Les Rois Maudits

Maurice Druon · Chapitre 4 sur 11 · partie 1/8

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Les Rois Maudits

Prologue

Ce chapitre est long, il est donc découpé en 8 parties.

Philippe le Bel avait laissé la France en situation de première nation du monde occidental. Sans recourir aux guerres de conquête, mais par négociations, mariages et transactions, il avait largement accru le territoire, en même temps qu'il s'était constamment appliqué à centraliser et renforcer l'État. Toutefois les institutions administratives, financières, militaires, politiques, dont il avait voulu doter le royaume et qui, relativement à l'époque, apparaissaient souvent comme révolutionnaires, n'étaient pas suffisamment ancrées dans les mours et l'Histoire pour pouvoir se perpétuer sans l'intervention personnelle d'un monarque fort. Six mois après le décès du Roi de fer, la plupart de ses réformes semblaient déjà vouées à la disparition, et ses efforts à l'oubli.

Son fils et successeur, Louis X Hutin, brouillon, médiocre, incompétent, et dès le premier jour de règne dépassé par sa tâche, s'était facilement déchargé des soins du pouvoir sur son oncle Charles de Valois, bon capitaine, mais détestable gouvernant, dont les turbulentes ambitions, longtemps tournées vers la vaine recherche d'un trône, trouvaient enfin à s'employer. Les ministres bourgeois, qui avaient fait la force du règne précédent, venaient d'être emprisonnés, et le corps du plus remarquable d'entre eux, Enguerrand de Marigny, ancien recteur général du royaume, pourrissait aux fourches du gibet de Montfaucon.

La réaction triomphait; les ligues baronniales semaient le désordre dans les provinces et tenaient en échec l'autorité royale. Les grands seigneurs, Charles de Valois le premier, fabriquaient leur propre monnaie qu'ils faisaient circuler pour leur profit personnel. L'administration, cessant d'être contrôlée, pillait pour son compte, et le Trésor était à sec.

Une récolte désastreuse, suivie d'un hiver exceptionnellement rigoureux, avait provoqué la famine. La mortalité croissait.

Pendant ce temps, Louis Hutin se préoccupait surtout de réparer son honneur conjugal et d'effacer, s'il était possible, le scandale de la tour de Nesle.

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Faute d'un pape, que le conclave ne parvenait pas à élire, et qui aurait pu prononcer l'annulation du lien, le jeune roi de France, afin de pouvoir se remarier, avait fait étrangler sa femme, Marguerite de Bourgogne, dans la prison de Château-Gaillard. Il devenait libre ainsi d'épouser le belle princesse d'Anjou-Sicile que Charles de Valois lui avait choisie, et avec laquelle il imaginait partager les félicités d'un long règne. PREMIERE PARTIE

LA FRANCE ATTEND UNE REINE

I

ADIEU À NAPLES

Debout, dans sa robe toute blanche, à l'une des fenêtres de l'énorme Château-Neuf, d'où la vue dominait le port et la baie de Naples, la vieille reine-mère Marie de Hongrie regardait un vaisseau en train d'appareiller. Essuyant d'un doigt rêche le pleur qui mouillait sa paupière sans cils, elle murmura :

- Allons, maintenant je peux mourir.

Elle avait bien rempli sa vie. Fille de roi, femme de roi, mère et grand-mère de rois, elle avait affermi sa descendance sur les trônes d'Europe méridionale et centrale. Tous ses fils survivants étaient rois, ou ducs souverains. Deux de ses filles étaient reines. Sa fécondité avait été un instrument de puissance pour les Anjou-Sicile, cette branche cadette de l'arbre capétien, et qui prenait tournure de devenir aussi grosse que le tronc.

Si Marie de Hongrie avait déjà perdu six de ses enfants, au moins avait-elle la consolation que l'un d'eux, entré dans les ordres, fût en voie d'être canonisé. Elle serait la mère d'un saint. Comme si les royaumes de ce monde étaient devenus trop étroits pour cette tentaculaire famille, la vieille reine avait poussé sa progéniture jusque dans le royaume des cieux. A soixante-dix ans passés, il ne lui restait plus qu'à assurer l'avenir d'une de ses petites-filles, Clémence, l'orpheline. C'était désormais chose faite.

Le gros vaisseau qui, dans le port, levait l'ancre, ce 1er juin 1315, par un soleil éclatant, représentait tout à la fois, aux yeux de la reine-mère de Naples, le triomphe de sa politique et la mélancolie des choses achevées.

Car pour sa bien-aimée Clémence, pour cette princesse de vingt-deux ans sans aucune dot territoriale et riche seulement de sa réputation de beauté et de vertu, elle avait négocié la plus haute alliance, le plus

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prestigieux mariage. Clémence allait être reine de France Ainsi, la moins pourvue de toutes les princesses d'Anjou recevait le plus puissant des royaumes et devenait suzeraine de toute sa parenté C'était là comme une illustration des enseignements évangéhques Certes, on disait que le jeune roi de France, Louis le Dixième, n'était pas trop avenant de visage, ni des mieux doués quant au caractère.

" Eh quoi ' mon époux, que Dieu l'absolve, était boiteux et je ne m'en suis pas mal accommodée, pensait Marie de Hongrie D'abord, on n'est pas reine pour être heureuse " On s'étonnait également, à mots couverts, que la reine Marguerite fût morte dans sa prison, avec tant d'à-propos, alors que le roi Louis se trouvait en peine à obtenir l'annulation du mariage Mais fallait-il ouvrir l'oreille à toutes les médisances9 Marie de Hongrie était peu portée à la pitié envers une femme, une reine surtout, qui avait trahi les engagements conjugaux. Elle ne voyait rien de surprenant à ce que le châtiment de Dieu se fût naturellement abattu sur la scandaleuse Marguerite

"Ma belle Clémence remettra la vertu en honneur à la cour de Pans ", se dit-elle encore En guise d'adieu, elle fit, de sa main grise, un signe de croix à travers la lumière, puis, le visage secoué de tics sous son voile immaculé et sa mince couronne, le pas raide, mais encore décidé, elle alla s'enfermer dans sa chapelle pour y remercier le ciel de l'avoir aidée à accomplir sa longue mission royale, et pour offrir au Seigneur la grande souffrance des femmes qui ont fini leur temps Cependant, le San Giovanni, énorme nef ronde, à la coque blanche et or, arborant aux cornes de sa mâture les flammes d'Anjou, de Hongrie et de France, commençait à manouvrer pour s'éloigner du bord

