et de sa fureur. Aux coups de fouet dont il avait déchiré la chair coupable et au poison dont il avait usé pour achever sourdement son œuvre il ajouta quelque chose qu’il faut maintenant, monsieur, que je vous dise, mais dont j’aurai peine à vous rendre l’horreur dérisoire et ba-roque.

M. de Bréot redoubla d’attention et M. Herbou continua ainsi :

– Monsieur le duc fit part hypocritement autour de lui de la volonté de madame la duchesse au sujet de ses funérailles et se déclara résolu à se conformer entièrement au désir qu’elle avait manifesté. On crut tout d’abord que le chagrin troublait un peu la tête de cet excellent mari et que ce n’était qu’une de ces bizar-reries d’un premier moment de douleur auxquelles la réflexion empêche de donner suite ; mais il fallut en revenir et on fut vite assuré que monsieur le duc était dans l’intention d’exécuter ce qu’il annonçait. En vain le père et la mère de madame de Grigny voulurent-ils s’opposer à ce que méditait leur gendre. Ils lui re-présentèrent l’indécence d’un pareil procédé et de cette dé-pouille chérie courant les routes dans une si misérable compa-gnie ; comme ils s’obstinaient à le convaincre, il finit par leur fermer la bouche en commandant qu’on lui cherchât sur-le-

– 102 – champ sept mendiants parmi ceux de la paroisse et qu’on les avertît de se tenir prêts à ce qu’on attendait d’eux ; après quoi, il tourna le dos à monsieur et madame de Barandin.

» Ces bonnes gens trouvaient que ce n’était guère la peine d’avoir eu une fille duchesse pour qu’elle s’en allât reposer dans un coin de province et qu’elle fît ce chemin dans un appareil qu’elle avait peut-être choisi, mais qui les offensait, eux, cruel-lement en leur vanité, – car la leur en effet n’avait guère lieu d’être satisfaite du cortège qui se préparait et dont monsieur le duc venait de donner l’ordre.

» Il ne manque pas à Paris de pauvres diables sans pain. On en rencontre par les rues des troupeaux qui ramassent leur pitance où ils peuvent et il y en a plus qu’il n’en faut qui tendent la main devant le porche des églises. Ils y ont leur place et leur poste habituels. Ils tâchent d’émouvoir les âmes pieuses par l’aspect de leurs difformités. Beaucoup même, à défaut de natu-relles, en emploient de fausses, qu’ils simulent d’autant plus abominables qu’ils n’ont pas à en souffrir et qu’elles sont faites pour exciter la pitié. C’est ainsi que la pauvreté devient une in-dustrie. La leur a pour outils des plaies et des guenilles, et, comme ces instruments ne sont pas chers, le nombre de ceux qui s’en servent n’est pas médiocre. Aussi les envoyés de mon-sieur le duc ne furent-ils guère embarrassés de lui assurer ce qu’il demandait et d’enrôler les sept compagnons qui devaient faire escorte de leurs loques et de leurs haillons à celle qui avait été la plus belle et la plus parée des femmes.

» Cependant le bruit de ces étranges obsèques s’était assez vite communiqué de bouche en bouche et était parvenu à mes oreilles. Depuis la mort de madame de Grigny, je vivais dans un sentiment singulier, qui était comme un mélange de dépit et d’horreur. Quoi ! ce corps, dont j’avais en une nuit ardente en-trevu la beauté luxurieuse, était pourri et gâté ! Maintenant, on allait l’emmener, je ne savais où, pour l’enclore au sépulcre ! Pourquoi n’en avais-je pas connu, comme un monsieur des Ber-

– 103 – tonnières, les délices et les caresses ? Cette pensée me laissait dans l’esprit une amertume affreuse et un regret brûlant. Aussi éprouvai-je une envie insurmontable d’assister à la cérémonie qui se préparait : peut-être qu’à voir mettre en terre ce qui avait été madame la duchesse de Grigny j’y perdrais ce désir atroce dont l’aiguillon me poursuivait et je trouverais l’oubli qui con-venait à ces événements dont il ne pouvait que m’être fâcheux de garder le souvenir empoisonné. D’autre part, l’insulte qu’un mari vindicatif voulait ajouter à ses cruautés me semblait m’imposer le devoir de ne point abandonner celle pour qui j’avais conçu tant d’admiration. Et, à ces moments, madame la duchesse cessait d’être pour moi cette femme demi-nue, sur-prise brutalement en sa débauche ; elle redevenait la noble dame que j’avais vue descendre de son carrosse, un soir, à la lueur des torches, devant la porte de l’hôtel de Grigny, et dont j’avais emporté l’image, peinte au fond de mon cœur. C’était elle aussi que je voulais accompagner jusqu’à la tombe et honorer de mes larmes.

