Les Rois Maudits

Maurice Druon · Chapitre 2 sur 11 · partie 5/9

Pages du PDF

Les Rois Maudits

Prologue

Ce chapitre est long, il est donc découpé en 9 parties.

N'ayant pas, comme à l'aller, rencontré de compagnon, il cheminait seul, remâchant son dépit. Cet état d'esprit ne le quitta pas de tout le voyage, et ne fit même que s'exaspérer, à mesure que les lieues passaient.

Parce qu'il n'avait pas reçu à la cour d'Angleterre l'accueil qu'il escomptait, parce qu'on ne lui avait pas, sur sa seule mine, rendu des honneurs de prince, il s'était fait l'opinion, lorsqu'il remit le pied en France, que les Anglais constituaient une nation barbare. Quant à la reine Isabelle, si elle était malheureuse, si son mari la bafouait, elle ne recevait là qu'à proportion de son mérite. "Comment? On traverse la mer, on risque sa vie pour elle, et l'on n'est pas plus remercié que si l'on était un valet ! Ces gens-là ont de grands airs appris, mais point de manières de cour, et ils rebutent les meilleurs dévouements. Ils n'ont point à s'étonner d'être si mal aimés et si bien trahis. " La jeunesse ne renonce pas aisément à ses désirs d'importance. Sur les mêmes routes où, quatre jours plus tôt, il s'était cru déjà ambassadeur et amant royal, Guccio se disait rageusement : " J'aurai

112

LES ROIS MAUDITS

ma revanche. " Comment? Sur qui? Il n'en savait rien. Mais il lui fallait une revanche. Et d'abord, puisque le destin et le dédain des rois voulaient le maintenir dans sa condition de Lombard il allait se montrer un Lombard comme on en avait rarement vu. Un banquier puissant, audacieux et retors ; un prêteur impitoyable. Son oncle l'avait chargé de passer par le comptoir de Neauphle pour recouvrer une créance? Eh bien ! les débiteurs ignoraient quelle foudre allait s'abattre sur leur dos !

Prenant par Pontoise pour bifurquer à travers l'Ile-de-France, Guccio arriva à Neauphle-le-Vieux le jour de la Saint-Hugues.

Le comptoir Tolomei occupait'Une maison proche de l'église, sur la place du bourg. Guccio y entra d'un pas de maître, se fit montrer les registres, houspilla son monde. A quoi le commis principal était-il bon? Faudrait-il que lui, Guccio Baglioni, propre neveu du chef de la Compagnie, se dérangeât pour chaque créance en souffrance? Et d'abord, qui étaient ces châtelains de Cressay qui devaient trois cents livres? On le renseigna. Le père était mort; oui, cela Guccio le savait. Et puis? Il y avait deux fils, vingt et vingt-deux ans. Que faisaient-ils? Ils chassaient... Des fainéants, évidemment. Il y avait aussi une fille, seize ans... laide certainement, décida Guccio. Et une mère, qui faisait marcher la maison depuis le décès du sire de Cressay. Des gens de bonne noblesse, mais sans un sou vaillant... Combien valaient leur château, leurs champs? Huit cents, neuf cents livres. Ils avaient un moulin, et une trentaine de serfs sur leurs terres. - Et vous n'arrivez pas à les faire payer? s'écria Guccio. Vous allez voir, avec moi, si cela va durer longtemps! Comment s'appelle le prévôt de Montfort? Portefruit? Très bien. Si ce soir ils n'ont pas remboursé, je vais trouver le prévôt15 et je les fais saisir. Voilà ! Il se remit en selle et partit au grand trot pour Cressay, comme s'il allait enlever une place forte à lui tout seul. " Mon or ou la saisie... mon or ou la saisie. Et ils iront s'adresser à Dieu ou à ses saints. "

Cressay, à une demi-lieue de Neauphle, était un hameau bâti à flanc de val au bord de la Mauldre, rivière qu'on pouvait franchir d'un bon saut de cheval.

Le château qu'aperçut Guccio n'était en vérité qu'un petit manoir assez délabré, sans fossé d'enceinte puisque la rivière lui servait de défense, avec des tourelles basses et des abords boueux. Tout y montrait la pauvreté et le mauvais entretien. Les toitures s'affaissaient en plusieurs places; le pigeonnier paraissait peu garni; les murs moussus avaient des lézardes, et les bois voisins présentaient des saignées profondes.

"Tant pis. Mon or ou la saisie", se répétait Guccio en passant la porte. LE ROI DE FER

113

Mais quelqu'un avait eu la même idée un peu avant lui, et c'était précisément le prévôt Portefruit. Dans la cour, il y avait grand remue-ménage. Trois sergents royaux, bâton à fleur de lis en main, affolant de leurs ordres quelques serfs guenilleux, faisaient rassembler le bétail, lier les boufs par couple, et monter du moulin des sacs de grain qu'on jetait dans un chariot de la prévôté. Les cris des sergents, les galopades des paysans terrifiés, les bêlements d'une vingtaine de brebis, les cris de la volaille, produisaient un beau vacarme.

Personne ne se soucia de Guccio ; personne ne vint lui prendre son cheval dont il attacha lui-même la bride à un anneau. Un vieux paysan passant auprès de lui dit simplement : - Le malheur est sur cette maison. Le maître serait présent qu'il en crèverait une deuxième fois. C'est pas justice !

La porte de la demeure était ouverte et il en venait les éclats d'une violente discussion. "Il paraît que je n'arrive pas le bon jour", pensa Guccio, dont la mauvaise humeur ne faisait que grandir.

Il monta les marches du seuil et, se guidant sur les voix, pénétra dans une salle sombre, aux murs de pierre et au plafond à poutres.

Une jeune fille, qu'il ne prit pas la peine de regarder, vint à sa rencontre. - Je viens pour affaire et voudrais parler aux maîtres de Cressay, dit-il. - Je suis Marie de Cressay. Mes frères sont là, et ma mère aussi, répondit la jeune fille d'une voix hésitante, en montrant le fond de la pièce. Mais ils sont fort retenus pour l'heure... - N'importe, j'attendrai, dit Guccio.

Et, pour affirmer sa volonté, il alla se planter devant la cheminée et tendit sa botte au feu. Au bout de la salle, on criait ferme. Encadrée de ses deux fils, l'un barbu, l'autre glabre, mais tous deux grands et rougeauds, la dame de Cressay s'efforçait de tenir tête à un quatrième personnage dont Guccio comprit bientôt qu'il était le prévôt lui-même.