Le capitaine et son équipage avaient juré sur l'Évangile de défendre leurs passagers contre la tempête, les pirates barbaresques et tous les périls de la navigation La statue de saint Jean-Baptiste, protecteur du navire, étincelait à la proue sous les rayons du soleil Dans les châtelets à créneaux, à mi-hauteur des mâts, cent hommes d'armes, guetteurs, archers, lanceurs de pierres, se tenaient prêts à repousser les attaques des écumeurs de mer s'il en survenait Les cales regorgeaient de vivres, les amphores d'huile et de vin étaient plantées dans le sable du lest, où l'on avait également enfoncé des centaines d'oeufs pour qu'ils se conservassent frais Les grands coffres bardés de fer qui contenaient les robes de soie, les bijoux, les objets d'orfèvrerie et tous les cadeaux de noce de la princesse s'empilaient contre les parois de Tescandolat, vaste chambre ménagée entre le maître-mât et la poupe, et où dormiraient, sur des tapis d'Orient, les gentilshommes et chevaliers d'escorte

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Les Napolitains s'étaient massés sur les quais pour voir partir ce qui leur semblait être le vaisseau du bonheur. Des femmes élevaient leurs enfants à, bout de bras. Dans cette foule, bruyante et familière ainsi que le peuple de Naples le fut toujours, on entendait crier: - Guarda com'è bellal

- Addio Donna Clemenza! Siatefelice!

- Che Dio la benedica la nostra pnncipessa!

- Non Vi dimenticate di noi! *

Car Donna Clemenza, pour les Napolitains, était environnée d'une sorte de légende. On se souvenait de son père, le beau Carlo-Martello, héritier de Naples et de Hongrie, ami des poètes et en particulier de Dante, prince érudit, musicien, excellant aux armes, qui parcourait la péninsule, suivi de deux cents gentilshommes français, provençaux et italiens, tous vêtus comme lui par moitié d'écarlate et de vert sombre, et montés sur des chevaux harnachés d'argent. On le disait fils de Vénus, car il possédait " les cinq dons qui invitent à l'amour, et qui sont la santé, la beauté, l'opulence, le loisir, la jeunesse". Il avait été foudroyé par la peste, à vingt-quatre ans ; sa femme, une Habsbourg, était morte en apprenant la nouvelle, fournissant un mythe tragique à l'imagination populaire.

Naples avait reporté sa tendresse sur Clémence qui, en grandissant, reproduisait les traits de son père. Cette orpheline royale était bénie des quartiers pauvres où elle allait elle-même distribuer l'aumône. Les peintres de l'École giottesque se plaisaient à reproduire en leurs fresques son visage clair, ses cheveux d'or, ses longues mains effilées.

Du haut de la plate-forme crénelée qui formait le toit du château d'arrière, à trente pieds au-dessus des eaux, la fiancée du roi de France jetait un dernier regard sur le paysage de son enfance, sur le vieux château de l'Ouf où elle était née, sur le Château-Neuf, le Maschio Angioino, où elle avait grandi, sur cette foule grouillante qui lui lançait des baisers, sur toute cette ville éclatante, poussiéreuse et sublime.

"Merci, Madame ma grand-mère", pensait-elle, les yeux tournés vers la fenêtre où venait de disparaître la silhouette de Marie de Hongrie " Je ne vous reverrai sans doute jamais. Merci d'avoir tant fait pour moi. Je me désolais, à vingt-deux ans atteints, d'être encore sans mari ; je n'attendais plus d'en trouver un, et m'apprêtais à entrer au couvent. C'était vous qui aviez raison de m'imposer patience. Voici que je vais être reine de ce vaste royaume qu'arrosent quatre fleuves et que baignent trois mers. Mon cousin le roi d'Angleterre, ma tante de - Regarde comme elle est belle '

- Adieu Madame Clémence, soyez heureuse '

- Que Dieu bénisse notre princesse '

- Ne nous oubliez pas '

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Majorque, mon parent de Bohême, ma sour la dauphine de Vienne, et même mon oncle Robert, qui règne ici et dont jusqu'à ce jour je n'étais que la sujette, vont devenir mes vassaux pour les terres qu'ils possèdent en France, ou les liens qu'ils ont avec cette couronne. Mais n'est-ce pas trop lourd pour moi?"

Elle éprouvait à la fois l'exaltation de la joie, l'angoisse de l'inconnu, et le trouble qui saisit l'âme aux changements irrévocables de la destinée, même lorsqu'ils dépassent les rêves. - Votre peuple montre qu'il vous aime fort, Madame, dit un gros homme à côté d'elle. Mais je gage que le peuple de France va vite vous aimer autant, et qu'à seulement vous voir, il va vous faire un accueil tout pareil à cet adieu.

- Ah ! vous serez toujours mon ami, messire de Bouville, répondit Clémence avec chaleur. Elle avait besoin de répandre sa félicité autour d'elle et d'en remercier chacun. Le comte de Bouville, envoyé du roi Louis X, et qui avait conduit les négociations, était revenu à Naples voici deux semaines pour chercher la princesse et l'accompagner en France. - Et vous aussi, signor Baglioni, vous êtes bien mon ami, ajouta-t-elle en se tournant vers le jeune Toscan qui servait de secrétaire à Bouville et tenait les écus de l'expédition, prêtés par les banques italiennes.

Le jeune homme s'inclina sous le compliment.

Certes, tout le monde était heureux, ce matin-là. Hugues de Bouville, suant un peu sous la chaleur de juin et rejetant derrière les oreilles ses mèches noires et blanches, se sentait tout aise et tout fier d'avoir rempli sa mission et d'amener à son roi une si splendide épouse. Guccio Baglioni rêvait à la belle Marie de Cressay, sa secrète fiancée, pour laquelle il rapportait un plein coffre de soieries et de parures brodées. Il n'était pas certain d'avoir eu raison de demander à son oncle Tolomei la direction du comptoir de banque de Neauphle-le-Vieux. Devait-il se contenter d'un si petit établissement?

