Les Rois Maudits

Maurice Druon · Chapitre 2 sur 11 · partie 9/9

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Les Rois Maudits

Prologue

Ce chapitre est long, il est donc découpé en 9 parties.

- Je reviendrai, aussitôt que je pourrai, dit Guccio.

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En même temps, il couvrait de J>aisers le visage de Marie. Le salut des compagnies lombardes ne le réjouissait qu'à moitié. Il eût voulu que le danger durât encore. - Je reviendrai, belle Marie, répéta-t-il, je vous le jure, car je n'ai point au monde plus grand désir que de vous.

Et cette fois il était sincère. Il était arrivé cherchant un refuge; il repartait avec un amour au cour. Comme son oncle, dans le message, ne lui parlait point des documents cachés, Guccio feignit de comprendre qu'il devait les laisser à Cressay. Il ménageait ainsi le prétexte à un retour. T

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VIII

LE RENDEZ-VOUS DE PONT-SAINTE-MAXENCE

Le 4 novembre, Philippe le Bel devait chasser en forêt de Pont-Sainte-Maxence. Avec son premier chambellan, Hugues de Bouville, son secrétaire Maillard et quelques familiers, il avait dormi au château de Clermont, à deux lieues du rendez-vous.

Le roi semblait détendu et de meilleure humeur qu'on ne l'avait vu depuis longtemps. Les affaires du royaume le laissaient en repos. Le prêt consenti par les Lombards avait remis le Trésor à flot. L'hiver allait ramener au calme les seigneurs agités de Champagne ainsi que les communaux de Flandre.

La neige était tombée dans la nuit, première neige de l'année, précoce, presque insolite; le gel de l'aube avait fixé cette poudre blanche sur les champs et les bois, transformant le paysage en une immense étendue givrée, et inversant les couleurs du monde. Le souffle des hommes, des chiens et des chevaux s'épanouissait dans l'air gelé en grosses fleurs cotonneuses.

Lombard trottait derrière la monture du roi. Bien que ce fût un chien à lièvre, il participait aussi aux courres de cerf, travaillant à son compte, mais remettant souvent la meute sur la voie. Les lévriers, s'ils sont appréciés pour leur oil et leur train, sont généralement réputés pour ne sentir rien; or celui-là avait du nez comme un chien poitevin.

Dans la clairière du rendez-vous, au milieu des aboiements, des hennissements, des claquements de fouets, le roi passa un bon moment à regarder sa magnifique meute, à demander des nouvelles des lices qui avaient mis bas, et à parler à ses chiens.

- Oh! mes valets! Holà, mes beaux! Haoh, haoh!

Le maître des chasses vint lui faire le rapport. On avait rembuché plusieurs cerfs, dont un grand dix-cors qui, au dire des valets de limiers,

portait ses douze andouillers, un dix-cors royal, le plus noble animal de forêt qui se pût rencontrer. De surcroît, il semblait que ce fût un de ces cerfs dits " pèlerins " qui vont, sans harde, de forêt en forêt, plus forts et plus sauvages d'être seuls.

- Qu'on l'attaque, dit le roi.

Les chiens, découplés, furent conduits à la brisée et mis à la voie ; les chasseurs s'égaillèrent vers les points où le cerf pouvait sauter.

- Taille-hors ! Taille-hors !26 entendit-on bientôt crier.

Le cerf avait été aperçu ; la forêt s'emplit de la voix des chiens, des appels de cors, et de grands fracas de galopades et de branches rompues.

D'ordinaire, les cerfs se font chasser un certain temps autour de l'endroit où on les a levés, tournent en forêt, rusent, brouillent leurs voies, cherchent un cerf plus jeune pour faire change et tromper le nez des chiens, reviennent à l'enceinte d'attaque.

Celui-ci surprit son monde et, sans buissonner, courut droit vers le nord. Sentant le danger, il repartait d'instinct vers la lointaine forêt des Ardennes d'où sans doute il venait. Il emmena ainsi la chasse une heure, deux heures, sans trop se hâter, maintenant juste le train qu'il fallait pour distancer les chiens. Puis quand il sentit que la meute commençait à fléchir, il força brusquement son allure et disparut.

Le roi, fort animé, coupa à travers bois pour prendre les grands devants, gagner la lisière et attendre le cerf à sa sortie en plaine.

Or rien ne se perd plus vite qu'une chasse. On se croit à cent toises des chiens et des autres veneurs qu'on entend clairement ; et l'instant d'après on se trouve dans un silence total, une solitude absolue, au milieu d'une cathédrale d'arbres, sans savoir où s'est évanouie cette meute qui criait si fort, ni quelle fée, quel sortilège a effacé vos compagnons. De plus, ce jour-là, l'air portait mal les sons, et les chiens chassaient difficilement, à cause du givre partout répandu qui refroidissait les odeurs.

Le roi était perdu. Il contemplait une grande plaine blanche, où tout, jusqu'à l'horizon, les prairies, les haies courtes, les chaumes de la récolte passée, les toits d'un village, les lointains moutonnements de la forêt suivante, tout était recouvert d'une même couche scintillante immaculée. Le soleil avait percé.

Le roi se sentit soudain comme étranger à l'univers; il éprouva une sorte d'étourdissement, de vacillement sur sa selle. Il n'y prit pas garde, car il était robuste et ses forces ne l'avaient jamais trahi.

Tout préoccupé de savoir si son cerf avait débuché ou non, il suivit la lisière du bois, au pas, cherchant à distinguer sur le sol le pied de l'animal. " Dans ce givre, je le devrais voir aisément", se disait-il.

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II aperçut un paysan qui marchait non loin.

- Holà, l'homme !

Le paysan se retourna et vint vers lui. C'était un manant d'une cinquantaine d'années; il avait les jambes protégées par des guêtres de grosse toile et tenait un gourdin dans la main droite. Il ôta son bonnet, découvrant des cheveux grisonnants.

- N'as-tu pas vu un grand cerf fuyant? lui demanda le roi. L'homme hocha la tête et répondit : - Oui-da, mon Sire. Un animal comme vous le dites m'a passé au nez, tout à l'heure. Il portait la hotte et tirait la langue. C'est sûrement votre bête. Vous n'aurez point long à courir ; comme il était, il cherchait l'eau. N'en trouvera qu'aux étangs des Fontaines. - Avait-il les chiens après lui?

- Point de chiens, mon Sire. Mais vous reprendrez sa voie, auprès de ce grand hêtre, là-bas. Il va aux étangs. Le roi s'étonna.

- Tu as l'air de savoir le pays et la chasse, dit-il. Le visage du manant se fendit d'un bon sourire. De petits yeux marron et malins fixaient le roi.