Madame de Cressay, ou dame Éliabel pour le voisinage, avait l'oil brillant, la poitrine forte, et portait une quarantaine généreuse en chair dans ses vêtements de veuve16. - Messire prévôt, criait-elle, mon époux s'est endetté à s'équiper pour la guerre du roi où il a gagné plus de meurtrissures que de profits, tandis que le domaine, sans homme, allait comme il pouvait. Nous avons toujours payé la taille et les aides, et donné l'aumône à Dieu. Qui a mieux fait dans la province, qu'on me le dise? Et c'est pour engraisser des gens de votre sorte, messire Portefruit, dont les grands-pères allaient nu-pieds dans les ruisseaux, qu'on vient nous piller! 114

LES ROIS MAUDITS

Guccio regarda autour de lui. Quelques escabeaux rustiques, deux chaises à dossier, des bancs scellés au mur, des coffres, et un grand bat-flanc à courtine qui laissait apercevoir sa paillasse, constituaient l'ameublement. Au-dessus de la cheminée était accroché un vieil écu aux couleurs déteintes, le bouclier de bataille du feu sire de Cressay.

- Je ferai plainte au comte de Dreux, continuait dame Éliabel. - Le comte de Dreux n'est point le roi, et ce sont les ordres du roi que j'accomplis, répondit le prévôt. - Je ne vous crois point, messire. Je ne veux point croire que le roi ordonne de traiter comme malfaiteurs des gens qui ont la chevalerie depuis deux cents années. Ou bien alors le royaume ne va plus guère.

- Au moins laissez-nous du temps ! dit le fils barbu. Nous paierons par petites sommes. - Finissons ces palabres. Du temps, je vous en ai donné et vous n'avez point payé, coupa le prévôt. Il avait les bras courts, la face ronde et le ton tranchant.

- Mon labeur n'est point d'entendre vos griefs, mais de faire rentrer les dettes, continua-t-il. Vous devez encore au Trésor trois cent trente livres. Si vous ne les avez point, tant pis ; je saisis et je vends.

Guccio pensa : " Ce gaillard a tout juste le langage que je m'apprêtais à tenir, et quand il sera passé il ne restera guère à prendre. Mauvais voyage, décidément. Faut-il me mettre tout de suite de la partie?"

Et il se sentit de la hargne envers ce prévôt mal venu qui lui coupait l'herbe sous le pied. La jeune fille qui l'avait accueilli était demeurée non loin de lui. Il la regarda mieux. Elle était blonde, avec de belles ondes de cheveux qui sortaient de sa coiffe, une peau lumineuse, un corps fin, droit et bien formé. Guccio dut reconnaître qu'il avait trop hâtivement médit d'elle. Marie de Cressay, pour sa part, semblait fort gênée qu'un inconnu assistât à la scène. Il n'arrivait pas tous les jours qu'un jeune cavalier d'agréable visage, et dont le vêtement disait assez la richesse, passât par ces campagnes; c'était vraiment malchance que cela se produisît justement quand la famille se montrait sous son plus mauvais jour.

Là-bas, au bout de la salle, la discussion se poursuivait.

- N'est-ce pas assez de perdre son époux, qu'on doive encore payer six cents livres pour conserver son toit? Je ferai plainte au comte de Dreux, répétait dame Éliabel. - Nous vous en avons déjà versé deux cent septante, que nous avons dû emprunter, dit le fils barbu.

- Nous saisir, c'est nous réduire à famine, et nous vendre, c'est nous vouloir morts, dit le second fils.

- Les ordonnances sont les ordonnances, répliqua le prévôt ; je sais mon droit ; je fais la saisie et je ferai la vente.

LE ROI DE FER

115

Vexé comme un acteur dépossédé de son rôle, Guccio dit à la jeune fille: - Ce prévôt m'est bien odieux. Que vous veut-il?

- Je ne sais, et mes frères guère davantage; nous comprenons peu à ces choses, répondit-elle. Il s'agit de la taille de mutation, après le trépas de notre père.

- Et c'est pour cela qu'il réclame six cents livres? dit Guccio en plissant le front. - Ah ! messire, nous avons le malheur sur nous, murmura-t-elle. Leurs regards se rencontrèrent, se retinrent un instant, et Guccio crut que la jeune fille allait pleurer. Mais non ; elle tenait bon contre l'adversité, et ce ne fut que par pudeur qu'elle détourna ses belles prunelles bleu sombre.

Guccio réfléchissait. Soudain, par une grande volte à travers la salle, il vint se planter devant l'agent de l'autorité et lança :

- Permettez, messire prévôt! Ne seriez-vous point un peu en train de voler? Stupéfait, le prévôt lui fit face et lui demanda qui il était.

- Il n'importe, répliqua Guccio, et souhaitez ne point l'apprendre trop vite, si par malchance vos comptes n'étaient pas justes. Mais j'ai, moi aussi, quelque raison de m'intéresser aux hoirs du sire de Cressay. Veuillez me dire à combien vous estimez ce domaine. Comme l'autre essayait de le prendre de haut et menaçait d'appeler ses sergents, Guccio continua: - Prenez garde ! Vous parlez à un homme qui, voici cinq jours, était l'hôte de Madame la reine d'Angleterre, et qui a le pouvoir, demain, de faire savoir à messire Enguerrand de Marigny comment ses prévôts se comportent. Alors répondez, messire: que vaut ce domaine?

Ces paroles firent grand effet. Au nom de Marigny, le prévôt s'était troublé; la famille se taisait, attentive, étonnée; et Guccio se sentit comme grandi de deux pouces. - Cressay est porté aux estimations du bailliage pour trois mille livres, répondit enfin le prévôt. - Trois mille, vraiment? s'écria Guccio. Trois mille livres, ce manoir de campagne, alors que l'hôtel de Nesle, qui est l'un des plus beaux de Paris et la demeure de Monseigneur le roi de Navarre, est inscrit pour cinq mille livres aux registres de la taille? On estime cher dans votre bailliage. - Il y a les terres.

- Le tout en vaut neuf cents, au mieux compté, et je le sais de source sûre. Le prévôt avait au front, entourant l'oil gauche, une large tache de naissance couleur lie-de-vin. Et Guccio, tout en parlant, fixait cette envie, ce qui achevait de décontenancer le prévôt. 116

LES ROIS MAUDITS

- Voulez-vous me dire maintenant, reprit Guccio, quelle est la taille de mutation? - Quatre sols à la livre, dans le bailliage.

- Vous mentez gros, messire Portefruit. La taille est de deux sols pour les nobles, en tous bailliages. Vous n'êtes pas seul à connaître la loi, nous sommes deux... Cet homme se sert de votre ignorance pour vous gruger comme un coquin, dit Guccio en s'adressant à la famille Cressay. Car il vient vous effrayer en vous parlant au nom du roi, mais il ne vous dit pas qu'il a les impôts et tailles en fermage, qu'il versera au Trésor ce qui est prescrit par les ordonnances, et que tout le surplus, il se le mettra en poche. Et s'il vous fait vendre, qui donc achètera, non pas pour trois mille, mais pour neuf cents, ou cinq cents, ou juste pour la dette, le château de Cressay? Ne serait-ce pas vous, messire prévôt, qui auriez ce beau dessein?

Toute l'irritation de Guccio, ses dépits, sa colère, trouvaient leur emploi et leur exutoire. Il s'échauffait en parlant. Il avait enfin l'occasion d'être important, de se faire respecter, de jouer les hommes forts. Passant allègrement dans le camp qu'il venait attaquer, il prenait la défense des plus faibles et se posait à présent en redresseur de torts.