" Bah ! ce n'est qu'un début ; je pourrai vite changer de position, et d'ailleurs, je passerai le plus clair de mon temps à Paris. " Assuré de la protection de la nouvelle souveraine, il n'envisageait pas de limites à son ascension. Il voyait déjà Marie dame de parage de la reine et s'imaginait lui-même, dans peu de mois, recevant une charge dans la maison royale... Le poing sur la dague, le menton levé, Guccio regardait Naples se déployer devant lui dans le soleil. Dix galères firent escorte au navire jusqu'à la haute mer; les Napolitains virent s'éloigner, diminuer, ce château fort tout blanc qui avançait sur les eaux. II

LA TEMPÊTE

A quelques jours de là, le San Giovanni n'était plus qu'une carcasse gémissante et à demi démâtée, fuyant sous les rafales, roulant dans des vagues énormes, et que son capitaine essayait de maintenir à flot dans la direction supposée des côtes de France. Le navire avait rencontré, à hauteur de la Corse, une de ces tempêtes, violentes autant que soudaines, qui ravagent parfois la Méditerranée. Il avait perdu six ancres en cherchant à mouiller contre le vent, le long des rivages de l'île d'Elbe, et peu s'en était fallu qu'il n'eût été jeté aux rochers. Et puis la course avait repris, entre des murailles d'eau. Un jour, une nuit, un jour encore de cette navigation en enfer. Plusieurs matelots avaient été blessés en amenant ce qui restait de toile. Les châtelets de guet s'étaient effondrés avec tout le chargement de pierres destiné aux pirates barbaresques. On avait dû ouvrir à coups de hache l'escandolat pour délivrer les chevaliers napolitains emprisonnés par la chute du grand mât. Tous les coffres à robes et à bijoux, toute l'orfèvrerie de la princesse, tous ses présents de noce avaient été balayés par la mer. L'infirmerie du barbier-chirurgien, dans le château d'avant, regorgeait de malades et d'estropiés. L'aumônier ne pouvait même plus célébrer sa "messe aride", car ciboire, calice, livres et ornements avaient été emportés par une lame * l. Agrippé à un cordage, le crucifix en main, il écoutait des confessions hâtives et distribuait les absolutions.

L'aiguille aimantée ne servait plus à rien, car elle était ballottée en tous sens sur le peu d'eau qui restait dans le vase où elle flottait. Le capitaine, un Latin véhément, avait déchiré sa robe jusqu'au ventre, en

* Les numéros dans le texte renvoient aux " Notes historiques ", page 589. Le lecteur trouvera en fin de volume le " Répertoire biographique " des personnages. 430

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signe de désolation, et on l'entendait hurler, entre deux commandements : " Seigneur, aide-moi ! " II n'en semblait pas moins connaître son affaire et cherchait à se tirer au mieux du pire ; il avait fait sortir les rames, si longues et si lourdes qu'il fallait sept hommes cramponnés à chacune pour les manouvrer, et appelé douze matelots auprès de lui pour peser, six de chaque côté, sur la barre de gourvernail. Le comte de Bouville pourtant s'en était pris à lui, dans un mouvement d'humeur, au début de la bourrasque.

- Eh! maître marinier, est-ce ainsi qu'on secoue la princesse promise au roi mon maître? Votre nef est mal chargée, pour que nous roulions autant, et vous ne savez point naviguer ! Si vous ne vous hâtez de faire mieux, je vous traduirai à l'arrivée devant les prud'hommes du roi de France, et vous irez apprendre la mer sur un banc de galère...

Mais cette colère était vite tombée. L'ancien grand chambellan avait soudain vomi sur les tapis d'Orient, imité en cela d'ailleurs par la presque totalité de l'escorte. La face blême, et trempé d'embruns des cheveux jusqu'aux chausses, le gros homme, prêt à rendre son âme chaque fois qu'une nouvelle vague soulevait le navire, gémissait entre deux hoquets qu'il ne reverrait jamais sa famille et qu'il n'avait point assez péché dans sa vie pour souffrir autant. Guccio, en revanche, se montrait d'une étonnante vaillance. La tête claire, le pied agile, il avait pris soin de faire mieux arrimer ses coffres, particulièrement celui aux écus; dans les instants de relative accalmie, il courait quérir un peu d'eau pour la princesse, ou bien répandait autour d'elle des essences, afin de lui dissimuler la puanteur qu'exhalaient les indispositions de ses compagnons de voyage.

Il est une sorte d'hommes, de jeunes hommes surtout, qui se conduisent instinctivement de manière à justifier ce qu'on attend d'eux. Les regarde-t-on d'un oil méprisant? Il y a toutes chances qu'ils se comportent de façon méprisable. Sentent-ils au contraire l'estime et la confiance? Ils se surpassent et, bien que crevant de peur autant que quiconque, agissent en héros. Guccio Baglioni était de cette race-là. Parce que Donna Clemenza avait une manière de traiter les gens, pauvres ou riches, grands seigneurs ou manants, qui donnait de l'honneur à chacun, parce qu'elle témoignait, en plus, une spéciale courtoisie à ce jeune homme qui avait été un peu le messager de son bonheur, Guccio, auprès d'elle, se sentait devenir chevalier et se comportait plus fièrement qu'aucun des gentilshommes.

Toscan et donc capable, pour briller aux yeux d'une femme, de toutes les prouesses, il n'en demeurait pas moins banquier dans l'âme et le sang, et il jouait sur le destin comme on joue sur les changes.

" Le péril est l'occasion parfaite de devenir l'intime des grands, se disait-il. Si nous devons tous affonder et périr, ce n'est point de s'écrouler en lamentations, comme le fait le cher Bouville, qui changera

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notre sort. Mais, si nous en réchappons, alors j'aurai conquis l'estime de la reine de France." Pouvoir penser de la sorte, en un pareil moment, était déjà le signe d'un beau courage. Mais Guccio, cet été-là, se sentait invincible ; il aimait et se savait aimé. Il assurait donc la princesse, contre toute évidence, que le temps était en train de se lever, affirmait que le bateau était solide au moment qu'il craquait le plus fort, et racontait pour comparaison la tempête qu'il avait essuyée l'an précédent, en traversant la Manche, et dont il était sorti indemne. - J'allais porter à la reine Isabelle un message de Monseigneur d'Artois... La princesse Clémence, elle aussi, se conduisait de façon exemplaire. Réfugiée dans le paradis, grande chambre aménagée pour les hôtes royaux dans le château d'arrière, elle exhortait au calme ses dames suivantes qui, pareilles à un troupeau de brebis apeurées, bêlaient et se cognaient aux parois à chaque coup de mer. Clémence n'eut pas un mot de regret lorsqu'on lui annonça que ses coffres à robes et à bijoux étaient passés par-dessus bord.

- J'aurais bien donné le double, dit-elle seulement, pour que nos braves mariniers n'eussent point été assommés par le mât.

Elle était moins effrayée de la tempête que frappée par le signe qu'elle y voyait. " Voilà ; ce mariage était trop beau pour moi, pensait-elle ; j'en ai conçu trop de joie et j'ai péché par orgueil ; Dieu va me naufrager parce que je ne méritais pas d'être reine. " Le cinquième matin de cette affreuse traversée, la princesse, alors que le navire se trouvait dans un creux de vent mais sans que la mer semblât vouloir s'apaiser pour autant, aperçut le gros Bouville, pieds nus, en simple cotte et tout échevelé, qui se tenait à genoux, les bras en croix, sur le pont du vaisseau.