- Je sais le pays et la chasse, un peu, dit l'homme, et je souhaite qu'un aussi grand roi que vous êtes y goûte longtemps son plaisir, tant que Dieu veuille.

- Tu m'as donc reconnu?

L'autre hocha la tête de nouveau et dit fièrement :

- Je vous ai vu passer, lors d'autres chasses, et aussi Monseigneur de Valois votre frère, quand il est venu affranchir les serfs du comté.

- Tu es homme libre?

- Grâce à vous, mon Sire, et point serf comme je suis né. Je sais mes chiffres, et tenir le stylet pour compter s'il le faut.

- Es-tu content d'être libre?

- Content... sûr qu'on l'est. C'est-à-dire qu'on se sent autrement, on cesse d'être comme des morts en notre vivant. Et nous savons bien, nous autres, que c'est à vous qu'on doit les ordonnances. On se les répète souvent, comme notre prière sur la terre: "Attendu que toute créature humaine qui est formée à l'image de Nôtre-Seigneur doit généralement être franche par droit naturel... " C'est bon d'entendre ça, quand on se croyait pour toujours ni plus ni moins que les bêtes. - Combien as-tu payé ta franchise?

- Soixante-cinq livres.

- Tu les possédais?

- Le travail d'une vie, mon Sire.

- Comment te nommes-tu?

- André... l'André du bois, on m'appelle, parce que c'est par là que j'habite.

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Le roi, qui n'était point ordinairement généreux, éprouva le désir de donner quelque chose à cet homme. Point une aumône, un présent.

- Sois toujours bon serviteur du royaume, André du bois, lui dit-il, et garde ceci qui te fera souvenir de moi.

Il détacha son cor, un beau morceau d'ivoire sculpté, serti d'or, et d'un prix plus élevé que celui dont l'homme avait acheté sa liberté.

Les mains du paysan tremblèrent d'orgueil et d'émotion.

- Oh! ça... oh! ça... murmura-t-il. Je le mettrai sous la statue de Madame la Vierge, pour qu'il protège la maison. Que Dieu vous ait en garde, mon Sire.

Le roi s'éloigna, empli d'une joie comme il n'en avait pas connu depuis bien des mois. Un homme lui avait parlé dans la solitude des champs, un homme qui, grâce à lui, était libre et heureux. La lourde traîne du pouvoir et des années s'en trouvait allégée d'un coup. Il avait bien fait son travail de roi. " On sait toujours, du haut d'un trône, qui l'on frappe, se disait-il; mais on ne sait jamais si le bien qu'on a voulu est vraiment fait, ni à qui." Cette approbation qui lui venait, inattendue, des profondeurs de son peuple, lui était plus précieuse et plus douce que toutes les louanges de cour. "J'aurais dû étendre la franchise à tous les bailliages... Cet homme que je viens de voir, si on l'avait instruit au jeune âge, aurait pu faire un prévôt ou un capitaine de ville meilleur que beaucoup. " II songeait à tous les André du bois, du val ou du pré, les Jean-Louis des champs, les Jacques du hamel ou bien du clos, dont les enfants, sortis de la condition serve, constitueraient une grande réserve d'hommes et de forces pour le royaume. " Je vais voir avec Enguerrand à reprendre les ordonnances. "

A ce moment, il entendit un "raou... raou" rauque, bref, sur sa droite, et il reconnut la voix de Lombard.

- Beau, mon valet, beau! Rallie là-haut, rallie là-haut! s'écria-t-il. Lombard était sur la voie, courant d'une foulée longue, le nez à quelques pouces du sol. Ce n'était point le roi qui avait perdu la chasse, mais tout le reste de la compagnie. Philippe le Bel ressentit un plaisir déjeune homme à penser qu'il allait forcer le grand dix-cors, seul avec son chien préféré. Il remit son cheval au galop et, sans notion du temps, à travers champs et vallons, sautant les talus et les barrières, il suivit Lombard. Il avait chaud et la sueur lui ruisselait tout le long du dos. Soudain, il aperçut une masse sombre qui fuyait sur la plaine blanche. - Taille-hors! hurla le roi. A la tête, mon Lombard, à la tête! C'était bien le cerf d'attaque, un grand animal noir à ventre beige. Il n'avait plus son allure légère du début de la chasse; son échine 212

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dessinait cette forme de hotte dont avait parlé le paysan, et qui décelait la fatigue ; il s'arrêtait, regardait en arrière, repartait d'un bond pesant.

Lombard aboyait plus fort de chasser à vue, et gagnait du terrain. La ramure du dix-cors intriguait le roi. Quelque chose y brillait par instants, puis s'éteignait. Le cerf n'avait rien pourtant des bêtes fabuleuses dont les légendes étaient pleines, tel le cerf de saint Hubert, infatigable, avec sa croix d'église plantée sur le front. Celui-ci n'était qu'un grand animal épuisé, qui avait fait une chasse sans finesse, filant droit devant sa peur à travers la campagne, et qui serait bientôt aux abois.

Ayant Lombard aux jarrets, il pénétra dans un boqueteau de hêtres et n'en ressortit point. Et bientôt la voix de Lombard prit cette sonorité plus longue, plus haute, à la fois furieuse et poignante, que les chiens émettent quand l'animal qu'ils poursuivent est hallali. Le roi à son tour entra dans le boqueteau ; à travers les branches passaient les rayons d'un soleil sans chaleur qui rosissait le givre.

Le roi s'arrêta, dégagea la poignée de sa courte épée ; il sentait entre ses jambes cogner le cour de son cheval; lui-même était haletant et aspirait l'air froid à grandes goulées. Lombard ne cessait de hurler. Le grand cerf était là, adossé à un arbre, la tête basse et le mufle presque à ras du sol ; son pelage ruisselait et fumait. Entre ses bois immenses, il portait une croix, un peu de travers, et qui brillait. Ce fut la vision qu'eut le roi l'espace d'un instant, car aussitôt sa stupeur tourna au pire effroi : son corps avait cessé de lui obéir. Il voulait descendre, mais son pied ne quittait pas l'étrier ; ses jambes étaient devenues deux bottes de marbre. Ses mains, laissant échapper les rênes, restaient inertes. Il tenta d'appeler, mais aucun son ne sortit de sa gorge. Le cerf, la langue pendante, le regardait de ses grands yeux tragiques. Dans ses ramures, la croix s'éteignit, puis brilla de nouveau. Les arbres, le sol et l'ensemble du monde se déformèrent devant les yeux du roi, qui ressentit comme un effroyable éclatement dans la tête ; puis un noir total se fit en lui.