» Ma résolution prise, je songeai au moyen de l’exécuter. Il me restait un peu de l’argent gagné aux concerts de maître Pu-celard. Muni de cette épargne, je me dirigeai vers l’église où les gens de monsieur le duc avaient fait leur choix. Je connaissais de longue date tous les mendiants du porche : c’étaient ceux-là mêmes à qui je donnais parfois en passant une petite monnaie. Il y avait parmi eux un certain Jean Ricouillot. Une dartre vive au visage le rendait assez hideux, mais le laissait de bonne hu-meur, pour la raison qu’il la grattait chaque soir et la refaisait chaque matin. Fort habile à ce stratagème, il en tirait de quoi manger. Je ne doutai pas que le drôle n’eût su, des premiers, se faire engager pour l’office dont je vous ai parlé. Je ne me trom-pais pas. Aussitôt, je lui fis part de mon projet. Il s’agissait sim-plement qu’il me cédât sa place en cette affaire. Il fut fort étonné de ma demande, mais il ne vit aucun obstacle à cette superche-rie. Aussi accepta-t-il ma proposition, sans trop comprendre le plaisir qu’il pourrait bien y avoir pour moi à courir les routes à la suite d’un cercueil ; mais l’argent que je lui offris le décida et

– 104 – l’aida à trouver fort bon qu’il en fût ainsi. Nous nous arran-geâmes. Il promit de me prêter les guenilles nécessaires à mon nouveau personnage et de me figurer sur le visage la dartre qu’il simulait si adroitement sur le sien. Ainsi grimé, et mes compa-gnons avertis de la substitution, je n’aurais qu’à me rendre à l’hôtel de Grigny, à la nuit tombante, et personne ne s’apercevrait de rien.

» Lorsque je me présentai à l’hôtel de Grigny, j’étais fort troublé. On me dit d’aller rejoindre, à l’endroit où ils étaient dé-jà, mes compagnons. C’était une salle basse et obscure où des ombres s’agitaient confusément. À peine entré, je fus suffoqué par la mauvaise odeur qu’on y respirait, quoique je fusse déjà habitué à celle que répandaient les guenilles dont m’avait paré l’honnête Jean Ricouillot. Mais, avant que j’eusse eu le temps de réfléchir aux inconvénients de ma situation, je fus saisi assez rudement par deux laquais, dont l’un me jetait sur le dos une espèce de longue robe flottante, tandis que l’autre ayant fait sauter mon chapeau d’un revers de main, me coiffait d’une sorte de couronne en carton. Surpris et furieux, j’allais demander ce que signifiait tout cela, lorsqu’on apporta des lumières et que je pus regarder autour de moi.

» Quel spectacle, monsieur ! Je fus sur le point d’arracher ma robe dérisoire et ma couronne de carton. Dans quel étrange carnaval me trouvais-je fourvoyé ! J’en reconnaissais, un à un, les acteurs et j’en savais l’hypocrite et exécrable artisan. Les premiers qui frappèrent ma vue furent Jean Guilbert, le bossu, et Lucie Robine. On lui avait fardé d’un rouge vif son visage en groin de porc ; elle montrait dans un corsage débraillé sa gorge en gourde et relevait sa jupe sur des souliers à grosses bouf-fettes, en dandinant son corps maigre et osseux ; une guirlande de fleurs posée sur sa tignasse rousse et dépeignée, et, ainsi ac-coutrée, elle minaudait avec des airs d’agacerie. Quant à lui, tout habillé de noir, il traînait sur ses talons un grand sac flasque. Plus loin, il y avait Charles Langru, tout vêtu de jaune, avec un casque où s’enlaçaient des serpents, et des langues peintes à son