- Que faites-vous donc là, messire? lui cria-t-elle.

- Je fais comme Monseigneur Saint Louis, Madame, lorsqu'il faillit être noyé devant Chypre. Il promit de porter une nef de cinq marcs d'argent2 à saint Nicolas de Varengeville, si Dieu voulait le ramener en France. C'est messire de Joinville qui me l'a conté. - Je promets d'en offrir autant à saint Jean-Baptiste, dont notre nef porte le nom, dit alors Clémence. Et si nous réchappons, et que Dieu m'accorde la grâce d'avoir un fils, je fais vou d'appeler ce fils Jean.

- Mais nos rois ne se nomment jamais Jean, Madame.

- Dieu en décidera.

Elle s'agenouilla aussitôt et se mit en prières. Vers l'heure de midi, la violence de la mer commença de décroître, et chacun reprit espoir. Puis le soleil déchira les nuages; la terre était 432

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en vue. Le capitaine reconnut avec joie les côtes de Provence, et, plus précisément, à mesure qu'on approchait, les calanques de Cassis. Il n'était pas médiocrement fier d'avoir maintenu son navire en direction.

- Vous allez nous faire aborder au plus vite à cette côte, je pense, maître marinier, dit Bouville. - C'est à Marseille que je dois vous conduire, messire, répondit le capitaine, et nous n'en sommes guère éloignes. De toute façon, je n'ai plus assez d'ancres pour mouiller auprès de ces rochers. Un peu avant le soir, le San Giovanni, mû par ses rames, se présenta devant le port de Marseille. Une embarcation fut mise à la mer pour prévenir les autorités communales et faire abaisser la chaîne qui fermait l'entrée du port, entre la tour de Malbert et le fort Saint-Nicolas. Aussitôt, gouverneur, échevins et prud'hommes accoururent, ployés sous un fort mistral, pour recevoir la nièce de leur suzerain car Marseille était alors possession des Angevins de Naples. Sur le quai, les ouvriers des salines, les pêcheurs, les fabricants de rames et d'agrès, les calfats, les changeurs de monnaie, les marchands du quartier de la Juiverie, les commis des banques génoises et siennoises, contemplaient, stupéfaits, ce gros vaisseau sans voiles, démâté, rompu, dont les matelots dansaient et s'embrassaient sur le pont en criant au miracle. Les chevaliers napolitains et les dames d'escorte tâchaient à mettre de l'ordre dans leur toilette. Le comte de Bouville, qui avait maigri de plusieurs livres et flottait dans ses vêtements, proclamait à la ronde l'efficacité de son vou et semblait considérer que chacun devait la vie à sa pieuse initiative.

- Messire Hugues, lui dit Guccio avec une pointe de malice, il n'est pas de tempête, à ce que j'ai ouï dire, où quelqu'un ne prononce un vou semblable au vôtre. Comment expliquez-vous, alors, que tant de navires viennent quand même à couler?

- C'est qu'il se trouve sans doute à leur bord quelque mécréant de votre espèce, répliqua en souriant l'ancien chambellan.

Guccio fut le premier à sauter à terre. Il s'envola de l'échelle, léger, pour prouver sa vaillance. Et aussitôt, on l'entendit hurler. Après plusieurs jours passés sur un plancher mouvant, il s'était mal reçu au sol; le pied lui avait glissé sur la pierre visqueuse, et il était tombé à l'eau. Il s'en fallut de peu qu'il ne fût broyé entre le quai et la coque du bateau. L'eau devint rouge en un instant autour de lui; dans sa chute, il s'était déchiré à un crochet de fer. On le repêcha à demi évanoui, sanglant, et la hanche ouverte jusqu'à l'os. Il fut aussitôt transporté à l'hôtel-Dieu. III

L'HÔTEL-DIEU

La grand-salle des hommes avait les dimensions d'une nef de cathédrale. Au fond se dressait un autel où l'on célébrait chaque jour quatre messes, et les vêpres et le salut. Les malades privilégiés occupaient des sortes d'alvéoles ménagés dans les murs et dits " chambres de recommandation " ; les autres étaient couchés à deux par lit, tête-bêche. Des frères hospitaliers, en longue robe brune, passaient sans cesse entre les travées de lits, tantôt pour aller chanter les offices, tantôt pour donner les soins ou distribuer les repas. Les exercices du culte étaient intimement mêlés à la thérapeutique ; les râles de douleur répondaient aux versets des psaumes; le parfum de l'encens ne parvenait pas à dominer l'atroce odeur de fièvre et de gangrène ; la mort était offerte en spectacle public. Des inscriptions, courant autour des murs en hautes lettres ornées, invitaient à se préparer au trépas plutôt qu'à la guérison3.

Depuis près de trois semaines, Guccio était là, dans une alcôve, haletant sous l'accablante chaleur de l'été qui rendait plus sinistre le séjour. Il regardait avec tristesse les rayons de soleil qui tombaient des fenêtres haut percées, et projetaient de larges taches d'or sur cette assemblée de la désolation. Il ne pouvait faire le moindre mouvement sans gémir ; les baumes et les élixirs des frères hospitaliers le brûlaient comme flammes, et à chaque pansement il endurait une torture. Nul ne semblait en mesure de lui dire si sa blessure avait endommagé l'os ; mais il sentait bien que le mal n'était pas seulement de chair, car il manquait de s'évanouir lorsqu'on lui palpait la hanche ou les reins.

Les mires et les chirurgiens lui affirmaient qu'il ne courait aucun péril mortel, qu'à son âge on guérissait de tout, et que Dieu accomplissait en son hôtel bien d'autres miracles, ainsi qu'il l'avait prouvé sur ce calfat éventré qui s'était un jour présenté, retenant ses tripes avec les mains, et qu'on avait vu sortir, après quelque temps,

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aussi fort et gai que dans le passé. Guccio ne se désespérait pas moins. Trois semaines déjà... et rien ne lui indiquait qu'il n'en faudrait pas encore trois autres avant qu'il pût se lever, ou bien trois mois, ni qu'il ne resterait pas à jamais impotent.