Quant au prévôt, sa grosse face ronde avait pâli et seule son envie violette au-dessus de l'oil gardait une teinte foncée. Il agitait ses bras trop courts d'un mouvement de canard. Il protestait de sa bonne foi. Ce n'était pas lui qui tenait les comptes. On pouvait avoir fait une erreur... ses commis, ou bien ceux du bailliage.

- Eh bien ! nous allons les refaire, vos comptes, dit Guccio.

En quelques instants, il lui démontra que les Cressay ne devaient pas, tout additionné, principal et intérêts, plus de cent livres et quelques sols.

- Alors, maintenant, venez donner ordre à vos sergents de délier les boufs, de reporter le blé au moulin et de laisser en paix d'honnêtes gens!

Et, empoignant le prévôt par l'emmanchure, il l'amena jusqu'à la porte. L'autre s'exécuta et cria aux sergents qu'il y avait erreur, qu'il fallait vérifier, qu'on reviendrait une autre fois, et que, pour l'instant, on remît tout en place. Il croyait en avoir fini, mais Guccio le ramena vers le milieu de la salle, en lui disant :

- Et à présent, rendez-nous cent septante livres. Car Guccio avait si bien pris le parti des Cressay qu'il commençait à dire " nous " en défendant leur cause.

Là, le prévôt s'étrangla de fureur, mais Guccio le calma vite. - N'ai-je pas entendu tout à l'heure, demanda-t-il, que vous aviez déjà perçu, par le passé, deux cents et septante livres? Les deux frères acquiescèrent.

LE ROI DE FER

117

- Alors, messire prévôt... cent septante, dit Guccio en tendant la main. Le gros Portefruit voulut ergoter. Ce qui était versé était versé. Il faudrait voir aux comptes de la prévôté. D'ailleurs, il n'avait pas une telle somme sur lui. Il reviendrait. - Mieux vaudrait que vous eussiez cet or en votre sac. Êtes-vous bien sûr de n'avoir rien récolté aujourd'hui?... Les enquêteurs de messire de Marigny sont rapides, déclara Guccio, et votre intérêt vous commande de clore cette affaire sur-le-champ.

Le prévôt balança un instant. Appeler ses sergents? Mais le jeune homme avait l'air singulièrement vif, et il portait une bonne dague au côté. Et puis il y avait les deux frères Cressay, solidement taillés, et dont les épieux de chasse étaient à portée de main, sur un coffre. Les paysans prendraient sûrement la cause de leurs maîtres. Mauvaise affaire dans laquelle il valait mieux ne pas s'aventurer, surtout si elle devait venir aux oreilles de Marigny... Il se rendit et, sortant une grosse bougette de dessous son vêtement, il compta le trop-perçu. Seulement alors Guccio le laissa partir.

- Nous nous souviendrons de votre nom, messire prévôt, lui cria-t-il sur la porte. Et il revint, riant largement, en découvrant toutes ses dents qu'il avait belles, blanches et serrées. Aussitôt la famille l'entoura, l'accablant de bénédictions, le traitant en sauveur. Dans l'élan général, la belle Marie de Cressay saisit la main de Guccio et y posa ses lèvres ; puis elle parut effrayée de ce qu'elle avait osé.

Guccio, enchanté de lui-même, s'installait à merveille dans son nouveau rôle. Il venait de se conduire selon l'idéal des preux ; il était le chevalier errant arrivant dans un château inconnu pour secourir la jeune fille en détresse, délivrer des méchants la veuve et les orphelins. - Mais enfin, qui êtes-vous, messire, à qui nous devons tant? demanda Jean de Cressay, celui qui portait barbe.

- Je m'appelle Guccio Baglioni; je suis le neveu de la banque Tolomei, et je viens pour la créance. Le silence se fit dans la pièce. Toute la famille s'entre-regarda avec angoisse et consternation. Et Guccio eut l'impression qu'on le dépouillait d'une belle armure. Dame Éliabel se reprit la première. Elle rafla prestement l'or laissé par le prévôt et, montrant un sourire de façade, elle dit d'un ton enjoué qu'elle tenait avant toute chose à ce que leur bienfaiteur partageât leur dîner.

Elle commença de s'affairer, expédia ses enfants vers diverses tâches, puis, les réunissant à la cuisine, elle leur dit :

- Soyons sur nos gardes, c'est tout de même un Lombard. Il faut 118

LES ROIS MAUDITS

toujours se méfier de ces gens-là, surtout quand ils vous ont rendu service. Il est bien regrettable que votre pauvre père ait dû recourir à eux. Montrons à celui-ci, qui d'ailleurs a fort bonne mine, que nous n'avons point d'argent; mais faisons en sorte qu'il n'oublie point que nous sommes nobles.

Par chance, les deux fils avaient, la veille, rapporté de la chasse assez de gibier; on tordit le cou à quelques volailles, et l'on put ainsi accommoder les deux services à quatre plats que commandait l'étiquette seigneuriale. Le premier service fut composé d'un brouet d'Allemagne surmonté d'oufs frits, d'une oie, d'un civet de lapin et d'un lièvre rôti; le second, d'une queue de sanglier en sauce, d'un chapon, de lait lardé et de blanc-manger.

Petit menu, mais qui tranchait toutefois sur l'ordinaire de bouillies de farine et de lentilles au gras dont la famille se contentait le plus souvent.

Tout cela prit du temps à accommoder. Du cellier, on monta de l'hydromel, du cidre, et même les dernières fioles d'un vin un peu piqué. La table fut dressée sur des tréteaux dans la grande salle, contre l'un des bancs. Une nappe blanche tombait jusqu'à terre, que les convives remontèrent sur leurs genoux, afin de pouvoir s'y essuyer les mains. Il y avait une écuelle d'étain pour deux. Les plats étaient posés au milieu de la table, et chacun y piquait avec la main. Trois paysans qui, à l'accoutumée, s'occupaient de la basse-cour, avaient été appelés pour assurer le service. Ils fleuraient un peu le porc et le clapier.

- Notre écuyer tranchant! dit dame Éliabel avec une mimique d'excuse et d'ironie, en désignant le boiteux qui coupait les rouelles de pain, épaisses comme des meules, sur lesquelles on mangeait les viandes. Il faut vous dire, messire Baglioni, qu'il s'entend surtout à fendre le bois. Cela explique...

Guccio mangea et but beaucoup. L'échanson avait la main lourde, et l'on eût dit qu'il versait à boire aux chevaux.