Quelques moments plus tard, quand le reste de la chasse arriva, on découvrit le roi de France gisant aux pieds de son cheval. Lombard aboyait toujours le grand cerf pèlerin dont on remarqua que les andouillers étaient chargés de deux branches mortes, accrochées dans quelque sous-bois, et qui luisaient au soleil sous leur vernis de givre.

Mais on ne perdit point de temps à se soucier du cerf. Tandis que les piqueurs arrêtaient la meute, il prit la fuite, un peu reposé, suivit seulement de quelques chiens acharnés qui erreraient avec lui, jusqu'à la nuit, ou le conduiraient se noyer dans un étang.

Hugues de Bouville, penché sur Philippe le Bel, s'écria :

- Le roi vit !

Avec deux baliveaux taillés sur place à coups d'épée, et entre lesquels LE ROI DE FER

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on noua ceintures et manteaux, on fabriqua une civière de fortune, où l'on étendit le roi. Celui-ci ne remua un peu que pour vomir et se vider de toutes parts comme un canard qu'on étouffe. Il avait les yeux vitreux et mi-clos.

On le porta ainsi jusqu'à Clermont où, dans la nuit, il recouvra partiellement l'usage de la parole. Les médecins, aussitôt mandés, l'avaient saigné.

A Bouville, qui le veillait, son premier mot péniblement articulé fut : - La croix... la croix...

Et Bouville, pensant que le roi voulait prier, alla lui chercher un crucifix. Puis Philippe le Bel dit :

- J'ai soif.

A l'aube, il demanda en bégayant d'être conduit à Fontainebleau, où il était né. Le pape Clément V lui aussi, se sentant mourir, avait voulu revenir vers le lieu de sa naissance. On décida de faire voyager le roi par eau, pour qu'il fût moins secoué ; on l'installa dans une grande barque plate qui descendit l'Oise. Les familiers, les serviteurs et les archers d'escorte suivaient dans d'autres barques, ou bien à cheval le long des berges. La nouvelle devançait l'étrange cortège, et les riverains accouraient pour voir passer la grande statue abattue. Les paysans étaient leurs coiffures, comme lorsque la procession des Rogations traversait leurs champs. A chaque village, des archers allaient quérir des bassines de braises qu'on déposait dans la barque, pour réchauffer l'air autour du roi. Le ciel était uniformément gris, lourd de nuées neigeuses.

Le sire de Vauréal vint de son manoir, qui commandait une boucle de l'Oise, pour saluer le roi; il lui trouva un teint de mort répandu sur le visage. Le roi ne lui répondit que des paupières. Où était l'athlète qui naguère faisait ployer deux hommes d'armes rien qu'en leur pesant sur les épaules?

Le jour finissait tôt. On alluma de grandes torches, à l'avant des barques, dont la lumière rouge et dansante se projetait sur les berges; et l'on eût dit du cortège une grotte de flammes qui traversait la nuit.

On arriva ainsi au confluent de la Seine et, de là, jusqu'à Poissy. Le roi fut porté au château.

Il demeura là une dizaine de jours, au bout desquels il parut un peu rétabli. La parole lui était revenue. Il pouvait se tenir debout, avec des gestes encore gourds. Il insista pour continuer vers Fontainebleau, et, faisant un grand effort de volonté, il exigea qu'on le mît à cheval. Il alla de la sorte, prudemment, jusqu'à Essonne; mais là, il dut abandonner ; le corps n'obéissait plus au vouloir.

Il acheva le trajet dans une litière. La neige tombait à nouveau, le pas des chevaux s'y étouffait. 214

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A Fontainebleau, la cour était déjà rassemblée. Des feux flambaient dans toutes les cheminées du château. Le roi, quand il entra, murmura : - Le soleil, Bouville, le soleil... IX UNE GRANDE OMBRE SUR LE ROYAUME

Pendant une douzaine de jours, le roi erra en lui-même comme un voyageur perdu. Par moments, encore qu'il se fatiguât très vite, il paraissait reprendre son activité, s'inquiétait des affaires du royaume, exigeait de contrôler les comptes, demandait avec une impatience autoritaire qu'on présentât toutes les lettres et ordonnances à sa signature: il n'avait jamais montré un tel appétit de signer. Puis, brusquement, il retombait dans l'hébétude, prononçant de rares mots sans suite et sans objet. Il passait sur son front une main amollie dont les doigts pliaient mal. On disait à la cour qu'il était absent de soi. En fait, il commençait d'être absent du monde. De cet homme de quarante-six ans, la maladie, en trois semaines, avait fait un vieillard aux traits effondrés qui ne vivait plus qu'à demi au fond d'une chambre du château de Fontainebleau. Et toujours cette soif qui le peignait et lui faisait réclamer à boire ! Les médecins assuraient qu'il n'en réchapperait pas, et l'astrologue Martin, en termes prudents, annonça une terrible épreuve à subir vers le bout du mois par un puissant monarque d'Occident, épreuve qui coïnciderait avec une éclipse de soleil. " II se fera ce jour-là, écrivait maître Martin, une grande ombre sur le royaume... "

Et soudain, un soir, Philippe le Bel éprouva de nouveau sous le crâne ce terrible éclatement noir et cette chute dans les ténèbres qu'il avait connus dans la forêt de Pont-Sainte-Maxence. Cette fois, il n'y avait plus ni cerf ni croix. Il n'y avait qu'un grand corps prostré dans un lit, et sans aucun sentiment des soins qu'on lui prodiguait.

Lorsqu'il émergea de cette nuit de la conscience, dont il était incapable de savoir si elle avait duré une heure ou deux jours, la première chose que distingua le roi fut une large forme blanche 216

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surmontée d'une étroite couronne noire, et qui se penchait sur lui. Il entendit aussi une voix qui lui parlait.

- Ah ! Frère Renaud, dit le roi faiblement, je vous reconnais bien... Mais vous me paraissez comme entouré de brume. Et pujs aussitôt, il ajouta :

- J'ai^oif.

Frère Renaud, des dominicains de Poissy, humecta les lèvres du malade d'un peu d'eau bénite. - A-t-on mandé l'évêque Pierre? Est-il arrivé? demanda alors le roi. Par un de ces mouvements de l'esprit fréquents chez les mourants et'qui les reportent vers leurs plus lointains souvenirs, c'avait été l'obsession du roi dans les derniers jours que de réclamer à son chevet l'un de ses compagnons d'enfance, Pierre de Latille, évêque de Châlons et membre de son Conseil. On s'interrogeait sur ce désir, auquel on cherchait des motifs cachés, alors qu'on aurait dû n'y voir qu'un accident de la mémoire.