Par moments, il s'imaginait condamné à finir ses jours, tordu et béquillard, derrière un comptoir de changeur, à Marseille. Pouvait-il songer à voyager, infirme, et moins encore à se marier?... Si même il quittait vivant cet affreux hôpital ! Chaque matin, il voyait emporter un ou deux cadavres qui avaient déjà pris une mauvaise teinte noirâtre. N'était-ce pas la peste?... Tout cela pour avoir joué les fanfarons et voulu sauter sur un quai plus vite que ses compagnons, alors qu'il venait d'échapper au naufrage !

Il enrageait contre le sort et sa propre sottise. Il appelait presque quotidiennement l'écrivain et lui dictait, pour Marie de Cressay, de longues lettres à la fois gémissantes et enflammées qu'il faisait expédier, par les courriers des banques lombardes, vers le comptoir de Neauphle, afin que le premier commis les remît en secret à la jeune fille. Guccio assurait Marie qu'il ne souhaitait guérir que pour le bonheur de la retrouver, de la contempler, de la chérir chaque jour des cieux. Il la suppliait de lui garder la foi qu'ils s'étaient jurée, et lui en promettait mille félicités. " Je n'ai point d'autre âme que la vôtre en mon cour, n'en aurai jamais d'autre, et si elle me venait à faillir, ma vie s'en irait avec. "

Car ce présomptueux, maintenant que l'adversité le clouait sur un lit d'hôtel-Dieu, se prenait à douter de tout et à craindre que celle qu'il aimait ne l'attendît pas. Marie allait se lasser d'un amoureux toujours absent, et lui préférer quelque gentilhomme de sa province. "Ma chance, se disait-il, est d'avoir été le premier à l'aimer. Mais voilà un an et bientôt six mois que nous nous sommes donné notre premier baiser. "

Alors que contemplant ses jambes amaigries, il se demandait s'il pourrait jamais tenir debout, il cherchait, dans ses lettres, à se montrer admirable. Il se donnait pour l'intime et le protégé de la nouvelle reine de France. A le lire, on eût cru qu'il avait lui-même négocié le mariage royal. Il racontait son ambassade à Naples, la tempête, et comment il s'y était conduit, affermissant le courage de l'équipage. Son accident, il l'attribuait à un mouvement chevaleresque ; il s'était précipité afin de soutenir la princesse Clémence et la sauver de tomber à l'eau, alors qu'elle descendait du navire que secouaient, jusque dans le port, les remous de la mer... Guccio avait écrit également à son oncle Spinello Tolomei pour lui conter, mais avec moins d'emphase, son accident, et lui demander du crédit à Marseille. Des visites assez nombreuses le distrayaient un peu. Le consul des LES POISONS DE LA COURONNE

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marchands siennois était venu le saluer et se mettre à sa disposition ; le correspondant des Tolomei le comblait d'attentions et lui faisait parvenir une nourriture meilleure que celle servie par les frères hospitaliers.

Un après-midi, Guccio eut la joie de voir apparaître son ami Boccace de Cellino, voyageur des Bardi, qui se trouvait justement de passage à Marseille. Auprès de lui, Guccio put se lamenter à loisir.

- Pense à tout ce que je vais manquer, disait-il. Je ne pourrai point assister aux noces de Donna Clemenza, où j'aurais eu ma place parmi les grands seigneurs. Avoir tant fait pour ce mariage, et ne pas m'y trouver ! Et je vais manquer aussi le sacre de Reims. Ah ! que cela me fait deuil... et je n'ai aucune réponse de ma belle Marie.

Boccace s'efforça de l'apaiser. Neauphle n'était pas un faubourg de Marseille, et les lettres de Guccio ne voyageaient pas par chevaucheurs royaux. Elles devaient transiter par les relais lombards d'Avignon, de Lyon, de Troyes et de Paris ; les courriers ne se mettaient pas en route chaque jour.

- Boccacio, mon ami, s'écria Guccio, si tu te rends à Paris, fais-moi la grâce d'aller à Neauphle et de voir Marie. Dis-lui tout ce que je t'ai confié ! Sache si mes missives lui ont bien été remises ; vois si elle est toujours en même humeur d'amour à mon endroit. Et ne me cache aucune vérité, même la plus dure... Ne crois-tu pas, Boccacino, que je devrais me faire transporter en litière? - Pour que ta blessure se rouvre, que les vers s'y mettent, et pour périr de la fièvre dans quelque mauvaise auberge de la route? La belle idée ! Es-tu devenu fou? Tu as vingt ans, Guccio... - Pas encore !

- Raison de plus ; à ton âge, qu'est-ce qu'un mois de perdu?

- Si c'était le bon mois, c'est toute la vie qui peut être perdue. Chaque jour, la princesse Clémence envoyait un de ses gentilshommes prendre des nouvelles du blessé. Par trois fois, le comte de Bouville vint lui-même s'asseoir au chevet du jeune Italien. Bouville était accablé de travail et de soucis. Il s'efforçait de rendre une apparence convenable à l'escorte de la future reine avant de poursuivre le voyage. Personne n'avait plus de vêtements hormis ceux, détrempés et gâchés, que chacun portait en débarquant. Les gentilshommes et les dames de parage commandaient chez les tailleurs et les lingères, sans se soucier de payer. Tout le trousseau de la princesse, perdu en mer, était à refaire ; il fallait racheter l'argenterie, la vaisselle, les coffres, les meubles de route. Bouville avait demandé des fonds à Paris ; Paris avait répondu qu'on s'adressât à Naples, puisque toutes ces pertes étaient survenues dans la partie du voyage qui incombait à la couronne de Sicile et que l'escorte se trouvait encore en terre angevine. Les Napolitains avaient renvoyé Bouville aux Bardi, leurs prêteurs habi- 436

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tuels, ce qui expliquait le passage à Marseille du signor Boccace. En tout cet embrouillement, Guccio manquait fort à Bouville.

- Qu'aviez-vous à glisser? disait l'ancien grand chambellan avec une nuance de reproche. Vous voyez, le ciel vous a puni de vos paroles impies. Mais il me punit en même temps, en me privant de votre aide quand elle me serait le plus utile. Je n'entends rien aux comptes, et je suis sûr qu'on me pille.

- Quand allez-vous repartir? lui demandait Guccio qui voyait venir ce moment avec désespoir. - Oh ! mon ami, pas avant la mi-juillet !

- Peut-être serai-je remis.

- Je le souhaite. Efforcez-vous ; votre guérison me rendrait grand service. Mais la mi-juillet arriva sans que Guccio fût rétabli. La veille du départ, Clémence de Hongrie tint à venir elle-même dire adieu au malade.