– 105 – dos. Le gros Claude Lardois, en rouge, s’appuyait sur une halle-barde, auprès de Jacques Ragoire, tout ficelé de cordes où pen-daient des saucisses et des andouilles, et enfin, énorme, Justine Le Cras, l’hydropique, rembourrée de duvet, et dont la face hui-leuse et borgne avait l’air de dormir à moitié. Et chacun d’eux portait au col un écriteau comme on m’en passa un à moi-même ; et, comme je lisais sur le mien, en lettres d’or, le mot Orgueil, je pouvais lire sur les leurs : Luxure, Avarice, Envie, Colère, Gourmandise, Paresse. Car madame la duchesse de Grigny ayant ordonné qu’on l’enterrât en simple pécheresse, monsieur le duc lui donnait ainsi pour la conduire au sépulcre les figures mêmes du péché.

» Quand, travestis de cette façon nous sortîmes de l’hôtel de Grigny pour monter dans les carrosses qui devaient nous emmener, il y avait beaucoup de monde assemblé sur la place. Les gens du voisinage étaient venus pour admirer celle qui, dé-daignant les pompes du siècle, n’avait voulu que le seul cortège de quelques pauvres. Ces sortes de renoncement plaisent assez au petit peuple, qui y cherche une marque d’humilité et la preuve que nous différons de lui davantage par notre condition que par nous-mêmes. Ils aiment que nous convenions ainsi de l’égalité de tous devant la mort, et ils savaient gré à madame la duchesse de Grigny de s’être souvenue, en mourant, de ce retour à ce qu’il y a de commun entre nous. Mais, quand ils nous virent déboucher, ils eurent un moment de surprise. Ils eussent ap-prouvé à cette noble dame son escorte de sept mendiants comme si, devant la justice de Dieu, elle n’était rien de plus qu’une mendiante elle-même de sa miséricorde ; que pensaient-ils du spectacle qui s’offrait à leurs yeux ? En sentirent-ils la dé-rision et l’indécence ? Je ne puis le dire exactement, mais il cou-rut, quand nous parûmes, une sourde huée qui fit relever la tête à monsieur le duc, debout, en grand deuil, auprès du cercueil de sa femme, déjà placé sur un chariot.

» L’instant, monsieur, fut étrange. J’eus l’idée que des pierres allaient siffler sur nous et des mains nous arracher nos

– 106 – oripeaux. Les torches que haussaient les valets nous éclairaient à cru dans notre grotesque. Déjà je portais mes poings à ma couronne de carton doré quand, au milieu du silence qui s’était fait, un rire éclata, puis un second, puis un autre, puis vingt, puis cent, qui ouvraient les bouches, empourpraient les faces, et, de proche en proche, gagnèrent toute la place, des femmes aux vieillards, des hommes aux enfants, et jusqu’aux porteurs de torches, monsieur, jusqu’à nous-mêmes, monsieur ! Oui, la Luxure, qui était Lucie Robine, et l’Avarice, qui était Jean Guil-bert, le bossu, s’esclaffaient, et Charles Langru, l’Envie, et le gros Lardois, la Colère, et la Gourmandise, que représentait Jacques Ragoire, se tenaient les côtes, et Justine Le Cras, la Pa-resse, soutenait à deux mains son ventre énorme, – tous, mon-sieur, sauf monsieur le duc de Grigny, qui ne riait pas et qui fai-sait signe aux cochers de pousser leurs chevaux à travers cette foule qui semblait avoir oublié que derrière notre mascarade, se cachait, pourtant, monsieur, le visage vrai de la mort.

M. Herbou reprit haleine, et poursuivit :

– Le carrosse où je me trouvais suivait juste le chariot sur lequel était placé le cercueil de madame la duchesse de Grigny. Quatre laquais de monsieur le duc l’accompagnaient à cheval avec des torches, sur un pavé qui le cahotait rudement. J’étais encore tout abasourdi de notre départ. Ces rires, ces cris me bourdonnaient aux oreilles. J’avais chaud. J’essuyai la sueur de mon front : j’y sentis la couronne de carton qui me coiffait. Peu à peu le souvenir me revenait du rôle que je jouais en cette lu-gubre facétie. J’en éprouvais une honte extrême et pour m’en distraire je promenai mes yeux autour de moi.