- Oui, Sire, on l'a fait mander, répondit frère Renaud.

Il avait effectivement dépêché un chevaucheur vers Châlons, mais le plus tard possible, avec l'espoir que l'évêque n'arriverait pas à temps.

Car frère Renaud avait un rôle à jouer dont il n'entendait se dessaisir au profit d'aucun autre ecclésiastique. En effet, le confesseur du roi était en même temps le grand inquisiteur de France ; leurs consciences partageaient les mêmes lourds secrets. Le monarque tout-puissant ne pouvait requérir l'ami de son choix pour l'assister au grand passage. - Me parliez-vous depuis longtemps, frère Renaud? demanda le roi. Frère Renaud, le menton effacé dans la chair, l'oil attentif, était chargé, à présent, sous le couvert des volontés divines, d'obtenir du roi ce que les vivants attendaient encore de lui. - Sire, dit-il, Dieu vous saurait gré de laisser bien en ordre les affaires du royaume. Le roi resta un instant sans répondre.

- Frère Renaud, ai-je dit ma confession? demanda-t-il.

- Mais oui, Sire, avant-hier, répondit le dominicain. Une belle confession, et qui a fait notre grande admiration et fera celle de tous vos sujets. Vous vous êtes repenti d'avoir harassé votre peuple, et surtout l'Église, de trop d'impôts ; et aussi vous avez déclaré que vous n'aviez point à implorer pardon des morts ordonnées par votre justice, parce que la Foi et la Justice se doivent assistance. Le grand inquisiteur avait élevé la voix pour que les assistants l'entendissent bien. - Ai-je dit cela? demanda le roi.

Il ne savait plus. Avait-il vraiment prononcé ces paroles, ou bien LE ROI DE FER

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frère Renaud était-il en train de lui inventer cette fin édifiante que doit faire tout grand personnage? Il murmura simplement:

- Les morts...

- Il faudrait que vous nous instruisiez de vos volontés dernières, Sire, insista frère Renaud. Il s'écarta un peu, et le roi s'aperçut que la chambre était pleine. - Ah ! dit-il, je vous reconnais bien, vous tous qui êtes ici.

Il paraissait surpris d'avoir conservé cette faculté d'identifier les visages. Ils étaient tous là autour de lui, ses physiciens, son chambellan, son frère Charles à la stature avantageuse, son frère Louis un peu en retrait, le col penché, et Enguerrand, et Philippe le Convers, son légiste, et son secrétaire Maillard, le seul assis, à une petite table, contre les draps... tous immobiles, et tellement silencieux, et tellement estompés qu'ils semblaient arrêtés dans une irréalité éternelle.

- Oui, oui, répéta-t-il, je vous reconnais bien.

Ce géant, au loin, dont la tête émergeait au-dessus de tous les fronts, c'était Robert d'Artois, son turbulent parent... Une haute femme, à quelque distance, retroussait ses manches d'un geste d'accoucheuse. La vue de la comtesse Mahaut rappela au roi les princesses condamnées. - Le pape est-il élu? demanda-t-il.

- Non, Sire.

Plusieurs problèmes se bousculaient, s'enchevêtraient dans son esprit épuisé. Chaque homme, parce qu'il croit un peu que le monde est né en même temps que lui, souffre, au moment de quitter la vie, de laisser l'univers inachevé. A plus forte raison un roi. Philippe le Bel chercha du regard son fils aîné.

Louis de Navarre, Philippe de Poitiers, Charles de France se tenaient au chevet du lit, flanc à flanc, et comme soudés devant l'agonie de leur géniteur. Le roi dut renverser la tête pour les voir. - Pesez, Louis, pesez, murmura-t-il, ce que c'est que d'être le roi de France ! Sachez au plus tôt l'état de votre royaume.

La comtesse Mahaut manouvrait pour se rapprocher, et l'on devinait bien quels pardons ou quelles grâces elle se disposait à arracher au mourant.

Frère Renaud adressa au comte de Valois un regard qui signifiait : " Monseigneur, intervenez. " Louis de Navarre dans quelques moments serait roi de France, et nul n'ignorait que Valois le dominait complètement. Aussi l'autorité de ce dernier croissait-elle à proportion, et le grand inquisiteur se tournait vers lui comme vers la puissance véritable. Valois, coupant la route à Mahaut, vint se placer entre elle et le lit. 218

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- Mon frère, dit-il, n'avez-vous rien à changer dans votre testament de 1311? - Nogaret est mort, répondit le roi.

Valois hocha le front, tristement, vers le grand inquisiteur, lequel, aussi tristement, écarta les mains comme pour déplorer qu'on eût trop attendu. Mais le roi ajouta : - Il était exécuteur de mes volontés.

- Il vous faut alors dicter un codicille pour nommer à nouveau vos exécuteurs, mon frère, dit Valois.

- J'ai soif, murmura Philippe le Bel.

On lui remit un peu d'eau bénite sur les lèvres.

Valois reprit :

- Vous désirez toujours, je pense, que je veille au respect de vos volontés. - Certes... Et vous aussi, Louis, mon frère, dit le roi en regardant le comte d'Évreux. Maillard avait commencé d'écrire, prononçant à mi-voix les formules rituelles des testaments royaux.

Après Louis d'Évreux, le roi désigna ses autres exécuteurs testamentaires, à mesure que ses yeux, plus impressionnants encore maintenant que leur large pâleur se troublait, rencontraient certains visages autour de lui. Il nomma ainsi Philippe le Convers, et puis Pierre de Chambly, qui était un familier de son second fils, et encore Hugues de Bouville.

Alors, Enguerrand de Marigny s'avança et fit en sorte que sa massive personne fût bien en vue du mourant.

Le coadjuteur savait que, depuis deux semaines, Charles de Valois ressassait devant le souverain affaibli ses griefs et ses accusations. "C'est Marigny, mon frère, qui est cause de votre souci... C'est Marigny qui a mis le Trésor au pillage... C'est Marigny qui a déshonnêtement marchandé la paix de Flandre... C'est Marigny qui vous a conseillé de brûler le grand-maître... " Philippe le Bel allait-il, comme chacun d'évidence s'y attendait, citer Marigny parmi ses exécuteurs, lui donnant par là même une ultime confirmation de sa confiance? Maillard, la plume levée, observait le roi. Mais Valois dit très vite : - Le nombre y est, je crois, mon frère.

Et il eut pour Maillard un geste impératif qui signifiait de clore la liste. Marigny, blême, serra les poings sur sa ceinture et, forçant la voix, prononça :

- Sire !... Je vous ai toujours fidèlement servi. Je vous demande de me recommander à Monseigneur votre fils.