Guccio était déjà fort envié de ses compagnons d'hôpital pour les visites qu'il recevait et toutes les attentions dont on l'entourait. Il commença de prendre figure de héros lorsque la fiancée du roi de France, accompagnée de deux dames et de six chevaliers napolitains, se fit ouvrir les portes de la grand-salle de l'hôtel-Dieu.

Les frères hospitaliers, qui chantaient vêpres, se retournèrent surpris, et leurs voix s'enrouèrent. La belle princesse s'agenouilla, comme la plus humble fidèle, puis, les prières terminées, elle avança entre les lits, suivie par cent regards tragiques. Sur les couches où les malades étaient allongés tête-bêche, deux corps se dressaient pour la voir passer. Des mains de vieillards se tendaient vers elle. Donna Clemenza ordonna aussitôt aux gens de sa suite qu'on fît aumône à tous les indigents, et qu'on donnât cent livres à la fondation.

- Mais, Madame, lui souffla Bouville, qui marchait à côté d'elle, nous n'avons pas assez d'argent pour tout payer.

- Qu'importé ! Cela vaut mieux que des coupes ciselées pour boire, ou des soieries pour nous parer. J'ai honte de penser à de semblables vanités, j'ai honte même de ma santé lorsque je vois tant de misère.

Elle apportait à Guccio un reliquaire de corps renfermant un minuscule morceau de la robe de saint Jean, " avec une goutte visible du sang du précurseur", qu'elle avait acheté fort cher à un Juif spécialisé dans ce genre de commerce. Le reliquaire était soutenu par une chaînette d'or que Guccio aussitôt se passa au cou.

- Ah ! gentil signor Guccio, dit la princesse Clémence, j'ai chagrin de vous voir là. Vous avez fait par deux fois un long voyage pour être, auprès de messire de Bouville, le messager de bonnes nouvelles ; vous m'avez porté grand secours en mer, et vous ne serez point présent aux fêtes de mes noces !

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II faisait dans la salle une chaleur de four. Dehors,, un orage menaçait. La princesse sortit de son aumônière un mouchoir, et essuya la sueur qui vernissait le visage du blessé d'un geste si naturel et si doux que Guccio en eut les larmes aux yeux.

- Mais comment ce malheur vous est-il survenu? reprit Clémence. Je n'ai rien vu, ni point encore compris ce qui s'est passé.

- Je... j'ai cru, Madame, que vous alliez descendre, et comme la nef était encore remuée, je... j'ai voulu m'élancer pour vous présenter le bras. L'heure faisait qu'on n'y voyait guère... et voilà... le pied m'a glissé.

Il serait désormais persuadé que les choses s'étaient passées ainsi, et que ce mouvement qui l'avait poussé à sauter le premier...

- Gentil signor Guccio! répéta Clémence tout émue. Guérissez vite, j'en aurai joie. Et venez me l'annoncer à la cour de France; mes portes vous seront toujours ouvertes comme à un ami. Ils échangèrent un long regard, parfaitement innocent, parce qu'elle était fille de roi et lui fils de Lombard. Placés par la naissance en d'autres situations, ils eussent pu s'aimer. IV LES SIGNES DU MALHEUR

Le beau temps avait été de courte durée. Les ouragans, les orages, les grêles, les pluies torrentielles qui dévastèrent cet été-là l'occident de l'Europe, et dont la princesse Clémence avait déjà subi les atteintes en mer, reprirent le lendemain même de son départ de Marseille. Après une première étape à Aix-en-Provence et une autre au château d'Orgon, l'escorte entra en Avignon sous des avalanches d'eau. Le toit de cuir peint qui protégeait la litière où voyageait la princesse ruisselait aux quatre coins comme gargouilles d'église. Les garde-robes si chèrement reconstituées, les beaux vêtements neufs allaient-ils être déjà gâchés, les coffres percés par la pluie, et les selles brodées des chevaliers napolitains perdues, avant même que d'avoir ébloui les populations de France? A peine la troupe installée dans la ville papale, le cardinal Duèze, évêque d'Avignon, suivi de tout un clergé, vint saluer Madame Clémence de Hongrie. Visite de politique. Candidat officiel de la maison d'Anjou à l'élection pontificale, Jacques Duèze connaissait bien Donna Clemenza pour l'avoir vue grandir, alors qu'il était chancelier de la cour de Naples. Que Clémence épousât le roi de France arrangeait assez ses affaires, et il comptait un peu sur ce mariage pour gagner les voix qui lui manquaient parmi les cardinaux français.

Léger comme un daguet, en dépit de ses soixante-dix ans, Monseigneur Duèze gravit l'escalier, forçant ses diacres et camériers à courir derrière lui. Il était accompagné des deux cardinaux Colonna, provisoirement dévoués aux intérêts de Naples.

Pour recevoir toute cette pourpre, messire de Bouville secoua sa fatigue et retrouva sa dignité d'ambassadeur.

- Je vois, Monseigneur, dit-il au cardinal Duèze en le traitant comme une vieille connaissance, je vois qu'il est plus aisé de vous atteindre lorsqu'on escorte la nièce du roi de Naples que lorsqu'on LES POISONS DE LA COURONNE

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vient à vous d'ordre du roi de France, et qu'il n'est plus nécessaire de battre les champs à votre recherche, comme vous m'y forçâtes l'hiver passé.

Bouville pouvait se permettre ce ton d'humour; le cardinal avait coûté cinq mille livres au Trésor de France.

- C'est que, messire comte, répondit le cardinal, le roi Robert m'a toujours fait l'honneur, avec grande persévérance, de sa pieuse confiance ; et l'union de sa nièce, dont je sais la haute réputation de vertu, avec le trône de France exauce mes prières.

Bouville reconnaissait cette étrange voix, à la fois ardente et brisée, étouffée, feutrée de timbre mais rapide de rythme, qui l'avait tant frappé lors de la première rencontre avec le cardinal. Celui-ci, répondant à Bouville, parlait surtout pour la princesse, vers laquelle il se tournait sans cesse. Il poursuivit :

- Et puis, messire comte, les choses ont assez changé, et l'on n'aperçoit plus derrière ce qui vient de France l'ombre de Monseigneur de Marigny qui avait le pouvoir bien long, et qui ne nous était guère favorable. Est-il vrai qu'il se soit montré si infidèle dans ses comptes que votre jeune roi, dont on connaît pourtant la charité d'âme, n'ait pu le sauver d'un juste châtiment? - Vous savez que messire de Marigny était mon ami, répliqua Bouville avec courage. Je pense que ses commis, plutôt que lui-même, ont été infidèles. Il m'a été dur de voir un si vieux compagnon se perdre par entêtement d'orgueil à vouloir tout régenter. Je l'avais averti... Mais Monseigneur Duèze n'était pas au bout de ses courtoises perfidies. Toujours s'adressant à Bouville, mais toujours regardant Clémence de Hongrie, il reprit : - Vous voyez qu'il n'était point nécessaire de tant s'inquiéter de cette annulation, dont vous étiez venu m'entretenir, pour votre maître. La Providence pourvoit souvent à nos souhaits... pour peu qu'on l'aide d'une main un peu ferme...