» Au fond du carrosse, était assis le gros Lardois à côté de la grosse Justine Le Cras ; sur la banquette de devant, Jacques Ragoire auprès de moi : la Colère, la Paresse, la Gourmandise et l’Orgueil voyageaient de compagnie. Le dégoût me serra la gorge à cette vue et je regardais par la portière. Les rues que nous tra-versions étaient à peu près désertes. Le carrosse roulait toujours

– 107 – sur un mauvais pavé. Parfois un passant s’arrêtait, ébahi de notre étrange cortège, et disparaissait dans l’ombre.

» Nous étions enfin hors de Paris. Les torches des laquais éclairaient les arbres d’une route. Nous croisions des voitures qui se rangeaient pour nous laisser le chemin. J’entendais les jurons des conducteurs auxquels répondaient les injures des laquais de monsieur le duc. Mes compagnons, d’abord silen-cieux, commençaient à causer entre eux. Leurs langues se dé-liaient. Lardois-la-Colère avait tiré de ses nippes une bouteille de vin. Ils échangeaient des propos grossiers. Je pensais que, pleins des événements dont ils venaient d’être témoins, ils al-laient en discourir, et mon étonnement fut grand qu’ils s’entretinssent des petites ruses de leur métier, des querelles et des détails de leur misérable existence, aussi tranquillement que s’ils eussent été alors sous le porche de l’église, leur sébile aux doigts, au lieu d’être mêlés à la singulière aventure qui me valait leur société. Ils n’en dirent pas un mot. Je fis comme eux, et, pendant qu’ils jacassaient de leurs affaires, je me renfonçai muet dans mon coin.

» Plût à Dieu qu’ils fussent demeurés ainsi tout le long du voyage, et je n’aurais pas à vous conter les ordures auxquelles je dus assister et dont je vous passerai tout ce que je pourrai !… Cependant nous avions continué notre chemin : il n’était point bon et souvent de grosses pierres soulevaient les roues du car-rosse et nous jetaient les uns contre les autres. Ragoire en profi-tait pour pincer galamment la Justine qui s’indignait et le re-poussait de bourrades. Tout à coup, la file que nous formions s’arrêta net : un des chevaux du chariot funèbre venait de s’abattre et de casser ses traits. La bête, relevée, boita. Le chef des laquais déclara qu’on irait ainsi jusqu’à la première auberge, où l’on tâcherait de se procurer un autre cheval.

» Nous ne tardâmes pas à arriver à un village. Tout dormait dans l’hôtellerie, mais y fut bientôt réveillé par les coups frappés

– 108 –

à la porte. L’hôtelier, en bonnet de coton, parut à une fenêtre. La vue des torches et des carrosses l’adoucit. Il croyait avoir af-faire à quelque voyageur de marque, et il descendit nous ouvrir avec empressement.

» Je ne vous dirai pas sa stupeur à l’aspect de notre masca-rade. Il fallut que le maître-laquais lui expliquât gravement que nous étions les Péchés de madame la duchesse de Grigny que nous conduisions à sa dernière demeure. Ce maraud indécent et facétieux ahurit si bien l’aubergiste que, sans rien comprendre à ce qu’on lui débitait, le brave homme prit le parti de nous saluer fort bas du bonnet et de faire entrer en sa cuisine ceux qu’il ap-pelait très poliment : « Messieurs les Péchés. »

» Les chandelles allumées, vous devinez bien qu’on récla-ma vite à boire : les générosités de monsieur le duc avaient gar-ni toutes les poches d’écus sonnants. Aussi imaginez la rumeur et le tapage. C’était un train à ne pas s’entendre et un spectacle qu’il vaudrait mieux ne pas avoir vu. La grosse Justine vidait son verre, assise sur les genoux de Jacques Ragoire ; Lucie Ro-bine, couchée sur la table, se faisait entonner le sien par Charles Langru. Les valets eux-mêmes s’étaient fort débraillés et por-taient la santé de monsieur le duc. Ils avaient tiré leurs pipes et fumaient du tabac, dont le nuage planait au-dessus de nous. Les cochers des carrosses s’étaient joints à eux et faisaient claquer leurs fouets par-dessus les têtes. Tout cela composait un tableau rendu plus singulier encore par le clinquant de nos costumes, dont tous les voyageurs de passage à l’hôtellerie et importunés dans leurs lits par le vacarme étaient descendus admirer, du seuil de la porte, l’aspect hétéroclite, s’amusant fort de cette bambochade imprévue.