Entre ces deux rivaux qui se disputaient son esprit, entre Valois et Marigny, entre son frère et son premier ministre, le roi eut un moment de flottement. Comme ils pensaient à eux-mêmes, et bien peu à lui !

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- Louis, dit-il avec lassitude, qu'on ne lèse point Marigny s'il prouve qu'il a été fidèle. Alors Marigny comprit que les calomnies avaient porté. Devant un abandon si flagrant, il se demanda si Philippe le Bel l'avait jamais aimé.

Mais Marigny connaissait les pouvoirs dont il disposait. Il avait en main l'administration, les finances, l'armée. Il savait, lui, " l'état du royaume", et qu'on ne pouvait, sans lui, gouverner. Il croisa les bras, releva son large menton et, regardant Valois et Louis de Navarre de l'autre côté du lit où agonisait son souverain, il parut défier le règne suivant. - Sire, avez-vous d'autres désirs? dit frère Renaud. Hugues de Bouville replantait sur un candélabre un cierge qui menaçait de s'effondrer.

- Pourquoi fait-il si sombre? demanda le roi. Est-ce encore la nuit, et le jour ne s'est-il point levé? Bien qu'on fût au milieu de la journée, une obscurité rapide, anormale, angoissante, enveloppait le château. L'éclipsé annoncée était en cours et, maintenant totale, couvrait de son ombre le royaume de France. - Je rends à ma fille Isabelle, dit brusquement le roi, la bague dont elle me fit présent et qui porte le gros rubis qu'on nomme la Cerise. Il s'interrompit un instant, puis demanda une nouvelle fois : - Pierre de La tille est-il arrivé? Comme personne ne répondait, il ajouta : - Je lui donne ma belle émeraude.

Il continua en léguant à diverses églises, à Notre-Dame de Boulogne, parce que sa fille s'y était mariée, à Saint-Martin de Tours, à Saint-Denis, des fleurs de lis d'or, "d'un prix de mille livres", précisa-t-il pour chacune.

Frère Renaud se pencha et lui dit à l'oreille :

- Sire, n'oubliez point notre prieuré de Poissy. Sur le visage effondré de Philippe le Bel, on vit passer une expression d'agacement.

- Frère Renaud, dit-il, je donne à votre couvent la belle bible que j'ai annotée de ma main. Elle vous sera bien utile, à vous et à tous les confesseurs des rois de France. Le grand inquisiteur, bien qu'il attendît davantage, sut cacher son dépit. - A vos sours de saint Dominique, à Poissy, je lègue la grande croix des Templiers. Et mon cour aussi y sera porté.

Le roi avait terminé la liste de ses dons. Maillard relut à haute voix le codicille. Quand il arriva aux derniers mots: "de par le roi", Valois attirant à lui l'héritier du trône et lui serrant fermement le bras, dit:

- Ajoutez: "et du consentement du roi de Navarre".

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Philippe le Bel abaissa le menton, presque imperceptiblement, d'un mouvement d'approbation résignée. Son règne était clos.

Il fallut lui guider la main pour qu'il signât au bas du parchemin. Il murmura: - Est-ce tout?

Non; la dernière journée d'un roi de France n'était pas encore achevée. - Il faut maintenant, Sire, que vous remettiez le miracle royal, dit frère Renaud. Il invita l'assistance à se retirer afin que le roi transmît à son fils le pouvoir, mystérieusement attaché à la personne royale, de guérir les écrouelles.

Renversé sur ses coussins, Philippe le Bel gémit:

- Frère Renaud, regardez ce que vaut le monde. Voici le roi de France ! A l'instant qu'il mourait, on exigeait encore de lui un effort pour qu'il investît son successeur de la capacité, réelle ou supposée, de soulager une affection bénigne. Ce ne fut point Philippe le Bel qui enseigna les formules et prières du miracle; il les avait oubliées. Ce fut frère Renaud. Et Louis de Navarre, agenouillé auprès de son père, ses mains trop chaudes jointes aux mains glacées du roi, recueillit l'héritage secret.

Ce rite accompli, la cour fut à nouveau admise dans la chambre, et frère Renaud commença de réciter les prières des agonisants.

La cour reprenait le verset " In manus tuas, Domine... Entre tes mains, Seigneur, je remets mon esprit... ", lorsqu'une porte s'ouvrit; l'évêque Pierre de Latille, l'ami d'enfance du roi, arrivait. Tous les regards se dirigèrent vers lui, tandis que toutes les lèvres continuaient de marmonner. - In manus tuas, Domine, dit l'évêque Pierre reprenant avec les autres. On se retourna vers le ht, et les prières s'arrêtèrent dans les gorges ; le Roi de fer était mort. Frère Renaud s'approcha pour lui fermer les yeux. Mais les paupières qui n'avaient jamais battu se relevèrent d'elles-mêmes. Par deux fois, le grand inquisiteur essaya vainement de les abaisser. On dut couvrir d'un bandeau le regard de ce monarque qui entrait les yeux ouverts dans l'Éternité. NOTES HISTORIQUES

1. - Premier en date des poètes français de langue romane, le duc Guillaume IX d'Aquitaine (22 octobre 1071-1127) est l'une des figures les plus importantes et les plus attachantes du Moyen Age. Grand seigneur, grand amant, grand lettré, il eut une manière de vivre et de penser tout à fait exceptionnelle pour son époque. Le faste raffiné avec lequel il vivait en ses châteaux est à l'origine des fameuses " cours d'amour ".

Se voulant totalement affranchi de l'autorité de l'Église, il refusa au pape Urbain II, venu exprès le visiter dans ses États, de participer à la croisade. Il profita de l'absence de son voisin, le comte de Toulouse, pour mettre la main sur les terres de ce dernier. Mais les récits d'aventures l'incitèrent, un peu plus tard, à prendre le chemin de l'Orient, à la tête d'une armée de 30000 hommes qu'il conduisit jusqu'à Jérusalem.

Ses Vers, dont onze poèmes seulement ont été conservés, introduisirent dans la littérature romane et, plus généralement, française, une conception idéalisée de la femme et de l'amour qui n'existait pas avant lui; ils sont la source du grand courant de lyrisme amoureux qui traverse, irrigue et féconde toute notre littérature. Ce prince-troubadour n'était pas sans avoir subi quelque peu l'influence des poètes hispano-arabes.