La famille poussa Guccio à parler, ce qu'il fit volontiers. Il raconta sa tempête sur la Manche de telle façon que ses hôtes en laissèrent tomber la queue de sanglier dans la sauce. Il disserta de tout, des événements, de l'état des routes, des Templiers, du pont de Londres, de l'Italie, de l'administration de Marigny. A l'entendre, il était l'intime de la reine d'Angleterre, et il insista si fort sur le mystère de sa mission qu'on eût pu croire qu'il allait y avoir la guerre entre les deux pays. " Je ne saurais vous en dire davantage, car ceci est secret du royaume et ne m'appartient point." A faire étalage de soi devant autrui, on se persuade aisément soi-même; et Guccio, voyant les choses d'autre façon que le matin, considérait son voyage comme une grande réussite. Les deux frères Cressay, braves jeunes gens, mais pas très déliés de LE ROI DE FER

119

cervelle, et qui n'avaient jamais poussé plus loin que Dreux, contemplaient avec admiration et envie ce garçon qui était leur cadet et avait déjà tant vu et tant fait. Dame Éliabel, un peu à l'étroit dans sa robe, se laissait aller à regarder tendrement le jeune Toscan, et, en dépit de sa prévention contre les Lombards, elle trouvait bien du charme aux cheveux bouclés, aux dents éclatantes, au noir regard, et même à l'accent zézayant de Guccio. Elle lui servait le compliment avec adresse.

" Méfie-toi des flatteries, avait dit souvent Tolomei à son neveu. La flatterie est le pire péril pour un banquier. On résiste mal à écouter dire du bien.de soi, et mieux vaut pour nous un voleur qu'un flatteur. "

Mais Guccio buvait la louange comme il buvait l'hydromel. En vérité, c'était surtout pour Marie de Cressay qu'il parlait, pour cette jeune fille qui ne le quittait pas des yeux en levant ses beaux cils dorés. Elle avait une manière d'écouter, les lèvres entrouvertes comme une grenade mûre, qui donnait envie à Guccio de parler, de parler encore.

L'éloignement ennoblit facilement les gens. Pour Marie, Guccio figurait exactement le prince étranger en voyage. Il était l'imprévu, l'inespéré, le rêve trop souvent fait, inaccessible, et qui soudain frappe à la porte avec un vrai visage, un corps bellement vêtu, une voix. L'émerveillement qu'il lisait dans le regard de Marie fit que Guccio la trouva bientôt la plus belle fille qu'il ait vue au monde, et la plus désirable. Auprès d'elle la reine d'Angleterre lui semblait froide comme la pierre d'un tombeau. " Si elle paraissait à la cour, et vêtue pour cela, se disait-il, elle y serait dans la semaine la plus admirée. "

Lorsqu'on se rinça les mains, chacun était un peu ivre, et le jour venait de tomber. Dame Éliabel décida que le jeune homme ne pouvait pas repartir à cette heure et le pria d'accepter le coucher, si modeste qu'il fût.

Elle l'assura aussi que sa monture avait été bien soignée et conduite aux écuries. L'existence du chevalier d'aventure continuait, et Guccio trouvait cette vie exaltante. Bientôt dame Éliabel et sa fille se retirèrent. Les frères Cressay conduisirent le voyageur dans la chambre réservée aux hôtes de passage, et qui semblait n'avoir pas servi depuis longtemps. A peine couché, Guccio coula dans le sommeil, en pensant à une bouche, pareille à une grenade mûre, sur laquelle il buvait tout l'amour du monde.

LA ROUTE DE NEAUPHLE

II fut réveillé par une main qui lui pesait doucement sur l'épaule. Il faillit prendre cette main et la presser contre son visage... Ouvrant l'oil, il vit, au-dessus de lui, l'abondant poitrail et le visage souriant de dame Éliabel.

- Avez-vous bien dormi, messire?

Il faisait grand jour. Guccio, un peu embarrassé, assura qu'il avait passé une excellente nuit, et qu'il voulait se hâter maintenant de faire toilette. - C'est honte que d'être ainsi devant vous, dit-il.

Dame Éliabel appela le paysan boiteux qui, la veille, avait servi à table ; elle lui commanda de ranimer le feu, et aussi d'apporter un bassin d'eau chaude et des "toiles", c'est-à-dire des serviettes. - Autrefois, nous avions au château une bonne étuve avec une chambre à bains et une chambre à suer. Mais tout y tombait en pièces, car elle datait de l'aïeul de mon défunt, et nous n'avons jamais eu assez pour la remettre en état. Aujourd'hui, elle sert à remiser le bois. Ah ! la vie n'est point aisée pour nous, gens de campagne !

" Elle commence à prêcher pour la créance", pensa Guccio.

Il se sentait la tête un peu lourde des boissons du dîner. Il demanda nouvelles de Pierre et Jean de Cressay ; ils étaient partis pour la chasse dès l'aube. Plus hésitant, il s'enquit de Marie. Dame Éliabel répondit que sa fille avait dû se rendre à Neauphle pour quelques achats de ménage. - J'y vais tout à l'heure, dit Guccio. Si j'avais su, j'aurais pu la conduire sur mon cheval et lui éviter la peine du chemin.

Il se demanda si la châtelaine n'avait pas fait exprès d'éloigner toute sa famille pour demeurer seule avec lui. D'autant que lorsque le boiteux eut apporté le bassin, dont il répandit un bon quart sur le sol,

LE ROI DE FER

121

dame Éliabel resta là, chauffant les toiles devant le feu. Guccio attendait qu'elle se retirât. - Lavez-vous donc, mon jeune messire, dit-elle. Nos servantes sont si balourdes qu'elles vous écorcheraient en vous séchant. Et c'est bien le moins que j'aie soin de vous. Bredouillant un remerciement, Guccio se résolut à se mettre nu jusqu'à la taille; évitant de regarder la dame, il s'aspergea d'eau tiède la tête et le torse. Il était assez maigre, comme on l'est à son âge, mais bien tourné dans sa petite taille. " Encore heureux qu'elle ne m'ait point fait porter une cuve où j'aurais dû tout entier me dépouiller sous ses yeux. Ces gens de campagne ont de curieuses façons. "

Quand il eut fini, dame Éliabel vint à lui avec les serviettes chaudes, et se mit à l'essuyer. Guccio pensait qu'en partant vite, et en poussant un temps de galop, il aurait des chances de rattraper Marie sur la route de Neauphle ou de la retrouver dans le bourg. - Quelle jolie peau vous avez, messire, dit soudain dame Éliabel d'une voix qui tremblait un peu. Les femmes pourraient être jalouses d'une aussi douce peau... et j'imagine qu'il en est beaucoup qui doivent en être friandes. Cette belle couleur brune doit leur sembler plaisante. En même temps, elle lui caressait le dos, du bout des doigts, tout le long des vertèbres. Cela chatouilla Guccio qui se retourna en riant.

Dame Éliabel avait le regard troublé, la poitrine agitée, et un singulier sourire lui modifiait le visage. Guccio enfila prestement sa chemise.

- Ah ! que c'est belle chose, la jeunesse ! reprit dame Éliabel. A vous voir, je gage que vous la goûtez bien, et que vous faites profit de toutes les permissions qu'elle donne. Elle se tut un instant; puis, du même ton, elle reprit:

- Alors, mon gentil messire, qu'allez-vous faire pour notre créance? "Nous y voici", pensa Guccio. - Vous pouvez bien nous demander ce qu'il vous plaît, continua-t-elle; vous êtes notre bienfaiteur et nous vous bénissons. Si vous voulez l'or que vous avez fait rendre à ce coquin de prévôt, il est à vous, emportez-le ; cent livres, si vous voulez. Mais vous voyez notre état, et vous nous avez montré que vous aviez du cour.