» Enfin, écœuré par l’odeur du vin et du tabac, je sortis dans la cour pour prendre l’air. Les vitres illuminées de l’auberge faisaient courir sur le terrain des lueurs fantastiques, et ce cabaret de village, où se dessinaient, par les carreaux rou-gis, des ombres bizarres, donnait assez l’idée d’une des salles de

– 109 – l’enfer, où nous figurions assez bien avec nos accoutrements et nos oripeaux diaboliques.

» Ne voulant pas rentrer dans cette fournaise, je me réfu-giai dans l’un des carrosses dételés. J’y réfléchissais à ma ma-lencontreuse entreprise, mais je ressentais tout de même un grand désir de la pousser jusqu’au bout et de conduire au repos le cercueil de madame la duchesse. Hélas ! monsieur, ces verres choqués, ce vin répandu me faisaient songer à un autre repas plus délicat et plus voluptueux, et je revoyais, en sa beauté de-mi-nue, celle qui maintenant gisait entre ces quatre planches étroites, cahotée aux pas des chevaux et escortée de la suite in-jurieuse dont l’avait outragée dans la mort celui de qui j’entendais le nom acclamé par des voix criardes et enrouées.

» L’aube pointait quand on se décida à repartir. Les laquais titubants eurent peine à se remettre en selle. Mes compagnons de carrosse furent, cette fois, Lucie Robine, Charles Langru et Jean Guilbert ; – la Luxure, l’Envie et l’Avarice. – Ils étaient tous trois tellement ivres qu’ils s’assoupirent aussitôt. Je vivrai longtemps, monsieur, sans oublier le spectacle de leur sommeil dégoûtant, coupé de hoquets et de nausées. La Robine était par-ticulièrement répugnante. L’étoffe mouillée de vin collait à son corps maigre, et ses yeux fermés montraient leur bordure sai-gnante. La lumière du jour la rendait encore plus affreuse, car il faisait maintenant tout à fait clair.

» La matinée s’annonçait belle. La route traversait des champs bien cultivés ou des prairies couvertes d’une brume lé-gère qui, peu à peu, se dissipait à une clarté plus vive. Nous lon-geâmes une petite rivière, qui coulait entre des saules, tantôt unie, tantôt écorchée à des cailloux. Je respirais un air sain et pur. J’aurais voulu sauter en bas de ce carrosse empesté de crasse et d’haleines, où la Robine dormait bouche ouverte et où Charles Langru et Jean Guilbert ronflaient lourdement ; oui, monsieur, j’aurais voulu m’échapper, courir à travers les herbes, jeter là ma couronne dorée et me baigner en cette eau fraîche et

– 110 – limpide. Pour la première fois depuis longtemps, je repensai à ma petite flûte, si juste et si sonore, d’où j’aimais à tirer des sons mélodieux. Que ne l’avais-je avec moi ! Je me serais étendu sous un arbre et j’aurais imité par son chant les murmures de l’onde et la voix des oiseaux.

» Nous devions arriver vers trois ou quatre heures de l’après-midi au lieu que madame de Grigny avait désigné dans son testament comme l’endroit où elle désirait que son corps fût porté pour y reposer dans une terre que ses pas d’enfant avaient foulée au temps heureux de ses jeux avec monsieur de Cérac. C’était à Salignon que bifurquait la route du château de mon-sieur de Barandin, et il était déjà plus de deux heures que nous n’avions pas encore atteint cette petite ville ! Depuis notre dé-part de l’hôtellerie, aucun des cochers ni des laquais n’avait songé à s’assurer du chemin que nous suivions, tant les libations de la nuit leur troublaient la cervelle. Ils remirent à s’en enqué-rir au premier village : il se montra bientôt, au creux d’un val-lon. Comme nous en approchions, un bruit de musique nous vint aux oreilles, et, en débouchant sur la place, nous vîmes que les habitants étaient occupés à se trémousser sous les tilleuls, au son des musettes et des tambourins.