2. - L'affaire de la succession d'Artois, l'un des plus grands drames d'héritage de l'histoire de France - et dont il sera souvent question dans ce volume et les suivants - se présentait de la manière que voici :

Saint Louis avait donné, en 1237, la comté-pairie d'Artois en apanage à son frère Robert. Ce Robert Ier d'Artois eut un fils, Robert II, qui épousa Amicie de Courtenay, dame de Conches. Robert II eut deux enfants: Philippe, mort en 1298 de blessures reçues

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LES ROIS MAUDITS

à la bataille de Fûmes, et Mahaut qui épousa Othon, comte palatin de Bourgogne. A la mort de Robert II, tué en 1302 (donc quatre ans après son fils Philippe) à la bataille de Courtrai, l'héritage du comté fut réclamé à la fois par Robert III, fils de Philippe, - notre héros - et par Mahaut, sa tante, laquelle invoquait une disposition du droit coutumier artésien. Philippe le Bel, en 1309, trancha en faveur de Mahaut. Celle-ci, devenue régente du comté de Bourgogne par la mort de son mari, avait marié ses deux filles, Jeanne et Blanche, au second et au troisième fils de Philippe le Bel, Philippe et Charles ; la décision qui la favorisa fut grandement inspirée par ces alliances qui apportaient notamment à la couronne la comté de Bourgogne, ou Comté-Franche, remise en dot à Jeanne. Mahaut devint donc comtesse-pair d'Artois. Robert ne devait pas se tenir pour battu, et, pendant vingt ans, avec une âpreté rare, soit par action juridique, soit par action directe, il allait poursuivre contre sa tante une lutte où tous les procédés furent employés de part et d'autre: délation, calomnie, usage de faux, sorcellerie, empoisonnements, agitation politique, et qui, comme on le verra, se termina tragiquement pour Mahaut, tragiquement pour Robert, tragiquement pour l'Angleterre et pour la France. D'autre part, en ce qui concerne la maison, ou plutôt les maisons de Bourgogne, liées comme à toutes les grandes affaires du royaume à cette affaire d'Artois, nous rappelons au lecteur qu'il y avait à l'époque deux Bourgognes absolument distinctes l'une de l'autre : la Bourgogne-Duché qui était terre vassale de la couronne de France, et la Bourgogne-Comté qui formait un palatinat relevant du Saint Empire. Le duché avait Dijon pour capitale, et le comté, Dole. La fameuse Marguerite de Bourgogne appartenait à la famille ducale; ses cousine et belle-sour, Jeanne et Blanche, à la maison comtale.

3. - On appelait au Moyen Age du terme imagé de bougette ou bolgèîe la bourse qu'on portait à la ceinture, ou le sac qu'on pendait à l'arçon de la selle, et qui y " bougeait ". Le mot, passé en Angleterre et prononcé "boudgett", désigna également le sac du trésorier du royaume, et par extension le contenu. Ceci est l'origine du terme " budget " qui nous est revenu d'Outre-Manche. 4. - L'Ordre souverain des Chevaliers du Temple de Jérusalem fut fondé en 1128 pour assurer la garde des Lieux saints de Palestine, et protéger les routes des pèlerinages. Sa règle, reçue de saint Bernard, était sévère. Elle imposait aux chevaliers la chasteté, la pauvreté, l'obéissance. Ils ne devaient " trop regarder face de femme... ni... baiser

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femelle, ni veuve, ni pucelle, ni mère, ni sour, ni tante, ni nulle autre femme ". Ils étaient tenus, à la guerre, d'accepter le combat à un contre trois et ne pouvaient pas se racheter par rançon. Il ne leur était permis de chasser que le lion.

Seule force militaire bien organisée, ces moines-soldats servirent d'encadrement aux bandes souvent désordonnées qui formaient les armées des croisades. Placés en avant-garde de toutes les attaques, en arrière-garde de toutes les retraites, gênés par l'incompétence ou les rivalités des princes qui commandaient ces années d'aventure, ils perdirent en deux siècles plus de vingt mille des leurs sur les champs de batailles, chiffre considérable par rapport aux effectifs de l'Ordre. Ils n'en commirent pas moins, vers la fin, quelques funestes erreurs stratégiques.

Ils s'étaient montrés, pendant tout ce temps, bons administrateurs. Comme on avait grand besoin d'eux, l'or de l'Europe afflua dans leurs coffres. On remit à leur garde des provinces entières. Pendant cent ans, ils assurèrent le gouvernement effectif du royaume latin de Constan-tinople. Ils se déplaçaient en maîtres dans le monde, n'ayant à payer ni impôts, ni tribut, ni péage. Ils ne relevaient que du pape. Ils avaient des commanderies dans toute l'Europe et le Moyen-Orient; mais le centre de leur organisation était à Paris. Ils furent amenés par la force des choses à faire de la grande banque. Le Saint-Siège et les principaux souverains d'Europe avaient chez eux leurs comptes courants. Ils prêtaient sur garantie, et avançaient les rançons des prisonniers. L'empereur Baudouin leur engagea "la vraie Croix".

Expéditions, conquêtes, fortune, tout est démesuré dans l'histoire des Templiers, jusqu'à la procédure même qui fut employée pour parvenir à leur suppression. Le rouleau de parchemin qui contient la transcription des interrogatoires de 1307 mesure à lui seul 22 m 20. Depuis ce prodigieux procès, les controverses n'ont jamais cessé; certains historiens ont pris parti contre les accusés, d'autres contre Philippe le Bel. Il n'est pas douteux que les accusations portées contre les Templiers étaient, en grande partie, exagérées ou mensongères; mais il n'est pas douteux non plus qu'il y ait eu chez eux d'assez profondes déviations dogmatiques. Leurs longs séjours en Orient les avaient mis en contact avec certains rites perpétués de la religion chrétienne primitive, avec la religion islamique qu'ils combattaient, voire avec les traditions ésotériques de l'Egypte ancienne. C'est à propos de leurs cérémonies initiatiques que se forma, par une confusion très habituelle à l'Inquisition médiévale, l'accusation d'adoration d'idoles, de pratiques démoniaques et de sorcellerie.

L'affaire des Templiers nous intéresserait moins si elle n'avait des prolongements jusque dans l'histoire du monde moderne. Il est connu que l'Ordre du Temple, aussitôt après sa destruction officielle, se

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reconstitua sous la forme d'une société secrète internationale, et Ton a les noms de grands-maîtres occultes jusqu'au xvine siècle.