En même temps, elle le regardait lacer ses chausses. Ce n'était pas, pour Guccio, les bonnes conditions d'une discussion d'affaires.

- Celui qui nous sauve va-t-il être celui qui nous perd? poursuivit-elle. Vous autres, gens de ville, ne savez point comme notre position est malaisée. Si nous n'avons point encore payé votre banque, c'est que nous ne le pouvions pas. Les gens du roi nous grugent; vous l'avez constaté. Les serfs ne travaillent point comme par le passé. Depuis les ordonnances du roi Philippe, qui les encouragent à se racheter, l'idée

122

LES ROIS MAUDITS

de franchise leur travaille en tête; on n'en obtient plus rien, et ces manants seraient tout près de se considérer de même race que vous et moi.

Elle marqua un léger arrêt, afin de permettre au jeune Lombard d'apprécier tout ce que ce " vous et moi " contenait de flatteur pour lui.

- Ajoutez à cela que nous avons eu deux mauvaises années pour les champs. Mais il suffit, ce qu'à Dieu plaise, que la prochaine récolte soit bonne...

Guccio, qui ne songeait qu'à partir à la recherche de Marie, essaya d'éluder. - Ce n'est point moi ; c'est mon oncle qui décide, dit-il. Mais déjà il se savait vaincu. - Vous pourrez remontrer à votre oncle qu'il fait avec nous sage et sûr placement ; je lui souhaite de n'avoir jamais pires débiteurs. Donnez-nous encore une année ; nous vous payerons bien les intérêts. Faites cela pour moi ; je vous en aurai grandement gré, dit dame Éliabel en lui saisissant les mains.

Puis avec une légère confusion, elle ajouta :

- Savez-vous, gentil messire, que dès votre venue, hier... peut-être dame ne devrait point dire cela... je me sui's senti de l'amitié pour vous, et qu'il n'est chose qui dépende de moi que je ne voudrais faire pour votre contentement?...

Guccio n'eut pas la présence d'esprit de répondre :

" Eh bien ! remboursez donc votre dette et je serai content. "

De toute évidence, la veuve paraissait plutôt prête à payer de sa personne, et l'on pouvait juste se demander si elle se disposait au sacrifice pour faire reculer la créance, ou si elle se servait de la créance pour avoir l'occasion de se sacrifier.

En bon Italien, Guccio pensa que la chose serait plaisante de séduire à la fois et la fille et la mère. Darne Éliabel avait encore des charmes; ses mains dodues ne manquaient pas de douceur, et sa gorge, tout abondante qu'elle fût, semblait avoir conservé de la fermeté. Mais ce ne pouvait être qu'un amusement de surcroît, et qui ne valait pas de manquer l'autre proie. Guccio se dégagea des empressements de dame Éliabel, en l'assurant qu'il allait s'efforcer d'arranger l'affaire; mais il lui fallait courir à Neauphle, et en conférer avec ses commis. Il sortit dans la cour, pressa le boiteux de seller son cheval, et partit pour le bourg. Point de Marie sur le chemin. Tout en galopant, Guccio se demandait si vraiment la jeune fille était aussi belle qu'il l'avait vue la veille, s'il ne s'était pas mépris sur les promesses qu'il avait cru lire dans ses yeux, et si tout cela, qui n'était peut-être qu'illusions de fin de dîner, méritait tant de hâte. Car il existe des femmes qui, lorsqu'elles vous regardent, semblent se donner à vous dans le premier instant;

LE ROI DE FER

123

mais c'est leur air naturel; elles regardent un meuble, un arbre, de la même façon et, finalement, ne donnent rien du tout...

Guccio n'aperçut pas Marie sur la place de Neauphle. Il jeta un coup d'oeil sur les rues avoisinantes, entra dans l'église, n'y resta que le temps d'un signe de croix, puis se rendit au comptoir. Là, il accusa les commis de l'avoir mal renseigné. Les Cressay étaient gens de qualité, tout à fait honorables et solvables. Il fallait prolonger leur créance. Quant au prévôt, c'était une franche canaille... Tout en parlant, Guccio ne cessait de regarder par la fenêtre. Les employés hochaient la tête en contemplant ce jeune fou qui se déjugeait du lendemain sur la veille, et ils pensaient que ce serait grande pitié si la banque lui tombait tout à fait entre les mains. - Il se peut que je revienne assez souvent ; ce comptoir a besoin d'être surveillé, leur dit-il en guise d'adieu.

Il sauta en selle, et les cailloux volèrent sous les fers de son cheval. " Sans doute a-t-elle emprunté un sentier de raccourci, se disait-il. Je la rejoindrai au château, mais il sera malaisé de la voir seule... "

Peu après la sortie du bourg, il distingua une silhouette qui se hâtait vers Cressay, et il reconnut Marie. Alors, brusquement, il entendit que les oiseaux chantaient, il découvrit que le soleil brillait, qu'on était en avril, et que de petites feuilles tendres couvraient les arbres. A cause de cette robe qui avançait entre deux prairies, le printemps, auquel Guccio depuis trois jours n'avait pas accordé attention, venait de lui apparaître.

Il ralentit son cheval en arrivant à la hauteur de Marie. Elle le regarda, pas tellement surprise de sa présence, mais comme si elle venait de recevoir le plus beau cadeau du monde. La marche lui avait coloré le visage, et Guccio reconnut qu'elle était plus belle encore qu'il n'en avait jugé la veille.

Il s'offrit à l'emmener en croupe. Elle sourit pour acquiescer, et ses lèvres de nouveau s'entrouvrirent comme un fruit. Guccio fit ranger son cheval contre le talus, et se pencha, présentant à Marie son bras et son épaule. La jeune fille était légère; elle se hissa lestement, et ils partirent au pas. Un moment ils allèrent en silence. La parole manquait à Guccio. Ce hâbleur, soudain, ne trouvait rien à dire.

Il sentit que Marie osait à peine se tenir à lui. Il lui demanda si elle était accoutumée à aller ainsi à cheval.

- Avec mon père ou mes frères... seulement, répondit-elle. Jamais encore elle n'avait cheminé de la sorte, flanc contre dos, avec un étranger. Elle s'enhardit un peu et assura mieux son étreinte. - Êtes-vous en hâte de rentrer? demanda-t-il. Elle ne répondit pas, et il engagea son cheval dans un sentier de traverse.