» Notre carrossée causa quelque surprise aux danseurs, et, du plus loin qu’ils aperçurent les laquais à cheval, ils se rangè-rent pour nous laisser passer. Les saltimbanques et les bateleurs suspendirent leurs tours. Les buveurs abandonnèrent les bou-teilles entamées. Quand nous fûmes au milieu de tout ce monde, l’étonnement le céda sur les visages à une joie marquée, et l’un des villageois qui semblait le principal d’entre eux, s’inclina poliment devant le chef des laquais. Notre mascarade donnait l’idée à ces bonnes gens que nous étions une troupe de comédiens ambulants, et leur ambassadeur venait nous prier d’honorer de nos talents leur fête rustique. Il les fallut détrom-per et leur dire que notre compagnie n’était pas ce qu’ils suppo-saient, que nous avions autre chose à faire qu’à parader et à danser, et que le grand coffre qui nous précédait ne contenait

– 111 – pas nos défroques de rechange, mais le corps même de madame la duchesse de Grigny, qu’il s’agissait de conduire par le plus court à son repos éternel.

» Ce fut alors que nous apprîmes que nous avions fait fausse route et qu’il fallait couper par la traverse si nous préten-dions gagner le château de monsieur de Barandin avant que la nuit fût trop avancée. Cette nouvelle fut très mal reçue dans les carrosses. Les drôles et les drôlesses qu’ils voituraient se plai-gnaient de la fatigue du chemin. Ils avaient le palais à sec, et la vue des bouteilles ranimait leur soif. Aussi ne fut-ce que bien muni qu’on repartit, au grand scandale de ces honnêtes gens, qui se signaient sur notre passage, avec le soupçon que nous étions peut-être des fous que l’on menait à quelque asile et à qui l’on avait persuadé, pour en venir à bout plus commodément, le jeu singulier où se prêtait leur insanité.

» Cependant, à mesure que nous cheminions assez péni-blement par cette traverse qu’on nous avait indiquée, l’aspect de la nature se modifiait. Le pays devenait d’un caractère assez fa-rouche, avec de gros rochers parmi des arbres rabougris aux-quels succédaient des terrains sablonneux et stériles. Le royaume le mieux cultivé a de ces parties ingrates et qui ont dé-couragé, par le peu qu’elles lui rendent, le travail des hommes. Celle où nous étions nous paraissait peu à peu affreuse, sans compter que le crépuscule y ajoutait je ne sais quoi d’étrange où les objets se déformaient. Lucie Robine avait cessé de boire, et Charles Langru avait jeté sa bouteille vide par la portière. Quant à Jean Guilbert, il se courbait sous sa bosse et marmottait des patenôtres entre ses dents ébréchées. Moi-même, je ressentais une impression désagréable, qui s’accrut quand nous nous en-gageâmes dans une allée de hauts chênes noueux, dont les branches tordues semblaient nous menacer et sous le couvert desquelles il faisait sombre comme au couloir d’une caverne.

» Cette avenue aboutissait à un pauvre hameau dont les maisons se groupaient autour d’une petite église. Plus loin on

– 112 – apercevait les deux tours pointues du château de monsieur de Barandin. Il n’avait guère bonne mine, ce vieux manoir, mon-sieur, avec son logis et ses tourelles, et il était tout entouré d’une eau verdâtre où il se reflétait lugubrement. D’assez vastes com-muns s’élevaient à quelque distance. Les grenouilles coassaient dans les joncs du fossé. Les chauves-souris rayaient l’air obscur. J’avais peine à croire que de ce vilain lieu eût pu sortir cette belle personne aux cheveux d’or qui de mademoiselle de Baran-din était devenue madame de Grigny. Pendant que je réfléchis-sais ainsi, les laquais cherchaient à se faire entendre du château. Torches allumées, ils menaient grand bruit au pont-levis. Enfin, une bizarre figure se montra à une fenêtre. C’était celle d’un bonhomme à cheveux gris qui semblait fort maussade d’être dérangé : aussi, quand le chef des laquais lui eut crié ce qu’il voulait de lui, le personnage répondit durement qu’il n’avait pas d’ordres de monsieur de Barandin, qu’il n’ouvrirait point la porte à des gens qu’il ne connaissait point et que, si l’on s’obstinait au fossé, il nous prouverait qu’il ne valait rien de de-meurer à sa portée. En disant cela il nous ajustait de son mous-quet, dont il eût sans aucun doute fait usage si les marauds qui l’importunaient n’eussent fait un bond pour se mettre à l’abri derrière les carrosses.