Les Templiers sont à l'origine du Compagnonnage, institution qui existe encore aujourd'hui. Ils avaient besoin, dans leurs commanderies lointaines, d'ouvriers chrétiens. Ils les organisèrent et leur donnèrent une règle nommée "devoir". Ces ouvriers, qui ne portaient pas l'épée, étaient vêtus de blanc; ils firent les croisades et bâtirent au Moyen-Orient ces formidables citadelles, construites selon ce qu'on appelle en architecture " l'appareil des croisés ". Ils acquirent là-bas un certain nombre de méthodes de travail héritées de l'Antiquité et qui leur servirent à édifier en Occident les églises gothiques. A Paris, ces compagnons vivaient soit dans l'enceinte du Temple, soit dans le quartier avoisinant, où ils jouissaient de "franchises", et qui demeura pendant cinq cents ans le centre des ouvriers initiés.

Par le truchement des sociétés de compagnons, l'Ordre du Temple se rattache aux origines de la franc-maçonnerie. On retrouve en celle-ci les " épreuves " des cérémonies initiatiques et jusqu'à des emblèmes très précis qui non seulement sont ceux des anciennes compagnies d'ouvriers, mais, fait plus étonnant encore, figurent sur les murs de certaines tombes d'architectes de l'Egypte pharaonique. Tout donne donc à penser que ces rites, ces emblèmes, ces procédés de travail, furent rapportés en Europe par les Templiers.

5. - La datation utilisée au Moyen Age n'était pas la même que celle employée de nos jours, et en outre elle changeait d'un pays à l'autre.

L'année officielle commençait, en Allemagne, en Suisse, en Espagne et au Portugal, le jour de Noël; à Venise, le 1er mars; en Angleterre, le 25 mars ; à Rome, tantôt le 25 janvier et tantôt le 25 mars ; en Russie, à l'équinoxe de printemps.

En France, le début de l'année légale était le jour de Pâques. C'est ce qu'on appelle le " style de Pâques ", ou " style français ", ou " ancien style". Cette singulière coutume de prendre une fête mobile comme point de départ de datation amenait à avoir des années qui variaient entre trois cent trente et quatre cents jours. Certaines années avaient deux printemps, l'un au début, l'autre à la fin.

Cet ancien style est la source d'une infinité de confusions, et il en surgit de grandes difficultés dans l'établissement d'une date exacte. Ainsi selon l'ancien style, la fin du procès des Templiers se plaçait en 1313, puisque Pâques, l'année 1314, tomba le 7 avril. C'est seulement en décembre 1564, sous le règne de Charles IX, avant-dernier roi de la dynastie Valois, que le début de l'année légale fut fixé au premier janvier. LE ROJ DE FEK m

La Russie n'adopta le "nouveau style" qu'en 1725, l'Angleterre en 1752, et Venise, la dernière, à la conquête de Bonaparte.

Les dates données dans ce récit sont naturellement accordées sur le nouveau style. 6. - L'hôtel des Templiers, ses annexes, ses "cultures", et toutes les rues avoisinantes formaient le quartier du Temple dont le nom s'est perpétué jusqu'à nous. C'est dans la grande tour qui avait servi de geôle pour Jacques de Molay que Louis XVI fut enfermé quatre siècles et demi plus tard. Il n'en sortit que pour être conduit à la guillotine. Cette tour disparut en 1811. 7. - Les sergents étaient des fonctionnaires subalternes chargés de différentes tâches d'ordre public et de justice. Leur rôle se confondait sensiblement avec celui des huissiers (gardiens des portes) et des massiers. Il était parmi leurs attributions d'escorter ou de précéder le roi, les ministres, les maîtres du Parlement et de l'Université.

Le bâton de nos sergents de ville actuels est une lointaine survivance du bâton des sergents d'autrefois, de même que la masse que portent encore les massiers dans les cérémonies universitaires

II y avait, en 1254, soixante sergents spécialement affectés à la police de Paris. 8. - Cette concession, faite à certaines corporations marchandes, de vendre aux abords ou dans la demeure du souverain semble venir d'Orient. A Byzance, c'étaient les marchands de parfums qui avaient droit de tenir boutique devant l'entrée du palais impérial, leurs essences étant la chose la plus agréable qui pût parvenir aux narines du Basileus.

9. - La tour de Nesle, d'abord tour Hamelin du nom du prévôt de Paris qui avait présidé à sa construction, et l'hôtel de Nesle occupaient l'emplacement actuel de l'Institut de France et de la Monnaie. Le jardin était bordé au couchant par le rempart de Philippe Auguste, dont les fossés, qu'on appelait sur cette partie les "fossés de Nesle", ont servi de tracé à la rue Mazarine. L'ensemble fut scindé en Grand Nesle, Petit Nesle, et séjour de Nesle; sur ses diverses parties s'élevèrent ultérieurement les hôtels de Nevers, de Guénégaud, de Conti, des Monnaies. La Tour ne fut détruite qu'en 1663 pour permettre la construction du collège Mazarin ou des Quatre Nations, affecté depuis 1805 à l'Institut.

10. - Le papier de coton, qu'on pense d'invention chinoise, et qui s'appela d'abord " parchemin grec " parce que les Vénitiens l'avaient trouvé en usage en Grèce, fit son apparition en Europe vers le xe siècle. Le papier de lin (ou de chiffe) fut importé d'Orient un peu plus tard 228

LES ROIS MAUDITS par les Sarrasins d'Espagne. Les premières fabriques de papier s'établirent en Europe au cours du xme siècle. Pour des raisons de conservation et de résistance, le papier n'était jamais utilisé dans les documents officiels qui devaient supporter des " sceaux pendants ". 11. - C'est à partir de ces assemblées instituées sous Philippe le Bel que les rois de France prirent l'habitude de recourir à des consultations nationales qui, par la suite, reçurent le nom d'États généraux, et d'où sont issues, à leur tour, après 1789, nos premières institutions parlementaires. '12. - La notion du temps étant, au Moyen Age, beaucoup moins précise qu'aujourd'hui, on employait pour désigner les différentes parties de la journée, la division ecclésiastique en prime, tierce, none et vêpres.

Prime commençait environ à six heures du matin. Tierce s'appliquait aux heures de la matinée. None au temps de midi et au milieu de la journée. Et vêpres ou la vêprée (avec une distinction entre haute et basse vêprée) à toute la fin du jour jusqu'au coucher du soleil. 13. - Primitivement appelé Yîle aux Chèvres, cet îlot, en aval et à la pointe de l'île de la Cité, avait pris le nom d'île aux Juif s depuis qu'on y avait procédé aux exécutions de Juifs parisiens. Réuni à un autre îlot voisin et à l'île même, pour permettre la construction du Pont Neuf, il forme aujourd'hui le jardin du Vert-Galant.