Des yeux et du visage, il semblait ajouter, à l'intention de la princesse : " Je fais en sorte de vous prévenir. Sachez à qui l'on vous marie. Si quelque chose vous trouble, à la cour de France, adressez-vous à moi. " Les hommes d'Église, même lorsqu'ils parlent beaucoup, doivent être entendus à demi-mot.

Bouville se hâta de changer de sujet, et d'interroger le prélat sur l'état du conclave. - Toujours le même, dit Duèze, c'est-à-dire qu'il n'y a pas de conclave. Les intrigues sont plus nombreuses que jamais, et si finement ourdies qu'on n'en saurait débrouiller l'écheveau. Le camerlingue emploie tous ses efforts à bien prouver qu'il ne peut nous rassembler. Nous continuons d'être dispersés, les uns à Carpentras, d'autres à Orange, nous-mêmes ici... Caëtani à Vienne...

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Duèze savait que les voyageurs devaient faire arrêt à Vienne, chez une sour de Clémence, mariée au dauphin de Viennois4. Ausssi s'empressa-t-il de prononcer un réquisitoire chuchoté, mais féroce, contre le cardinal Francesco Caëtani, son principal adversaire. - Il est plaisant de lui voir aujourd'hui tant de courage à défendre la mémoire de son oncle le pape Boniface. Nous ne pouvons oublier que lorsque Nogaret vint à Anagni, avec sa cavalerie, pour assiéger Boniface, Monseigneur Francesco abandonna ce bien cher parent, auquel il devait son chapeau, et s'enfuit costumé en valet. Il semble né pour la félonie comme d'autres pour le sacerdoce, déclara Duèze.

Ses yeux, animés d'une passion de vieillard, brillaient au fond d'un visage sec et creusé. A l'en croire, le Caëtani était capable des pires forfaits; il y avait du diable chez cet homme-là... - ... et le démon, comme vous savez, peut bien s'introduire partout; rien ne doit lui être plus plaisant que de s'asseoir en nos collèges. .

Les deux Colonna, animés d'une haine ancestrale contre tout ce qui portait nom ou sang des Caëtani, approuvèrent avec force.

- Je sais bien, ajouta Duèze, que le trône de saint Pierre ne doit pas rester indéfiniment vide, et que cela est mauvais pour l'univers. Mais qu'y puis-je? Je me suis offert à recueillir ce fardeau. Si Dieu, en me désignant, veut élever son plus humble serviteur à la place la plus haute, je suis soumis à la volonté de Dieu. Que puis-je faire de plus, messire comte?

Après quoi, il remit en présent de noces, à Donna Clemenza, un exemplaire richement enluminé de la première partie de son Elixir, traité de science hermétique dont il était douteux que la jeune princesse pût comprendre la moindre ligne.

Puis il s'en alla, rapide et sautillant, suivi de ses prélats, diacres et camériers. Il menait déjà train de pape et, jusqu'à la limite de ses forces, empêcherait tout autre que lui d'être élu. Le lendemain, tandis que la chevauchée princière avançait sur la route de Valence, Clémence de Hongrie demanda soudain à Bouville :

- De quoi est morte Madame Marguerite de Bourgogne?

- Des rigueurs de la prison, Madame, et du chagrin de ses fautes, sans aucun doute. - Que voulait dire le cardinal, en parlant de cette main ferme qui aurait aidé la Providence? Hugues de Bouville se troubla un peu. Il se refusait pour sa part à accorder aucun crédit aux bruits qui circulaient concernant le décès de Marguerite.

- Le cardinal est un étrange homme, dit-il. On croirait toujours qu'il s'exprime par énigme latine. Sans doute est-ce d'avoir tant étudié. J'avoue que je ne parviens pas à suivre tous les détours de son esprit.

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Je pense qu'il voulait dire que la geôle est régime sévère, si le geôlier est ponctuel, et qui peut suffire à abréger les jours d'une femme...

Une recrudescence de la pluie vint à propos le tirer d'affaire. On dut fermer les rideaux de cuir de la litière.

Allongée sur les coussins, balancée au pas des mules et enfermée dans ce bruit d'eau, crépitant, inlassable, Clémence de Hongrie pensait à Marguerite.

" Ainsi, le bonheur qui m'est promis, se disait-elle, je le dois à la mort d'une autre. " Elle se sentait inexplicablement liée à cette inconnue, à cette reine qu'elle allait remplacer et dont les fautes autant que le châtiment lui inspiraient effroi et pitié.

" Ses péchés ont causé son trépas, et son trépas me fait reine. " Elle y voyait comme une condamnation portée sur elle-même, et tout lui paraissait présage de malheur. La tempête, la blessure de Guccio, et ces pluies qui tournaient à la calamité... autant de signes néfastes. Les villages traversés offraient un aspect désolé. Après un hiver de famine, alors que les récoltes s'annonçaient belles et que les paysans commençaient à reprendre courage, les intempéries en quelques jours avaient balayé tous les espoirs. L'eau, intarissable, pourrissait tout. La Durance, la Drôme, l'Isère étaient en crue, et le Rhône qu'on longeait avait pris en grossissant une force dangereuse. Parfois, il fallait écarter de la route un arbre abattu par la tempête. Le contraste était pénible, pour Clémence, entre la Campanie au ciel toujours bleu, aux vergers chargés de fruits d'or, et cette vallée ravagée, ces bourgades sinistres, à demi dépeuplées par la faim.

" Et plus au nord, ce sera pire encore. Je vais dans un pays dur. " Elle eût voulu soulager toutes les misères, et faisait sans cesse arrêter sa litière pour distribuer des aumônes. Bouville était forcé de s'interposer, et s'appliquait à calmer cette ardeur de bonté. - Si vous donnez de ce train, Madame, nous n'aurons plus de quoi gagner Paris. Ce fut en arrivant à Vienne, chez sa sour Béatrice, dauphine de Viennois, que Clémence apprit que Louis X venait de partir en guerre contre la Flandre. - Seigneur mon Dieu, murmura-t-elle, vais-je être veuve avant même que d'avoir vu mon époux? Et ne vais-je en pays de France que pour y accompagner le malheur? LE ROI PREND L'ORIFLAMME

Enguerrand de Marigny avait été accusé naguère de s'être vendu aux Flamands en négociant avec eux un traité de paix qui les avantageait. C'était même là le premier des quarante et un chefs d'accusation retenus contre lui.