» Nous en étions là quand les habitants du hameau, attirés par les cris et la lumière, accoururent à notre secours. En ap-prenant que ce cercueil était celui de mademoiselle de Baran-din, ils furent fort attristés. Madame la duchesse, en souvenir du temps qu’elle avait passé en ces lieux, y répandait d’abondantes aumônes. Ces honnêtes villageois nous assurèrent qu’on n’obtiendrait rien du gardien du château et que parlemen-ter avec lui de nouveau serait s’exposer à la mousquetade. D’autre part, ils nous dirent que le curé était absent jusqu’au lendemain ; il avait avec lui la clef de l’église. Il ne restait donc que les communs où l’on pût trouver un gîte. Ils offrirent d’y porter du fourrage pour les chevaux et de la paille pour nous. Le matin, le curé, de retour, ferait l’enterrement, pour lequel mon-sieur le duc de Grigny ne s’était pas soucié de prendre aucune

– 113 – mesure, de même que monsieur et madame de Barandin ne s’étaient pas inquiétés que le cercueil de leur fille fût reçu con-venablement au château. Au fond, ils ne lui pardonnaient pas, je pense, la folie de ce testament, dont s’était autorisée celle de monsieur le duc, et ce caprice d’humilité de s’en aller pourrir dans un trou de province, accompagnée d’une carrossée de Pé-chés en costume de carnaval.

M. Herbou se tut. M. de Bréot l’allait presser d’achever son récit, si M. Herbou ne l’eût repris de lui-même :

– Ce fut dans l’écurie, le mieux conservé de ces bâtiments presque ruinés, que nous dûmes nous accommoder. On avait remisé sous une sorte de hangar le chariot qui supportait le cer-cueil de madame la duchesse. Si, fort heureusement, la paille que nous donnèrent les gens du hameau était sèche, le pain et le fromage qu’ils nous offrirent ne l’étaient pas moins. Accablé de fatigue, après quelques bouchées, je m’étendis sur le dos, les yeux fermés. Les villageois nous avaient prêté deux grosses lan-ternes à vitres de corne. Elles éclairaient tant bien que mal l’écurie. Parfois, je rouvrais les yeux. J’apercevais, couchés pêle-mêle, les compagnons de notre étrange équipée. Les laquais ronflaient. Non loin de moi gisait Lucie Robine auprès de Lar-dois. La Gourmandise, l’Envie, la Colère, la Paresse, la Luxure, l’Avarice dormaient à qui mieux mieux. Justine Le Cras et Jean Guilbert, le bossu, reposaient côte à côte. Mes yeux se clorent de nouveau, mes paupières pesaient sur eux comme du plomb.

» Je ne sais si mon sommeil dura longtemps, mais je me réveillai à un bruit de paille foulée. Peu après, Jean Guilbert se leva doucement et sortit à pas étouffés. Son ombre bossue gri-maça sur le mur et il disparut. Au bout d’un instant, je vis Jacques Ragoire en faire de même, puis tout redevint tranquille. Une petite chauve-souris voleta à la lumière des lanternes. Les chevaux des carrosses frappaient sourdement le sol de leurs sa-bots. Jean Guilbert et Jacques Ragoire ne revenaient pas. Un

– 114 – certain temps passa ainsi, quand un soupçon me fit tressaillir : sur les genoux, je rampai jusqu’à la porte.