124

LES ROIS MAUDITS

- Votre pays est beau, reprit-il après un nouveau silence; aussi beau que ma Toscane. Ce n'était pas seulement compliment d'amoureux. Guccio découvrait avec ravissement la douceur de l'Ile-de-France, ses collines, brodées de forêts, ses horizons bleutés, ses rideaux de peupliers partageant de grasses prairies, et le vert plus laiteux, plus fragile des seigles récemment levés, et ses haies d'aubépine où s'ouvraient des bourgeons gommeux. Quelles étaient ces tours qu'on apercevait au lointain, noyées dans une brume légère, vers le couchant? Marie eu beaucoup de peine à répondre que c'étaient les tours de Montfort-l'Amaury. Elle éprouvait un mélange d'angoisse et de bonheur qui l'empêchait de parler, qui l'empêchait de penser. Où conduisait ce sentier? Elle ne le savait plus. Vers quoi la menait ce cavalier? Elle ne le savait pas davantage. Elle obéissait à quelque chose qui n'avait pas encore de nom, qui était plus fort que la crainte de l'inconnu, plus fort que les préceptes enseignés et les mises en garde des confesseurs. Elle se sentait livrée entièrement à une volonté étrangère. Ses mains se crispaient un peu plus sur ce manteau, sur ce dos d'homme qui constituait en l'instant, au milieu du chavirement de tout, la seule certitude de l'univers.

Le cheval qui allait, rênes longues, s'arrêta de lui-même pour manger une jeune pousse. Guccio descendit, prit Marie dans ses bras et la posa sur le sol. Mais il ne la lâcha point et garda les mains autour de sa taille, qu'il s'étonna de trouver si étroite et si mince. La jeune fille demeurait sans bouger, prisonnière, inquiète, mais consentante, entre ces doigts qui l'enserraient. Guccio sentit qu'il fallait parler; et ce furent les paroles italiennes pour exprimer l'amour qui lui vinrent aux lèvres :

- Ti voglio bene, ti voglio tanto bene.

Elle parut les comprendre, tellement la voix suffisait à en donner le sens. A contempler ainsi Marie, sous le soleil, Guccio vit que les cils de la jeune fille n'étaient pas dorés comme il l'avait cru, ni ses cheveux vraiment blonds. Elle était une châtaine à reflets roux, avec une carnation de blonde et de grands yeux bleu foncé, largement dessinés sous le sourcil. D'où venait alors cet éclat doré qui émanait d'elle? D'instant en instant, Marie devenait pour Guccio plus exacte, plus réelle, et elle était parfaitement belle dans cette réalité. Il l'étreignit plus étroitement, glissa la main lentement, doucement le long de la hanche, puis du corsage, continuant d'apprendre la vérité de ce corps. - Non... murmura-t-elle éloignant cette main. Mais comme si elle craignait de le décevoir, elle renversa un peu le visage vers le sien. Elle avait entrouvert les lèvres, et ses yeux étaient LE ROI DE FER

125

clos. Guccio se pencha vers cette bouche, vers ce beau fruit qu'il convoitait tant. Et ils restèrent ainsi de longues secondes, parmi le pépiement des oiseaux, les lointains aboiements des chiens, et toute la grande respiration de la nature qui semblait soulever la terre sous leurs pieds. Quand leurs lèvres se furent séparées, Guccio remarqua le tronc verdâtre et tordu d'un gros pommier qui croissait là, et cet arbre lui parut étonnamment beau et vivant, comme il n'en avait jamais vu de pareil jusqu'à ce jour. Une pie sautillait dans le seigle nouveau; et le garçon des villes demeurait tout surpris de ce baiser en plein champ.

- Vous êtes venu ; vous êtes enfin venu, murmura Marie. On eût dit qu'elle l'attendait depuis le fond des âges, depuis le fond des nuits. Elle ne le quittait plus du regard. Il voulut reprendre sa bouche, mais cette fois elle refusa.

- Non, il faut retourner, dit-elle.

Elle avait la certitude que l'amour était apparu dans sa vie, et pour l'instant elle était comblée. Elle ne souhaitait rien de plus.

Quand elle fut de nouveau assise sur le cheval, derrière Guccio, elle passa les bras autour de la poitrine du jeune Siennois, posa la tête contre son épaule, et se laissa aller ainsi, au rythme de la monture, liée à l'homme que Dieu lui avait envoyé.

Elle avait le goût du miracle et le sens de l'absolu. Pas un instant elle n'imagina que Guccio pût être dans une disposition d'âme différente de la sienne, ni que le baiser qu'ils avaient échangé pût avoir pour lui une signification moins grave que celle qu'elle y attachait. Elle ne se redressa, et ne reprit le maintien qui convenait, que lorsque les toits de Cressay apparurent dans le val.

Les deux frères étaient rentrés de la chasse. Dame Éliabel vit sans plaisir Marie revenir en compagnie de Guccio. Quoi qu'ils fissent pour ne rien laisser paraître, les jeunes gens avaient un air de bonheur qui donna du dépit à la grasse châtelaine et lui inspira des pensées de sévérité envers sa fille. Mais elle n'osa aucune remarque en présence du jeune banquier. - J'ai fait rencontre de damoiselle Marie, et lui ai demandé de me montrer les alentours de votre domaine, dit Guccio. C'est belle terre que vous possédez.

Puis il ajouta:

- J'ai ordonné qu'on reporte votre créance à l'an prochain; mon oncle, j'espère, m'approuvera. Peut-on rien refuser à si noble dame !

Alors dame Éliabel gloussa et prit un air de discret triomphe. On fit à Guccio force remerciements ; pourtant, quand il annonça qu'il allait repartir, on n'insista pas trop pour le garder. Il était bien charmant cavalier, ce jeune Lombard, et il avait rendu grand service... mais on ne le connaissait guère, après tout. La créance était prolongée, 1

126

LES ROIS MAUDITS

c'était l'essentiel. Dame Éliabel n'aurait pas de mal à se persuader que ses charmes y avaient aidé. La seule personne qui désirait vraiment que Guccio restât ne pouvait ni n'osait rien dire. Pour dissiper la vague gêne qui s'installait, on força Guccio d'emporter un quartier du chevreuil que les frères avaient tué, et on lui fit promettre de revenir. Il promit, en regardant Marie. - Pour les intérêts de la créance, je reviendrai, soyez certains, dit-il d'un ton jovial qui voulait donner le change.

Son bagage bouclé, il se remit en selle.

Le voyant s'éloigner en descendant vers la Mauldre, madame de Cressay eut un fort soupir et déclara à ses fils, moins pour eux que pour donner du fil à ses illusions : - Mes enfants, votre mère sait encore parler aux damoiseaux. J'ai fait bonne manouvre avec celui-là, et vous l'eussiez trouvé plus âpre si je ne l'avais point pris à part. De peur de se trahir, Marie était déjà rentrée dans la maison. Sur la route de Paris, Guccio, galopant, se considérait comme un séducteur irrésistible qui n'avait qu'à paraître dans les châteaux pour y moissonner les cours. L'image de Marie dans le clos des pommiers, auprès de la rivière, ne le quittait pas. Et il se promettait de revenir à Neauphle, très vite, dans quelques jours peut-être...

Il arriva pour le souper rue des Lombards et, jusqu'à une heure avancée, s'entretint avec son oncle Tolomei. Celui-ci accepta sans peine les explications que Guccio lui donna au sujet de la créance ; il avait d'autres soucis en tête. Mais il parut s'intéresser spécialement aux agissements du prévôt Portefruit.