Or, à peine Marigny pendu aux chaînes de Montfaucon, le comte de Flandre rompait le traité. Pour ce faire, il s'y prit de la manière la plus simple : il refusa, bien qu'il en eût reçu semonce, de venir à Paris rendre hommage au nouveau roi. Du même coup, il cessait de payer les redevances et réaffirmait ses revendications territoriales sur Lille et sur Douai. A cette nouvelle, Louis X s'abandonna à l'une de ces colères démentes par lesquelles il croyait se montrer royal et qui lui avaient valu son surnom de Hutin ; sa rage dépassa en violence tout ce qu'il avait prouvé jusque-là.

Tournant dans son cabinet comme un blaireau en cage, les cheveux désordonnés, les joues empourprées, brisant les objets, renversant les sièges, il proféra pendant plusieurs heures des mots sans lien, interrompu seulement dans ses hurlements par des quintes de toux qui le pliaient en deux.

- La subvention ! Des gibets, il me faut des gibets ! Je rétablis la subvention... Et que fait Madame de Hongrie? Qu'elle se hâte à cheminer! A genoux, à genoux le comte de Flandre! Et mon pied sur sa tête ! Bruges? Du feu ! J'y mettrai le feu !

Tout se mêlait, le nom des villes révoltées, la promesse des châtiments, et même la tempête qui avait retardé l'arrivée de sa nouvelle épouse. Mais le mot qu'il répétait le plus souvent était celui de subvention, car il venait quelques jours plus tôt, sur l'avis de Charles de Valois, de clore la levée des impôts exceptionnels destinés à couvrir les frais de l'expédition ordonnée par son père, l'année précédente.

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Alors on commença, sans oser le dire ouvertement, à regretter Marigny et la manière qu'il avait de traiter ce genre de soulèvements, lorsqu'il répondait, par exemple, à l'abbé Simon de Pisé qui l'informait, un certain été, de l'agitation des Flamands : " Cette grande ardeur ne m'étonne pas, frère Simon, c'est l'effet de la chaleur. Nos seigneurs aussi sont ardents et épris de la guerre. Et vraiment, sachez que le royaume de France ne se laisse pas dépecer par paroles ; il y faut autres ouvres." On souhaita reprendre le même ton; malheureusement, l'homme qui pouvait parler ainsi n'était plus de ce monde.

Encouragé par Valois, qui n'était jamais las de prouver ses hautes vertus de capitaine, le Hutin se mit à rêver de prouesses. Il allait réunir la plus grande armée encore vue en France, fondre comme l'aigle sur les Flamands rebelles, en tailler plusieurs milliers en pièces, rançonner les autres, les réduire à merci dans la semaine et, là où Philippe le Bel n'avait pu réussir, montrer, lui, ce dont il était capable. Il se voyait déjà revenant, précédé des étendards du triomphe, ses coffres regarnis par le butin et les tributs imposés aux villes, ayant à la fois surpassé la mémoire de son père et effacé les déboires de son premier mariage. Puis, du même élan, au milieu des ovations populaires, il arrivait au galop, prince vainqueur et héros de bataille, pour accueillir sa nouvelle épouse et la conduire à l'autel et au sacre.

Ce jeune homme aurait pu être pris en pitié, pour ce qu'il y a de douloureux toujours dans la bêtise, s'il n'avait pas eu la charge de la France et de ses quinze millions d'âmes. Le 23 juin, il réunit la cour des Pairs, bredouilla, mais avec violence, fit déclarer félon le comte de Flandre, et décida de convoquer l'ost royal5 pour le premier jour d'août, devant Courtrai. Le rendez-vous n'était pas des mieux choisis; le nom de Courtrai sonnait comme celui d'une défaite. Or il faut prendre garde, en matière de guerre, aux précédents ; les catastrophes se reproduisent généralement aux mêmes emplacements.

Pour l'entretien de l'ost formidable qu'il voulait rassembler, Louis X se trouvait, naturellement, en peine d'argent. Son conseil eut alors recours aux mêmes expédients qu'employait Marigny; et l'on se demanda, dans l'opinion, s'il avait bien été nécessaire de condamner à mort l'ancien recteur du royaume, pour revenir aussi vite à ses méthodes en les appliquant plus mal. On affranchit tous les serfs du domaine qui pouvaient acheter leur liberté ; on autorisa de nouvelles arrivées de Juifs dans les villes royales, moyennant une taxe écrasante sur le droit de séjour et de commerce ; on réduisit les privilèges des banquiers et marchands lombards, en même temps qu'on instituait une, puis deux tailles supplémentaires sur toutes leurs transactions, ceci en dépit des belles assurances données

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par le comte de Valois à ses prêteurs. Aussitôt les Lombards jugèrent le règne d'un oil beaucoup moins favorable6.

On voulut également imposer le clergé ; mais celui-ci, tirant argument de ce que le Saint-Siège était vacant et que nulle décision ne pouvait se prendre en l'absence d'un pape, refusa; après de difficiles négociations, les évêques consentirent une aide à titre exceptionnel, mais seulement en contrepartie d'exonérations et de franchises qui se révélèrent finalement coûter plus au Trésor que ne rapportaient les subsides obtenus.

La levée de l'armée s'accomplit sans difficultés, et même dans un certain enthousiasme de la part des barons qui se plaisaient à l'idée de sortir leurs cuirasses et d'aller courir l'aventure. Le peuple affichait moins d'allégresse.

- N'est-ce point assez, disaient les commères, qu'on soit à demi morts de famine, pour aller encore donner nos hommes et notre argent à la guerre du roi?

Mais on faisait miroiter aux soldats l'espoir du butin et des jours francs de pillage et de viol ; pour beaucoup d'hommes, l'ost offrait une échappée à la monotonie du labeur quotidien et au souci de se nourrir ; nul ne voulait se montrer lâche ; et les sergents royaux savaient rappeler les manants au devoir en décorant de quelques pendus les arbres des routes. La plupart des ordonnances de Philippe le Bel relatives à l'organisation de l'armée demeuraient en vigueur, grâce à l'obstination du connétable, et continuaient de prouver leur efficacité. Tout homme valide, s'il était âgé de plus de dix-huit ans et de moins de soixante, devait le service armé, sauf à se racheter par une contribution en argent ou à justifier d'un métier jugé indispensable.

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