» Au dehors, la nuit était sombre, mais étoilée. Je respirai longuement. Mes yeux s’habituaient peu à peu à l’obscurité. Au bout d’un moment, je distinguai une vague lueur, à l’angle d’un mur, derrière lequel se dressait justement le hangar où se trou-vait le cercueil de madame la duchesse. Je me dirigeai lente-ment de ce côté. L’herbe humide assourdissait le bruit de mes pas. J’en fis encore quelques-uns et je débouchai en pleine lu-mière, et voici, monsieur, ce que je vis :

» Jean Guilbert, le bossu, une torche à la main, se tenait debout près du cercueil sur lequel Jacques Ragoire posait son pied. Pour disjoindre le couvercle du coffre funèbre, il y avait introduit le fer de cette espèce de hallebarde qui aidait Jean Lardois à figurer le personnage de la Colère : Ragoire s’en ser-vait comme d’un levier. Il poussait, de temps à autre, un petit soupir d’effort. Le bossu lui indiquait du doigt où il devait peser et agitait sa torche, qui faisait se mouvoir sur le sol leurs ombres affreuses. Les deux misérables, espérant sans doute que ma-dame la duchesse portait sur elle quelques bijoux, avaient formé le projet de voler les anneaux et les pendeloques qui, à leur ju-gement, ne pouvaient manquer de parer un cadavre aussi il-lustre, et ils n’avaient pas hésité à la détestable entreprise de les arracher à la tombe. La vue de ce travail sacrilège me remplis-sait de dégoût. J’aurais voulu appeler, mais pas un souffle ne me sortait de la gorge et je demeurais immobile, sans force et sans voix.

» Ils continuaient leur répugnante besogne. Le bois cra-quait sous la pesée. Je distinguais très nettement leurs moindres mouvements. Peu à peu, le couvercle cédait. J’étais muet d’horreur et haletant de curiosité. Celle que j’avais si sou-vent admirée en ses parures, celle enfin que j’avais vue à demi nue dans le désordre d’une nuit à laquelle je ne pouvais penser sans frémir, celle dont j’avais accompagné jusqu’ici la dépouille

– 115 – sous un déguisement ignominieux, celle-là, monsieur, allait m’apparaître une dernière fois, en son appareil funèbre ! Et l’idée de cette vue, monsieur, me faisait frissonner jusqu’en la moelle de mes os.

» Tout à coup le couvercle se rompit, et Ragoire chut à la renverse. Jean Guilbert s’était précipité, la torche haute d’une main ; de l’autre, il fouillait dans le cercueil ouvert : je voyais son long bras s’agiter. Sa bosse lui donnait l’aspect d’une arai-gnée monstrueuse et acharnée. Ragoire se pencha aussi sur le cercueil et en retira comme un écheveau doré. C’était, enroulée à son poing, la chevelure de madame la duchesse !

» Je voulus courir sus aux misérables. Mon pied butta à une grosse pierre. Je ne sais comment, je la lançai dans les jambes de Jean Guilbert, qui lâcha sa torche. Ragoire poussa un cri étouffé. J’entendis leur souffle. Ils passèrent près de moi sans me voir et disparurent dans la nuit. À terre, la torche pétil-lait encore.

» Mes mains tremblaient tellement que j’eus peine à la sai-sir. Lentement, je m’approchai. Madame la duchesse était cou-chée au cercueil, dans une toile si fine qu’elle permettait de dis-tinguer la forme de son corps. La mort en avait presque respecté la souplesse. Elle était à demi tournée sur le côté, de façon que je ne voyais pas son visage, mais seulement sa belle chevelure répandue, qui me semblait s’étendre vers moi, comme si elle allait se nouer à mes poignets, entraver mes genoux, m’entourer de son étreinte innombrable. Elle grandissait et venait à moi. Elle était de l’or et elle était du feu… Elle attirait comme un tré-sor et rayonnait comme un brasier…

» La torche consumée me brûla cruellement ; je la lâchai à mon tour : la chevelure d’or s’éteignit.

» J’avais fait un bond en arrière. Comment parvins-je à l’écurie où étaient les chevaux ? je l’ignore. Quand je repris le sentiment de moi-même, je fuyais à travers champs, cramponné

– 116 – au poil de la bête. L’aurore blanchissait le bas du ciel. Le galop de mon cheval retentissait à mes oreilles. Je n’étais pas grand cavalier, et ce fut miracle que j’eusse tenu jusque-là au dos de ma monture. Un écart qu’elle fit à ce moment me démonta. Ma tête heurta contre une souche, et ce ne fut que plusieurs heures après que les gens de monsieur le comte des Raguiers me ra-massèrent, et, m’ayant fait boire un cordial, crurent amuser leur maître en lui menant ce singulier personnage, grimé comme un saltimbanque, monsieur, et habillé comme un roi de cartes.

 

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