14. - Dans la répartition des juridictions religieuses établie au très haut Moyen Age, Paris ne figurait que comme évêché. De ce fait, il n'apparaît pas dans la liste des vingt et une " métropoles " de l'Empire énumérées au testament de Charlemagne. Paris relevait, et continua de relever jusqu'au xvne siècle, de l'archidiocèse de Sens. L'évêque de Paris était suffragant de l'archevêque de Sens, c'est-à-dire que les décisions ou sentences prononcées par le premier venaient en appel devant l'officialité du second.

Paris ne prit rang d'archevêché que sous le règne de Louis XIII. 15. - Les prévôts étaient des fonctionnaires royaux qui cumulaient les fonctions aujourd'hui réparties entre les préfets, les chefs de subdivisions militaires, les commissaires divisionnaires, les agents du Trésor, du fisc et de l'enregistrement. C'est assez dire qu'ils étaient rarement aimés. Mais déjà, à cette époque, en certaines régions, ils commençaient de partager leurs attributions avec des receveurs de finance.

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16. - La tenue des veuves de la noblesse, assez semblable au vêtement des religieuses, se composait d'une longue robe noire, sans ornement ni bijoux, d'une guimpe blanche enfermant le cou et le menton, et d'un voile blanc posé sur les cheveux.

17. - Depuis la fin du xie siècle et l'établissement de la dynastie normande, la noblesse d'Angleterre était en majeure partie de souche française. Constituée d'abord par les barons normands compagnons de Guillaume le Conquérant, renouvelée avec les Angevins et les Aquitains des Plantagenets, cette aristocratie conservait sa langue et ses habitudes d'origine. Au XIVe siècle, le français était toujours le parler habituel de la cour, ainsi qu'en témoigne le Honni soit qui mal y pense prononcé par le roi Edouard III à Calais en rattachant la jarretière de la comtesse de Salisbury, parole qui devint la devise de l'ordre de la Jarretière. La correspondance des rois était rédigée en français. De nombreux seigneurs anglais avaient d'ailleurs des fiefs dans les deux pays.

Notons aussi, à ce point de notre récit, que le roi Edouard III dans les deux premières années de sa vie, vint deux fois en France. Au cours du premier voyage, en 1313, il avait failli périr étouffé dans son berceau par la fumée d'un incendie qui s'était déclaré à Maubuisson. C'est son second voyage, fait avec sa mère seule, que nous relatons ici.

18. - Le bachelier, dans la hiérarchie féodale, tenait le rang intermédiaire entre le chevalier et l'écuyer. Ce titre s'appliquait soit aux gentilshommes qui n'avaient pas les moyens de lever une bannière, c'est-à-dire une troupe personnelle, soit à déjeunes seigneurs en attente de recevoir la chevalerie. L'écuyer, au sens littéral, portait l'écu du chevalier, mais le mot était souvent employé comme terme générique pour désigner bacheliers et varlets.

19. - On appelait chevaucheurs les courriers chargés des messages officiels. Les princes souverains, les papes, les grands seigneurs et les principaux dignitaires civils ou ecclésiastiques avaient chacun leurs propres chevaucheurs qui portaient costume à leurs armes. Les chevaucheurs royaux avaient droit de réquisition par priorité pour se procurer des montures de rechange en cours de route. Les chevaucheurs pouvaient facilement, en relayant, franchir cent kilomètres par jour. 20. - Le ternie de mahôte - du bas latin mala tolta, mauvaise prise, mauvaise levée - fut adopté par le peuple pour désigner un impôt sur les transactions institué par Philippe le Bel, et qui consistait 230

LES ROIS MAUDITS

en une taxe d'un denier à la livre sur le prix des marchandises vendues. Ce fut cette taxe de 0,50 %, si l'on comptait en livres tournois, et de 0,33 %, si l'on comptait en livres parisis, qui déclencha de graves émeutes et laissa le souvenir d'une mesure financière écrasante. 21. - Le poison ainsi désigné était vraisemblablement le sulfo-cyanure de mercure. Ce sel donne, par combustion, de l'acide sulfureux, des vapeurs mercurielles et des composés cyanhydriques pouvant déclencher une intoxication à la fois cyanhydrique et mercu-rielle. Presque tous les poisons du Moyen Age étaient d'ailleurs à base de mercure, matière de prédilection des alchimistes. Le nom de " serpent de Pharaon" est passé ultérieurement à un jouet d'enfant dans la fabrication duquel ce sel était utilisé.

22. - Philippe le Bel peut être considéré comme le premier roi gallican. Boniface VIII, par la bulle Unam Sanctam, avait déclaré: "... que toute créature humaine est soumise au Pontife romain, et que cette soumission est une nécessité de son salut. " Philippe le Bel lutta constamment pour l'indépendance du pouvoir civil en matière temporelle. Au contraire, son frère Charles de Valois était résolument ultramontain.

23. - Les Archives, au temps de Philippe le Bel, étaient une institution relativement récente. La fondation n'en remontait qu'à Saint Louis qui avait voulu qu'on groupât et classât toutes les pièces intéressant les droits et coutumes du royaume. Jusque-là les pièces étaient gardées, quand elles l'étaient, par les seigneurs ou par les communes; le roi ne conservait par devers lui que les traités, ou les documents concernant les propriétés de la couronne. Sous les premiers capétiens, ces pièces étaient placées dans un fourgon qui suivait tous les déplacements du roi. 24. - Institués vers le milieu du xnic siècle, les bourgeois du roi constituaient une catégorie particulière de sujets qui, en réclamant la justice du roi, se détachaient, soit de leurs liens de sujétion envers un seigneur, soit de leurs obligations de résidence dans une ville, et dès lors ne relevaient plus que du pouvoir central.

Cette institution prit un grand développement sous Philippe le Bel. On peut dire que les bourgeois du roi furent les premiers Français à avoir un statut juridique comparable à celui du citoyen moderne.

25. - La première " maison commune " de Paris, appelée d'abord Maison de la marchandise, puis, à partir du xie siècle, Parloir aux

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Bourgeois, était située aux parages du Châtelet. Ce fut Étienne Marcel, en 1357, qui transféra les services municipaux et le lieu d'assemblée des bourgeois dans une maison de la place de Grève, à l'emplacement actuel de l'Hôtel de Ville de Paris.

26. - Ce cri de taille-hors est l'origine du mot taïaut, toujours employé en vénerie, pour signaler qu'on voit l'animal, qu'il est "hors taille" ou, "hors taillis".

27. - D'après les documents et rapports d'ambassadeurs que l'on possède, on peut conclure que Philippe le Bel fut frappé d'un ictus qui s'était produit dans une zone non motrice du cerveau. Il fit une rechute mortelle le 26 ou le 27 novembre.

II

LA REINE ÉTRANGLÉE

"Toute l'histoire de ce temps est dans le combat à mort du légiste et du baron. " Michelet