Toute la nuit, Guccio eut l'impression que Marie habitait son sommeil. Le lendemain il y pensait déjà un peu moins.

Il connaissait, à Paris, deux femmes de marchands, jolies bourgeoises de vingt ans, qui ne lui étaient pas cruelles. Au bout de quelques jours, il avait oublié sa conquête de Neauphle. Mais les destins se forment lentement et nul ne sait, parmi tous nos actes semés au hasard, lesquels germeront pour s'épanouir, comme des arbres. Nul ne pouvait imaginer que le baiser échangé au bord de la Mauldre conduirait la belle Marie jusqu'au berceau d'un roi. A Cressay, Marie commençait d'attendre.

VI LA ROUTE DE CLERMONT

Vingt jours plus tard, la petite cité de Clermont-de-1'Oise connaissait une animation fort inhabituelle. Des portes jusqu'au château royal, de l'église à la prévôté, il y avait grand mouvement de peuple. On se bousculait dans les rues et dans les tavernes, avec une rumeur joyeuse, et les tentures de procession flottaient aux fenêtres. Car les crieurs publics avaient annoncé, tôt le matin, que Monseigneur de Poitiers, second fils du roi, et son oncle, Monseigneur de Valois, venaient accueillir, au nom du souverain, leur sour et nièce, la reine Isabelle d'Angleterre.

Celle-ci, débarquée trois jours plus tôt sur le sol de France, faisait route à travers la Picardie. Elle avait quitté Amiens le matin; si tout allait bien, elle parviendrait à Clermont en fin d'après-midi. Elle y dormirait et, le lendemain, son escorte d'Angleterre jointe à celle de France, elle se rendrait au château de Maubuisson, près Pontoise, où son père, Philippe le Bel, l'attendait. Peu avant vêpres, prévenus de l'approche des princes français, le prévôt, le capitaine de ville et les échevins passèrent la porte de Paris pour présenter les clefs. Philippe de Poitiers et Charles de Valois, qui chevauchaient en tête, reçurent leur bienvenue et pénétrèrent dans Clermont. Derrière eux s'avançaient plus de cent gentilshommes, écuyers, valets et gens d'armes, dont les chevaux soulevaient grande poussière.

Une tête dominait toutes les autres, celle de Robert d'Artois. A cavalier géant, monture géante. Ce colossal seigneur, assis sur un énorme percheron rouan, et portant bottes rouges, manteau rouge, cotte d'armes de soie rouge, attirait forcément les regards. Alors que, chez maint cavalier, la fatigue était visible, lui restait droit en selle comme s'il venait juste d'y monter. En vérité, depuis le départ de Pontoise, Robert d'Artois avait, pour 128

LES ROIS MAUDITS

se soutenir et se rafraîchir, le sentiment aigu de la vengeance. Il était seul à savoir le but véritable du voyage de la jeune reine d'Angleterre, seul à en deviner les développements. Et il en tirait d'avance une jouissance âpre et secrète.

Pendant tout le trajet, il n'avait cessé de surveiller Gautier et Philippe d'Aunay qui faisaient partie du cortège, le premier comme écuyer de la maison de Poitiers, et le cadet comme écuyer de celle de Valois. Les deux jeunes gens étaient ravis du déplacement et de tout ce train royal. Pour mieux briller, ils avaient, dans leur innocence et leur vanité, accroché sur leurs vêtements d'apparat les belles aumônières données par leurs maîtresses. En voyant ces objets étinceler à leurs ceintures, Robert d'Artois sentit passer dans sa poitrine les ondes d'une énorme joie cruelle, et il eut peine à s'empêcher de rire. " Allez, mes gentillets, mes oisons, mes coquebins, se disait-il, souriez donc en pensant aux beaux seins de vos dames. Pensez-y bien, car vous n'y toucherez plus guère; et respirez le jour qu'il fait, car je crois fort que vous n'en aurez plus beaucoup d'autres. " En même temps, gros tigre jouant, griffes rentrées, avec sa proie, il adressait aux frères d'Aunay des saluts cordiaux ou leur lançait quelque joyeuseté sonore. Depuis qu'il les avait sauvés du faux guet-apens de la tour de Nesle, les deux garçons se considéraient comme ses obligés et se sentaient tenus de lui témoigner de l'amitié. Quand le cortège s'arrêta ils invitèrent d'Artois à vider en leur compagnie un broc de vin gris, sur le seuil d'une auberge.

- A vos amours, leur dit-il en levant son gobelet. Et gardez bien le goût de ce petit vin. Dans la grand-rue coulait une foule dense, qui ralentissait l'avance des chevaux. La brise agitait légèrement les draperies multicolores qui ornaient les fenêtres. Un chevaucheur arriva au galop, annonçant que le train de la reine d'Angleterre était en vue ; aussitôt se refit un grand branle-bas. - Pressez nos gens, cria Philippe de Poitiers à Gautier d'Aunay. Puis, se tournant vers Charles de Valois :

- Nous sommes à l'heure qu'il faut, mon oncle.

Charles de Valois, tout de bleu vêtu, et un peu congestionné par la fatigue, se contenta d'incliner la tête. Il se serait bien passé de cette chevauchée; son humeur était morose. Le cortège avança sur la route d'Amiens.

Robert d'Artois s'approcha des princes et se mit au botte à botte avec Valois. Bien que dépossédé de l'héritage d'Artois, Robert n'en était pas moins cousin du roi, et sa place était sur le rang des premières couronnes de France. Regardant la main gantée de Philippe de Poitiers fermée sur les rênes de son cheval noir, Robert pensait : " C'est pour

LE ROI DE FER

129

toi, mon maigre cousin, c'est pour te donner la Comté-Franche que l'on m'a ôté mon Artois. Mais avant que demain soit achevé, tu vas recevoir une blessure dont ni l'honneur ni la fortune d'un homme ne se remettent aisément. "

Philippe, comte de Poitiers et mari de Jeanne de Bourgogne, était âgé de vingt et un ans. Par le physique autant que par la manière d'être, il différait du reste de la famille royale. Il n'avait pas la beauté majestueuse et froide de son père, ni le turbulent embonpoint de son oncle. Il tenait de sa mère, la Navarraise. Long de visage, de corps et de membres, très grand, ses gestes étaient toujours mesurés, sa voix précise, un peu sèche; tout en lui, le regard, la simplicité du vêtement, la courtoisie contrôlée dé ses propos, disait une nature réfléchie, décidée, où la tête l'emportait sur les impulsions du cour. Il était déjà dans le royaume une force avec laquelle il fallait compter. La rencontre des deux cortèges se fit à une demi-lieue de Clermont. Quatre hérauts de la maison de France, groupés au milieu du chemin, levèrent leurs longues trompettes et lancèrent quelques sonneries graves. Les sonneurs anglais répondirent en soufflant dans des instruments semblables, mais d'une tonalité plus aiguë. Les princes s'avancèrent, et la reine Isabelle, mince et droite sur sa haquenée blanche, reçut la brève bienvenue que lui adressa son frère, Philippe de Poitiers. Charles de Valois vint ensuite baiser la main de sa nièce ; puis ce fut le tour du comte d'Artois qui, dans la grande inclinaison de tête et le regard qu'il adressa à la jeune reine, sut assurer celle-ci qu'il n'y avait ni obstacle ni imprévu dans le déroulement de leur machination. Pendant que s'échangeaient compliments, questions et nouvelles, les deux escortes attendaient et s'observaient. Les chevaliers français jugeaient les costumes des Anglais. Ceux-ci, immobiles et dignes, le soleil dans l'oil, portaient avec fierté, brodées sur leur cotte, les armes d'Angleterre ; encore qu'ils fussent, pour la plupart, français d'origine et de nom, on les sentait soucieux de faire belle figure en terre étrangère17.

De la grande litière bleu et or qui suivait la reine, s'éleva un cri d'enfant. - Ma sour, dit Philippe, vous avez donc amené derechef notre petit neveu en ce voyage? N'est-ce pas bien éprouvant pour un enfant d'un si jeune âge?

- Je n'aurais garde de le laisser à Londres sans moi, répondit Isabelle. Philippe de Poitiers et Charles de Valois lui demandèrent quel était le but de sa venue ; elle leur déclara simplement qu'elle voulait voir son père, et ils comprirent qu'ils n'en sauraient pas plus, au moins pour l'instant.

130

LES ROIS MAUDITS

Un peu lassée par la longueur de l'étape, elle descendit de sa jument blanche, et prit place dans la grande litière portée par deux mules caparaçonnées de velours. Les escortes se remirent en marche vers Clermont.

Profitant de ce que Poitiers et Valois reprenaient la tête du cortège, d'Artois poussa son cheval auprès de la litière.

- Vous êtes plus belle à chaque fois qu'on vous voit, ma cousine, lui dit-il. - Ne mentez point. Je ne puis certes être belle après une semaine de chemin et de poussière, répondit la reine.

- Quand on vous a aimée de souvenir pendant de longues semaines, on ne voit point la poussière, on ne voit que vos yeux.

Isabelle se renfonça un peu dans les coussins. De nouveau, elle se sentait reprise de cette singulière faiblesse qui l'avait saisie à Westminster en face de Robert. " Est-il donc vrai qu'il m'aime, pensait-elle, ou bien seulement me fait-il compliments comme il en doit faire à toute femme?" Entre les rideaux de la litière, elle voyait au flanc du cheval pommelé l'immense botte rouge et l'éperon doré; elle voyait cette cuisse de géant dont les muscles roulaient contre l'arçon de la selle ; et elle se demandait si, chaque fois qu'elle se trouverait en présence de cet homme, elle éprouverait ce même trouble, ce même désir d'abandon... Elle fit effort pour se dominer. Elle n'était point là pour elle-même.

- Mon cousin, dit-elle, profitons de ce que nous pouvons parler, et mettez-moi au fait de ce que vous avez à m'apprendre.

Rapidement, et feignant de lui commenter le paysage, il lui raconta ce qu'il savait et ce qu'il avait fait, la surveillance dont il avait entouré les princesses royales, le guet-apens de la tour de Nesle. - Quels sont ces hommes qui déshonorent la couronne de France? demanda Isabelle. - Ils marchent à vingt pas des vous. Ils sont de l'escorte qui vous fait conduite. Et il donna les renseignements essentiels sur les frères d'Aunay, leurs fiefs, leur parenté, leurs alliances.

- Je veux les voir, dit Isabelle.

A grands signes, d'Artois appela les deux jeunes gens.

- La reine vous a remarqués, dit-il en leur faisant un gros clin d'oeil. Les visages des deux garçons s'épanouirent d'orgueil et de plaisir. D'Artois les poussa vers la litière, comme s'il était en train de faire leur fortune, et tandis qu'ils saluaient plus bas que l'encolure de leurs montures, il dit, jouant la jovialité: - Madame, voici messires Gautier et Philippe d'Aunay, les plus loyaux écuyers de votre frère et de votre oncle. Je les recommande à votre bienveillance. Ils sont un peu mes protégés. Isabelle examina froidement les deux jeunes hommes, se demandant LE ROI DE FER

131

ce qu'ils avaient dans le visage et l'allure qui pût détourner de leur devoir des filles de roi. Ils étaient beaux, à coup sûr, et la beauté des hommes gênait toujours un peu Isabelle. Soudain, elle aperçut les aumônières à la ceinture des deux cavaliers, et ses yeux aussitôt cherchèrent ceux de Robert. Ce dernier eut un bref sourire.

Désormais il pouvait rentrer dans l'ombre. Il n'aurait même pas à assumer devant la cour le rôle déplaisant de délateur. " Beau labeur, Robert, beau labeur ", se disait-il.

Les frères d'Aunay, la tête pleine de rêves, allèrent reprendre leur place daris le défilé. Les cloches de toutes les églises de Clermont, de toutes les chapelles, de tous les couvents, sonnaient à la volée, et, de la petite ville en liesse, montaient déjà de longues clameurs de bienvenue vers cette reine de vingt-deux ans qui apportait à la cour de France le plus surprenant des malheurs.

VII TEL PÈRE, TELLE FILLE

Un chandelier d'argent niellé, sommé d'un gros cierge entouré d'une couronne de chandelles, éclairait sur la table la liasse de parchemins dont le roi venait d'achever l'examen. De l'autre côté des fenêtres, le parc se dissolvait dans le crépuscule ; Isabelle, le visage tourné vers la nuit, regardait l'ombre prendre les arbres un à un.

Depuis Blanche de Castille, Maubuisson, aux abords de Pontoise, était demeure royale et Philippe le Bel en avait fait l'une de ses résidences habituelles. Il avait du goût pour ce domaine silencieux, clos de hautes murailles, pour son parc, et pour son abbaye où des sours bénédictines menaient une vie paisible rythmée par les offices religieux. Le château lui-même n'était pas grand; mais Philippe le Bel en appréciait le calme.

- C'est là que je prends conseil de moi, avait-il déclaré un jour. Il y habitait avec sa famille et une cour réduite.

Isabelle était arrivée l'après-midi, au terme de son voyage. Elle avait abordé ses trois belles-sours, Marguerite, Jeanne et Blanche, avec un visage parfaitement souriant, et répondu d'un ton de circonstance à leurs paroles d'accueil.

Le souper avait été bref. Et maintenant Isabelle était enfermée tête à tête avec son père dans la pièce où il aimait à s'isoler. Le roi Philippe l'observait de ce regard glacé dont il contemplait toute créature humaine, fût-ce sa propre enfant. Il attendait qu'elle parlât ; elle n'osait pas. " Je vais lui faire tant de mal ", pensait-elle. Et soudain, à cause de cette présence, de ce parc, de ces arbres, de ce silence, il vint à Isabelle une grande bouffée de souvenirs d'enfance, en même temps que de pitié pour elle-même.

Continuer : partie 6 sur 9